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ORGANISATION D'ÉQUIPE ET PLACEMENTS D'ENFANTS

De
302 pages
Dans la perspective toujours souhaitée d’un retour des enfants placés dans leur famille, l’accompagnement s’effectue, centré sur la responsabilité et la mobilisation parfois difficiles des parents. L’auteur relate ici l’expérience d’un centre médico-social à la recherche de cohérence avec les partenaires engagés. Elle décrit la mise en place d’une organisation d’équipe pluridisciplinaire insistant sur la mobilisation des parents.
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ORGANISATION D'EQUIPE ET PLACEMENTS D'ENFANTS

La mobilisation des réseaux professionnels

et familiaux

Collection Thérapies familiales aujourd'hui dirigée par Jean François Le Goff
psychiatre, médecin chef des hôpitaux, thérapeute familial, membre de l'American Family Therapy Academy et de l'International Family Therapy Association.

Les thérapies familiales sont apparues aux USA au cours des années cinquante puis ont été introduites en Europe à partir de 1970. A la différence de la psychanalyse, créée à partir de l'œuvre de Freud, les thérapies familiales n'ont pas eu de père fondateur et ont évolué vers de multiples courants parfois contradictoires. Aujourd'hui, elles suscitent un intérêt de plus en plus important. Dans les années à venir, elles peuvent devenir un courant thérapeutique majeur pour répondre aux défis d'une période de fragmentation des liens sociaux et intergénérationnels. La collection « Les Thérapies familiales aujourd'hui» est ouverte aux différentes thérapies familiales - Systémique, analytique, contextuelle, cognitive, narrative... - afin de refléter la diversité et la créativité des pratiques et favoriser les échanges et le dialogue. Elle publie des études cliniques ou théoriques originales en langue française, des ouvrages collectifs et des actes de colloques. Une série, «Un thérapeute, un entretien », propose des monographies consacrées aux pionniers de la thérapie familiale ou à des thérapeutes majeurs.

Déjà parus

Jean François LE GOFF:,L'enfant, parent de ses parents, 1999. Vincent LAUPIES, Les quatre dimensions de l'inceste, 2000.

Josiane M.RÉGI

ORGANISATION ET PLACEMENTS

D'EQUIPE D'ENFANTS

La mobilisation des réseaux professionnels

et familiaux

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2860-X

A Alain, Frédéric, Jean-Luc Toute mon qffection A Quentin, Valentin Un sourire de grand-mère

J.MR

REMERCIEMENTS

S'il est indéniable qu'en vingt-cinq ans, je me sois nourrie intellectuellement de toute la littérature et des recherches des praticiens et théoriciens de l'approche systémique appliquée à tous les domaines, .je dois mes choix méthodologiques à AnnaMaria Nicolo, Mony Elkaïm, Virginia Satir, en particulier. Ailleurs dans un autre champ, Lise et Véronique se reconnaîtront comme celles qui m'ont continuellement accompagnée, soutenue, surtout dans les moments d~fficiles. A elles deux, toute ma gratitude pour avoir stimulé ma r~flexion et mes choix. Ces trois dernières années, deux équipes m'ont admise et aidée que je remercie pour leur patience et leur persévérance, particulièrement Dolorès et Annette, et les trois responsables toy:jours attentives. J'y associe auparavant, tous ces amis et collègues qui ont croisé ma route, ces « stagiaires» grâce auxquels ma pensée s'est progressivement clar~fiée, que je ne saurais énumérer tant ils sont nombreux. Josiane M REGI

AVERTISSEMENT PRÉALABLE

L'assimilation des concepts, commentaires, propos, développés par de nombreux auteurs, depuis si longtemps entendus et parcourus, est telle, que certains d'entre eux pourront retrouver leurs idées exposées dans cet ouvrage, que nous reconnaissons fort bien leur appartenir. Nous renvoyons dans la plupart des cas à la bibliographie, priant ceux d'entre eux qui croiraient avoir été oubliés, de nous en excuser. Nous avons, par ailleurs, désiré regrouper ici des recherches et expériences diverses, utiles pour le travailleur social, qu'il n'aurait pas .forcément cherché dans des lectures empruntées à des domaines aussi différents que la psychologie, la psychothérapie, la psychanalyse, la sociologie, les théories de l'organisation et de l'entreprise, de la communication, la psychosociologie, l 'histoire, la psychiatrie pénitentiaire, l'ethnopsychiatrie, les pratiques sociales et collectives. Ef1;fin, nous avons cherché à rendre anonyme toute présentation de situation et d'histoire .familiale, qfin que toute ressemblance avec des .faits ou des personnes réelles soit indépendante de notre volonté.

