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Pour une histoire du développement

De
287 pages
Qu'est-ce que le développement ? D'où nous vient cette notion ? Ce concept de développement, typiquement occidental, comment les autres sociétés pouvaient-elles le recevoir et qu'en firent-elles lorsqu'il leur fut imposé comme recette obligée pour rattraper l'Occident ? Telles sont les questions que soulèvent ces communications qui tentent d'apporter des éléments de réponse fondés sur l'analyse des processus historiques de "développement".
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POUR UNE HISTOIRE DU DÉVELOPPEMENT
États, sociétés, développement

@ 1ère édition, L'HARMATTAN,

1988

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusi on.harmattanCCV,wanadoo. harmattan 1CCV,wanadoo.fr fr

ISBN: 978-2-296-04123-3 EAN: 9782296041233

Catherine COQVER y -VIDROVITCH, Daniel HEMERY, Jean PIEL (eds.)

POUR UNE HISTOIRE DU DÉVELOPPEMENT
États, sociétés, développement

L'HARMATTAN

Cet ouvrage était épuisé depuis assez longtemps. Des collègues, et des doctorants soucieux de faire I'histoire du concept de développement l'ont cherché, l'ont demandé. D'où l'idée de le sortir de l'oubli où il était tombé, car à la relecture il apparaît qu'il était à l'époque, à sa façon, réellement novateur: se souvient-on aujourd'hui qu'en 1988 (avant la chute du mur de Berlin.. .), des chercheurs mettaient déjà sérieusement en doute le concept encore quasi sacré en Occident de développement? Car l'objet de cet ouvrage n'avait pas été d'écrire une «histoire du développement », ce qui serait absurde, mais de retracer I'histoire du concept afin de mieux en aborder la critique. Certes, ce recueil utilise le vocabulaire de l'époque, notamment il parle encore non plus du (quand même !) mais des tiers mondes alors que le mot est aujourd'hui caduque. De nos jours, le terme, à prétention à la fois géographique et peu ou prou économique, aurait tendance à être confondu avec celui de tiersmondisme, qui fut au contraire un courant de pensée radicale: «idéologique », dirait-on aujourd'hui. On utilise désormais, pour désigner ces pays qui ne sont pas «comme les nôtres », selon les lieux, l'expression soit de «sociétés du Sud », soit de sociétés «émergentes» - ce qui n'est guère plus exact ni précis que les tiers-mondes d'antan -. L'essentiel n'est-il pas de savoir de quelles régions et de quels problèmes on se soucie? C'est ce qu'a essayé, en son temps, de faire ce livre, rédigé essentiellement par des historiens, accompagnés d'un géographe, une juriste, un économiste et un sociologue. Ainsi, à côté de considérations évidemment datées (comme l'évocation des cadres de recherche d'alors), on y trouve une vraie réflexion interdisciplinaire sur la question, qui pourra, sans nul doute, éclairer les jeunes et moins jeunes chercheurs d'aujourd'hui sur l'histoire de la pensée critique du développement. C'est pourquoi il est ressorti, outil de l'histoire en même temps que témoignage d'une réflexion critique qui demeure aujourd'hui plus que jamais nécessaire. Catherine Coquery-Vidrovitch juin 2007

A vaut-propos

État - sociétés - développement

Cet ouvrage est né d'une préoccupation majeure de notre laboratoire, parce que située au cœur même de notre objet d'études: «Tiers-Monde, Afrique: les sociétés dans leur histoire et leur environnement» (1). Non seulement nos recherches concernent l'histoire et le devenir des pays des aires politico-culturelles extra-européennes (Afrique arabe et sub-saharienne, Moyen-Orient et Asie orientale, Amérique latine, voire Pacifique), mais elles cherchent à rendre compte de leurs spécificités et de leurs réactions différenciées dans leurs relations avec les autres parties du monde - et notamment les centres stratégiques et économiques dominants du monde contemporain. Dans le passé, les chercheurs de notre laboratoire se sont interrogés - et continuent toujours de le faire - sur les difficultés même de cerner notre objet d'études (2). Notre plus ancienne tentative fut, H y a dix ans, d'appréhender les instruments d'analyse dont se sont jusqu'à présent dotées les sciences sociales (3); la plus récente est en cours, sous la

