Petite(s) histoire(s) des Français d

Petite(s) histoire(s) des Français d'Amérique

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Livres
372 pages

Description

Chaussez les raquettes, empoignez les pagaies, sellez le cheval, chargez la mule, et partez à la suite des explorateurs, trappeurs, missionnaires, marchands ou soldats, venus de France et qui vont, en deux siècles, bâtir La Nouvelle-France. Un immense empire qui s’étend des glaces du Saint-Laurent à l’embouchure du Mississippi.

Immense, certes, mais sans doute trop grand pour le défendre contre les coups de boutoir des Anglais, car c’est bientôt l’effondrement, la déportation des Acadiens, la chute de Louisbourg, de Québec puis de Montréal...

Mais tout n’est pas dit: ces Français, on les verra à nouveau en Amérique, encore et encore, les La Fayette, Rochambeau et de Grasse, venus au secours des révolutionnaires américains; mais aussi les exilés après la révolution, la chute de Napoléon, la Commune de Paris, ou les rêveurs d'une Cité idéale. Ingénieurs, architectes, scientifiques, femmes et hommes d'Église, artistes... ils bâtiront des villes, creuseront des tunnels, baliseront des pistes vers l’Ouest, ouvriront des hôpitaux, des écoles, des universités...

Et ils n’ont pas fini de vous étonner!

Arrivé aux États-Unis en 1980, comme Conseiller scientifique de l'Ambassade de France à Washington, Jacques Bodelle est demeuré dans cette Amérique du Nord, qu'il connaît bien pour l'avoir parcourue en tous sens. Comme la peinture, qu'il pratique en amateur, l'écriture a toujours été son violon d'Ingres, avec la publication de plusieurs livres et de nombreux articles scientifiques. S'il s'est beaucoup intéressé aux universités nord-américaines, il s'est également efforcé, plus récemment, de retracer le parcours des Français qui ont contribué, depuis plusieurs siècles, à la naissance des deux grands pays que sont le Canada et les États-Unis.


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Date de parution 25 septembre 2014
Nombre de visites sur la page 15
EAN13 9782362528484
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Jacques BODELLE


Petite(s) histoire(s)
des Français d'Amérique

Éditions Mélibée

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Je dédie ce livre à mon épouse, Françoise,

en remerciement pour ses remarques toujours judicieuses

sur ce texte, et pour ses longues heures passées à le relire,

et à toute notre famille,

vraie famille de « Français d'Amérique ».

Pour qui s'intéresse à l'empreinte laissée par les Français au cours des siècles dans le paysage historique et culturel des États-Unis, le nom de La Fayette vient sûrement à l'esprit ; ceux de Rochambeau et de De Grasse sans doute aussi… mais il n'est pas rare que se limite ainsi la conscience, en France, de la marque imprimée par des générations de ses enfants sur ce grand pays. J'ai donc essayé, un peu troublé par cette constatation, d'y remédier tant soit peu en survolant dans les pages qui suivent les cinq siècles écoulés depuis que Christophe Colomb a débarqué sur ce que des générations ont appelé Le Nouveau Monde.

Mon sujet devait, initialement, se limiter aux États-Unis, mais force m'a été de constater que les destins des États-Unis et du Canada, et à un moindre titre celui du Mexique, ont été intimement liés, au moins jusqu'au traité de Paris de 1763 qui a donné à l'Angleterre une grande partie des territoires de La Nouvelle-France ; tandis que la vente de la Louisiane aux États-Unis en 1803 viendra sceller ensuite le sort des « possessions » françaises en Amérique du Nord. C'est pourquoi j'ai choisi d'employer le terme peu précis d'Amérique dans le titre, au lieu d'États-Unis.

Peut-être suis-je dans l'erreur en estimant que la connaissance de l'empreinte française en Amérique du Nord, et plus spécialement aux États-Unis, est relativement modeste. Je l'espère, en tout cas, encore que ma remarque soit nourrie d'une expérience de plus de trente années passées dans ce pays. J'irai cependant un peu plus loin : les Français ne me paraissent revendiquer qu'assez timidement cet héritage historique et culturel. Ainsi, pour illustrer ce propos, si l'on fête bien, et dignement, Bastille Day ici et là aux États-Unis – c'est ainsi que l'on y nomme le 14 juillet – cette célébration ne prend-elle pas souvent l'ampleur de celles du Saint Patrick Day, fête des Irlandais, ou encore du Nouvel an chinois.