INTRODUCTION: DE LA RÉPARATION

Dans notre monde occidental, on ne répare plus, on jette. Ainsi, en devenant libérale, la société de consommation a sécrété des idéologies sur lesquelles nous naviguons, pendant qu'elles s'immiscent dans nos croyances et modèlent nos valeurs, influençant nos pratiques. Dans l'organisation du travail social comme ailleurs, la réduction de l'ouverture sur d'autres approches découlant de certitudes, l'habitude, la lutte contre l'implication pour ne pas souffrir, entraînant une certaine distance vis-à-vis de la douleur de l'autre, sont souvent présents et entrent en contradiction avec les discours théoriques auxquels les professionnels sont sensés se référer pour assister autrui dans son évolution. Par ailleurs, si l'enfant est valorisé pour lui-même, on ne peut «qu'être frappé du contraste entre l'affirmation récurrente de la priorité à l'enfance et l'oubli de ce principe dans les décisions, aux conséquences pratiques, concrètes (pour elle) »1. Ce contraste est encore plus obsédant lors des placements d'enfants, nous le verrons dans les situations présentées tout au long de cet ouvrage. Car au fil du temps et des générations, les mythes familiaux, les discours, les paroles s'opposent à ce que nous ressentons et vivons, et nos actes ne correspondent plus vraiment à ce en quoi nous disons croire. Ainsi, l'explicite, face à l'implicite, crée, chez la plupart des enfants placés, des situations
1 Cresson, Heinen, informations sociales. 1999

paradoxales, paralysantes ou sources de violences, soumis à des messages qu'ils ne peuvent démêler, parce qu'ils sont encore trop dépendants de ceux qui les leur adressent. Par la suite, devenus adultes, leurs difficultés grandissent, et le travailleur social n'étant lui-même plus à l'abri de ces incohérences, se retrouve au cœur même des confusions qu'elles engendrent: «nous devons individualiser, autonomiser» en oubliant que l'individuation et l'autonomie s'acquièrent par le sujet lui-même et non en contraignant « l'objet» par des stratégies « fatales ». Contre ce malaise qui sourd de toutes parts, les professionnels de l'Aide se prémunissent, en multipliant les défenses, au nom de grands principes, brandis comme des étendards, continuant à utiliser des méthodes et techniques de travail souvent inadaptées aux contextes et à la complexité des dynamiques rencontrées. Pourtant, immergés dans l'action immédiate et nous référant sans cesse à l'écoute, à la demande, à l'autonomie, à la réalité, à la responsabilité, à la liberté, à l'éthique, nous nous interrogeons tout de même sur la façon dont nous appliquons ces concepts. Car « l'acceptation inconditionnelle », l'attitude compréhensive, sont-elles toujours adaptées au contexte et peuvent-elles coexister avec l'aspect normatif de notre intervention? Quelle conséquence ce double message a-t-il sur un individu ambivalent, soumis depuis toujours à des contraintes incompatibles qui le rendent dépendant? La demande qui nous est faite est-elle recevable, devons-nous nous en contenter? Notre mission s'arrête-t-elle à des prestations de services correspondant à des besoins identifiés ou sommes-nous face à des prétextes dissimulant autre chose que nous laissons filer faute d'organisation, de cadre ou de compétence adaptés? L'autonomie recherchée est-elle un but vers lequel nous sommes sensés accompagner ces personnes dépendantes, ou sous prétexte idéologique refusons-nous d'accepter qu'elles le soient? L'adulte ou l'enfant qui souffrent, ont-ils droit à notre compassion, ou ignorons-nous notre devoir «d'ingérence », parce qu'ils « doivent nous faire leur demande» ? Dans quelle confusion nous trouvons-nous, entre projection et 12

