Période d'adolescence (Tome 2)

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326 pages
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Description

Cet ouvrage se propose de s'intéresser davantage aux processus inconscients de la vie psychique qu'aux étiquettes diagnostiques, car figeant l'adolescent dans des "cases", bien que par essence à cette période de la vie tout reste évolutif. Alors que des symptômes semblent affecter des jeunes de manière identique, il convient de saisir la singularité de l'histoire de l'adolescent au sein de sa propre trajectoire à la lumière des embrouilles de sa famille, pour penser la "crise" avec le Sujet.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2013
Nombre de lectures 10
EAN13 9782336320960
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Stéphane Lelong

PÉRIODE
D’ADOLESCENCE

TOME II

Figures de sourance

Clinique Psychanalytique et Institutions





Période d’adolescence


Tome II


Figures de souffrance




CollectionClinique psychanalytique et institutions
Dirigée par Stéphane Lelong


Aujourd’hui, la question d’une clinique psychanalytique populaire est le défi que doivent relever tous les
soignants et intervenants confrontés à la souffrance, la crise voire la détresse du Sujet. Qu’est-ce que ces
professionnels demandent au psychanalyste? De quelle manière l’épistémologie psychanalytique
s’articule dans les institutions avec les autres champs que sont : le soin, l’éducatif et la pédagogie ? Quel
est le désir du psychanalyste pour la pluralité des transferts institutionnels ? Sans être des praticiens qui
accompagnent des « cures » à l’écart de l’équipe, ces cliniciens chercheurs se risquent à inventer en temps
réel un compagnonnage pour pointer, au moment venu, la répétitiond’événements de vie dans un cadre
spécifique qui convient pour contenir d’éventuels débordements. Tels sont les enjeux de cettepraxisqui
cisèle, au balcon de l’humanité, un «style »singulier régulièrement à remettre sur le métier. Voilà
l’originalité de la question qui fait débat pour les auteurs dans cette collection.


Déjà parus

Période d’adolescence, Tome I, L’ère de famille, L’Harmattan, coll.
Clinique psychanalytique et Institutions, Paris 2013.
















Stéphane LELONG








Période d’adolescence


Tome II


Figures de souffrance














DU MÊME AUTEUR




« Lamétaphore délirante paranoïaque et l’institution hospitalière», in
Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses, collectif, L’Harmattan,
coll. Logiques sociales, Paris, 1995.

« L’évanouissementdu désir dans la psychose», inTrauma et devenir
psychique, collectif, PUF, coll. Psychopathologie, Paris, 1995.

Fantasme maternel et folie, L’Harmattan, coll. Etudes Psychanalytiques,
Paris, 1998.

Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique – Sur le fil, L’Harmattan,
coll. Psychanalyse et civilisations, Paris, 2005.

L’inceste en question – Secret et Signalement, L’Harmattan, coll. Etudes
Psychanalytiques, Paris, 2009.

Période d’adolescence, Tome I, L’ère de famille, L’Harmattan, coll.
Clinique psychanalytique et Institutions, Paris 2013.














© L'HARM ATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01241-4
EAN : 9782343012414






À mes parents qui m’ont donné au-delà du nécessaire.

À Brigitte dont l’éclectisme m’a laissé le temps d’écrire cet essai.



À Isabelle et Guillaume pour leur leçon sur l’adolescence.

PROLEGOMENES





L’actualité livre à longueur de temps les drames que vivent les ados:
drogue, violences, viols, SIDA, suicide, délires, etc. au point que la « période
d’adolescence »en vient à se confondre, à tort, avec ses «Figures de
souffrance». Ce Tome II veut rendre compte de la patine spécifique à cet
âge de la vie lorsque se révèlent des ornières dont le sillon a commencé à se
creuser dès la toute petite enfance. Tous les adolescents retraversent les
interdits fondamentaux humanisants avec cette fois-ci une maturité sexuelle ;
pour une minorité d’entre eux, j’insiste, des «fractures »suivant les lignes
de fragilité antérieure peuvent apparaître à la faveur de la reviviscence de
conflits infantiles.
Certains adolescents qui consultent aujourd’hui donnent corps à un réel non
suffisamment œdipifié lorsqu’ils sont pris en tenailles entre des idéaux
insaisissables en raison de l’intolérance à la frustration et l’attrait d’une
jouissance à portée de main résumée par la formule «tout, tout de suite».
Ranger ces jeunes – distants des résolutions œdipiennes statistiquement les
plus probables pourvoyeuses de névroses – dans des fourre-tout tels que
borderline, personnalitéas if, fauxself, états limites, etc. ne trancherait
nullement le nœud gordien supposé séparer l’expression symptomatique de
conflits internes de la psychose dite «blanche »parce que
«paucisymptomatique ».
C’est la raison pour laquelle je ne saurais me définir comme « spécialiste »
du bébé, de l’enfant, de l’adolescent ou de l’adulte et encore moins
« expert »d’une pathologie particulière au sein d’une même tranche d’âge
(exemples :anorexie, obésité, dépression, délinquance, etc.) car la
psychopathologie liée à l’adolescence ne modifie pas la structure du Sujet.
Prendre le parti d’être «généraliste » de la condition humaine c’est, à
dessein, tourner le dos aux prétendus services dits «pointus »qui
cloisonnent la souffrance en entités cliniques supposées être en tout cas
suffisamment spécifiques et autonomes pour rentrer dans des cadres
nosographiques «classiques »,comme si elles ne prolongeaient pas les
conflits psychiques antérieurs en préfigurant les difficultés à venir ! Il en est
ainsi de certains «grands »services hospitalo-universitaires qui
s’enorgueillissent d’être spécialisés dans des prises en charge
« protocolisées »concernant un même symptôme qui se retrouverait dans
des groupes suffisamment «homogènes »pour que soient développées des
« stratégies » thérapeutiques pour ces « cohortes » (Par exemple, développer
des «armes » contreles anorexiques pour combattre ces «indomptables » !

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Il en est de même pour l’alcoolisme, la toxicomanie, etc. A chaque fois, c’est
toujours une inclination psychique réductionniste qui est à l’œuvre). Il ne
faudra donc pas s’étonner que je conteste aux « docteursèsadolescents » la
compétence dont ils s’autoproclament être référents pour s’arroger le
monopole d’une « vérité » sur cet âge charnière mâtiné de données
médicopsychologiques et sociologiques histoire de donner plus d’exhaustivité à leur
« savoir ».Alors que des symptômes semblent affecter des adolescents de
manière identique, il convient en chaque occasion de se saisir de la
singularité de l’histoire du jeune au sein de l’histoire de sa famille –
problématique abordée dans le Tome I : «L’ère de famille». Rester sur le fil
psychanalytique c’est s’intéresser davantage aux processus inconscients de
la vie psychique qu’aux étiquettes diagnostics redoutables car figeant
l’adolescent dans des « cases » alors que par essence à cette période de la vie
tout reste évolutif. La psychanalyse s’intéresse à la singularité psychique qui
vise l’inconscient, c’est-à-dire ce que tout individu vient à exprimer de sa
relation à l’infantile, trame de son histoire propre non reproductible.
« Période d’adolescence, Tome II,figures de souffrance» se tiendra donc à
distance du grotesque qui consisterait à produire un énième ouvrage qui
rappellerait ce qui s’est déjà dit et écrit un peu partout depuis belle lurette
sous forme de catalogue déclinant des thématiques étanches et indépendantes
les unes des autres.
Le premier contact avec des adolescents présentant une «figure de
souffrance» est régulièrement d’une grande densité, d’où son importance et
si diagnosticde structure il y a, pour plagier Freud je dirais qu’il viendra
« desurcroît »̼guérison ».Je ne expressiondont il usait pour parler de «
saurais donc trop insister sur l’importance de la première rencontre suite à
l’interpellation, d’autant que certains adolescents en partie déroutés par
l’absence de réponse aux questions qu’ils se posent ne donneront parfois pas
suite en raison, justement, des moyens de défense qu’ils auront élaborés.
L’intersubjectivité de la rencontre, au sens fort du terme, se déploie dans le
cadre d’un «laboratoire humain » précis(individuel ou groupal) permettant
de remettre en perspective, après coup, les conflits psychiques inconscients
dont les symptômes sont les compromis. Qu’un ado fasse le détour par
quelqu’un qui l’écoute et sur lequel il transfère son histoire lui permet,
chemin faisant, de creuser son passé recomposé à mesure qu’il énonce dans
le présent les nervures d’un devenir possible. Le psychanalyste qui accueille
l’émergence du singulier n’est pas une mémoire mais il garde en mémoire
certains signifiants apparus lors de la rencontre ou lors des séances afin de
mettre en tension les événements de vie et leur répétition dans l’histoire en
train de s’écrire au futur antérieur. Cette attitude psychique face à
l’adolescent, ou d’une équipe au travail auprès d’adolescents, demande de
faire porter davantage son attention sur les «aspérités »qui émergent de
l’échange plutôt que sur la partie «lisse »du discours afin qu’au moment