Il est bien certain que la France n'a envoyé en Amérique du Nord, même au temps de la Nouvelle-France, qu'assez peu d'émigrants. Faut-il l'expliquer par un relatif bien-être des populations françaises, comparé à la pauvreté et même à la famine qui poussait Irlandais, Italiens du Sud, Russes, Polonais ou autres, à fuir leur pays ? Ou invoquer la conscience des Français d'appartenir à une nation forte, au moment où ni l'Allemagne, ni l'Italie n'avaient encore réalisé leur unité ? Ou est-ce simplement le résultat d'une caractéristique culturelle des Français, qui n'ont jamais été vraiment attirés par l'émigration… il faut cependant bien reconnaître que c'est là une bien piètre explication.

Le fait est que la Nouvelle-France est tombée ; sans doute parce que la rivalité militaire franco-anglaise a tourné à l'avantage de l'Angleterre sous le règne désastreux de Louis XV, mais aussi, et peut-être surtout, parce que le flux des colons français est resté au moins dix fois inférieur à celui qui a créé la Nouvelle-Angleterre, venu d'Angleterre bien sûr, mais aussi de pays bien moins peuplés que la France, comme la Hollande. L'émigration française vers les États-Unis est ainsi restée assez constante au cours des siècles, mais au niveau modeste d'environ quinze mille personnes par an. Quelques événements ont bien produit un afflux momentané d'émigrants français, comme la révocation de l'Édit de Nantes, la Révolution, la chute de Napoléon, en encore les défaites de 1870 et de 1940. Mais ces pics d'arrivées sont restés sans lendemains et par ailleurs, parmi les candidats à l'émigration, tous n'ont pas franchi le pas, au moins une moitié d'entre eux finissant par rentrer en France.

Malgré tout, le nombre des « Français d'Amérique » n'est pas négligeable du tout. Combien sont-ils de nos jours ? On peut avancer avec précautions le chiffre de trois à quatre cent mille personnes. Une petite moitié a gardé suffisamment de liens avec la France pour s'inscrire dans les consulats français et voter de temps à autre, notamment pour les scrutins présidentiels. L'autre moitié s'est déjà presque « fondue dans le paysage américain », et elle le sera totalement à la prochaine génération. Comme on ne vient que rarement de France s'installer aux États-Unis pour occuper un emploi rural, cette population est très concentrée dans les grandes agglomérations, comme à New York, Los Angeles, San Francisco, Washington, Chicago, Houston, Miami, ou encore à La Nouvelle-Orléans. On y atteint ici ou là une masse critique permettant l'implantation d'un lycée français ou celle d'une communauté religieuse… mais rien qui puisse se comparer, de près ou de loin, à un Chinatown. Et l'on constate toujours une sorte de retenue à se manifester comme Français. Certes, un sentiment critique envers la France se manifeste-t-il de temps à autre, notamment dans la presse, avec quelques bouffées d'acrimonie passagères, comme lors des passes d'armes qui ont suivi l'invasion de l'Irak. Mais ce n'est sans doute pas la raison essentielle de cette retenue. Il faut probablement y voir une capacité des Français émigrés aux États-Unis à s'intégrer au plus vite dans la société américaine. Et c'est là une caractéristique qui n'est pas nouvelle. Déjà, les colons de la Nouvelle-France n'hésitaient pas à pénétrer au plus profond du pays, très loin des premiers centres urbains, et à adopter complètement le mode de vie des Amérindiens. Et puis, le caractère éminemment individualiste des Français a dû jouer un rôle : ils éprouvent moins que les Anglo-Saxons, par exemple, le besoin de se regrouper en associations.

Et pourtant, la contribution des explorateurs, marchands, militaires, religieux, industriels, artistes, chercheurs, ou encore artisans de toutes sortes, venus de France depuis cinq siècles, a été considérable, et elle est d'ailleurs souvent reconnue et appréciée par les Américains, qui gardent religieusement les marques de cet aspect de leur histoire, comme le montre la profusion des monuments érigés aux Champlain, Marquette, La Fayette ou Rochambeau.

Contribuer à la mettre en valeur est l'objet des pages qui suivent. Elles prolongent un assez long article publié en 2006 sur ce même sujet, et intitulé Ces Français qui ont « fait » l'Amérique.

 

 

 

 

 

 

 

 

DE CHRISTOPHE COLOMB
À JACQUES CARTIER

– UN MONDE NOUVEAU

POUR LES EUROPÉENS –

La France et l'Angleterre manquent le départ

 

Mais que faisaient-elles donc, à cette pliure entre les années 1400 et 1500, les deux plus grandes puissances européennes, France et Angleterre, pour laisser à l'Espagne l'honneur d'avoir tourné une aussi importante page de l'histoire de l'humanité, grâce à l'entêtement d'un marin de Gênes, devenu portugais par la suite sous le nom de Cristovao Columbo ? Elles étaient l'une et l'autre bien occupées à d'autres entreprises.

