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Péking et ses habitants - Mœurs, coutumes, religion et arts des chinois

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154 pages

Péking. — Division de la ville. — Remparts. — Les rues. — Aspect général. — Mouvement. — Egouts. — Constructions. — Enseignes. — Edifices. — Illuminations. — Police. — Rondes nocturnes.

Pe-king est divisé en deux parties bien distinctes :

La ville chinoise, Lao-Tching, ou vieille ville, au sud, occupée exclusivement par les Chinois depuis l’invasion des Mandchoux ;

Et la ville tartare, King-Tching, ville nouvelle, habitée par les descendants des Tartares.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Alexandre Michaux

Péking et ses habitants

Mœurs, coutumes, religion et arts des chinois

La France et l’Angleterre, c’est-à-dire la civilisation, viennent enfin de pénétrer au cœur, jusqu’alors impénétrable, de la capitale du Céleste Empire.

Le voile, derrière lequel cette ville se cache aussi soigneusement qu’une favorite musulmane, et que n’avaient pu qu’entrouvrir à peine lord Macartney, lord Elgin, le baron Gros et quelques missionnaires fervents, a été déchiré violemment par les boulets invincibles des Alliés.

Nous allons donc connaître la mystérieuse cité, voir ses habitants ; nous promener dans ses innombrables rues ; parler son langage ; comprendre ses hiéroglyphes ; étudier ses mœurs, etc.

Ce peuple, à travers le prisme de notre imagination, ne nous apparaissait que comme une collection de magots hideux et bouffis, tels que nous les représentent les théières et les paravents ; nous nous figurions (d’après la renommée de la fameuse Tour de porcelaine, accessoire obligé de toutes les miniatures et sans laquelle il n’est pas de couleur locale), nous nous figurions, disons-nous, un pays de porcelaine, habité par des gens de porcelaine, sous un ciel de porcelaine ; et notre conviction était si grande, si inébranlable, que, plus d’une fois, en recevant une blessure ou une contusion, nous remerciâmes le Ciel de n’être pas né Chinois, car notre corps de porcelaine aurait certes été cassé.

Région presque aussi fantastique que le pays de Lilliput, tu vas donc nous être révêlée !

Tu vas perdre sans doute de ton prestige et de ta magie, comme ces bâtons flottants qui de loin paraissaient un gros vaisseau.

Tu vas, patrie des vers à soie, être disséquée par le scalpel de la science, sur la table de la réalité !

Et vous, savants et artistes, peintres et poëtes, soldats laborieux et infatigables du progrès, apprêtez-vous ; voici une contrée neuve à explorer ; voici une toison d’or à conquérir, Argonautes du XIXe siècle !

Les portes sont ouvertes : entrez !.....

Mais avant que vos travaux aient découvert tous les secrets de cette terre énigmatique, il ne sera peut-être pas dépourvu d’intérêt de raconter ce que l’on en connaît déjà, à l’endroit des villes, des coutumes et des mœurs.

Nous relaterons ce que nous avons vu, ce que nous avons compris, ce qui nous a frappé ; nous rendrons compte de nos diverses impressions.

Vous, mes chers compatriotes, qui ne pouvez, par vous-mêmes, parcourir ce sol fabuleux, je vous invite à y pénétrer avec moi.

Sans quitter votre fauteuil, ni le coin de votre bon feu, vous pouvez faire un voyage de trois mille lieues, braver le tigre et le crocodile, le mandarin et le bonze.

Suivez-moi !

On entend déjà un bruit confus dans le lointain, comme lorsqu’on passe près de la Bourse

Paris, à midi ; c’est la gigantesque cité !

C’est Péking !

I

Péking. — Division de la ville. — Remparts. — Les rues. — Aspect général. — Mouvement. — Egouts. — Constructions. — Enseignes. — Edifices. — Illuminations. — Police. — Rondes nocturnes.

Pe-king est divisé en deux parties bien distinctes :

La ville chinoise, Lao-Tching, ou vieille ville, au sud, occupée exclusivement par les Chinois depuis l’invasion des Mandchoux ;

Et la ville tartare, King-Tching, ville nouvelle, habitée par les descendants des Tartares.

Ces deux cités sont défendues chacune par d’épaisses et hautes murailles, composées d’un massif compris entre deux revêtements faits de pierres et de briques.

On pénètre dans la ville par des portes énormes, élevées de cinq étages, et qui par leur masse présentent de loin un aspect imposant et vraiment majestueux.

King-Tching comprend trois villes enfermées l’une dans l’autre ; au centre, se trouve le palais impérial, la demeure sacrée et infranchissable du céleste empereur.

C’est un immense édifice de forme carrée, aussi entouré de murs crénelés et de fossés ; il contient une multitude de cours et d’appartements, dont le plus remarquable est l’appartement spécial de l’Empereur, et une vaste salle appelée Taï-ho-tian, où se font les réceptions des grands et des ambassadeurs.

Il est difficile de se faire une idée du bruit et du mouvement qui existent dans cette ville : il faut se figurer Paris un jour de fête, comme par exemple lors du retour de l’armée de Crimée.