rationalisation défensives, pour éviter què notre implication ne nous plonge dans notre propre douleur refusée? Ainsi la plupart des équipes sociales et éducatives s'obstinentelles à ne travailler qu'en relation duelle, reconstituant dans un cadre inapproprié la relation transférentielle régressive dont elles ne sauront que faire par la suite. Ce face à face dramatique dans lequel elles s'engagent, au mépris de la réalité du vis-à-vis qui n'est justement pas assez autonome pour le supporter, jusqu'où vont-elles l'assumer, sans moyens pour en identifier les effets sur elles-mêmes et sur lui? Ces questions, face à des parents ne pouvant endosser leurs responsabilités, combien de fois nous les sommes-nous posées, vérifiant que le placement offert ou imposé de leurs enfants ne permettait que rarement l'amélioration dé leur condition, encore moins de leurs relations? Or la réforme de l'autorité parentale renforce encore les paradoxes de la situation de garde, puisque juge des enfants, juge aux affaires familiales et juge d'instance pénale ne sont pas au même niveau logique, créant parfois, par leurs décisions contradictoires, un fort décalage entre elles, plongeant un peu plus les parents, les enfants et les travailleurs sociaux dans l'incohérence. L'absence de continuité entre la prévention, à accentuer en innovant, et la protection, à améliorer en la structurant différemment, nous incite à réfléchir sur notre organisation afin d'éviter les disqualifications réciproques et d'instaurer une cohérence entre les champs judiciaire, éducatif, social et psychologique. Cette recherche, autour du placement familial et de la garde, repose sur l'hypothèse qu'une amélioration de l'organisation des équipes pluridisciplinaires transversales existantes, associée à une méthode d'intervention adaptée à la complexité des problématiques, devrait permettre d'obtenir une meilleure qualité de l'accompagnement des enfants placés et de la pratique, si ce n'est de l'exercice ou de l'expérience de la parentalité des adultes concernés. Cette transformation est par 13

ailleurs opérante lorsque nous sommes particulièrement attentifs à expliciter toute disconfirmation de rôle et disqualification dans l' éco-contexte. Cette double proposition répond à deux critiques majeures soulignées par l'inspection générale des affaires sociales sur les placements d'enfants en l'année 2000 : . Le manque d'écoute et de soutien accordés aux parents Le manque de coordination entre les différents intervenants Elle satisfait aux suggestions formulées en réponse: Créer une nouvelle mesure d'assistance éducative de soutien aux familles, développée ici sous le vocable « guidance parentale et familiale». Conforter une fonction nouvelle qui en émerge et que l'on retrouve avec insistance dans de nombreusès offres d'emploi de ce secteur: . « manager de la coordination », fonction indispensable et incontournable, centre de notre propos. Améliorer les prises en charge en les personnalisant et diversifiant, ce qui suppose une grande souplesse dans les façons d'intervenir et d'agir: nous essaierons ici de démontrer que l'approche systémique et contextuelle correspond à une vision et à une méthode adaptées au secteur social. Mieux évaluer pour mieux connaître, en instaurant des instances d'évaluation permanente comme nous le proposons.

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C'est donc bien avec un désir de trouver des réponses appropriées, que nous nous sommes engagés dans une tentative de travail en équipe pluridisciplinaire, organisée différemment. Nous avons essayé d'introduire la cohérence manquante entre discours et acte, entre collègues et partenaires, travaillant dans un premier temps à faire repérer, admettre, respecter les structures familiales naturelles implicites contribuant aux dysfonctionnements observés. Cela ne fut pas aisé car nous étions alors dans l'obligation de gérer la situation paradoxale qui en découlait. Comment faire coexister empathie et contrôle social, propension naturelle à vouloir faire « évoluer» les autres 14

dans le « bon sens» et respect d'autres façons de subsister? Il est en effet extrêmement difficile de travailler avec ces personnes auxquelles le juge a justement « retiré leurs enfants », « à cause» d'un signalement que l'assistant social a effectué. Etre à la fois celui qui surveille, contrôle et devient «justicier» et celui qui prétend comprendre et aider, devient vite incompatible pour certains. Proposer une action éducative préventive auprès de familles à risques, est souvent possible afin d'éviter certains accueils, mais lorsque ceux-ci deviennent inévitables, soutenir plus étroitement encore les enfants accueillis et leurs parents, devient indispensable pour permettre au plus vite le retour au foyer dans de bonnes conditions d'accompagnement. Car le temps de la garde et du placement est un temps de réparation dont il importe de maîtriser le nombre et la durée, en lui assurant la meilleure qualité. Or, si la réparation normative consiste dans la reconstruction aléatoire, hypothétique et souvent projective d'une famille de substitution idéale, on peut se poser la question de l'impossibilité pour l'enfant, retiré d'une place, éloigné du reste de sa famille, de se « rééquilibrer» à une autre place, comme s'il possédait cette autonomie, comme s'il était capable de se reconstituer seul dans un milieu différent, comme si l'on ignorait l'importance des « loyautés invisibles2 », celle de l'apprentissage qui fut le sien, et le bien-fondé des moyens de survie de sa famille sur plusieurs générations. C'est pourquoi, nous avons toujours eu ce souci de maintenir le maximum de relations possibles avec les parents mis à distance, lorsque cela est autorisé par la loi, essayant d'offrir un cadre sécurisant et des lieux de parole, mobilisant les ressources, multipliant les contacts fraternels quand les germains ont été séparés. Cependant, lorsque pour des raisons évidentes, il y a peu de chances qu'un retour, même à moyen terme, puisse être envisagé auprès de parents non mobilisables ou absents, il nous est apparu indispensable de garder présente à la mémoire
2 Boszonnenyi-Nagy I. et Spark G. (1973). Invisible Loyalties. Harper & Row. 15