1

0

opportun, dans le sens du transfert, l’intervention/interprétation ouvre sur un
horizon psychique non encore exploré jusqu’ici.
Les notes prises lors du premier entretien, puis lors des rencontres
ultérieures, sont des mots ou des phrases qui reprennent, pour les souligner,
certaines articulations et points de bascule de l’énonciation. Ce précieux
recueil doit toujours être là à portée de main afin d’être reparcouru aussi
souvent que nécessaire et, en tout cas, à chaque fois que les soignants
référents pour le jeune en question souhaitent revisiter les mouvements
évolutifs et transférentiels de la cure institutionnelle dans le cadre, par
exemple, d’une «Analyse de la Pratique». Le psychanalyste écrivain
lorsqu’il en appelle à la valeur démonstrative du « cas » peut rendre compte
de différentes séquences psychothérapiques à travers une ou plusieurs
séances, d’où l’écueil déjà souligné par Freud lorsque ce dernier constatait
que ses observations, qu’il voulait pourtant scientifiques, se lisaient comme
des romans. La vertu du «cas »ne doit précisément ressembler à rien et
surtout pas vérifier les théories développées par les « bons auteurs » dans le
but d’illustrer un champ théorique particulier par des bribes de discours
particulièrement probants, «sélectionnés »puis «découpés »à partir de
l’histoire irréductible de cet adolescent-là. D’autant que chaque «cas »est
une composition complexe de pistes à plusieurs entrées (par exemple, le
suicide qui est le signe d’une «dépression »peut tout aussi bien révéler la
« décompensation »d’une structure psychotique ou être le signe d’une
« surpression » aboutissant à unacting outqui est alors à interpréter comme
appel au secours ultime envoyé par l’ado sur fond de défenses névrotiques,
etc.). Pour communiquer l’expérience singulière et permettre
l’enrichissement de lapraxispsychanalytique, le chemin est étroit entre deux
lignes de pensée contraires avec, d’une part, l’éthique du psychanalyse qui
traite le Sujet là où sa singularité est la plus forte, c’est-à-dire jusqu’à
1
l’irréductibilité du «Sinthome» quiin fineà l’exception du «au- répond
moins-un »à partir de laquelle s’organise la structure̼ pardéfinition
incommunicable̼d’autre part, l’aspiration légitime qui veut qu’à partir et,
du singulier on essaie de donner une proportion d’ordre plus général,
c’est-àdire du cas «plus un» pour indiquer la direction, sans toutefois retomber
dans l’ornière des classifications. Le scalpel affuté du psychanalyste doit
donc s’insinuer entre « l’au-moins-un » et le « un et plus d’un » pour qu’il y
ait consistance à la régularité et non l’inverse.
La psychanalyse est à la fois ma pratique et ma préoccupation quotidienne.
J’essaye de me mouvoir dans ce champ épistémologique et son objet, mon
point de vue prenant force à mesure des rencontres authentiques jusqu’à
« réinventer »certains concepts pour qu’ils soient plus « à ma main». Je

1
Jerenvoie le lecteur à «Période d’adolescence, Tome I,L’ère de famille», deuxième partie,
chapitre III, sous-chapitre : « Le Père réapparaît en passant d’une psychologie de surface à une
métapsychologie ».

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1

voulais témoigner avec mapraxisd’une approche de la psychanalytique
souffrance humaine qui s’exprime à la « période d’adolescence », transition
majeure paradigmatique de toutes les transitions qui donnent à la vie sa
fluidité. Mes écrits en forme de messages promis à la lecture d’une tierce
personne me servent à défendre ma cause devant ceux à qui je m’adresse au
premier rang desquels vous comptez. Des discours subjectifs de
patients/analysants, j’en ferai une lecture possible dérivée de l’association
libre, technique propre aux psychanalystes, grâce à laquelle il est possible de
« travailler » les signifiants énigmatiques.

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2











PREMERE PARTIE





DEPRESSION





CHAPITRE I



Point métapsychologique



La vie est une suite de crises remettant sur le métier un travail de deuil qui
traverse le parcours de tout un chacun. De ce travail de deuil, douloureux et
perpétuellement inachevé, personne ne se remet jamais complètement
d’autant que chaque nouveau deuil réincise la cicatrice encore non refermée
du précédent. Un deuil conclut donc temporairement une crise passée mais
non dépassée, point de départ d’une autre crise et d’un autre deuil et ainsi de
suite. Crises et deuils s’articulent et se succèdent, poussées pour les
premières, tirés pour les seconds, avec en toile de fond le nostalgique espoir
de retrouver un supposé « paradis perdu » remontant à une époque antérieure
à la première perte imagée par les enveloppes appelées, fort à propos,
« caduques »pour symboliser l’état nirvanique mythique dans lequel aurait
été un « pré-Sujet » avant tout choix duquel découle l’abandon, le deuil, d’un
autre choix. A cette perte «pré-historique »originaire font suitemoult
2
séparations dontle sevrage du sein pour le nourrisson est paradigmatique.
Cette séparation/sevrage présuppose que la mère y consente. Ce complexe
sera suivi de bien d’autres sevrages jusqu’au moment où l’adolescent
prendra ses distances d’avec père et mère donnant son accomplissement
tardif au « complexe du sevrage » qui nécessite tout un travail psychique du
3
côté de l’adolescent pour qu’il s’extraie du cocon familial . L’obligation de
s’extraire de l’aimantation incessante exercée par les objets œdipiens conduit
l’adolescent à s’opposer à ses parents. Pour autant, c’est moins une
opposition systématique qu’une nécessaire affirmation de lui-même lors de
cette «délicate transition». C’est un fait, la tâche la plus nécessaire et
douloureuse lors de l’adolescence est bien celle de prendre maintenant ses
distances d’avec la référence parentale pour s’en séparer, processus facilité
par la désillusion ressentie au contact des objets œdipiens dont l’image à
présent n’est plus à la hauteur de celle qui prévalait à l’acmé de
l’organisation œdipienne. La conséquence en est que la libido précédemment
investie sur les figures œdipiennes se retire en partie dans le moi adolescent,
d’où l’incontournable position narcissique satellite de la désillusion propre à
cet âge avec son cortège d’affects à tonalité dépressive. Attention! Si la
période d’adolescence reste globalement imprégnée de morosité cela ne


2
Séparation a donné le mot sevrage.
3
Jerenvoie le lecteur à «Période d’adolescence, Tome I,L’ère de famille», troisième partie,
chapitre II, sous-chapitre : « Séparation du cocon familial et remaniements des identifications ».

