Nouveaux regards sur les pratiques culturelles

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Français
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Comment appréhender des pratiques culturelles sans cesse changeantes ? De nouvelles approches combinant des démarches quantitatives et qualitatives sont proposées ici sur des objets aussi variés que la visite muséale, les trajectoires des spectateurs de théâtre, les "carrières" de festivaliers, les "chèques culture" et la "culture de la gratuité", la création littéraire et la lecture, le recours à des outils cartographiques, le tatouage ou encore l'usage détourné des graffitis.

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Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 21
EAN13 9782296473300
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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NOUVEAUX REGARDS
SUR LES PRATIQUES CULTURELLES

Contraintes collectives, logiques individuelles
et transformation des modes de vie

Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la
dominante reste universitaire, la collectionLogiques Sociales entendfavoriser
les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les
recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui
augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui
proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation
de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Bernard FORMOSO,L’identité reconsidérée. Des mécanismes de base
de l’identité à ses formes d’expression les plus actuelles, 2011.
Isabelle LOIODICE, Philippe PLAS, Núria RAJADELL PUIGGROS
(sous la dir.de),Université et formation tout au long de la vie, Un
partenariat européen de mobilité sur les thèmes de l’éducation des
adultes, 2011.
Maxime QUIJOUX, Flaviene LANNA, Raúl MATTA, Julien
REBOTIER et Gildas DE SECHELLES (sous la dir. de),Cultures et
inégalités. Enquête sur les dimensions culturelles des rapports sociaux,
2011.
Nathalie GUIMARD et Juliette PETIT-GATS,Le contrat jeune majeur. Un
temps négocié, 2011.
Christiana CONSTANTOPOULOU (sous la dir. de),Récits et fictions dans
la société contemporaine, 2011.
Raphaële VANCON,Enseigner la musique : un défi, 2011.
Fred DERVIN,Les identités des couples interculturels. En finir vraiment
avec la culture?, 2011.
Christian GUINCHARD,Logiques du dénuement. Réflexions sociologiques
sur la pauvreté et le temps, 2011.
Jérôme DUBOIS (sous la dir. de),Les usages sociaux du théâtre en dehors
du théâtre, 2011.
Isabelle PAPIEAU,La culture excentrique, de Michael Jackson à Tim
Burton, 2011.
Aziz JELLAB,Les étudiants en quête d’université.Une expérience scolaire
sous tensions,2011.
Odile MERCKLING,Femmes de l’immigration dans le travail précaire,
2011.




















































Sous la direction de
André Ducret et Olivier Moeschler





















NOUVEAUX REGARDS
SUR LES PRATIQUES CULTURELLES

Contraintes collectives, logiques individuelles
et transformation des modes de vie












































Cet ouvrage est publié avec l’aide de la Société académique vaudoise (SAV) et
du Département de sociologie de l’Université de Genève que nous remercions pour
leur soutien, ainsi que tous les auteurs pour leur contribution à cet ouvrage et
Bruno Péquignot, directeur de collection, pour sa confiance.






































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55557-0
EAN : 9782296555570

SOMMAIRE

DE QUELQUES ENJEUX

La sociologie à l’épreuve des « pratiques culturelles » et vice-versa
André DUCRETet Olivier MOESCHLER 9

« Mesurer »les pratiques culturelles: les enjeux épistémologiques et
idéologiques des choix méthodologiques
Laurent FLEURY 23

LES GRANDES ENQUETES : DETTES ET CRITIQUES

L’évolution des résultats et des méthodes des enquêtes sur les publics
sous l’œil du sociologue: trente ans d’études du Centre Georges
Pompidou à Paris
Alain QUEMIN 47

Vers un changement de paradigme dans l’étude des «pratiques
culturelles » ? Retour sur la première enquête nationale depuis vingt ans
en Suisse
Olivier MOESCHLERet Stéphanie VANHOOYDONCK 61

Sociologie de la gratuité. Musées et monuments en France: la
mobilisation inattendue des visiteurs
Jacqueline EIDELMANet Benoît CEROUX 79

NOUVELLES APPROCHES, NOUVEAUX OBJETS

Des spectateurs sous influence : pratiques culturelles et sociabilités
Aurélien DJAKOUANE 101

Regards croisés sur les pratiques de visite des musées: le cas de
Besançon
Olivier THEVENIN 121

5


La consommation culturelle comme processus de construction
identitaire : l’exemple du programme 20 ans/20 francs à Genève
Mischa PIRAUDet Luc GAUTHIER 137

Expérience des œuvres et carrières d’amateurs. Pour une analyse du
temps long des pratiques culturelles
Nathalie MONTOYA 151

L’individuation par les pratiques de lecture: (en)jeux de classe et de
genre
Viviane ALBENGA 163

L’outil cartographique – une approche transversale pour analyser la
place de phénomènes culturels dans la société et leurs effets sur le
territoire
Frédéric LAMANTIA 179

Dos aux graffitis. De la culture visuelle du soi artistique
Andrea GLAUSERet Michael GAUTIER 197

De l’étude des tatoués à celle des tatoueurs. Les apports d’un
retournement de la focale sur l’analyse d’une pratique
Valérie ROLLE 211

Pour une sociologie des expériences littéraires. Enquête sur les
e
parcours de romanciers parisiens du XXIsiècle
Léonor GRASER 227


