Nous autres civilisations...

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152 pages

Description

Les attentats du 11 septembre 2001, et leurs répliques en Asie et en Europe, nous ont jetés dans l’angoisse et le désarroi. Le nouveau désordre mondial est d’abord dans nos têtes. Y aurait-il, malgré toutes nos dénégations, un vrai « choc des civilisations » ? Et si oui, quelles civilisations ? L’Occident contre l’islam, l’Europe contre l’Amérique ?
Dans cette confusion, nous voudrions sauver notre spécificité européenne, mais au nom de quoi le faisons-nous ? A lire les journaux et les livres parus depuis trois ans, souvent signés de plumes prestigieuses, on peut craindre que ce soit au nom d’une sagesse impuissante, d’un pacifisme hargneux, et d’une autocritique aussi complaisante que suicidaire.
Pourtant, l’Europe n’est pas tout à fait indigne de vivre. L’idéal de civilisation qu’elle a si souvent trahi n’est pas mort pour autant. Il faut ressaisir cet idéal, remonter à sa source, le réaffirmer dans toute sa claire exigence. A ce prix, nous resterons civilisés.
 
ETIENNE BARILIER, essayiste et romancier, est notamment l’auteur de Contre le nouvel obscurantisme (Prix européen de l’essai).

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Date de parution 15 mars 2014
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EAN13 9782889270422
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Langue Français

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Les attentats du 11 septembre 2001, et leurs répliques en Asie et en Europe, nous ont jetés dans l’angoisse et le désarroi. Le nouveau désordre mondial est d’abord dans nos têtes. Y aurait-il, malgré toutes nos dénégations, un vrai « choc des civilisations » ? Et si oui, quelles civilisations ? L’Occident contre l’islam, l’Europe contre l’Amérique ?

 

Dans cette confusion, nous voudrions sauver notre spécificité européenne, mais au nom de quoi le faisons-nous ? A lire les journaux et les livres parus depuis trois ans, souvent signés de plumes prestigieuses, on peut craindre que ce soit au nom d’une sagesse impuissante, d’un pacifisme hargneux, et d’une autocritique aussi complaisante que suicidaire.

 

Pourtant, l’Europe n’est pas tout à fait indigne de vivre. L’idéal de civilisation qu’elle a si souvent trahi n’est pas mort pour autant. Il faut ressaisir cet idéal, remonter à sa source, le réaffirmer dans toute sa claire exigence. A ce prix, nous resterons civilisés.

 

ETIENNE BARILIER, essayiste et romancier, est notamment l’auteur de Contre le nouvel obscurantisme (Prix européen de l’essai).

 

DU MÊME AUTEUR

AUX ÉDITIONS ZOÉ

Un rêve californien, roman, 1995

Contre le nouvel obscurantisme, essai, 1995

Martina Hingis ou la beauté du jeu, essai, 1997

B-A-C-H, histoire d’un nom dans la musique, essai, 1997

Les Enfants-Loups, MiniZoé, 1997

Le Train de la Chomolungma, nouvelles, 1999

Le Dixième Ciel, Poche, 2001 L’Énigme, roman, 2001

Le Vrai Robinson, roman, 2003

AUX ÉDITIONS L’ÂGE D’HOMME

ROMANS

Orphée, 1971

L’Incendie du château, 1973

Laura, 1973

Passion, 1974

Une seule vie, 1975

Journal d’une mort, 1977

Le Chien Tristan, 1977

Prague, 1979

Le Rapt (coédition Julliard), 1980

Le Duel, 1983

La Créature (coédition Julliard), 1984

Le Dixième Ciel (coédition Julliard), 1984

Musique (coédition de Fallois), 1988

Une Atlantide, 1989 La Crique des perroquets, 1990

ESSAIS

Albert Camus, 1977

Alban Berg, 1978

Le Grand Inquisiteur, 1981

Le Banquet, 1984

Les Petits Camarades, sur Sartre et Aron, (coédition Julliard), 1987

Les Trois Anneaux (coédition de Fallois), 1989

Soyons médiocres, 1989

Un monde irréel, 1989

La Ressemblance humaine, 1991

AUX CAHIERS DE LA GAZETTE

Entretiens, 1991

ETIENNE BARILIER

NOUS AUTRES CIVILISATIONS…

AMÉRIQUE, ISLAM, EUROPE

 