l'importance des structurations familiales qui l'ont construit, de respecter la place et les relations fraternelles, afin d'éviter d'interférer là aussi dans l'ordre naturel des choses. Nous le constaterons dans les histoires de Nathalie, Serge, Sophie, Aurélie et les autres, rien n'évolue jamais ou si peu, tant que nous n'avons pas réussi à mobiliser leurs parents dans un travail de réflexion sur l'expérience de leur parentalité, les engageant à nouveau dans des responsabilités qu'ils ne pouvaient plus prendre. Or, entreprendre cette démarche de qualité centrée sur le « client », acteur, génère des ruptures d'habitude peu faciles, demande de la détermination et de la souplesse pour intégrer de nouveaux outils plus adaptés. Qui peut aider les parents? Comment les accompagner dans ce cheminement? Comment les assister afin qu'ils se dégagent de la paralysie provoquée par ces « double-liens» dont ils ne savent se dépêtrer? Comment participer à ces réparations qui contribueraient au dégagement de leur dépendance à leurs propres parents mais à leur engagement auprès de leurs enfants en tant que parents euxmêmes? Contrairement à certains leitmotive, nous pensons devoir être là pour participer à cette réparation. Réparer signifie rebâtir, réédifier, rétablir, reconstituer. Cette réfection est bien de notre responsabilité. Non pas celle qui consiste à plaquer nos affects, à assumer des fonctions à la place de ceux dont ce serait le rôle, à nous substituer, mais celle qui consiste à « apprendre à l'autre à pêcher plutôt que de lui donner le poisson ». C'est donc aux équipes «médico-psychosociales» qu'il appartient de développer cadre et contexte qui permettront de modifier des apprentissages défectueux pour en susciter d'autres. S'il est vrai que nous ne pouvons ni ne devons « combler» ou « compenser» en tant qu'individus, c'est, sans aucun doute, la mission que la société nous donne, de contribuer à la réparation des dommages causés à ces enfants et à ses enfants. Nous sommes les facteurs de « réparation », réparation du dommage, quand la société se borne à demander la juste sanction qui punit. 16

Car, dans un placement familial ordonné, la «peine» est malheureusement conjointe, pour le fautif et pour la victime. Dans un placement familial demandé, il nous appartient de bien définir le contrat afin d'éviter que l'enfant ne soit et reste désigné comme « coupable» à séparer, éjecter, «jeter ». Si ce sont les parents qui sont sensés devoir réparer, nous souhaitons les aider à évoluer et à modifier leurs comportements conformément à l'exigence de la société, et nous sommes mandatés par elle pour « compenser» ce dont on prive les enfants pour un temps, nous, les professionnels engagés dans la Protection de l'enfance. C'est le propre de la Solidarité communautaire, jamais gratuite ou complètement désintéressée, d'exiger un sacrifice rituel, ici celui de la séparation comme sanction, en réciproque de la séparation comme soulagement, afin d'éviter les désignations de « boucs émissaires» et les « meurtres». Donc, au-delà de la «réclamation de réparation» de la société pour ses enfants, nous accompagnerions les parents à « faire réparation ». Car la réparation est aussi un mécanisme de défense utile pour lutter contre l'angoisse dépressive, issue de la culpabilité. Et nous devons y être attentifs, afin d'éviter de plonger avec eux dans la destructivité. En effet, chaque événement de l'existence, perte, décès, disparition, séparation, rupture, est une étape qui oblige à relier les affects douloureux à sa propre histoire, à sa propre finitude, faisant resurgir des émotions refoulées, rarement intégrées y compris chez les professionnels. Ce sont justement ces résurgences, que la plupart ne peuvent supporter, car leurs histoires sont trop lourdement chargées de deuils non effectués, trop précoces ou dramatiques. Face à cette nouvelle séparation imposée parce qu'ils ont failli en tant que parents, la culpabilité les plonge dans le refus et le déni, les empêchant, si nous ne sommes pas là pour les assister, d'entamer un travail de réparation pour leurs enfants. Ils risquent alors de détruire l'avenir de ces derniers en les « abandonnant» dans le présent, à cause du passé qu'ils ne 17

