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Pères et bébés

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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 191
EAN13 : 9782296301795
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PERES ET BEBES

~

~

Collection Santé, Sociétés et Cultures dirigée par Jean Nadal et Michèle Bertrand
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un imaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire.

Déjà parus:
Ophtalmologie et Société, Z. Nizetic et A. Laurent. Cinq essais d'ethnopsychiatrie antillaise, Ch. Lesnes. Bouddhisme et psychiatrie, Luon Can Lien. Fous de Rousseau, CI. Wacjman. Le feu et la cendre. Travail de deuil et rites funéraires dans un village libanais, N. Khouri. Les thérapies traditionnelles dans la société kabyle, N. Navet Mohia. Exclusion sociale et construction de l'identité, T.C. Carreteiro. L'injure à fleur de peau, E. Larguèche. La folie en Afrique, B. Badji. Le corps en souffrance. Une anthropologie de la santé en Corse, J. Poizat

Costa.
Le corps dans la psyché, sous la direction de M.L. Roux et M. Dechaud-

Ferbus.
Ethnopsychiatrie maghrébine, A. Aouattah. Les somatisations, Y. Ranty. Toxicomanies et lien social en Afrique (Les inter-dits de la modernité),

B. Doray.
L'homme maghrébin dans la littérature psychiatrique, R. Berthelier. Promouvoir la santé, Dr. M. Bass. Le diable et le bon sens. Psychiatrie anthropologique de l'Afrique Noire à l'Europe, D. Schurmans. Une psychiatrie moderne pour le Maghreb, Gh. El Khayat. Les cultes du corps. Ethique et sciences, B. Andrieux. L'enfant et l'eau (sous la direction de J.Le Camus, J.-P. Moulin, C. Navarro).

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3193-3

Jean LE CAMUS

PÈRES ET BÉBÉS
Préface de Serge LEBOVICI

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur

L'enfant maladroit, Paris, P. U. F, 1981. Pratiques psychomotrices, Liège, Mardaga, 1984. Les relations et les interactions du jeune enfant, Paris, Editions Sociales Françaises, 1985. Les origines de la motricité chez l'enfant, Paris, P.U.F, 1988. Les racines de la socialité, Paris, Centurion, 1989. Les pratiques aquatiques du bébé, Paris, P. U. F, 1991. L'enfant et l'eau (collectif), Paris, L'Harmattan, 1994.

Remerciements

J'exprime ma vive reconnaissance à toutes celles et à tous ceux qui m'ont permis d'aller jusqu'au bout de cette passionnante recherche: -les parents et les enfants qui ont participé à telle ou telle phase de l'observation sur le terrain. -les étudiants de Maîtrise ou de DEA inscrits à l'UFR de Psychologie de l'Université du Mirail, les coéquipiers du Laboratoire Personnalisation et changements sociaux (Équipe Psychologie du jeune enfant) qui ont largement contribué au recueil et à l'analyse des données. - Ania BEAUMATIN et Chantal ZAOUCHE-GAUDRON qui ont bien voulu relire le manuscrit et me faire part de leurs suggestions. -le Professeur Serge LEBOVICI qui m'a fait l'honneur et l'amitié de préfacer l'ouvrage.

Dédicace

A mon père A mes enfants

PÈRES ET BÉBÉS

Mon vieux (extraits)

Dire que j'ai passé des années A coté de lui sans l'regarder On a à peine ouvert les yeux Nous deux,

J'aurais pu c'était pas malin Faire avec lui un bout d'chemin Ça l'aurait p't-être rendu heureux Mon vieux,
Mais quand on a juste quinze ans, On n'a pas le coeur assez grand Pour y loger tout's ces choses-là Tu vois,

Maintenant qu'il est loin d'ici En pensant à tout ça j'me dis J'aim'rais bien qu'il soit près de moi ... Papa.

Michèle SENLIS /Daniel GUICHARD

SOMMAIRE

Préface. ... .

'"

.. .... ..., ... .. ..... ...

...

.. ....

... ...

13 29 30 30 33 36 37 62
81 81 82

1ère PARTIE:
1. Le modèle

papa pique et maman coud..........
du rôle paternel.. . . . . . . . . . . . . . .. . . .

traditionnel

Il. La division sexuée des attributions.................. 12. La "patria potestas" .................................... 2. Le printemps du père nourricier (période 1980-1990)... 21. Les manifestations du changement dans les pratiques
déclarées. ... . .. .. . . . . . .. ... . . .. . .. ... . . . . . . . . . .. . ... . .. .. . .. .

