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Naufragés à la dérive

De
298 pages
A travers une cinquantaine de naufrages et survies en radeau, l'ouvrage se propose d'étudier une des situations extrêmes les plus exceptionnelles, celle d'hommes et de femmes perdus dans l'immensité océane et dérivant pendant de longues semaines ou mois dans des conditions de vie souvent épouvantables où le danger de mort domine le quotidien. L'accent est porté avant tout sur les aspects psychologiques de cette épreuve, qui dévoile les capacités d'adaptation tout à fait exceptionnelles de certains êtres humains.
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" NAUFRAGES A LA DERIVE

,

Santé, Sociétés et Cultures Collection dirigée par Jean Nadal
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un imaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire.

Déjà parus
Gérard THOURAILLE, Relaxation et présence humaine. Autour d'une expérience intime, 2004. Régis ROBIN; Malaise en psychiatrie, 2003. Claude LORIN, Pourquoi devient-on malade ?, 2003. J.L. SUD RES, P. MORON, L'adolescence en créations. Entre expression et thérapie. Georges TCHETECHE DIMY, Psychiatrie en Côte-d'Ivoire et contexte socio-culturels. Alphonse D'HOUTAUD, Sociologie de la santé. Thierry BIGNAND, Réflexions sur l'infection à virus VIH. Adam KISS (dir.), Les émotions. Asie - Europe. Aboubacar BARRY, Le corps, la mort et l'esprit du lignage. D. SOULAS DE RUSSEL, Noir délire. Bernard VIALETTES, L'anorexie mentale, une déraison philosophique. Guénolée de BLIGNIERES STROUK, Chroniques d'un pédiatre ordinaire. Yves BUIN, La psychiatrie mystifiée. Aboubacar BARRY, Le sujet nOlnade. Lieux de passage et liens symboliques. Z. NIZETIS et A. LAURENT, Ophtalmologie et Société. Ch. LESNES, Cinq essais d'ethnopsychiatrie antillaise.

@L'Hannatian,2004 ISBN: 2-7475-6270-0 EAN : 9782747562706

LUC-CHRISTOPHE GUILLERM

NAUFRAGÉS À LA DÉRIVE
Le défi psychologique de la survie en réseau

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ouvrage du même auteur:

« Humeurs océanes », Editions La Plomée, 1999

A ma grand-mère disparue récemment

Aux marins péris en mer

INTRODUCTION

Le naufrage est une des situations extrêmes les plus terribles à vivre, et beaucoup en meurent. Bien que la mort soit la compagne du naufragé, c'est le sujet de la survie, et donc de la vie, qui constitue la trame de cet ouvrage: comment des naufragés peuvent t-ils survivre à des séjours de plusieurs jours, semaines ou mois à bord de frêles embarcations dépourvues de tout? Quelles sont les conditions de vie de ces naufragés? Que représentent la faim, la soif, les douleurs, le désespoir du naufragé? Les récits de naufrages sont très nombreux, mais certains sont particulièrement intéressants quand ils relatent, non seulement les conditions de vie des naufragés, mais également le vécu psychologique de leur épreuve. La trame de cet essai se construit au fil des récits littéraires ou d'entretiens avec des marins. En outre, la survie en mer représente un modèle possible pour la survie dans d'autres milieux extrêmes. Un des intérêts de l'étude des situations extrêmes est sans doute de témoigner que l'être humain possède des capacités insoupçonnées d'adaptation, dont il est peut-être possible de s'inspirer dans la gestion quotidienne de l'existence, même si on ne largue pas les amarres. Le naufrage est une situation extrême non voulue, assimilable à une catastrophe ou un accident. La catastrophe est définie par Noto (et al., 1994) par des critères précis: survenue d'un événement destructeur, à caractère collectif, de survenue brutale et rapide, inhabituel essentiellement par sa nature, entraînant des dégâts et une destruction collective aux plans matériel ou humain; elle est « un dommage pour la collectivité humaine qui la subit». L.Crocq (et al., 1998) rajoute un élément de désorganisation sociale majeure, avec suspension ou altération des réseaux de la vie de la société (eau, électricité, circulation, information.. .). En

outre, l'événement occasionne un choc émotionnel et psychologique intense. Bien des naufrages sont des catastrophes dans ce sens collectif et social de l'atteinte, mais le naufragé individuel ou en petit groupe ressent lui aussi le même sentiment de catastrophe aiguë et de traumatisme, avec disparition brutale de tous ses repères matériels et sociaux, rupture totale du fonctionnement de la microsociété du bateau (alimentation, confort, électricité, réseau d'information le reliant au monde terrestre...). Même si le terme de catastrophe s'applique exactement à un naufrage de paquebot, il est peutêtre ici nécessaire de l'élargir à tous les types de naufrages. Classiquement, Noto et al. (1994) distinguent différents paramètres à prendre en considération: effets sur la communauté, cause, durée du facteur déclenchant, étendue géographique, région de survenue, caractéristiques des victimes, nombre de victimes, pathologies retrouvées, possibilités d'évacuation et durée du sauvetage, impact affectif. .. Dans le cadre des naufrages, nous pouvons synthétiser ici l'ensemble des variables à prendre en compte et qui font la diversité des situations: ~ ~ selon le type d'embarcation: vedette, car ferry, paquebot... voilier, bateau de pêche,

selon le type de passagers: marins aguerris, chercheurs, passagers novices de la mer, familles, passagers perturbateurs. .. selon le nombre de passagers du bateau subissant le naufrage: du navigateur solitaire au paquebot de 5000 passagers selon la zone géographique: distance des côtes, type de climat, fréquentation des eaux par des requins, température de l'eau... selon la période de l'année (fonction de l'hémisphère)

~

~

~

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>- selon le climat au moment du naufrage: température extérieure, température de l'eau, existence de tempête ou d'une mer mauvaise... >- selon la rapidité du naufrage: possibilité d'avoir sauvé le maximum d'éléments de survie (vêtements, nourriture, outils de navigation et de pêche, canot de survie, fusées de
détresse. . .)

