Petites méditations métaphysiques sur la vie et la mort

Petites méditations métaphysiques sur la vie et la mort

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130 pages

Description

« J’ai mesuré les propositions de la philosophie à l’aune de l’arbre, du ciel, de la pluie. J’ai comparé chaque penseur à un coucher de soleil, à un geste enfantin, à la beauté des femmes. J’ai retranché, retranché, je n’ai gardé que le vivant. Et depuis qu’il est plus que temps que je parle en mon nom, j’ai pesé chacune de mes phrases et de mes idées à la balance du mouvement. Mon idée favorise-t-elle le mouvement ? Ma formule est-elle digne de célébrer la vie ? Ma critique rivalise-t-elle avec un frisson de soleil ou le babil d’un nourrisson ? […] Il est vrai que Mathusalem et les patriarches vécurent très longtemps. Secret de jeunesse, fontaine de jouvence. Ils allaient simples comme bonjour, accordés aux ksour de pisé et aux danses des femmes nues, accordés au teint sable des pierres d’ambre qui rehaussent les visages. Ils multipliaient, non leurs possessions, mais la faculté de saisir le simple, l’infini donné. La mort arrivait donc à temps. Car ajouter à l’infini un infini extérieur ne l’augmente en rien. Nous ne sommes pas seulement jetés dans l’infini, nous lui sommes tout intérieurs. » A.V. Arnaud Villani enseigne la philosophie en Khâgne au Lycée Masséna de Nice.