22. Les facteurs sodo-historiques du changement. ... . 3. La persistance du modèle de l'indistinction des rôles parentaux.. .... . .. .. .. ... . ... ... . .. ... .. ... . ... .. .. . ..
31. Les limites actuelles du partage des tâches

domestiques
désirable.

...

... ...

... ...

32. L'indistinction des rôles, modèle socialement
... . .. .. . ... ... ... . ... . .. ... . .. ... ... ... . .. ... . .. .. .

2ème PARTIE: un style interactif
parent. . .. . ... .

pour chaque 87 88 88 11

. . . .. . . .. . . .. . . . . . . . . . . ... .. . . . .. '.' .. . . . ... . .. .

1. La conception classique des comportementS parentaux.. Rappel: la vision de SPITZ et de BOWLBY dans

les années1950-75..........................................

2. La thèse de la symétriecomportementale(1975-1980).. 21. Le père "figure d'attachement"aussi fiable que la

95

mère ................ ... ...... ...... 96 22. La thèse de la similitude qualitative du comportement maternel et du comportement paternel 101 3. La prise de conscience des caractéristiques du style

paterneL lepère ... ...

o

105

31. L'enfant préfère la mère... même s'il a été élevé par

... ... ...... ... ... ...

... ... ... ... ...

105 108
117 133 135

32. TIne faut pas confondre attachement à la mère et

attachement aupère

33. Dans l'interaction avec le jeune enfant, la mère et le père ne se comportent pas de la même façon. . . . . .

3ème PARTIE:

"l'un" n'est pas "l'autre" ..........
... ...

1. Le modèle classique de la fonction du père (années 1950-1975). 00' ...

2. Le mythe de l'équivalence fonctionnelle (années 19801990). De la similitude et de l'égalité à l'interchangeabilité (cf BADINTER, 1986).......................................... 21. Chez les chercheurs (USA: 1975 - 1985)

141 144 144 147 148 170 205 213

(cf LAMB)

0...

... ...

... ...

......

220 Chez les cliniciens: la thèse radicale de la symétrie fonctionnelle (cf OLIVIER) . o' o.. ... ... ... 3. La redécouverte de l'indispensable fonction du père

différencié(années 1991- 1994).............................. 31. L'orientationpsychanalytique ..... 32. L'orientationexpérimentale...... ... ... Conclusion
Bi bl io gr aphie 0....................

...

12

PRÉFACE

La lecture du livre de Jean LE CAMUS m'a fait regretter que, me chargeant d'en rédiger la préface, je n'ai pas disposé plus tôt de l'instrument essentiel qu'il va constituer pour les chercheurs et les cliniciens francophones qui se préoccupent du développement du très jeune enfant et de son éventuelle psychopathologie. Je comprends bien entendu que son auteur souligne l'intérêt que sa lecture pourra prendre pour les jeunes parents qui décident "l'expectation" d'une grossesse, puisque cet anglicisme désigne le développement d'un désir de grossesse dans le couple: cette volonté conduit la future mère à arrêter le programme contraceptif adopté par les futurs parents - et probablement pour des raisons souvent différentes: - du côté de la mère, l'enfant imaginaire que la primipare pourrait décrire et à l'avenir duquel elle pourrait rêvasser, ne se développe vraiment qu'après un début de glorification narcissique qui pourrait se dire: " je suis (enfin) enceinte" ; cette fierté conduit les jeunes femmes enceintes à être prudentes dans la proclamation de leur grossesse, en particulier vis-à-vis de la future grand-mère maternelle à l'égard de laquelle elles sont en dette. Dans un ouvrage récent, Bertrand Cramer et Francisco Palacio-Espasa

13

(1993)1 tendent d'ailleurs à montrer que le fait d'être enceinte constitue une véritable étape du développement des femmes.

