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POPULISMES DU TIERS-MONDE

320 pages
En Europe déjà, les populismes précèdent les fascismes. Mais c’est en partant du Tiers-Monde que le populisme laisse mieux voir la force de ses contradictions, les ambivalences de sa signification sociale qui n’est pas sans faire penser au syndicalisme révolutionnaire, et ses liens avec les phases d’une histoire nationale prise dans les contraintes des rapports internationaux inégaux. Les populismes seraient-ils des nationalismes socialisants sinon des fascismes de gauche ? Cet ouvrage est une tentative de sociologie historique comparative : la réflexion s’appuie sur l’examen critique des écoles d’interprétation politique, puis donne une revue synthétique des figures du national-populisme.
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POPULISMES DU TIERS-MONDECollection L 'Homme et la Société
sous la direction de René Gallissot
critique des pratiques et des représentations
Vous avez dit: demande sociale. Les sciences sociales se-
raient-elles des contractuelles d'État ou d'entreprise, vouées à
fournir le marché des produits de consommation culturelle, à être
les servantes de l'audiovisuel?
Le centre des préoccupations devient la représentation de soi
dans le cercle de satisfaction des sociétés nanties: classes et
groupes, actions collectives passent à la trappe; il ne subsiste plus
que les images. Cette démission compense la parcellisation disci-
plinaire par la complaisance dans le terrain et le vécu, et plus
encore par le culte de l'absolu anthropologique qui accompagne la
religion de l'individu, cette invention asociale du libéralisme.
Comment retrouver les chemins de la quête de sens et de la
synthèse critique, faire se rejoindre une théorie du sujet et une
théorie sociale?
Ni essentialisme, ni relativisme,
le relationnel seul est absolu.
Déjà parus:
François Brune, Les Médias pensent com/ne /noi.
René Gallissot (ed.), Pluralisme culturel en Europe.
Gilbert Risse (ed.), La culture, otage du développement,
François Partant, Cette crise qui n'en est pas une.
Georges Labica (ed.), Les nouveaux espaces pulics.
A paraître:
René Gallissot et Véronique de Rudder (eds.), La mode {les iden-
tités.Collection L'Homme et la Société
Sous la direction de René Gallissot
René GALLISSOT (ed.)
POPULISMES DU TIERS-MONDE
L 'Harmattan Inc.Éditions L'Harmattan
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
CANADA H2Y 1K9Montréal (Qc) -75005 ParisCette étude a pu être réalisée grâce au concours de
l'Institut Maghreb-Europe de l'Université de Paris VIII.
La préparation du manuscrit a été assurée par
Manuelle TESSIER et Régine TOLEDO.
@ L'Harmattan et
Association pour la recherche de synthèses
en sciences humaines, 1997
ISBN: 2-7384-5404-6De l'Europe aux populismes
du Tiers-Monde
René GALLISSOT
L'on traite du populisme avec des pincettes. Cette condes-
cendance est révélatrice: populisme ressortit d'une théorie
des élites. Aux élites, la compétence politique, la propriété
légitime et quasi naturelle de conduire l'Etat et de gérer l'éco-
nomie et la société. La culture distingue plus encore; populis-
me fait peuple, inculte donc. Les élites appartiennent à la
noblesse d'Etat et d'état, par une sorte de conjonction de la
classe et du rang. Marx plus Weber et Bourdieu: société
d'ordres, distinction et mépris social. L'élitisme conservateur
au sens de produit et d'agent de la reproduction sociale par
monopole de la fonction politique, loin du peuple qu'il pré-
tend représenter avec ou sans mandat, passe ainsi pour
démocratique par essence. Le populisme ne serait que déma-
gogie; il apparait donc comme un intrus dans la vie politique.
L'opposition n'est pas aussi tranchée; il existe un terme
pivot qui n'est autre que peuple. L'ambiguïté se situe à l'inté-
rieur du système politique national ou plutôt est inhérente à
l'Etat national et intrinsèque au nationalisme puisque la réfé-
rence fondatrice et le principe de souveraineté, dans l'un et
l'autre cas, ne sont autres que le peuple. Les princes ont
besoin de l'hérédité et de Dieu. Par contre, la démocratie et les
régimes populistes ont en commun d'avoir besoin du peuple.
Or l'idée de peuple est double; peuple formel qui est principe
de souveraineté et qui suffit au libéralisme, et l'immense
population du commun qui reprend à la fraternité religieuse,
l'éminente dignité des pauvres. A la plèbe succède la masse
des petits et des dominés qui font peuple. Les populismesDe l' Europe aux populismes du Tiers-Monde
posent la question de la liaison avec le peuple; il n'est pas si
facile de les traiter par le mépris.
Il nous faut aller au delà du constat qu'un mouvement
populiste se définit comme interclassiste derrière un chef cha-
rismatique, en s'interrogeant sur ce qui est populaire et sur les
bases sociales et les significations nationales de manifesta-
tions qui sont liées aux vicissitudes historiques de constitu-
tion des nations. Cet âge des nations est fort contemporain et
la référence au peuple accompagne ses étapes et ses modes
d'expression, du premier romantisme national qui peut-être
nationalitaire, rejaillit dans le populisme russe et se répète au
XXe siècle dans le Tiers-monde, nationalisme démocratique
d'affirmation des mouvements nationaux, nationalisme insur-
rectionnel des luttes de libération, puis conser-
vateur qui peut être expansioniste, des Etats établis pour
aboutir à l'exercice de nationalismes d'Etat, et peut-être
aujourd'hui aux réactions nationalistes dans la crise de l'Etat-
nation. Le terme de nationalisme n'est pas ici réservé à la
droite, à la mode française qui exempte de nationalisme, le
jacobinisme de la grande nation. Nationalisme répond ici des
différentes époques et figures de l'idéologie nationale.1
En Europe déjà, les populismes précèdent les fascismes
comme ils sont multiformes; le Tiers-monde leur redonne
ensuite une épaisseur. Parle!' de populismes, au pluriel donc,
est plus exact; il est encore plus commode de s'abriter, comme
ici, sous un partage géographique: populismes des Etats-
Unis, ou d'Amérique latine, d'Europe ou du Tiers-monde.
Mais plutôt que de se défiler vers la description positiviste,
faisons servir à une convergence d'approches, les différences,
au sens propre du terme, de point de vue.
1 Le caractère polymorphe, les ambivalences du et des populismes, la
conformation dominante qu'est le national populisme, sont mis en
examen dans les exposés de synthèse de Pierre-André Taguieff dont la
préoccupation foncière n'en est pas moins le racisme antisémite nazi et le
discours de Le Pen en France, cf. P.A.Taguieff, "Political Science
Confronts Populism: From a Conceptual Mirage to a Real Problem",
Telos, New York, n° 103, Spring 1995, et "Le populisme", Encyclopaedia
Universalis, Universalia 1996.
8De l'Europe aux populismes du Tiers-Monde
Dans une vision européocentrique, le populisme de la jeu-
nesse intellectuelle russe fait encore quelque peu exception,
par son caractère premier ou utopique socialiste et donc inno-
cent. Mais la plupart des interprétations sont hantées par le
fascisme et les risques de fascisme dont tout populisme serait
gros, et plus encore par le pire exemple du national-socialis-
me. Les populismes du Tiers-monde sont alors immédiate-
ment perçus comme fascistes. Le monstre est contenu dans la
notion allemande de peuple (Volk), pas seulement au dire des
intellectuels patriotes français qui lui opposent la sublimation
républicaine du peuple, mais pour ceux et celles (Hanna
Arendt) qui décèlent dans la conception du peuple, le vertige
communautaire de l'adhésion à la nation organique. La hanti-
se est en fait celle du nationalisme antisémite que l'on absolu-
tise en antisémitisme. Les populismes sont ainsi marqués par
cette tare ou sont pour le moins suspects. Le repérage s'arrête
bien souvent au discours.