1

5

signifie pas qu’il faille la verserde factodans le fatras nosographique dont le
dénominateur commun répondrait aux cas dits « limites ». Ces organisations
psychiques imaginaires sont dans un rapport en miroir aux compétences
« limitées »de certains cliniciens qui dichotomisent l’expression de la
souffrance des adolescents en deuxavec, d’une part, le grand fourre-tout
de la « dépression » relevant de psychotropes antidépresseurs conformément
à l’apprentissage d’une réponse conditionnée par leslobbying
4
pharmaceutiques et, d’autre part, le rejet de la « surpression » qui ne
relèverait plus d’une institution soignante (l’hôpital ou la clinique
psychiatrique) mais de la prison suite à des passages à l’acte itératifs sur
autrui « compromettant l’ordre public ».
Prendre ses distances d’avec ses parents qui ont pris la place dans
l’économie psychique de l’idéal du moi a un coût pour l’adolescent, le prix à
payer en est l’exil transitoire remettant à l’épreuve la solidité de sa
construction identitaire. Cette remise au travail ouvre d’ordinaire sur
l’assomption d’une nouvelle position identitaire accompagnée de nouvelles
prérogatives dont l’adolescent pourra dorénavant se flatter. Cette expérience
de solitude qui confronte le jeune à un tête-à-tête avec lui-même permet,
après coup, de réévaluer quelle avait été sa capacité d’être seulavec le
premier Autre sur la scène extérieure lorsqu’il était enfant.Nonobstant,
comme le deuil pour l’adolescent de la relation qu’il entretenait avec les
objets œdipiens ne signifie évidemment pas que ceux-ci soient perdus̼
contrairement àla problématique du deuil dont parle Freud (1923, c) suite à
la disparition définitive d’un être aimé̼, les parents vont continuer d’être
interpellés de manière ambitendante, l’adolescent souhaitant tout à la fois
que ses parents ne s’occupent plus trop de ses affaires en restant quand
même disponibles pour partager avec eux, en temps réel, ses
questions/interrogations. Il ne faudra donc pas s’étonner que le jeune, dans
un tel contexte marqué par le deuil des attachements œdipiens, puisse être en
proie à l’idée d’un possible suicide comme solution à ses problèmes – sans
toutefois passer de l’idée à l’acte. De tels scénarii sont bien banaux à
l’adolescence sans que cette inclination psychique doive être jugée comme
de mauvais augure, préfigurant un authentique passage à l’acte suicidaire.
Toute situation de perte réelle d’un objet d’amour est source d’une
mobilisation des investissements libidinaux du Sujet remettant en chantier le
travail du deuil répartissant la libido entre l’objet perdu et le moi de
l’endeuillé. Sans retenir la disparition objective d’un être cher pour justifier
d’un état dépressif chez l’adolescent, je vais surtout me concentrer sur
l’analyse d’une causalité psychique intersubjective. Je ne m’engagerai pas,
ici, dans une nosologie des formes de dépression et des défenses qui
pourraient s’exprimer sur le registre de la manie pour convoquer une


4
Point métapsychologique que j’examinerai en deuxième partie dans le présent ouvrage.

1

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bipolarité dont la psychose maniaco-dépressive dans sa forme majeure qui,
au demeurant, n’est pas une résolution de la mélancolie.
D’ordinaire, en raison de la plasticité pulsionnelle, passé le temps du travail
de deuil, un nouvel investissement libidinal reprendra ses droits sur un autre
objet substitutif et/ou un travail de création, de sublimation, etc. L’objet
substitutif de deuxième choix investi libidinalement qui fait pièce au premier
choix ne l’est pas par hasard, c’est une opération articulée à la structure de
ième
l’inconscient pour convoquer une ixrencontre manquée, par le
truchement de l’autre, derrière lequel se profile l’ombre portée de l’Autre –
l’objet incestueux de premier choix hors de portée. Cet autre substitutif de
deuxième choix n’est, en dernier ressort, qu’une sorte de double composé à
la fois «d’intime »fondé sur un trait commun aux protagonistes engagés
dans la relation pour créer l’illusion d’une complémentarité par assimilation
de la partie pour le tout et « d’extime » projeté par chacun d’eux sur l’autre
etvice versaparfaire l’illusion – soit le mécanisme psychique qui pour
5
préside, comme nous l’avons vu, à l’amour.
Pourquoi le deuil peut-il être en impasse dans la dépression voire la
mélancolie ?
Comme les modalités des premiers rapports fondamentaux avec les objets
œdipiens déterminent le travail du deuil, la pathologie survient lorsque ce
dernier est stoppé suivant les lignes de fragilité déjà inscrites dans l’histoire
infantile de l’adolescent. L’objet investi libidinalement disparu n’est alors
plus substituable par un autre, d’où le tableau clinique de la dépression dite
faussement «réactionnelle »ou de la mélancolie dans sa forme majeure.
Mais alors, qu’est-ce qui dissout chez l’adolescent déprimé la croyance,
pourtant normalement indécrottable, de retrouver un jour un objet substitutif
de deuxième choix suffisamment leurrant pour faire croire que l’objet
incestueux de premier choix est ressuscité ?
Nous sommes tous structurés, de façon singulière et unique, à partir des
premiers signifiants initiant l’infans, c’est-à-dire l’enfant avant qu’il ne
parle, à la dialectique du désir mis en tension par les fantasmes, processus
qui participe à la genèse de notre psychisme. Il est en effet fondamental
d’avoir été appelé au désir pour être marqué du sceau de l’échange
intersubjectif en perpétuel devenir qui convoque la nécessaire dépendance à
l’Autre. L’infans, en effet, s’identifie, avant toute distinction Sujet/objet, au
désir de l’Autre, au point que « son désir est le désir de l’Autre », dit Lacan.
Comme l’expérience spéculaire a les plus étroits rapports avec l’être et son
sentiment d’existence, les fondations des affects dépressifs chez l’adolescent
devront donc être recherchées au niveau des tout premiers échanges œil à œil
entre l’infanset le premier Autre. En effet, plutôt que d’investir
libidinalement la silhouette de l’infansle plaisir de l’échange, le avec

5
Jerenvoie le lecteur à «Période d’adolescence, Tome I,L’ère de famille», troisième partie,
chapitre III, sous-chapitre : « L’adolescent͉flirte ” avec la grimace de l’objet incestueux ».

