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NORD-SUD : UNE ALTERITE QUESTIONNEE

336 pages
Partout la différence est en débat. Entre Nord et Sud, l'autre n'est plus le même: le fort domine, le faible est humilié et le rapport est altéré. Il y a aussi un avant et un après la guerre du Golfe. Pour les gens du Nord, on parle de l'entre-deux guerres, pour les gens du Maghreb du temps de la guerre commencée à Bagdad et continuée en Palestine.
Pourtant, des espaces sont parcourus entre les deux antagonistes: nous avons exploré les entre-deux, les entre-noeuds, demandé à la linguistique, à la psychanalyse, à l'histoire, à la littérature, de passer de l'entre-tuer à l'entre-voir.
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NORD SUD: UNE ALTÉRITÉ QUESTIONNÉE

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5552-2

Coordinateur : François DEVALIÈRE

NORD - SUD:
UNE ALTÉRITÉ QUESTIONNÉE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Cet ouvrage réunit l'ensemble des contributions d'un colloque organisé à l'initiative de l'Institut français de Rabat sous la responsabilité de : Mohammed Fouad Benchekroun psychanalyste François Devalière directeur de l'Institut français de Rabat Abdelfattah Kilito professeur à la faculté des Lettres de l'université Mohammed V à Rabat Dalila Morsly professeur à la Sorbonne
Illustrations originales de : Jean-Marie Louis

Remerciements: Service culturel, scientifique et de coopération de l'Ambassade de France à Rabat Alliance franco-marocaine de Kénitra B.E.L.P. Racha Loutfi-Mrabet

ARGUMENTS

L'HUMOUR permet tout de suite de situer le voisin ou le cousin entre deux chaises, entre deux boulots, entre deux femmes (sa belle-mère et son épouse), entre ici et là-bas, « entre» : l'espace ouvert de la terre à la lune a permis un petit pas pour l'homme, chacun d'entre nous fréquente ces espaces d'arrivée-départ, gares, aéroports, et se retrouve à arpenter quelques ponts ou passerelles. L'entre-deux constitue la vie d'un chacun. Enfant, adolescent, adulte: du berceau à la tombe, d'un jour à l'autre des nuits se traversent avec éclat d'aurore. Sur cette position si banale se déploient des situations moins ordinaires: où est toujours l'autre pour l'un, l'étranger pour celuici, en exil là. Les ruptures sont dans nos parlers, le maternel n'est pas toujours le langage usuel qui n'est lui, pas du tout, la langue de la communication scientifique. Tous ces passages dont nous avons expérience, quelquefois ludique, d'autres fois douloureuse, tracent paysages en nos vies. Le but de ce colloque est de rassembler ces usagers de l'entre-deux pour leur permettre d'échanger: traducteurs, passeurs, de l'écrit à l'image, d'une langue à l'autre, d'une religion à l'autre il y a des rives, des nautoniers, des dialogues établis, des conflits en cours, des négociations commencées. Ce dialogue entre transitaires des frontières-hommes-femmes, cultures d'ici et d'ailleurs, de l'écrit à l'image, du Nord au Sud ou de l'Est à l'Ouest ouvre un champ où le franc-parler suppose la différence, la violence, le transfert, la contradiction, mais aussi la recherche du passage, la guidance de l'errance, l'établissement d'un pont, sous le soleil de la raison et à l'ombre des passions, le troquet-guinguette, café maure, le havre pour les nomades. « Entre-deux» ou du bon usage de tirer de nos expériences un partager ensemble qui soit un échange dans la différence et dans la découverte de l'autre comme expérience du combat pour une vie plus humaine.
FRANÇOIS DEY ALlÈRE

I]

JAHIZ,l'un des plus grands écrivains du lXe siècle, ne connaissait que l'arabe. Pourtant, il donne l'impression d'avoir appris plusieurs langues. Il fréquentait des non-Arabes qui, eux, parlaient l'arabe, et il lisait goulûment tous les livres traduits du persan, du grec, du syriaque et de l'hindou. Sa faculté d'assimilation était telle qu'il réalisa une œuvre vaste et originale, où l'apport de diverses cultures est manifeste. Il écrivait en arabe et il se situait dans l'universel. Il méprisait quelque peu les traducteurs: ils ne maîtrisaient, selon lui, ni l'arabe ni leur langue d'origine. Il avait son idée sur le bilinguisme; il estimait que ce qu'on gagne en apprenant une langue étrangère se fait au détriment de la langue de départ. On se disperse entre deux langues et on ne possède vraiment ni l'une ni l'autre. Or, curieusement, les auteurs que Jahiz admirait le plus, Abou Nouass et Ibn al Muqaffa', tous deux d'origine persane, étaient bilingues. Le premier a donné un souffle nouveau dans la poésie arabe, le second a posé les bases de la prose littéraire. Au XIIe siècle, Averroès entreprit le commentaire des œuvres d'Aristote, sans connaître le grec et sans manifester le besoin de l'apprendre. Il n'eut pas de disciples de talent dans le monde arabe, mais son influence sur l'Occident latin se perpétua jusqu'au XVIesiècle. Ces exemples montrent que les écrivains qui marquent leur époque sont ceux qui se situent entre diverses traditions culturelles. À l'horizon de toute pensée authentique, il y a un dialogue explicite ou implicite avec l'autre. Sans les Barbares, les Grecs n'auraient jamais réalisé leur « miracle».
ABDELFATIAH KILlTO

