Pas très catholique, Lacan ?

Pas très catholique, Lacan ?

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151 pages

Description

Dénonciations, reprises, détournements, résurgences, connivences et ricanements... Jacques Lacan n’a cessé d’en découdre avec le catholicisme.
Exemple : « Sachez que le sens religieux va faire un boom dont vous n’avez aucune espèce d’idée. Parce que la religion, c’est le gîte originel du sens. J’essaie d’aller là contre, pour que la psychanalyse ne soit pas une religion, comme elle y tend, irrésistiblement. »
À suivre de près ce parcours de toute une vie, Jean-Louis Sous laisse entrevoir un Lacan pas très catholique. Quoique.

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Date de parution 12 mars 2016
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EAN13 9782354271466
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Langue Français

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Jean-Louis Sous

 

PAS TRÈS CATHOLIQUE, LACAN ?

 

 

 

EPEL

I

Ainsi Dieu

On nous parle d’une pratique particulière à la marine anglaise. Tous les cordages de la marine royale, du plus gros au plus mince, sont tressés de telle sorte qu’un fil rouge va d’un bout à l’autre et qu’on ne peut les détacher sans tout défaire : ce qui permet de reconnaître, même aux moindres fragments, qu’ils appartiennent à la couronne.

GOETHE, Les Affinités électives

L’OXYMORE DE DIEU

Il est fort possible, aussi, que le fil d’un Dieu catholique faufile insidieusement le frayage de Jacques Lacan et les doublures de son enseignement. Je ne crois pas, bien sûr, qu’il s’agisse d’un fil d’amour ou de tendresse comme dans le journal d’Odile, l’héroïne de Goethe, qui rendrait l’ensemble cohérent. Je crois plutôt qu’il s’agit d’un démêlé, d’une dé-marque interminable avec la doctrine chrétienne (la figure d’une hainamoration, peut-être) d’une perpétuelle navette entre sa fabrique théorique et les dogmes canoniques de cette religion, à la façon dont Freud, citant Faust, parle de la surdétermination du rêve où des pelotes de pensées, des fils multiples se meuvent sur le métier et glissent invisibles. Ça va, ça vient, ça fait nœud, ça se lie ou ça se délie, ça s’entortille ou ça se dénoue. Il y a sans cesse reformulation et redéfinition des noms de Dieu : Dieu est inconscient, Dieu croit-il en Dieu ? Sa mort déclarée ne fait que décupler son ombre portée. Si Dieu est mort, pas-tout n’est permis, ce meurtre ne donne pas accès à la jouissance toute. Ça intrigue là où il y a intrication. Ça génère des parasites, ça crée des zones d’interférences, voire de turbulences. Ce serait toujours en filigrane, comme le grammage d’un papier, depuis l’inaugural enjeu d’un Grand Autre, le risque que ce lieu soit assimilé au retour de Dieu, jusqu’aux ultimes cordes nodales et leur discord. Présence fantômale toujours là, hantise qui n’en finit pas… Les démêlés avec l’équivalence des dimensions R.S.I. ne sont pas sans évoquer les controverses théologiques autour des trois personnes divines : l’hérésie arienne réserve exclusivement au père le nom de Dieu et ne reconnaît en Jésus-Christ qu’une créature, alors que le dogme catholique accorde au Père, au Fils et au Saint-Esprit la pluralité de ce nom. Pas l’un sans l’autre. Le Filioque pose la question de savoir si l’esprit procède du seul Père ou du Père et du Fils. Le schisme avec l’église orthodoxe qui rejette le fait que « de deux procède un troisième » se joue très exactement sur ce problème.