>- selon le nombre de passagers de l'embarcation de survie: grande différence selon qu'il s'agit d'un solitaire, d'un groupe de deux ou quelques personnes, ou alors d'un grand groupe telle radeau de la « Méduse» >- selon la durée de la survie en mer Il existe en fait de très nombreux types de naufrages et de survies en mer, et la gestion de chacun d'eux peut être foncièrement très différente. Un seul critère peut changer radicalement la situation, comme la température ambiante, la récupération de matériel de survie ou encore le profil des passagers du radeau. Certains radeaux de survie cumuleront tous les handicaps: froid, tempête, absence de matériel de survie, passagers novices, perturbateur, densité de la population, zone peu fréquentée... Du radeau de la « Méduse» (1816) à la survie en radeau de Tavae, pêcheur tahitien (2002), 186 ans se sont écoulés, et de nombreuses survies en radeau ont laissé une trace sous la forme de récits ou de livres (annexe 1, p.259, liste des naufrages avec numérotationretrouvée au fil du texte). Certaines de ces aventures sont particulièrement intéressantes quand on se pose la question de l'impact psychologique de cette expérience extrême. Il est évident que le temps et la mémoire sélective peuvent modifier de nombreux éléments de ces récits. Si beaucoup sont écrits de mémoire après l'expérience, on le comprend bien, certains sont plus particulièrement intéressants car ils sont retranscrits à partir de notes prises durant la survie. Ce fut le cas par exemple des Bailey (27) qui écrivirent une sorte de journal de bord sur ce qu'ils pouvaient. Ce fut aussi le cas de Steven 9

Callahan (31), qui précise cependant, avec une grande lucidité, ce que peut représenter un tel récit après-coup. Il souligne en effet les risques de ce genre de récit et les possibles imprécisions. Le journal de bord était très précis, mais n'enregistre pas tous les détails. Il prévient ainsi qu'il n'est pas sûr que la description ressemble à ce qu'il a vécu exactement et qu'il n'a pu dire tous les jours ce qu'il vivait, car ce n'était en fait que souffrance et désespoir, « une horreur véritable ». Tous ces récits possèdent en eux des qualités indéniables: ils relatent des expériences humaines terribles et témoignent dans certains cas, et c'est là le sens de mes propos, des qualités insoupçonnées de l'être humain soumis à des situations extrêmes. Quelques naufrages dits «volontaires» ou quelques situations tout à fait analogues sont également repris car leur expérience est bien souvent essentielle dans la compréhension des mécanismes de lutte pour la survie en mer. Ainsi, en est-il des périples d'Alain Bombard (1953), Gérard d'Aboville (1992), Ridgway et Blyth (1967), Peggy Bouchet (1998) ou encore Yves Parlier (2000). Parmi tous ces naufrages, je cite très fréquemment les noms suivants: la famille Robertson en 1972 (<< Lucette », 25) La Catherine Plessz et Lucien Schiltz en 1972 (<< Njord », 24) Ie couple Bailey en 1973 (<< Auralyn », 27) Steven Callahan en 1983 (<< Napoléon Solo », 31) Déborah Sealing Kiley en 1983 (<< Trashman », 32) Thierry Dubois en 1997 (<< Pour-Amnesty-International », 41) Chay Blyth et John Ridgway en 1967 (<< English Rose ill », 20) Kenneth Cooke et 13 compagnons en 1943 (<< LullworthHill », Il)

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«0 MORT, VIEUX CAPITAINE»

Avant d'aborder la survie des rescapés d'un naufrage, il me semble nécessaire de consacrer quelques lignes à tous les marins qui n'ont pu échapper à la mort et ont été engloutis par les flots. Il est impossible d'aborder le thème de la survie en mer sans avoir en arrière pensée un regard ombragé sur la mort des marins. Même chez les rescapés, cette dimension devient par la suite un gouffre par rapport aux terriens, tant ils ont souvent approché la mort de très près, du plus près qu'il soit possible, n'échappant à ses griffes qu'à l'issue d'un véritable combat et souvent beaucoup de chances. Certains naufrages ont même particulièrement marqué les esprits et restent quelques décennies ou siècles plus tard l'objet de remémorations fréquentes, transmises de générations en générations. La Bretagne est plus spécialement concernée, tant ses côtes déchiquetées, ses tempêtes hivernales et sa culture maritime en font une terre régulièrement meurtrie par les naufrages. Les ports de Camaret, Douarnenez, Saint-Malo ou encore Concarneau se souviennent de tous ces marins partis en mer et pris par elle. Les habitants de ces villes sont presque habitués à cette souffrance. La douleur des familles est pourtant extrême, d'autant que, généralement, les marins ne sont pas retrouvés. Le travail de deuil est alors bien difficile, même si tous savaient que cela pouvait arriver. En 1997, je rencontrai la fille d'un rescapé du «Yoma» (13) ; son père était second maître canonnier. Le bateau fut torpillé le 17 juin 1943 au large de la Crète et il y eut plusieurs centaines de morts. Son père avait déjà failli mourir à Mers-EI-Kebir et avait pu se sauver par un hublot. Quand il avait embarqué sur le « Yorna», il avait un pressentiment funeste et avait dit à sa femme: « Je ne reviendrai pas ». En partant, il pleurait: «je ne sais pas nager et si nous sommes torpillés, je me noierai ». Il avait même donné son packetage à des amis. Quelques années plus tard, sa fille avait réussi à retrouver un des rescapés du « Yorna», mais il ne se souvenait pas de son père. Ce rescapé