Quand le point de vue aux Etats-Unis, prend en compte
les vagues montantes jusqu'au début du XXe siècle puis les
récidives plus éphémères de campagnes protestataires (Protest
Populism), ce que ne fait presque jamais la vision européenne,
le populisme ne peut plus être renvoyé à la terre qui meurt et
à la fin des provinces ou au traditionalisme, encore que les
difficultés économiques qui frappent le petit capitalisme de la
colonisation agricole comme de l'implantation urbaine et les
échecs de l'entreprise indépendante, peuvent être joints à l'in-
terprétation du populisme comme crise d'une petite bourgoi-
SIe.
Par delà les propos communs de dénonciation de la finan-
ce et même du grand capital, la référence au peuple tra-
vailleur rend plus vives aux Etats-Unis mêmes, les
manifestations de lutte sociale, intensifie peut-être le caractère
populaire mettant en cause le parasitisme des élites fonction-
nelles et intellectuelles. L'on oublie cependant un peu vite que
ces mobilisations ont quelque chose à voir avec la formation
de la "nation américaine" par des immigrants qui se veulent
des pionniers et s'identifient à leur fondation. La propriété
nationale et le sentiment de déposssession entrent donc égale-
9De l'Europe aux populismes du Tiers-Monde
ment en jeu.
Mais c'est en partant du Tiers-mondeque le populisme lais-
se mieux voir la force de ses contradictions, les ambivalences
de sa signification sociale qui n'est pas sans faire penser au
syndicalisme révolutionnaire, ses liens avec les phases d'une
histoire nationale prise dans les contraintes des rapports
internationaux inégaux qui interdisent la voie du développe-
ment national autonome. Le Tiers-monde et antérieurement
déjà l'Amérique dite latine, donnent des exemples de popu-
lismes d'Etat ou de socialimes voire de communismes natio-
naux ou de régimes nationalistes-marxistes (Asie, Indonésie,
monde arabe, Afrique), et pas seulement de répétition de
mouvements contestataires antiétatiques. Ces exercices du
pouvoir d'Etat conduisent à réexaminer pour leurs origines
ou leur amalgame nationaliste, ce que furent les Etats fascites,
mais aussi les Etats communistes qui ont proclamé la démo-
cratie populaire et écrit leur constitution au nom du "peuple
tout entier". Les populismes seraient-ils des nationalismes
socialisants sinon des fascismes de gauche?
Cette tentative de sociologie historique comparative
retrouve non seulement le recoupement avec les mouvements
nationaux puis les nationalismes d'Etat, mais les bases
sociales d'une mobilisation qui peut effectivement être dite
populaire, et plus encore le rôle de l'intelligentsia qui dicte
peut-être le rapport à l'Etat qui est déjà son propre rapport à
l'Etat. Les intelligentsias se partagent pour le moins entre
intelligentsia organique que l'on anoblit en "élites" politiques,
intelligenstia qui va au peuple mais peut aussi se reconvertir,
et intelligentsia du pauvre, plébéïenne, seconde, dominée
sinon marginalisée ou exclue, intelligentsia prolétaroïde pro-
duite par le mouvement même. Ces "petits", ces parias nour-
rissent un anti-intellectualisme de ressentiment qui rejoint
l'anti-élitilisme de frustration sociale. Il faut la présence ou
l'émergence d'une intelligentsia, civile, militaire ou cléricale,
pour porter la parole populiste et encadrer le mouvement
pour qu'il dure. Trois termes s'imposent: nationalisme, mou-
vement populaire au sens de mouvement social, et intelligent-
sia.
10De l'Europe aux populismes du Tiers-Monde
Avant de tenter une revue synthétique des figures du
national-populisme, la réflexion commence ici par s'appuyer
sur l'examen critique des écoles d'interpétation politique et
politiste. Elle revient sur l'exemple originel du populisme
russe et sur la version chinoise. A la fin, elle rencontrera l'ac-
tualité de formes nouvelles de populisme en Inde après s'être
arrêtée et sur les mouvements et sur les régimes tant
d'Amérique du Sud que du monde arabe, car le Tiers-Monde
offre des cas de populismes au pouvoir. Le cas algérien est
particulièrement travaillé, dans l'histoire du mouvement
national à travers le messalisme et depuis l'indépendance.
C'est une façon de rendre hommage à Saïd Chikhi, sociologue
et politologue, mort d'un cancer avant d'avoir donné la der-
nière mise au point de son analyse des rapports de classe en
Algérie. C'est retrouver, avec excès peut-être, la question du
lien du populisme avec le mouvement ouvrier. L'Algérie est
encore présente dans l'interrogation sur les intégrismes. Que
signifie retour des populismes? L'analyse de dicours ne suffit
pas.
IlL'ambiguïté du populisme:
négation ou prolongement
de la démocratie?
ySilvia KOBI - annis PAPADOPOULOS
"LE POPULISME" : UN CONCEPT INTROUVABLE?
Dans la vague populiste qui a récemment déferlé sur
l'Europe, on a pu classer le Front national français, les
Républicains allemands, le FPO autrichien ou encore les
Ligues italiennes. Le parti anti-fiscal plus ancien au
Danemark, le Bloc flamand en Belgique, ainsi que les natio-
naux démocrates en Suède semblent relever de la même
logique. Quant au populisme des partis socialistes méditer-
rannéens, tels le PSOE en Espagne et le PASOK en Grèce, il ne
soulève aucun doute au sein de la communauté scientifique.
Et en ce qui concerne les pays de l'ancien bloc de l'Est (Russie,
Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Croatie, Serbie), le
populisme couplé au nationalisme est décrit comme le mode
ordinaire de gouvernement.
Pourtant, les sciences sociales semblent bien en retard par
rapport à cette montée des "populismes", malgré la floraison
d'articles journalistiques.1 Peut-être est-ce parce que l'analyse
des populismes se heurte à un paradoxe: comment mettre en
1 Voir par exemple le dossier "Aujourd'hui la crise, demain.. les
démagogues" de L'évènement du jeudi, 416, 22/28 octobre 1992. Ou encore
l'article "le nouveau populisme", signé Mark Alizart et paru dans Le
Monde des débats, janvier 1994.L'ambiguïté du populisme:
évidence la plurivocité, la complexité de mouvements qui
doivent justement leur succès au fait qu'ils prétendent, eux,
au contraire que le monde dans lequel nous vivons est
simple? Pour les esprits se réclamant de la tradition de
l'Aujkliirung, le populisme apparaît comme une sorte de
spectre qui hante l'ensemble de notre continent. Le terme fai-
sant désormais partie intégrante de la polémique et du jeu
partisan, son usage à des fins analytiques devient délicat.
Connoté négativement, le populisme a été assimilé il y a déjà
quelques années à une pathologie politique, et il est significa-
tif que René Bosc l'ait appelé un «bâtard», un «enfant perdu»
dont la science politique aurait honte2. Dans ce qui est consi-
déré comme l'un des ouvrages de référence sur la question,
Margaret Canovan écrit: «Le terme de populisme (...) est com-
munément utilisé en tant que diagnostic d'une maladie: il a de
forts accents de condamnation et ne décrit pas seulement un
phénomène social, mais un problème politique et moral»3.
L'analyse du phénomène requiert, dès lors, un effort de dis-
tanciation, de dépassionnalisation et d'objectivation sans
doute supérieur à celui normalement requis dans la tradition
durkheimienne des sciences sociales. C'est la condition mini-
male pour rompre avec le discours du sens commun, que
celui-ci soit journalistique, partisan ou tout simplement éclai-
ré (mais essayiste) .
Néanmoins une fois cette rupture consommée, l'analyste
n'est pas au bout de ses peines. Il se voit confronté à la polysé-
mie du concept: d'un point de vue sémantique, c'est un véri-
table «signifiant flottant» pour reprendre la formule de
Lévi-Strauss. Un consensus scientifique sur les définitions du
populisme fait totalement défaut.4 Certes, d'autres concepts
politiques et pas des moindres, comme «libéralisme» et
«socialisme», sont aussi polysémiques, mais ils ont au moins
2 Bose R., "Un enfant perdu de la science politique: le populisme", Projet,
96, juin 1975, p.627-38.