Les auteurs241

English Abstracts 243

6

















D EQ U E L Q U E SE N J E U X

LA LO C I O L O G I EA S’E P R E U V E
D E S«P R A T I Q U E SC U L T U R E L L E S»V I C E E T-V E R S A

André DUCRETet Olivier MOESCHLER


L’analyse des « pratiques culturelles » représente un défi pour la sociologie : sans
cesse changeantes et s’élargissant notamment via les nouvelles technologies – dans le
contexte d’une société elle-même en mutation –, elles tendent à échapper aux théories
et concepts élaborés pour les saisir et, par là, les questionnent. Mais l’inverse est
également vrai: l’analyse des «pratiques culturelles» se fait toujours dans un
environnement intellectuel et institutionnel particulier, dont les implications souvent
peu discutées risquent de formater, voire de limiter leur observation. Notre
contribution retrace les dettes et critiques à l’égard des grandes enquêtes passées et
pointe quelques-uns des enjeux qui caractérisent la mesure des «pratiques
culturelles ».Elle présente également les divers textes qui composent cet ouvrage,
lesquels proposent des approches et terrains souvent inédits en renouvelant l’étude
d’un objet dont les contours comme l’analyse s’avèrent plus controversés et incertains
qu’il n’y paraît.


Nombreuses sont aujourd’hui les recherches empiriques et
publications scientifiques qui portent sur ce qu’il est convenu de
nommer les «pratiques culturelles». Ces dernières font régulièrement
l’objet d’enquêtes statistiques au niveau local, national, voire
international. Des musées, des théâtres, des bibliothèques comme des
chaînes de radio ou de télévision – sans oublier Internet – ont recours
au sondage, au questionnaire ou à toute autre forme de recueil de
données. Mais ces pratiques dites «culturelles »,dont le spectre ne
cesse de s’élargir avec les outils de diffusion et, surtout, de création
numérique qui, désormais, pénètrent et distendent la sphère privée,
font également l’objet de travaux qui, toujours plus nombreux,
procèdent d’une approche d’inspiration plutôt monographique ou
qualitative. Du quantitatif de qualité, du qualitatif en quantité : chacun
fera son marché dans une production scientifique en expansion,
laquelle pose à la sociologie de nombreuses questions de méthode
comme de fond dès l’instant où tout choix de méthode est intimement
lié au débat théorique, voire idéologique autour des pratiques culturelles
et de leur mesure.

9

Car au-delà des implications purement techniques, le choix d’opter
pour telle méthode ou tel outil d’investigation renvoie, en réalité, à une
dispute qui demeure vive au sein de la discipline face à un objet de
recherche pour le moins sensible et souvent considéré – ainsi que le
rappelait Pierre Bourdieu en introduction àLa distinction– (1979)
comme relevant de la sphère du désintéressement: objet tour à tour
trop futile ou, à l’inverse, trop conséquent pour être disséqué par la
science. Ainsi voit-on s’opposer diverses thèses qui vont de la
contrainte jamais démentie qu’exerceraient divers déterminants sociaux
(classe, genre, génération,…) sur ces pratiques culturelles à leur
caractère toujours plus dispersé et individualisé sous l’impact de
nouveaux modes de vie. Tantôt le «milieu social» est au cœur de
l’investigation, tantôt le regard sociologique porte plutôt sur les cas
individuels, les «marges statistiques», les trajectoires personnelles, les
profils différenciés, les préférences hybrides. Faits et constats issus de la
recherche sur le terrain sont invoqués à l’appui de l’une ou l’autre thèse
selon l’échelle d’observation choisie ou la démarche empirique mise en
œuvre, tandis que la controverse fait rage entre les tenants d’une
sociologie au pluriel et d’autres, qui lui préfèrent le singulier. Ou
encore, entre celles et ceux qui soutiennent une explication monorime
de ces pratiques et leurs adversaires, qui optent à l’inverse pour un
faisceau d’éléments explicatifs.

Prendre la mesure des « pratiques culturelles »
Dans les sociétés occidentales, le temps libre et les loisirs tendent à
occuper une place de plus en plus importante, parfois au détriment du
travail et des formes traditionnelles de solidarité. Pour bon nombre
d’individus, les pratiques culturelles jouent dès lors un rôle croissant
pour ce qui est de la construction et de l’affirmation de leur identité aux
yeux des autres. Une telle évolution ne va pas nécessairement dans le
sens d’une distinction avérée entre des classes sociales (Bourdieu, 1979)
que leur mode de vie différencierait toujours plus nettement dès
l’instant où l’on voit également émerger de multiples différences qui
s’affinent entre milieux sociaux, territoires et sous-groupes plus
restreints – quand ce processus ne conduit pas, tout simplement, à faire
de l’individu comme tel un «être distingué» en raison de trajectoires
professionnelles et personnelles toujours plus panachées (Lahire, 2004).
Moyen d’expression de soi dans une société dite «postindustrielle »,