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premier regard de ce premier Autre traverse le corps de l’infans sans
s’attarder sur lui pour aller se perdre à l’horizon d’un lointain sans limite
comme s’il était indifférent. Cette inclination psychique de l’Autre que
traduisent son regard en particulier et le «bain langagier» de manière plus
générale ne permet pas une vraie « co-naissance » vectrice de désir bien que
l’infansait été en partie reconnu, sur le point d’être investi, et qu’il avait déjà
versé dans un début d’illusion avec une silhouette sur le point de se former.
A la suite de l’expérience spéculaire avortée se met en place la structure
dépressive avec élaboration de défenses contre la catastrophe de la
disparition psychique de l’Autre.
Qu’en est-il de l’infansle regard se fait aveugle en raison d’un lorsque
scotome du désir ?
La dépression de l’adolescent avec vacillement de l’image de soi prend
racine dans une catastrophe satellite des avatars de la relation transitive entre
l’infanset le premier Autre, d’où la fragilité de l’image spéculaire alors que
l’espace cadré référé à ce premier Autre est resté en place. Il n’y a donc pas
de morcellement, contrairement à la genèse de la psychose, mais défaut du
6
reflet du miroir dont le miroitement est piloté par le « bain langagier» des
objets œdipiens. Le vide du regard de l’infansrépond au regard dépressif
indifférent du premier Autre qui n’a fait que le traverser. Le mérite de
Winnicott est d’avoir bien mis en exergue les défaillances de ce tout premier
regard : « Si le visage de la mère ne répond pas, le miroir devient alors une
chose qu’on peut regarder mais dans laquelle on n’a pas à se regarder (et)
ainsi donc, la perception prend la place de l’aperception» (1975, pp.
155156). Voilà l’ancrage des racines dépressives de l’infans quimet à mal son
élan vital.
Transparent à lui-même sur le modèle d’un premier regard qui n’a fait que le
traverser sans lui donner l’image mentale d’un schéma corporel, l’adolescent
dépressif s’épuisera à traquer encore et encore dans son entourage le regard
des autres pour être enfin regardé eu égard au regard du premier Autre
défaillant pour tenter de pallier ce défaut spéculaire. D’une légère variation
de sa position subjective qui serait équivalente, à ses yeux, à des absences
objectives de l’autre conformément à sa «pré-histoire »,ou lors de son
inscription dans lesociusmoment où il prend ses distances d’avec ses au
parents, l’adolescent dépressif se retrouve alors nez-à-nez, par levée du
leurre, avec la vérité d’un miroir sans reflet qui le fondait jusque-là mais
qu’il redécouvre. Faute d’une image spéculaire le faisant entrer
suffisamment dans l’illusion fondatrice, il lui est dès lors difficile de
réimaginer une image virtuelle salutaire. L’adolescent, en ce cas, s’avance
dans la vie à visage découvert non masqué par le voile de l’illusion. Comme
l’objet incestueux de premier choix n’a suscité qu’un désir vacillant,

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Jerenvoie le lecteur à «Période d’adolescence, Tome I,L’ère de famille», deuxième partie,
chapitre III, sous-chapitre : « Bain langagier : voix, sein, échanges de regards, soins corporels… ».

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l’adolescent dépressif se montre bien incapable de porter un tant soit peu
d’intérêt aux objets substitutifs de deuxième choix. Il sombre
inéluctablement dans l’économie du retrait et du repliement, écho de
l’impossibilité dans laquelle il s’était trouvé jadis, nourrisson, pour
manifester ses pulsions libidinales et agressives faute d’un premier Autre
capable d’accueillir ses décharges psychomotrices.
Il se sent mal dans sa peau comme dans son corps, faute d’avoir pu
s’emparer d’un reflet dans les échanges ultra-précoces constitutifs de
l’identification primaire. C’est bien sur les failles de l’organisation
spéculaire que s’érigera la mauvaise image qu’il a de lui en « miroir » à ce
premier regard vide. Aussi, son appel de détresse de jadis laissé sans réponse
a comme conséquence, entre autres, un défaut de représentations
fantasmatiques que traduit un discours pauvre, difficile à soutenir en séance
en raison d’un comportement apathique et inhibé.
A peine tourné vers l’objet incestueux de premier choix, l’infans s’estvu
dessaisi de ce vers quoi il tendait: la manifestation du désir de l’Autre
appelée à terme à lui conférer sa position de Sujet désirant. L’ado
mélancolique continue de vivre les conséquences de ce drame faisant se
substituer à la catégorie des facteurs contextuels prétendument
« déclenchant »de la dépression l’expérience de l’indifférence du premier
regard en raison de la disparition du désir de cet Autre. Ce n’est pas la
déception qui dévalorise tout objet substitutif de deuxième choix passé un
certain temps comme dans l’amour mais l’impossibilité dans laquelle il se
trouve d’entrevoir que son état dépressif se rapporte à la catastrophe de sa
« pré-histoire » dont il ne garde, bien entendu, aucune mémoire évocable en
raison de la précocité du processus. Pourtant, dans l’actualité il ne fait que la
revivre, sans s’en apercevoir, en la décrivant pour s’en plaindre comme si
elle était l’histoire de quelqu’un d’autre à défaut de s’y reconnaître. Le
processus d’émergence du désir chez l’infansa bien effectivement eu lieu, il
n’y a pas eu évanouissement du désir de l’Autre comme dans la genèse de la
psychose, mais le premier regard indifférent n’a sous-tendu qu’un désir lui
aussi indifférent. Ce regard indifférent masque mal l’ambivalence normale
du désir qu’il recèle et qu’accompagnent parfois d’autres carences dans le
« maternage »non adéquat pour servir d’écrin à ses décharges
psychomotrices.
Comment cet adolescent mélancolique pourrait-il croire alors en une
quelconque relation censée lui apporter la réciprocité du désir ?
L’infans, au lieu d’être aspiré par l’identification primaire, se fige autour
d’un vide. Bien sûr, c’est truisme de le rappeler, le Sujet se construit, par
7
structure, toujours à partir d’un vide; mais dans ce cas, le vide absorbe la
libido de l’adolescent comme une pompe aspirante lui faisant courir le risque

7
Jerenvoie le lecteur à «Période d’adolescence, Tome I,L’ère de famille»,deuxième partie,
chapitre III, sous-chapitre : « La logique d’une position d’exception spirituelle ».

1

9

toujours possible qu’il soit aspiré en lui-même par ce trou intérieur qui ne
cesserait de se creuser indéfiniment si les bords de ce trou n’y mettaient pas
le holà. Ce «garde-fou »lui permet d’accéder malgré tout à une
pseudoidentité qui ne se démasquera qu’à cette période – apportant la preuve, après
coup, que l’infansbel et bien entré dans l’illusion fondatrice. Pour était
autant, il finit par s’évider lui-même ce qui l’entraîne à s’inscrire dans une
spirale de pure inhibition accentuant d’autant lebreak downlui barre qui
l’accès au monde extérieur en le condamnant au repli sur soi et à
« l’anesthésie »affective̼ àdistinguer de «l’ambivalence »affective
pathognomonique du processus psychotique. A l’image de son corps, l’ado
déprimé a l’impression subjective que le monde est vide; ce sentiment
prégnant l’envahit au point que tout son univers finit par se vider de sa
substance vivante pour se dépeupler de tous ses investissements affectifs
jusqu’à ressentir son entourage proche comme étranger avec l’impression de
ne pas exister. «Un seul être vous manque et tout est dépeuplé» (Lamartine)
est soncredo. Cet Autre qui disparaît au moment où l’infansconstruisait sa
réalité fait que l’adolescent mélancolique connaît, outre un sentiment de vide
envahissant concernant tous ses investissements affectifs, des moments de
déréalisation de l’ambiance sans refonte de la réalité comme en connaît le
psychotique lors d’un épisode fécond. Le processus progressant, il peut en
8
venir à nier jusqu’à sa propre existence dans le syndrome de Cotard.
La catastrophe originelle range les adolescents mélancoliques sous le signe
du rien, point de butéequi fait trou, et qui leur permet de rester dans
l’illusion qu’à s’y précipiter ils pourraient en recouvrer leur image ! Faute de
regard fondateur, ils n’auront pas d’image d’eux mais un cadre vide que
borde la certitude d’être moins que rien. Ce « rien » qui vient se substituer à
l’image du vide est toutefois un signifiant qui barre quand même le « Sujet
9
de l’inconscient» etqui leur sert de pseudo-repères identificatoires.
S’identifier au « rien » n’est pas rien car cela leur permet de maintenir l’idée
d’un «tout »,telle est la loi du «tout ou rien» à laquelle souscrivent ces
adolescents. Ils n’espèrent plus rien et rentrent dans la croyance en
l’inéluctable de l’impuissance. Cette image défaillante teintée de
néantisation, sans reflet, donne libre cours à la désintrication pulsionnelle
avec accès au face-à-face mortel dans lequel ils vont pouvoir s’engager
jusqu’à annuler la perte en s’identifiant à l’objet incestueux de premier choix
pour en conserver sa trace en l’incorporant à l’intérieur de lui-même parce
que jadis celui-ci avait failli à sa fonction.
Ainsi, lorsque le mélancolique dirigera son agressivité vers l’objet
incestueux de premier choix préalablement incorporé, le détruire en lui en


8
LeSujet développe un déni qui progresse en tache d’huile : plus d’affects, plus de sentiments
pour les êtres investis préalablement, plus d’organe, plus de cerveau pour penser, plus d’existence
et même plus de possibilités d’en finir en mettant un terme à leurs jours !
9
A la manière de l’objet (a) de Lacan.