l2

JUSQUE-LÀ,'entre-deux était la position intermédiaire par excellence, l marquée par l'ambivalence, l'hésitation et l'inconfort. C'était le double mot incarnant une situation d'ambiguïté du fait d'un choix impossible, exclu ou inassumable. Les désarrois identitaires, culturels, linguistiques, etc. ont fait naître le concept. Daniel Sibony en a fait un ouvrage et en parle comme «d'un opérateur précieux et efficace pour aborder des phénomènes variés ». Et le double mot devient « double mouvement» générateur d'une dynamique: entre vie et mort, entre homme et femme, entredeux analytique, entre-deux rac.iste, etc. Tout comme. l'exprime Daniel Sibony, il ne s'agit pas seulement de la différence: il y «convoque» de l'origine. La perception première de l'entre-deux était donc plutôt négative et péjorative. Dès lors, on l'envisage comme résultant d'une fracture, avec une solution de continuité. Sur le plan de la psychopathologie, il y a eu beaucoup d'acharnement à classifier certaines entités pathologiques: l'entre-deux de la psychose et de la névrose interroge. Le choix de la classification rigoureuse est impossible: on parle de cet entre-deux comme borderline ou « états limites », devenus entités, évoluant pour leur propre compte. L'immigration qui a fait «flamber» ce concept, qui s'en est nourri, est encore plus éloquente à cet égard... Cet entre-deux de l'immigration a été appréhendé de façon à trancher: assimilation ou intégration ? En fait, il est né un troisième espace. C'est l'exemple, très controversé, qui permettrait d'envisager l'entre-deux comme lieu d'existence aménagé ou aménageable, contraire en tout cas d'une ligne de démarcation ou d'une frontière. C'est dans cette confusion identitaire que l'on voit foisonner les travaux des anthropologues, ethnologues, ethnopsychiatres, visant à combler cet espace, sans doute vécu comme gênant, tout au moins dérangeant un ordre établi pour les adeptes de la classification: on ne peut être que d'un bord ou d'un autre, pas entre deux. Le concept d'entre-deux peut-il dès lors être abordé beaucoup plus comme un espace d'ouverture, de dépassement et de progrès, d'une transition sans doute? De lieu de confrontation ou de recherche identitaire, l3

culturelle ou autre, il deviendrait espace de ]a reconnaissance et de ]a création? Pour rejoindre le propos de Daniel Sibony, la question serait: une fois stabilisé ce «bouillonnement dynamique» de l'entre-deux, cela ne gênerait-il pas des éléments conduisant à faire sortir par exemple de
«

l'impasse raciste» ?
MOHAMMED FOUAD BENCHEKROUN

14

Pmfois, je m'apprête au voyage sans retour, Et puis, L'aube soulève les rideaux et mon adolescence se tient au coin de nulle part.
ETEL ADNAN

L'ÊTREdes femmes est toujours un entre-deux êtres, un espace d'inscription incertain, délimité par ces balises indécises que le temps n'arrive pas encore à user, ni à effacer:
Tradition/Modernité DedanslDehors DéesselDémon Mineure/Majeure Mère/Amante Ici/Là-bas...

On n'en finirait pas d'énumérer ces dualités qui, déterminant les pôles entre lesquels les femmes sont sensées se mouvoir, leur construisent un état d'équilibre précaire, rythmé par les étroitesses sociales, les humeurs masculines, les inhibitions léguées et transmises par l'éducation. Tour à tour « incongrues », «dé-placées », exclues, tolérées, « exportables» - de la maison paternelle à celle de la belle-famille, de Tamurt, « le pays », à lrorba, « l'exil» - elles sont femmes de nulle part. On leur nie jusqu'à leur être féminin, dès qu'elles déplacent les bornes qu'on leur a fixées: Aicha radje l, «Aïcha est un vrai homme », dit le dicton populaire sur un ton mi-réprobateur, mi-moqueur, pour une femme qui manifeste de la personnalité, et l'on évitera ici de rappeler d'autres expressions plus triviales pour dire la même chose en arabe ou en françaIs. L'exil est «l'école des femmes» : elles en expérimentent toutes les facettes, tentant de ne pas s'y dissoudre, s'efforçant de s'y sourcer parfois.
DALILA MORSL y

15

OUVERTURE
RENÉ ROUDAUT Conseiller culturel, scientifique et de coopération de l'Ambassade de France à Rabat