 

I
Une excellente idée

Le mot de civilisation n’est plus aimé. Au pluriel, il paraît vieilli ; au singulier, suspect. Pour l’opinion contemporaine, ce qui s’oppose à la barbarie et mérite de survivre, ce ne sont plus les civilisations, encore moins la civilisation, ce sont les cultures, les religions et autres communautés du monde, égales en dignité, détentrices des mêmes droits, soumises à un même impératif catégorique et vague, la coexistence. Paul Valéry s’était trompé : ce qui est mortel, ce qui peut-être est mort, ce n’est pas telle ou telle civilisation concrète, l’Égypte ou Babylone, Athènes ou Jérusalem. C’est le mot même qui les désignait toutes. Nous autres prétentions de civilisation, nous savons maintenant que nous sommes mortes1.

La barbarie qui nous menace, nous ne voulons surtout pas la voir dans l’Autre. Nous la voyons en nous, fauteurs de l’uniformisation du monde et de sa globalisation ; car ces fléaux sont ceux d’une techno-économie émanée, telle une vapeur polluante, de la ci-devant civilisation occidentale (donc européenne puis américaine). Il y a parfois des barbaries venues d’ailleurs ? En apparence uniquement : chacun sait que les terroristes islamistes sont fils de nos œuvres. Non, il n’y a qu’une seule barbarie : cette tendance d’une culture, la nôtre, à vouloir se donner pour la civilisation, et à vouloir s’imposer par tous les moyens, dont aucun n’est honnête. La civilisation ? C’est l’arrogance d’une culture. Autant n’en plus parler, et ne chanter que les cultures, avec leurs exquises singularités menacées par une mondialisation à la fois rampante et galopante.

Je voudrais maintenir ici l’idée qu’il existe ou peut exister dans l’humanité, par-delà toutes les cultures du monde, un procès de civilisation. Que la civilisation, et son contraire, la barbarie, sont et demeurent les acteurs de notre tragédie, aujourd’hui comme hier. Et que la civilisation, loin d’être l’arrogance de la culture occidentale, doit et peut être, au moins, la politesse des cultures, au mieux leur idéal commun. On est en droit de parler de civilisations au pluriel lorsque des cultures affirment leur aspiration à l’universel, donc à la civilisation au singulier, en même temps que leur soumission à ses exigences. Je crois enfin que l’Europe est et demeure mieux qu’une culture coupable de toutes les barbaries. Il faut certes approuver sans réserve la boutade de Bernard Shaw. À la question : que pensez-vous de la civilisation occidentale ? Il avait répondu que ce serait une excellente idée2. Mais l’approuver sans réserve signifie qu’il faut, après avoir ri, se mettre au travail.

Ce qui est proprement révoltant, c’est que nous ne sommes même plus capables de cette boutade-là, et moins encore disposés à mettre en œuvre l’excellente idée. Nous en sommes arrivés à un point tel que nous perdons conscience de nos possibles au moment du plus grand danger. Mais l’Europe d’aujourd’hui n’est pas si démunie, elle est au comble de sa conscience, elle est en tout cas le plus bel instrument de conscience qui ait jamais été donné à une génération d’humains. Hélas, plus l’héritage est riche, plus il est difficile de le conquérir.