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Date de parution 01 janvier 2008
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EAN13 9782705675813
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Table des matières
Première méditation..........................................9 Deuxième méditation .....................................21 Troisième méditation ......................................27 Quatrième méditation.....................................37 Cinquième méditation ....................................45 Sixième méditation..........................................53 Septième méditation .......................................61 Huitième méditation.......................................75 Neuvième méditation .....................................85 Dixième méditation.........................................93 Onzième méditation .....................................107 Douzième méditation ...................................117
Première méditation
u’est-ce qui, dans la philosophie, est l’objet d’une Q attente, trop souvent déçue ? Dans nos sociétés occidentales, impossible de croire aveuglément. La religion peut bien y mettre le monde en ordre, elle ne comble pas l’attente fondamentale. Car, si l’im-mortalité existe, comment ferais-je pourmemani-fester dans la cohorte des anges ? Et, si je ne crois pas, comment laisser trace de cette immortalité que je sens enmoi, comme un mot sur le bout de la langue ? On n’est jamais bien sûr de son art. Et l’immortalité verticale que confèrent les enfants, si elle est bien sensible en chacun d’eux, se projette hors de moi dans l’insensible. Poésie, musique, peinture, au même titre que l’amour, ne font que titiller ce désir d’éternité qui demeure. Quant au matérialisme hédoniste et athée e réveillé duxviii, séduisant sur l’instant, il se contente de nier la question que je me pose et repose : «dic cur hic», dis-moi pourquoi je suis, nous sommes là ? Comment en sommes-nous venus là ?
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La réponse traditionnelle à cette question est la suivante : «respice Inem», considère la In. On y entend fin comme fin dernière et on nous demande de sauter directement jusqu’à notre mort et au-delà. Que restera-t-il de moi, misérable que je suis : telle est l’ex-périence cruciale, l’insoutenable abandon. Non seule-ment, même si on a la chance d’avoir à son chevet les personnes aimées, la mort s’affronte seul, mais cette solitude, gravée dans le ciment de la mort, devient déInitive car elle reste la neuvième heure, la dernière impression que j’emporte : «lamma sabacthani», pour-quoi m’as-tu abandonné ?
La philosophie s’enracine dans ce moment d’abandon pur. Si je ne puis assigner un sens, quel qu’il soit, à mon passageen ce monde-ci, à ma viesous cette forme-ci, alors le monde, en somme, n’a pas de sens qui tienne compte de moi, cet être étrange par lequel précisément, pendant le temps de ma vie, un mondea été possible. C’est le moment des comptes, aux deux sens : je doisrendre comptede mon voyage sur terre. Et, à cet effet, il me faut décompter,tenir en compte, commencer un calcul de proIts et pertes, d’actif et de passif dont je ne puis me démettre. Jugement dernier où je suis juge et partie, accusé et magistrat chargé du prononcé de la peine. S’en dessaisir serait lâcheté : on ne peut s’en remettre à un autre ni même à un Autre pour ce compte qui décide de notre vie.
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On voit la difficulté. Ce moment suspensif qui précède la mort, qu’il dure des mois, un jour ou, comme le pensait Mozart, toute la vie, je ne peux m’en défausser, j’ai beau faire, il faut que je l’assume à titre de responsable plénier et dépositaire. La philosophie comme besoin débute du jour où l’on s’est senti apte à endosser cette responsabilité, le jour deseuthunaiou du compte rendu qui rend justice et raison à la fois. Ce jour où je me suis décidé, moi et nul autre à ma place, moitout nu, à donner sens à la succession de mes actes et de mes jours.
On a compris que je considère, croyant ou non, que s’en remettre à un Dieupour cette tâcheest démission. Il n’est pas là pour faire ce travail à notre place. Je ne suis pas non plus, du moins sur ce point, d’accord avec Deleuze pour dire qu’il est nécessaire de cesser en général de juger. Cela signifierait que la vie m’a été conIéepar hasard(ce qui est un fait contre lequel on ne peut rien) et conduiteau hasard(ce qui est de l’ordre du droit et implique une honteuse démission). Je n’ai pas à m’installer confortablement sur le siège de ma vie, poitrine bombée et bras rejetés en arrière, tandis que le pilote automatique, Dieu ou le hasard, s’occuperait de tout. Nul ne doit tenir le volant à ma place. Quand j’étais jeune, je rêvais desavoir conduire. Et ce rêve qui valait pour une voiture, je l’abdiquerais quand il s’agit de ma vie ?
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Me voilà donc confronté à un «cogito», à un « je pense » d’un nouveau genre. Au lieu de me saisir abstraitement comme une capacité de penser, ce qui, dans l’ordre des priorités, fait bon marché du corps et imagine, hormis cette certitude et la conscience qui l’accompagne, que le monde puisse bien disparaître (« je fermerai les yeux, je me boucherai les oreilles », dit Descartes), me voici brutalement confronté à la seule certitude indubitable que ma lucidité me force d’admettre : «je meurs, je vais mourir». Et, quant à dire qui est le « moi » que je crois reconnaître au travers de cette désespérante « vérité première », bien malin qui saura débrouiller l’écheveau du sujet grammatical et logique. Bien inspiré celui qui parlera avec bon sens du support de l’action, de la substance, de cet étrange animal, l’hypokeimenonparlant(les premières fois, cela me faisait penser à l’hippocampe) qu’on devine au fond de sa coquille rituelle, un peu comme un escargot porte sa coquesurdimensionnéeou comme Robinson reproduit sur son île une Angleterre miniature.
À vrai dire, LA proposition est bien « je meurs » et non pas « je pense » ou « je suis ». Et cette alliance de « je » et de « meurs » sufIt à disqualiIer toute substance, même nantie de sa coquille sociale. Les « Je », « on », « nous », « je et tu », en tant du moins qu’incarnés ici et maintenant, ont disparu. Unpronom impersonnelremplace à la fois la personne et le nom. D’un coup, « je » perds
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tout. Le doute n’a jamais été aussi actif ni violent car, avec la volatilisation de mon « je », cela dit sans forfan-terie, disparaît celui des autres, de même essence. Cela prendra du temps (et je n’y mets aucune mauvaise satis-faction), mais les derniers vivants des dernières époques aux portes des Musées de la Vie sur Terre, mourront aussipour finir. Le nom n’aura laissé aucun pronom. La concrétude du corps incarné, dès qu’on la pense comme la dernière, annule tout le système et emporte dans un dernier sursaut « le palais de Ils d’araignée », le merveilleux dôme Lottant des productions humaines, ce mondeabstraitque nous aurions bien aimé substituer à la nature.