~

C'EST un redoutable privilège que de devoir introduire et ouvrir ce colloque de l'Entre-deux qui nous réunit pour trois jours à Rabat. C'est aussi un plaisir de reconnaître dans l'assemblée des visages familiers qui rappellent des débats et des échanges stimulants sur des sujets proches de celui qui nous rassemble aujourd'hui. Nous devons remercier de cette heureuse initiative et de cette brillante idée François Devalière, directeur de l'Institut français de Rabat-Salé, qui depuis un an a travaillé à la conception puis à la mise en œuvre de ce colloque avec le docteur Fouad Benchekroun, le professeur Abdelfattah Kilito et le professeur Dalila Morsly. Je vois plusieurs raisons de nous réjouir de cette rencontre: -l'intérêt du concept tout d'abord et de sa puissance heuristique dans tous les champs du savoir humain: langue, histoire, psychanalyse, philosophie et poésie, c'est-à-dire, au sens étymologique, création. Le mot d'« entre-deux », nous le verrons, n'est pas nouveau - il remonteau début du Moyen Âge - mais a connu une nouvelle jeunesse depuis la publication, en 1991, de l'ouvrage Entre-deux, l'origine en partage de Daniel Sibony que nous sommes heureux d'accueillir parmi les intervenants de ce colloque; -la qualité de l'assemblée ici formée par la diversité des profils et des professions - linguistes, écrivains, chercheurs, professeurs, psychanalystes et même un diplomate -« qu'allait-il faire dans cette galère? » ; -la diversité également des horizons et des origines des uns et des autres: les amis marocains qui nous accueillent à Rabat; ceux qui viennent des autres pays du Maghreb, confrontés à tant de défis vitaux; ceux qui ont traversé la Méditerranée, venant de France bien sûr mais aussi d'Italie, d'Allemagne, de Suisse, des Pays-Bas, de l'espace yougoslave, et ceux enfin qui ont traversé l'Atlantique en provenance du Canada. Ce kaléidoscope culturel et professionnel est, n'en doutons pas, le terreau fertile sur lequel l'Entre-deux produira ses plus beaux fruits: le fait qu'un certain nombre de participants ont leurs racines de part et d'autre de la Méditerranée est sans doute très éclairant sur la richesse que génère l'interculturalité. 19

l'ajouterai enfin que le souhait des organisateurs a été de privilégier

la « société civile» et les individualitésdans ce colloque pour en garantir
la totale indépendance: comme la séance d'analyse, l'inscription était payante, ce qui est un gage de très bon aloi et d'implication des participants et des intervenants. Enfin, puis-je ajouter que - comme toutes les bonnes idées - ce colloque de l'Entre-deux dépasse ses organisateurs dans la mesure où une suite est prévue dès 1995 en France et gageons que la séquence se poursuivra bien au-delà de cette future réédition, tant le sujet passionne à juste titre: chacun peut à sa manière investir le champ de l'entre-deux, se sentir concerné par la problématique de l'entre-deux. Je vous ferai une confidence: quand François Devalière m'a proposé de participer à l'ouverture du colloque, j'ai immédiatement pensé à un

aphorisme de Woody Allen, ce spécialiste de l'entre-deux: « Dieu est
mort, Marx est mort et moi-même je ne me sens pas très bien. » L'entre-deux. Que pouvait recouvrir ce concept, me suis-je demandé? Et surtout en quoi un diplomate, conseiller culturel, pouvait-il apporter sa contribution à une entreprise aussi sérieuse qu'un colloque sur l'entredeux réunissant des psychanalystes, des linguistes, des écrivains, des spécialistes des sciences humaines, des chercheurs, des professeurs, bref des honnêtes hommes? J'étais à l'entre-deux - j'ai souvent entendu cette expression vernaculaire sans y prêter toute l'attention qu'elle méritait - de décliner l'invite lorsque j'ai entrevu ou entraperçu l'extraordinaire fécondité de ce concept d'entre-deux, au plan général d'abord et de manière plus précise dans le domaine qui m'est plus familier, celui de la diplomatie. L'approche générale du concept d'entre-deux est à première vue très déroutante: l'article du Robert de 1967 le définit comme « l'espace, la partie qui est entre deux choses », ou encore « l'espace, l'état, la capacité entre deux extrêmes». Le dictionnaire Bécherelle de 1845 était plus précis, parlant de « ce qui est entre deux choses avec relation et continuité ». L'exemple cité est d'ailleurs parlant: « On a fait une chambre de ces deux cabinets en enlevant l'entre-deux. » Ce dernier est
bien le lieu de la séparation

-

le mur

-

mais aussi de la q;union et se

décline de nombreuses manières dans des domaines inattendus. Dans l'art culinaire: l'entre-deux de morue. C'est-à-dire un poisson auquel on a enlevé la queue et la tête « sans queue ni tête ». Est-ce à dire que seuIl' entre-deux est porteur de sens? Dans l'art de l'ébénisterie: un entre-deux est un meuble placé entre deux fenêtres. 20

