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ORDRE POLITIQUE ET RITUELS THÉRAPEUTIQUES CHEZ LES TEM DU TOGO

De
296 pages
Cet ouvrage est le fruit d'une série d'enquêtes sur le terrain d'environ quatre ans au Togo. Celles-ci ont offert les moyens à l'auteur d'entreprendre une analyse en profondeur de l'articulation entre l'organisation politique et le système " thérapeutique " tem. L'auteur nous invite à les appréhender comme étroitement liés et complémentaires. Cette démarche lui permet de montrer que les savoirs et les pratiques " thérapeutiques " constituent un des fondements des hiérarchies politiques et participent de la reproduction de l'ordre social.
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Ordre politique et rituels thérapeutiques chez les Tern du Togo

Collection Connaissance des hommes dirigée par Olivier Leservoisier
Dernières parutions

Philippe GESLIN, Ethnologie des techniques. Architecture cérémonielle Papago au Mexique, 1994. Suzanne LALLEMAND, Adoption et mariage. Les Kotokoli du centre du Togo, 1994. Olivier LESERVOISIER, La question foncière en Mauritanie. Terres et pouvoir dans la région du Gorgol, 1994. Xavier PÉRON, L'occidentalisation des Massaï du Kenya, 1995. Albert de SURGY, La voie des fétiches, 1995. Paulette ROULON-DoKO, Conception de l'espace et du temps chez les Gbaya de Centrafrique, 1996. René BUREAU, Bokaye ! Essai sur le Buritifang du Gabon, 1996. Albert de SURGY (dir.), Religion et pratiques de puissance, 1997. Eliza PELIZZARI,Possession et thérapie dans la corne de l'Afrique, 1997. Paulette ROULON-DoKO, Chasse, cueillette et culture chez les Gbaya de Centrafrique, 1997. Sélim ABOU, Liban déraciné, 1998. Carmen BERNAND,La solitude des Renaissants, 1998. Laurent BAZIN, Entreprise, politique, parenté, 1998. Radu DRAGAN, La représentation de l'espace de la société traditionnelle, 1999. Marie- Pierre JULIEN et J ean- Pierre W ARNIER (eds), Approches de la culture matérielle, 1999. Françoise LEST AGE, Naissance et petite enfance dans les Andes péruviennes, 1999. Sophie BOULY DE LESDAIN, Femmes camerounaises en région paris ienne, 1999. Françoise MICHEL-JONES, Retour aux Dogon, 1999. Virginie DE VÉRICOURT, Rituels et croyances chamaniques dans les Andes boliviennes, 2000. Galina KABAKOV A, Anthropologie du corps féminin dans le monde slave, 2000. Anne RAULIN, L'ethnique est quotidien, 2000.

Roger ADJEODA

Ordre politique et rituels thérapeutiques chez les Tern du Togo

Préface de Bernard HOURS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

REMERCIEMENTS
Cette étude n'aurait pu voir le jour sans le soutien financier du département « Santé» de l'Institut Français de Recherche Scientifique pour le Développement en Coopération (UR : « Systèmes de santé et représentations de la maladie »). Je tiens donc à en remercier les divers responsables et, plus particulièrement Monsieur Bernard Hours. Que soient également remerciés Olivier Leservoisier et Laurent Bazin qui, après avoir lu le manuscrit, ont bien voulu me donner quelques conseils. Le soutien moral de ma mère biologique et ses conseils en matière d'apprentissage de la langue tern et de la traduction furent aussi déterminants lors de la rédaction de ce livre. Qu'elle reçoive ici l'expression de ma plus vive reco1ll1aissance. Mes remerciements vont enfin à tous ceux qui ont d'une manière ou d'une autre concouru à mon insertion dans la société tern et m'ont permis de recueillir les informations.
AVERTISSEMENT

Pour garantir l'anonymat et la confidentialité, les éléments d'identification sont éliminés. Les noms des personnes sont donc fictifs.

(Ç) L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9760-8

PREFACE
L'ouvrage de Yaovi Adjéoda est le fnÜt de plusieurs mobiles et se présente sous des angles divers. C'est le travail d'un chercheur africain sur sa propre société et l'investissenlent d'un Togolais expatrié (ou exilé) sur son pays d'origine, celui de ses racines familiales et culturelles. La critique des politiqlles de développement menées par le parti donlinant pseudo unanimiste du Togo constitue l'une des toiles de fond de cet ouvrage qui engage son auteur. S'agit-il pour autant d'une « anthropologie ellgagée» et à ce titre justiciable de la réprobation dubitative d'une partie de l'establishment africaniste acadénlique qui tente de poursuivre, conl1ue « au bon vieux tenlps de Griaule », la chinlère d'une anthropologie décrochée des contextes politiques et des conditions politiques et sociales de sa production ? Je ne le pense pas car les formes de l' engagenlent sont nlultiples et ne se prêtent ni aux caricatures, ni à l'occultation. Dans l'observation participante, la participation est aussi importante qlle l'observation et l'engagenlellt du chercheur sur son terrain ne se réduit pas au stéréotype du partisan. L' allthropologie de 1"Afrique, nlênle si elle sauvegarde ses positions institutiol1l1elles plus héritées du passé que des obj ets actuels sur lesquels elle consent maÎ11tenant à se pencher, est en crise. Cette crise n'est rien de moins que la crise de la pensée en sciences sociales sur l'Afrique, continent qui sort exsangue du XXeme siècle. Seuls échappent probablemellt à cette relative impuissance les politologues qlli apparaissent moins enlbarrassés et pIllS novateurs peut-être parce que le politique est lellr objet. Ainsi, l'occultation du politique 11epardonne pas, ni dans les sociétés civiles européennes, ni dans la recllerche. Elle est nlortifère et aliénante. L'ouvrage de Yaovi Adjéoda est aussi un travail de recherche nlaîtrisé qui s'appuie sur beaucoup de références nécessaires mais surtout sur l'esprit des travaux les plus significatifs et les plus originaux de l'anthropologie de l'Afrique. L'influence de Georges Balandier, sur un autre registre celle de Marc Augé, occupent la place centrale de références théoriques non statufiées, contraireluent à trop de