Ce qui semble relier Lacan à cette vision religieuse passe par une tension qui rend ce rapport non homogène, dégage une relation instable, hétérogène selon les auteurs (saint Augustin, Pascal, sainte Thérèse d’Avila…) les textes (la Bible, les Évangiles, le pari pascalien…) et les notions envisagées(la présence réelle, la circoncision, le Nom-du-Père…). Il pourra s’agir tantôt de subversion radicale, tantôt de détournement et de réécriture, tantôt aussi de séquelles ou de rémanences, de reliquats ou de résurgences dont il faudra suivre, pas à pas, le dégagement. Y aura-t-il eu total détachement ? L’ère théologique du Un, autant dans l’approche identificatoire du trait unaire que par le biais de la découpe de l’objet a (réplique topologique à la circoncision) sera-t-elle ainsi subvertie ? De même, le« vous ferez un dans une seule et même chair » sera tout autant écarté par la disparité du non-rapport sexuel. La ternarité borroméenne, dans ses trois dimensions, aura subverti la Trinité de la théologie et sa représentation cosmogonique. Et pourtant, le tour que prend la jouissance féminine via l’évocation de sainte Thérèse d’Avila témoignera d’un retour de Dieu au regard de la femme. Le nom de Dieu sera également questionné comme garantie autour du Dieu des philosophes et par le biais de saint Augustin qui posait déjà le problème de l’adéquation entre les signes et les choses. Ce Dieu des géomètres fera l’objet d’une nette récusation et Dieu sera qualifié d’inconscient, donnant à l’athéisme moderne une autre formule que la proclamation réitérée de sa mort. Le pari pascalien sur l’existence du Dieu de la révélation verra Lacan le détourner vers la question de l’existence du « je » et la mise en jeu de l’objet a.

PHALLOPHANIES

Par ailleurs, si le Nom-du-Père, à consonance religieuse, sembla recouvrir, un temps, de manière phallogocentrique, procréation du sens et signification du phallus, sa pluralisation fragmentera cette congruence, telle la babélisation joycienne des langues. Le phallus sera découplé du Nom-du-Père. La majuscule de la lettre Φ qui marquait la présence réelle de sa valeur symbolique (ceci est le phallus) sera réécrite en minuscule (φ). Sa représentation s’inclura plutôt dans le tableau foucaldien d’un « ceci n’est pas une pipe ». Ce phallus qui s’érigeait en signe référentiel du sens sera lui-même affublé du signe « moins » dont il serait hasardeux de croire qu’il équivaut à la signification univoque de la soustraction. Cette écriture algébrique sera disséminée, déclinée en de multiples variantes, notamment sous la forme de l’angoisse d’un phallus flapi ou chiffonné (- φ). La présence réelle, ce « mystère phi » pourra renvoyer aux phallophanies christiques où le fils, incarnation du père, est représenté dans sa crucifixion, énigmatiquement, par l’érection d’une chair voilée prise entre mortification et résurrection. Alors que l’algorithme(- φ)pourrait faire plutôt écho aux phallophanies antiques où le fascinus apparaissait montré, exhibé dans d’innombrables processions et fêtes tout au long de l’année. C’était tout autant un signe de vulnérabilité à conjurer que de puissance à affirmer. Il n’en demeurait pas moins exposé à la fascination du mauvais œil pouvant entraîner sa caducité.

Paradoxalement, cette relégation, cette castration d’un « tout au phallus » (séquelle d’une religion phallogocentrique) aura débouché sur le supplément d’une jouissance féminine embouchée plus encore dans le rapport mystique à Dieu ! Le détour par la « chose », comme objet de jouissance inaccessible, toujours prochaine, proche étrangeté intime, « extimité » en portait peut-être les prémisses.

En contrepoint, il est singulier de remarquer que la théorisation « queer », dans sa façon de mettre en question la référence essentialiste, dite « naturelle » au phallus comme fondement de la bipartition homme/femme, en repasse par la question de Dieu pour soutenir que le gode (en tant que prothèse, artifice) subvertit la thèse d’un God à nature divine fondant le discriminant anatomique. Peut-on soutenir que l’on pourrait trouver un état naturel du pénis, tant cet organe est déjà codé ou surcodé, en tout cas plus que parlé dans un agencement signifiant, en tant justement que phallus ? N’y a-t-il pas, dans cette antithèse, une posture inverse, inversement dominante qui reproduirait une discrimination hiérarchique solidifiant à nouveau une logique dichotomique de couple ?