C’est une foule incessante qui va et vient ; c’est un flot dans une agitation perpétuelle ; c’est un brouhaha confus de voix, de cris, de glapissements, d’éclats de rires ; c’est un chaos indescriptible, étourdissant.

Les voitures, les chaises à porteurs des dames, ayant quelquefois jusqu’à vingt porteurs et suivies d’autant de domestiques ; les milliers de chameaux, portant de lourdes charges de houille ou de marchandises ; puis les brouettes, les chariots à bras, les charrettes attelées de bœufs ; tout cela allant, venant, se heurtant, encombrant le passage.

A pied, vous rencontrez de graves personnages escortés d’une multitude de serviteurs, armés de ces affreux parasols de bambous et de lanternes peintes des plus bizarres figures : ce sont des mandarins ou des personnes de haut rang.

Des soldats et des officiers sont coudoyés par l’honorable bourgeois, passant la tête haute et fière, surtout s’il est d’une certaine condition.

A travers tout cela, des milliers d’industriels trouvent encore moyen d’exercer leur petit commerce  ; voyez ces marchands ambulants portant leurs denrées dans une sorte de grande balance dont les épaules supportent le fléau ; les revendeuses avec leurs petites mannes suspendues à leur cou ; le marchand de comestibles avec sa cuisine portative, chacun attirant l’attention par un cri particulier, par un son étrange et perçant.

A chaque coin de rue, vous rencontrez encore un cortége d’amis, accompagnant un convoi funèbre, et de l’autre côté, vous croisez une noce qui se révèle par ses chants joyeux et sa longue file de conviés, conduite au son du tamtam.

Quel est encore cet homme qui agite sa sonnette et porte un tabouret, un bassin, une serviette et un réchaud ? — C’est un barbier, il appelle la pratique ; tenez, on vient de l’arrêter ; voyez, il dispose son tabouret dans l’endroit le plus convenable de la rue ; il nettoie les oreilles, peint les sourcils, brosse les épaules, et, malgré le bruit et la cohue, passe son rasoir triangulaire sur la tête tondue.

Puis il recommence à agiter sa monotone sonnette. Ce sont, en outre, des savetiers, des chaudronniers, des forgerons en plein vent, qui travaillent, liment et frappent à coups redoublés le cuir, le bois, le fer.

Tout ce bruit, toute cette agitation, ces ris, ces pleurs, ces chants, ces cris, ces hurlements, ces vociférations et cette remuante populace, ondulant comme une mer en courroux, tout cela donne à la gigantesque ville une physionomie singulière, — mais tout cela fatigue et étourdit, sans intéresser ni captiver les yeux.

Avec cette tempête humaine, avec ce vertigineux tourbillon qui vous entraîne, vous attire, vous soulève ; avec ce grondement de tonnerre permanent qui vous brise les oreilles, comment distinguer quelque chose, comment entendre une parole ?

Peu à peu cependant, à mesure que vous pénétrez plus avant dans la ville, le vertige vous quitte ; cette atmosphère bruyante s’appesantit moins sur votre organe auditif ; vous commencez à vous mouvoir, sinon aisément, du moins avec moins de difficulté, à travers cette foule grouillante à vos côtés ; le brouillard épais qui recouvrait vos pensées se dissipe ; — et, avec le calme qui paraît naître, le désir puissant de l’observation, que vous aviez perdu en plongeant dans cet océan tumultueux, vous aiguillonne de nouveau ; — les objets extérieurs que vous apercevez sans trouble attirent votre attention.....

Lorsqu’on a recouvré l’usage de ses sens, perdus dans l’éblouissement causé par les passes de la multitude, les premiers objets qui frappent les regards sont ceux qui vous entourent.

Vos yeux se portent autour de vous.

Vous voyez des rues droites, larges, mais sans pavé ; ce qui, comme pour le macadam des rues de Paris, occasionne beaucoup de boue quand il pleut et une poussière étouffante l’été.

Dans cette saison, des arrosements fréquents rafraîchissent un peu la terre, sans pour cela empêcher beaucoup la poussière de s’élever.

Il n’y a pas non plus, comme à Paris et à Londres, des égouts pour les boues et les immondices, mais on emploie un autre moyen assez ingénieux pour s’en débarrasser. Chaque famille possède une grande jarre et l’emplit de tout ce qui peut servir à fumer et à amender les terres ; de sorte que les rues sont en général assez propres.

Cette propreté doit être attribuée à l’intérêt plutôt encore qu’aux soins de la police ; car le fumier se vend à un prix relativement élevé, — ou, ce qui est plus fréquent, à cause de la rareté du numéraire, s’échange contre des légumes et des fruits.

Quelle est donc cette infecte odeur qui vient tout à coup de se faire sentir ? — C’est une petite charrette à une roue, qui laisse ainsi des traces non équivoques de son passage ; elle coutient le fumier liquide dont nous venons de parler et s’en va à la campagne, chez le cultivateur qui la conduit.

Mais reposons nos yeux sur des objets plus gracieux.