avait pu sauter à l'eau, avait été pris dans les remous du bateau et projeté contre la coque. Cinquante ans plus tard, elle doutait encore de la disparition de son père et pensait qu'il était vivant quelque part, peut-être amnésique à Alger. Elle n'a jamais pu en parler à sa famille pour ne pas les blesser, eux qui avaient l'air d'avoir fait leur deuil. La mémoire collective s'empare souvent de l'événement, comme si le deuil collectif devait se substituer aux deuils individuels impossibles. En 1997, quand le «Toul-an- Trez » (44) disparaît au large de la Grande-Bretagne, la veille de Noël, c'est toute la population de Camaret, et sans doute du Finistère, qui ressent le deuil. Cinq marins disparaissent. 2500 personnes, dont le ministre des transports, sont présentes à la cérémonie des obsèques: «Devant les familles des victimes soudées au premier rang de l'église Saint-Rémy, écrit le « Télégramme de Brest », pas de cercueil. Juste cinq gerbes et cinq cierges ». Une gerbe est déposée au monument des péris en mer près de la chapelle de Rocamadour. A bord d'un canot de sauvetage de Camaret, les enfants des disparus lancent cinq couronnes à la mer. En août 2002, un autre naufrage endeuille le monde maritime de la pêche: celui du «Cistude» (47), percuté et coulé par un chimiquier noryégien. Quatre marins disparaissent. Alors que le procès du bâtiment norvégien débute, la femme du capitaine en second du chalutier des Sables-d'Olonne se confie à OuestFrance (2 mars 2003), six mois après. « La haine est passée », dit-elle, mais le deuil est celui de toutes les femmes de marins qui ont perdu en mer un des leurs: la mer l'a privée de la réalité concrète du deuil car le corps de son mari n'a pas été retrouvé. Quand le patron rescapé du « Cistude» est venu la voir et lui expliquer les circonstances du drame, elle a pu «mettre des images sur cette mort », sur les derniers instants, « les dernières heures dans l'eau, les crampes par le froid, la mort de mon mari». Elle attend surtout du procès de pouvoir mieux comprendre ce qui a pu se passer: « on accepte mieux quand on sait» .

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Le 15 janvier 2004, le chalutier « Bugaled Breizh » coule près des côtes anglaises. Cinq marins pêcheurs de Loctudy, dans le Finistère, disparaissent. Le drame fait la une des journaux locaux, comme à chaque fois tant ce genre d'événement touche profondément la population, et le ministre de l'agriculture demande une minute de silence le soir même à l'assemblée nationale. Les deux canots de survie sont retrouvés quelques heures après, vides. L'administrateur du quartier maritime du Guilvinec témoigne: «Les hommes qui embrassent ce métier ne le font pas pour perdre la vie ». La liste des péris en mer est interminable, à l'image des profondeurs insondables des océans, inconnus comme tous ces valeureux marins de pêche ou célèbres comme certains navigateurs à la voile: Eric Tabarly, Alain Colas, Gerry Roufs.. . « Ô mort, vieux capitaine, il est temps! Levons l'ancre! Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons! Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, Nos Cœurs que tu connais sont remplis de rayons! Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau! » Mon propos se destine cependant à la survie en mer, à cette lutte contre le «gouffre », «l'Inconnu », «l'Enfer », que certains marins ont eu la chance de pouvoir éviter. Leur expérience est irremplaçable. Elle ne se limite toutefois nullement à la notion de chance ou de hasard car certains des marins dont je parlerai ont en outre révélé d'étonnantes capacités humaines de survie, sans doute au-delà des limites de ce que l'on peut raisonnablement espérer. Conjuguant un remarquable instinct de survie commun aux espèces « animales» et un sens aigu de la réflexion et de l'endurance, ils ont pu survivre des dizaines de jours, parfois des mois, dans de terribles conditions de survie à bord d'un minuscule radeau. 13

Première

partie:

DU NAUFRAGE A LA SURVIE EN RADEAU

«Avoir une culture maritime, savoir que d'autres, dans des conditions bien pires, ont réussi à s'en sortir, ça aide énormément. » (Halvard Mabire, 1995) «La règle la plus importante, malheureusement souvent enfreinte, est qu'il ne faut jamais quitter un bateau qui flotte. On est plus en sécurité à son bord que dans un radeau de survie ... On a trop souvent retrouvé, flottant encore, des bateaux abandonnés par un équipage ayant disparu... » (Eric Tabarly)

JI : LE TRAUMATISME DU NAUFRAGE
La situation de survie est précédée par un événement traumatisant: le naufrage. Il y aura désormais avant et après pour les naufragés. Alain Bombard (cité par F.Sassolas, 1986) évoque en quelques mots ce que peut représenter ce moment de la vie d'un marin: «Lorsqu'un navire sombre, l 'homme croit que l'univers sombre avec lui, et parce que deux planches lui manquent sous les pieds, tout courage, toute raison, lui manquent en même temps. S'il trouve en cet instant un canot de sauvetage, il n'est pas sauvé pour autant. Car il reste sans mouvement, dans la contemplation de sa misère. n ne vit déjà plus. Pris dans la nuit, transi par l'eau et le vent, effrayé par le creux, par le bruit, par le silence, il lui suffit de trois jours pour achever de périr». J'ai intitulé ce moment JI, car il s'agit réellement d'une rupture avec le déroulement de la vie du marin et, au sens propre, le début d'une nouvelle existence, dans la souffrance et le doute.

JI également car, à ce moment là, l'individu va avoir le « choix» entre la résignation et la lutte pour la survie, dans l'incertitude d'une durée de survie inconnue et utopique.