10

« des loisirs » ou « du spectacle », ou – à l’opposé – signe le plus évident
d’inégalités sociales persistantes, les pratiques culturelles et leur mesure
donnent ainsi lieu, aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout, à un débat
scientifique qui ne tarit pas.
Nulle volonté, ici, d’arbitrer une fois pour toutes cette controverse,
mais plutôt le souci de l’éclairer d’un regard neuf, à la lumière de
travaux récents qui portent sur des objets aussi variés que la visite
muséale, les trajectoires de spectateurs de théâtre, les «carrières »de
festivaliers, la gratuité et les dispositifs de type «chèque culture», la
création littéraire et les pratiques de lecture, les nouveaux outils
cartographiques, ou encore des terrains aussi fertiles que ceux du
tatouage ou du graffiti. De prime abord, le contenu de cet ouvrage
1
paraît peu ou prou hétéroclite , mais ses auteurs partagent une même
préoccupation :proposer, chacune, chacun, une réflexion
méthodologique sur les outils d’investigation utilisés pour l’observation
et l’explication des pratiques culturelles. Analyse secondaire de données
statistiques, historicisation et remise dans un contexte plus large
d’enquêtes quantitatives antérieures, passation de questionnaires par
téléphone, observation sur le terrain ou entretiens en profondeur
auprès d’une population-cible sont autant de techniques d’enquête ou
d’approches utilisées par ces auteurs, et qu’il convient d’interroger. De
manière directe ou indirecte, leurs contributions posent donc pour la
plupart la question de savoir ce que valent nos méthodes sociologiques
– celles dites «qualitatives »comme celles «quantitatives »–, et
comment, le cas échéant, les combiner, ou en imaginer d’autres.
Tenter une réponse à ces questions n’est pas une mince affaire,
mais s’y attaquer en partant de terrains d’enquête souvent inédits avec
leurs écueils et leurs surprises permet au moins de ne pas sacrifier à un
« discoursde la méthode» par trop désincarné parce que ne portant
2
que sur les principes à suivre ou les recettes à appliquer . Ici, c’est du
travail empirique et de ses difficultés autant que des résultats obtenus


1
Les textes que rasssemble ce volume sont issus d’une plénière et de deux ateliers mis sur pied le 8
septembre 2009 par le Comité de recherche en sociologie des arts et de la culture (CR-SAC) fondé
ce même jour au sein de la Société suisse de sociologie, réunie en congrès plénier à Genève. Pour
plus d’informations, cf.http://www.sgs-sss.ch/fr-sociologie_arts.
2
Telle est la démarche également suivie avec le dossier «Questions de méthode» paru dans la
revueOPuS-Sociologie de l’art7-143, sous la direction d’André Ducret, ou encore, 9-10, 2006, pp.
dansLes territoires de la démocratisation culturelle, paru en 2009 chez L’Harmattan sous la direction
d’Olivier Moeschler et d’Olivier Thévenin.

11

dont il sera question, des procédures d’enquête et des techniques
d’investigation mises en œuvre, des certitudes et des doutes théoriques
dont se nourrit la recherche, bref, de cet «artisanat intellectuel» aussi
fragile qu’essentiel qui caractérise, en définitive, tout travail en sciences
humaines et sociales.

Les grandes enquêtes : dettes et critiques
« Considérerles faits sociaux comme des choses» suggérait Emile
Durkheim dès 1895, ce qui impliquait, pour le sociologue, non
seulement de faire comme s’il n’en savait rien, mais encore de «les
montrer sous les aspects où ils présentent le plus ce caractère de
choses »(1975 :97). Se méfier de ses préjugés, certes, mais surtout
prendre acte d’une réalité qui résiste aux tentatives de la transformer.
Autrement dit : mettre l’accent sur les inerties, pesanteurs et contraintes
de la vie sociale, cerner les récurrences, réitérations et régularités que le
recours à la statistique ou le détour par l’histoire permettent
d’appréhender. Observer, comparer, classer… mesurer: le vocabulaire
de la sociologie est celui de toute discipline scientifique, et plusieurs des
recherches conduites depuis longtemps sur les pratiques culturelles ont
emprunté la voie ouverte par le maître d’Epinal pour montrer, au
travers d’enquêtes à large échelle, la persistance d’inégalités sociales
d’accès à une culture qualifiée de « traditionnelle » ou de « légitime », cet
accès variant selon la formation reçue, le métier exercé, ou encore le
3
lieu de résidence des individus. Ces résultats ont plus récemment
suscité une âpre polémique autour de la question de savoir s’ils
confirmaient, ou non, l’échec d’une politique dite de « démocratisation
de la culture » à laquelle, en France, les pouvoirs publics sont demeurés
fidèles un demi-siècle durant même si, depuis peu, émerge l’idée de
« culturepour chacun», sinon comme alternative à la précédente, du
4
moins comme son dépassement .

3
Que l’on songe ne serait-ce qu’à la série de travaux régulièrement menés par le Département des
études, de la prospective et de la statistique (DEPS) sur les pratiques culturelles des Français depuis
les années 1970 jusqu’à l’édition la plus récente, dirigée par Olivier Donnat et qui décrit ces
pratiques à l’ère du numérique (2009).
4
On lira à ce propos l’article de Nathaniel Herzberg, « Le ministère pose le cadre de sa nouvelle
doctrine :la ‘culture pour chacun’», inLe Monde, 5novembre 2010, p. 23, ainsi que la prise de
position de Jean-Louis Fabiani, «Un nouveau souffle pour la politique culturelle», inLibération,
15 juillet 2011, pp. II-III, où il regrette que dans ce nouveau discours politique, l’idée de « culture »
en tant que « bien commun » paraisse « singulièrement absente».