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travaux actuels où la référence masque parfois la faiblesse de la pensée théorique aujourd'hui si bien partagée. L'âge d'or des sciences sociales et de l'anthropologie en particulier (1965-1980) résultait d'une conjoncture intellectuelle favorable et d'un questionnelnent sur nos propres sociétés à travers celles des autres. Après Balandier, le précurseur et le passeur, les travaux de M. Augé, de CI. Meillassoux, de M. Godelier, de G. Althabe, pour ne citer que les plus importants, ont constitué des passerelles vers les générations futures de chercheurs. Cet effet perdure aujourd'hui et cet ouvrage elnpnulte quelques-unes de ces passerelles dans son développeInent. Ce livre présente le système politique telll de façon fouillée. Il lnontre la formation du groupe ethnique, la hiérarchisation des « groupes» de parenté, désignant bien que l'ethnie est le produit d'un processus social et non une donnée quasilllent « naturelle », héritée et assignée comme un fardeall de l'histoire dans les visions misérabilistes de l'Afrique qlli prévalent dans les médias. L'analyse du système de parenté COlnllle système politique permet de comprendre les dynanliques sociales essentielles de cette société, jusqu'à la formation de l'Etat. Cette nlise en perspective, riche de matériaux ethnographiques ne s'arrête pas à l'anecdote lnais brosse un tableau en profondeur. Les logiques thérapeutiques sont elles aussi restituées dans une perspective qui va au-delà de l'occurrence des événenlents pathologiques. L'interprétation des événements pathologiques se réalise à travers l'idéologie lignagère dont la grille structure la société. Les logiques sociales lllanifestées par les stratégies thérapeutiques en sont l'expression. Ce livre ne nlanquera pas d'intéresser ceux qui s'interrogent sur les sociétés africaines et leurs dynalniques sociales. Il s'agit d'un travail de recherche rigoureux et non d'un essai brillant et allusif. Il s'adresse à des lecteurs 1110tivés par la recherche de vérités complexes et non d'idées faciles à conSOllllner. Au terme de leur lecture, ils seront certainement récompensés par la perception claire qui est ici proposée de l'articulation essentielle entre le système politique et les logiques thérapeutiques chez les Teln. L'anthropologie de la santé est en effet éminemment politique, et lnême essentiellelllent politique, avec ou sans Etat.

Benlard HOURS

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NOTES SUR LA RETRANSCRIPTION TERMES TEM
Le Le Le Le Le Le a correspond èi correspond e correspond £ correspond 0 correspond 6 correspond au au au au au au

DES

« a » dans avoir, Paris, parole. « an » ou au « en » dans bande, entrer, fente. « é » dans dé, thé. « è » dans être, dais, procès. « 0 » dans dos, chevaux. « 0 » d'or, robe.

Le (J correspond au « on » dans bon, ondée, conte.
Le u correspond au « ou » de loup, ouvert, coup. Le c correspond au « tch » dans Tchad, Tchèque. Le d correspond au « d » dans débat, doux, drôle. La prononciation Ünplosive du d est rendue par la lettre çl. Le dz correspond au « dj » dans adjuvant, adjacent. Le g correspond au « g » dans gare, vague. Le k correspond au « c », « k » ou « qu » dans caste, képi, quai. Le j correspond au « y » dans yatagan, yaourt. Le n correspond au « n » dans nord, 110rlne, narine.

Le fi correspondau « gn » dans agl1eau,baigner.
Le Le Le Le 7Jcorrespond s correspond w correspond z correspond au « ng » dans ring, planning. au « s » dans souffle, chasse. au « vv » dans vvolof, vvallisien, vvatt. au « z » ou « s » dans zone, gaz, raison.

La retranscription des 1110tSest faite en tenant cOlnpte des règles de prononciation de mes interlocuteurs.

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Figtu'e

1 : Cmie

du TOGO

BURKINA-FASO

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INTRODUCTION
Les Tel1l résident dans quatre préfectures du Togo (la préfecture de Tchaoudjo, d'Assoli, de Sotouboua et de Nyala). Ces préfectures sont situées dans la région centrale et dans celle de la Kara. L'effectif de la population tel1l est estil1lé à 210 000 personnes environ. Les Tern représentent la cinquièl1le ethnie du Togo. Ils constituellt par conséquent un des groupes ethniques les plus Üllportants du pays. Sokodé est la plus grande l1létropole du pays tel1l. Cette ville cOl11pte actuellement près de 60 000 habitants. La population citadine est en réalité plus faible. Elle ne représente que le quart de la population totale de ces préfectures. Cette région est essentiellenlent nlrale. La plupart des Tel1l exercent le l1létier de cultivateur, l1lais il est aussi fréquent de rencontrer des Tel1l qui sont c0l1l11lerçants. La ville de Sokodé assunle en effet des fonctions vitales sur le plan éconol1lique. Située au centre du Togo, Sokodé constitue une ville carrefour et génère des échanges c0l1l11lerciaux entre les régions de l'Est et de l'Ouest. Cette ville est égalel11ent une étape Üllportante el1tre la région l11aritime et le Burkina-Faso. Ces fonctions éconol1liques se concrétisent d'une part, par la redistribution de prodlÜts l1lanufacturés en provenance des pays étrangers et transitant par LOl1lé et d'autre part, par la collecte et l'achel1linenlent de produits vivriers et de rente dans les lieux de traitel1lent, de consonl11lation ou d'exportation.

1. La place du politique
Lors d'une recherche entreprise entre 1987 et 1989, j'avais étudié le systènle de santé dans la région oÙ vivent les Tenl. Il s'agissait plus exactenlent de déternliner dans quelle nlesure les stnlctures sanitaires l1l0dernes sont conforl1les aux besoins l1lédicaux de la population et si elles sont utilisées au l1lieux des intérêts de ces habitants. Pour ce faire, j'avais l1lené deux enquêtes par questionnaire et des entretiens auprès des l1lel1lbres du groupe ethnique, du personnel des formations l1lédicales, des consultants et hospitalisés desdites structures et des vendeurs de l1lédicanlents. La stnlcture et le fonctionnel11ent des cen9

tres de soins se sont avérés inadaptés aux lllilieux dans lesquels ils déploient leurs activités. En réalité, au cours de ces enquêtes, les renseigne111ents fournis par certains interlocutellrs 111'ont permis de me rendre c0111pte de l'inadéquation fondamentale de l'approche exclusiveIllent écono111ique et 111édicale prônée par n0111bre de théoriciens (praticiens) actuels du « sous-développelllent » et par les responsables locaux. Certes, les problèmes de santé publique observés dans le pays tern revêtent une dimension éconolllique, mais ils ont également un aspect socioculturel qui joue un rôle essentiel. Ce travail fut ainsi pour ll10i l'occasion de constater que l'i111plantation des structures médico-hospitalières n'a pas entraîné la disparition du systè111e «thérapeutique» dit «traditiol1l1el». A l'opposé de ce que suggèrent les propos de certains responsables, les transfor111ations socio-écono111iques opérées ces dernières décennies ont contribué au renforcenlent et à la revalorisation des modes d'Ï111putation étiologique liés au systè111e «thérapeutique» tern. Ce denlier occupe une place toujours i111portante au sein de l'itinéraire « thérapeutique» de nOlllbreux consultants et hospitalisés. Dans ce contexte, la dé111arche qui consiste à occulter ces savoirs et pratiques « thérapeutiques» apparaît COlll111e rronée. La politique, en particue lier celle qui est 111iseen œuvre dans le d0111aine de la santé publique, ne peut faire l' écono111ie d'une connaissance fine de ce système d'interprétation des événelllents pathologiques et des rituels qu'il implique. D'ailleurs, l'échec de l'approche pratiquée par ces stratèges du « développelllent » est tel que ceux-ci furent contraints de reconnaître que l'apport de la délllarche anthropologique est cnlcial et que la connaissance des pratiques sociales propres à la société telll est aujourd'hui préalable à l'élaboration de toute politique et projet visant à l'a111élioration de l'état de santé de cette population. Pourtant, il nous faut constater qu'aucune étude ou contribution théorique ne met en évidence ces aspects structurels et COlll111unsau politique et au systènle «thérapeutique» «traditionnel» dans cette région. Sur la base , d'enquêtes de terrain, j avais décidé d'étudier l'articulation entre les

représentations étiologiques et les pratiques «thérapeutiques»
De cette étude, ressortent plusieurs enseignelllents.

tern 1.