1. Avant et après...
Comme dans tout traumatisme et toute catastrophe, la dimension temporelle est importante à considérer. Tous les traumatisés le décrivent: il y a avant l'événement et après, montrant bien que la force de l'événement bouleverse profondément le psychisme de l'individu. Lors d'un naufrage, le traumatisme est très intense, et parfois le marin se retrouve à l'eau sans avoir même pu se rendre compte des événements. Souvent, le traumatisme s'accompagne d'une absence d'informations et tout peut être imaginé. Généralement, l'événement a un effet psychologique si violent qu'il perturbe les capacités d'analyse de la situation et la réaction adéquate. Comme dans tout traumatisme, la victime retient particulièrement l'instant où tout bascule. C'est exactement ce qu'évoquait un des rescapés du « Yoma » (13) : « 7h40 : Drouillac qui se trouve de corvée de cuisine se repose sur le pont en attendant la distribution. Une forte explosion le soulève de ses caillebotis et le projette à plusieurs mètres de hauteur pendant qu'une deuxième explosion se produit dans la seconde suivante (...) Il retombe alors sur ses pieds, aufond de la cale. Il y a déjà quelques centimètres d'eau et il entend un bouillonnement puissant et des cris de douleurs de blessés qu'il aperçoit. Certains de ses camarades sont allongés inertes, probablement morts, la tête dans l'eau qui monte ». Tout bascule en une demi-seconde. Pour Claudine Parée-Lescure (37), c'est le même vécu: « Tout s'écroule en un instant (..) Accrochée à mon radeau, les mains crispées sur le bord, je contemple le désastre, hébétée, ayant tant de mal à accepter l'évidence, là, devant moi. Quelques secondes ont suffi pour faire écrouler tout mon avenir et

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anéantir tous les efforts de mon passé. C'est trop dur, intolérable. » Cette brutalité génère un contraste saisissant avec l'état antérieur et le naufragé peut avoir de grandes difficultés à croire dans cette réalité, comme les marins de «POM» (39) : «Le premier jour, nous n'avons nifaim, ni soif, sans doute choqués. Est-ce que tout ça est bien vrai? » Le traumatisé ressent un sentiment passager d'irréalité l'amenant à chercher des preuves de ce qui vient d'arriver, comme s'il ne croyait pas tout à fait à l'événement. Dans le naufrage, souligne S.Sautreau (1977), « la catastrophe bouleverse et change les règles qui régissent ordinairement les hommes. Elle introduit la dimension de l'éternité dans chaque seconde encore vivante, elle révèle la présence de l'impossible, de l'incroyable, du sacré ». Chaque seconde est ainsi importante et représente un moment de vérité, « car chaque instant contient l'éternité, vers la mort comme vers la survie». La dimension temporelle du traumatisme du naufrage est essentielle à considérer, mais ici, l'événement se différencie par un aspect fondamental des catastrophes telles un attentat, un accident grave de la voie publique, l'explosion d'une usine chimique, le cambriolage sanglant d'une banque... Même si l'événement est aigu, sa dimension temporelle est plus dilatée et ne va pas se limiter à cette demi-seconde où tout bascule. Le naufragé rescapé va avoir en fait le temps de vivre « sa mort», ou en tout cas ce qu'il pense être son imminence. La survie ne se joue pas seulement au moment de l'événement, mais aussi dans les heures et jours qui suivent. Le traumatisme aigu se double d'un traumatisme subaigu qui se confond aussi avec la notion de survie. Le naufragé se retrouve dans une situation qu'il ne peut fuir, qu'il doit affronter. Il voit son bateau couler, ressent physiquement le contact glacé avec l'océan, et doit en un instant chercher des solutions de survie. Paradoxalement, cette dilatation de l'événement lui donne une plus grande intrusion dans la réalité que la demi-seconde de la catastrophe terrienne, et ceci peut parfois l'aider à l'intégrer et en faire un événement palpable et significatif consciemment. 17

En fait, le traumatisme du naufrage réalise, comme toute catastrophe, une atteinte au mythe personnel de l'invulnérabilité, comme le souligne justement S.Lindenberg dans sa thèse (1984): «il ressent alors une impression de solitude intense, de vulnérabilité, d'absence de moyen de parade et d'absence de secours venant de l'extérieur. Cette impression extrême de vulnérabilité détruit brutalement dans une révélation de dérision, le mythe de l'invulnérabilité narcissique que chacun porte en soi. Nous portons en nous la certitude d'être vivants et de continuer à vivre; la mort est rejetée et ne concerne qu'autrui (<< n'arrive qu'aux autres »). Toute notre ça activité est suspendue par cette économie narcissique. Dans une révélation désastreuse, nous découvrons que nous sommes vulnérables, fragiles, mortels ».

2. Peur et désespoir
Le naufrage maritime se distingue des traumatismes terriens par une certaine spécificité: l'intégration, dans les milieux marins, de la dimension de peur, et par là même, la prévisibilité potentielle de ce risque. Je n'évoquerai pas ici les catastrophes maritimes impliquant des populations non maritimes comme les paquebots. La culture maritime et la confrontation régulière au danger ont un rôle déterminant dans la manière de gérer le naufrage, mais également au niveau de l'empreinte que peut avoir ce traumatisme. Les marins ressentent quotidiennement l'imminence du danger, en particulier quand les conditions climatiques sont exceptionnelles. Dans tous les cas, la survenue de l'événement «naufrage» donne à cette peur une dimension exceptionnellement intense car elle confronte, à partir de ce moment-là, l'homme à la réalité de sa mort. Tout dépend alors de la tournure des événements et des conditions du naufrage, qui parfois laisse peu de chances à l'individu: chute dans l'eau, utilisation immédiate d'un radeau de survie, naufrage collectif...