12

Il faut le souligner, la France constitue à cet égard plutôt l’exception
que la règle dans la mesure où, dans des pays comme l’Allemagne, la
Grande-Bretagne ou l’Italie, l’étude et la statistique des pratiques
culturelles n’ont de loin pas atteint l’ampleur et la longévité de ce
domaine dans l’Hexagone. Ici, l’étude des pratiques culturelles est
devenue, depuis la création du ministère des affaires culturelles d’André
Malraux à la fin des années 1950 – et en lien étroit avec son projet de
démocratisation de la culture –, un champ d’investigation que
caractérise ce que Bourdieu aurait appelé une «autonomie relative»,
avec une stabilité et un dynamisme étonnants. Ceci se voit sans doute le
mieux dans le fait que ce champ supporte aussi – dans tous les sens du
terme – des regards réflexifs, voire critiques, tels celui d’Olivier Donnat
sur les enquêtes statistiques (1994, 2003; Donnat et Tolila, 2003);
celui, aussi, de Bernard Lahire (2004), qui en héritier critique de Pierre
Bourdieu, réutilise les données de l’édition 1997 desPratiques culturelles
des Françaispour en dégager des résultats qui diffèrent de ceux produits
par ses illustres modèles; celui, enfin, de Laurent Fleury (2006), qui
insiste à la fois sur l’activisme qui caractérise ce champ et sur son
imbrication étroite avec les projets et attentes proprement politiques.
« Lasociologie et l’art ne font pas bon ménage» relevait Pierre
Bourdieu il y a bien longtemps (1980 : 207). Pourtant, c’est plutôt à la
situation inverse à laquelle on s’est habitué dans l’intervalle : à force de
grandes enquêtes statistiques sur des pratiques culturelles elles-mêmes
en perpétuelle métamorphose, on en est parfois arrivé à une
reproduction mécaniste de celle, pionnière, de 1979: l’analyse de la
relation entre l’espace social des positions et celui des styles de vie ainsi
que son affinement successif sont devenus, d’une certaine manière, un
sous-champ à part entière de la sociologie de la culture. Si l’on peut
supposer que lesPratiques culturelles des Françaismisaient, à l’origine, sur
une réelle amélioration de la situation et sur sa détection par les
chiffres, c’est plutôt à la dénonciation fataliste des inégalités des styles
de vie et de leur inévitable reproduction – via l’habitusen tant que social
incorporé – que s’attachait, après l’idéalisme initial encore perceptible
dansL’amour de l’art, le projet bourdieusien pour lequel il n’y avait
d’évolution concevable sur le plan culturel qu’à la condition que la
société elle-même change en profondeur. AvecLa distinctionles et
études analogues qui lui ont succédé, c’est moins les pratiques
culturelles que l’on aura quelquefois cherché à mesurer que les
inégalités sociales, dont elles ont longtemps passé pour l’expression

13

directe (cf., récemment, Bennett et al., 2009). L’intérêt que portait
quelqu’un comme Pierre Bourdieu à cet univers du désintéressement
par excellence découlait du souci qui était le sien de dévoiler les
stratégies, de fait, «intéressées »et les rapports de domination entre
classes sociales. Par contre, la réitération à intervalles réguliers d’un
protocole d’enquête aussi immuable que possible ainsi que le propose la
série sur lesPratiques culturelles des Françaispermet, elle, de suivre à la
trace aussi bien les inflexions, déplacements et autres révolutions en
cours que les permanences, les inerties, voire les refus qui scandent
l’évolution desdites pratiques ces dernières décennies. Au demeurant,
l’enjeu central de la suite d’enquêtes conduites en France par le DEPS
s’avère dès le départ tout autant la mesure des pratiques culturelles des
individus que celle du succès ou de l’insuccès de la politique conduite
par le Ministère de la Culture. Cela dit, il reste que la théorie de l’espace
social des positions et des styles de vie – dontLa distinctionfut à la fois
le produit et le laboratoire – aura constitué, pour la sociologie des
pratiques culturelles, un stimulant scientifique sans précédent, mais
5
dont les présupposés comme les résultats méritent discussion .
Ce sont ces enjeux de fond qu’aborde plus avant, dans la première
partie de cet ouvrage, Laurent Fleury. En explicitant et en discutant les
implications idéologiques ou politiques, mais aussi théoriques et
épistémologiques qui ont caractérisé lesPratiques culturelles des Français, il
ouvre la voie à une réflexion critique, non pas sur les résultats de ces
enquêtes ou sur le supposé échec du projet de démocratisation
culturelle dont celles-ci témoigneraient, mais bien sur les impensés qui
ont accompagné la mesure toute particulière qui était la sienne. Quant à
Alain Quemin, il revient dans la seconde partie du livre, dédiée aux
dettes et critiques face aux grandes enquêtes, sur ce qu’apportent trente
ans de recherches sur les publics du Centre Georges Pompidou à Paris,
en mettant l’accent sur les effets idéologiques que l’on peut observer
s’agissant de l’usage parfois étonnamment peu critique de certains
concepts et typologies de la théorie critique bourdieusienne d’abord, de
l’approche marketing ensuite.
Il devient dès lors plus aisé de penser les paradoxes propres à de
telles démarches de connaissance. D’une certaine manière, en effet, on
a voulu mesurer les pratiques culturelles sans prendre la mesure de leur


5
Commele fait Philippe Coulangeon, de manière nuancée et pertinente, à partir de données
d’observation plus récentes (Coulangeon, 2011).