 

 

Priorités intérieures, et aventures italiennes pour la France

 

Louis XI, en France, venait de briser la résistance des grands nobles qui s'opposaient à ses efforts pour conforter le pouvoir royal, et des têtes avaient roulé, en particulier celles du duc de Nemours et du connétable de Saint-Pol ; il avait aussi abattu son grand rival de Bourgogne, Le Téméraire. Sa toute première priorité était d'agrandir les territoires de la couronne, et il y réussira superbement : Bourgogne, Bretagne, Roussillon et Picardie deviendront français. Mais il était avant tout un «terrien», et ce n'est certes pas depuis Plessis-lès-Tours que l'on peut facilement rêver de ce qui se trouve au-delà des rivages de l'Atlantique. Son fils Charles VIII lui, regardera par-delà les frontières. Il le pouvait, la France étant à nouveau prospère, et forte d'une armée permanente, œuvre de son grand-père Charles VII et de son père, et c'est en Italie qu'il s'engouffrera joyeusement ; une Italie éclatée en minuscules États ou Principautés, écartelée entre Autriche et Espagne, mais vibrante de ses arts, du renouveau de sa culture classique et de contacts avec l'Orient que lui assuraient ses marchands sillonnant la Méditerranée. Son cousin Louis XII continuera à guerroyer au-delà des Alpes… et à s'y engluer au milieu de perpétuelles intrigues des plus compliquées : avec ou contre l'Espagne, avec ou contre le Pape, avec ou contre Maximilien d'Autriche… De quoi perdre son latin ! Il faudra attendre que François 1er, neveu de Louis XII, accède au trône cette fameuse année 1515, pour que le pouvoir royal commence à s'intéresser à l'aventure américaine. Et encore aura-t-il parfois recours à des navigateurs italiens. On y reviendra en évoquant le rôle du Florentin Giovanni da Verrazano.

L'Angleterre avait à ce moment bien d'autres soucis que des conquêtes lointaines. La Guerre des Deux Roses – Lancastre à l'emblème de la rose rouge, contre York à la rose blanche – avait divisé le pays pendant près d'un demi-siècle, et Louis XI ne s'était pas privé d'attiser des querelles qui servaient bien sa politique, accueillant et soutenant de ses finances les uns ou les autres, en particulier le fameux Warwick, dit « le faiseur de rois ». Exécutions et assassinats de prétendants au trône, comme les deux jeunes fils d'Edouard IV éliminés par leur oncle, invasions en série du royaume d'Angleterre, destitutions puis remises sur le trône se succédèrent, donnant au gré des batailles l'avantage à l'un ou l'autre des deux camps. Et ce, jusqu'à l'arrivée d'Henri VII et d'une nouvelle dynastie, celle des Tudor. C'en était fini des Plantagenets qui avaient causé bien des soucis à la France. Ainsi l'Angleterre, elle aussi, manquera-t-elle le premier train de la poussée vers Le Nouveau Monde.

 

 

Marines nationales en petite forme, mais pêcheurs français actifs

 

Est-ce à dire que la France de cette fin du XVesiècle n'avait pas les moyens d'une ambition maritime ? Certes, elle ne dominait plus les mers comme elle avait pu le faire un siècle auparavant sous le règne de Charles V, lorsqu'elle pouvait, sous les ordres de l'amiral Jean de Vienne, se permettre de porter facilement des coups jusque dans les ports du sud de l'Angleterre. Et remettre sur pied une marine demande du temps et, surtout des compétences : elles manquaient alors en France, ce qui explique pourquoi Charles VII avait dû faire appel à des Génois pour construire les galères dont il avait besoin pour sa flotte du Ponant. L'annexion de la Bretagne à la couronne de France, qui rendit furieux les Anglais d'avoir ainsi perdu une porte d'entrée commode en France, lui avait cependant apporté des renforts maritimes non négligeables, lui permettant de contrecarrer tant bien que mal les multiples tentatives anglaises d'attaquer les ports bretons et normands. Même sans batailles importantes, escadre contre escadre, la traditionnelle rivalité anglo-française suffisait à interdire, en cette fin de XVesiècle, à deux marines en petite forme d'entreprendre de grandes choses loin de leurs bases.