- du côté du futur père, il n'en est souvent pas ainsi: il fait un enfant ou accepte la procréation,d'abord sans doute parce que l'acte de procréation est généralement un aspect de la vie en couple: il faut faireplaisir à sa compagne,ensuite - et du moins le croit-il, pour transmettre et pérenniser le nom de son père; il
n'aurait alors à vrai dire de considération pour l'enfant à naître que s'il était du sexe masculin; sans doute les choses sont-elles moins schématiques dans les diverses situations de la vie quotidienne. C'est ce que montre à l'évidence l'ouvrage de Jean Le Camus qui nous appelle constamment à la prudence du chercheur soucieux de fournir l'évidence de la preuve de la validation de ses hypothèses. Il n'en reste pas moins que ces quelques réflexions que suscite en moi la lecture de ce livre m'ont amené à évoquer ici les liens entre paternité et filiation: être père, c'est avoir contribué à la procréation et c'est avoir le comportement, le rôle et les fonctions que Le Camus nous présente ici de façon si documentée, mais c'est aussi être proclamé père par un enfant qui affirme son mandat fIlial dans la transmission intergénérationnelle. Il y a des fantômes dans sa chambre d'enfants, selon la métaphore de Selma Fraiberg (1976)2. Autrement dit, "l'arbre de vie" de chaque bébé plonge d'abord ses racines dans le terreau où son père (et sa mère) a lui-même plongé ses racines: c'est pour nous une manière de rappeler que l'enfant, dès que le père a coupé le cordon ombilical qui le liait à son état antérieur de fœtus et a proclamé sa seconde naissance qui le sépare - déjà - de sa mère, (surtout dans la culture islamique) et s'il est un garçon, va être chargé de régler les conflits infantiles de ce père, lorsque ce dernier était aussi un enfant. L'évocation de la rançon de la filiation nous conduit à y voir le prix à payer dès l'institution de la paternité Lorsque le nouveau père n'a pas réglé ses conflits, en particulier œdipiens, l'affiliation culturelle de l'enfant devient difficile:
1. Cramer B et Palacio-Espasa F, (1993) Psychothérapies brèves parents -bébés, Paris, PUF 2. Fraiberg S (1975) Fantômes dans la chambre d'enfants, trad. Française, Psychiatrie Enfant, XXVI, l, 1983, 57-98. 14

ce processus ne peut que se compliquer du fait de la nucléarisation

de la famille occidentale, processus sur lequel Jean Le Camus
attire à juste titre l'attention (S. Lebovici, 1993)3

Le Camus nous fournit ainsi tous les documents nécessaires pour résister à la pression médiatique selon laquelle l'implication souvent croissante des pères, dans les soins d'élevage, en particulier lorsque leurs compagnes travaillent, modifie radicalement la condition paternelle: il fournit à ce sujet un inventaire, non seulement très détaillé des travaux très nombreux, surtout réalisés aux États-Unis sur l'état actuel de la condition paternelle et la capacité des pères à accepter leur position de "gynandrie psychologique" (p. Pedersen)4, mais ce n'est pas sans raison qu'il évoque aussi les importantes recherches conduites, en particulier sous sa direction, dans l'école toulousaine: il a mis en évidence, non sans des réserves particulièrement vigilantes, le fait que le jeune enfant, en particulier au cours de la deuxième année de sa vie, n'a pas d'objet d'attachement privilégié. Reprenant les travaux décisifs de J.Bowlby sur l'attachement et "ses mécanismes dynamiques internes" qui nous montrent l'importance des représentations de "l'objet" d'attachement, essentiellement la mère, le père n'étant évoqué ici que pour mémoire, Jean Le Camus a eu le mérite de conduire une recherche empirique et rigoureuse sur la "situation étrange (" Strange situation"), le paradigme expérimental qui, selon Mary Ainsworth, définit les qualités de l'attachement de l'enfant de un an à sa mère, attachement apprécié par l'attitude du bébé au moment où elle revient après trois minutes de séparation (qui a été marqu~ par son départ et la compagnie d'un étranger) par la qualité des ~vailles. L'attachement est "sécuritaire " dans 50% des cas: lorsque sa mère revient, le bébé ne manifeste pas de colère, mais montre aussi sa joie à la revoir et à pouvoir se réfugier dans ses bras; une telle formule semble pouvoir être prédite lorsque les interactions observées à un âge plus précoce entre le jeune bébé et sa mère se révélaient particulièrement harmonieuses. Mary Main de son côté croit avoir montré que la transmission intergénérationnelle que nous avons évoquée plus
3. Lebovici S. (1993) From filiation to Affiliation, J of Infant Mental Health, 14,4, 26-72. 4. Pedersen F. 15

