Patrice Lumumba

Patrice Lumumba

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Description

Figure centrale de l’indépendance du Congo, Patrice Lumumba meurt dans des conditions tragiques qui polarisèrent l’attention internationale. Il fut célébré comme héros et martyr à travers le monde, notamment par Sartre, Césaire, Sékou Touré ou Che Guevara. Réhabilité sous Mobutu comme héros national, il fut remis à l’honneur par Laurent-Désiré et Joseph Kabila, une étrange continuité qui pose question.

Le recensement et l’analyse de ses représentations dans les émissions officielles de monnaies et de timbres apportent un éclairage original sur le processus d’élévation au rang d’icône de ce leader politique commémoré dans son pays comme à l’étranger, autrefois comme à présent. Ces variations numismatiques et philatéliques témoignent de l’intérêt que présentent ces supports figuratifs pour l’analyse de la propagande et de l’imaginaire national — quitte à ce que cet imaginaire prenne les contours d’un continent — ou, plus universellement encore, pour l’étude de l’hagiographie des libérateurs.

Anthropologue et historien de l’art, Pierre Petit a successivement travaillé au Congo, en Zambie et au Laos, où il étudie à présent l’exode rural dans les hautes terres. Maître de recherches au FNRS, il enseigne à l’Université libre de Bruxelles. Il s’est spécialisé dans l’analyse de l’ethnicité, du nationalisme et de l’invention des traditions.


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Date de parution 08 février 2016
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EAN13 9782803105274
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Couverture


PATRICE LUMUMBA



Jean Creplet et János Frühling



Patrice Lumumba
La construction d’un héros national et panafricain


Préface de François de Callataÿ


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Académie royale de Belgique

rue Ducale, 1 - 1000 Bruxelles, Belgique

www.academieroyale.be


Informations concernant la version numérique

ISBN : 978-2-8031-0527-4

© 2016, Académie royale de Belgique


Collection L’Académie en poche

Sous la responsabilité académique de Véronique Dehant

Volume 71


Diffusion

Académie royale de Belgique

www.academie-editions.be


Crédits

Conception et réalisation : Laurent Hansen, Académie royale de Belgique

Illustration de couverture : Grégory Van Aelbrouck, d’après l’affiche réalisée par Alfredo Rostgaard, éditée dans le cadre de l’OSPAAAL (1972).
© International Institute of Social History (Amsterdam) pour la fig. 4 ; Studio Philippe de Formanoir - Paso Doble pour les fig. 9, 27, 32, 33, 36, 44, 45 ; Deutsches Historisches Museum (Berlin) pour la fig. 10 ; Stringer — Gettyimages AFP pour la fig. 47.


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Quai Bonaparte, 1 (boîte 11) - 4020 Liège (Belgique)

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ISBN 978-2-87569-207-8

 

A propos

Bebooks est une maison d’édition contemporaine, intégrant l’ensemble des supports et canaux dans ses projets éditoriaux. Exclusivement numérique, elle propose des ouvrages pour la plupart des liseuses, ainsi que des versions imprimées à la demande.


Préface

Martyr de la décolonisation, mauvaise conscience de la Belgique comme un temps aussi du Congo/Zaïre, héros panafricain immédiatement instrumentalisé par le bloc communiste, Patrice Lumumba est une icône planétaire. De celles que l’on imprime sur les t-shirts ou que l’on tague sur les murs.

Portant son regard d’anthropologue sur une réalité généralement négligée — les timbres-poste, les billets de banque, les monnaies, les médailles et les décorations — Pierre Petit nous entraîne dans un fascinant travail de construction des images. Impeccablement documentée, son analyse refait le chemin des récupérations à géométrie variable appliquées à Patrice Lumumba. Entre l’annonce officielle de sa mort, le 13 février 1961 (il avait été assassiné dès le 17 janvier), et la sortie du premier timbre à son effigie, le 29 mars par la République Arabe Unie, un mois et demi à peine s’est écoulé. La Russie et ses pays satellites ne furent pas en reste, profitant de la circonstance pour dénoncer le colonialisme esclavagiste des pays de l’OTAN, et plus largement les méfaits consubstantiels au capitalisme impérialiste. L’émotion fut mondiale ; les rues se mobilisèrent un peu partout, sauf peut-être au Congo.