La « course », en revanche, se portait bien. Les corsaires de toutes nationalités, et en particulier français et anglais, sillonnaient les mers, de l'Espagne à la Baltique, revendant les cargaisons prises, et en particulier celles de poisson et du précieux sel qui le conservait. Le hareng et le maquereau étaient abondants et fort utiles pour apporter des protéines pas trop onéreuses, et permettre de « faire maigre » les nombreux jours d'abstinence imposés par l'Eglise.

Bien vite, cependant, la morue deviendra encore plus recherchée que le hareng, et les navires de pêche iront de plus en plus loin pour la prendre. Ceux de Dieppe seront parmi les plus actifs. Auraient-ils « découvert l'Amérique » avant Christophe Colomb ? L'hypothèse en a parfois été avancée, et il convient sans doute de faire un petit crochet pour évoquer ce point.

 

 

Christophe Colomb eut-il des prédécesseurs?

 

Toute une littérature, citant des auteurs de l'Antiquité, grecs ou latins, comme Platon, Pline, Sénèque, Plutarque ou Ptolémée, évoque la possibilité de voyages, notamment par les grands navigateurs que furent les Phéniciens, au-delà des Colonnes d'Hercule et donc en Atlantique, loin vers l'ouest ; et le mythe de l'Atlantide, continent fabuleux disparu dans un cataclysme et qui aurait pu se situer lui aussi au-delà de ces Colonnes d'Hercule, c'est-à-dire du détroit de Gibraltar, a enchanté l'imaginaire des hommes. Sans doute le fait-il encore pour certains, de nos jours. Mais ce sont probablement là de beaux récits, sans plus.

 

 

Les Vikings en Amérique du Nord

 

La théorie d'une présence de colons islandais en Amérique du Nord avant l'arrivée de Colomb est en revanche beaucoup plus solidement étayée. Les Vikings se sont d'abord installés au Groenland, selon les récits de sagas islandaises, sans doute dès les années 930, mais plus sûrement à partir de 982, date du débarquement d'un Erik le Rouge parti d'Islande à la recherche de terres à exploiter. La colonie, jamais très nombreuse, quelques milliers de colons tout au plus, connaîtra bien des difficultés – manque de ressources, érosion des sols, combats avec les autochtones Inuits –, et elle disparaîtra vers 1400. Elle a laissé des vestiges certains, comme des ruines de bâtiments. Le Groenland est certes détaché du continent américain, mais il en est proche, et il a vraisemblablement constitué une base de départ pour des expéditions cherchant à l'atteindre. Toujours selon trois sagas islandaises du XIIIesiècle – la Saga d'Erik le Rouge, la Saga des Groenlandais et le Dit des Groenlandais –, Leif le Chanceux, fils d'Erik le Rouge, parti vers le sud, découvre aux environs de l'an 1000 trois terres qu'il baptise Helluland, Markland et Vinland. Les Vikings avaient en effet été frappés par la présence de vignes sur cette dernière, qui désigne probablement l'actuelle Terre-Neuve. Il ne demeure rien de ces courtes implantations – sans doute cinq ans au plus –, sauf le site archéologique de l'Anse aux Meadows à Terre-Neuve. Un site indiscutable, daté des années 1000 par des techniques modernes, et comprenant probablement à la fois des restes d'habitations et d'ateliers.

 

 

Et les pêcheurs français?

 

Des Phéniciens peut-être, des Vikings probablement, mais des Normands, des Bretons ou des Basques aux Amériques avant Christophe Colomb ? Voilà qui chatouillerait agréablement l'amour-propre français… Il est très probable que les pêcheurs partis des ports atlantiques – Dieppe, Fécamp, Saint-Malo, Cap Breton – pour trouver et saler une morue si recherchée dans toute l'Europe connaissaient avant 1492 les fameux bancs de Terre-Neuve. Qu'ils aient pu approcher des côtes du continent, ou même s'y réfugier en cas de tempête est aussi fort possible, sinon probable. Mais qui pourra un jour le prouver, en l'absence de tout vestige archéologique ?