14

complexité et de leur profondeur – ce qui peut surprendre d’autant qu’il
s’agissait là de pratiques visant un objet, la culture et les arts, reconnu
comme complexe et difficile d’accès. Cela s’explique sans doute par le
respect dû – ou manifesté face – à un objet, dont on se contentait de
mesurer l’occurrence (ou non), sans vouloir briser l’intimité de la
réception des œuvres. Le choix même du terme «pratique »devenu
depuis une évidence – mais peut-on « pratiquer » la culture, comme on
pratique un sport par exemple? – découlait probablement d’un
paradigme sinon consumériste, du moins comptable, dont l’unique
ambition est de compter, voire de comptabiliser le nombre de fois.
Avec cet effet pervers pour corrélat : en se limitant à la simple mesure
numérique des pratiques culturelles, ces enquêtes – qui devaient
constater à la fois les inégalités et leur lente atténuation – s’interdisaient
d’accéder à une véritable compréhension de ces pratiques qui, seule,
aurait permis d’imaginer des mesures pour effectivement atténuer les
inégalités de l’accès la culture.
On en viendra même à croire parfois en un fatalisme des inégalités
de l’accès à la culture alors que, comme on le découvrira plus loin, le
mérite de l’étude de Jacqueline Eidelman et Benoît Céroux, à partir
d’une expérience de gratuité conduite en 2008 en France dans
l’ensemble des musées et monuments nationaux est, à rebours d’une
telle facilité de la pensée, d’illustrer, avec force arguments statistiques –
d’habitude voués à la « mesure » devenue rituelle de ces inégalités – ce
que Laurent Fleury (2006: 91) appelle le «pouvoir d’institution» des
établissements culturels, à savoir leur capacité tout à fait réelle à
instituer de nouvelles pratiques culturelles. Par des mesures
appropriées, un accès élargi à la culture peut ainsi être atteint, ce qui
suscite l’étonnement, voire le déni aussi bien de certains spécialistes et
chercheurs en la matière que d’élus politiques ou de responsables
administratifs, devant des résultats qui bousculent les idées reçues et, du
même coup, obligent peut-être à revoir l’affectation des budgets en
matière culturelle.

Nouvelles approches, nouveaux objets
L’amour de l’art comme produit de la socialisation primaire, au sein
de la famille ou de l’école, encouragé ou, à l’inverse, découragé par le
contact avec les pairs ou par la concurrence des media, revivifié par une
trajectoire biographique, une insertion professionnelle, une rencontre

15

amoureuse, ou s’effilochant avec le temps, et une socialisation
secondaire qui conduirait à changer de cap: ce sont là autant de
processus auxquels la sociologie doit, également, prêter une attention
e
plus fine. L’accent mis dès le XIXsiècle sur la socialisation s’est, en
effet, quelque peu déplacé depuis, si bien qu’aujourd’hui, celle-ci
apparaît, aux yeux de maints sociologues, moins comme une force
monolithique expliquant les permanences que comme la source de
changements ou de réorientations toujours possibles selon les
situations ou les circonstances que, les uns et les autres, nous
traversons.
Si, comme le suggère Muriel Darmon (2006 : 99 sq.), il convient dès
lors de concevoir le processus de socialisation comme un modelage qui
ne s’arrête jamais, une fermentation qui dure tout au long de la vie, que
faire alors de l’idée selon laquelle tout se jouerait dans la prime enfance
et, surtout, resterait déterminant par la suite ? Que dire de la durée et de
la profondeur de cette imprégnation, dans une société qui voit de plus
en plus d’individus ne cesser de se former et de s’informer, de se placer
et de se déplacer, de communiquer, de se mettre en scène sur un réseau
en libre accès, lewebqui les libère autant qu’elle lestoile », cette «
attache dans leur quotidien? L’Ecole est en crise, l’Eglise et l’armée
dans l’incapacité croissante d’encadrer les individus, mais les musées
sont pleins, les festivals en tous genres rencontrent un succès non
démenti, et le cinéma, malgré sa mort périodiquement annoncée, se
porte comme un charme, que ce soit sur le grand ou sur de petits
écrans en constante démultiplication.
Emanant souvent de jeunes chercheurs, les contributions
consignées dans la troisième partie de cet ouvrage explorent, chacune à
sa façon, certaines de ces nouvelles voies pour analyser un objet qui, du
coup, change lui aussi de contours. C’est en jouant sur la temporalité
des pratiques culturelles – en parlant, à la suite de Howard S. Becker
(1985), de «carrières »de spectateurs – et sur leur inscription dans un
tissu dense d’interactions qu’Aurélien Djakouane comme Nathalie
Montoya renouvellent, dans leurs contributions respectives, le regard
sur cet objet. Mêlant habilement méthodes quantitatives et qualitatives,
le premier relève la multiplicité et la variabilité dans le temps des
prescripteurs et acteurs qui facilitent, à un moment ou à un autre de
l’existence, l’accès au théâtre selon, également, le profil des personnes
(jeune fille, jeune homme ; enfant, adolescent ; etc.). La seconde, pour
les arts de la scène toujours, mais en Avignon, préconise de prendre en

16

compte le «temps long» des pratiques culturelles pour éclairer les
logiques multiples – collectives comme individuelles – qui infléchissent
les pratiques et leur perception. Plus que jamais, il s’agit de dépasser la
réduction de la pratique à une simple occurrence de fréquentation. A
un autre niveau, Viviane Albenga introduit, dans son travail de terrain
sur les groupes de lecture et le rôle constitutif qu’ils jouent dans les
stratégies de mobilité et de réaffiliation sociales, la variable «genre ».
Une dimension qui a été fortement négligée par l’approche
traditionnelle des pratiques culturelles par rapport à l’appartenance de
classe et qui, ici, entre dans une tension fertile avec cette dernière.
Plus classiquement en apparence seulement puisque se cantonnant
à une analyse quantitative, Olivier Thévenin montre – en mobilisant
des méthodes statistiques poussées – que l’introduction de variables
sociodémographiques peu utilisées dans ce contexte (et, parfois, de
combinaisons de caractéristiques, comme l’indicateur de «familiarité
muséale »)nuance les conclusions et ouvre la voie à une perception
plus différenciée de la fréquentation de l’équipement muséal d’une ville
française de taille moyenne. Quant à Frédéric Lamantia, il explique, lui,
comment l’utilisation d’outils de visualisation cartographique permet
bien plus que de représenter l’impact d’une pratique culturelle dans un
territoire donné: l’utilisation de l’entité géographique comme
« interface » à la fois imagé et intellectuel rend possible le croisement de
données «culturelles »avec d’autres statistiques liées à des
problématiques économiques, technologiques ou sociales, renouvelant
par là, au sens propre comme au figuré, le regard sur notre objet.
Autant dire qu’avec l’analyse des pratiques culturelles, le sociologue
tient un terrain d’observation privilégié où apercevoir comment change
une société au sein de laquelle tend à monter le sentiment –
éminemment social – que l’individu aurait à se faire lui-même, à se
fabriquer, à s’inventer ou se réinventer en permanence, ceci sans même
parler d’Internet, qui devient «the place to be», que ce soit via ses
doubles virtuels surFacebookautres etSecond Life,simplement pour ou
surfer sur les actualités en ligne. Elles-mêmes «culturelles »dans un
sens parfois encore flou et difficile à cerner, les nouvelles technologies
de l’information et de la communication (les NTIC) jouent également
un rôle dans l’accès à la culture. Une récente publication statistique
américaine (Kushner et Cohen, 2010) établit ainsi que la fréquentation
« traditionnelle » de la culture et des arts est en déclin cependant qu’on
observe une augmentation des pratiques en amateur et, surtout, un