Par manque de réalisme politique, Lumumba avait en réalité vite perdu presque tous ses soutiens. Avec la complicité certes de la Belgique et des États-Unis, sa liquidation avait été perpétrée par des Congolais du gouvernement central et de l’État sécessionniste katangais. Il appartient alors au génie politique de Mobutu d’avoir, dès 1966, récupéré cette image encombrante en le déclarant héros fondateur de la Nation. Pierre Petit retrace finement les étapes de la subtile réappropriation par Mobutu de cette icône panafricaine, moins pour accroître sa popularité à l’intérieur du pays que pour en jouer à l’extérieur. Le comble sera atteint en 1985 lorsque, pour célébrer ses 20 ans de règne, une médaille le représente lui à l’avers tandis que le revers est occupé par les bustes conjoints de ses deux « meilleurs ennemis », Kasa-Vubu et Lumumba.

L’ascension au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila, qui prend Kinshasa en mai 1997 et se réclame ouvertement de l’héritage lumumbiste, marque un nouveau tournant. Son assassinat le 16 janvier 2001, qui coïncide étonnamment presque jour pour jour avec le quarantième anniversaire de celui de Lumumba (17 janvier 1961), poussera son fils, Joseph Kabila, à appuyer la ressemblance en fondant l’ordre des « Héros nationaux Kabila-Lumumba ».

L’histoire n’est pas finie. C’est le grand mérite de Pierre Petit d’en avoir livré une facette méconnue dont il montre tout l’intérêt. C’est que les timbres-poste, les billets de banque et les monnaies sont des entreprises officielles, au plus près de l’exercice du pouvoir régalien. Destinés à circuler largement, ils constituent souvent la meilleure opportunité pour une diffusion d’images sous contrôle et donc aussi, à rebours pour l’analyste, d’étudier la construction d’une identité. Il y a plus. Non seulement ces images se laissent facilement dater et localiser mais elles sont surtout construites en réseaux. Les ateliers monétaires, les banques centrales émettent des jeux de nouvelles dénominations. L’étude de Pierre Petit fait ici la différence : il s’intéresse systématiquement aux programmes d’émission en resituant les apparitions de Patrice Lumumba au sein de ces séquences.

Bien au-delà donc de la figure de Patrice Lumumba et du kaléidoscope de représentations qu’elle a engendrées, ce petit livre constitue un véritable modèle méthodologique quant à la manière de traiter ce matériau historique d’un genre particulier.


François de Callataÿ,

Membre de l’Académie

Introduction

Assassiné le 17 janvier 1961 dans l’hinterland d’Élisabethville, au cœur de la sécession katangaise, Patrice Emery Lumumba devint officiellement, cinq années après son décès, un héros national — statut qu’il a conservé à travers les différents régimes jusqu’à ce jour. Les circonstances de son assassinat ont fait l’objet de plusieurs recherches dont celle d’une commission d’enquête parlementaire belge qui a remis, en 2001, un rapport de plusieurs centaines de pages à ce propos1. Son parcours politique est par ailleurs très bien documenté2. Le présent travail s’inscrit plutôt dans la lignée des études sur la mémoire collective autour de cet homme d’État hors du commun. Parmi celles-ci, Bogumil Jewsiewicki et d’autres ont envisagé Lumumba à travers la mémoire populaire, cherchant à montrer comment les Congolais du présent utilisent cette figure politique pour donner un sens à l’ordre social tourmenté de leur pays3. Le fil rouge de leurs recherches est la peinture urbaine, datant principalement des années 1970 et 1980, produite à destination des citadins congolais et des expatriés, avec une focalisation sur le Katanga industriel. Dans une autre perspective, les contributions rassemblées par P. Halen et J. Riesz dans Patrice Lumumba entre dieu et diable. Un héros africain dans ses images4 analysent ces « images » dans le sens littéraire du terme plutôt qu’à travers une exploration de l’iconographie. En décodant la mise en récit de Lumumba de par le monde, leur ouvrage montre comment différents imaginaires se sont emparés du personnage pour en faire un héros ou pour le diaboliser. Quant aux textes de Jean Omasombo, ils portent un regard critique sur les récupérations — qu’il dénonce comme un « pillage » — de la mémoire de Lumumba par la classe politique congolaise5.