2

0

passe par se détruire lui-même. Déshabillé de l’illusion vitale, il acquiert la
conviction que rien n’équivaut à la jouissance pureque la mort. Lui reste
donc comme solution paradoxale que pour échapper à la mort psychique liée
jadis à la brusque disparition du premier Autre porteur d’un désir vacillant, il
lui faut en passer par le suicide réalisé! Soit, pour lui, répéter de manière
active maintenant cette aspiration de lui-même dans le vide subi jadis
passivement dans le regard de l’Autre en se précipitant dans toute ouverture
cadrée d’où la défenestration si fréquente en « queue » de mélancolie lorsque
l’inhibition est en partie levée. Il se jette dans son propre vide. Voilà la loi
même du destin de cet adolescent, faute d’ancrage illusionnel suffisant avant
la désillusion – pas de désillusion possible sans préalablement être
suffisamment entré dans l’illusion. Ce mécanisme est l’explication
métapsychologique du suicide. Le mélancolique se tient au bord de ce trou
de sorte qu’il est potentiellement sujet à une aspiration mortifère à laquelle il
aura bien du mal à résister.


2

1





CHAPITRE II



Clinique



1- Le miroir brisé

Je ne suis pas le spécialiste des mots qu’il serait médicalement correct de
dire aux parents pour leur annoncer que l’enfant qu’ils viennent de mettre au
monde est handicapé. Ces médecins spécialistes ne peuvent-ils trouver, en
10
l’occasion, que des mots abscons pour qualifier le handicapqui, au temps
de l’annonce, convoque bien des malentendus ? «Quand on met un bébé au
monde, c’est pas pour entendre ça», ai-je souvent entendu après coup de la
bouche de ces familles blessées. La soudaine révélation du handicap dont est
atteint l’enfant qui vient de naître dépasse généralement l’entendement de
ses parents et obture, en le saturant, tout le jeu fantasmatique. L’effet
d’annonce met en court-circuit l’espace psychique de chaque parent, un peu
comme s’il se retrouvait cousu à lui-même en raison d’un lieu pour penser –
virtuel – complètement collabé. L’annonce du handicap est donc dans une
certaine mesure à même, par ricochet, d’infléchir le devenir psychique de
l’enfant. Ce discours médical rejoint le discours prophétique car en
annonçant l’avenir, par le fait même, il y participe et contribue à le créer.
Demain est déjà sur les rails d’aujourd’hui comme si tout était écrit. C’est la
raison pour laquelle l’annonce est un moment clé dont les incidences ne
recevront une traduction clinique que plus tard, parfois même à l’occasion
d’une autre naissance.
Les stigmates du bébé viennent faire vaciller, un bref instant, le sentiment
d’individualité de ses parents avec retour chez eux de l’indifférencié au sein
de ce qui semblait pourtant s’être différencié depuis perpète. L’identité


10 ème
L’étymologie du mot handicap est d’origine irlandaise et remonte au XIXsiècle. Le handicap
connaît une évolution de sa signification au sens propre en quatre temps. A l’origine, de manière
très concrète, les marchands de chevaux mettaient «la main à la casquette –hand-in-cap», où
préalablement avait été déposé l’argent pour conclure le marché. Ensuite, est introduite l’idée du
« jeu de hasard » dans les courses de chevaux. Puis la notion d’égalité des chancesa posterioriest
recherchée pour une course de chevaux. Enfin, l’égalité des chances est recherchéea priori etle
concept déborde les courses de chevaux pour se généraliser à beaucoup d’autres sports. Au sens
propre, handicap rime avec sport individuel et parfois avec sport « co ». Il n’en va pas de même
du handicap au sens figuré. En effet, ce terme a suivi une évolution au cours du temps jusqu’au
sens actuel avec la reconnaissance d’un « handicap social ». Le mot est apparu dans la législation
française avec la loi du 23 novembre 1957 sur le reclassement des travailleurs handicapés, puis
avec la loi d’orientation du 30 juin 1975 en faveur des handicapés «physiques, sensoriels et
mentaux » qui a mis fin à l’emploi du mot infirme dans les textes officiels.

2

3

chancelle à la vue de cet enfant à la fois si proche et si lointain ; si familier
en raison de ressemblances qui d’ordinaire comblent ses parents mais en
même temps si étranger en raison de particularités au travers desquelles ils
ont bien du mal à se reconnaître. Or, c’est bien l’irruption de l’étrange dans
le familier qui convoque, souligne Freud, l’inquiétant.
Tous les parents décrivent l’impression de tomber dans un trou, «comme si
tout s’écroulait», disent-ils suite à l’annonce du handicap pour traduire en
images l’écrasement qui a été le leur en entendant un diagnostic/pronostic
impossible à intégrer comme ça. Comment ce verdict médical va-t-il venir
résonner avec l’histoire singulière de cette famille? Le handicap du
nouveau-né révèle la figure d’horreur telle la tête de Méduse dont les
cheveux avaient été changés en « hideux serpents », comme il est dit dans le
texte d’Ovide ? Celui qui est contraint de la regarder en face est transformé
en pierre, cette pétrification répond à la sidération psychique. Cette
sidération de la pensée est suivie d’un « passage à vide », d’une suspension
des facultés mentales, qui peut durer de quelques heures à quelques
semaines, mois ou davantage... jusqu’à ce que ces parents choqués
reprennent leurs esprits.
Qu’une information «objective »du handicap de l’enfant soit apportée en
ante ouenpost natalpar des professionnels compétents dans leur domaine
est une chose, être attentif aux bouleversements « subjectifs » qui vont suivre
en raison des réaménagements psychiques chez les parents en est une autre.
Choquées, les familles sont tout à fait hors d’état d’entendre le verdict
médical. L’important dans «les mots à dire» n’est peut-être pas tant de se
référer à une clinique réputée «pointue »que d’être attentif aux
«motsdits »à ce moment-là. Tout dépendra en fin de compte de l’attitude
inconsciente du professionnel qui annoncera le handicap. A-t-il lui même
travaillé les questions que ne manque pas de faire sourdre la problématique
du handicap? De façon plus générale, comment accepte-t-il ses limites et
comment a-t-il composé avec elles? Ainsi s’explique le décalage
irréductible entre ce qui aura été compris par la famille et ce qui lui aura été
expliqué, car l’information est reçue par la mère et par le père à travers des
filtres personnels. Mais la recherche dite fondamentale paraît ne pas prendre
en considération que la transmission transgénérationnelle est pour une large
part – bien au-delà du patrimoine génétique – inconsciente. Le
psychanalyste, en revanche, est, ou devrait être, celui qui serait à même de
prendre en considération des résurgences d’événements fort anciens liés à
une problématique conflictuelle qui trouve à s’exprimer justement lors de la
naissance d’un bébé abîmé.
Comment saisir ce qui se passe du côté parental lorsque quelque chose
d’insupportable,quasifait irruption dans leur vie psychique à impensable,
l’occasion de la naissance d’un enfant handicapé? En quoi leur position
subjective, en retour, infléchira le devenir de leur enfant handicapé ? Quelle
place aura celui-ci dans la chaîne transgénérationnelle ?