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Cette peur devient rapidement angoisse, frayeur, voire terreur et panique quand le marin ne voit pas d'issue de secours ou quand il se retrouve à l'eau et commence à se noyer. Les symptômes accompagnateurs de la peur sont multiples: « la distorsion dans l'analyse des perceptions, le surgissement de l'inexplicable, de l'incompréhensible, la perte de sens, le déssaisissement brutal de la capacité intentionnelle et du sentiment d'autonomie, en bref le vide et la profonde solitude », souligne Y.Raoul. L'individu vit un moment d'irréalité, un moment impensable et vide de sens, souvent seul face à l'imminence d'un danger mortel. Les témoignages de ce vécu imminent sont nombreux et révèlent la diversité des situations: ~ Quand son bateau se retourne (34), Keri se trouve coincée sous l'eau: «je me débattais, je poussais. Rien n y faisait. J'essayais encore une fois en pensant à ne pas respirer, mais j'avais besoin d'air et ne pouvant plus résister, ça a été la première tasse, puis une deuxième. J'ai eu une pensée sordide:« que c'est long de mourir noyée », et c'est à cet instant même que je me suis senti tirée par un bras» Le 24 août 91, D'Aboville (38) chavire une nouvelle fois. Lors de ce chavirement massif, il décrit la survenue d'une véritable crise d'angoisse quand il ne parvient pas à
retourner son bateau: «Rien n y jait. Je suis en nage et je

~

commence à manquer d'air, je suffoque...Mon cœur s'est emballé, des palpitations folles, incontrôlables,. plus je m'angoisse, plus j'étouffe, plus ça s'accélère (...) cela reste toujours aussi oppressant. » L'après-midi, il avoue ramer pour oublier la claustrophobie du matin, alors que le temps ne le lui permet pas... et il chavire encore, reste coincé sous le cockpit, son harnais emmêlé, parvenant par moments à émerger sur le côté pour respirer: «je bois aussi beaucoup d'eau. Ca bouge énormément, ça cogne. Un cauchemar. Au milieu de ce bouillon d'eau blanche et d'écume, je me bats pour tenter de déboucler ce harnais. Je m'épuise à toute vitesse, je vois lafin » 19

»

Lors du naufrage de « Trashman » (32), le bateau coule en deux minutes. Les questions sur la réalité de la situation fusent dans l'esprit de Déborah, tout est arrivé si vite, la mort semble inévitable: « Je ne pouvais plus respirer. Ca y est, pensais-je, c'est lafin (u.) J'étais morte. Non, j'étais vivante, mais en plein océan, sans autre refuge qu'un canot pneumatique de moins de quatre mètres de long.» Prisonnière sous le radeau, elle décrit la survenue des signes de la panique.

Parfois, paradoxalement, l'angoisse est absente malgré la gravité de la situation. Lors du naufrage de « Cannibiz II » (33), voilier qui se retourne lors d'une tempête en Méditerranée avec six passagers à bord, une femme se retrouve prisonnière dans la coque et évoque l'absence d'angoisse lors de cette situation, comme si l'émotion était sidérée par l'irréalité du contexte: « Patricia se souviendra de la coque rouge se détachant sur le ciel bleu, le soleil... Tout cela a paru très joli, presque irréel. Il n y a pas eu vraiment d'angoisse ». Pour d'autres, c'est une sorte d'insouciance qui suit le naufrage, comme pouvait l'évoquer Johan De Kat (21) qui séjourna 60 heures dans un radeau de sauvetage, lors d'une transat anglaise. Une fois dans son radeau, il se dit « Je suis vivant, je ne pense pas à la mort, j'ai confiance. Cette mer est mauvaise, mais, avant tout, elle est belle ». Il passe la première journée à dormir, sous la tente de son canot, ne gardant aucun aliment pendant quarante heures. Il vit au gré des vagues et se laisse bercer, avant d'être secouru. Lors d'un naufrage, le désespoir est la deuxième émotion importante. Il s'accompagne sur le plan comportemental d'une tendance défaitiste potentiellement dangereuse. Même dans les premiers instants de la survie, le naufragé peut ressentir cruellement l'absence d'issue de sa situation. Il se laisse aller à mourir, au gré des éléments, subissant sans lutter, comme si cette lutte devenait pour lui inégale tant les éléments sont déchaînés. Parfois, il se produit un déclic. Ce peut être le contact avec l'eau glacée, le début de la noyade, une pensée pour des êtres proches, ou même la sonnerie d'une montre. Ce 20

fut le cas de ce navigateur qui essayait de traverser l'Atlantique à la voile dans le sens Amérique-Europe en 1876, à bord d'un Doris qui fait naufrage en Irlande. Dans l'eau, près de son bateau retourné, il pense que sa mort est inéluctable et c'est un petit événement, insignifiant, qui ranime ses instincts de survie: sa vieille montre, qui est restée dans sa poche de pantalon, se met à sonner trois fois et il se dit qu'il ne peut renoncer alors que cette montre a vécu si longtemps et est encore intacte. Il fut en fait le premier au monde à avoir traversé seuIl' Atlantique (Saint-Loup, 1978). Un des naufragés du« Yoma» (13), projeté à la mer, raconte sa lutte contre la tentation de se laisser aller et couler: « ignorant à quelle profondeur il se trouvait, il décida de renoncer et de mourir. » Et comme pour bien d'autres hommes à la mer, il y eut un déclic, une pensée salvatrice, souvent insignifiante, qui suffit à générer une décision de changement de comportement et l'envie de lutter: « Puis la pensée lui vint que sa femme le considérerait comme un lâche, et il reprit ses efforts. Ses poumons lui faisaient horriblement souffrir. N'apercevant aucune lumière, il se crut près du fond. Abandonner lui parut plus facile, voire désirable. Mais la même pensée: «Nath me prendrait pour un trouillard» lui redonna des forces. » Même les hommes les plus résistants notent dès les premiers instants cette alternance entre la lutte salvatrice et le renoncement mortel. Ainsi, le premier jour, Dougal Robertson (25) est marqué par les remords et les regrets; il évoque des émotions de désespoir, même un certain abattement, et pense aux deux jeunes enfants de 12 ans, se culpabilisant de les avoir entraînés dans cette aventure et de ne pas avoir prévu l'accident. Quand les Bailey (27) se retrouvent dans leur canot, l'angoisse et le désespoir alternent. Ils évoquent un état de choc, sans aucune panique, mais avec un silence total des deux passagers et une impression de désespoir et d'impuissance totale. Maurice Bailey se dit incapable de prendre une décision tant il est déprimé et renonce automatiquement à prendre le commandement de l'expédition. Le moral au plus bas, Maralyn 21