Voilà une bonne vingtaine d’années, on a pu diagnostiquer en Europe ce qui n’était pas encore l’inconscience de soi, mais la confusion de la plus haute conscience avec la seule mauvaise conscience (le « sanglot de l’homme blanc »). Désormais c’est pire. Ce qui demeurait encore une conscience, fût-elle mauvaise, est devenu une espèce d’évidence molle, de constat ânonné, sur la mauvaise foi duquel on interprète l’ensemble de la réalité. Le culpabilisme s’est dégradé en simple tic, en prémisse impensée de tout jugement sur soi. Il ne s’agit plus que de vérifier, à chaque événement nouveau, l’évidence de notre confortable culpabilité. Et si l’événement nouveau contredit l’évidence, on s’arrangera pour le nier. La théorie cosmologique de Ptolémée, avant d’être supplantée, fut longuement battue en brèche par de multiples observations astronomiques. Qu’à cela ne tienne, on inventa les épicycles, ces cercles fictifs, pour expliquer le recul apparent d’astres censés progresser.

C’est ce qui s’est produit avec les attentats du 11 septembre 2001. Soit la culpabilité de l’Occident et l’ignominie américaine. Comment expliquer et comment qualifier cet événement ? La révolution copernicienne aurait consisté à se demander si d’autres facteurs n’entraient pas en considération, et s’il ne fallait pas changer de point de vue. Mais non, quand on tient une théorie qui nous satisfait, on ne sera jamais démuni pour lui subordonner le réel, et pour multiplier les épicycles mentaux. J’essaierai de montrer dans quelles complaisances et quelles confusions intéressées sont alors tombés, en prétendant vérifier cette théorie, beaucoup de ceux qui passent aujourd’hui pour des autorités, et comment ils ont érigé en principe d’explication une haine de soi qui est la maladie sénile du narcissisme3.

Nous n’y verrons clair à nouveau que si nous abandonnons cette malheureuse vision ptoléméenne, qui met la Terre occidentale et coupable au centre du monde, et si nous reposons quelques questions très élémentaires : qu’est-ce que l’Europe ? De quoi estelle faite ? À quoi faut-il l’opposer pour la poser ? À l’Orient ? À l’islam ? Ou au contraire à l’Amérique ? Les origines qu’un Paul Valéry donnait à notre civilisation, au moment de redouter sa fin, sont-elles définitivement perdues, oubliées, inutiles ? Sinon, que faut-il en faire ? Que faut-il faire de Rome, d’Athènes, de Jérusalem – en face de Washington et de La Mecque ?

Plus simplement encore : que faut-il faire de la seule civilisation du monde qui ait commencé d’ériger l’être humain en responsable unique de lui-même ? Faut-il y renoncer, faut-il se résigner au « retour du religieux » ? Ce qui est sûr, c’est que le laïcisme européen n’est plus qu’un tout petit cap du continent croyant. « Nietzsche est mort, signé Dieu » : cette phrase humaine, dérisoirement humaine, des milliards d’hommes seraient prêts à l’écrire s’ils connaissaient le nom de Nietzsche. Et je dirai sans excès de paradoxe que l’oubli de l’Europe par elle-même, c’est aussi l’oubli de sa sortie de la religion, l’oubli d’une incroyance durement conquise. D’ailleurs les difficultés croissantes où se trouve aujourd’hui l’idée de laïcité viennent peut-être de ce que notre société recommence à croire tacitement, inconsciemment, à l’illégitimité foncière, à l’impossibilité ontologique de toute vision non théiste du monde – si elle a jamais cru le contraire.

Paul Valéry, encore lui, affirmait que l’homme est l’animal qui pense et agit au nom de ce qui n’existe pas, au nom du songe, au nom de l’irréel4. C’était dire que la religion, la croyance, est un des moteurs de l’humanité. Encore faut-il distinguer ce qui, en elle, peut être songe créateur, de ce qui est mensonge destructeur. On peut améliorer le monde par des songes, on ne l’améliore pas par des mensonges. Travailler à séparer ceux-ci de ceux-là, voilà qui serait, à son tour, une excellente idée – ou plutôt voilà qui est, précisément, l’excellente idée dont parlait Bernard Shaw.