2

4

L’enfant handicapé n’est pas sans se poser des questions importantes sur sa
différence et son évolution future. Pourra-t-on remédier en partie ou en
totalité à son problème demain? Pourra-t-il se marier? Sera-t-il en mesure
d’avoir des enfants? Ces derniers seront-ils frappés du même handicap?
Toutes ces interrogations trouveront appui du côté du discours parental qui
véhicule, à l’insu de ceux qui l’articulent, des éléments qui permettront, ou
non, à l’enfant de comprendre sa différence.
Trouver du sens au présent apparemment insensé en raison du handicap de
leur progéniture est la tâche qui va les absorber pour pouvoir continuer à se
projeter dans un avenir. En effet, la naissance d’un enfant handicapé
bouleverse tellement les repères identitaires de ses parents que ceux-ci vont
devoir rouvrir un espace imaginaire pour penser ce qui, hors cette virtualité,
ne le serait pas. Or, le devenir psychique de l’enfant lui-même,
indépendamment du handicap «fixé »,sera d’autant plus ouvert que ses
parents auront eu la possibilité de maintenir ouvertes leurs interrogations
fondamentales relatives au handicap et de manière plus générale aux
nécessaires limites qui sommeillent chez tout un chacun. Dans le cas d’un
enfant non marqué par un handicap, les mots entendus gardent la possibilité
de se conjuguer avec d’autres laissant toute latitude à l’enfant de construire
son identité en se reconnaissant à travers les mailles du discours. En
revanche, lorsque l’enfant est handicapé, le « bain langagier » se trouve lesté
d’un poids particulier qui grève l’avenir de l’enfant qui vient de naître. De
fait, toutes les paroles dites autour du berceau s’inscrivent dans la mémoire
des parents puis de l’enfant de manière indélébile. Ces mots définitifs
impressionnent et laissent des traces que le temps modifiera d’autant moins
que la famille aura anticipé cette nouvelle «inouïe »par un pressentiment
qui lui aura mis «la puce à l’oreille» depuis bien avant la naissance de
l’enfant handicapé.
En effet, en bordure de la scène psychique, des pensées, des mots rôdent
alentour depuis un certain temps avec une fluidité toute prête à se cristalliser
dans une forme contrainte par le moule du discours médical. La révélation
que fait sourdre un tel savoir renvoie à l’ombilic d’où émergent les chaînes
signifiantes qui traversent les générations. Ce sont elles qui, en fait,
préexistent au discours prédictif du médical – voilà le précédent qui permet
de faire ancrage pour les fantaisies familiales. Ce qui est difficile à accepter
pour les parents n’est pas tant le handicap lui-même que l’idée d’y être
peutêtre pour quelque chose – d’où la terrible culpabilité d’avoir procréé un
enfant « anormal ».
Des fantaisies inconscientes ont toujours trait à une problématique liée à
l’originaire et c’est dans cette quête qu’ils s’engagent. «Ai-je commis une
faute ?» est l’interrogation fondamentale que se posent les parents de
l’enfant handicapé, comme si elle venait fantasmatiquement évoquer une
naissance supposée fautive au sens de transgression de l’interdit œdipien.
Des scénarii incestueux planent, d’où pour l’essentiel le ressort des

2

5

résistances des parents pour annoncer à leurs propres parents le handicap de
l’enfant à qui ils viennent de donner naissance. C’est-à-dire que ces parents
sont introduits dans une discontinuité du lien de filiation qui les unit à cet
enfant handicapé. Si le handicap bat en brèche le fil identificatoire qui court
de génération en génération, la question sous-jacente reste pour les parents
de savoir comment continuer à se reconnaître en lui. Comment reconnaître
l’enfant handicapé comme maillon de la filiation pour les parents? A ce
stade, l’important n’est pas d’apporter des réponses mais d’amener les
questions à se formuler. Faute de quoi, en ne soutenant pas les questions qui
n’ont pas de réponse, c’est tout l’appareil à penser les questions qui serait
mis hors d’usage – cela reviendrait à « jeter le bébé (handicapé) avec l’eau
du bain (langagier) ».
Le risque pour l’enfant handicapé reste d’être parfois exhibé – assimilé non
plus au phallus, mais au pénis –, préfigurant le devenir de l’enfant, puis de
l’adolescent et de l’adulte enclin à exhiber son handicap. Dans le droit fil de
ces considérations, l’enfant handicapé dans sa quête identitaire n’est-il pas
plus candidat à «donner à voir» aux autres ce qui, justement, le
différencie ? Cette présentation ostentatoire du handicap de l’enfant par l’un
des parents ou les deux donne une indication du rôle joué par cette différence
– également anatomique – dans l’organisation libidinale. Certains enfants
handicapés donnent, en effet, à voir leur différence comme d’autres exhibent
leur sexe. Cette exhibition a-t-elle partie liée avec l’attitude parentale qui lui
préexiste ? Qu’est-ce que cherchent à vérifier ces familles dans le regard des
autres lorsqu’elles exhibent leur prolongement narcissique ? Exhibitionnisme
et voyeurisme sont les deux termes du même binôme. Exposer un handicap,
n’est-ce pas une tentative d’aimanter le regard de l’autre qui en retour, pour
s’en soustraire, tournera de l’œil? L’œil n’est pas de même nature que le
regard. Le désir mesure l’écart entre l’organe, l’œil, sa rétine, etc., et le désir
qu’il fait naître lorsqu’il est mis en tension par le fantasme.
Les processus psychiques qui permettent à un sujet d’intégrer une
« différenceparticulière »sont les mêmes que ceux par lesquels est pensée
une «différence quelconque» – dont le modèle restera toujours celui de la
différence sexuelle. L’enfant s’identifie comme semblable à l’un de ses
parents, celui qui est de même sexe que lui, et différent de l’autre, celui qui
est du sexe opposé au sien. Mais en raison de la différence liée au handicap,
de quel sexe est-il ? Ainsi l’enfant handicapé est-il conduit à élaborer toutes
sortes d’histoires pour s’expliquer son origine. Il procédera à des
interprétations et des réinterprétations successives de son handicap en
fonction de sa compréhension des choses tout au cours de sa vie. Chaque
« crisematurative »est l’occasion de produire une autre version pas plus
définitive que la précédente qu’elle n’annulera d’ailleurs pas. Le handicap ne
s’intègre pas une fois pour toutes dans la vie psychique, mais à chaque fois
se dégagent un effet de vérité pour le sujet et un gain d’une plus grande
liberté dans sa façon de panser le réel, avec en ligne de fuite une réalité