peuvent ni regarder, ni comprendre, condamnés alors à le répéter à travers eux. Le « travail» à effectuer est d'abord et avant tout, un travail de « séparation symbolique» que nous cherchons à accompagner sous peine de voir s'effondrer ceux que nous voulons aider, en les soutenant dans l'essentiel: la protection contre la culpabilité, l'ambivalence et la dépendance. Ce sont les sources des problématiques contre lesquelles nous luttons habituellement par la séparation physique, faute de réussir à transformer cette destructivité en créativité, dans notre accompagnement. C'est pourquoi, nous avons essayé de proposer un cadre qui tente de restaurer chacun dans un rôle acceptable, repoussant toute disqualification, explicitant toute confusion, élargissant nos pratiques en y intégrant de nouveaux modèles et des moyens inusités jusque-là en travail social. Définir le cadre psychosocial à déployer, est donc l'objet principal de cet ouvrage, décrire comment en instaurer la constance et la fiabilité afin que sa fonction d'invariant contenant et protecteur, offre aussi la possibilité d'une réflexion structurante commune. Comment le maintenir, le protéger, voire le rétablir car les circonstances et les résistances le soumettent à rude épreuve, allant parfois jusqu'à la rupture? Ainsi dans la situation de la petite Anastasia, d'abord désignée puis délaissée, enfin protégée mais alors complètement ignorée de ses parents. Je souhaite donc que ce propos contribue à l'amélioration de l'organisation du travail psychosocial. Fidèle à une logique conjonctive et « combinatoire» et à ce qui a toujours présidé à mes choix personnels et professionnels, le respect et la compréhension de la personne, prise dans l'enchevêtrement complexe des interactions qui constituent notre vie et dont nous sommes aussi les auteurs.

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PREMIERE PARTIE UNE EQUIPE PLURIDISCIPLINAIRE MOBILISEE POUR LA PROTECTION DE L'ENFANT

FACE

AUX

TROUBLES

PRÉCOCES

DE

L'ATTACHEMENT, LE PLACEMENT FAMILIAL

Les difficultés relationnelles entre parents et enfants sont fréquemment et indubitablement liées aux troubles précoces de l'attachement. Parmi la population rencontrée dans les centres médico-sociaux, beaucoup de parents ont eux-mêmes souffert dans leur petite enfance de conditions de vie et de relations extrêmement précaires. Leur histoire a laissé des traces dont la plupart n'ont même pas conscience. Tout juste pour certains ont-ils quelques reproches à faire à leur famille, de les avoir délaissés, battus ou négligés. En revanche, les revendications envers la société sont-elles beaucoup plus précises et exigeantes. Ces groupes familiaux ont développé une faculté de « survie» qui souvent nous échappe, basée sur un principe de fidélité à toute épreuve. Selon le mot de I. Boszormenyi-Nagy3, cette loyauté et le conflit qui en découle, sont les deux faces d'une même réalité. C'est pourquoi, lorsque, forts d'une décision de justice, nous croyons protéger un enfant en l'éloignant de ses parents défaillants, afin de lui éviter ces altérations à l'œuvre dans les processus qui l'attachent à eux, nous devons travailler à la restauration des liens de parentalité d'une part, de filiation d'autre part, mais surtout à la responsabilisation de chacun et à l'individuation de tous. En effet, l'enfant, perdu dans l'imaginaire parental, ne pourra accéder au statut de sujet que si 3 I.Boszormenyi-Nagy, J.L. Framo, Psychothérapiesfamiliales, PUF,
1980.

la séparation imposée permet la nécessaire «séparation symbolique ». Or, celle-ci ne peut s'opérer qu'avec la cicatrisation de la blessure narcissique des uns et des autres, liée aux fantômes des grands-parents à la place desquels les petits enfants sont souvent placés, par ceux-ci qui leur délèguent à leur tour la fonction de « mauvais objets» qu'ils ont, en leur temps, assumée. Se situer dans une filiation, c'est, bien sûr, accepter la différence des générations et là, il y a fort à faire avec des parents immatures. C'est aussi faire le deuil des illusions malgré l'accrochage mère - enfant, et réussir à dire «je », être soi tout en « appartenant» à une descendance, sans devenir propriété de l'adulte. Ancrages réel, imaginaire, symbolique à constituer dans le jeu avec les parents et grands-parents. Si, dans le champ médico-psychosocial qui est le nôtre, nous ne pouvons pas toujours effectuer avec les parents, ce travail de « deuil », nous pouvons au moins leur offrir le cadre propice à l'explicitation de ces solidarités familiales, éloignant la destructivité détournée sur leurs propres enfants et mobilisant des ressources encore inexploitées pour que ces derniers y parviennent.

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1. DES QUESTIONS

L'organisation aux problèmes

des secteurs « enfance» actuels de protection?