En contraste avec ces travaux, ma contribution se focalise sur la production des images (au sens proprement iconographique) destinées à une large circulation publique. Bien qu’évoquées dans tous ces travaux, les images officielles de Lumumba n’ont pas encore fait l’objet d’une analyse approfondie pour elles-mêmes, alors qu’elles constituent une source d’inspiration majeure, notamment de la peinture populaire, et qu’elles furent plus largement diffusées que n’importe quel autre support iconographique ou littéraire. Elles ont jusqu’à présent servi de soutien illustratif, sans plus. Je veillerai ici à garder ces images au cœur de l’analyse ; à en étudier l’iconographie et la chronologie ; à les replacer dans leur contexte ; à cerner leurs géographies et leurs filiations. J’ai choisi de limiter mon champ d’investigation au matériel numismatique et philatélique, qui présente l’intérêt de constituer une imagerie dûment élaborée et ratifiée par les autorités avant de circuler, potentiellement du moins, entre des millions de mains. Par ailleurs, la miniaturisation de ces matériaux oblige leurs concepteurs à sélectionner un nombre limité d’éléments dans les représentations, et donc à se concentrer sur l’essentiel du message. Les photos ou images circulant dans la presse, les livres, les affiches de propagande, les publications politiques, les statues, les sites Internet ou les films constitueraient autant d’alternatives tout à fait intéressantes et complémentaires à ce travail.

L’usage des matériaux numismatiques et philatéliques rassemblés à l’occasion de la recherche6 impose une contrainte méthodologique que les approches utilisant ces sources à titre illustratif méconnaissent. En effet, pièces métalliques, billets de banque et timbres sont rarement émis isolément : ils sont généralement groupés en séries d’émission déclinées en plusieurs valeurs. Bien souvent, ces séries constituent de petits systèmes sémantiques où un élément ne prend pleinement sens que dans son lien avec les autres, qu’il s’agisse de classements hiérarchiques au sein de la série, de relations implicites entre les sujets figurés, de télescopages chronologiques, etc. Je veillerai donc à bien resituer ces objets dans leurs séries respectives.

La recherche sur la chronologie et la spatialité de la production d’images sera menée systématiquement. Les approches axées sur la peinture populaire ou sur les témoignages peinent souvent à situer les représentations sur une ligne du temps, créant ainsi une apesanteur historique. Au contraire, les matériaux ici utilisés sont presque tous datés, parfois au jour près, ce qui constitue un avantage considérable. Quant à la spatialité, elle est plus centrale encore dans cette recherche : le plan de ce travail est chronologique, mais il alternera l’étude de la production d’images au Congo et à l’étranger. L’on passera de l’Égypte à l’URSS, du Congo à la Guinée jusqu’à la Libye avant de revenir au Congo, etc. Ces alternances sont nécessaires car ce n’est pas au Congo, mais à l’interface de la société congolaise et du vaste monde, que les représentations de Lumumba se sont cristallisées.

En somme, cette étude démontrera le pouvoir de l’iconographie officielle et l’influence des rapports de force internationaux dans la création des icônes. Le présent texte, s’il émane d’un anthropologue, ne sera donc en rien une approche « par le bas », où seraient explorées les pratiques et les conceptions relatives à Lumumba au sein de la population congolaise, dans les interactions quotidiennes. Une telle analyse, que j’appelle évidemment de tous mes vœux, reste largement à mener. Elle ne peut à mon sens se réaliser qu’en tenant compte des cadres sociaux de la mémoire que j’ai évoqués plus haut, qui s’organisent à un niveau plus englobant.