haut est essentiellement définie par la transmission des parents aux enfants des mécanismes d'attachement: elle a mis au point et validé une échelle qui permet en particulier d'évaluer l'attachement des parents à leurs propres parents. Or l'équipe de Toulouse a eu le mérite de s'intéresser très tôt au rôle du père comparé à celui de la mère dans la "strange situation". Au moment où cette recherche reprenait le protocole mis au point avec la mère, on étudiait à Toulouse la sécurité des retrouvailles entre un père et son bébé de 18 mois. On lira comment Bourçois partit de 1'hypothèse suivant laquelle la meilleure figure d'attachement est celle qui donne confiance à l'enfant; ce chercheur eut l'idée de comparer ce qui se passait avec chacun des deux parents, le rôle de l'étranger étant malheureusement5 toujours dévolu à un personnage féminin. Ce protocole, qui étudiait six configurations, (le bébé + un des trois personnages dans le rôle principal ou secondaire = six situations) montra que la confiance s'exprimait surtout en faveur de celui qui jouait le rôle le plus important dans les soins d'élevage, le père se situant généralement entre la mère et l'étrangère. Le rôle du sexe de l'enfant a fait l'objet, nous l'apprenons à la lecture de ce livre, d'une approche également empirique, en étudiant la situation des séparations, au moment de l'arrivée à la crèche, et celle des retrouvailles avec le parent qui conduit et/ou recherche le bébé à la crèche. Mais ce qui paraît dépasser le cadre de ces recherches comparatives, c'est l'application de l'hypothèse selon laquelle il serait plus intéressant d'abandonner la base logistique de l'attachement et d'étudier la manière dont le bébé utilise sa confiance vis-à-vis de l'un ou l'autre de ses parents. C'est ce qu'a tenté de faire Jean Le Camus, on le verra, en étudiant le rôle de stimulation du père et de la mère chez les bébés-nageurs: il a constaté que le bébé répond plus au père lorsqu'il s'agit de stimulations ludiques. Ces conclusions de Jean Le Camus viennent d'être largement confirmées par les recherches poursuivies au laboratoire de Lausanne et dirigées par B. Pierrehumbert : la thèse récente d'une

5. Tel est du moins mon avis personnel. 16

de ses collaboratrices, F. Frascarolo, montre que "les pères nouveaux", ceux qui participent activement et quotidiennement aux soins quotidiens donnés aux enfants sont moins empressés qu'ils ne le prétendent. Les "nouveaux" pères, s'ils interviennent dans la vie pratique du ménage, gardent cependant leur rôle traditionnel : jouer, gronder, et ouvrir au monde. Par ailleurs, cette chercheuse a exploré des situations dyadiques de jeu libre, en étudiant en même temps, par la "semimicro analyse" de documents vidéoscopiques. Elle a ainsi confirmé que les pères préfèrent les jeux impliquant une activité physique: ayant moins de perspectives éducatives que leurs compagnes, ils se montrent plus instables qu'elles. Cependant les conjointes des "nouveaux pères" semblent moins directives que celles des pères "traditionnels" Il me paraît plus intéressant dans la discussion imaginaire que je poursuis ici avec Jean Le Camus, de noter que F. Frascorolo a montré dans son étude de la "strange situation" que les enfants des "nouveaux pères" semblent plus sociables: tout se passe comme si le rôle des parents consistait alors à leur fournir la base logistique d'une situation triadique sur laquelle nous reviendrons Mais étant psychanalyste, j'aimerais discuter quelques positions d'allure peut-être quelque peu polémique de Jean Le Camus à ce sujet: (i) : A la fin du chapitre consacré à sa révision des positions de Bowlby sur le besoin de"proximité qui conduit les jeunes, selon ce dernier, à vivre aussi près que possible de ceux qui les élèvent, Jean Le Camus nous invite à accepter des versions beaucoup moins éthologiques de l'attachement: il les veut plus évolutives et dans doute liées à I'histoire du jeune enfant. On ne saurait en effet ignorer le rôle des événements qui surviennent : ainsi se rapproche-t-il des analystes qui décrivent le développement de la subjectivité à partir de la sensorialité, indissociable de la vie émotionnelle (D. Stem, 1987)6 et des investissements narcissiques puissants dont l'enfant bénéficie de la part de ses

6. Stern D (1987), Le monde interpersonnel française, Paris, PUP.

du jeune enfant,

trad.