1 La phrase authentique de Valéry – sempiternellement citée, pour le meilleur et pour le pire, se trouve dans « La crise de l’esprit » (1919), in Œuvres I, La Pléiade, Gallimard, p. 988. Mais de nombreux regards n’usent pas la beauté : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

2 À vrai dire, nombre de sources attribuent ce mot à Gandhi. Cela me semble assez improbable, tant l’humour de la formule est typique de l’auteur irlandais. Mais nous aimons qu’un autre nous les serve.

3 Ces lignes ont été écrites bien avant le 11 mars 2004, « notre » 11 septembre. Hélas, nombre de réactions européennes à cet attentat les confirment, qui attribuent le crime à l’assassin Bush, par l’assassin Aznar interposé.

4 Cf. « Note (ou l’Européen) », in Essais quasi politiques, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, tome I, p. 1001.

II
Miroir, miroir, dis-moi…

« Si le 11 septembre constitue l’un des moments qui ne s’effaceront jamais de notre histoire, c’est parce qu’il a été non seulement un terrible cataclysme, mais également le symbole aussi gargantuesque que mystérieux de quelque chose que nous n’arrivons pas à concevoir. »5 L’auteur de cette phrase est l’écrivain américain Norman Mailer. Si cependant il a pris la plume pour l’écrire, c’est bien sûr parce qu’il voulait tenter malgré tout de comprendre. De répondre à cette sommation brutale. Comment faire autrement, quand on est un être de langage ? Plus le drame paraît indicible, plus il fait parler. Et de fait, jamais événement inconcevable n’engendra tant de conceptions, ne suscita tant de discours, et de discours antagonistes. Tant et si bien que la catastrophe a révélé brutalement l’état de la pensée et des contradictions occidentales. Comme un terrible écorché de notre esprit. Et rien n’est plus instructif que d’examiner cet écorché de près.

Au moment où j’écris ces lignes, on n’évoque plus tellement le 11 septembre pour lui-même : on glose sur l’après-guerre (ou la poursuite de la guerre) en Irak, beaucoup plus que sur l’effondrement des tours jumelles. Et l’Afghanistan, déjà, semble presque oublié. Cela dit, l’Irak et l’Afghanistan sont, peu ou prou, les effets d’une cause qui s’appelle Manhattan. Et les positions, les passions qui se manifestèrent au moment de l’attentat du World Trade Center demeurent inchangées aujourd’hui. Elles se sont alors exprimées dans toute leur pureté native, et c’est ce qui les rend exemplaires6. La structure mentale que le 11 septembre a mise au jour continue de se vérifier à chaque nouvel attentat islamiste. C’est pourquoi je veux revenir à la source, à la catastrophe elle-même7.

Au moment où la première tour s’est écroulée, il paraît qu’une rumeur énorme est montée de la ville, faite de tous les cris d’horreur ou de stupeur additionnés. Ce fut l’unanimité dans la clameur. Puis l’unanimité dans la question : pourquoi ? Tout le monde, ou presque, a éprouvé que la disparition violente et simultanée de trois mille personnes, à la suite d’une percussion volontaire d’avions contre des gratte-ciel, demandait explication. Mais passé le premier cri, et la certitude qu’il fallait comprendre, on ne s’est plus accordé sur rien, pas même sur le statut des victimes : sont-elles innocentes ou non ? Furent-elles choisies au hasard ou non ? Et les pirates de l’air, sont-ils coupables ? D’ailleurs sont-ils vraiment les auteurs du crime ? Leur responsabilité est-elle entière, partagée, nulle ? Et d’ailleurs, les événements du 11 septembre relèvent-ils du crime, et du terrorisme ? Qu’est-ce au juste qu’un crime, et qu’est-ce que le terrorisme ? Si crime il y a, qui l’a commis ?

Chacun se trouvait en demeure de redéfinir la vie, la mort, le meurtre, la terreur. Schématiquement, on pourrait dire que l’événement a donné lieu à deux sortes de lectures. La lecture « naïve » et la lecture « avertie ».