Jacques Lacan aura-t-il suffisamment désencombré la mise en jeu sexuelle de toute séméiothéologie catholique au point d’inventer une nouvelle érotique ? L’incarnation du Verbe s’est faite parasite, ravage1, au point de considérer que l’amour n’est pas aussi angélique que le laisserait supposer le précepte évangélique du détachement des lys des champs. Il suppose d’en passer et repasser par un désencombrement de ce savoir parasitaire qui peut affecter lalangue phallique et qui tisse sa jouissance à l’insu du sujet. Ce savoir dysharmonique ne peut équivaloir au savoir supposé harmonique de Dieu qui, ainsi, ne peut croire en lui-même en raison même de cet écart, cette fuite, cet échappement. Cela équivaut à dire qu’il y a de l’inconscient, de la même façon que Lacan confesse qu’il ne croit pas en Lacan2 ! Il s’agira, dans ce parcours, de considérer que cette déclaration n’est pas une simple boutade mais qu’elle autorise à interroger l’insu de ses croyances catholiques, dans un double mouvement de résurgence et de détachement.

CONFITEOR

Ceci représente le cross-cap ou autrement dit la mitre. Ce qui donne une actualité singulière, si vous me permettez un peu de fantaisie, aux représentations des évêques morts sur la plage de Cadaquès. Quoi de plus beau, semble avoir deviné Dalí, qu’un évêque statufié, pour représenter ce qui nous importe ici, à savoir le désir.

Jacques LACAN, L’Objet de la psychanalyse, séance du 30 mars 1966.

Oui, je reconnais mon indignité, je l’avoue, je la confesse. Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. Je me frappe trois fois la poitrine. Je fais mon acte de contrition, un peu tard certes, mais sûrement pas au hasard. Il m’est souvent arrivé de lire en diagonale voire carrément de sauter, zapper comme il est d’usage de dire aujourd’hui, des pans entiers du séminaire de Jacques Lacan dès lors que j’y rencontrais ne serait-ce que quelques allusions à la religion catholique avec sa longue procession de péchés et de fautes, avec son culte morbide du sacrifice ou de la mortification. Qu’est-ce que ça venait foutre là, dans cette enceinte psychanalytique, dans ce champ que je croyais définitivement mis à l’abri de toute contamination par la nomination freudienne d’analyse profane3 ? Je n’en avais rien à foutre, je n’en avais cure, j’en avais soupé. Et du reste, ce drôle de mot de « séminaire », sous des allures bienveillantes de semence de pépiniériste, ne pouvait que m’évoquer les germes insidieux qui pullulaient dans ces lieux occultes, dits « petit » ou « grand », où l’Église formait ses curés en leur inoculant le culte de Dieu. Faut croire pourtant que cette imprégnation religieuse faisait encore forte empreinte pour que je réagisse avec autant de rejet, d’indignation et de violence. Et surtout, je ne pouvais que diablement m’offusquer, lever les bras au ciel, lorsque Jacques Lacan se permettait de réintroduire Dieu dans la question de la jouissance féminine, via sainte Thérèse d’Avila et sa mystique transverbération ! Cette originale mythification ne relevait-elle pas d’une non moins singulière mystification ?

Oh ! je n’étais pas sans savoir comment le marquis de Sade détournait et profanait les objets de culte de la religion (cierges, crucifix, hostie, ostensoir…) à travers toutes les zones érogènes du corps ! Je n’ignorais pas, non plus, la façon dont Georges Bataille liait le sacré de l’érotisme à la transgression4 de la religion ! Mais quand même ! Plaie encore ouverte, blessure ravivée ? Chassez le surnaturel, il vous revient en galopinant plein pot ! On ne se dé-marque pas aussi facilement qu’on pourrait le supposer de cet insistant formatage surtout lorsque enfant de « cœur » ou de « chœur », il a baigné voluptueusement, pieusement, dans le parfum et les vapeurs d’encens, avant d’apprendre par la doctrine marxiste que tout ce cérémonial n’était qu’opium du peuple, que tout cela n’était que du vent.

Surtout quand… inspiré par le dogme de l’« immaculée conception », en vacances au bord de la mer, il écrivait à sa mère une lettre pour lui dire que la tante avait un gros ventre, qu’elle était en sainte, qu’elle attendait un heureux événement… Surtout enfin, lorsqu’il interpréta l’opération d’un phimosis, la découpe de son prépuce, non comme le rite initiatique d’une circoncision et d’une divine alliance mais comme le châtiment blessant d’une masturbation culpabilisante. Il y avait donc beaucoup de raisons pour refuser que la religion vienne encore étendre son emprise, rallonger ses tentacules sur le « divin » divan.