17

deux parents et qui lui pennettent très tôt de constituer un soi (ou expérience continue de vie) (S. Lebovici, 1994)7 (ii) Jean Le Camus passe pudiquement sous silence les excès des analystes de l'école kleinienne qui ne se soucient pas du développement de l'enfant et qui décrivent sa jalousie à l'égard du pénis paternel dès sa naissance. Mais Freud ne fut pas si naïf quand il évoqua la possibilité des identifications "primaires" au père, puis à l'investissement initial du nouveau-né de ses deux ''parents-combinés'', avant même qu'il n'en ait la perception (Hi) On peut alors comprendre les excès de l'importance atta-

chée aux soins maternels par certains épigones de Freud avec
lesquels Jean Le Camus me semble quelque peu injuste. D'abord avec René Spitz qui mérite, à mes yeux, une immense gratitude. Il a eu d'abord le mérite de justifier son hypothèse de l'importance des soins personnalisés et "maternels" en mettant en œuvre une recherche clinique qui compara l'évolution de deux échantillons de très jeunes enfants: celui qui était élevé par des mères en prison se développa significativement mieux que celui des bébés qui se trouvaient dans une crèche luxueuse, mais où les contacts étaient appauvris par le respect des mesures d'hygiène. Il me paraît aussi nécessaire de rappeler ici l'émotion vécue par ceux qui, comme ce fut mon cas, grâce à la projection de documents filmiques de Spitz, furent mis en face de l'explication du profond malaise qu'ils vivaient, lorsqu'ils sortaient d'un hôpital ou d'un abri pour des nourrissons pratiquement abandonnés et victimes de l 'hospitalisme dévastateur. Ainsi peut-on aussi s'identifier à nos collègues roumains qui, après la chute de Ceaucescu, ont pu comprendre le drame des enfants vivant dans les "Laegen" et dits "irrécupérables", alors que leurs "référentes" ignoraient leur sexe, ne leur adressaient pas la parole, alors qu'elles suivaient aveuglément l'ordre de leur injecter du sang en dehors de toute règle d'asepsie. La vraie question est autre et on pourrait la fonnuler ainsi: comment imaginer que des jeunes femmes, appartenant, en partie à la culture slave, prospère en "nanias" aient pu renoncer à toute

7. Lebovici S. (1994), Psychanal., 661-680.

L'homme

dans

le bébé,

R. franç.

de

18

identification maternelle dans un tel contexte politique 1 Lisette Tardy, dans un texte encore inédit, nous montre qu'en Roumanie les intervenants, venant de pays occidentaux, doivent contracter une véritable "alliance" avec ceux qui n'ont plus aucun mandat; ils n'ont droit (1) qu'à l'affiliation politique :"on n'est pas, écritelle, le fils ou la fille de (X), on est ou on n'est pas membre de, (c'était alors le Parti ou les organisations grâce auxquelles il exerçait son pouvoir). Que Jean Le Camus reconnaisse ici que la relation entre les adultes et les enfants a de fait dans l 'histoire récente de l 'humanité le modèle de la dépendance au sein maternel comme icône. n sera peut-être d'accord pour reconnaître que ce modèle de la dépendance orale est aussi la métaphore de l'union du nouveau-né avec les soins, non de la mère, mais "avec les soins maternels", écrivait Freud.8 Cela étant rappelé, que l'on mette en cause ou non la théorie de l'étayage qui est la conséquence de la dépendance orale, Freud a pu écrire en 1925 :"Le sein9naît de l'absence du sein." J'ai moimême écrit en 1960 une phrase souvent citée :"l'enfant investit sa mère avant que de la percevoir "10. Avec Le Camus,j'ajouterais aujourd 'hui et "la déclare sa mère" On peut en tout cas penser que ni Spitz, ni Winnicott, ni Mahler n'aient envisagé le rôle du père que par politesse. Ils ont peut-être élevé ainsi une protestation contre l'importance donnée par Freud au père œdipien. Les féministes ne s'y sont pas trompées: à un Bowlby qui, pour l'OMS, reprenait, avant sa révision déchirante, la description des effets de la carence de soins maternels, Margaret Mead répondait à peu près: "vous inventez tout ça, parce que vous ne voulez pas que les femmes travaillent ; votre théorie vous permet de les condamner à rester votre esclave à la maison."