La nécessité d’étudier l’interface national/international se comprend aisément dans le cas de Lumumba, qui fut assassiné durant la grande vague des décolonisations africaines, au tournant des années 1960 : dix-huit pays devinrent indépendants au cours de cette seule année, en plein contexte d’une guerre froide dont les processus de décolonisation furent une conséquence directe7. Comme nous le verrons, c’est à l’étranger que sa mort fit l’objet des commémorations les plus intenses, le Congo n’emboîtant le pas que tardivement, avec moins d’enthousiasme et plus d’ambiguïté. Le lien entre le processus national et le processus international de l’héroïsation — variation sur le principe du « jeu d’échelles » de Jacques Revel8 — a été peu étudié à ce jour alors qu’il constitue un enjeu central. Telle est l’origine du titre de ce travail, car c’est en articulant à travers son décès des références nationales et internationales que Lumumba est devenu une icône, le mot étant ici à prendre tant dans son sens iconographique que dans celui d’un modèle moral immortalisé. Il semble par ailleurs prendre davantage la figure du héros (fondateur) dans son propre pays et celle de martyr (de la décolonisation) en dehors de celui-ci, mais ces qualités de héros et de martyr restent profondément liées à quelque niveau qu’on les envisage.

La présente recherche entend donc contribuer à une réflexion générale sur les processus d’héroïsation. Comment se fabrique concrètement un héros — qualité qui doit bien entendu être comprise dans le sens d’une consécration par un collectif social ? Le christianisme des premiers siècles a engendré son cortège de pères de l’Église, de saints et de martyrs ; les indépendances, les révolutions et les guerres européennes ont produit, du 19e siècle jusqu’à la première guerre mondiale, leur lot de héros nationaux. De la même manière, les décolonisations et indépendances africaines ont généré une gamme de nouvelles figures tutélaires. Un demi-siècle après le cap de 1960, Hélène Charton et Marie-Aude Fouéré ont consacré un dossier aux « Héros nationaux et pères de la nation en Afrique9 ». Les « héros nationaux » sont ces figures anticoloniales écartées du jeu politique à l’aube des indépendances, tandis que les « pères de la nation » sont ces chefs d’État ayant conduit — et souvent, accaparé — les destinées de leur pays après l’indépendance, durant parfois des décennies. Lumumba est un exemple typique des premiers, tandis que Mobutu peinerait à entrer parmi les seconds, vu l’opprobre qui le touche actuellement. Les auteurs de l’ouvrage notent que la recherche sur la mise en récit des nations africaines à travers la mémoire de leurs « grands hommes » est restée un domaine assez peu exploré à ce jour, alors que ceux-ci continuent à constituer une « ressource rare » systématiquement mobilisée dans le jeu politique contemporain. Cette situation contraste avec le présent étiolement de la figure du héros national en Europe occidentale : comme le disent les éditeurs d’un livre à ce propos, « à l’ouest, dans les vieilles démocraties, l’héroïsme national est considéré comme une expérience soit historiquement révolue soit à ce point redéfinie qu’elle en est méconnaissable10 ». Nous verrons qu’à l’inverse, Lumumba reste une ressource d’actualité par rapport à laquelle les dirigeants du Congo se situent systématiquement, ceci conformément au modèle développé par Charton et Fouéré, dont le volume réfère régulièrement à l’ancien Premier ministre congolais sans qu’il soit l’objet d’une contribution spécifique. J’espère que mon analyse contribuera à nourrir cette réflexion sur les figures nationales de l’Afrique contemporaine en éclairant davantage l’interpénétration des dynamiques nationales et internationales de cette héroïsation.

Enfin, je sais qu’il est délicat d’approcher un personnage de cette stature à travers une démarche analytique et constructiviste. Pour beaucoup de personnes, Lumumba est une figure d’espoir, un modèle moral qui offre une orientation de vie dans un pays ou dans un monde en mal de repères ; pour d’autres, Lumumba reste une figure ambiguë, voire l’origine même des malheurs du Congo. J’espère que cette recherche ne sera pas simplement classée selon la dichotomie des pro et des contra, même s’il est normal qu’elle nourrisse leurs débats en épaississant...