À vrai dire, je dois également le reconnaître, tous ces passages en question n’ont pas fait repoussoir, n’ont pas donné lieu à totale répulsion. Et même parfois, je l’avoue aussi, tout au contraire, certains ont carrément suscité une secrète jubilation, une délicieuse délectation, notamment lorsque Jacques Lacan tonne, canonne, manie l’ironie mordante, la cinglante parodie, voire le blasphème, à l’endroit des notions canoniques5 du dogme religieux ou des objets du culte catholique.

NOMDE DIEU !

La citation mise en exergue témoignerait de cette voie parodique, de la même façon que lorsque Jacques Lacan présente6 la découpe topologique de l’objet a, il fait contrefaçon de la formule consacrée au sacrement de l’Eucharistie, en énonçant selon le dogme de la présence réelle :

La partie résiduelle, la voici. Je l’ai construite pour vous, je la fais circuler. Elle a son petit intérêt parce que, laissez-moi vous le dire : ceci est petit a. Je vous le donne comme une hostie, car vous vous en servirez par la suite, petit a, c’est fait comme ça.

C’est une scène de séminaire qui pourrait évoquer le rassemblement ecclésial de disciples autour d’une communion où les élèves se passent et se repassent, sous les espèces d’une figure topologique, la manne7 providentielle, la substantifique rondelle, « réelle » au risque même (conséquence de cette langue liturgique) de la substantifier dans l’incarnation de l’être. Bien que Lacan ait vivement critiqué l’incorporation comme mode identificatoire d’un groupe fondu dans un corps mystique, ici, on a l’impression d’assister à la transmission d’un maître qui donne la bonne parole, administre à ses thuriféraires comme un viatique, pour des siècles et des siècles, fait son testament universel. L’image de cette transubstantiation, son esprit, « descend », surimpressionne, contamine même ce que Jacques Lacan est en train d’avancer sous les traits du non-spéculaire qui va spécifier l’objet a dans une fomalisation a-sphérique. De sorte que cette intrication entre rémanences, résidus8 ou arrière-plan religieux et immanence du plan topologique intrigue. S’agit-t-il de simples effets de surface qui, insidieusement, glissent au rythme de leurs amusements ironiques ou parodiques ou d’une sérieuse réplique à l’ère théologique d’une pensée placée sous le régime du Un9 et du rayonnement cosmologique de la sphère ?

Dans une autre séance de séminaire sur L’Identification, datée du 6 décembre 1961, Lacan se laisse aller à une confidence concernant un tout petit bout de son histoire familiale et nommément son grand-père Émile Lacan. Cette notation biographique n’est pas si anecdotique que ça puisqu’elle est précédée d’une mise en question théorique de la formule : a = a. Ce n’est qu’une fausse consistance de l’identique, de l’unien, de l’unification (séquelles de la théologie) qu’il s’agit de subvertir par la fomalisation du trait unaire transcendant cette ère théologique de l’identité. Dans la mesure où « le signifiant est fécond de ne pouvoir être en aucun cas identique à lui-même », il n’y a pas de redoublement tautologique à dire : « la guerre est la guerre » ou « un sou est un sou ». Et c’est à la suite de ce développement préalable qu’il enchaîne :

Quoi qu’il en soit, ce dont il s’agit dans « mon grand-père est mon grand-père » veut dire ceci : que cet exécrable petit-bourgeois qu’était ledit bonhomme, cet horrible personnage grâce auquel j’ai accédé, à un âge précoce, à cette fonction fondamentale qui est de maudire Dieu, ce personnage est exactement le même qui est porté sur l’état civil comme étant démontré par les liens du mariage pour être le père de mon père, en tant que c’est justement de la naissance de celui-ci qu’il s’agit dans l’acte en question. Vous voyez donc à quel point, « mon grand-père est mon grand-père » n’est point une tautologie.