Aucune maison n’a plus d’un étage ; beaucoup même n’ont qu’une terrasse ou balcon au-dessus du rez-de-chaussée ; de loin, on dirait un vaste camp aux tentes de couleurs bariolées, à cause de la régularité avec laquelle sont construites toutes ces maisons basses et uniformes.

En effet, pas une seule cheminée ne s’élève au-dessus des toits, qui sont tous de la même hauteur ; ces toits carrés sont faits à angles très-allongés, pointus et recourbés ; ils sont couverts en tuiles cuites, quelquefois grises, souvent revêtues d’un vernis jaune, rouge, vert ou bleu et très-brillant.

Toutes les maisons sont alignées avec le plus grand soin. Elles sont entièrement dépourvues de fenêtres sur la rue ; une porte unique donne accès dans l’intérieur, et, malgré notre curiosité, il nous est impossible, de la rue, de voir ce qui se passe au dedans.

Le rez-de-chaussée est généralement occupé par des marchands ou des artisans, dont les étalages emplissent la devanture et bien souvent encombrent une partie de la rue, concurremment avec les tentes et les boutiques des ouvriers nomades et des commerçants ambulants.

Il y a de fort jolies maisons, dont les devantures sont en bois ciselé, découpé à jour ou arrondi en bosse, le tout avec assez d’art et de goût, et revêtu d’une splendide dorure.

A chaque boutique est planté un mât ou un pieu, surmonté de drapeaux, de pavillons, de banderolles aux couleurs les plus éclatantes.

Ces mâts portent l’enseigne du marchand ; ces enseignes bizarres contiennent le nom du commerçant et celui de ses ancêtres, son éloge, les titres qui le recommandent à la confiance des acheteurs ; puis une liste des principaux objets qu’on trouve chez lui.

Sur beaucoup d’enseignes, nous lûmes ceci : — Ici on ne trompe pas, — qui équivaut bien à notre « Maison de confiance. »

Là-bas, comme ici, le commerce se croit obligé de faire de la réclame, de battre plus ou moins la grosse caisse.

Ces enseignes, ces mâts, ces bannières, par leur nombre, par leur confusion, par la variété de leur couleur et de leur forme, donnent à chaque rue de Péking l’aspect d’une rade remplie de vaisseaux pavoisés.

Ce qui nous étonne le plus, c’est que, parmi ces produits de l’industrie chinoise, celui qui figure en majorité, qui occupe le premier rang, qui s’étale avec le plus de grâce, c’est....

  •  — Devinez !
  •  — La porcelaine ?
  •  — Point !
  •  — La soie ?
  •  — Non ! — C’est le cercueil !

En effet, une collection de cercueils brille et s’épanouit à une devanture, en face nos yeux ; il y en a de divers prix, mais la plupart sont décorés. ornés avec le plus grand soin.

  •  — Pourquoi, demanderez-vous, sont-ils deux fois plus grands que les plus grandes bières françaises ?
  •  — Parce que, en Chine, on a beaucoup d’égards et de respect pour ceux qui ont de l’embonpoint, et qu’on désire conserver cette vanité jusqu’au tombeau.

Tout est décorum chez ce peuple ; la pompe surtout des convois funèbres n’est égalée que par la splendeur des voitures luxueuses employées aux cérémonies nuptiales.

La magnificence des brancards servant à porter la bière est en rapport avec le rang du défunt et la richesse du cercueil.

Le tout est orné de dais très-somptueux.

On est presque ébloui par ces peintures tranchantes, par ces gros caractères dansant sur les longues enseignes, par l’épaisse dorure des portes et des balustrades, tout cela se renouvelant sans cesse, étincelant à chaque pas.

Lorsque l’on a bien examiné tout cela, lorsqu’on a vu une dame regardant curieusement au balcon ou sur la terrasse, cachée par le feuillage d’un arbuste ou arrosant une fleur, on cherche, comme dans toutes nos villes européennes, un monument, un édifice quelconque qui captive notre attention et arrête pour un instant nos regards fascinés.

On cherche en vain.

En Europe, chaque ville, les capitales surtout, possède de nombreux édifices, chefs-d’œuvre d’art, de forme, d’élégance : ce sont des cathédrales gothiques, des palais Renaissances, des colonnes, des arcs de triomphe, des statues, etc.

Souvenirs de la gloire des ancêtres, ils font l’orgueil de leurs descendants et l’admiration des étrangers.

Mais à Péking, rien ; pas un monument, pas même une place ; — des rues, toujours des rues ; les rues se croisent, se coupent, s’enchevêtrent à l’infini, comme des sables dans le désert, sans qu’aucune oasis de verdure, d’espace ou d’architecture, vienne égayer le voyageur égaré.

A Paris, l’aspect des monuments est grandiose et majestueux, — à Péking, tout est mesquin et petit ; — on sent que chez nous il y a de la noblesse et qu’en Chine, il n’y a que du clinquant.

Après une excursion à Paris, la mémoire aime à se rappeler ces imposants restes du génie de nos aïeux et ces trophées de nos victoires modernes, et l’âme en conserve religieusement un souvenir plein de respect et de grandeur.