Les entités dites

1 Je fais là référence à une série d'enquêtes et d'études que j'ai réalisées entre 1989 et 1990 (Adjeoda : 1990). 10

« protectrices» COlll11lees62 (la divi11ité suprêllle) et les ancêtres jouent un rôle déternlinant dans la vie individuelle et collective. L'idée qui prévaut dans le culte des ancêtres porte sur le fait que d'un côté les vivants et de l'autre les défunts sont interdépendants et qu'ils se doivent une assistance mutuelle. Ainsi, dans la cosmologie tern, après la 11l0rt, le défunt passe dans le 11londe des ancêtres. Toutefois, il continue toujours à entretenir des liens étroits et vitaux avec les vivants. Les ancêtres sont considérés com11le les véritables garants de l'équilibre social et on leur accorde un pouvoir de protection: ils veillent sur leurs descendants, assurent de bonnes récoltes et la cohésion dans leur « groupe» de parenté. Pour qu'ils assument ces fonctions, les vivants doivent acconlplir périodiquenlent en leur honneur des rituels qui ont une vertu «thérapeutique ». De cette cOllception de la nlort et de la santé, il découle que l'ho11l111edoit respect aux anciens du patrilignage et de la C011l111llnauté villageoise, car du fait de leur position lignagère, ils sont considérés C011l11le lus proches des ancêp tres. Le respect leur est égale11lent dû parce qu'ils détiennent les savoirs, nota11l11lent «thérapeutiques », qui assurent la perpétuation du groupe. En définitive, au ter11le de l'étude, les savoirs et pratiques « thérapeutiques» apparaissaient COlll11ledes faits é11linelllment sociaux. Toutefois, je n'avais pas pu apporter des réponses aux questions plus fonda11lentales concernant les 11lodes d'i11lputation étiologique, les procédures «thérapeutiques» et en particulier leur dinlension politique. Ainsi, les problènles ayant trait aux répercussions qu'ont les croyances et pratiques liées aux cultes des e11tités «protectrices» et aux êtres « funestes », sur l'organisation politique des «groupes» de parenté et des villages ainsi que sur l'agellcenlent et le fonctionnement du systèllle « étatique» n'avaient pu être analysés. C'est cette étude des ll10dalités concrètes de l'articulation du politique et du « thérapeutique» en pays telll qui constitue l' obj et central de ce livre. Cet ouvrage voudrait ll10ntrer que le système politique dont la principale lllission est l'élinlination de la souffrance physique et sociale, c'est-à-dire le désordre politique, n'existe et ne perdure en tant qu'organisation que par et avec les divisions, la domination et les antagonisllles sociaux qui représentent en réalité ses adjuvallts. Il me se11lble que le systè11le «thérapeutique» en tant qu'instaurateur du bien-être social est égale11lent un lieu privilégié d'observation de ce
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Les tenues telll sont expliqués dans le lexique qui se trouve à la fin de l'ouvrage.

Il

rapport ambivalent entre structuration et déstnIcturation. L'approche adoptée conteste par conséquent les discours des tenants de la politique de «développement» qui laissent à penser que la stratégie du « développenlent » ou le conlbat contre le désordre et la lutte pour le bien-être social peuvent se réaliser sans contradictions et conflits sociaux. Cette étude s'inscrit, de ce fait, en faux contre la thèse de la longue perlnanence de la société tenl suggérée par les défenseurs de l'idéologie unanÎlniste. En effet, ces derniers tendent souvellt à présenter cette société C0111lneune formation sociale de la satisfaction et du consentelnent. Les Te111auraient élaboré ou retenu une sagesse particulière qui les inciterait à résister à toute 1110dification de leur systè111epolitique. A l'inverse de cette tllèse, la présente étude tellte de dénlontrer que la société te111est affectée par l'effet de l'entropie et que son fonctionne111ent et sa reproduction n'exigent pas un état d'unanÎlnité.

2. Champs de l'observation et méthodologie
Les données de cet ouvrage proviennent de deux enquêtes. La pre111ièrefut réalisée en 1988 (entre juillet et septe111bre). La seconde eut lieu entre août 1990 et avril 1991. C0111pte tenu de l'objet d'étude, l'enquête socio-anthropologique 111' panl a être la lnétllode d'investigation la plus efficiente pour 111enerà bien ce type de travail. Il s'agissait donc pour l'essentiel de procéder à des entretiens semidirectifs et à des enquêtes par observation. Mon statut de chercheur et 1110norigine togolaise n'ont pas assuré une collaboration i111111édiate es habitants dès 1110narrivée sur le terd rain. Les pre111iersjours furent difficiles et décevants. Ell juillet 1988, les habitants d'un quartier de Sokodé refusèrent de répolldre aux questions sur les différellts registres des problèmes de santé et la stnIcture sociale du quartier. Cette enquête suscitait une 111éfiance des interlocuteurs qui s'interrogaiellt sur les Îlnplications politiques de l'étude et é111ettaient des doutes sur l'indépendance du cllerchellr visà-vis du pouvoir local. La rencontre avec B., un « thérapeute» tern qui réside dans un village qui se trouve à une trentaine de kilo111ètres de la nlétropole régionale, ne fut pas davantage fnIctuelIse. Il rejeta 111a proposition de participer à l'enquête. L'utilisation du 111agnétophone et les prises de notes au début de l'entretien entraînèrellt une gêne et sa désapprobation. La crainte et la 111éfiance de ces habitants mettent en