 

La lecture naïve, qu’on pourrait aussi qualifier d’interprétation du premier degré, disait à peu près ceci : le 11 septembre 2001 est un crime terroriste. Les divergences ne se manifestaient que sur la question de sa gravité : ce crime ouvrait-il une ère nouvelle, ou n’était-il qu’une péripétie, si terrifiante fût-elle ? Nombre d’auteurs ont penché pour la première hypothèse, mais un Francis Fukuyama (l’homme de la « fin de l’Histoire »), estima quant à lui que les attentats de New York et de Washington n’avaient pas changé la donne mondiale : exceptionnellement graves sans doute, ils n’en participaient pas moins du combat d’arrière-garde de l’islamisme contre la modernité8.

Quant aux mobiles ou à l’explication du crime, les interprètes « naïfs » se partageaient en deux groupes. Les uns reconnaissaient à l’entreprise, malgré sa démence apparente, une certaine rationalité, estimant que le terrorisme, islamiste ou non, obéit à des raisons, poursuit des objectifs politiques, et constitue un « raccourci stratégique », sinon la poursuite de la politique par d’autres moyens9. L’autre groupe voyait plutôt, derrière la raison islamiste, la fascination pour Thanatos, la rage nihiliste, le « délire de mort »10, la violence du sacrifice primitif.

Deux conceptions différentes, donc, mais qui ne mettaient en cause ni la qualification de l’acte, ni l’identité de ses auteurs. Le 11 septembre est un crime, dont les coupables sont les pirates de l’air, dit l’interprétation naïve. Sans doute ces coupables ne furent-ils pas les seuls responsables. Les discussions furent alors vives, et les divergences importantes dès lors qu’on prit en compte les inégalités et les iniquités qui, sans justifier le terrorisme, pouvaient l’expliquer. D’Edgar Morin à Alain Finkielkraut, de Fathi Benslama à Tahar Ben Jelloun, la responsabilité américaine, éventuellement européenne, fut alors diversement appréciée. Comme le disait Camus : l’homme n’est jamais tout à fait coupable puisqu’il n’a pas commencé l’Histoire, ni tout à fait innocent puisqu’il la continue.

Mais là encore, on demeurait dans le cadre d’une interprétation du premier degré, où la recherche des responsables ne retenait pas de dénoncer des coupables. L’important ouvrage d’Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, commence de manière bien significative par les deux phrases suivantes : « Le spectaculaire attentat du 11 septembre qui a touché au cœur les États-Unis est un crime. Un crime commis par des islamistes. »11 Cela ne va-t-il pas sans dire ? Il semble, l’auteur l’a bien compris, que cela irait mieux encore en le disant.

C’est ici que nous abordons les interprétations du second degré, les lectures « averties ».

 

Le 11 septembre n’est pas un crime, ou si c’en est un, ce n’est que juste retour des choses et némésis d’une hubris ; les véritables responsables de cet événement, ce sont les Américains en particulier et les Occidentaux en général. À l’extrême, on affirmera tout simplement que les Américains furent matériellement les auteurs des attentats (« aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone » ni ailleurs, car le Mossad et la CIA ont placé des bombes dans les tours de Manhattan). Néanmoins, une telle radicalité paraît superflue, voire encombrante aux tenants sérieux de la lecture « avertie ». Inutile d’en faire trop : pour que la culpabilité américaine apparaisse éclatante, nul besoin qu’elle soit littérale, physique. Nul besoin de prouver que les Américains ont bouté eux-mêmes le feu dans leur maison pour établir qu’ils sont des boutefeux. Au contraire ! Qu’ils puissent pousser des islamistes à les massacrer aveuglément suffit bien à prouver leur puissance effroyable et leur nocivité diabolique12.