Dire « je » et le penser comme l’afIrmation narcis-sique d’un « moi » différent de tout autre étaient donc bien prétentieux devant l’érosion, l’éradication de la mort. Mais cette prétention était aussi le bon mouve-ment d’un cri poussé pour se faire entendre dans l’immense concert des voix. Et donc, pour s’auto-riser à penser et cesser d’emprunter la route des autres. J’aurais pu naître buisson, oiseau, jeune Ille, vague d’écume, éclat d’un matin. Mais je suis némoiet oubliant ma coquille sociale que nul ne voit, pas même moi, je m’enivre de l’étonnante certitude de mon corps et me bâtis provisoirement sur sasolide détermination.
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Et le « je meurs » où je ne cesse de naître et de disparaître, mité, troué, suspendu comme un bœuf au crochet, Init par me donner une légèreté, la singulière aisance d’habiter une conque vide, unptyxd’inanité sonore. Que les riches cultures, les langues subtiles, la belle aventure des lois et des arts, les pensées pénétrantes et les razzias brutales aient déferlé sur la plaine d’Anatolie puis, couchées au sol, se soient recroquevillées pour finir en étages de cendre où traînent pierres gravées, os longilignes et éclats de poteries, cela ne m’est pas inconnu. Je sais que la civi-lisation hittite, brillante et dominatrice pendant des e siècles, ne laissait auxixémerger de son désastre que deux pierres, seuls témoins de son passage pour qui savait lire. Je reconnais le « sacriIce des générations » et le temps qu’il a fallu pour fabriquer mon corps conscient. Le « je meurs » me destitue, mais écrase et pile menu, puis sillonne à la charrue et recouvre de sel tout ce qu’ont su faire de grand des millions de « je ».
Les civilisations ne savent pas seulement qu’elles sont mortelles, mais désormais qu’elles sentent la mort, la terre et la sépulture. Je suis né, sans plus,pour mourir.La pitié m’envahit pour ces morts émiettés par millions comme, des escargots que l’on écrase, ne reste que le crissement. Pitié, car cette pensée trop grande me traverse et me déborde ! Elle devient mon ossature et j’ai du mal à l’habiter. Pitié pour nous, pauvres vivants ! Vivre, c’est se dire que toutes formes reviennent à la
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mienne ou que je reviens à toutes les autres et me fonds en elles comme un peu de terre à des semelles.
Et ne résiste pas même le bel élan du corps comme sexe qui me portait en avant, coûte que coûte, marche ou crève, jusqu’à me dédoubler, détripler. Rien ne pouvait m’arrêter. Tout peut m’arrêter. Cela va s’ar-rêter. Il aura sans doute été inutile, insensé de se battre pour qu’une poussière prenne cette forme, pour qu’un dépôt d’étoile Inisse « moi ». Tout cela est d’un vertige ! Le « je » n’en vaut pas la chandelle ? Une argile devenue consciente n’aurait fait que parler dans le noir ? Qui arrêtera ce monologue indécent, qui lui rabattra son caquet ?
Je me souviens cependant de mains serrées dans le noir, de sexes paroxystiques, de pleurs à deux, de consolations, de regards comme des étreintes avec des intérieurs de Leuristes dans chaque éclat, de journées ensoleillées où l’on dit légèrement ce que l’on pense sans y penser. Je me souviens de l’amoureuse, de l’en-fant petit qui me fixe, d’une classe entière tournée vers mon visage parlant, on dirait que je leur parle à chacun, je me souviens de moi allant puiser dans le corps, je ne sais trop où, une joie respectueuse et aimante pour une phrase de Beethoven ou de Liszt, le blanc passant d’un nu de Bonnard.
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À vrai dire, ce dont je me souviens alors que tout s’acharne à me fuir, ce sont des atmosphères, affects et sentiments, des paquets très odorants et bruyants de réel que je reçois nu, comme lorsqu’on joue dans les rouleaux, face au large. Ils me submergent et mobilisent mon corps, lui donnent un appui hors de lui. J’eus alors le sentiment d’avoir un corps peuplé, d’être un carrefour du vent qui vient des choses et des êtres. J’étais « hors de moi ».
Facile à dire ! Comme le langage peut tromper, même au moment de parler vrai ! On dit un mot et le langage, comme un cavalier appelé dans la plaine, prend son galop. Il faut s’arrêter à cette expression : « hors de moi ». Ce qui pourrait m’y aider, c’est d’avoir remarqué cette coquille que je porte immanquable-ment sur le dos. Je pense à un gitan, petit de surcroît, qui endosserait sa roulotte et la ferait avancer derrière les hautes herbes. Cette coquille est de nature terreuse, elle touche terre, ce sont de pauvres morts qui me l’ont léguée, elle en vient et y retourne. Il y a « hors de moi » comme un puissant jet de terre qui sourd de l’immémorial et y retourne. Et sans ce « hors de moi », plus rien à moi ! Moi et « hors de moi » sont une continuité comme l’orchidée et le trèLe rouge ont un sexe volant dans la guêpe et le bourdon.
Et quel « hors de moi » ! Les lois, constitutions, productions en tout genre, les mots et les pensées, les
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coutumes et bâtiments, les points de vue singuliers et les règles générales, tous les entrecroisements d’une vie ordinaire. Cela m’égare ! Comment un séquoia millénaire aurait-il pu pousser d’un pédoncule si ridi-cule ? N’est-ce pas un monde qui tient sur la fine pointe de ma conscience ? Dès que je prononce un mot, cent siècles tenus dans l’ombre, cent milliards de paroles gelées se mettent à parler et s’ébrouer en l’air. Il faudra que je surveille mon langage !
Ces idées me font peur, elles me fatiguent et me rabaissent à fort peu, pour ainsi dire un « appen-dice ». Elles sont presque capables de me persuader que je dors. Je vais donc concentrer ma pensée sur ce seul point qui me soutient et que, de mes faibles forces, je soutiens. J’ai restreint mon monde à n’être plus qu’un : « je meurs ». Cette formule a grignoté le « je » et, rendant le sujet supplétif, elle a ouvert des nappes de temps, des terres enfouies, un sol de civilisations en poussière. J’ai pu, dans un doulou-reux déplacement de gravité qui m’a allégé au point que mon corps ne pesait ni ne souffrait, entrer dans une inInité de corps disponibles et voletants. Résurrection des morts ! Jugement dernier ! La terre s’ouvre, bat le rappel de ses chairs, convoque ses morts à travers moi qui avais rageusement décidé de mejuger ! Terrible nuage de pensées anciennes, de têtes qui me naissent entre les jambes, de Ilaments de muscles et d’éclats d’os qui me collent aux talons.