'est-elle adaptée

Bien que la question semble se poser avec insistance, nous ne pouvons nous permettre d'y répondre à la place de ceux qui le devraient. Cependant, en tout premier lieu d'un ouvrage qui aborde l'organisation des équipes autour des placements d'enfants, nous ne pouvions ignorer cette interrogation qui revient régulièrement sur toutes les lèvres des partenaires et interlocuteurs. Nous nous en faisons donc brièvement l'écho, essayant d'esquisser quelques lignes sur ce sujet brûlant, après avoir glané, çà et là, auprès de ceux qui ont bien voulu aborder ces questions avec nous, des embryons de réponses qui restent, pour la plupart, des souhaits inavoués. Lorsqu'on parcourt les documents élaborés par les politiques, d'une part et ceux, d'autre part, beaucoup moins fréquents, de quelques responsables pas forcément issus des travailleurs sociaux d'ailleurs, on peut effectuer un certain nombre de constatations et de comparaisons: Il existe un écart certain entre les discours et projets généraux officiels et l'organisation des moyens sur le terrain. Un souci du partenariat énoncé, avec dans la pratique des objectifs propres à chaque institution qui plongent les uns et les autres dans de grandes difficultés ne permettant pas l'application des principes admis.

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. La coordination,

la définition et le respect des prérogatives

.
24

de chacun telles qu'elles ont été prévues par la législation et les structurations institutionnelles, sont loin d'être évidents. S'en suivent une disqualification fréquente des rôles des autres ou des prédécesseurs et une compétition ou concurrence entre institutions, ayant cependant des objectifs et des compétences complémentaires. Le morcellement des prises en charge, découlant d'une multitude de services mal répartis, superposés et peu coordonnés, décourage les bonnes volontés, ne permet pas les résultats escomptés. La dispersion et l'éloignement géographique freinent l'intégration et la cohérence requises pour travailler avec des familles difficilement mobilisables. Les structures pyramidales et verticales sont trop lourdes et inadaptées, doublées d'une séparation des hiérarchies fonctionnelles et administratives, ne facilitant ni l'initiative, ni l'innovation, mais plutôt la dilution des responsabilités, les habitudes et la «cécité endémique». Il n'existe que peu de projets de services et d'évaluation sur le terrain, ni auprès des usagers, ni forcément d'objectifs d'équipes et de bilan d'activité de celles-ci. La centralisation conduit par ailleurs au manque de communication ascendante, à une information descendante stéréotypée mal diffusée et donc peu comprise, et à une absence quasi totale de communication transversale. Les secteurs de polyvalence sociale, travaillent en parallèle, l'aide sociale à l'enfance en free lance, et les fonctionnements sont méconnus, voire inconnus des autres partenaires quand ce n'est pas au sein de l'institution même. . L'individualisme et le corporatisme se développent donc plus que l'esprit d'équipe fonctionnelle pluridisciplinaire. Dans ce contexte, aborder la transversalité est pratiquement inconcevable. Les locaux sont souvent trop exigus eu égard au nombre de personnes y travaillant, aux statuts et aux services à rendre: entretiens individuels, familiaux, collectifs, rencontres

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parents/enfants, travaux de groupes plus ou moins grands, animés par médecins, psychologues, assistants sociaux, éducateurs, sur une superficie réduite et une architecture pas toujours adaptée. Les problèmes rencontrés, précarité économique, retour en force des « maladies sociales », illettrisme, alcoolisme, maladie mentale des parents et des enfants, une grande mobilité et parfois l'errance de certains, des communautés aux problèmes spécifiques, des adolescents en rupture ou en crise aiguë, demanderaient une organisation des moyens existants sous la forme d'intervention d'équipes transversales interinstitutionnelles légères, temporaires, aux compétences multiples, coordonnées et pilotées de façon ~ouple au cas par cas, c'est-à-dire des projets personnalisés, avec des équipes à l'existence limitée, par la durée de leur action. L'absence fréquente des pères, des mères débordées, des familles recomposées, l'inversion des rôles ou l'irresponsabilité de la plupart d'entre eux dépassés par les événements, leur histoire, leur condition de vie, leur difficulté d'intégration dans une société qui délaisse les plus démunis dans une marginalité de plus en plus excluante, nous amènent à prendre conscience de l'urgence à laquelle nous sommes confrontés. L'approche inter et transdisciplinaire devient donc une exigence, pour faire face à la complexité des problématiques rencontrées et le travail en partenariat ne peut plus rester lettre morte entre institutions dont la mission commune est de venir en aide. L'interdépendance des problèmes et des réponses, la multiplication des acteurs, des partenaires, institutionnels et associatifs, nous obligent déjà à penser autrement le traitement des situations, à adapter nos théories, nos analyses et nos méthodes d'intervention à la complexité de celles-ci. Il nous faut donc intégrer d'autres logiques, d'autres façons de nous organiser pour devenir efficaces et efficients. Le service public organisé autour des placements d'enfants, devra vraisemblablement trouver un second souffle, il en a les 25