17

déplacement de l’accès à la culture de l’accès immédiat, « direct » – qui
avait été au cœur de l’idéal malrucien de démocratisation culturelle – à
6
celui, médiat et indirect, via un écran essentiellement .
Changeantes, les pratiques culturelles contribuent elles-mêmes au
changement. Si, longtemps, la sociologie a pu considérer que c’était la
position sociale des agents – définie par la possession de divers
« capitaux »culturel, économique ou social – qui déterminait leur style
de vie, désormais, la multiplication des trajectoires professionnelles et
de vie ainsi que l’éclectisme croissant des choix effectués, sinon par
tous, du moins par les élites (Peterson, 1992), oblige à aborder ces
mêmes pratiques sous l’angle de leur plasticité, et non de leur stabilité
uniquement. Utiliser des pratiques culturelles pour définir son identité,
et non l’inverse: c’est dans cette perspective qui peut sembler
iconoclaste que s’inscrivent résolument Mischa Piraud et Luc Gauthier
quand ils exposent, dans cet ouvrage, comment un programme de type
« chéquier culture » pour les moins de vingt ans à Genève est utilisé par
ces derniers pour accéder moins à la culture qu’à sa propre identité:
« Je consomme, donc je suis », concluent les auteurs. Andrea Glauser et
Michael Gautier se situent, eux aussi, sur ce versant de l’intérêt pour
l’utilisation de la culture et de l’art par les acteurs – en l’occurrence : les
graffitis et les œuvres d’art contemporaines, dont les auteurs observent
qu’ils sont de plus en plus utilisés par des politiciens, des chefs
d’entreprise, mais encore des artistes comme arrière-plan de leurs
portraits publics. En se présentant «dos aux graffitis», ces
personnalités de l’élite espèrent se profiler et bénéficier de l’aura de la
création artistique, de sa créativité non-conformiste et «authentique ».
Une tendance qui révèle que les limites des champs de production
culturelle sont devenues floues par rapport au champ de l’économie
comme du politique.
Les pratiques culturelles impliquent, aussi, en règle générale, des
interactions entre «producteurs »et «consommateurs »comme le
montre Valérie Rolle, qui – par un salutaire « retournement de focale »
l’amenant à s’intéresser au cas emblématique des tatoueurs, plutôt qu’à
celui des tatoués – décrit l’acte de tatouage comme le résultat d’une
négociation qui dépasse de loin la relation de service dont, de prime


6
Les auteurs notent ainsi qu’aux Etats-Unis «demand for the more traditional nonprofit arts is declining» et
parlent même d’un «decline» qu’ils qualifient de «noticeable», tandis que «technology is changing how
Americans experience the arts» (Kuschner et Cohen, 2010 : ii et 105).

18

abord, il paraît relever. Enfin, se demandant pourquoi et comment l’on
devient écrivain, Léonor Graser s’attache, elle, à décrire l’importance du
parcours, des pratiques et des représentations de celles et ceux pour qui
compte l’«expérience littéraire» en proposant un bilan critique des
travaux sur la question ainsi que la présentation d’une recherche
en cours.

Vers une mesure « démesurée » ?
Les récentes évolutions tant de la politique culturelle que de son
analyse telle que l’encouragent les pouvoirs publics, en Suisse comme
ailleurs, invitent à une réflexion critique sur les implications de ce qui
ressemble bien à un nouveau paradigme de la mesure de la culture. Car
si «mesure »il y a toujours, elle se fait désormais en référence à une
autre «grandeur »(Boltanski et Thévenot, 1997). En effet, pour
consumériste et/ou comptable qu’il eut été, le paradigme qui dominait
jusqu’ici partait en même temps d’une haute idée des biens culturels (les
« grandesœuvres de l’humanité» chères à André Malraux) – laquelle
n’était peut-être, et paradoxalement, pas pour rien dans le
développement d’instruments réducteurs: en se limitant à une
dimension quantitative un peu simpliste, elle se refusait, disions-nous, à
faire intrusion dans l’intimité de l’art et de sa réception. Longtemps, on
a ainsi mesuré de cette seule manière l’accès à la culture, et ce au nom
de l’héritage des Lumières, de l’extension de la démocratie et d’une
future émancipation du public. Mais si l’on préconise aujourd’hui de
quantifier l’accès à la culture – et notamment des pratiques culturelles
rebaptisées «participation culturelle» –, c’est désormais dans une
perspective elle-même quantitative : celle de la « demande sociale » ou,
plus précisément, du jeu de l’offre et de la demande, donc de
l’économie et d’un rapport marchand à la culture.
Jadis, la culture passait pour le possible salut de la société, raison
pour laquelle il convenait d’en mesurer et élargir les entrées.
Dorénavant, la société et, plus encore, l’économie tendent à devenir le
salut de la culture – si bien que la mesure des pratiques culturelles doit
moins identifier des inégalités d’accès à combler que confirmer une
égalité d’accès en termes de «participation »– et une ouverture tous
azimuts à une culture dont, en raison du poids économique et des
enjeux politiques qu’elle véhicule, les contours en ressortent redéfinis,
modifiés, incertains. Sur le plan de la mesure de la culture, on est passé