Le redoublement paraît tout autre : Jacques Lacan semble maudire ce personnage qui l’a incité, peut-être trop précocement à son goût, à maudire Dieu. Dans cette lignée des Lacan, les lignes de l’état civil indiquent une identité de filiation qui, justement, ne saurait se signifier elles-mêmes ou d’elles-mêmes. Il y a un grand-père et un père (nominations symboliques parentales) mais aussi de la disparité, du a et du non a, de l’impair et du pair, du catho et de l’athée, du dire les mots de Dieu et d’en maudire tous les maux. Il est possible et même probable que cette tension entre adoubement et doute, allégeance et profanation à l’endroit du Dieu catholique, marque le tiraillement du frayage lacanien dans les « mots pour dire » cette référence. La dernière polémique, qui a porté sur le fait de savoir si les « héritiers » de Lacan (en l’occurrence sa famille) lui ont refusé des obsèques religieuses selon le rite catholique, apporterait un appui à cette hypothèse. En tout cas, quelles que soient les figures empruntées pour se dégager, lever les gages de ce rapport métaphysique à la divinité, ce serait comme une « présence réelle » qui fait le fil rouge, l’ombre portée et la hantise de sa théorie. « Il pense d’où ça le suit » de la même façon qu’il a pu énoncer « qu’on pense toujours contre un signifiant » en s’appuyant sur le néologisme à forte densité physique de l’appensée.

Savez-vous de quel nom ou plutôt de quel prénom il se permet parfois10 d’affubler ce Dieu qui, dans la tradition, relève plutôt de l’imprononçable, l’indicible, l’irreprésentable ? Il casse ce retrait humble, cette vacuité respectueuse par la cocasserie d’une appellation familière et triviale. Il retourne à Dieu pour le tourner en dérision sous la forme d’un pastiche à la Beckett, évoquant En attendant Godot.

Donc, vous pourriez me dire que tout ce que je suis en train de vous expliquer, c’est – laissez-moi employer la formule – c’est des trucs à Théo… car, en fin de compte, il convient de lui donner un nom à ce Dieu dont nous nous gargarisons un petit peu trop romantiquement la gorge sous cette profération que nous aurions fait un joli coup en disant que Dieu est mort. Il y a Dieu et dieux. Je vous ai déjà dit qu’il y en a qui sont tout à fait réels. Nous aurions tort d’en méconnaître la réalité.

Il ne suffit pas de faire des borborygmes plus ou moins audibles autour de la mort de Dieu et croire ainsi que l’on peut définitivement s’en débarrasser. Son truc à lui, Lacan, c’est, non de prononcer l’extinction du Nom de Dieu, de le rendre, par inversion spéculaire imprononçable, mais de donner à cette voie une forme de parodie. Sans doute, une manière de le rabaisser, de l’humilier. Lui envoyer un coup de trick, lui jouer un bon tour. C’est aussi une allusion à l’Être suprême de Robespierre, via le nom homonymique de sa bonne amie, dit-il, Catherine Théo. Ce révolutionnaire, au nom même d’un athéisme revendiqué, voulait instaurer le culte du dieu des philosophes, orienter le peuple vers une autre vénération, un autre objet d’adoration laïque. Revendiquer la mort de Dieu n’évite pas de retomber (par spéculation inversée) dans une nouvelle idolâtrie ! Jacques Lacan opère un détournement par une pluralisation du nom (le signifiant Dieu ne saurait se signifier lui-même) histoire de lui en faire rabattre sur sa prétention à faire Un. Il est vrai que le mythe raconte que lorsque l’un des dieux osa s’avancer pour dire qu’il était l’unique, les autres pensèrent qu’il était fou, pouffèrent et furent pris d’un inextinguible fou rire. Jacques Lacan avait auparavant déclaré que les seuls dieux qui nous restent ne demeurent pas dans le firmament de la voie lactée mais hantent le tableau noir des écritures sous forme de petites lettres, de graphes, de tracés topologiques qui tentent de cerner les zones pulsionnelles, la chose sexuée en jeu. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ils sont qualifiés de « réels » outre le fait que cette mort annoncée entraîne un remaniement de cette notion de « réel ». Il apparaît donc que cette banalisation de l’Écriture du Nom de Dieu (blasphème, profanation, détournement de la pensée théologique) s’accompagne d’une sérieuse subversion : un tour d’écritures approchant la question du désir et de son objet, dans leur finitude, sans recourir à la vérité révélée d’un infini téléologique.

Toute l’histoire du père dans Freud, c’est notre contribution essentielle à la fonction de Théo dans ce champ qui trouve ses limites au bord de la double coupure en tant que c’est elle qui détermine le noyau fondamental du fantasme dans la théorie comme dans la pratique.