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lU111ièreles problè111es 111éthodologiqlles i11hérents à l'enquête. Quels que soieI1t les rapports qu'il entretient avec la société étudiée, l'observateur est obligé d'élaborer et de suivre une stratégie d'insertion et d'enquête fondée sur une chronologie. Il me seI11ble que toute étude sur l'organisation politique, la signification des trollbles de santé, de la 1110rtet donc de la souffrance hU111ainegénère non seule111entchez ceux qui sont observés, 111aisaussi chez celui qui observe une perturbation, des réactions socioculturelles. Les 1110difications ou désordres qui se produisent à la fois chez le chercheur et les interlocuteurs à l'occasion de cette enquête, loin d'être des obstacles épisté1110logiques, peuvent au contraire, une fois analysés et intégrés à la 111éthode d'investigation, devenir heuristiques et être des instruments opératoires susceptibles de perI11ettre un progrès. C'est ce que j'ai essayé de réaliser au cours de cette étude. Pour que le proj et d'étude réussisse, j'étais en effet obligé de tenir c0111ptede l'interaction entre l'observateur et ses interlocuteurs. Aussi, ai-je opté pour une approche essentiellement fondée sur une participation aux actions que je propose d'analyser. Cette 111éthode implique nécessairement une participation à la vie quotidienne, une mise en confiance de 111esinterlocuteurs et une liberté de langage de ces derniers. La réalisation de ces objectifs a C0111mepréalable l'instauration d'un dialogue avec les 111e111bres u groupe ethnique et mon insertion d dans ce groupe. Cela ne signifie nullel11ent que j'opte pour un mimétis111ec0111plaisant ou que j'approuve l'idéologie d0111inante et le type de stnlcturation politique qui en découle. Ces objectifs furent atteints grâce, en partie, aux liens de parenté que j'ai avec l'un des clans doI11inants du groupe: les Mola. Ma 111èreétant 111e111bre d'une « fractio11 clanique3 » Mola de la préfecture de Tchaoudjo, j'étais considéré par la plupart des Te111Mola C0111111e neveu utérin. Ceci joua un rôle un fonda111ental dans le déroule111ent de cette enquête. Ce fut un l110yen efficace pour 111'insérer dans cette société. En 111aintes occasions, il 111' per111is de nouer le dialogue avec des habitants qui étaient de a pri111e abord très réservés ou 111ê111e ostiles à la participation à h l'enquête. J'avais décidé qu'au début de chaque entretien les interprètes devaient 111e présenter C0111111e neveu. Cette démarche eut gé11éun rale111el1tpour effet de susciter la curiosité, l'intérêt et la participatio11 de ceux avec qui je souhaitais travailler. Cette forme de présentation incita quelques habitants à Ille poser des questions. Ces dernières
3 Le teillle « fraction clanique»

désigne le segment d'un clan.

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avaient trait pour l'essentiel au village d'origine de ma mère biologique, au nonl du patrilignage auquel elle appartient, aux informations que je désirais recueillir et à la finalité de l'étude. En définitive, ce type d'approche se révéla opportun: il nl'a pernlis de communiquer avec les Inembres de certaines cOlnnlunautés villageoises et de In'intégrer dans cette société. En pays tenl, la relation avunculaire repose en effet sur des droits et des devoirs qui lient les deux nlembres du couple. Le neveu utérin doit aider son oncle nlaten1el durant les travaux champêtres. Il participe aussi à l'élevage des volailles, ovins et caprins que possède son oncle; et en raison de son statut de neveu utérin, il peut vendre l'un de ces aninlaux sans que l'oncle ne lui en fasse grief. A la mort de l'oncle l11atenlel, le neveu doit en outre participer à l'organisation des cérémonies funéraires et prendre en charge une partie des dépenses générées par l' accolnplissenlent des rituels. En contrepartie, l'oncle Inaternel peut et a le devoir d'intervenir de son vivant, pour protéger les intérêts de son neveu en cas de conflits de celui-ci avec un de ses consanguins ou un individu extérieur ou étranger à son patrilignage de naissance. Par ailleurs, lorsque le neveu a un différent qui l'oppose à son père biologique ou à l'un de ses pères classificatoires et si aucune solution n'est trouvée, il peut quitter son lignage agnatique pour s'installer chez l'oncle matenlel. Toutefois, le neveu n'est pas pour autant assimilé à un consanguin du patrilignage de son oncle maternel. Il reste Inembre du lignage de son père. Signalons égalell1ent que les oncles ll1atenlels et les neveux utérins occupent une place de choix dans le systè111e «thérapeutique» tern. Ainsi, ces neveux forment-ils l'un des rares groupes sociaux autorisés à participer à la réalisation des céré1110nies rituelles à l'endroit SY111bolisant l'entité « protectrice », n0111mée Gadavvu. Quant aux oncles, il est souvent fait appel à eux pour procéder à l'accoll1plisse111ent d'un rite de protection d'une catégorie de Te1114. On le voit, le statut et les rôles sociaux conférés aux neveux utérins et aux oncles 111atenlels facilitèrent grande111ent 1110nintégration dans la société. Ce statut social nl'a amené à apprendre la langue tern et à recueillir des infor111ations sans générer 1'hostilité des habitants. Bien
4 Tous les enfants qui sont nés avec six orteils à un pied, six doigts à une main, une dent à la naissance ou à la suite d'un accouchement dystocique sont considérés COll11llees enfànts « exceptionnels» dont la naissance requiert l'accomplissement de d rituels « thérapeutiques» spécifiques. 14

entendu, l'apprentissage de la langue de la société étudiée ne visait pas la connaissance linguistique approfondie, 111ais était un moye11 d'établir une relation linguistique élé111entaire avec mes interlocuteurs, de cOlnprendre ce qui se disait et d'éviter les déformatio11s sémantiques dues aux traductions Inaladroites et aux assimilations faciles. L'attribution du statut de neveu utérin et l'apprentissage du teln constituèrent égale111ent pOllr moi l'occasion d'établir la liste des termes de parenté enlployés par mes utérins, leur signification, le système de n0111enclature et d'entreprendre une étude fille des rapports sociallx que connotent ces ter111es. Ce travail eut une répercussion considérable sur le déroule111ent de la recherche. Illne perlnit de mieux appréhender l'agence111ent et le fonctionne111ent des «groupes» de parenté (lignages et leurs subdivisions), des villages, les enj eux entre corésidellts et, chose ill1portante, de ne pas être utilisé conl111eun pion dans les luttes opposant des individus ou groupes sociaux pour le cOlltrôle des rapports de subordination et des 111écanisnles d'accès aux biens de prestige. Toutefois, l'intégration de l'observateur dans un patrilignage situé à quelques kilolnètres de Sokodé n'eut pas que des conséquences positives sur le déroulelnent de l'enquête. Elle cOlnporta des inconvénients. Le statut de neveu utérin a en effet pour corrélat des obligations nlajeures de solidarité et d'entraide entre utérins qui se traduisaient par l'interdiction de prendre contact et de travailler avec les lne111bres des «groupes» de parenté en conflit avec 111esoncles. La transgression de ces règles et prescriptions signifierait une rell1ise en cause des liens avec 111esoncles et la position sociale qui m'était assignée dans le systè111esocial. Néan1110ins, mon statut de chercheur résidant en France cOll1pensait ces contraintes. L'alnbiguïté de mon double statut d'observatellr « étranger» et de neveu 111'assura en effet une position excentrée par rapport aux relations qui régissent l'ordre lignager. Elle ll1e perlnit d'être considéré COln111e extérieur à l'organisation sociale et, de ce fait, de ne pas être Ï1npliqué dans tous les conflits intenles aux cOln111unautés. La ll1éthode d'investigation a en outre consisté à participer le plus souvent possible aux conversations des 111enlbres du groupe lignager d'accueil, à écouter et à noter dans la 111esure du possible leurs conduites, tous les événe111ents qui paraissaient fonder et organiser les relations interindividuelles. Ces conversations spontanées s'étaient avérées à plus d'un titre plus fnlctueuses que les entretiens systématiques préparés et réalisés avec l'aide des deux interprètes. Tout d'abord, les suj ets de discussion étaient choisis par les interlocuteurs