19

d’une méthode parfois modeste visant à explorer l’accès à un domaine
conçu comme complexe, rare et de valeur, à des études mobilisant un
outillage méthodologique de plus en plus sophistiqué et «démesuré »
pour établir la pratique en voie de diversification d’un univers culturel
marqué par son expansion effrénée et, inévitablement, par une certaine
banalisation.
C’est aussi ce subtil glissement – qui voit le même principe de
mesure, parfois les mêmes questions, associés à une toute autre
grandeur :celle du Marché – que décrivent Olivier Moeschler et
Stéphanie Vanhooydonck dans la deuxième partie de ce livre. Ils le font
en disséquant les résultats, mais aussi les a priori d’une récente enquête
nationale sur les pratiques culturelles menée en Suisse, la première
d’envergure sur ce sujet en vingt ans dans ce pays et qui, surtout,
témoigne d’un «tournant économiste» que tend à prendre – sans
toujours bien le comprendre – l’analyse des «pratiques culturelles».
D’un public qui se confond avec la notion de «peuple »,dont elle est
étymologiquement consubstantielle (Fleury, 2006 : 32), on va ainsi vers
un public conçu comme «demande »,donc comme clientèle, comme
une série de publics-cibles et de sous-groupes de consommateurs à
satisfaire… Dans ce contexte, la prise en compte par l’UNESCO, dans
son nouveau cadre culturel (2009), des nouvelles technologies, du
7
design et des «creative servicesmais aussi – en tant que «» ,related
domains» de la culture – du tourisme ou du sport, ainsi que la possible
comptabilisation, au niveau des statistiques européennes, des «creative
industries» et de la «digital participation» (l’accès aux œuvres via les
NTIC), apparaissent comme autant de tentatives de couvrir, mais aussi
de réifier davantage encore des «pratiques culturelles», dont on
s’interdit d’une certaine manière d’autant plus de saisir la spécificité
qu’on les réduit à des occurrences comptabilisables.
Autant dire que les sociologues – qu’ils le veuillent ou non –
participent en permanence, eux aussi, avec leurs enquêtes et leurs
réflexions, à ce processus incessant de définition et de redéfinition de
ce que l’on nomme les «pratiques culturelles», à commencer par le
8
débat sur la méthode à adopter pour leur observation . Un constat, on

7
Cf.UNESCO,The 2009 UNESCO Framework for Cultural Statistics (FCS), 2009
(http://unstats.un.org/unsd/statcom/doc10/BG-FCS-F.pdf).
8
Jean-PierreEsquenazi souligne dans son ouvrage (2003) comment le «public »peut, selon
l’approche qu’on choisira, tour à tour être « produit par la stratification sociale », « structuré par des
configurations culturelles », « défini par les interactions sociales », ou encore « activé par l’œuvre ».

20

l’aura compris, qui invite à cultiver plus que jamais un esprit critique
dans la «mesure »de pratiques culturelles moins évidentes et plus
controversées qu’il n’y paraît.

André Ducret
Département de sociologie,
Université de Genève
andre.ducret@unige.ch

Olivier Moeschler
Observatoire Science,
Politique et Société (OSPS),
Université de Lausanne
olivier.moeschler@unil.ch

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21

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22

« ME S U R E R» L E SC U L T U R E L L E SP R A T I Q U E S:
L E SE N J E U XE P I S T E M O L O G I Q U E S
E TI D E O L O G I Q U E SD E SC H O I XM E T H O D O L O G I Q U E S

Laurent FLEURY

En prenant pour principale référence empirique l’enquête sur lesPratiques culturelles
des Français, cette contribution montre que la mesure desdites « pratiques » épouse, en
France, la forme de la construction statistique d’un fait social. Plus encore, les choix
de méthode participent à une conception consumériste des «pratiques culturelles»,
les comptabilisant comme des actes de consommation plutôt que d’en comprendre la
signification. Une série d’impensés sont ainsi induits: impensés théoriques et
épistémologiques (risque de positivisme, illusion objectiviste), mais aussi idéologiques
ou politiques (déterminisme, fatalisme), lesquels représentent autant d’écueils à la
compréhension des pratiques culturelles. Parce que les choix de méthode influencent
la formulation de problématiques, mais aussi la production même des résultats et leurs
usages, un examen critique de ces méthodes s’impose pour mieux déterrer les
présupposés normatifs que celles-ci induisent et, ainsi, mieux appréhender la « mesure
des pratiques culturelles ».