8. Comme le font les américains qui prennent la précaution d'avertir qu'ils n'évoquent là que les soins "dits maternels", 9. Ou sa représentation, 10, Lebovici S (1960), La relation objectale chez 'l'enfant, Psychiatrie de /' Enfant, 1, 1, 111. 19

Et pourtant ce père séparateur et œdipen existe et manifeste très tôt ses effets, peut-être parfois en proclamant, comme nous l'avons rappelé du père islamiste, la seconde naissance de son fils, ainsi inscrit dans la lignée paternelle, même si on le laisse régner sur le sein maternel dans le gynécée. Ma querelle amicale avec Jean Le Camus ne s'épuisera pas par ces quelques commentaires, mais nous tomberions peut-être d'accord, s'il s'ajoutait au groupe transdisciplinaire qui étudie depuis plusieurs années avec Elisabeth Fivaz et Daniel Stern, une famille non-clinique, en prenant pour point de départ la situation triadique qui permet quatre positions expérimentalesll. Dans un travail récent (E. Fivaz et al, 1994)12, je crois avoir montré comment la mère transmet dans ce cas les interdits œdipiens dès l'âge de cinq mois :ils sont clairement repris par le bébé au cours d'une nouvelle observation qui a lieu environ six mois plus tard. En d'autres termes, il nous faudrait ici discuter, non seulement de la naissance de la vie psychique, comme a voulu le faire Freud, mais aussi du passage de la vie interpersonnelle à la vie intersubjective. Quoi qu'il en soit de cette discussion un peu passionnelle, je l'admets volontiers, à la contribution de la connaissance du rôle du père dans le développement du bébé, elle se veut aussi la marque de mon intérêt à la lecture de l'ouvrage de Jean Le Camus. TIva connaître, je le prédis, un grand succès, d'abord auprès des familles justement désireuses d'échapper au poids trop sollicitant des médias, auprès des référent(e)s qui sont chargé(e)s, quand les deux parents travaillent, ce qui est la règle dans les mégapoles occidentales, de collaborer aux soins de l'élevage, mais aussi auprès des cliniciens et des chercheurs. Nous avions un vif besoin d'un livre qui présente une recension sérieuse des travaux sur le comportement du père, sur son rôle et ses fonctions dans la société contemporaine, sans oublier la contribution personnelle de son auteur, je l'ai signalé dès le début de cette préface.Désormais je ferai un large appel à ces analyses critiques, mais je m'engage à
11. C'est-à-dire la dyade mère-enfant + le père, la dyade père -bébé. 12. Fivaz-Depeursinge E. et al. (1994), The Dynamics of interfaces: Seven AuÙ10rs in Search of Encounters Across Levels of Description of an Event. 20

citer mes sources: elles seront à mettre au compte de celui qui a pris tant de peine à nous montrer comment on peut devenir, non
pas "enceint", mais un père "impliqué et différencié" 12 Serge Lebovici

12 Je pense que nous pouvons utiliser aujourd'hui les termes de "patemage" pour désigner le "caregiving" paternel, et pourquoi pas celui de "patemalisation" pour décrire le processus qui conduit à la patemalité 21

PA TERNITÉ PRIMAIRE ET IDENTITÉ MASCULINE

Ce livre s'adresse en priorité aux parents de jeunes enfants et par extension, aux mères et aux pères en puissance (état que
qualifie le tenne anglais expectant). il traitera essentiellement de la paternité primairel, celle qui est mise en œuvre au tout début de la vie de l'enfant et qui fait référence à la relation du père et du bébé.

L'ouvrage ne se présente pas cependant sous la forme habituelle d'un guide de puériculture (avec l'énumération de conseils pratiques), ni sous la forme plus universitaire d'un traité d'éducation familiale (avec la définition des objectifs; l'analyse des modèles d'organisation, des méthodes, des techniques et des programmes) mais plutôt comme un instrument d'information et de réflexion forgé à partir de la recherche scientifique. L'auteur se propose en effet d'attirer l'attention du lecteur sur l'évolution socio-historique récente de la paternité et, à partir de cette base, de

susciter de proche en proche l'interrogation, l'investigation et
1. Primaire signifie ici "premier dans le temps" : ce sens ne doit pas être confondu avec ceux que l'on rencontre chez FREUD (chez qui le terme "primaire" caractérise le système inconscient, l'énergie psychique libre et le principe de plaisir) ou chez BOWLBY (qui qualifie de "primaire" le besoin d'attachement: besoin fondamental, génétiquement programmé, non dérivé d'un autre besoin, non étayé sur un autre besoin) ou chez WINNICOTI (qui désigne ainsi la préoccupation initiale de la mère: état de haute sensibilité au cours duquel est mis en jeu son pouvoir d'identification au nouveau-né). 23