3 Canovan M., Populism, New York, London, Harcourt Bace Jovanovich,
1981, p.300.
4 Canavan aussi relève la "si faible unité du concept", Populism, op.cit,
p.175.
14négation ou prolongement de la démocratie?
en leur faveur le mérite nominaliste: des partis se réclament
eux-mêmes de ces doctrines, alors qu'au contraire le populis-
me apparaît, comme on l'a vu, plutôt comme un trait honteux.
Les différents théoriciens ne s'entendent ni sur les conditions
d'apparition du populisme, ni sur sa base sociale, ni sur son
idéologie. C'est peut-être pour cette raison que le populisme
avait été présenté par Peter Wiles comme un simple «syndro-
me».5 Cela peut paraître commode, mais reflète néanmoins
une certaine impuissance intellectuelle devant la complexité
du phénomène. Suite à ce constat d'imbroglio sur le plan
théorique, on se voit confronté à l'alternative suivante: soit
bannir le terme de populisme, soit passer par la via dolorosa
d'une clarification conceptuelle pour essayer de dégager des
dénominateurs communs.
Si nous avons décidé d'accepter le défi lancé par le second
terme de l'alternative, clest pour défendre, malgré le difficile
caractère fourre-tout du populisme, sa valeur conceptuelle.
Celle-ci ne réside pas dans sa force explicative - le populisme,
en tant que concept, n'est pas un outil d'explication. On peut
suivre, ici, Jean-William Lapierre qui distingue deux catégo-
ries de concepts dans l'outillage de la connaissance scienti-
fique,les uns seraient des moyens de "construction" de l'objet,
les autres des moyens d'analyse des données.6 Le concept de
populisme relève de la première catégorie, simplement parce
qu'en soi il n'explique pas grand chose. Il définit un objet de
recherche qui suscite des questions du type «comment expli-
quer et comprendre que...».
Comment approcher le "populisme" ? Dans un premier
temps, retenons l'hypothèse d'un code ou d'un référentiel
populiste relativement permanent, malgré la variété des
registres dans lesquels il s'actualise. Le populisme correspon-
drait sur le plan sociologique à la persistance au sein de l'opi-
nion publique d'un potentiel protestataire, même si celui-ci
5 Wiles P., liA Syndrome, not a Doctrine: Some Elementary Theses on
Populism" in Ionescu G. et Gellner E. eds, Populism: its Meanings and
National Characteristics, Londres, Weidenfeld et Nicolson, 1969 p.166-79.
6 Lapierre J.vV., "l'identité collective, objet paradoxal: d'où nous vient-
il ?," Recherches sociologiques, vol. XV, n° 2/3, 1984, p. 195-196.
15IL ambiguïté du populisme:
touche chaque fois des groupes changeants. L'absence de
perspective historique fait que l'on a tendance à avoir la
mémoire courte et à oublier que les vagues populistes consti-
tuent un phénomène récurrent. Il existe, par exemple, des
analogies évidentes entre le succès du mouvement Poujade
dans les années cinquante et celui du Front national aujour-
d'hui. La question qui se pose alors est de savoir si l'on peut
dégager des invariants dans le code populiste des différents
mouvements. La démarche d'inspiration structuraliste
d'Ernesto Laclau peut, à cet égard, apporter un premier élé-
ment de réponse. Selon lui, ce qui fait la spécificité de la rhé-
torique populiste est la présence, dans sa structure
interpellative, de l'opposition entre le peuple, dont les contra-
dictions sociales sont passées sous silence, et le bloc au pou-
voir, quelle que soit la composition de celui-ci. C'est ce que
l'auteur, inspiré des travaux de Louis Althusser, appelle "l'in-
7terpella tion populaire-démocratique".
La définition donnée par Laclau a le mérite de nous
rendre sensible au fait que toute invocation du peuple ne
signifie pas forcément faire usage d'une rhétorique populiste.
Il faut la présence d'un élément antagoniste entre le peuple et
le bloc au pouvoir, qui construise une ligne de conflit entre les
deux forces en lice. En effet, beaucoup de partis - et de loin
pas seulement des formations populistes - recourent à des
stratégies d'appel au peuple, car ceci est un passage obligé
pour rassembler. C'est le cas notamment des grands partis
«attrape-tout» (catch-all parties) qu'évoque Otto Kirchheimer,
et dont bon nombre portent d'ailleurs l'étiquette «populaire».8
7 "...what transforms an ideological discourse into a populist one is a
peculiar form of articulation of the popular-democratic interpellations in
it. Our thesis is that populism consists in the presentation of popular-
democratic interpellations as a synthetic-antagonistic complex with respect
to the dominant ideology", Laclau E., Politics and Ideology in Marxist Theory,
London, Verso Edition, 1982, p.172-73. Pour rendre justice à cet auteur,
soulignons qu'il ne théorise pas le seul niveau discursif du phénomène
populiste. Ille rattache aux conflits d'intérêts entre les différentes classes,
l'antagonisme au niveau discursif reflétant un antagonisme social.
8 Kirchheimer (0), "The Transformation of the Western European Party
System" in La Pamombara J. et Weiner M., eds, Political Party and Political
Development, Princeton, Princeton University Press, 1966, p. 177-200.
16négation ou prolongement de la démocratie?
Mais ceux-ci, agissant dans un contexte de déclin des idéolo-
gies conflictuelles, ont un discours consensualiste qui, à l'in-
verse du discours anti-élitiste des mouvements populistes,
mobilise autour et non pas contre. Et cette différence se reflète
au niveau de leurs clientèles respectives: les partis attrape-
tout prétendent intégrer tout le monde (interclassisme absolu)
et pas seulement les "protestataires". Leur assise électorale est
de ce fait plus large que celle des mouvements populistes.9
Margaret Canovan fait l'erreur d'assimiler partis attrape-tout
et partis populistes, alors que le succès de ces derniers se bâtit
sur le déclin des premiersl0 : en mettant l'accent sur le dénomi-
nateur commun qui unit leurs électeurs, et en minimisant le
conflit social, les partis attrape-tout perdent des parts de mar-
ché dans la compétition électorale au profit d'outsiders popu-
listes.
Au niveau de l'idéologie, la matrice commune des popu-
lismes est donc le discours anti-élitiste couplé au culte du
peuple. Reste qu'une telle approche demeure incomplète
puisqu'elle ne permet pas de distinguer entre populismes de
bords très différents. Pierre Birnbaum, par exemple, a montré
que le mythe du peuple contre les «gros» figurait en première
ligne à la fois du discours communiste et de celui de l'extrê-
me-droite en France.ll Il s'agit donc de multiplier les angles
d'attaque du phénomène, comme le suggère du reste
Torcuato S. Di Tella qui distingue trois approches possibles
du populisme, à savoir idéologique, sociologique - la clientèle
des mouvements populistes - et organisationnelle - les rap-
ports entre direction et base des mouvements.12 Penchons-
nous d'abord sur le plan sociologique: quels sont les traits
9 Papadopoulos L, Dynamique du discours politique et conquête du pouvoir:
Le cas du PAS OK (Mouvement socialiste panhellénique): 1974-1981,
Berne/Francfort s. Main, Peter Lang, 1989, p. 178.
10 Canovan, Populism, op. cit.
11 Birnbaum P., Le peuple et les "gros". Histoire d'un mythe, Paris, Grasset,
1979.
12 Di Tella T.S. "Populism and Reform in Latin America", in Veliz C.,
eds., Obstacles to Change in Latin America, London/Oxford, University
Press, 1965, p. 47-74.
17L'ambiguïté du populisme:
caractéristiques des «clients» des mouvements populistes?
Canovan, tout en admettant la pertinence du critère de Laclau
comme dénominateur commun aux discours populistes, nie
une quelconque unité du phénomène au niveau sociologique.