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et non pas inlposés par lllOi. En outre, conlnle ces conversations n'étaient pas enregistrées et que je ne prenais pas de notes, les interlocuteurs adoptaient une liberté de langage plus grande qu'au cours des entretiens classiques et nle livraient plus facilement leurs pensées. La liberté de ton était parfois telle que certains en venaient à plaisanter avec lllOi. D'autres m'invitèrent à contracter une alliance matrimoniale avec une jeune fille du clan ou à effectuer des prestations sociosynlboliques. Ces propositions ou invites visaient en fait à renforcer l'intégration de l'observateur et neveu utérin dans le circuit des parents et alliés. Ajoutons que toutes les questions directes posées lors des entretiens senli -directifs ont généralenlent suscité la réserve et les réticences de beaucoup des personnes. Pour la plupart des Tern, l'interrogation directe portant sur le vécu, les positions sociales individuelles tendent à particulariser l'interlocuteur aux yeux des autres nlenlbres de son «groupe» de parenté et de sa conlmunauté villageoise. Ainsi, les questions se rapportant aux problèmes de santé passés ou présents, aux qualités personnelles et à la réussite sociale d'un individu furent perçues conlnle irrespectueuses voire agressives parce que censées vulnérabiliser l'interlocuteur ou susciter la convoitise et les pratiques d'agression (<< sorcellerie»). D'ailleurs, les réponses à ce type de questions n'ont en général founli à l'observateur que des renseignenlents ou descriptions assez vagues et Ï11lprécis sur les structures et les représentations collectives. La nléthode d'observation inlpliquant une intégration au sein de la société étudiée, l'adoption du style alinlentaire tenl s'imposa comme une nécessité absolue. Il faut en effet savoir qu'à l'instar d'autres sociétés africaines, l'alinlentation joue, en pays tenl, un rôle fondamental. Elle apparaît à tous les nl0nlellts cnlciaux de la vie sociale: rituels de naissance, problènles de santé, décès, mariage et initiation. A tel point qu'on peut dire que l'acte de manger y exerce une fonction stnlcturante. Etant un neveu des Mola et ayant déjà vécu quelques nl0is dans cette société, je n'éprouvais aucune difficulté pour consonlnler la nourriture de nles hôtes. J'ai pris la précaution de ne pas avoir un cuisinier qui nle confectionnait des plats différents de ceux des nlenlbres du groupe ethnique. En effet, le refus de s'adapter aux habitudes alinlentaires du groupe serait interprété négativement, car il serait inlputé à la crainte d'un elllpoisonnenlent ou d'une pratique d'agression. Ce refus ténl0ignerait par conséquent d'un fossé culturel entre nloi et les Tenl et prêterait le flanc à la suspicion ou aux doutes sur la volonté réelle de l'observateur à s'insérer dans le groupe

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lignager d'accueil. L'adoption des habitudes alÜllentaires tern renforça nles liens avec 11lesinterlocuteurs et m'assura la participation à certaines activités rituelles (11lise à mort des ani11laux « sacrifiés» et partage de la viande de ceux-ci) et aux agapes organisées à la fin de ces céré11lonies. Un des intérêts nlajeurs du statut de neveu des Mola fut également la possibilité de participer aux travaux lllanuels en particulier agricoles et artisanaux. La participation à ces travaux rendit possible la reconstitution des gestes techniques et celle du déroulement de certains rituels «thérapeutiques». En fait, il s'agissait de faire de moinlêllle un infonllateur COlllpétent. La priorité chronologique accordée à l'étude des relations que j'entretiens avec les melllbres du patrilignage de naissance de ma mère biologique, des rapports sociaux, des terllles de parenté, du système terminologique et celle des techniques utilisées lors des travaux manuels se justifie en outre par le peu de llléfiance qu'elles éveillent. Ces études me donnèrent les ll10yens de faire plus ample connaissance avec les Te11l~de les lllettre en confiance et d'aborder avec succès des sujets plus délicats et plus cOlllplexes tels que les rapports de domination au sein de la parenté et du système «étatique», la dimension politique des 11lodes d' i11lputation étiologique et des rituels «thérapeutiques ». Générale11lent, au début de chaque séjour d'étude, les deux pre11liers 11l0is furent réservés à l'apprentissage de la langue tenl, au recueil des 11latériaux concernant l'organisation sociopolitique des «groupes» de parenté et à celle d'un village situé à une dizaine de kilo11lètres de Sokodé. Les ll10is restants furent consacrés à l'étude du systèllle « étatique », des représelltations étiologiques et des pratiques céré11l0nielles. La présente étude s'organise ainsi autour de cinq axes centraux: l'historique du systèllle politique te1l1, la parenté et le politique, le systèllle « étatique », les l1l0des d'illlputation étiologique et les procédures « thérapeutiques». Pour cOlllprendre la connexion étroite entre politique, savoirs et pratiques «thérapeutiques» tern, il est nécessaire de s'intéresser à l'agenCelllent et au fonctionnelllent des stnlctures sociopolitiques de ce groupe ethnique. Je propose donc dans une prelllière partie de procéder à l'étude de l'organisation politique, des phénomènes politiques au sein de la parenté et enfin celle du systè11le « étatique». L'approche historique dévoile les dynallliques qui présidaient à l'organisation de la société te11lavant l'occupation du territoire par les colonisateurs allelllands et français. En l'occurrence, elle révéle les