L'entre-deux, vous le voyez, appeIle à l'évasion et à l'ouverture. Dans l'art de la construction marine: l'entre-deux des sabords est cette partie du bordé du navire où les canonniers se plaquaient après avoir tiré leur bordée de boulets rouges sur le navire ennemi. Ici, l'entre-deux protège et offre refuge dans l'adversité et la confrontation. Nous devinons toute la richesse du concept: lieu de passage, de traduction, de translation, de transcription, de transfert, de transformation, de transition, de transmission, de transmutation, de transplantation et surtout de transcendance. La préposition latine trans (au-delà, à travers) répondant à la préposition grecque 1lf1:aqui exprime le changement, la participation, utilisée dans les néologismes pour signifier ce qui dépasse et englobe (cf. la métalangue, la métamathématique). Ce qui dépasse et englobe, c'est bien le cœur du sujet de cet Entredeux fait de rencontres et d'enrichissements inattendus. Il sera question, demain surtout, d'éclairages linguistiques sur l'entredeux. Permettez-moi de mentionner au passage une étude ancienne et peu commentée d'Edgar Morin: Plodemet, petite commune du Finistère, où l'auteur, s'étonnant du nombre anormalement élevé de professeurs et d'agrégés dans cette région rurale de Bretagne, découvre que le bilinguisme, la pratique courante du breton et du français, avait forgé une agilité intellectuelle qui prédisposait les élèves aux études supérieures. L'envers de la médaille existe aussi et j'emprunterai au dernier numéro de la revue Recherches pédagogiques, revue de l'Association marocaine des enseignants de français, le contrepoint à Edgar Morin: « Ce laboratoire de langues qu'est devenu le Maghreb offre sans doute une expérience unique en Méditerranée. Celle-ci procède d'un "plurilinguisme précoce" : un genre qui est à peine à ses balbutiements dans beaucoup d'écoles européennes dont il se différencie également par sa nature afférente à un apprentissage linguistique arabo-européen, et non euroeuropéen, comme c'est le cas en Europe. Une teIle expérience, enfin, est généralisée et non restreinte comme dans beaucoup de pays de la C.E.E. Or, malgré une infime minorité qu'on pourrait dire ou supposer à l'aise dans deux ou plusieurs langues, notamment franco-arabes, les jeunes Maghrébins qui ont fréquenté ce système d'éducation sans support socioculturel adéquat ne paraissent pas en tirer tout le profit escompté. Au contraire, ils versent souvent dans un francarabe ou berbarabe qui ne manquent certainement pas de charme, mais qui, en raison du bricolage linguistique qui les caractérise, restent impropres à la conceptualisation. Les jeunes locuteurs connaissent ainsi un déracinement culturel qui ne favorise pas toujours une vraie ouverture sur le monde. » 21

L'entre-deux est aussi, on le voit, le lieu d'innombrables contradictions : enrichissement et appauvrissement, renforcement et dilution. Il existe par ailleurs, me semble-t-il, un développement pervers de l'entre-deux, une culture de l'à-peu-près et du marécage poussant à la facilité, à la fuite, au refus des responsabilités: notre langage reflète dans ses modes le refus d'identification. La grave crise américaine du politically correct n'en est qu'un avant-goût: le refus des mots n'est jamais anodin et traduit une lente dérive infantilisante et une recherche du consensus mou. Si le terme de «mal voyant» remplace celui d'« aveugle », qui y gagne? Si l'éthique remplace dans le discours la morale, ce n'est pas seulement un effet de mode, c'est me semble-t-il parce que la morale renvoie à des valeurs «en-soi» existant hors de l'arbitraire humain alors que

l'éthique s'accommode de toutes les subjectivités,des choix « à la carte»
et de la géométrie variable qui semblent si souvent résumer la modernité. L'entre-deux peut aussi être le carrefour de tous les doutes, de toutes les hésitations. Celles-ci sont naturelles et légitimes - elles n'empêchent pas ce mouvement que le philosophe Alain avait décrit d'une belle phrase: «il faut aller à la vérité avec toute son âme» - mais ne doivent par conduire l'entre-deux à devenir un champ stérile lorsqu'il est refus de choisir et nommer clairement les choses, les êtres, les sentiments et les valeurs. Cette dialectique de l'entre-deux méritera évidemment des développement plus argumentés au travers des éclairages qui nous seront apportés au cours de ces trois journées. Pour le champ d'application particulier de la diplomatie sur lequel je voudrais vous faire part de quelques considérations, je crois qu'il n'est pas exagéré d'y voir un des kaléidoscopes les plus achevés des nuances de l'entre-deux. L'acception courante du terme «diplomatie» dans l'opinion publique est péjorative. Je me souviens d'un ambassadeur qui avait coutume de dire d'un ton amusé et désabusé que la diplomatie était seulement le deuxième plus vieux métier du monde mais qu'il avait exactement la même réputation que le premier. Nous verrons que ce raccourci est trompeur mais que l'art diplomatique est le lieu, comme le concept d'entre-deux, de nombreuses tensions et contradictions mais aussi de riches mélanges. Je vous en donnerai quelques aperçus: Dante, Pétrarque, Boccace et bien sûr Machiavel, et en France Guillaume Budé, qui par ses traductions occupait déjà un espace important de l'entre-deux de la Renaissance, furent diplomates, ce que l'on 22