Et sur ce point elle n'a pas tort, le critère de la clientèle étant
encore moins satisfaisant que celui de l'idéologie, ce que reflè-
tent bien les différents travaux qui oscillent entre les deux
extrêmes suivants:
- l'écueil auquel n'échappe pas Canovan elle-même,
celui des définitions particularistes,seraient populistes les
intellectuels russes de la fin du régime tzariste, les agricul-
teurs américains du people's party, plus récemment les descami-
sados argentins (le prolétariat immigré de fraîche date dans les
villes), les petits bourgeois en révolte, etc. En adoptant une
telle perspective, proche de la narration historique, il est plus
évidemment difficile de ramener le populisme à une matrice
commune. Il en découle un risque de fragmentation du
concept; 13
- une définition trop extensive pêchant par excès univer-
saliste : les mouvements populistes seraient composés de lais-
sés-pour-compte, toutes catégories sociales confondues. Sont
alors considérés comme populistes tous les mouvements qui
ne recrutent pas dans une classe sociale spécifique. Mais qui
sont ces "exclus", et sur quel plan se sentent-ils ou sont-ils
marginalisés: politique, socio-économique ou culturel ?14Et,
13 Ce manque d'unité du concept se retrouve, du reste, aussi dans la
typologisation de Canovan : au type de "populismes agraires" par
exemple s'oppose, contre toute attente, le type composé des "populismes
politiques" (Populism, op. cit., p. 13-16). Le premier ensemble repose sur le
critère de la base sociale, alors que le second est construit à partir de
l'idéologie (culte du peuple et anti-élitisme corrélatif). Dès lors, ces types
ne sont ni comparables ni mutuellement exclusifs, ce qui est très gênant
pour une entreprise classificatoire.
14 Pour Georges Lavau, l'accomplissement de la "fonction tribunitienne", qui
revient à canaliser les mécontentements populaires vers des voies
d'expression légales, a comme présupposé l'existence de groupes marginalisés
à la fois sur les plans politique, socio-économique et culturel (Lavau G., "Partis
et systèmes politiques: interactions et fonctions", Revue canadienne de science
politique, TIj1, mars 1969, p. 18-44). Or à notre avis, la privation d'un seul type
de capital suffit pour qu'il y ait présence d'un potentiel protestataire.
18négation ou prolongement de la démocratie?
autre réserve à formuler, dans nos sociétés, pratiquement tous
les mouvements ne sont-ils pas interclassistes ? On y revien-
dra sous peu.
Toujours à la recherche de dénominateurs communs pour
«sauver» le concept de populisme, il nous reste à examiner le
phénomène sous le troisième angle proposé par Di Tella, à
savoir celui de l'organisation. Curieusement, cette perspective
est complètement négligée à la fois par Laclau et par Canovan
et pourtant, c'est bien le critère organisationnel qui peut com-
bler les lacunes des deux approches précédentes. Les mouve-
ments populistes se distinguent par la structure
autoritaire-paternaliste de leur organisation, par l'incorpora-
tion verticale des masses sous une direction charismatique et
avec des méthodes plébiscitaires.15 Ces méthodes sont surtout
employées au sein de l'organisation populiste elle-même. La
direction se présente comme l'incarnation de la volonté popu-
laire et, d'emblée, toute structure intermédiaire-représentative
apparaît comme superflue: le rapport au peuple se veut
direct, sans relais de médiation entre la direction et la base du
mouvement. C'est ainsi qu'il convient d'interpréter la formule
du président de la Lega dei Ticinesi en Suisse: «Notre Congrès,
nous le tiendrons sur les places!»16 Soulignons que le disposi-
tif bipolaire et vertical des mouvements populistes est aussi
lié à leurs conditions d'apparition, puisqu'ils voient le jour
avec un "leader instantané", c'est-à-dire une figure politique
quasiment inconnue la veille de son ascension. Une ascension,
il est vrai, facilitée de nos jours par la médiatisation de la poli-
tique. Si cette structure résiste, ensuite, à la mise en place de
15 Mouzelis N., Politics in the Semi-periphery, Londres, Macmillan, 1986.
Voir aussi Neira H., "Populismes ou césarismes populistes ?", Revue
française de science politique, 19/3, juin 1969, p. 536-73.
16 Guy Hermet soutient que, dans nos pays, la dimension charismatique
est diluée dans la personnalisation générale de la politique ("Le
populisme: concilier l'inconciliable", communication présentée au
Congrès annuel de l'Association suisse de science politique, atelier
"Comportement politique", Balsthal, 13 novembre 1992). Or il n'en
deumeure pas moins que, même en Europe, les organisations populistes
se caractérisent bien par une structure interne plus autoritaire et moins
institutionnalisée que celle des autres partis.
19IL ambiguïté du populisme:
relais intermédiaires, c'est qu'elle présente des avantages de
type stratégique: elle accorde une marge de manoeuvre consi-
dérable à la direction, l'absence d'instances de contrôle à un
échelon inférieur facilitant les déambulations idéologiques.
Nous pouvons maintenant revenir à notre question de
départ: "le populisme n'est-il qu'un concept fourre-tout ?", et
y répondre par la négative, à condition toutefois de combiner
les trois angles d'approche, à savoir idéologique, sociologique
et organisationnel. Relevons, en premier lieu, le paradoxe sui-
vant : au culte du peuple et à une idéologie participative cor-
respond curieusement une structure organisationnelle qui se
situe aux antipodes du principe démocratique.17 Or, qui se
sent interpellé malgré cette contradiction? On peut penser
que les mouvements populistes mobilisent une frange de
l'électorat qui estime ne pas avoir voix au chapitre de la poli-
tique officielle et qui, de ce fait, charge un outsider pour
exprimer à haute voix ses doléances à l'égard des dirigeants
en place. Le vote de ces "laissés-pour-compte" sur le plan poli-
tique, c'est-à-dire de ces électeurs se sentant exclus des pro-
cessus décisionnels routinisés, prend dans ce contexte une
signification particulière: s'ils apportent leur soutien aux «tri-
buns» ou groupements populistes, c'est moins par convergen-
ce idéologique avec leur programme que pour passer
simplement à un vote de sanction à l'encontre de l'establish-
ment18 Les griefs à l'égard de celui-ci se réfèrent à tout ce qui
sembl~ trahir l'idéal démocratique: inégalités, exclusion des
processus décisionnels, clientélisme, etc... Le vote-sanction en
tant qu'acte politique ne se régularise que difficilement, d'une
part en raison du manque d'homogénéité des motifs qui le
17 Les mouvements fascistes se distinguent, eux aussi, par une structure
organisationnelle verticale; seulement, à la différence des mouvements
populistes, leur projet ne comporte pas de promesses de démocratisation.
En outre, leur objectif déclaré est une prise autoritaire du pouvoir, ce qui
n'est pas le cas des mouvements populistes.
18 Relevons d'ailleurs le caractère souvent embryonnaire et
monothématique du programme des partis populistes, un trait auquel
correspond la forte personnalisation de la politique par le biais d'un
leader faisant figure d"'homme providentiel" pour les clentèles de ces
partis.
20négation ou prolongement de la démocratie?
sous-tendent et, d'autre part, parce qu'il ne représente pas
véritablement une alternative politique allant plus loin que la
simple exorcisation des mécontentements.19
On peut maintenant s'interroger sur les conditions
actuelles de réémergence des populismes. Par là, il ne faut
aucunement entendre un quelconque déterminisme, la mobi-
lisation populiste résulte de la conjonction de facteurs structu-
rels avec l'action d'individus stratégiquement positionnés et
bénéficiant de ressources organisationnelles. D'un côté, l'ap-
pei lancé au peuple n'est pas une condition suffisante pour
susciter la protestation, autrement dit, il n'y a pas de rapport
de causalité mécanique entre l'interpellation populaire-démo-
cratique et la protestation. Et de l'autre, une conjoncture
sociale particulière ne conduit pas automatiquement à une
mobilisation; on le sait à partir de nombreux travaux dans ce
domaine.20 La mobilisation ne se manifeste qu'au moment où
elle trouve une sorte d'exutoire, notamment en la personne
d'un leader "charismatique" qui agit en tant que vecteur - ce
que Michel Dobry désigne par «charismes situationnels». Par
là, il n'est pas entendu qu'un chef dispose de qualités "extraor-
dinaires" - Dobry va à l'encontre des tendances substantialistes
de la tradition weberienne - mais qu'il y a des «mécanismes
sociaux de l'attestation de la qualification charismatique» qui
jouent dans certains contextes d'interaction entre tel leader et
tel segment ou groupe socia1.21Sans pouvoir être ici exhaustif,
il s'agit de formuler quelques hypothèses et pistes d'explica-
tion relatives à ce «moment populiste».22 En d'autres termes,
19 Sur la problématique du vote-sanction, on peut consulter les analyses
empiriques de Plasser F. et Ulram P.A., "Der reaktive Wahler. Zur
Analyse der Nationalratswahl 1986", Journal für Sozialforschung, 27/2,
1987, p. 139-55; ou encore l'étude extrêmement fouillée de Betz H.C., "The
New Politics of Resentment. Radical Right-Wing Populist Parties in
Western Europe", Comparative Politics, 25/4, juillet 1993.