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contradictions et conflits sociopolitiques qui y étaient en œuvre. Elle dénlystifie par voie de conséquence la conception selon laquelle l'unani11lité «traditionnelle », la stabilité et l'har11l0nie tutélaire auraient été les caractéristiques fondamentales de la société tern précoloniale. L'étude historique du politique en pays teIll recèle un autre avantage: elle per11let de Illettre en évidence la place et le rôle des institutions politiques pré-coloniales et coloniales dans la compréhension des phénonlènes politiques actuels. A travers l'analyse de la parenté et du systèIlle « étatique », j'essaie de dé11l0ntrer que, contrairenlent à ce qui est C011l11luné11lent ad11lis, structures de parenté et Etat ne sont pas antino11liques. A y regarder de plus près, on constate qu'en pays te11l, l'organisation lignagère repose sur des divisiol1s, en somme des rapports d'inégalité et de subordination et que l'ordre de la parenté génère des relations politiques qui ont pour fondelllent le principe de descendance. Enfin, au cours de cette étude, je tente de prouver que l'organisation « étatique», subséque11lment l' ex-parti unique qui s'est fixé COIll11leobjectif la lutte contre le désordre physiologique, socioécono11lique et qui se pose C011l11le pro11l0teur de l'unité et de la le solidarité nationale~ est en réalité basée sur des différenciations et des antagonis11les politiques qui participent de sa reproduction. La seconde partie est l'occasion d' exanliner le système « thérapeutique». Le problè11le est de savoir s'il y a une nlpture entre le politique d'une part, les 11l0des d'imputation étiologique et pratiques rituelles te11l d'autre part, ou si au contraire les deux systèmes procèdent des nlêllles logiques. Systè11le politique et systè111e « thérapeutique» te11l sont en effet présentés souvent C011l11le pposés o l'un à l'autre. Le politique aurait le rôle décisif dans le changelllent de la société telll. Ce serait l' élélllent 11l0teur de la transfonllation des stnlctures socio-écono11liques et de création d'ho11l11lesnouveaux. Plus exacte11lent, le politique viserait à prolllouvoir un 11l0nde pro11léthéen des sociétés occidel1tales fondé sur la civilisatiol1 de l'homo technicus. Dans ce monde, le Te11l, prodlÜt de la nature, entrerait dans une lutte perlllanente avec cette nature, la connaîtrait peu à peu, la dOlllinerait et produirait à son tour des biens. Le systèl1le politique susciterait ainsi une société oÙ les Te11lse concevraient C011l11lectifs dans la nature et a sur la nature ou plus précisé11lent C011l11le es réalités à la fois natureld les et historiques. A cette politique dite de «11lodernisation », s'opposeraient les représentations étiologiques et les rituelles «thérapeutiques» tern qui

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seraient fondés sur des logiques différentes, voire antagonistes. Perçu cOlnlne une «force retardatrice », le système «thérapeutique» tern serait tourné vers le passé. Il s'appuierait en effet sur une philosophie de l' étenlel retour dans une société oÙ une certaine vertu mythiqlle des choses aninlées et inanill1ées réglerait l'avenir sans l'intervention des individus. Les pratiques rituelles ellgendreraient ainsi un conservatisll1e d'équilibre qui ill1poserait aux Tern, sous la tutelle des entités « protectrices» et des êtres « funestes», de rigoureuses servitudes. En S0111111e, système «thérapeutique» ce occulterait et affaiblirait les facteurs de changell1ent : il ne serait pas 111odernisateur. Cette conception me paraît inadéquate et fautive. Au-delà des spécificités, il existe en effet COll1me nous le verrons, des caractéristiques essentielles et COlnll1unes aux deux systèll1es.

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PREMIERE PARTIE LE SYSTEME POLITIQUE

CHAPITRE I HISTORIQUE DU SYSTEME POLITIQUE

Pour restituer le 111ouven1ent et n10ntrer le rôle moteur que jouent les contradictions et le désordre dans la stnlcturation sociale des Tern, il faut l11ener une étude historique du politique. La con1préhension de la nature et du fonctionnel11ent du politique à une époque donnée implique en effet une connaissance des changen1ents qui s'y sont produits. De n10n point de vue, l'ensemble des relations sociopolitiques présentes au sein de cette société ne permet d'appréhender les cOl1ditions politiques actuelles des Ten1 que dans une certaine lin1ite. L'histoire de cette population suggère que la vie politique était traversée par des contradictions et des conflits sociaux. Cette stnlcture sociopolitique apparaît donc COl11mele produit d'une dynamique inten1e et externe résultat d'un n10uven1ent historique.

1. La création de nouvelles « fédérations » de villages

unités

politiques:

les

La création de la pren1ière « fédération» de villages se situerait entre la fin du XVllerne siècle et le début du XVlllerne siècle. Contrairement au village, les IÙllites d'une « fédération» de villages (tEdir E) dépassaient celles de la parenté in1n1édiate et de la contiguïté spatialel. Cette forn1e d'organisation politique sans «Etat» était gérée par un dirigeant (wuro) qui disposait d'une autorité stable et partageait le pouvoir politique avec un conseil constitué des aînés des lignages et des responsables des associations regroupant les individus de même groupe d'âge. La pren1ière « fédération» de villages reçut le nom de Tchaoudjo. Elle fut créée par les n1en1bres du clan Mola dans la haute vallée du fleuve Mono. Le fils aîné de wuro Kura2, dénol11111é goro DaIn fut en A
l Un village était constitué d'un seul « groupe» de parenté. 2 Le dirigeant Kura est considéré par les Mola comme leur ancêtre. 23

effet le fondateur du prenlier village (Kpangalanl) de cette unité politique. D'autres descendants de wuro Kura créèrent après six autres villages3. L' ensenlble des sept villages fornlèrent les centres politiques de la « fédération» de Tchaoudjo. Quelques décennies plus tard, Agara et Daw, frères cadets de wuro Agoro Dam, créèrent les « fédérations» de Kegbafilo et de Dawdè. Les autres membres du patrilignage, Adjéi et Akono Kozi consolidèrent leur emprise sur la plaine en bâtissant le village fortifié d'Adj éidè qui se trouvait dans le nord-est de la région et celui de Fazao situé au sud-ouest. Ces deux villages constituèrent à leur tour des «fédérations». Les conflits arnlés et l'insécurité qui régnait à cette époque eurent des répercussions sur l'architectonique de ces unités politiques. Hornlis T chaoudj 0, les autres « fédérations» de villages se présentaient conl111edes agglomératio11s de villages rassenlblés au 111ilieu de terrain de culture en exploitation ou en jachère et à proxÜnité d'un cours d'eau. La position défensive a donc été privilégiée lors de la fondation de ces unités politiques. Certes, Tchaoudjo ne présentait pas le nlê111easpect (la totalité de la population y était répartie en gros villages séparés de plusieurs kilo111ètres). Ces villages jalonnaient la piste des esclaves jusqu'à la limite 111éridionale du territoire de l'unité politique. Néan1110ins, cette «fédération» de villages était défendue par un de ses principaux centres politiques: Brini4. Ce lieu n'était pas la seule entité politique fortifiée, d'autres villages l'étaient égalenlent. Ce fut le cas de Djabatavvuré, Ayengré et Avvu. Cette position géographique offrait en outre des avantages écononliques et Inilitaires à la « fédération» de Tchaoudjo. La fondation de villages le long de la piste des esclaves5 au Sud pernlettait aux autorités politiques de participer activenlent au trafic du «bois d'ébène» et de se procurer les fusils et la poudre indispensables pour la défense et la conquête de territoires. Sur le plan politique, le 1110dede répartition des pouvoirs suscita un processus de concentration et des hiérarchies politiques strictes. Les 111elnbres du clan Mola assu111aient seuls les fonctions de dirigeant des unités politiques nouvellenlent créées. La «fraction clanique» dite
3 Kparatao, Komah, Tchavadè, Kadalnbara, Brini et Yelivo. 4 Ce nom aurait pour origine le terme haoussa bimi qui signifie village fortifié (Barbier, 1983 : 25). 5 Le village de Djabatawuré situé à l' e~1:rémité méridionale de la « fédération» était construit sur la rive gauche d'une rivière qui servait à laver les esclaves avant de les vendre aux trafiquants du sud.