ignore le plus souvent. Que dire plus près de nous de Claudel, Paul Morand ou Saint-John Perse? La nature ensuite de la diplomatie fait de celle-ci une activité à contrecourant: la négociation n'est jamais si nécessaire entre deux groupes ou deux États que lorsque la guerre fait rage. C'est en pleine guerre que se conçoivent les plans de paix et les traités. La paix a-t-on dit n'est que l'intervalle entre deux guerres, mais il faut ajouter que la guerre n'est plus l'ultima ratio regum - Clausewicz disait « la continuation de la politique par d'autres moyens» -, mais il semble que ce soit la diplomatie elle-même qui soit devenue - sur un mode atténué -la poursuite d'une incessante épreuve de force: de la guerre chaude à la guerre froide, ou le symbolisme de l'entre-deux. La langue de la diplomatie traduit aussi la problématique de l'entredeux: il est fréquent d'entendre dans une conférence internationale que tel terme «ne se traduit pas» dans une autre langue. Est-ce vrai ou faux? Sans doute entre deux. Nous avons à l'esprit les interprétations divergentes d'une résolution des Nations unies sur les territoires occupés: article défini ?, article indéfini ?, la langue anglaise ne permettait pas de lever l'ambiguïté... L'entredeux linguistique a ancré un conflit meurtrier dont on sort seulement; à moins que ce ne soit le conflit qui se soit cristallisé sur une formule imprécise... Nous savons à la lecture des mémoires des grands négociateurs la propension des diplomates pour les bons mots et l'humour en général, à michemin entre le sérieux et la dérision, sans doute pour conjurer le vertige que donnent les enjeux soumis à négociation: l'humour n'est-il pas, selon le mot de Bergson, la politesse du désespoir? La diplomatie pose aussi toute la problématique de la frontière, de la marche, toujours fluctuante, surtout quand elle est entre deux États ou deux empires concurrents: la diplomatie gère la douloureuse gestation des États à naître, les problèmes des peuples sans États - les exemples sont innombrables - ou l'éclatement d'États ou d'empires donnant naissance à d'autres États comme ce fut le cas des Empires ottoman, austrohongrois ou plus récemment de l'u.R.S.S. Dans ces innombrables entre-deux naissent autant de propensions à l'union et à la synthèse que de velléités irrédentistes ou centrifuges: estce un hasard si les promoteurs de la Communauté européenne, De Gasperi, Schumann, Monnet, Spaak, Adenauer, étaient tous natifs de régions frontalières où la notion d'étranger n'a pas de connotation négative mais est perçue au contraire comme une source d'enrichissement. 23

Je terminerai cette tentative d'éclairage de la diplomatie comme entredeux par deux considérations surIe secret et sur la retenue. Le goût du secret de la diplomatie s'ajoute à la mauvaise réputation de celle-ci, comme si le fait de tout dire était a priori un gage d'efficacité, de morale ou de démocratie, comme la vulgate contemporaine en matière de communication voudrait le faire accroire. La diplomatie est en effet écartelée entre l'exigence de transparence des parlements et des opinions publiques et la nécessité intrinsèque de ménager le secret des négociations: négocier veut dire être prêt à faire des concessions et procéder à des ajustements de sa propre position. Celui qui commence une négociation en fixant des préalables par une prise de position publique s'interdit toute capacité de négociation sous peine de devoir se déjuger.

Le secret,on le voit, doit être préservéet la « prudencediplomatique»
que le public retient dans son acception péjorative est en fait la quintessence bien comprise de la diplomatie: dire sans blesser, demander sans s'abaisser, offrir sans humilier, toujours être à l'affût de l'interstice où se glissera un début de paix ou d'accord. N'est-ce pas là une illustration magnifique de ce commerce qui ne peut se dérouler que dans l'espace de l'entre-deux? Enfin, la diplomatie de l'entre-deux doit être synonyme de retenue, de modération, de pondération, de discernement, en un mot, de modestie. Or que voit-on au nom d'une prétendue accélération de l'histoire? Une multiplication inconsidérée des congrès et conférences internationales, un abus des rencontres impréparées et de ce que j'appellerai la « diplomatie errante» : des ministres et des émissaires tournant tels les électrons autour de leur noyau, se rencontrant pour d'innombrables sommets, contraints à des déclarations à l'emporte-pièce - il faut passer au journal de 20 heures -, faisant des commentaires au travers des catégories du prêt-à-penser des médias les plus racoleurs - il faut vulgariser - et soumis à la dictature de l'urgence. Ces sommets, reconnaissons-le - nous sommes entre nous -, dépassent rarement la mi-pente et obligent les tâcherons de la diplomatie, tels Sisyphe, à continuer à pousser le rocher vers le vrai sommet. Cet entre-deux de la diplomatie ordinaire n'est pas le flou, l'opaque, ni l'évanescent, mais la perception aiguë de ce que l'agitation vibrionnante et désordonnée est de peu d'efficacité face à la tectonique du long terme de l'histoire. Ce long terme qui n'appartient pas aux hommes et que je voudrais en conclusion évoquer au travers du magnifique tableau de Hans Holbein, 24