20 Chazel F., "Mouvements sociaux", in Boudon R., ed., Traité de sociologie,
Paris, P.U.F., 1992.
21 Dobry M., Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation
nationale des sciences politiques, 1992, p. 236-237.
22 C'est l'expresion de Morass M. et ReischenbOck H.: "...Es kann nicht davon
ausgegangen werden, dass Umbruchs- bzw. Modernisierungsschübe in
21Iambiguïté du populisme:L
nous devons chercher, à présent, à mettre en rapport le
concept de populisme, objet sur lequel nous nous interro-
geons, avec un ou plusieurs concepts relevant de la seconde
catégorie distinguée par Lapierre, à savoir les outils d'explica-
tion.
"CRISE" ET POPULISME: UN LIEN A PROBLEMATISER ET A
OPERATIONNALISER
"Le peuple contre le bloc au pouvoir" : pourquoi cette for-
mule connaît-elle de manière récurrente un pareil succès?
Est-ce parce que les démocraties occidentales traversent ce
qu'il est devenu commun d'appeler une «crise de légitimité» ?
Mais alors, où se manifestent les pertes en termes de légitimi-
/ 23te.
Pour Laclau, le populisme correspond à une «crise d'hé-
gémonie du discours dominant» qui est elle-même la consé-
quence d'une crise au niveau de la société dans son
ensemble.24 Cette conceptualisation de la crise sociale en tant
que présupposé de l'émergence du populisme pose problème;
on pourrait tout simplement voir ce dernier comme une
dimension et non une conséquence de la crise. Quels seraient
Gesellschaften (in sozialer, okonomischer, politischer und kultureller Hinsicht),
das heisst ein populistisches Moment für ein Auftauchen populistischer
Politikformen genügt. Vielmehr bedarf es des Hinzutretens eines politischen
Akteurs, der die neuen Strukturen zu einer populistischen Ideologie und
Politik zusammen fügt", "Parteien und Populismus in Oesterreich", in Pelinka
A., eds, Populismus in Oestereich,Wien, Junius, 1987, p. 38.
23 Jürgen Habermas, par exemple, décortique la "crise de légitimité" en
crise de motivation, de rationalité, de participation... Mais cela ne
contribue point à l'intelligibilité du populisme, Habermas J., Raison et
légitimité, Paris, Payot, 1978.
24 "... the emergence of populism is historically linked to a crisis of the
dominant ideological discourse which is in turn part of a more general
social crisis. This crisis can either be the result of a fracture in the power
bloc, in which a class or class fraction needs, in order to assert its hegemony,
to appeal 'to the people' against established ideology as a whole; or of a
crisis in the ability of the system to neutralise teh dominated sectors - that is
to say, a crisis of transformism", Laclau E., Politics and Ideology in Marxist
Theory, op. cit, p. 175.
22négation ou prolongement de la démocratie?
d'ailleurs les critères permettant de démontrer l'existence
d'une crise sociale? Laclau parle d'une crise de transforma-
tion liée au capitalisme et en le lisant, on ne peut s'empêcher
de constater qu'il ne démarxise pas suffisamment sa théorie
du populisme pour éviter le déterminisme sociologiste.25 Par
contre, son intuition concernant la crise d'hégémonie du dis-
cours dominant s'avère une piste prometteuse: le populisme
peut être lu en tant que signe d'une crise de crédibilité du dis-
cours officiel; une crise d'ordre politique qui est, avant tout,
subjectivement perçue et ressentie. Si l'on s'en tient à cette
conceptualisation, on évite de mélanger les deux plans d'ana-
lyse politique et socio-économique: le lien construit entre
populisme et crise se réfère, avant tout, au rapport entre gou-
vernants et gouvernés, ainsi qu'à la manière problématique
dont il est vécu. En dépit du caractère subjectif de la crise, les
indicateurs empiriques - données agrégées et résultats d'en-
quêtes - ne font pas défaut. La Suisse constitue, à cet égard,
un cas exemplaire qui mérite que l'on s'y attarde. Encore
récemment présentée comme prototype d'une démocratie de
consensus,26 elle est aujourd'hui traversée par une crise de
représentation que l'on peut désagréger en trois
dimensions27 : la perte de confiance dans les autorités, le
décalage entre les sensibilités politiques des dirigeants et
celles des citoyens ordinaires et, enfin, le recul des partis tra-
ditionnels.
25 Laclau charge par ailleurs le populisme socialiste, c'est-à-dire celui qui
se veut au service des classes dominées, d'une mission salvatrice (Politics
and Ideology in Marxist Theory, op. cit, p. 174). Le même biais est
perceptible chez C. Boggs ("The new populism and the limits of
structural reforms", Theory and Society, vol. 12/3, May 1983, p. 343-63
dont l'article a donné lieu à une réplique critique de la part de M.E. Kann
"The new populism and the new marxism", Theory and Society, vol. 12/3,
May 1983, p. 365-73).
26 Lijphart (A.), Democracies, New Haven, Yale University Press, 1984.
27 Il est étonnant de constater que dans l'importante littérature sur la
crise de représentation et le populisme, des préceptes méthodologiques
aussi élémentaires que ceux de Lazarsfeld, - décomposition d'un concept
en dimensions puis en indicateurs-, soient purement et simplement
ignorés.
23L'ambiguïté du populisme:
Perte de confiance dans les autorités
Le déclin régulier de la confiance dans le gouvernement
fédéral en Suisse, attesté par de nombreux sondages,28 repré-
sente une perte de légitimité qui n'est pas à négliger. Il y a
quelques années, René Lévy et Heinrich Zwicky pouvaient
encore considérer le système politique helvétique comme le
plus légitime en Europe.29 Par contre, dans une enquête
récente par questionnaire, l'équipe de Lévy constate que seul
un cinquième des Suisses perçoit le système comme pluraliste
(ce qui correspond au mythe traditionnel dominant), la gran-
de majorité le jugeant dominé par des élites ou les forces de
l'économie.30 Dans la même veine, les conceptions négatives,
cyniques et méfiantes face à la politique gagnent du terrain31 :
la crise de représentation se traduit au niveau des sentiments
populaires par une méfiance généralisée à l'égard de la
conduite des gouvernants, jugée inacceptable, provocante,
immorale, par une vision de l'orchestration occulte et de la
conspiration. Dobry définit en général les crises politiques par
le fait que les «transactions collusives» entre élites représen-
tant les différents secteurs d'une société ne peuvent plus avoir
lieu, ce qui perturbe les routines de fonctionnement du systè-
me.32 La spécificité à cet égard d'une crise de représentation
28 Voir Longchamp C., "Die neue InstabiliUit aIs Kennzeichen des
heutigen Wahlverhaltens", Annuaire suisse de science politique, 27, 1987, p.
51-72, ainsi que les publications de l'Institut Demoscope.
29 Levy R. et Zwicky H., "Recherche sur l'activité politique en Suisse",
Revue suisse de sociologie, 1980/6, p. 463-83.