moyens et les compétences: introduire un peu plus de souplesse, de cohérence dans ses fonctionnements, améliorer la communication interne, trouver une organisation plus adaptée à l'évolution des savoirs, intégrer de nouveaux savoir-faire reconnus ailleurs, apprendre à agir avec la réactivité nécessaire, modifier ses rapports avec justice, psychiatrie, police, éducation nationale ou spécialisée, pour déboucher avec la considération et la reconnaissance mutuelle, sur l'accomplissement de nos missions respectives et un réel soulagement de tous. Alors, quel projet pouvons-nous élaborer? Tout d'abord se recentrer sur les missions essentielles, prévention de la précarité, des maltraitances, des exclusions, protection des plus faibles, dans le respect de la légalité et des réglementations. Penser en terme d'interdépendance, cohérence, complémentarité, partenariat, contribution collective. Trouver le juste équilibre entre souplesse, rigueur, équité, sans oublier l'éthique.

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. Ensuite, utiliser toutes les compétences dans la
reconnaissance et la considération des personnes, des statuts et des rôles, innover, en intégrant d'autres méthodes plus adaptées à la complexité des situations que nous rencontrons. . S'organiser autrement, entre hétérarchies, (hiérarchies de niveaux différents), autonomie individuelle et respect des décisions d'équipes, savoir repérer les priorités. . Piloter, animer, connecter, coordonner, négocier, écouter, agir en cohésion et en cohérence, réguler, évaluer, trouver d'autres modes de « management» locaux. Rappelons que la «pluridisciplinarité» est une collaboration respectueuse des personnes, des rôles, de l'identité et de chacune des disciplines impliquées dans une tâche commune accomplie en juxtaposition. L'« interdisciplinarité» renforce l'aspect concertation et coordination tendant à l'amélioration de la qualité du service rendu. 26

La «transdisciplinarité» apparaît lorsque cette dernière se pratique à tous les niveaux d'implication dans une situation, avec démarche, réflexion, objectifs partagés, donc lorsqu'existe un projet commun. « L'interdépendance» suppose l'identité et l'altérité. Elle définit le face à face de personnes séparées, différentes et autonomes, conscientes d'elles-mêmes et d'autrui. Place du «manager» dans l'organisation des équipes mandatées pour ces missions de prévention et de protection. Les «responsables» de centres médico-sociaux sont pour la plupart d'anciens travailleurs sociaux ayant passé le concours de conseillers socio-éducatifs. Leur adaptation à cette fonction passe par l'assimilation la plus large possible des législations sociales et familiales à l'application desquelles ils doivent veiller. Au cours d'entretiens informels avec nombre d'entre eux, dans des départements différents, nous avons vérifié qu'un sur cinq en moyenne avait suivi une formation au « management ». Entre le contrôle, l'organisation et l'animation, leur tâche est rude, et la multiplication des contrats, protocoles, procédures, commissions, planifications nécessaires, les submergent de vérifications à effectuer, de listes et de grilles à remplir, de rapports à envoyer. Tâches administratives combien prenantes, qui ne leur laissent que peu de temps pour la créativité, l'innovation, la réalisation collective, mais non plus pour la lecture, l'écriture, l'échange. Nous buttons donc rapidement sur une première limite de taille, une grande inertie au changement, face à une envie permanente d'évoluer, peu de mobilisation, beaucoup de vulnérabilité puisque le système bureaucratique, dans lequel ces responsables sont engagés, tue peu à peu la dynamique des services, induisant parfois une telle distance et un tel recul des membres les uns vis-à-vis des autres, que la cohésion est réduite à son minimum, le moindre obstacle prenant d'énormes proportions. 27