Les Ambassadeurs, peint en 1533 et qui se trouve à la Galerie nationale de Londres. Entre les deux ambassadeurs ou dans l'entre-deux des deux ambassadeurs sont représentés un meuble d'appui, un globe, une sphère céleste, un luth, des instruments de mesure, bref, ce que l'on appelait à juste titre les vanités (vanitas, le vide). Et, au pied des ambassadeurs, en oblique, une tache à première vue informe. Cette tache est une anamorphose, un sujet qui n'apparaît que sous une incidence, sous un certain angle très précis de vision. En l'occurrence un crâne de mort, de cette mort qui attend tous ceux qui auraient la présomption ou la légèreté d'oublier que nous ne sommes tous ici-bas que dans l'entre-deux.

25

PREMIÈRE PARTIE HORIZONS PSYCHANALYTIQUES DE L'ENTRE-DEUX

DONNER LIEU
FETHI BENSLAMA Psychanalyste

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LESrécits de l'origine dans un grand nombre de traditions comptent souvent une séquence concernant l'engendrement du fondateur. Il s'agit de

mettre en scène la question: « D'où vient l'homme élu, et comment fut-il
conçu?» La réponse développe fréquemment la représentation d'un moment crucial où le destin du fondateur semble vaciller avant de forcer le hasard réfractaire et parvenir à son accomplissement. En islam, la mise en scène de cette question est placée par le récit biographique du prophète sur un chemin entre deux femmes. Un tel choix, le scénario spécifique qu'il déroule, comporte des enseignements quant au thème qui nous occupe dans cette rencontre et, de façon plus générale, quant aux manœuvres de la représentation islamique de l'origine dans sa visée constitutive du sujet. Le récit de la conception de Muhammad est rapporté par plusieurs auteurs 1 dans un contexte où Abdallah, ]e père du prophète, vient d'échapper à l'immolation par son père qui l'a racheté contre un grand nombre de chameaux. Il l'a racheté au vœu qu'il a fait quelques années plus tôt de sacrifier l'un de ses fils aux divinités pré-islamiques. C'est donc un survivant qui accompagne son père vers ]a femme qu'il lui a choisie comme épouse: Amina, qui sera ]a mère du prophète Muhammad. Sous ]e chapitre intitulé « Mention de ]a femme qui a proposé ]e coït à Abdanah », Ibn Hichâm écrit: «[Abdanah] passa près d'une femme appelée Roqayya qui est ]a sœur de Waraqa 2 et qui se trouvait au sanctuaire. Ene lui dit quand elle vit son visage: "Où vas-tu Abdanah ?" Il répondit: "Avec mon père." Ene dit: "Je te donne autant de chameaux que ceux qui servirent à ton rachat, si tu couches avec moi maintenant." Il dit: "Je suis avec mon père et je ne peux m'opposer à mon père, ni me séparer de ]ui." Il parvint ensuite chez Amina, qui est d'un rang et d'une descendance des plus élevées de Quraysh, qu'il épousa. On dit qu'il s'unit sexuenement à ene et qu'ene conçut ainsi le prophète. Il repartit ensuite voir la femme qui s'était offerte à lui: "Pourquoi ne me proposes-tu pas aujourd'hui ce que tu m'as proposé hier ?" lui demanda-t-iL Ene répondit: "Tu n'as plus ]a lumière que tu avais hier. Je n'ai plus de désir pour toi aujourd'hui." Roqayya savait par son frère Waraqa qu'il y aurait un prophète arabe 3. »
3]

Selon les mêmes sources, il existe une autre version assez proche de celle-ci qui dit: «Abdallah entra chez une femme qu'il avait en plus d'Amina. Il venait de travailler dans l'argile et en portait les traces. Il fit à la femme des avances, mais elle ne s'est pas empressée d'y répondre à cause des traces d'argile. Il sortit, se lava, et se dirigea vers Amina. Il repassa devant la femme qui l'appela à elle, mais il se refusa. Il rentra chez Amina et la prit. Elle conçut alors Muhammad. Puis, il repassa devant cette femme et lui dit: "En veux-tu ?" Elle répondit: "Non, quand tu es passé à côté de moi, il y avait entre tes yeux une lueur blanche, je t'avais appelé et tu t'es refusé; tu es entré chez Amina, elle te l'enleva." » Selon Tabarî, lorsque Roqayya, qui était devineresse et savait par les écritures la naissance proche du prophète, proposa le coït à Abdallah, celui-ci consentit et lui dit: « Reste ici, je vais à la maison pour en parler à mon père. » Quand il entra dans sa maison, Amina se jeta à son cou; cédant à sa passion, il s'unit à eUe, et le prophète fut conçu au sein d'Amina. L'éclat dont avait été entouré le front d'Abdallah avait disparu lorsqu'il se rendit ensuite auprès de Roqayya. Celle-ci, ne voyant plus le rayonnement sur sa figure, reconnut que le trésor qu'il avait porté en lui était sorti de son corps. Ayant appris de lui qu'il avait une épouse et qu'il venait de s'unir à eUe, eUe lui dit: « Va, je n'ai plus de désir. » AbdaUah s'en aUa 4. Quels que soient les détails qu'ajoute teUe ou telle autre version de ce récit, toutes s'accordent à constituer l'espace de ['entre-deux femmes comme le lieu où se déroulent les premiers actes de la génération du prophète en tant qu'être humain. C'est dans cet espace, à travers ce va-etvient d'une femme à l'autre, que le récit islamique a choisi de placer le scénario de la question la plus radicale de l'origine: celle de ['Enfantsaint, de l'enfant comme père à venir de la loi, bref de l'engendrement infantile de l'origine. Essayons de saisir les éléments de ce montage. Le point de départ est la question destinale «Où vas-tu?» posée par Roqayya. N'est-ce pas là, en effet, l'énigme posée sur la route de toute existence, celle de la destination, du devenir et du savoir pour chaque individu? En un sens, tout le récit se développe comme le théâtre du « Où vas-tu? », quand le « où » renoue au lieu d'engendrement de l'enfant qui est au fondement de l'origine. Or, la fiction qui a présidé au montage de ce récit prétend non seulement y répondre, mais surtout répondre de la vérité de ce lieu. La première dimension du montage réside dans la réponse d'Abdallah à la question de Roqayya. Cette réponse tombe à côté de la question, 32