forme de séminaire à plusieurs voix de notre D.E.A. « Connaissance des Tiers-Mondes» (4). Nous ne sommes d'ailleurs, faut-HIe souligner, pas les seuls à ressentir la nécessité de la réflexion en ce domaine (5). On sait que « du» Tiers-Monde peu différencié et surtout rêvé relativement solidaire d'il y a une vingtaine d'années on est passé « aux» tiers-mondes. Le pll.;1riels'est imposé face aux divergences de plus en plus grandes entre niveaux de développement (pays miniers ou non, pétroliers ou non, et d'une façon générale plus ou moins industrialisés ou plus ou moins 7

dotés d'une capacité d'investissement et de production différenciée), entre options idéologiques et politiques (du libéralisme au socialisme, en passant par toute une série de formules plus ou moins totalitaires, à parti' unique et à régime militaire dont les variantes ne recoupent pas nécessairement la précédente), entre réalités démographiques et sanitaires, etc. Bref, on est aujourd'hui beaucoup plus sensible aux différences qu'aux convergences entre sociétés. Il n'en reste pas moins qu'une différence de nature semble bien subsister entre ces mondes et celui du système dit
« capitaliste

développé », recouvrant

là encore des entités

aussi variées que l'Europe occidentale stricto sensu, les Etats-Unis ou, aujourd'hui, le Japon... Reste à essayer d'en saisir les éléments. Le thème même du développement, à commencer par l'élucidation du concept, nous a paru une bonne entrée. L'occasion matérielle de nous attaquer à cette tâche nous fut offerte par une initiative du C.N.R.S., qui lança en 1983 une A.T.P. (Action Thématique Programmée) intitulée: « Politique et stratégies de développement dans le Tiers-Monde ». Ce fut pour le laboratoire l'occasion de discussions fréquentes et passionnées, d'où ressortit la nécessité de remettre à jour la problématique et les connaissances supposées acquises sur le développement, en une période de crise cumulative (6) : ..- crise des processus de développement au Sud, mais aussi dans un monde dont les interdépendances sont multiples et devenues incontournables, - crise - des modèles de développement et des idéologies qui sous-tendent les politiques et stratégies des Etats,

-

crise

des

savoirs,

engendrée

par

l'éclatement

des

champs du développement et les décalages de la théorie face à des réalités encore mal analysées: en dépit de la diversité des niveaux et des espaces saisis, les thématiques et les méthodes continuent de véhiculer des notions mal dégagées de l'eurocentrisme. L'objectif fut d'engager une réflexion de fond sur la signification historique, la portée et le bilan actuels des processus de développement, à partir de l'analyse des concepts couramment utilisés (Tiers-Monde, dévelop.pement, Etat, etc.). Le développement est, en effet, à la fois un processus historique et un projet idéologique. Il procède du rapport réel entre le passé et le présent des sociétés concernées, mais il est en

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même temps une stratégie globale plus ou moins cohérente, définie à partir d'intérêts sociaux précis mais différents, voire opposés, dans une prospective destinée à perpétuer ces mêmes intérêts. Du processus à la vision stratégique, la marge peut être considérable mais l'interaction est fondamentale. Notre projet visait donc à analyser ces deux dimensions du développement dans ce qu'il est convenu d'appeler le Tiers-Monde, notion dont l'ambiguïté ne pouvait manquer d'apparaître dès que serait mise en lumière la diversité des situations et que seraient sondées les extrêmes inégalités du phénomène. L'hypothèse de départ fut celle de la discordance entre les processus réels et les différents choix de développement opérés depuis une trentaine d'années dans les sociétés du Tiers-Monde, bref d'une crise globale des logiques et des modèles de développement qui s'y trouvent confrontés. Crise qui conjugue trois données essentielles:

- L ëpuisement (relatif ?)des dynamiques de développement endogènes, non industrielles, qui ont porté l'expansion de ces sociétés depuis des siècles et qui continuent de fonctionner aujourd'hui. Il faut en effet rompre avec l'image de sociétés demeurées immobiles jusqu'au traumatisme engendré par leur affrontement avec les impérialismes occidentaux au XIXe siècle. Ces sociétés suivaient des lignes de développement propres et possédaient des mécanismes souvent puissants. Aujourd'hui, ces derniers sont aux prises avec une série de blocages à la fois socio-économiques, culturels et écologiques. Les formations sociales préexistantes ont-elles atteint leurs limites historiques? Ont-elles encore un avenir? - Les blocages des dynamiques de développement exogènes, du modèle historique de développement «occidental », c'est-à-dire de la « tiers-mondialisation» du mode de prodllction du capitalisme industriel en voie d'expansion dans les sociétés non européennes depuis plusieurs siècles, corollairement à la mise en dépendance de ces dernières. Porteuses d'une destructuration en profondeur de ces sociétés et d'un prélèvement croissant sur leur capital-ressources au profit des pays industrialisés, ces dynamiques sont confrontées aujourd'hui aux effets d'une longue déstabilisation d'ensemble (<< bidonvillisation », crise durable des sec9

teurs économiques

modernes,

etc.) que soulignent

les débats

sur la recherche d'un « Nouvel Ordre », ainsi qu'au problème
crucial de la gestion IOéale et planétaire ,de ces effets. D'où la nécessité de reconsidérer, à la lumière du bilan des précédentes décennies de développement des P.V.D., avec réalisme et en respectant au maximum les faits, l'interrogation classique: le modèle occidental, avec les rapports d'échanges et le mode de consommation qu'il implique, est-il universalisable ? Contrairement à la foi utopique en sa croissance indéfinie, qui le légitime, ne parvient-il pas, lui aussi, en dépit de son étonnante efficacité, à une situation-limite? Quelles sont les chances réelles d'une industrialisation du Tiers-Monde? Peut-il y avoir cent «nouvelles Corées du Sud» ? - Les effets de ces deux crises conjuguées prennent à présent des proportions sans précédent, et il est indispensable de mesurer dans la longue durée leurs antécédents comme leurs prolongements prévisibles, à l'aide d'une analyse rétro-prospective, sans tomber pour autant dans un catastrophisme facile. Pour les hommes et les femmes du Tiers-Monde, les problèmes se posent plus que jamais en termes de survie élémentaire: explosion démographique, détérioration inéluctable du rapport vivres/population, tension à l'extrême des systèmes productifs, crise énergétique dramatique soulignée récemment encore par la Conférence mondiale de l'énergie, etc. Faire le point sur ces échéances et ces enjeux de la fin du siècle nous apparut donc aussi un impératif méthodologique. Le défi que composent ces problématiques de la survie suggère la nécessité d'une tentative d'évaluation à partir de l'abondante littérature accumulée.

La nécessité

d'une analyse quantifiée

rétro-prospective

(7)

Il n'était pas dans nos moyens de réaliser seuls, avec les moyens modestes du laboratoire en chercheurs, en compétences et en argent, cette gigantesque entreprise, dont nous ne sommes d'ailleurs pas les seuls à avoir perçu l'impor10