2

6

réarticulée d’une autre façon. Le handicap de l’enfant puis de l’adolescent
est visible de tous sauf, paradoxalement, pour l’intéressé lui-même. Cette
différence lui reste radicalement étrangère si ce n’est qu’à travers les yeux de
l’autre. L’intrusion du regard de l’autre est centrale dans la problématique de
la personne handicapée. Tous souffrent d’un regard tantôt voyeur, tantôt
fuyant, toujours en excès ou en défaut, jamais posé de telle manière qu’il
puisse soutenir une rencontre sensible. Toulouse-Lautrec disait à ce sujet:
« Lesinfirmes comme les jolies femmes sont las d’être regardés». Le
malaise n’est-il pas davantage sous-tendu par la ressemblance – qui fait
naître un insidieux sentiment d’inquiétude – que par la différence, qui
appelle en retour la logique de l’exclusion? En effet, un être supposé
radicalement dissemblable ne menace en rien l’intégrité des autres, tandis
que de se reconnaître à travers ce que renvoie la personne handicapée ne
manque pas d’ébranler les certitudes identificatoires les plus ancrées en
apparence.
Faute d’une juste distance propice pour rentrer en relation, soit la différence
visible – comme le nez au milieu de la figure – devient le point de mire pour
les autres qui peuvent, dès lors, être piégés par la fascination du «jamais
vu »,soit la souffrance psychique peut devenir un objet de jouissance pour

les autres.
*
* *
Jean serait trop attaché aux regards que les autres portent sur lui en raison de
problèmes de sphincters imputables à un spina-bifida l’obligeant à porter des
protections, alors qu’il entre dans l’adolescence. «Il suffit, dit le père, d’un
regard ou d’un mot, un rien le blesse. Il faut qu’il se blinde.» Monsieur sait
de quoi il parle car lui-même a dû «s’auto-blinder» pour traverser une
adolescence solitaire et chaotique l’ayant conduit à la délinquance dont il
s’est sorti grâce au sport, son épouse ayant été son coach. «De battu je suis
devenu batteur, a-t-il expliqué, fier d’être parvenu à avoir une armure
indestructible.» Le frère aîné de Jean est lui-même dans un lycée en sport
études de sorte qu’il est accueilli au sortir de la classe par «des
grandsparents d’accueil » – formule préférée par la famille des jeunes gens pour ne
pas employer l’expression famille d’accueil qui résonne de manière bien
particulière dans l’histoire familiale. La mère reconnaît avoir toujours poussé
ce fils vers l’excellence afin qu’il soit le meilleur. Jean a l’impression,
surenchérit la mère, que les autres se moquent de lui, «il développe une
sorte de paranoïa». Madame affectionne les diagnostics «prouvés
médicalement», elle en use pour qualifier sa propre mère de «bipolaire»
qui l’aurait abandonnée à l’adolescence, son père ayant pris les devants bien
avant alors qu’elle n’avait que onze mois car cet homme avait trouvé la mort
très jeune dans un accident de la circulation. Jusqu’à l’adolescence la mère
de Jean n’éprouvait consciemment aucune souffrance particulière, un père
idéalisé «décrit comme un dieu » par sa mère lui donnant la direction. Les

2

7

ennuis ont commencé à l’adolescence car ellefaisait «des fugues
interminablesdepuis elle n’a plus eu aucun contact avec sa mère.» ;
Lorsqu’elle attendait Jean, elle était anxieuse en comparaison d’une
grossesse «idyllique» par ailleurs lorsqu’elle avait attendu son fils aîné car,
souligne-t-elle, «une mère ressent instinctivement que ce n’est pas normal».
Déjà à un mois et demi de grossesse tandis qu’elle s’allongeait sur la table
d’opération – table gynécologique, corrige-t-elle immédiatement –, elle avait
le pressentiment que son enfant était handicapé. Comme Jean bougeait
moins, elle a posémoultcarquestions au gynécologue qui la suivait
l’enquête génétique avait conclu à un «risque de mauvaise fermeture du
tube neural ». Ce praticien, bien qu’ayant fait, d’après les parents de Jean, le
diagnostic à l’échographie du troisième mois, aurait «caché» l’affection. En
conséquence de quoi le spina-bifida est une surprise à la naissance pour cette
famille qui faute d’avoir été informée, a engagé une longue procédure
judiciaire qui s’est étalée sur quatre ans. De manière explicite,
rétrospectivement, ils auraient opté au troisième mois de grossesse pour une
Interruption Thérapeutique de Grossesse (ITG). Je n’ai pas pour d’évidentes
raisons souhaité creuser cette piste car Jean était évidemment très attentif à
ce que ses parents pouvaient en dire... Lorsque le père a découvert la
malformation de son fils, «sur l’instant», selon son expression, il a vu «une
tache rouge au niveau sacré qu’il a assimilée à un grain de beauté»,
impression que semblaient confirmer les médecins au chevet de l’enfant qui
auraient parlé «d’un petit problème esthétiquela mère a». Pourtant,
remarqué que les sages-femmes s’attardaient beaucoup sur cette particularité
jusqu’au moment où elles ont finalement mis un « cysto cath » pour que Jean
puisse uriner car «les sphincters ne fonctionnent pas neuf fois sur dix en cas
de spina-bifida faute de la commande cérébrale». L’enfant est transporté au
CHU voisin en neurochirurgie pour mettre en place une dérivation
ventriculo-péritonéale sans doute en raison d’une hydrocéphalie secondaire
au spina-bifida, opération palliative complétée dans un temps second de neuf
réinterventions pour refermer les enveloppes de la mœlle épinière. Pendant
neuf mois, constatent-ils, ça n’a été que des allers et retours entre le CHU et
le domicile car la valve se bouchait tandis qu’un staphylocoque doré
compliquait les suites opératoires. Une psychologue diligentée auprès de
cette famille aurait alors expliqué que «la vraie naissance n’avait débuté
qu’après un an de vie» !J’ai signifié ne pas fairechorusavec cette
praticienne considérant que la naissance et ce qui s’en était suivi faisaient
partie du premier chapitre de la vie de Jean. Comment comprendre, en effet,
le livre de la vie d’un Sujet si l’on boycotte le début de son histoire ? De la
naissance jusqu’à ce qu’il marche à 2 ans et demi, Jean a bénéficié de kiné
tous les jours – Jean, auparavant, assurait son autonomie en se déplaçant sur
les fesses par «petits coups de rein». Aujourd’hui, lorsque ce jeune se plaint
à ses parents d’avoir mal aux jambes, sa mère lui fait remarquer «qu’il
exagère parce qu’il aurait pu être en fauteuil roulant…»

2

8

Quand j’ai vu, trois jours après Noël, Jean qui, sans être triste, avait un
sourire un peu figé, je lui ai demandé ce qu’il avait eu comme cadeaux,
histoire de créer un climat propice à l’échange d’autant que j’avais la notion
que cet ado ne souhaitait pas venir en consultation.
— «J’ai eu un truc cassé que mon père n’a pas réussi à réparer, me dit-il,
alors il est parti à la poubelle. Vu qu’il y avait quelque chose de cassé, ma
mère va me racheter une XBOX 360. J’aimerais bien un animal, un
perroquet, un truc comme ça. Un perroquet ça répète tout ce qu’on dit car
ça sait parler. D’ailleurs, plus tard, je voudrais travailler dans un refuge
pour soigner les animaux.»
Bien qu’adolescent, j’ai quand même invité Jean à faire le dessin de sa
famille… Il la dessinera «à la va-vite» comme il le dira lui-même – soit une
succession de personnages dits «fil de fer» dont le bas en forme de «Y »
renversé représentait les membres inférieurs, ce qui évoquait bien sûr le
spina-bifida dont il souffrait.
Je lui ai donc demandé de refaire le dessin de sa famille avec la consigne,
cette fois-ci, de s’appliquer.
— «Si je m’applique, me fait-il remarquer, ça sera encore pire que si je le
faisais à la va-vite.»
En effet, Jean bien sûr «rate» son autoportrait qu’il raye en conséquence
pour recommencer. A la suite de quoi il représente son frère aîné en y
apportant le commentaire suivant : «Il est tout riquiqui» –Nonobstant, Jean
envisage de pratiquer le même sport que celui pratiqué par son «grand»
frère en sport études. Jean a aussi abordé le sujet sensible des moqueries
dont il est l’objet lorsqu’il sent que les autres le fixent du regard: «ça se
termine alors en͉percussion”.Les copains, dès fois, ils se moquent de moi
mais moi j’m’en fous d’eux, ce ne sont pas toujours ceux de ma classe. Ils se
moquent de moi parce que…(Jean montre avec son doigt en direction de son
sexe pour faire comprendre qu’il porte des couches).Ils me traitent de gros
bébé lorsqu’ils sentent l’odeur d’urine… Je les tape, j’leur colle des baffes si
je suis sûr d’avoir le dessus. Je ne me bagarre pas avec les plus forts que
moi. Les couches ça m’embête juste un petit peu parce que pendant les cours
je ne peux pas aller aux toilettes. Je vais aller en camp pendant une semaine
et je n’arrive toujours pas à retenir mes urines; c’est très rare que j’y
parvienne.»
*
* *
Au pouvoir médical répond aujourd’hui un autre genre de pouvoir qui
s’exerce au titre de la réparation sociale. Les stratégies mises en œuvre
feignent d’ignorer l’aliénation qui résulte de mesures prises en « faveur » des
personnes handicapées assignées dès lors à une place mortifiée par ceux qui
édictent des lois contradictoires avec le respect de ces Sujets pour se donner
« bonneconscience ».En effet, comment les pouvoirs publics peuvent-ils
tout à la fois mener une politique visant à faire reconnaître, accepter et