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« autochtone» (kali) descendants des Lanla et les «anciens immigrés» (Daro, Nintchè) étaient chargés de la désignation de ces dirigeants. Ainsi, le dirigeant de la « fédération» de Tchaoudjo et celui de l'unité politique de Fazao étaient désignés par les membres du clan Daro. Le dirigeant de la « fédération» d'Adjeidè était nOlnmé par les Nintchè. Les Kali désignaient les dirigeants politiques de Kegbafilo, Davvdè et d'Aguludè. Ces unités politiques Mala n'avaiellt pas le Inêlne statut politique. Elles étaient hiérarchisées et ordonnées en fonction de la date de leur création et de la positioll lignagère de leur fondateur. Au prell1ier rang, il y avait l'unité politique de Tchaoudjo, ensuite vint celle d'Adjeidè, puis Fazao, Davvdè et Kegbafilo, enfin en denlière position l'unité politique d' Aguludè qui serait créée vers la fin de la prell1ière 1110itié du XVIIIeme siècle (Barbier, 1983 : 22-23). Durant la seconde 1110itié du XVIIIeme siècle, les membres des clans Yao et Luvva fondèrent trois «fédérations» de villages6. Quant aux clans Nintchè, Sando et Tyéda, ils créèrent trois «fédérations» de

villages 7. Les inl111igrésd'origine ashanti du Ghana actuel fondèrent
l'unité politique de Dj erekpana et les Ünlnigrés d'origine kabyè celle de Sudu. Le mode de désignation des dirigeants de ces nouvelles unités politiques reposait sur la ll1êll1e règle successorale que celle de Tchaoudjo, Kegbafilo et Davvdè. Les dirigeants des «fédérations» étaient en effet choisis par les aînés des «fractions claniques» dites « autochtones» pamli les homll1es influents des «fractions claniques » «inl111igrées » fondatrices de ces unités politiques. Toutefois, cette règle n'était pas appliquée dans l'unité politique de Kenlini où les Nintchè d'origine Tchall1 avaient le nlonopole du pouvoir politique: ils étaient les seuls à assumer les fonctions de dirigeant politique (wuro) et désignaient eux-nlênles les détenteurs. L'ensemble des unités politiques tenl, c'est-à-dire les quatorze « fédérations» de villages étaient en outre rangées selon un ordre de préséance fondé sur la position lignagère de leur fondateur. Etaient placées en première position les six entités politiques Mala que les Tenl appellent les «grands frères », puis les «petits frères» qui étaient au nonlbre de huit. Panni ceux-ci, les T enl ll1ettaient à égalité de rang les unités politiques d'Aledjo-Kura, de Kell1ini, de Bulohu, de Kolina-Bo et de KUlnondè. Dans une position inférieure, on trouvait la «fédération» d' Aledj 06 Ces « fédérations» de villages étaient Kurnondè, Aleqjo-Kura et Aledjo-Kadara. 7 Kemini, Kolina-Bo et Bulohu.
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Kadara, cadet de KUI11ondè. Les unités politiques de Djerekpana et de Sudu étaient sur un pied d'égalité. Elles occupaient la dernière position au sein du systè111epolitique te111.

2. La fondation d'un « Etat» «traditionnel»

tern

A la fin du XVIIIeme siècle, le système politique tem était caractérisé par la présence de quatorze «fédérations» de villages qui entretenaient entre elles une relative autonon1ie. Mais au début du XIxeme siècle, on assista à un processus de regroupe111ent de ces unités politiques. Les conflits anl1és entre certaines unités politiques tel11 et les populations voisines (Ashanti, Djerl11a, Tcllokossi et Bariba) et le trafic des esclaves ont créé un clÜ11atd'insécurité et favorisé l'émergence d'un pouvoir politique fort qui a réussi à fusionner les quatorze entités politiques. L'avènel11ent d'une puissance ll1ilitaire et politique à Tchaoudjo aurait en effet accéléré les I11ouvel11ents migratoires des populations résidentes dans les 111assifs 1110ntagneux vers les plaines. L'apparition de ce pouvoir ll1ilitaire suscita égalel11ent le ralliement des «fédérations» de villages autonoll1es derrière le dirigeant de Tchaoudjo qui avait la réputation d'être un redoutable stratège militaire et d'assurer la protection des habitants de son unité politique. L' « Etat» te111s'était donc créé à partir des ancienIies unités politiques qu'il n'a pu abolir et sur lesquelles s'étaient établies ses propres stnlctures. Cependant, ce systèl11e « étatique» parvenait I11alà imposer la supréll1atie de la « fédération» de Tchaoudjo sur les autres unités politiques et avait un caractère diffus. Le lien de consanguinité n'était plus la seule variable déterminante du systèllle politique. La place et le rôle conférés à celui -ci s'affaiblissaient. Le lien «territorial» prenait de plus en plus d'importance au sein de la nouvelle organisation sociale. Le «souverain» des Tel11 disposait d'une anl1ée perll1anente redoutée dans la région. Cette affilée cOlllprenait Ull corps de mousquetaires, d'archers et une cavalerie. Afin de réduire la dépendance à l'égard des foun1isseurs européens, les autorités politiques tem ont développé la constnlction de forges et la forll1ation des forgerons locaux capables de reproduire les I110usquets i111portés. Cette politique a pern1is aux dirigeants de disposer d'une anl1ée pern1anente très puissante C0111poséede plusieurs centaines de cavaliers, d'archers et d'une cinquantaine de 1110usquetaires bien an11és au I11ileu du XIxeme siècle

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(Barbier, 1983). Outre cette an11ée perl11anel1te, le wuro de Tchaoudjo pouvait, en cas d'agression étrangère, décider une mobilisation générale dans le «royaunle» . Les nl0dalités de cette mobilisation, l'équipenlent et l' entraÎnenlent des honlnles dans les «fédérations» de villages étaient soumis à une réglel11entation stricte. Le « souverain» des Telll était le seul à l1lê111e d'organiser ces l11obilisations. Les dirigeants des autres unités politiques ne possédaient pas de force anllée perlllanente8 et ne pouvaient prendre l'initiative d'une nl0bilisation de leurs habitants qu'en concertation avec le wuro de Tchaoudjo qui était aussi le chef de 1'« Etat» tel11. Mobiliser ses réserves sans l'aval de ce denlier constituait un acte de haute trahison9. Il était égalelllent interdit à ces dirigeants politiques d'acquérir des anlles à feu et de la poudre à canon. La présence et l'entretien de cette anllée perl11anente Ï111pliquaient non seulel1lent la production de Sllrplus et leur extorsion par la catégorie sociale dirigeante, l1lais égalel11ent la création d'une adl1linistration centrale et d'un «droit national ». Les surplus étaient produits par trois secteurs: l'agriculture, l'artisanat et les échanges c0l1l111erciaux.