pleure et Maurice se sent impuissant. Et puis, très vite, ils s'organisent: ils présentent la succession d'un état d'alerte avec stress aigu, puis une phase dépressive avec prise de conscience, et ensuite mise en place de mécanismes de survie. Cette alternance émotionnelle et comportementale très rapide est une des raisons qui justifient d'identifier le premier jour, celui du naufrage, mais aussi celui où se met en place la survie. Le traumatisme est intense et génère tant d'émotions qu'il faut à l'individu plusieurs heures pour retrouver ses capacités de réflexion, mais également pour prendre réellement conscience de la réalité de ce qui vient de se passer. Nous le verrons, la rapidité du traumatisme entraîne souvent un sentiment d'irréalité, voire d'étrangeté.

3. L'horreur du naufrage
Le traumatisme du naufrage est cependant très différent selon les circonstances, et, comme dans toute catastrophe, il faut distinguer le contexte, en particulier l'existence de scènes difficiles avec confrontation directe à la mort. Les nombreux récits de naufrages racontent des épreuves humaines extrêmement difficiles, mêlant l'angoisse, I'horreur et la panique. Dans une catastrophe, ce sont souvent ces éléments qui constituent le germe du traumatisme cicatriciel et sont remémorés dans ce que l'on appelle le stress post-traumatique (ou névrose traumatique). Le naufrage confronte l'individu avec la vision de la mort et de l'impensable. C'est chacun pour soi, dans la précipitation, la panique et le désordre total. Les scènes d'émeute, classiquement de grappes humaines tentant d'escalader les échelles et se marchant dessus dans la panique, sont fréquentes et terribles, et, souvent, les échelles craquent, ensevelissant les hommes défmitivement. Ceux qui se retrouvent dans l'eau sont alors confrontés aux visions des noyés, des cadavres, des mutilés. «L'embarcation navigue dans un véritable royaume des morts », écrit Philippe Masson (1998) à propos du Titanic. 22

Lors du naufrage du «Lullworth-Hill)} (11), 14 marins se retrouvent dans un canot. Un des deux rescapés se souvient de l'horreur du naufrage: «Dans des nappes de vapeurs, des silhouettes couraient en direction des canots de sauvetage, mais tous leurs efforts ne les menaient, comme moi, qu'à constater qu'il était impossible d'aller plus avant (..j Je voyais quelques silhouettes qui escaladaient le pont déjà très incliné et sautaient à la mer, à la hauteur du brise-lame. Des cris, des hurlements, des jurons emplirent mes oreilles au moment où l'étrave, disparaissant sous les flots, entraîna le reste de l'avant vers lefond. )} Avant d'aborder un radeau, pour les plus chanceux, cette évacuation réalise un premier traumatisme extrêmement intense.

4. De l'alerte à la survie
Sur un plan plus théorique, introduisons ici le classique schéma général d'adaptation de Hans SELYE, qui, malgré ses imperfections et sa vision physiologique, semble cependant s'appliquer particulièrement bien à la situation du naufragé. Il ne s'agit pas en soi d'un modèle, mais la plupart des témoignages de survivants retracent l'existence de périodes similaires à celles décrites par Selye. ~ une première phase aiguë, qui est celle du traumatisme générant le naufrage, avec les éléments individuels de la phase d'alerte et de mise en état de réagir. une deuxième phase de durée très variable, où l'individu ou le groupe se mettent en condition de résister et de survivre; elle est parfois absente quand l'individu se décourage ou se résigne immédiatement. une troisième phase de survenue très variable selon les individus et les conditions du naufrage, où le sujet s'épuise et peut se laisser mourir; ces deux dernières phases

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peuvent ici s'entremêler quand l'individu alterne entre des moments de résistance et de désespoir. Pour la plupart des auteurs étudiant le stress, cette conception est cependant insuffisante et ne témoigne que d'un type de stress, le stress aigu (Hautekèete M.,2001). Pourtant, nous le verrons, le découpage en trois phases semble correspondre assez bien sur le plan clinique à la situation du naufragé. Dans « Stress sans détresse », H.Selye cite même le cas de la nage dans l'eau froide en tant qu'illustration de cette évolution en trois phases: «tout d'abord l'expérience est pénible, puis on s'y habitue, et, fmalement, on est incapable de la supporter plus longtemps ». Certains spécialistes du stress utilisent également le modèle du naufrage pour illustrer le déroulement de ces phases, ainsi que les différentes libérations biologiques (système noradrénergique, puis système cortico-surrénalien) : « Si un navigateur fait naufrage au cours d'une croisière, ces deux systèmes vont entrer en action consécutivement. Lors du naufrage, le marin cherche les gilets de sauvetage, bondit dans le canot de survie, aide ses compagnons d'infortune, tout ceci étant facilité par la sécrétion accrue d'adrénaline et de noradrénaline. Puis, quelques jours plus tard, dérivant sur son radeau, ce sera le système cortico-surrénal qui sera entré en action pour augmenter ses chances de survie» (C.André, F .Lelord, P .Légeron, 1998) . Sans ces libérations biologiques, l'individu ne pourrait mettre en place les stratégies comportementales et cognitives de survie. N'oublions pas la conception phylogénétique de l'existence, transmise par nos ancêtres qui avaient eux aussi besoin de ces mécanismes pour vivre. La mise en jeu de ces mécanismes physiologiques génère des phénomènes d'adaptation cognitifs, comportementaux et physiques: stimulation de l'éveil, de la lucidité et de la vigilance, sensibilité accrue aux signaux de danger, orientation adaptée du comportement et de l'action, facilitation aiguë des voies neurologiques nécessaires à l'adaptation et inhibition des voies non nécessaires.. .