La topologie des surfaces, en tant que maniement non sphérique de la coupure (même si elle est entrelacée aux résurgences religieuses de la mitre, de la crosse ou de l’hostie comme restes diurnes à chiffrer autrement) répond à l’empreinte et l’emprise catholique, fait coupure avec une pensée théologique spéculant autour de la sphère divine. De sorte que les rapports de ce trio religion/ science/analyse deviennent extrêmement tendus et fort paradoxaux. On ne peut inclure la psychanalyse dans une vérité providentielle, marquée par la visée eschatologique d’une cause finale (la position du psychanalyste exclut la tendresse de la belle âme) même si, par ailleurs, la formalisation scientifique porte en elle le risque d’une forclusion du sujet. Dénégation de la vérité comme cause formelle et matérielle d’un côté, suture de la vérité comme cause d’un autre côté11.

La fonction que joue la révélation se traduit comme une dénégation de la vérité comme cause. […] Disons que le religieux laisse à Dieu la charge de la cause mais qu’il coupe là son propre accès à la vérité.

Si, d’autre part, on reconnaît que la psychanalyse est essentiellement ce qui introduit… ce qui réintroduit dans la considération scientifique le Nom-du-Père, là, on n’est pas plus avancé en apparence, puisqu’on retrouve la même impasse, semble-t-il, mais on a le sentiment que de cette impasse même on progresse et qu’on peut voir se dénouer quelque part le chiasme qui semble y faire obstacle.

Ainsi, écrire par la suite que la vérité passe en position de savoir, dans le discours de l’analyste (résolution du chiasme par enchâssement des deux termes) serait inclure l’incidence de la vérité comme cause dans la science sous les espèces d’une cause formelle et matérielle. C’est une manière de faire passer la religiosité d’une vérité transcendante à sa causalité inconsciente…

DIEU EST INCONSCIENT

L’advenue de cette formule se fait dans une contextualisation12 très particulière. En effet, c’est après une longue analyse du rêve rapportée par Freud : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » que cette reformulation d’une possible définition de Dieu vient s’emboîter. Freud tient le récit de ce rêve d’une de ses patientes qui l’a elle-même entendu raconter dans une conférence et qu’elle « s’est empressée », nous dit-il, de rêver à son tour et donc de lui en livrer le contenu.

Un père a veillé jour et nuit, pendant longtemps, auprès du lit de son enfant malade. Après la mort de l’enfant, il va se reposer dans une chambre à côté mais laisse la porte ouverte afin de pouvoir, de sa chambre, regarder celle où le cadavre de son enfant gît dans le cercueil, entouré de grands cierges. Un vieillard a été chargé de la veillée mortuaire, il est assis auprès du cadavre et marmotte13 (sic) des prières. Au bout de quelques heures de son sommeil, le père rêve que l’enfant est près de son lit, lui prend le bras, et murmure d’un ton plein de reproches : « Ne vois-tu-donc pas que je brûle ? »

Freud acquiesce à l’explication du rêve donnée par ledit conférencier et redite par sa patiente. C’est la lumière vive pénétrant par la porte de la chambre et consécutive à l’incendie provoqué par le renversement d’un cierge qui a dû susciter la scène du rêve. Mais il y ajoute des éléments de surdétermination pour en fournir l’interprétation : L’expression « je brûle » pourrait renvoyer à un état de fièvre dans la précédente maladie de l’enfant de même que le « ne vois-tu donc pas ? » évoquer un autre événement émouvant que nous ne connaissons pas. Et s’il y a eu rêve au lieu de réveil précipité, c’est que la prolongation du sommeil a permis au père de satisfaire un désir, de garder le privilège de voir son enfant encore vivant.

Pour Lacan, la phrase qui interpelle vivement le père est un véritable brandon, comme un débris enflammé qui peut faire flamber une discorde. Ce feu porterait sur l’envers de cette représentation, l’au-delà d’un réel qui, dans la rencontre manquée fils/père, aurait pu causer la mort de cet enfant. Brûle-t-il du… des péchés du père ? Quel poids d’inconscient pèse, les enchaîne dans cette causalité ? C’est donc après la relecture de ce rêve qualifié de particulièrement « poignant » par Freud, que Lacan poursuit :

Personne ne peut dire ce que c’est que la mort d’un enfant, sinon le père en tant que père, c’est-à-dire nul être conscient. Car la véritable formule de l’athéisme n’est pas que Dieu est mort (même en fondant l’origine du père sur son meurtre, Freud protège le père), la véritable formule de l’athéisme, c’est que Dieu est inconscient.