Les principales

activités économiques

Les Telll avaient élaboré un type d'agriculture productive qui assurait aux responsables politiques une acculllulation de biens. Cette accul1lulation était obtenue grâce d'une part, à un systèllle d' el1traide qui reposait essentielle111ent sur le travail en groupe effectué sur les chal1lps des unités de production domestiques et sur les « communaux» des «fédérations» de villages et d'autre part, à l'exploitation d'une 111ain-d'œuvre servile (Barbier, 1983 : 52). Les détenteurs de l'autorité politique étaient les premiers à tirer profit de l'existence de cette lllain-d' œuvre. Leurs dOl11aines étaient mis en valeur par des esclaves. Ces derniers étaient soit des captifs des opérations l1lilitaires lllenées contre les populations voisines du Nord et de l'Est, des h0l1l111esvendus par les trafiquants Djerl11a et les commer8 Ils ne disposaient que de quelques hon1llles annés qui leur servaient de « gardes du corps ». 9 La décision du dirigeant de kegbafilo de créer une petite année pennanente fut considérée COl11llle acte de rébellion et interprétée COl11lllene renlise en cause de un u l'autorité du chef de 1'« Etat» ten1. 27

çants de Kegbafilo ou des personnes reconnues coupables de crimes ou délits graves (assassinat). Les activités artisanales (tissage, cordonnerie, teinturerie et forge) ont également perlnis de dégager des excédents. Les surplus produits par ces artisans étaient vendus sur les n1archés des villages et des «fédérations» de villages. Les membres des patrilignages Haoussa, Touré, Traoré et Fofana s'étaient même spécialisés dans le comlnerce de traite avec les populations voisines du Sud du Togo qui habitaient la région de Kpessi. Deux types de transactions c0111111ercialesétaient effectués par ces cOln111erçants tern: le pre111ier consistait à vendre les esclaves aux trafiquants européens à Kpessi, le second visait à les échanger contre des fusils, de la poudre à canon ou du sel. L'essor de l'économie 1110nétaire renforça le contrôle de la circulatiol1 des biens par les hon11nes préélninents. Les autorités politiques, en particulier celles qui dirigeaient les villages et les « fédérations », occupaient une place prépondérante au sein de la sphère de la circulation des richesses. Elles percevaient des frais de justice, prélevaient des taxes sur les produits exposés sur les 111archés, des taxes de transit sur les caravanes traversant 1'« Etat », des an1endes et confisquaient les biens des condan1nés. Ils recevaient égalen1ent de non1breux dons lors des audiences. Ces dons prenaient généralen1ent deux for111es.Ils pouvaient être en nature. Dans ce cas, il s'agissait de produits ali111entaires. Des cauris, utilisés par les Tern C01111nenU111éraires étaient fréquelnlnent offerts à ces responsables politiques. Quant au wuro eso, chef de 1'« Etat», un tribut annuel en nature (111ain-d~œuvre pour la culture de ses chan1ps, constnlction et entretiel1 de sa concession et des fortifications) et en espèces sous forn1es de cauris et de thalers lui étaient versés (Barbier, 1983). Le « souverain» exerçait aussi un contrôle sur la circulation des felnmes et accu111ulait des droits n1atrÎlnoniaux. Il recevait en effet comn1e « don» des jeunes filles qu'il pouvait par la suite donner en mariage à certains h0111111es réén1inents en payant la cOlnpensation Inatrimop l1iale ou en la faisant payer par ces bénéficiaires. Grâce à cette pratique, le chef de l'« Etat» s'assurait l' attachen1ent de ces homn1es et leur patrilignage.

Les hiérarchies politiques Ce systèlne politique s'appuyait par conséquent sur une série d'inégalités sociales. La société te111était con1posée de trois catégories

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sociales. La pren1ière était constituée d'individus que je qllalifierai de privilégiés. Ces derniers contrôlaient les pouvoirs politiques et éconon1iques. Ce groupe social était subdivisé en deux parties, car il était forn1é des hon1n1es préén1inents des «fractions claniques» des «ancêtres fondateurs» (Mola, Sando, Nintchè, LUvva, Yao, Wado Ton1bwi et Tyéda) et des aînés des «fractions claniques» dites « autochtones» ou «pren1ières arrivées» dans la région (Daro, Koli, Kozi, Kpenyé, Bogon1, Akin1a, Unu11a, Adolé, Baro, Devvaré et Banya). Les pren1iers étaient les seuls à pouvoir être nonllllés au poste de wuro ; les seconds assun1aient les fonctions d'électeur. Au niveau des « fédérations» de villages, les statuts des individus n1en1bres de ce groupe social n'étaient pas figés. En passant d'une «fédération» de villages à l'autre, les n1en1bres d'une «fraction clanique» pouvaient perdre leurs privilèges. Une « fraction clanique» én1ineIlln1ent souveraine dans une unité politique ne l'était pas obligatoiren1ent dans une autre entité politique oÙ elle n'était pas considérée comIlle « autochtone» ou « arrivée de première heure» et n'avait aucun privilège sociopolitique. Ainsi, les Mola, Daro et les Nintchè constituaient les groupes sociaux privilégiés dans les «fédérations» de Tchaoudjo, Kegbafilo, Kén1ini, Dawdè et d'Adjéidè, mais ils n'avaient qu'un statut politique de faible visibilité dans les « fédérations» de villages d'Aledjo-Kadara, d'Alédjo-Kura et de Kun10ndè. La seconde catégorie sociale était forn1ée d'individus que j'appellerai «libres» et «ordinaires». Malgré la place in1portante qu'occupaient les n1eIllbres de cette catégorie dans les transactions con1n1erciales, ils furent écartés des procédures de désignation des dirigeants politiques. Ils n'étaient ni électeurs ni éligibles. Les men1bres des « fractions claniques» Traoré, Touré, Fofana, Cisé, Somaté, Mendé, Jidé, Bayor et Kun1até (les « étrangers ») et les dellx con1n1Unautés professionnelles (Peuls et Kparé) forn1aient cette catégorie sociale. Les « étrangers» et les Peuls subissaient non seulen1ent une exclusion sociale10 et politique, n1ais égalen1ent une discrin1ination au niveau de l'habitat. Les «étrangers» étaient regroupés en zones de résidence situées en dehors des villages. Leur installation sur les « con1n1unaux » des «fédérations» de villages était autorisée à titre précaire et révocable par les responsables de ces unités politiques qui
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Conclure une alliance matrinl0niale par les TelTI comme une mésalliance.

avec Wl représentant

de ce groupe était perçu

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