Heureusement, la confiance émerge aussi, avec des relations authentiques et ouvertes, une communication chaleureuse, claire et directe, de la tolérance, de la bienveillance et de la compréhension. Cela dépend alors de l'encadrement et de sa disponibilité pour motiver. Car le « vrai leader» existerait, s'il en avait le loisir, à la fois fédérateur et guide, capable d'écoute, d'investissement, d'implication, sachant se distancier lorsque cela est utile, « se dissocier» pour rester en complémentarité avec ses collègues, encore faudrait-il lui en donner la possibilité d'application, et qu'il en accepte la difficile étape par laquelle il devra passer «devenir le mauvais objet temporaire» afin d'être celui par lequel l' équipe se lie et se délie. « La dynamique du succès est une dynamique combinatoire de partage du pouvoir» que nous devrions tous développer mais qui dépend du manager. Les fonctions utiles de celui-ci seraient donc, d'après ces responsables interrogés: Capacité de reconnaître et de fédérer les compétences de ses collaborateurs Développement de la considération de tous dans le service Dire ce qu'il fait et faire ce qu'il dit . Réguler, stimuler les synergies . Diversifier, écouter, laisser libre cours aux initiatives après avoir défini des objectifs, faire évaluer régulièrement, savoir négocier, médiatiser les conflits, éviter les non-dits et les rumeurs, développer une communication claire et directe, descendante, ascendante et transversale; diriger de l'information et du savoir, de l'énergie et de l'harmonie: être chef d'orchestre. . Rappeler les contraintes mais organiser de façon souple et adaptée, être chef de projets, s'appuyer sur des équipes, les réseaux et les multiplier. Etre intégrateur et fédérateur, plutôt que diviser pour mieux régner; déléguer et respecter les responsabilités et les rôles: faire naître la réactivité et utiliser les capacités de chacun. Faire passer du groupe à l'équipe, structurer, stimuler,

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reconnaître chacun pour faire émerger collective ». Sécuriser. Lier. Motiver.

«l'intelligence

Comme le disent les auteurs du livre intitulé les équipes intelligentes4, combiner rêve/compétence/éthique/action, voilà le défi du nouveau leader contemporain. Voilà sans doute celui de ces « responsables» propulsés un jour à un poste, auquel pour la plupart, ils n'ont pas été préparés. L'accompagnement actuel du placement répondre aux problèmes qu'il pose? Placer pour protéger Les Services Enfance, organisés au sein de ~'action sanitaire et sociale de certains départements, ont une mission de protection dans le cadre de l'Aide sociale à l'enfance. Rappelons donc que l'intervention qui préconise le placement d'un ou plusieurs enfants dans une famille d'accueil auprès d'une assistante maternelle agréée, découle soit d'une décision administrative, à la demande des parents, soit d'une ordonnance du juge des enfants. Rappelons également que l'équipe de ces Services est constituée d'assistants socio-éducatifs, d'éducateurs nommés référents d'un certain nombre de « mesures », de psychologues, et d'assistants maternels auxquels les enfants sont confiés. Ces derniers qui sont plutôt des femmes, devront progressivement y être intégrés même si ce n'est pas encore le cas partout. Car cela suppose une sélection, un recrutement, des formations, un suivi qui restent à définir et organiser. Cependant la meilleure adéquation entre famille d'accueil et problématique présentée par l'enfant est toujours recherchée, avec organisation d'un accompagnement et une valorisation attentive du rôle qui est le sien. familial peut-il

4 Collectif (1999). Les équipes intelligentes. Edition Organisation. 29

Par ailleurs grâce à la conceptualisation d'autres équipes5, nous avons retenu quelques constantes dans l'évolution des situations d'enfants placés. La focalisation de l'intervention sur les enfants les désigne comme porteurs de symptômes, car la plupart d'entre eux s'expriment sous forme de comportements inadaptés: capacités et performances intellectuelles médiocres ou réduites, retards et échecs scolaires, conduites allant de l'inhibition à l'instabilité, à l'agitation et à l'agressivité. On y décèle dévalorisation, disqualification et disconfirmation de soi et des autres. On relève aussi de grandes difficultés de communication qui suscitent des conflits fréquents, voire des ruptures, soit entre l'enfant et la famille d'accueil, entre cette dernière et la famille naturelle, soit entre l'une ou l'autre des parties et les travailleurs sociaux. Or, il s'agit de ne pas oublier que son comportement est d'abord la conséquence réactionnelle à un contexte d'apprentissage plus large dans lequel il s'est développé. La famille d'accueil de son côté, est incitée et prête à faire le nécessaire pour le réadapter et contribuer à l'éradication des symptômes, à l'évolution de l'enfant, parfois à sa guérison. Il existe donc là un Modèle normatif de référence qui prétend substituer à un fonctionnement atypique, marginal, déviant, carencé, pathogène, pathologique, dangereux... une référence, saine, normale, conforme aux exigences sociétales, compétente pour le bien-être de l'enfant et son développement, selon les concepts et préceptes éducatifs dominants. Cette modification pendulaire de la situation comporte, au sens de la théorie de la communication, une disqualification des tentatives antérieures de la famille naturelle pour survivre. De plus, le placement familial contient un aspect déstabilisant puisqu'il interfère dans l'équilibre acquis de deux systèmes, la famille naturelle et la famille d'accueil.
5 F. Bridgman, (1987) Le placement et la double parentalité, Thérapie Familiale. 8,3,301-313.' S. Cirillo (1988). Famille en criseet placement familial.ESF 30