Paris qui mendie

Paris qui mendie

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Français
308 pages

Description

Il y a une dizaine d’années, mettant en pratique un conseil souvent donné par M. Jules Simon, j’ai résolu de faire une opération qui, au premier abord, ne me paraissait pas très compliquée.

J’ai essayé de totaliser les sommes qui, chaque année, à Paris, sortent volontairement de la poche de ceux qu’on appelle les riches pour entrer dans la poche de ceux qu’on appelle les pauvres.

Vous saisissez bien le caractère de cette ope-ration ?

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 24 mai 2016
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EAN13 9782346072828
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Louis Paulian
Paris qui mendie
Mal et remède
A MONSIEUR JULES LE JEUNE
Ministre de la Justice de Belgique. Monsieur le Ministre, C’est à Anvers, au congrès qui a été tenu en 1890 s ous votre présidence, que j’ai eu l’honneur — comme rapporteur de la question de la m endicité — d’exposer et de faire adopter, en partie, la thèse que je présente aujour d’hui au public. Cette thèse je l’ai soutenue une seconde fois au mois de juin dernier a u Congrès de Droit pénal de Paris dans une séance qui était, cette fois encore, prési dée par vous. Il était bien naturel que j’eusse le désir de place r ce volume sous le haut patronage de celui devant lequel, à deux reprises différentes , j’avais développé des idées qui me sont chères. La bienveillance que vous m’avez témoignée m’a enha rdi jusqu’à vous demander de vouloir bien agréer l’hommage de ce modeste volu me qui n’est point, comme on serait tenté de le croire, une œuvre de fantaisie, mais bien un exposé de faits scrupuleusement exacts et desquels j’ai essayé de t irer une conclusion pratique. En m’autorisant à vous dédier cet ouvrage, vous m’a vez fait, Monsieur le Ministre, un honneur dont je vous suis profondément reconnais sant et vous avez donné à mes efforts un encouragement dont je sens tout le prix. C’est vous, en effet, qui avez été, en Belgique, le promoteur des lois destinées à établir une distinction entre le PARESSEUX INVÉTÉRÉ QUI EXPLOITE LA CHARITÉ PUBLIQUE, ET LE MALHEUREUX RÉDUIT PAR LA MISÈRE A DEMANDER UN ASILE PROVISOIRE A L’ÉTAT. Les résultats que la Belgique a obtenus sous votre inspiration peuvent exciter l’envie de toutes les nations. Les jurisconsultes e t les administrateurs sont unanimes à rendre hommage à votre œuvre, et les mendiants prof essionnels qui, dans tous, les pays du monde, savent juger à leur point de vue les lois pénales ont, eux aussi, fait connaître leur sentiment. En effet, ainsi que le ra ppelait au dernier congrès de Paris un magistrat belge qui aux qualités du cœur joint la s cience du jurisconsulte, j’ai nommé M. Gallet, les mendiants disent hautement à qui veu t les entendre : « Avant les lois de M. Le Jeune, la Belgique était pour nous le paradis . Maintenant c’est l’enfer. » Oui, Monsieur le Ministre, vous avez réussi à décou rager les mendiants professionnels, mais en même temps que vous poursui viez avec une sévérité extrême tous ces misérables qui vivent aux dépens des vrais pauvres, vous faisiez surgir partout sur le sol de la Belgique ces associations d’hommes charitables et généreux, ces comités de patronage qui en se constituant les protecteurs de tous ceux qui souffrent donnent une famille à l’enfant abandonné, procurent du travail à l’ouvrier inoc c upé, assistent les malades dans l’indigence et assurent un asile aux vieux invalides du travail. Moi aussi je voudrais contribuer pour ma modeste pa rt à susciter, dans mon pays, une réforme analogue ; je voudrais persuader à mes concitoyens que pour rendre la charité vraiment efficace, pour avoir les moyens d’ aider les malheureux, il faut commencer par faire la guerre aux mendiants. Mon livre apour but de propager ces idées ; votre haut patrona ge lui portera bonheur. Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’hommage de mon profond respect. LOUIS PAULIAN.