C’est à partir de la mort d’un enfant et non de la mort du père que se repose la question de la qualification de Dieu. S’accrocher au meurtre du père, comme vœu, apparaît encore comme un écran par rapport à ce que suppose la disparition d’un enfant. Ça excède toute conscience. La déclaration d’un Dieu mort comme le père le sauverait, le protégerait de cette énigme irreprésentable comme mal absolu. Elle ne nous libère pas de cette radicale pulsion de mort.

Car le mythe du Dieu est mort dont je suis, pour ma part, beaucoup moins assuré, comme mythe, entendez bien, que la plupart des intellectuels contemporains, ce qui n’est pas du tout une déclaration de théisme, ni de foi en la résurrection, ce mythe n’est peut-être que l’abri trouvé contre la menace de castration14.

Faire un pas de côté par rapport à la croyance de la modernité en la mort de Dieu ne signifie pas, par inversion spéculaire, spéculer sur un dieu géomètre ou avoir foi en un Dieu de la révélation. La déclaration claironnante, triomphante de la mort de Dieu ne saurait sonner comme affranchissement total.

Nous sommes partis de ce vrai qu’il faut bien prendre pour vrai si nous suivons l’analyse de Freud, c’est que Dieu est mort. Seulement voilà le pas suivant, Dieu ne le sait pas. Et par supposition, il ne pourra jamais le savoir puisqu’il est mort depuis toujours. […] Ce qui change les bases du problème éthique, à savoir que la jouissance nous reste interdite comme devant, devant que nous sachions que Dieu est mort15.

Dans la séance du 9 mai 1962 d’un séminaire consacré à L’Identification, Lacan fait allusion à une adaptation théâtrale des Frères Karamazov où la célèbre phrase sur l’hypothèse de la mort de Dieu est ainsi traduite : « Puisque Dieu n’existe pas, tout est permis. » Il nous fait remarquer qu’il y a une sacrée différence entre cette logique assertorique et une logique hypothétique qui garderait l’adverbe si. Dans la formule : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis », il s’impose comme nécessaire que Dieu existe. En fait, cette citation n’a jamais été prononcée, en tant que telle, de façon aussi resserrée. Elle est passée à la postérité, sous cette forme condensée, sans doute pour en accentuer le côté frappant (on a entrechoqué, mis bout à bout deux membres de phrase dispersés en fait dans le passage en question). C’est Mitia (Dimitri), l’un des trois frères, qui déclare dans la quatrième partie (livre XI, chapitre IV) du roman de Dostoïevski :

Que faire si Dieu n’existe pas, si Rakitine a raison de prétendre que c’est une idée forgée par l’humanité ? Dans ce cas, l’homme serait le roi de la Terre, de l’univers, très bien ! Seulement comment sera-t-il vertueux sans Dieu ? Je me le demande. […] En effet, qu’est-ce que la vertu ? Réponds-moi, Alexei. Je ne me représente pas la vertu comme un Chinois. C’est donc une chose relative ? L’est-elle oui ou non ? Ou bien elle n’est pas une chose relative… Question insidieuse. Alors tout est permis ?

C’est justement le côté insidieux de cette insistance interrogation sur la mort de Dieu qui ne cesse de faire question. Ce Dieu nié, cette négation de Dieu que Jacques Lacan se plaît à supposer comme s’étant faite à l’insu de la divinité, ne nous laisse pas plus avancés qu’avant de le savoir, nous laisse encore paradoxalement, oxymoriquement triomphants et niais, Gros-Jean comme devant ! Même s’il a été déclaré mort, demeure toujours cette hantise de l’insu. Cette proclamation serait-elle encore un faux-fuyant, une protection contre le risque de l’amour, les limites du désir que Jacques Lacan appelle : castration ? Il s’emploiera également à démarquer cette qualification de la notion religieuse de circoncision.

UN P’TIT BOUT DE CHAIR