30 Il s'agit d'une recherche en cours sur la stratification sociale. Les
résultats mentionnés ici ont été présentés oralement par O. Guye dans un
colloque organisé à l'Université de Lausanne en novembre 1992 sur "La
Suisse dans son miroir brisé".
31 Harmeier S., Politische Kultur der direckten Demokratie und europiiische
Integration, Univox Jahresbericht "Direkte Demokratie", 1992, Adliswil-GfS
Forschungsinstitut, UniversiUit Bern. Mais on reconnaîtra volontiers le
caractère prismatique de la culture politique, sa richesse et ses
contradictions qui ne peuvent être restitués par les visions fragmentaires
des sondages. Comment se concilient par exemple la vision élitiste du
pouvoir en Suisse (Lévy) et l'attachement à la démocratie directe
(Hardmeier), celle-ci devenant dès lors logiquement un exercice vain?
32 Dobry M., Sociologie des crises politiques, op.cit.
24négation ou prolongement de la démocratie?
réside dans le fait que ces transactions collusives réelles ou
supposées - deviennent «visibles» en tant que telles; elles
pourront donc être dénoncées et susciter une levée de bou-
cliers.
Décalage des sensibilités politiques entre représentants
et représentés
Le fossé entre les préférences des dirigeants et celles des
citoyens ordinaires quant aux politiques publiques à promou-
voir est une donnée de plus en plus courante: les réactions
par rapport à l'intégration européenne sont significatives à cet
égard dès lors qu'il y a consultation populaire. Cela d'autant
plus que la peur de dilution de l'identité nationale dans un
espace trop vaste, la volonté de retour à une «Gemeinschaft»
idyllique et homogène - peu importe son côté imaginaire et
idéalisé -/ la suspicion à l'égard des bureaucrates supranatio-
naux éloignés, apportent de l'eau au moulin des formations
populistes. La Suisse a la particularité avec son système de
démocratie référendaire de mettre en évidence le fossé en
question sur bien des enjeux, l'ouverture européenne n'étant
qu'un seul parmi eux: modernisation économique, interven-
tion étatique, rapports centre-périphérie, libéralisation de pra-
tiques culturelles, statut des étrangers, etc... Ainsi, dans une
série de référendums, le consensus partisan sur des projets du
système politique n'a pas suffi pour calmer l'opposition popu-
laire, activée sous l'impulsion d'un discours qui combinait des
éléments du mythe suisse (le "peuple souverain") avec des
accents populistes (anti-élitisme, critique de la bureaucratie,
méfiance à l'égard des intellectuels). Ce discours, en raison de
sa capacité d'entraîner un vote-sanction, est significativement
33appelé «Neinsager».
33 Kobi S., "Die 'Neinsager' im schweizerischen Referendumsprozess:
Variationen über ein mythisches Thema", in .Eisner M. et Fux B, eds.,
Politische Sprache in der Schweiz, Zürich, Grell Füssli, 1992, p. 251-83.
25L'ambiguïté du populisme:
Recul des partis traditionnels
Scott C. Flanagan et Russell J. Dalton ont fait état d'un
déclin de l'identification aux partis traditionnels en Europe,
phénomène de "désalignement" par rapport à eux et de "réali-
gnement" sur de nouvelles formations.34 En Suisse, ce phéno-
mène a pris, il est vrai, une ampleur moindre que dans
d'autres pays, car les élections fédérales se caractérisent par
une relative stabilité, l'électorat se montrant peu volatile. Mais
cela est moins vrai pour les scènes locales, et au sein même
des partis, la volatilité se manifeste par l'augmentation consi-
dérable des bulletins modifiés, les électeurs biffant des noms
de «candidats-maison» et rajoutant ceux de candidats d'autres
partis.35 Des enquêtes par sondage montrent aussi que la part
d'électeurs proches des partis gouvernementaux diminue sen-
siblement : parmi la classe d'âge la plus jeune (20 à 39 ans),
moins du quart s'identifie à ces partis.36 Si ces phénomènes se
reflètent moins dans les résultats électoraux, c'est sans doute
aussi parce que beaucoup de citoyens critiques choisissent la
voie de l'abstention. Reste que la part des voix obtenues par
les partis gouvernementaux, décline aussi régulièrement
depuis 1979, pour tomber de 81.6% à 69.5% en 1991.37 Ce
déclin est lié à celui du vote que la sociologie électorale quali-
fie curieusement de "normal", c'est-à-dire le vote que l'on peut
expliquer, voire même prédire, à partir des variables sociolo-
giques classiques comme la classe sociale ou la religion. Les
électeurs devenus moins loyaux et plus «individualistes»38 se
34 Flanagan S.C. et Dalton R.J., "Parties under Stress: Realignment and
Dealignment in Advanced Industrial Societies", West European Politics,
7/1, janvier 1984, p. 7-23.
35 Joye D. et Papadopoulos Y., "La mobilisation partisane est-elle en
crise ?", Annuaire suisse de science politique, 26, 1986, p. 47-62.
36 Longchamp (C.), "Die neue InstabiliUit aIs Kennzeichen des heutigen
Wahlverhaltens", art. cit., p. 63.
37 Comme le gouvernement fédéral suisse est composé depuis 1943 par
les mêmes quatre partis, il est aisé d'enregistrer, à la fois dans le long
terme et dans le court terme comme ici, les fluctuation du score électoral
totalisé par ces partis.
38 Lavau G., "L'électeur devient-il individualiste?", in Birnbaum P. et
26négation ou prolongement de la démocratie?
sentiraient plus libres de choisir, et constitueraient dès lors un
réservoir de citoyens potentiellement disponibles pour les
nouvelles formations protestataires, leurs allégeances tradi-
tionnelles pesant moins. Ces électeurs votent davantage sur la
base des positions des partis sur des enjeux ponctuels (issue
voting), telles l'immigration ou la protection de l'environne-
ment, et non plus en fonction de leur adhésion à des pro-
grammes de partis totalisants. Ceci est désormais une thèse
classique de sociologie électorale. Ce qui est néanmoins
curieux, c'est que l'atomisation de ces citoyens «libérés» les
amène à confier leur destin à des leaders perçus comme tout-
puissants et entretenant un lien direct avec eux, aux dépens
d'une organisation plus collective et démocratique. De plus, le
vote de citoyens plus soucieux de leur liberté de choix
qu'avant profite souvent aux formations qui prônent le retour
à une sorte de Gemeinschaft39 certes sécurisante, mais au prix
d'une pression sociale accrue. L'analyse du comportement
politique - largement empreinte des conceptions rationalistes
du public choice - gagnerait ici à puiser davantage chez les
classiques: Marx déjà relevait le paradoxe dans son 18
Brumaire (sans doute un de ses textes les moins «marxistes»...)
à propos des paysans français, dont la parcellisation les
conduisait à rechercher un sauveur en la personne de Louis
Napoléon Bonaparte plutôt qu'un simple défenseur de leurs
intérêts.
LE POPULISMECOMMECRITIQUEDU PARLEMENTARISME ET
DU NEO-CORPORATISME.
L'attitude de défiance populaire à l'égard des représen-
tants politiques peut être lue comme une réaction face aux
processus de décision en place, perçus comme élitistes, exclu-
sivistes et centralistes. Les susceptibilités populaires prennent
Leca J., eds., Sur l'individualisme, Paris, Presses de la Fondation nationale
des sciences politiques, 1986, p. 301-329.
39 Voir à ce propos le texte de Krulic J., "L'actualité du clivage
'Gemeinschaftj Gesellschaft'- COffilTIUnautéj société", Cosmopolitiques, 18,
Paris, février 1991, p. 11-19.
27IL ambiguïté du populisme:
tantôt la forme d'un anti-parlementarisme, tantôt celle d'une
dénonciation des arrangements dits néo-corporatistes entre
partenaires sociaux, ou encore celle du discours anti-clienté-
liste.40 Il faut se rendre compte que toute logique d'échange et
de coopération entre élites et experts, qu'ils appartiennent au
monde politique, économique ou scientifique, se situe aux
antipodes de la logique de décision populaire qui ne recon-
naît comme légitimes ni les marchandages ni le lobbying. Ceci
peut donner l'impression que les décisions prises au sommet
font l'impasse sur les problèmes concrets de la population.