Paris, 18 juillet 1893.
PREMIÈRE PARTIE
LE MAL
CHAPITRE PREMIER
COMMENT J’AI ÉTÉ AMENÉ A ME FAIRE MENDIANT
Il y a une dizaine d’années, mettant en pratiue un conseil souvent donné par M. Jules Simon, j’ai résolu de faire une opération ui , au premier abord, ne me paraissait pas très compliuée. J’ai essayé de totaliser les sommes ui, chaue ann ée, à Paris, sortent volontairement de la poche de ceux u’on appelle le s riches pour entrer dans la poche de ceux u’on appelle les pauvres. Vous saisissez bien le caractère de cette ope-ratio n ? J’ai laissé de côté le budget de l’Assistance publi ue, ui est si important ; j’ai négligé tous les crédits votés par le Parlement, le conseil général de la Seine, ou le conseil municipal de Paris pour venir au secours de l’extrême misère. J’ai voulu seulement faire le total des sommes ui ne proviennent pas de l’impôt, des sommes ue nous donnons volontairement pour les pauvres, soit u’il s’agisse de la pièce de dix francs, représentant notre cotisati on de membre d’une société charitable, soit u’il s’agisse de la. pièce de dix centimes ue nous donnons à un mendiant dans la rue. Voilà dix ans ue j’ai commencé mon addition, et je n’ai pu encore la terminer, parce u’il ne se passe pas de semaine, et pour ainsi dir e de jour, où l’on ne me fasse connaître l’existence d’une société de charité nouv elle, et où, par conséuent, on ne m’apporte un chiffre nouveau à ajouter à mon additi on. Cependant si j’arrêtais mon total à cette heure, il me serait facile de prouver, pièces 1 en main, u’il dépasse déjà la somme de dix million s , — dix millions ui se renouvellent chaue année, et ui, dans la pensée d e ceux ui les donnent, sont destinés à venir au secours de la misère à Paris. Il semble u’avec cette somme énorme, ajoutée aux c inuante millions de l’Assistance publiue, il ne devrait plus y avoir d ans notre capitale, je ne dis pas un seul pauvre — il y aura toujours des riches et des pauvres, comme il y aura toujours des gens intelligents et des faibles d’esprit, — ma is un seul malheureux digne de pitié auuel la société ne puisse immédiatement donner le secours dont il a besoin. Eh bien ! j’ignore si la misère réelle est plus gra nde aujourd’hui u’elle ne l’était il y a uinze ou vingt ans, mais ce ui est certain, indub itable, c’est ue jamais le nombre des mendiants ui, dans la rue, implorent la charit é des passants, n’a été si considérable. Ainsi donc, au fur et à mesure ue les recettes des tinées à soulager la misère augmentent, la misère elle-même paraît se développe r. En constatant ce phénomène étrange, je me suis trou vé à peu près dans la situation de cet ingénieur ui, ayant construit un canal pour amener l’eau de la source à la ville, son travail terminé, constate avec surprise ue l’e au ui entre à gros bouillons par une des extrémités du canal n’arrive à la ville ue gou tte à goutte. « Assurément il s’est produit une fuite ! » s’écrie l’ingénieur. A mon tour, j’ai poussé la même exclamation, et pen dant plusieurs années j’ai recherché la fuite par lauelle s’écoule, se perd l ’eau du grand canal de la charité parisienne. Cette fuite, je crois l’avoir trouvée. Je viens la faire connaître, et indiuer le moyen de la boucher ; car, tant ue la fuite existera, la charité privée aura beau alimenter le