Si donc nous laissons de côté, pour excès de zèle, le négationnisme pur et simple, on peut démêler trois formes radicales de lecture avertie. La version spéculaire, attachée au nom d’Arundathi Roy et de Luciano Canfora13 ; la version de Noam Chomsky, que j’appellerai émanatiste, on verra pourquoi. Enfin la version de Jean Baudrillard, moniste-animiste. Trois lectures hautement significatives, car, à elles trois, elles conceptualisent et poussent à la limite la tentation qui fut celle de l’écrasante majorité des « intellectuels » occidentaux, sans parler de l’homme de la rue.

Comme ces trois interprétations sont violemment antiaméricaines, et que je les condamne, le lecteur modérément bienveillant sera tenté de penser que j’exonère l’Amérique de toute responsabilité dans le 11 septembre 2001. Il n’en est rien. Je crois seulement que les reproches que l’Europe peut et doit faire à l’Amérique ne gagnent pas à se fonder sur des fantasmes ou des délires. La relation manichéenne à l’Amérique structure tellement notre pensée avant toute réflexion que nous nous trouvons à cet égard dans une position semblable aux intellectuels d’après-guerre face au communisme. Ne pas être pro-communiste, c’était forcément être anti-communiste. Tant et si bien que Merleau-Ponty, pour faire droit à une réflexion plus sereine, et définir une position qui sans être pro-communiste ne serait pas non plus anti-communiste, inventa le mot d’« acommuniste », sur le modèle d’« apolitique » ou d’« agnostique ». Je voudrais tenter de conquérir, toutes proportions gardées, un point de vue qui, sans être pro-américain, ne soit pas non plus anti-américain ; bref, un point de vue « anaméricain »…

J’essaierai donc, dans un chapitre ultérieur, de parler un peu des États-Unis, comme j’essaierai de parler un peu de l’islam. Mais pour l’heure, je n’aurai même pas trop d’effort à faire pour demeurer « anaméricain ». Parce qu’à vrai dire les imprécateurs que nous allons lire, à force de combattre l’oncle Sam et de le vilipender, ne s’occupent pas de l’Amérique, mais seulement d’eux-mêmes. Passé un certain degré, l’antiaméricanisme est pur narcissisme, comme toutes les détestations extrêmes. Mais c’est justement ce narcissisme qu’il faut tenter de décrire et de comprendre.

 

Les Américains ont semé le vent, et récolté la tempête14. L’hubris a trouvé sa némésis. Telle est donc l’interprétation la plus répandue, en Occident, des événements du 11 septembre. Notons au passage, ce qui est tout de même intéressant, que c’est mot pour mot la version qu’en donne Al-Qaïda. Cette idée de justice rétributive comporte forcément une part de vérité : toute action est réaction, et si les États-Unis n’existaient pas, la face du monde terroriste en serait assurément changée. Mais cette idée du retour de bâton15 n’est pas encore la thèse du miroir. Pour cette dernière, il s’agit d’établir non seulement que les Américains ont subi le mal pour le mal, mais encore qu’ils sont victimes du même mal, exactement, que celui qu’ils infligent.

L’interprétation spéculaire peut prendre des formes subtiles et intéressantes. Ainsi chez A. Meddeb, qui voit dans la religion islamique (en tout cas sous sa forme wahabite et saoudienne) un reflet de la religion américaine. Son approche mérite attention, et j’y reviendrai. Mais Arundathi Roy, elle, ne prétend pas que la religion intégriste islamique ressemble à la religion intégriste américaine. Elle compare des crimes à d’autres crimes. Si je me livre, à son propos, à une analyse de texte détaillée, c’est que son article a connu un succès fulgurant : une voix du tiers-monde, une voix de femme (d’ailleurs aussi courageuse que brillante et jolie), nous disait notre fait, à nous autres Occidentaux ! L’ange de l’innocence, la Jeanne d’Arc du Bengale !