Introduction : la méthode en question
« Toutchoix de méthode est intimement lié au débat théorique,
voire idéologique autour des “pratiques culturelles” et de leur
mesure » : cet énoncé, proposé par André Ducret et Olivier Moeschler
pour ouvrir la discussion, trouve matière à réflexion dans le cas de la
France. En prenant pour principale référence empirique l’enquête sur
lesPratiques culturelles des Français, cette contribution se propose de
mettre en lumière les risques induits par des choix méthodologiques:
ils impliquent des impensés théoriques et épistémologiques, mais aussi
idéologiques ou politiques qui peuvent représenter autant d’écueils à la
compréhension des pratiques culturelles. Pour déterrer ces
présupposés, il importe de penser la question de laméthode, entendue ici
dans un double sens: un sens restreint, renvoyant celle-ci à des
techniques d’investigation permettant de recueillir des données, et un
sens plus large, référant la méthode à une démarche intellectuelle
orientant la recherche.

23

Plusieurs interrogations sont associées à cette question, au premier
rang desquelles la qualification même des pratiques, comme le
suggèrent les guillemets lorsqu’ils accompagnent la notion de
« pratiquesculturelles » :leur présence laisse supposer, en effet, une
première série de problèmes touchant à la définition même desdites
« pratiques». Une approche comptable de «la mesure des pratiques
culturelles »ne véhicule-t-elle pas une conception de ces «pratiques
culturelles »en termes d’actes de consommation plutôt que d’actes de
signification, c’est-à-dire de culture ?
Cette question de méthode soulève des problèmes divers, au
premier rang desquels on trouve une difficulté épistémologique: celle
de savoir ce que l’on peut en connaître, au sens de Kant, une question
que Weber reprend dans son exploration des modes d’objectivation
(1904). Un second problème est de nature plus idéologique, au double
1
sens que Marx donne à ce vocable. Le syntagme «mesurer les
pratiques culturelles» mérite donc d’emblée quelque explicitation
puisque « mesurer » ces pratiques correspond à uninfinitifqui, souvent,
a également valeur d’impératif etrappelle ainsi que la mesure et les
techniques qui lui sont associées ne sauraient prétendre à une
quelconque neutralité, souvent revendiquée pourtant. Fidèle en cela à
l’invitation wébérienne de Jean-Claude Passeron pour qui il n’y a pas de
raisonnement sociologique qui ne se comprenne comme une
autocritique de ses outils de recherche (2006), mon propos sera, ici, de
scruter de manière critique les présupposés attachés à la «mesure des
pratiques culturelles ».

L’institutionnalisation de la sociologie de la culture
L’institutionnalisation d’une «sociologie de la culture» en France
doit y être pensée en référence à l’invention des politiques publiques de
la culture. Dans les années 1960 se développe une réflexion sur les
mutations du temps libre, alors en constante augmentation, et qui offre


1
Sil’on accepte qu’une double acception de l’idéologie se trouve dans les œuvres de Marx, la
première définissant celle-ci comme un ensemble de représentations structurant la vie sociale (c’est
le sens que Louis Dumont adopte lorsqu’il s’intéresse, de façon comparatiste, àL’idéologie allemande,
1991), la seconde la réduisant au statut de fausse conscience, manipulatrice, utilisée par les classes
bourgeoises cherchant à justifier leur confiscation du pouvoir étatique, il est possible de penser le
culte de la mesure dans les termes d’une « idéologie » aux deux sens que Marx donne à ce concept.
Le statut des remarques qui suivront se fonde néanmoins, pour l’essentiel, sur une exploration
du premier sens.

24

la possibilité aux individus de se réaliser, notamment à travers des
2
activités culturelles. Cela permet de saisir comment la question
problématisée dans les termes généraux de la consommation de la
culture s’avère indissociable des formes historiques de
l’institutionnalisation politique de la culture en France. La décennie
fondatrice pour la sociologie de la culture se cristallise autour d’une
double fondation intellectuelle et institutionnelle.
La fondationinstitutionnelle dela sociologie de la culture se révèle
indissociable de la création du ministère des Affaires culturelles, en
1959, confié à André Malraux. En 1961, la première commission
chargée spécifiquement du secteur culturel et artistique au sein du
Quatrième Plan est intitulée: «Equipements culturels et patrimoines
artistiques ».Son secrétaire, Augustin Girard, se voit alors investi par
Jacques Delors de la mission de créer une cellule d’études et de
recherches au sein du ministère des Affaires culturelles. A peine fondé
en 1963, le Service des Etudes et de la Recherche (SER) commande à
Pierre Bourdieu une enquête sur la fréquentation des musées en
Europe, dont les résultats paraissent en 1966 (seconde édition : 1969).
La fondationintellectuellela sociologie de la culture procède de de
l’élaboration concomitante d’un cadre théorique, par Pierre Bourdieu, à
l’intersection d’une sociologie de l’éducation qu’il a menée aux côtés de
3
Jean-Claude Passeron, et d’une sociologie de la légitimité culturelle,
naissante dansL’amour de l’artet 1969), puis consacrée par (1966La
distinction (1979).Au cœur des résultats que mettent en évidence les
enquêtes, une conclusion récurrente: celle de la hiérarchie sociale des
pratiques culturelles. Les taux différentiels de fréquentation des
équipements culturels laissent apparaître une distribution sociale
hiérarchisée des pratiques culturelles au point que cette conclusion, peu
démentie depuis le milieu des années 1960, s’apparente aujourd’hui
d’autant plus à un donné qu’elle s’appuie sur la croyance dans la force
probatoire de la mesure.
Pour comprendre la valorisation de la «mesure »qui en procède,
trois hypothèses interprétatives peuvent être esquissées dans la
perspective d’une sociologie politique, ou encore d’une sociologie de la


2
Joffre Dumazedier :Le loisir et la ville(1966),Sociologie empirique du loisir(1974) etSociété éducative et
pouvoir culturel(1976).
3
Cf.Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron,Les héritiers. Les étudiants et la culture (1964)etLa
reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement(1970).

25