canal, uelues gouttes seulement de cette eau bien faisante arriveront à leur destination. La fuite, — tout le monde le devine, — est représen tée ici par les faux pauvres, par 2 ces gens ui vivent de ce u’un écrivain a appelé d’un mot charmant la 3 paupériculture, par ces gens u’un magistrat belge a surnommésles aristocrates de la mendicité,ble nom :par ces gens enfin ue j’appellerai de leur vérita les voleurs des pauvres. J’ai eu la fantaisie d’étudier de près ces faux pau vres. Pour cela j’ai commencé par interroger les hommes compétents en la matière : j’ ai consulté les officiers de police ui arrêtent les mendiants, les magistrats ui les condamnent, les directeurs de prison ui leur font subir leur peine, les membres des soc iétés de patronage ui les assistent à la sortie de la prison, les aumôniers de tous les cultes ui essayent de les relever, les membres des bureaux de bienfaisance ou des soci étés de charité privée ui leur apportent des secours, les médecins des hôpitaux u i les soignent lorsu’ils sont malades. J’ai fait de nombreuses stations à la préfecture de police, au tribunal de la Seine, au Dépôt. En un mot, j’ai épuisé tous les moyens d’inf ormations ui sont à la disposition d’un homme curieux et fermement décidé à résoudre l e problème u’il s’est posé. Cette vaste enuête ne m’ayant pas donné les résult ats ue j’en attendais, je me suis décidé à recourir à l’expérience personnelle, et, de même ue je m’étais fait jadis chiffonnier pour étudier les mœurs des chiffonniers , un beau jour je me suis fait mendiant pour étudier les mœurs des mendiants. Grâce à de hautes protections, et, pouruoi ne pas l’avouer, grâce à certains subterfuges, j’ai réussi, pour commencer, à me fair e inscrire à la préfecture de police sur le rôle des joueurs d’orgue et chanteurs ambula nts ; puis, petit à petit, au fur et à mesure ue l’expérience me venait, j’ai élargi le c ercle de mes connaissances ; je me suis fait desamisdans les milieux les plus douteux, j’ai fréuenté les bouges les plus interlopes, et, mon éducation terminée, j’ai pu, pe ndant des mois entiers, exploiter impunément la charité publiue dans les rues de Paris. Tour à tour cul-de-jatte, aveugle, chanteur ambulan t, ouvreur de portières, ouvrier sans travail, professeur sans emploi, paralytiue, sourd-muet, j’ai eu toutes les infirmités et j’ai débité tous les mensonges. Toujours j’ai réussi, et, une seule fois, j’ai été molesté par la police. C’est un jour où, en plein midi, je mendiais sous le porche de l’égli se Saint-Germain-des-Près ; et encore l’agent ui m’a arrêté m’a-t-il avoué, uel ues instants après, ue mon arrestation avait été uniuement due à l’exagératio n de mon travestissement. C’est le résultat de cette enuête personnelle ue j’apporte dans ce livre. En le publiant, je crois faire une œuvre éminemment utile . J’ai la prétention de dévoiler un mal et de propose r un remède. La presse parisienne, en grande majorité, a approuvé la campa gne ue j’ai entreprise ; je la remercie sincèrement. Quelues journaux cependant m’ont accusé de manuer de cœur. Ils ont prétendu ue je cherchais à tarir les sources de la charité privée, et ue jeconseillais aux bourgeois de garder leurs sous.une erreur. — Je n’ai jamais dit C’est « Ne donnez : plus » ; je dis : «Donnez, donnez beaucoup, donnez le plus possible, m ais donnez avec intelligence, de façon à ce que votre obole aille véritablement au malheureux. »
1auteurs, faisant le même calcul, sont arriv  Divers és à des résultats différents. — Ainsi M. Grosseteste-Thierry a trouvé le chiffre de vingt millions. Je ne conteste nullement ce chiffre. Je dis simplement u e mon addition m’a donné un total de dix millions ; mais il est bien certain ue beau coup d’aumônes ont dû nécessairement échapper à mon calcul.
2M. Abraham Dreyfus.
3M. Gallet, juge de paix à Anvers.