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5. Désorganisation et ruptures
Il s'agit d'un des éléments essentiels des catastrophes, comme le souligne justement L.Crocq: la catastrophe provoque « une désorganisation sociale notable» et une altération «dans le fonctionnement des réseaux qui assurent la vie de la société: réseau de production-distribution d'énergie, d'eau potable, de nourriture, de soins médicaux, de circulation des biens et des personnes, d'information-communication, etc. Dans toute catastrophe, par-delà les atteintes individuelles, c'est la société dans son ensemble, dans sa physiologie de grand organisme, qui est frappée, à l'échelon de son organisation et de sa vie collective. Et d'ailleurs, chaque individu est frappé non seulement dans son «moi-personnel », original et singulier, mais aussi dans son sentiment d'appartenance à la communauté, dans son « moi-social» (L.Crocq et al,1998). En effet, le naufrage réalise, comme nous l'avons vu, une discontinuité temporelle pour l'individu, avec un contraste saisissant entre l'avant et l'après. Une des spécificités du naufrage se situe au niveau de la disparition brutale et souvent totale des éléments de la catastrophe. Le naufrage s'accompagne de la disparition du bateau, de cette enveloppe protectrice rassurante et fragile, dont il ne reste plus aucune trace. La scène se déroule souvent en quelques minutes et se matérialise par l'engloutissement du navire: «La scène même du drame disparaît: elle n'a plus de trace que dans la profondeur de la mémoire et dans l'épave engloutie qui lui doit une part de sa fascination» (Force et al, 1986). Les termes d'engloutissement, de dévoration, sont parfois évoqués par les rescapés, associés généralement à des angoisses intenses, à des impressions étranges d'aspiration de l'embarcation par un trou béant se refermant instantanément dans un remugle bouillonnant. La mer «engloutit tout, brusquement, d'une profonde aspiration» et les naufragés sont «happés par un ultime remous », écrit S.Sautreau (1977) au sujet du naufrage du «Drumond Castle» au large de Molène. Rien, il ne reste plus rien, si ce n'est quelques vestiges du désastre; c'est le néant. ..

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Les angoisses générées par cet engloutissement sont parfois à la hauteur de la confiance aveugle des marins envers leur bateau, que bien souvent ils ne croyaient pas submersible. C'est alors la cruelle désillusion et l'anéantissement du sentiment de toutepuissance que pouvait ressentir le marin du haut de sa passerelle. Lors du naufrage du «Neptune» (4), un matelot se retrouve brutalement tout seul, « dans une espèce d'anéantissement» et en vient à douter de la réalité: «je ne savais si j'existais encore », dit-il. L'instant du traumatisme déclenche un bouleversement immédiat de tous les points de repères du sujet, qu'ils soient matériels, affectifs, sociaux ou sensoriels. Le sentiment vécu est celui d'une rupture. Celle-ci s'accompagne d'une émotion anxieuse très forte à la hauteur de la déstructuration totale de l'environnement habituel. Même si les naufragés sont avant tout des marins, leur vie maritime était très organisée: horaires, quarts, repos, repas, communications par radio, relations interindividuelles, projet de déplacement vers une escale, gestion du matériel du bord... Bien que très particulière, leur vie sociale était instituée, codifiée, souvent ritualisée, en fait organisée. A l'inverse, c'est la désorganisation qui succède au naufrage. Il existe alors une période, de durée très variable, entre l'instant du « choc» et le moment où l'individu, ou le groupe, recrée une «vie sociale », une organisation, et décide de reprendre la situation en main, avec « les moyens du bord ». La théorie psychanalytique de la rupture a été particulièrement étudiée par René Kaës. Ses travaux, et en particulier son ouvrage « Crise, rupture et dépassement» (1979), apportent des éléments théoriques à cette dimension de rupture et de désorganisation. Comme le migrant, le naufragé se retrouve dans une position de transplantation, c'est-à-dire une perte totale de ses racines et des liens avec la société dont il provient. y .Pélicier (1986) compare le transplanté à un végétal privé de son terreau, à un corps étranger qui ne se sent aucun lien avec son environnement. Il est tel «le voyageur sans bagages»: comme lui, il ne possède ni référence, ni connexion avec son environnement, et se retrouve désorienté. C'est exactement ce 26