Qu’est-ce donc que le 11 septembre inspire à cet ange ? D’abord une certaine admiration pour David vainqueur de Goliath. L’Amérique ? « Son arsenal de bombes nucléaires, qui tenait lieu de force de persuasion, ne vaut plus son pesant de ferraille. »16 Ensuite, l’affirmation que « tout finit par se payer ». L’acte terroriste signé Ben Laden « aurait tout aussi bien pu être signé par les fantômes des victimes des anciennes guerres américaines »17.

Du coup, on se sent fort mal à l’aise. À la fois devant cette admiration et devant cette formule cavalière, qui donne pour acquis ce que précisément il faudrait démontrer : que le 11 septembre n’est pas un crime terroriste dont les mobiles sont spécifiques, mais la vengeance compréhensible et légitime des damnés de la terre.

Cependant l’essentiel, pour notre auteur, est d’établir qu’il y a identité entre le monde américain du tout-économique et le monde al-qaïdien du tout-terroriste. Voici un échantillon de sa démonstration : « Le terrorisme voyage sans passeport. Il est transnational, mondial, au même titre que des entreprises comme Coca-Cola, Pepsi ou Nike. Dès les premières difficultés, il peut lever le camp et déménager ses “usines” dans un pays qui lui offrira plus d’avantages. Exactement comme les multinationales. »18 Joli caillou lancé dans la mare de notre esprit stupéfait, et qui fait de beaux cercles concentriques, toujours plus larges. Ah mais oui, se dit-on, Al-Qaïda, c’est exactement comme les multinationales… son cosmopolitisme est ni plus ni moins efficace, ni plus ni moins légitime… c’est la faute de la mondialisation, qui lui a fourni son modèle… somme toute, cette organisation n’est pas plus criminelle que le commerce mondialisé… s’il y a crime, c’est par effet boomerang, par effet miroir… la mondialisation, racine du mal…

Exactement comme les multinationales ! Cet « exactement », qui menace de nous convaincre, est symptomatique de la démarche d’Arundathi Roy, qui consiste à employer les mots de la rigueur pour exprimer une idée terriblement vague et douteuse ; à faire passer une ressemblance de surface pour une ressemblance d’essence. Car si l’on réfléchit un brin, on risque de découvrir que le cosmopolitisme d’Al-Qaïda est surtout celui du grand banditisme, qui a toujours existé, sans attendre les multinationales ; et même si l’on concède qu’il s’est mis récemment à ressembler, dans sa structure, au cosmopolitisme des multinationales, la comparaison de Mme Roy vise à nous persuader qu’il lui ressemble donc quant à sa valeur morale. Ce qu’il fallait démontrer… et qui reste entièrement à démontrer.

On verra que cette méthode de la comparaison faussement révélatrice (Jacques et Jean sont une seule et même personne parce qu’ils arborent le même chapeau ou le même téléphone mobile) est systématiquement appliquée par maint autre penseur du 11 septembre.

Quoi qu’il en soit, Arundathi Roy ne perd pas de vue son noble but : établir que le terrorisme est le miroir non déformant du libéralisme. D’ailleurs ne sont-ils pas « sauvages » l’un et l’autre ? Mieux, l’Amérique, « en un sens », a « bel et bien inventé » Ben Laden19. Ben Laden est « le secret de famille de l’Amérique. Le double noir de son président20, le jumeau sauvage de tout ce qui se targue de beauté et de civilisation. Le rejeton d’un monde ravagé par la politique étrangère des États-Unis ». Arundathi Roy, emportée par son envie de rapprocher jusqu’à la fusion le terroriste saoudien du président américain, en fait à la fois le « jumeau » et le « rejeton » de George W., ce qui est génétiquement improbable. Mais on voit bien pourquoi ce glissement de la gémellité à la filialité : si le jumeau a l’avantage de ressembler exactement à son frère, il a le désavantage d’être son égal en responsabilité, tandis qu’un fils peut plus aisément « rejeter » sur son père la culpabilité de ses maux et de ses frasques21.