puisqu'elle ne se rapporte pas à la destination mais à l'accompagnement; il affirme d'emblée qu'il ne quittera pas son père. La référence au père comme étant celui qui l'empêche d'accéder à la demande de cette femme, et à son propre désir si l'on en juge par la suite, fixe immédiatement l'enjeu de l'entre-deux femmes dans une tension entre le désir du sujet et le choix de son père. Le récit aurait pu tourner court en s'arrêtant à l'homme collé à la prescription de son père. Mais s'il y a tout le déploiement avec ses rebondissements, c'est pour autant que la prescription du père n'arrête pas le fils. En effet, dès qu'il s'est soumis au choix de son père, en déposant chez la femme agréée le trésor qu'il portait, il revient sur son chemin pour revoir la première femme pour laquelle il garde un attrait, la femme agréée n'ayant pas épuisé son appétit sexuel. II n'en demeure pas moins qu'il n'y a pas d'accord possible entre eux: quand elle veut, il ne veut pas, et quand il veut, elle ne veut pas. Plutôt qu'un obstacle insurmontable, la prescription du père crée une discordance dans l'accomplissement du désir du fils. À l'évidence, l'entre-deux femmes désigne l'espace de mise en scène de cette discordance, à la faveur de laquelle se montre la distinction entre la procréation du prophète et le plaisir sexuel de son père. La deuxième dimension du montage a trait au savoir et au désir de la femme par rapport à l'homme. Roqayya est désignée par plusieurs versions comme la sœur de Waraqa qui est un moine chrétien ayant reconnu les premiers qui lui confère, d'une certaine façon, les caractéristiques de la sorcière. Il y a de l'autre côté la femme agréée, la femme noble et familière (de la même tribu que Abdallah et d'une descendance des plus élevées, dit le récit). Or, tandis que la femme étrangère présentée par le récit comme disposant d'un savoir, et quel savoir !, un savoir sur l'avenir, le père du prophète, lui, se meut dans l'ignorance et la méprise, car contrairement à ce qu'il croit, il n'est pas l'objet du désir de Roqayya, il n'est que le porteur de la cause de ce désir. Abdallah ne sait pas qu'il porte le signe de la fécondité qui produira le fils, lequel sera l'instaurateur de l'origine. Ce signe est déchiffré par Roqayya. De quoi est-il le signe? De ce que le fils est à l'intérieur du père. La femme ayant lu ce signe désire le fils dans le père. Mais, pour avoir le fils, elle est obligée de le demander au père. Elle use alors du fait qu'elle sait que l'autre ne sait pas, pour lui subtiliser le fils. Abdallah qui ne sait pas qu'il porte ce que Roqayya désire, à savoir le fils, croit refuser quelque chose d'autre. Ce qu'il croit refuser est en fonction de ce qu'il suppose être le désir de cette femme. Que suppose-t-il ? Que Roqayya désire jouir de lui dans le coït. II le refuse en se référant au père. Mais là où il se met lui-même, pour refuser à 33