Le décalage entre offre politique et demande sociale ne
tient pourtant pas uniquement à la différence entre les deux
logiques de décision, élitaire et populaire. Il est une consé-
quence prévisible de la surenchère partisane qu'engendre la
compétition électorale. Au vu des résultats des politiques,
inévitablement inférieurs par rapport aux promesses initiales,
les électeurs manquent de motivation pour soutenir l'action
étatique, ainsi que de confiance à l'égard des politiciens, ceux-
ci paraissant privilégier leurs seuls intérêts de "corps". C'est
précisément sur ce terrain de désenchantement politique que
s'implantent les formations protestataires de type populiste.
Cependant, l'hypothèse que le principe de la représenta-
tion politique lui-même serait remis en question par les gou-
vernés, est peu féconde pour comprendre le regain de
l'anti-parlementarisme auquel on assiste actuellement. Celui-
ci n'est pas de type doctrinal, il ne vise pas l'institution parle-
mentaire elle-même. Les citoyens mécontents déplorent non
pas la place accordée au Parlement dans le dispositif institu-
tionnel, ni le rôle qui lui incombe, mais le comportement des
parlementaires. Comme le relève Benoît Jeanneau pour la
France, les citoyens en veulent simplement au système des
partis et à l'«esprit politicien» qu'il engendre, car une majorité
de Français pense que les institutions fonctionnent bien, d'où
40 Le phénomène du clientélisme, qu'il soit réel ou simplement
imaginaire, contribue à confirmer les citoyens ordinaires dans leur
impression d'une "citoyenneté à deux vitesses" où les uns, à savoir les
clients, s'en tirent mieux que les autres. Il est clair que cela heurte le sens
de l'égalité démocratique et ne fait qu'exaspérer un sentiment
d'impuissance par rapport au "cartel" du pouvoir.
28négation ou prolongement de la démocratie?
son constat que, contrairement à ce qui s'était passé sous la
Ille République, l'antiparlementarisme d'aujourd'hui n'est pas
d'ordre institutionnel mais bien politique.41
Malgré toutes les doléances à l'égard du pouvoir,
l'ampleur de la crise de représentation doit donc être relativi-
sée: si l'on reprend la distinction classique de l'analyse de sys-
tème entre soutien aux «autorités», au «régime» politique et à
la «communauté nationale»,42 on constate que le soutien dans
les démocraties ne décline que pour le premier niveau - qui
est le moins fondamental -, alors que ni les mouvements
populistes, ni les électeurs ne remettent en question les règles
du jeu politique et qu'ils glorifient même souvent la nation. Il
serait donc exagéré de parler d'une attitude globalement anti-
politique: il s'agit plus précisément d'une attitude anti-esta-
blishment. 011 notera, par ailleurs, que la loyauté
constitutionnelle des partis populistes - même si c'est "faute
de mieux"- constitue bien un indicateur de stabilité des
régimes démocratiques occidentaux.43
Si Jeanneau met en cause ce qu'il appelle l'esprit politi-
cien, c'est là une formule peu précise. Nous pensons, pour
notre part, que les susceptibilités populaires visent la logique
d'échange et de coopération entre élites - ce que Dobry subsu-
me bien sous le vocable de "transactions collusives"44 - ainsi
que bien sûr les résultats ressentis comme décevants de ces
transactions. Le caractère élitiste et non transparent de celles-
ci ressort encore davantage dans le cas des arrangements de
type néo-corporatiste dans certains pays.45 Le parlementaris-
41 Jeanneau B, "L'antiparlementarisme d'hier à aujourd'hui", Pouvoirs, 64,
1993, p.33.
42 Easton D, A Systems Analysis for Political Life, New York, Wiley, 1965.
43 Guy Hermet défend la même idée à propos de la stabilité lorsqu'il
affirme que le "péril" populiste est relativement faible dans les pays de
l'Europe occidentale, en comparaison avec ceux dans lesquels la
consolidation démocratique n'est pas encore achevée, Hermet G., art. cit..
44 Dobry M., Sociologie des crises politiques, op. cit.
45 Ce qui caractérise les arrangements dits néo-corporatistes est le fait
que seulement quelques groupes d'intérêts jouissant d'un monopole de
représentation sectoriel et reconnus par l'Etat y participent; les
délibérations ont par ailleurs lieu au sommet et à huis clos, Schmitter,
29IL ambiguïté du populisme:
me traditionnel se caractérise, au moins à intervalles définis,
par une situation de marché politique, les élections étant
concurrentielles et introduisant un contrôle démocratique.
Ces deux élements sont absents des arrangements néo-corpo-
ratistes : dans chacun des secteurs représentés, les organisa-
tions se caractérisent par une structure élit aire et centraliste,
ce qui heurte de front l'idéal d'un mode de représentation des
intérêts de type pluraliste.
On notera que la construction des arrangements néo-copo-
ratistes a précisément répondu au besoin de neutraliser la sur-
enchère partisane, la structure monopolistique de
représentation des intérêts empêchant d'agir ainsi. De plus, ce
déplacement du pouvoir décisionnel de l'arène parlementaire
vers l'arène extra-parlementaire, se fait parce que celle-ci est
jugée mieux en mesure de tenir compte de la spécialisation par
secteurs et de la professionalisation des rôles, toutes deux consi-
dérées comme indispensables pour piloter une société com-
plexe. Or, c'est sur ce point que se manifestent les susceptibilités
populaires: de par leur mode de négociation plus opaque et
exclusiviste, les arrangements néo-corporatistes sont peut-être
des outils de gouvemabilité, mais ils ne font qu'amplifier le sen-
timent de collusion dans les transactions. Force est donc de
constater que la formule néo-corporatiste comme mode de pilo-
tage étatique, même si elle limite la surenchère partisane, n'est
pas non plus la panacée pour la légitimation; au contraire, elle
devient à son tour objet de critiques anti-élitistes.
"lA PERTE DES REPERES": UNE DIMENSIONSOUS-JACENTE
AU SUCCESDU POPULISME?
Autre formule connue, à part la crise de légitimité: le
désarroi que ressentiraient les citoyens ordinaires devant la
complexité du monde et des problèmes politiques.
L'hypothèse que le populisme trouve un fertile terreau social
là où il y a besoin accru en repères et en certitudes46 est en soi
P.C., "Still the century of corporation ?" in Schmitter P.C. et Lehmbruch G.,
eds, Trends tOIvardcorporatist intermediation, London, Sage, 1979, p. 7.52.
46 Ce que Georges Ayache condense dans la forlnule suivante "Là où
30négation ou prolongement de la démocratie?
triviale. Le propre de la rhétorique populiste est de présenter
une vision du monde sécurisante car simpliste - en noir et
blanc: les élites contre le peuple, -et identitaire-holiste avec le
retour prôné à la Gemeinschaft. Or, parler de réponse sécuri-
sante à un «désarroi» ou, mieux, à un désenchantement poli-
tique, implique de se pencher à nouveau sur les dimensions
de celui-ci, faute de quoi on n'évite pas la dérive psychologi-
sante du discours sociologique. Nous en voyons trois: la crise
de l'Etat social; la surestimation du consensus au sein de la
société opérée par les partis traditionnels; corrélativement, le
vide sur le marché protestataire, d'autant plus marqué et
remarqué que les idéologies protestataires de gauche ne sont
désormais plus crédibles en tant que telles. Examinons ces
éléments un à un.