qu'évoquent les naufragés, solitaires ou non, lors de leurs premières journées à bord du radeau: le sentiment d'être perdu, sans histoire, sans bagages, sans lien avec un environnement qui est maintenant devenu tout autre. Ce n'est plus la mer tant aimée et recherchée qui les entoure, les berce et les guide vers l'escale suivante; c'est désormais un espace hostile, agressif, potentiellement mortel, qui risque à tout moment de les engloutir. Cette situation aiguë réalise une expérience de crise, dont le principal caractère est la rupture et le sentiment de ne plus exister pour autrui. A la différence du migrant qui va côtoyer une autre culture, le naufragé solitaire perd tout contact avec le monde humain et les naufragés en groupe doivent recréer une micro-société avec de nouveaux codes et de nouvelles règles de vie dans un contexte particulièrement difficile. Le transplanté ou l'être humain en rupture sociale perd en un instant deux éléments essentiels: son code individuosocial et le cadre de l'institution dans laquelle il vit. R.Kaës (1979) parle du code individuo-social pour définir les éléments qui régissent les relations entre les individus et la société. Le passage d'un groupe à un autre totalement différent entraîne une désagrégation du code antérieur et une impossibilité à maîtriser le code du nouveau groupe. Ceci est à l'origine d'une angoisse car cette rupture signifie la réactualisation des conflits entre les tendances d'amour et de haine: «Perdre le code, c'est s'exposer à la mort », souligne R.Kaës, établissant un lien avec la pulsion de mort qui prédomine. Un second aspect est fondamental: la perte du cadre. Cette perte est plus difficile à percevoir car ce cadre est non perceptible en soi. Nous vivons tous dans un cadre institutionnel et social dont nous ne prenons pas vraiment conscience... sauf s'il vient à manquer. Ce cadre est «muet» affirme J.Bleger (1979) dans le même ouvrage, « il est un non-processus ». Nous n'en avons une perception que lorsqu'il fait défaut et la crise le met en évidence. C'est selon Bleger le dépositaire de la partie non différenciée des liens symbiotiques primitifs et la rupture du cadre entraîne un brusque retour de ces éléments déposés, 27

générant une angoisse catastrophique d'anéantissement. «En ce sens, il (le cadre) est véritablement une institution et toute institution possède ses propriétés: l'institution est une portion de la personnalité de l'individu ». En cela, la perte de ce cadre réalise une atteinte identitaire: «l'identité est toujours entièrement ou en partie institutionnelle en ce sens qu'au moins une partie de l'identité se structure par l'appartenance à un groupe, une institution, une idéologie, une partie ». Devenu seul au monde, le naufragé vit une crise identitaire très forte: il est privé de tout repère institutionnel, mais aussi affectif. Il a même perdu son identité de marin, puisque le voilà incapable de naviguer. La situation de groupe est quelque peu différente car les liens affectifs et culturels peuvent se maintenir, ou à défaut se créer. Les naufragés inventent un espace intermédiaire susceptible de gérer les angoisses liées à la rupture. Dans cette crise personnelle, l'individu va s'appuyer sur le groupe; il se crée ce que les psychanalystes appellent un «appareil psychique groupai», selon lequel certaines formations psychiques de l'individu sont structurées comme un groupe: «c'est sur la base de ces groupes intemalisés que prend sens l' affmnation d'être individu ». Le groupe représente alors « la continuité, la sécurité de l'unité, la cohérence, la permanence». Le groupe réalise un espace transitionnel. En cas d'échec, ou si le groupe est lui-même désorganisé, le seul recours peut être la maladie mentale, souligne R.Kaës, ou en tout cas chez le naufragé, l'apparition d'une angoisse très forte non contenue par un cadre absent ou insuffisant. Quand le naufragé est solitaire, la seule solution pourrait se situer au niveau de la construction psychique d'un espace transitionnel, «lieu où s'élabore l'expérience d'être en rupture de quelque chose» (R.Kaës,1979). Il pourrait ainsi créer une néo-culture, celle du naufragé acceptant son sort, se créant un cadre de vie, instituant ses activités et son mode d'existence, en quelque sorte, s'attribuant un nouveau statut identitaire. Cette transitionnalité est l'aménagement d'une expérience de rupture dans la continuité. C'est ce que fit Steve Callahan (31) en adoptant au bout de quelques jours un nouveau mode de vie, fondé sur 28

l'acceptation non résignée de son sort, élaborant des règles de vie, imaginant même un espace architectural à son radeau, et essayant de conserver au maximum un lien, par les pensées, avec son environnement antérieur. Sa nouvelle identité devenait, selon ses dires, celle d'un sauvage apprenant à vivre comme les hommes préhistoriques.

6. Survivre...
La durée de cette première phase aiguë, celle du traumatisme, est difficile à préciser et très variable selon les naufrages. Dans de nombreux cas, on peut considérer qu'elle est la seule phase: une phase aiguë de survie qui dure jusqu'au sauvetage quelques heures après l'événement. C'est le cas par exemple du «Titanic », du «Yoma» (13), ou encore de la plupart des catastrophes de paquebot. Les naufragés n'ont pas le temps de transiter vers la phase de résistance, comme c'est le cas des rescapés à bord d'un radeau de survie. Ainsi, on peut considérer que la seconde phase, celle de la résistance, débute souvent au bout de 12 à 24 heures. Passé les premiers réflexes de survie et une période de prise de conscience de la dure réalité, il est alors nécessaire d'établir un premier bilan, psychologique et matériel, et de commencer à réfléchir aux stratégies. Il y a souvent une première phase d'évaluation, très rapide, du danger et des capacités à faire face, mais avec une rapidité aussi nette que le danger est réellement vital. Dès l'évacuation dans le radeau, Catherine Plessz (24) pose le problème en terme de survie et hiérarchise les tâches. C.Parée-Lescure (37) se situe dans la même démarche quand elle se retrouve dans son canot et décide de se ressaisir, puis de s'organiser pour la survie. Maurice Bailey (27) tente d'emblée de positiver afin de rassurer sa compagne et lui annonce que leurs chances de survie sont assez bonnes. Ils parlent d'autres naufrages pour se rassurer et en viennent à évoquer un vague souvenir d'une survie de 90 jours dans un radeau. Pour le naufragé du « Caldas » (17), la phase aiguë est terminée quand il se retrouve à bord d'un providentiel canot de 29