l'autre, cet autre met un Autre à sa place. Là où il croit que c'est lui l'objet désiré, Roqayya sait que c'est son fils qu'elle veut. Dès lors, Abdallah refuse ce qu'on ne lui demande pas. Le malentendu est à son comble. Par cette dimension du malentendu la fiction met en scène une autre distinction: entre l'objet du plaisir sexuel (Abdallah se figurant qu'il l'est) et la cause du désir (le Saint-Enfant pour Roqayya). La troisième dimension du montage se rapporte à la tension, à la mise en rivalité entre les deux femmes. En effet, le récit met en exergue que le signe que porte Abdallah à son insu renvoie au signifié Saint-Enfant qui va élever sa dépositaire à la dignité de Mère du prophète. La quête de Roqayya n'est pas donc l'homme, mais ce qui ferait d'elle sa dignité la Mère, au lieu et à la place d'Amina, figure de la femme élue ou de ce que l'on peut appeler l'Autre femme. Autrement dit, Roqayya l'étrangère désignons-la comme la femme autre - veut être l'Autre femme mais n'y parvenait pas. Tout se passe comme si le récit voulait montrer que la rivalité entre les deux femmes n'est pas tant autour de l'objet sexuel «homme» mais plus fondamentalement à travers la subtilisation du Saint-Enfant, le moyen de parvenir à prendre la place de l'Autre Femme, et avoir accès à la jouissance qu'elle confère. Il est alors patent qu'il s'agit de la jouissance de la sainteté ou de l'Autre dans le corps. Or, la scène semble trancher la question: il y a une femme qui l'a et l'autre pas. Il y a une femme qui sera la Mère, et l'autre qui restera l'étrangère, vide, « sans désir », dit-elle selon le récit. Au vu de ces éléments, le montage islamique de la scène de l'entre-deux femmes diffère sensiblement de scènes comparables, telle que la scène mosaïque par exemple. Si nous nous reportons à cette scène qui est la plus proche du récit islamique, nous pourrons mieux ressortir le jeu des différences à partir d'une même structure: la mère de Moïse, l'enfant prophétique, la femme étrangère qui est la femme du pharaon (ou sa sœur selon le récit de l'Exode). Nous sommes donc en présence des mêmes éléments: deux femmes et un enfant prestigieux entre elles. Si nous faisons la comparaison, nous remarquerons d'abord que l'enjeu n'est pas le sauvetage de l'enfant comme dans la scène judaïque. La fiction islamique met l'accent sur la question du désir, plutôt que celle de la survie: désir du fils par rapport à la prescription du père et désir d'une femme de prendre la place de l'Autre femme. Nous noterons ensuite que, dans le récit mosaïque, l'élément concernant le savoir de la femme ne semble pas intervenir, alors qu'il est central dans le récit mohammadien. La femme étrangère est plutôt du côté du pouvoir dans sa fonne la plus destructrice, puisque le pharaon veut l'extennination des 34

enfants mâles d'Israël. Or, c'est dans l'enceinte même du pouvoir que l'enfant est sauvé. Nous relèverons surtout que la scène islamique tranche dans la rivalité entre les deux femmes: alors qu'ici l'une l'a et l'autre ne l'a pas, dans la scène judaïque, celle qui l'a (la mère) envoie l'enfant ou le laisse filer vers celle qui ne l'a pas (la femme du pharaon), laquelle le redonne à celle qui a accepté de s'en déposséder, le redonne à sa mère en tant que nourrice. Dans l'une et l'autre scène, ce que trame la fiction autour de l' entredeux femmes n'est pas donc une péripétie, il vise les périls qui entourent la génération de l'enfant qui dispose du grand pouvoir, le pouvoir suprême d'ériger l'origine. Lors d'une précédente étude, j'ai essayé d'examiner la façon dont le Coran et les auteurs musulmans ont retracé cet événement génératif pour les Juifs 5.Le commentaire que fit Ibn Arabî du sauvetage de Moïse est assurément l'un des plus remarquables. Il conclut ainsi son interprétation: « Moïse était donc de par sa constitution psychique la somme des vies de ceux qui avaient été tués dans l'intention de le détruire. Dès lors, tout ce qui était préfiguré dans la prédisposition psychique de chaque enfant tué se retrouvait en Moïse, ce qui représente une faveur divine que personne avant lui n'avait reçue 6. » Ibn Arabî considère la figure de Moïse comme sommation des enfants tués et demeurés sans mémoire, trouvant en elle, par la puissance de leur rassemblement, une force insurrectionnelle et mémorielle qui sauve le peuple de l'anéantissement physique et spirituel. Reste à savoir quel est le péril dont la scène islamique de l'entre-deux femmes a voulu montrer la conjuration? Si nous nous tournons du côté des enseignements de la psychanalyse, il faut souligner que l'entre-deux femmes se signale au questionnement et au savoir analytique à plusieurs reprises, dont on peut relever quelques occurrences significatives. Chez Sigmund Freud, on se souvient que dans la première partie de son interprétation du mythe de Moïse, il relie les deux familles, celle du haut rang et celle d'humble condition, au roman familial de l'enfant qui oscille entre surestimation et déception à l'égard de sa famille réelle, et notamment de son père. Il incline ensuite cette interprétation du côté du mythe du héros qui se révolte contre son père qui l'a exposé, alors qu'il était enfant, au danger de mort dont il réchappe, pour revenir et tuer ce père. Quelle est la pertinence d'une lecture œudipienne dans le cas présent? On remarquera d'abord que l'enjeu concerne deux fils : Abdallah comme fils et son futur fils, le Saint-Enfant à venir; mais deux pères aussi: Abdallah, père du prophète et le père d'Abdallah. La posture d'Abdallah 35