2

9

défendre les intérêts d’un handicapé et décider que d’autres avec un même
handicap ne devraient pas exister ?
Que penser de cette figure de modernité représentée par l’arrêt Perruche
rendu par la Cour de Cassation le 17 novembre 2000, arrêt confirmé par
deux autres arrêts les 13 juillet et 28 novembre 2001? Deux ans après, les
questions soulevées par l’arrêt Perruche restent entières malgré la loi du 4
mars 2002 dite « anti-Perruche » qui d’emblée affirme que « nul ne peut se
prévaloir d’un préjudice du seul fait de sa naissance». L’extrait du titre
premier de la loi précise en revanche que «toute personne handicapée a
droit, quelle que soit la cause de sa déficience, à la solidarité de l’ensemble
de la collectivité». La jurisprudence a entériné la notion de préjudice pour
Nicolas Perruche lui ouvrant droit d’être indemnisé pour le préjudice d’être
né handicapé. L’argument mis en avant était que, faute du diagnostic
prénatal, la mère, de ce fait, n’avait pas pu recourir à une Interruption
Volontaire de Grossesse (IVG). Au nom des droits de l’homme et de
l’humanité, faire triompher la notion d’une réparation du dommage d’être né
handicapé est une violence radicale. Peut-on aller plus loin dans le paradoxe
qui consiste à tirer un trait sur un Sujet handicapé afin qu’il ne soit pas
reconnu «Sujet barré» ? Le «Sujet barré» est pour les psychanalystes le
« Sujet de l’inconscient » –lieu à partir duquel « ça » parle. Mais soutenir la
problématique singulière d’un Sujet porteur d’un handicap implique de
renoncer aux idées reçues et aux théories explicatives passe-partout; c’est
tourner le dos aux travaux scientifiques à portée universelle pour considérer
la singularité de ce Sujet dont naturellement fait partie son handicap sans que
ce diagnostic résume son existence. Est-il salutaire qu’un handicapé
s’entende dire que sa naissance est un non-sens qu’il convient de corriger par
les avancées sociales afin de suppléer le boulot inachevé de Dame nature qui
n’a pas déclenché son processus de sélection naturelle ? Pourquoi donc est-il
si difficile de prendre en considération la singularité psychique du Sujet
handicapé, trop souvent assimilé au groupe d’individus dont le dénominateur
commun serait le même type de handicap ? Comment le Sujet porteur d’un
handicap va-t-il pouvoir donner suite au savoir médical qui déferle sur lui et
faire entendre qu’il n’est pas que cela ?
L’inconscient complexifie considérablement l’approche humanitaire
« naïve » de l’individu handicapé tropsouvent appréhendée sous l’éclairage
leurrant de l’empathie, de la compréhension et de l’aspiration à l’intégration
mue par un souci égalitaire... histoire de gommer la différence !
L’intervention du « psy » sera requise justement pour l’accompagner à faire
quelque chose de sa différence lui permettant dès lors de communiquer avec
ses semblables – sur un autre mode que celui qui le désigne comme
« victime-née ».Pour ce faire, le Sujet handicapé aura à transformer sa
souffrance en plainte douloureuse lui permettant d’assumer, comme ses
congénères, de ne pas être « tout » – au sens de total – pour ouvrir les voies
du désir. Sa construction de la réalité composera avec, tout à la fois, le réel

3

0

du handicap qui fait ligne d’horizon et la perspective d’un devenir psychique
possible. Pour peu qu’une oreille attentive soutienne les traductions
successives, les associations d’idées s’enclencherontquasiment
d’ellesmêmes. Ainsi sera-t-il possible pour lui d’être acteur de la manière dont il
tisse son histoire avec en filigrane le rôle joué par le handicap. Le Sujet
porteur d’un handicap ne demande surtout pas d’être comme les autres, mais
il aspire à vivre avec les autres.

2-Aléas d’école

Il est bien impossible aujourd’hui de parcourir un « quotidien » ou d’écouter
le discours d’un « élu » sans que soit abordée la question de la « lutte contre
l’exclusion ».Tous ceux qui gravitent autour de «l’ado »,parents et
professionnels, entretiennent avec le collège et le lycée des relations
complexes. C’est qu’en effet, l’école n’est pas un milieu neutre. Elle a
représenté pour chacun de nous le premier lieu de socialisation, c’est-à-dire
la première rencontre avec un système de normes autre que celui de la
famille ou du milieu supplétif à la structure familiale. Les échecs scolaires de
l’adolescent voire de ses parents jadis répètent et prolongent les blessures
psychiques qui semblent s’être inscrites comme inéluctables à l’échelle
transgénérationnelle. Il en est ainsi de certains parents qui tiendront les
professeurs pour responsables des difficultés voire des échecs de leur
« rejeton ».C’est dire que par projection et de manière décalée dans le
temps, ils essaieront de régler le solde de leur compte avec l’institution
scolaire s’ils en étaient restés à un sentiment de frustration voire d’échec. Or,
la curiosité intellectuelle de l’élève est en étroite dépendance avec la
construction de son appareil psychique… et de ses avatars! L’inconscient
complexifie à ce niveau également considérablement l’approche
pédagogique naïve de l’adolescent quant à son devenir psychique et cognitif
dont le plaisir ou non d’apprendre ne constitue qu’un des symptômes qui
peut aller jusqu’à une mise en veille cognitive. Bref, problématique familiale
et dynamique scolaire de l’adolescent s’interpénètrent de manière plus ou
moins heureuse pour tracer l’histoire des vicissitudes qui organisent
l’œdipification.
Les conflictualisations de la pulsion épistémophilique,Wisstrieb, c’est-à-dire
du besoin de savoir étayé sur la libido, sont l’arc-boutant du désir de savoir
lors de l’apprentissage scolaire.

2-1- Inhibition intellectuelle

Le terme « inhibition » est emprunté à la physiologie. Il a été utilisé pour la
première fois en 1870 par le médecin et physiologiste français
BrownSequard qui a décrit l’inhibition comme une action nerveuse empêchant ou
modérant le fonctionnement d’un organe. Ce concept est passé du domaine

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