À la fin de l’article, voilà nos deux hommes redevenus jumeaux, qui « se fondent l’un dans l’autre et deviennent peu à peu interchangeables »22. Décidément, Arundathi Roy, fascinée par son sujet, brave tous les obstacles logiques pour établir que Bush = Ben Laden. Une différence, cependant, subsiste entre eux, même s’ils sont « tous les deux impliqués dans des crimes politiques sans ambiguïté (sic) ». Ils ne recourent pas aux mêmes moyens : le premier se bat « avec l’arsenal nucléaire des puissants qui ne redoutent pas l’obscénité, l’autre avec le rayonnement destructeur des cas les plus désespérés »23. La différence, la seule, la voilà : un « rayonnement destructeur », cela vous a tout de même une autre allure que l’arsenal de ces puissants obscènes (dont on se rappelle d’ailleurs qu’il n’est plus que ferraille). En un mot, c’est la même violence, mais répugnante chez les puissants, et splendide chez le « désespéré » Ben Laden, ce Maldoror de l’âge informatique.

Arundathi Roy ne recule devant aucune ingénuité (calculée ?) pour prouver que le crime du 11 septembre n’était pas dirigé contre la démocratie et la liberté, comme osaient le prétendre les Américains, mais contre « l’engagement exceptionnel » du gouvernement US « pour le terrorisme militaire et économique, l’insurrection, la dictature armée, le fanatisme religieux, le génocide impensable (hors des frontières du pays) ». La preuve ? Elle nous la donne en mille. S’ils en voulaient à la liberté, pourquoi les terroristes n’ont-ils pas pris pour cible la statue de la Liberté24 ?

Ah, mais c’est vrai ça ! Bon sang. Ils n’ont pas visé la statue de la Liberté… c’est donc bien qu’ils ne visaient pas nos libertés ! Avant que Mme Roy nous dessille les yeux, nous pensions bêtement que la statue de la Liberté n’aurait fourni qu’un contingent insuffisant de morts, et qu’elle ne représentait donc pas un bon objectif terroriste. Encore plus bêtement, nous imaginions qu’une telle cible aurait constitué la plus calamiteuse erreur de communication : l’Occident n’aurait-il pas jugé, pour le coup, que les pirates en voulaient à ses valeurs les plus nobles ? Al-Qaïda ne se serait-il pas alors aliéné des sympathies qui, sans cela, lui sont tout acquises, puisqu’elle s’est contentée de s’en prendre aux symboles du capital, à ces deux tours affairistes, grouillantes de coupables ? Aveugles que nous fûmes ! Enfin Mme Roy vint, et nous savons désormais que les terroristes n’avaient rien contre nos libertés. Ils ne visaient que nos ignominies, ou plutôt celles de l’Amérique.

Voilà donc, sous une forme simple, très simple, l’interprétation spéculaire du 11 septembre. Il ne s’agit plus seulement d’affirmer que l’Amérique n’est pas innocente de ses malheurs. Il ne s’agit même plus de dire que les attentats sont la réponse du berger à la bergère. Il s’agit d’établir que le fonctionnement du terrorisme est exactement celui des multinationales, non par hasard, mais parce que le premier ne fait que refléter le second. En outre, l’acte terroriste est un acte de guerre, et réciproquement l’acte de guerre, du moins s’il est américain, est un acte terroriste. C’est le sens du « terrorisme militaire et économique » que je citais plus haut. De même, Arundathi Roy nous fournit-elle une liste impressionnante de pays « dirigés par des terroristes ». Bref, le « terroriste » devient le synonyme du méchant au pouvoir, du président autocrate. Du coup, le 11 septembre ne signifie plus rien de neuf. Chacun, disais-je, est tombé d’accord pour voir dans ces attentats un événement singulier. Mais je n’en suis plus si sûr : aux yeux d’Arundathi Roy, il s’agit simplement d’un nouvel épisode dans la longue lutte des « cas désespérés » contre les puissants obscènes. Et que sont ses trois milliers de morts face aux millions dont l’Amérique est responsable et coupable ?