Peut-être un peu plus consistante est l'histoire de Jean Cousin. Un chroniqueur du nom de Desmarquets s'intéresse en 1785 à l'histoire de Dieppe et raconte le voyage étonnant d'un marin de ce port fort actif : Jean Cousin serait parti en 1488 pour commercer avec l'Afrique, comme les marins portugais le faisaient déjà couramment, mais, volontairement ou non, il se serait dirigé vers l'ouest, jusqu'à l'embouchure d'un grand fleuve qu'il nomme Maragnon, et qui pourrait être l'Amazone. Au cours de ce voyage, son second lui fait mille misères, au point qu'il le fait juger par l'Amirauté de Dieppe, à son retour. Voilà donc ce Vincent Pinçon interdit de navigation sur des navires dieppois. Furieux, ledit Pinçon va demander du service à Gênes. Or, il se trouve que quatre Pinçon – Pinzon en espagnol – faisaient partie de la première expédition de Christophe Colomb vers les Amériques ; deux frères Pinçon, Martin et Vincent, étaient d'ailleurs copropriétaires de deux des caravelles, La Pinta et La Niňa. De là à dire que Colomb avait voulu profiter de leurs connaissances, ce qui donnerait du poids au récit de Desmarquets, il n'y a qu'un pas… un peu hasardeux malgré tout ! Et comme les archives maritimes de Dieppe ont brûlé au cours d'un bombardement par les Anglais en 1694, la question ne sera sans doute jamais tranchée. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que s'il arrivait que l'on prouve un jour la véracité de cette histoire, cela n'empêcherait pas que ce sont bien les expéditions de Colomb qui ont donné le véritable coup d'envoi à l'exploration des Amériques.

 

 

Les expéditions de Christophe Colomb

 

1492 : Christophe Colomb « découvre l'Amérique » pouvait-on lire il y a encore peu d'années dans nos livres d'histoire. L'expression vaut certainement d'être rectifiée. Il faudrait évidemment parler plutôt « des Amériques », tant le terme « l'Amérique » désigne maintenant presque toujours les États-Unis. Et puis, les descendants des peuples qui vivaient alors sur ce continent, Indiens d'Amérique du Nord ou Amérindiens, Aztèques du Mexique et Incas du Pérou, pour ne citer que quelques-uns d'entre eux, sont en droit de faire remarquer qu'ils existaient bel et bien à cette époque et se seraient sans doute bien passés de se voir « découverts » !

 

 

Un Génois au service de l'Espagne

 

Comment ne pas les décrire, même brièvement, les expéditions de Colomb ! Leur genèse donne d'ailleurs des aperçus intéressants sur ce qui poussait royaumes et républiques, petits ou grands, à se lancer sur les mers. Cristoforo Columbo est né en 1451 à Gênes. Rien d'étonnant à ce qu'il se soit tourné vers les métiers de la mer : si petite qu'elle fût, la république de Gênes était un repaire de marins, engagés par de riches marchands, financés par de riches banquiers… de quoi entretenir un commerce florissant dans une Méditerranée ouverte aux échanges avec l'Orient. Les Barbaresques venaient de temps à autre projeter quelques ombres sur ce tableau, mais en revanche, il suffisait aux Génois de franchir Gibraltar pour porter commodément leurs navires vers les côtes africaines. D'abord engagé par Gênes, Cristoforo se retrouve au Portugal après avoir fait naufrage et il y devient Cristovao Columbo. Le Portugal : un autre acteur de premier plan des découvertes maritimes, avec l'infant Jean le Navigateur, et encore fier de ce passé. Il n'est qu'à admirer, de nos jours, le superbe monument érigé à Belem, près de Lisbonne, à la mémoire de ses explorateurs. Colomb – continuons à utiliser ce nom – essaye d'obtenir de Jean II, roi du Portugal, un financement pour entreprendre la grande exploration dont il rêve : atteindre par l'ouest les terres de l'Orient, déjà connues des marchands et des missionnaires, en un mot « Les Indes ». Mais les Portugais ont déjà bien à faire pour renforcer leurs routes commerciales vers l'Orient en suivant les côtes d'Afrique vers le sud, et ils refusent donc. Colomb se tourne alors vers l'Espagne, et la reine Isabelle la Catholique finit, après plusieurs tentatives infructueuses, par persuader son mari Ferdinand d'Aragon d'assurer ce financement. Colomb se fait alors nommer en 1492 Grand Amiral de la Mer Océane, vice-roi des Indes et futur propriétaire de toutes les terres qu'il découvrira. On ne peut pas dire qu'il manquait d'ambition ! Mais le moment était propice, car l'Espagne venait de chasser de son territoire les envahisseurs arabes.

 

 

Le départ, le 3 août 1492

 

On connaît la suite :

« De Palos de Moguer, routiers et capitaines

Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal »

 

pour une longue traversée, avec la peur de s'enfoncer si loin dans l'inconnu,

 

« Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,

Ils regardaient monter en un ciel ignoré

Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles »

 

(José-Maria de Heredia – Les conquérants)

 

 

L'arrivée, le 12 octobre