L'Etat-providence en cause
Il est réducteur de penser que la multiplication des
affaires qui ont mis à nu des "raccourcis" par rapport à la
légalité est seule responsable de la mauvaise presse qu'ont les
dirigeants et les partis établis. Certes, la médiatisation que
connaissent les scandales politico-administratifs ou politico-
financiers ne contribue pas à préserver l'image d'intégrité des
politiciens aux yeux du corps électoral. Cependant, la crise de
médiation entre gouvernants et gouvernés n'est aucunement
réductible aux récentes affaires, telles que les ont connues par
exemple la France ou l'Italie. A cet égard d'ailleurs, la réaction
populaire peut être interprétée encore une fois en termes de
rejet des «transactions collusives» entre pouvoir politique et
économique. Ce qui a été moins souligné, c'est que la perte de
légitimité a bien des causes d'ordre structurel qui ont trait à la
complexité des sociétés modernes47 et aux difficultés que ren-
Il, Cosmopolitiques, 18, février 1991, p.8.démagogie au populisme
47 Sur la notion de complexité sociale, on se référera à l'oeuvre de Niklas
Luhmann, par exemple The Differentiation of Society, New York, Columbia
University Press, 1982. Sur les problèmes et les limites de la régulation
étatique dans des situations de cOlnplexité, voir Willke H., Ironie des
Staates, Francfort, Suhrkamp, 1992.
31Iambiguïté du populisme:L
contrent les autorités à répondre à des problèmes dont les
multiples causalités leur échappent, à concilier des demandes
émanant de secteurs particuliers avec des intérêts hétéroclites.
Relevons, à cet égard, que malgré des diagnostics et des
remèdes fort différents, les critiques tant néo-conservatrices
que néo-marxistes de l'Etat-providence s'accordent sur sa
crise; ils ne la mettent toutefois pas explicitement en rapport
avec les difficultés de pilotage dues à la complexité de nos
sociétés.48
Les gouvernements «surchargés» ne peuvent manifeste-
ment pas faire de miracles pour la résolution de problèmes,
alors que les attentes populaires à cet égard augmentent. Ceci
tient au fait que, pour des raisons de «marketing», les politi-
ciens sont contraints à amplifier dans leurs discours les béné-
fices des politiques publiques qu'ils préconisent, et à
minimiser leurs coûts. De plus, les réglementations mises en
place par l'Etat social sont ressenties comme lourdes à la fois
d'un point de vue financier (cotisations) et psychologique
(contrôle exercé par l'Etat). Le résultat d'une enquête par son-
dage effectuée récemment en Suisse est, à cet égard, significa-
tif: plus de quatre citoyens suisses sur dix ont l'impression de
perdre dans l'échange avec l'Etat.49 La fonction redistributive
de celui-ci semble être perçue à la manière d'un «jeu à somme
nulle» (<<ce que l'autre gagne, moi je le perds», ou l'inverse, et
non pas comme un «jeu à somme positive" comportant la pos-
sibilité de bénéfices réciproques. Ceci tient, outre à la suren-
chère partisane, à la bonne visibilité de l'intervention étatique,
notamment lorsqu'il s'agit de la fiscalité, celle-ci pouvant faire
l'objet de relevés quantitatifs précis. Les bénéfices, par contre,
48 Pour une critique de type néo-conservateur, voir par exemple Crozier
M. et aL, The Crisis of Democracy, New York, New York University Press,
1975; pour une critique d'inspiration néo-marxiste, on peut se référer à
Habermas J., Raison et légitimité, opt cit.
49 Le chiffre exact est de 43 % (Longchamp C., "Politisch- Kultureller
Wandel in der Schweiz. Eine Uebersicht über die Veranderungen der
Orientierungs- und Partizipationsweisen in den 80er Jahren", in Plasser F.
et Vlram P.A, eds, Staatsbürger oder Untertanen ? Politische Kultur
Deutschlands, Oesterreichs und der Schl,ueiz im Vergleich, Francfort/Berne, P.
Lang, 1991, p. 64.
32négation ou prolongement de la démocratie?
sont ressentis comme plus diffus et ne peuvent, dès lors, être
aisément évalués en termes quantitatifs.50 Et en temps de
«crise fiscale», les frustrations dues au décalage ressenti entre
les attentes face à l'Etat et ses performances effectives risquent
bien de croître. De plus, les problèmes sociaux non résolus -
immigration, chômage, marginalisation et déviance - donnent
lieu à diverses appréhensions diffuses. La réponse populiste à
ces appréhensions consiste certes à simplifier leur causalité,51
mais aussi à prôner une externalisation des coûts «hors du
peuple»: soit "faire payer les riches", ce qui correspond au
registre populiste de gauche, soit «donner moins aux étran-
gers» et aux diverses minorités, proposition qui caractérise le
registre national-populiste et réactionnaire.
Crise des discours traditionnels des dominés
A la crise du discours dominant et des mécanismes insti-
tués correspond aussi une crise des discours des dominés.
Celle-ci fait partie intégrante de la crise de représentation,
mais n'a pas été suffisamment soulignée par la théorie. N"ous
nous référons ici au déclin des idéologies de gauche: d'un
côté l'échec du modèle communiste en Europe de l'Est etl de
l'autre, le reflux de la «vague rose» en Europe de l'Ouest. Ces
modèles de gauche sont passablement discrédités en tant
qu'idéologies de protestation, notamment à cause de l'assimi-
lation des partis socialistes au bloc au pouvoir, à une élite
ayant "failli moralement" - pour des raisons différentes, tant à
l'Est qu'à l'Ouest - alors que la vocation socialiste consistait
justement à moraliser la sphère politique.
Dès que la gauche est perçue comme une force gestion-
naire parmi d'autres ou qu'elle ne véhicule plus de mythe de
référence alternatif, cela inspire un sentiment de manque de
50 Pour une conceptualisation de l'acceptabilité sociale des politiques
étatiques selon la nature de leurs coûts et de leurs bénéfices, on peut se
référer à Padioleau J.G., l'Etat au concret, Paris, PUF, 1982, p. 91-96.
51 Ce qui peut déboucher sur ce que Joseph Gabel appelle une
"sursaturation causale", voir son article "Idéologie", Encyclopaedia
Universalis, vo1.9, 1984.
33L'ambiguïté du populisme:
couverture politique parmi les catégories «plébéiennes» tradi-
tionnellement représentées par celle-ci, qui se mettent à
rechercher des idéologies de substitution. Ce processus peut
être assimilé à ce que Brian Barry appelle une «prise de parole
de l'extérieur».52 On notera que l'efficacité sociale de la cri-
tique populiste adressée à la gauche traditionnelle n'est pas
nécessairement en rapport direct avec les performances
réelles de celle-ci. Des études ont par exemple montré que les
pays où la gauche était forte se sont illustrés par de bonnes
performances économiques en période de crise, justement
parce que sa présence au pouvoir a favorisé des arrangements
néo-corporatistes garantissant la paix sociale.53 Cependant, ce
mécanisme institutionnel de minimisation des conflits génère
une sorte de transfert de conflictualité : nous avons vu qu'il
peut se constituer un potentiel de protestations dirigé juste-
ment contre les processus de concertation élitaires. Pour
Bernard Marin, par exemple, l'institutionnalisation avec les
arrangements néo-corporatistes de la régulation du conflit
entre capital et travail en Autriche, n'est pas sans rapport avec
l'émergence de multiples actions civiques. Tandis que la poli-
tique institutionnelle suit une logique d'échange et de modé-
ration dont est exclue la base, les actions civiques se
caractérisent, au contraire, par un radicalisme et une dimen-
sion expressive-symbolique, hostile à la politique institution-
nelle de type pragmatique-instrumenta1.54
52 "Voice from outside", Barry B., "Review article: 'Exit, Voice and
Loyalty"', BritishJournal ofPolitical Science 4, 1974,p. 79-107.
53 Paloheimo H., "Explanations of the Economic Crisis and Divergent
Policy Responses: an Overview", in Kernan H., et al., eds, Coping with the
Economic Crisis, Londres, Sage, 1987, p. 11-12.
54 Marin B., "Neuer Populismus und Wirtschaftspartnerschaft",
Oesterreichische Zeitschrift fur Politikwissenschaft, 1980/2, p. 157-76. Voir
aussi la critique du système néo-corporatiste autrichien faite par le FPo
depuis que J.Haider en a pris la direction, Hassenteufel P., "Structures de
représentation et 'appel au peuple'. Le populislne en Autriche", Politix
14, Paris, 1991, p.95-101.
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