tance: l'atlas géo-politique du monde proposé récemment par Gérard Chaliand ou, plus généralement, le succès de la série « L'état du monde» aux éditions La Découverte répondait bien, déjà, à la même préoccupation. Le C.N.R.S. nous donna néanmoins l'opportunité, dans le cadre du même appel d'offres, de réaliser, sous la responsabilité de Daniel Hémery, une étude de faisabilité d'un Atlas historique du développement: statistiques et données rétro-prospectives sur le Tiers-Monde. L'entreprise répondait à cette observation initiale: le constat de l'absence de données factuelles et statistiques sur les différents processus de développement qu'ont connus au cours de leur histoire les sociétés humaines, en l'occurrence les sociétés latina-américaines, africaines, arabo-musulmanes et moyen-orientales, asiatiques. Comment, dès lors, nourrir une réflexion diachronique sur les bases sociales et politiques des stratégies de développement mises en œuvre aujourd'hui, si on ne l'éclaire pas par un ensemble d'informations homogènes sur l'évolution historique globale de ces sociétés? Comment fonder une telle réflexion alors que l'on ne dispose même pas d'un inventaire statistiques minimum du TiersMonde trente ans après Bandoeng, mais que s'affirme la tendance à la mondialisation des approches du développement? Or, impossible de mobiliser rapidement des informations relativement fiables, ou même simplement approximatives, sur le passé démographique, sur l'histoir~ vivrière et alimentaire d'ensembles humains tels que la Chine ou l'Inde. Comment apprécier dès lors les stratégies économiques, sociales et culturelles qu'ont adoptées leurs dirigeants? La période couverte par les annuaires statistiques mondiaux est récente: elle ne débute que vers 1916 pour ceux de la S.D.N. et qu'en 1947 pour ceux de l'O.N.V. De plus ces annuaires ne sont pas conçus dans l'optique spécifique des problèmes du développement dans le Tiers-Monde ni dans un esprit réellement et résolument comparatiste. Par ailleurs, ils ignorent des données socio-politiques aussi importantes pour le développement que la succession de formations étatiques non européennes, l'étendue variable des espaces qu'elles ont pu contrôler, les phénomènes de mise en dépendance impériale ou impérialiste dont ces espaces ont été l'objet, etc. Pourtant les données nécessaires sont loin d'être inexistantes ou négligeables. Au contraire, leur relative abondance s'affirme dès que l'on entreprend d'explorer ne serait~ce que la documentation de seconde main. Dans bien des domaines Il

tels que le commerce, la population, la production minière, l'information est extrêmement riche - trop riche... pour bien des périodes et le chercheur est amené à constater qu'en fait nombre de sociétés de l'actuel Tiers-Monde ont fait leur entrée dans l'âge statistique au XVIIIeiècle, parfois même s beaucoup plus tôt, ou même bien avant les sociétés occidentales comme le montre le cas, exceptionnel il est vrai, de l'Empire chinois. Alors que les planificateurs des économies industrialisées peuvent ajuster leurs prévisions à des séries (produit physique, P.N.B., prix, revenu national, etc.) de très longue durée remontant souvent au XVIIIe siècle (8), tous ceux qu'intéresse le devenir global du Tiers-Monde ne peuvent que déplorer le contraste entre la relative richesse des connaissances dispqnibles sur sa prato-histoire, et sa fragmentation, son caractère parcellaire. Il existe des histoires économiques du monde, mais les sociétés du Tiers-Monde d'aujourd'hui n'y apparaissent que dans leur relation au Centre, à l'Europe. Elles n'y ont pas, en dépit du potentiel d'informations les concernant, de devenir autonome, d'épaisseur historique propre; elles ne constituent pas des ensembles historiques effectifs. C'est, entre autres raisons, que les données chiffrées ou factuelles qui les concernent sont si dispersées que toute analyse comparative se trouve d'emblée hypothéquée. D'où la nécessité, si l'on juge indispensable de fonder historiquement la réflexion sur le développement présent et futur des pays du Tiers-Monde, d'engager un travail de collecte de ces données de manière à constituer des séries homogènes les plus continues possible. Au terme de l'exploration provisoire à laquelle a procédé le laboratoire, ce travail apparut comme réalisable, non seulement justifié mais prometteur. Car il est nécessaire de revenir sur r absence de fondements historiques des stratégies ou des scénarios de développement actuellement mis en œuvre ou proposés. Ces derniers se définissent en fait par rapport à deux types de référents. Tout d'abord aux grands enjeux du présent ou du futur immédiat: croissance démographique généralement non maîtrisée et à amortissement très étalé dans le temps, crise alimentaire alarmante à r échelle de vastes ensembles régionaux ou pluri-étatiques (nord-est du sous-continent indien, Chine du centre et du sud-ouest, deltas vietnamiens, Sahel africain, Afrique orientale, etc.), débâcle écologique, corollaire fréquent des deux données précédentes, sous-emploi massif
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des populations

rurales, « mal-urbanisation» tragique des zones du Tiers-Monde intégrées au marché mondial. Au modèle d'industrialisation et de modernisation technique et sociale qu'ont connu et que connaissent les sociétés occidentales, d'autre part. Ce modèle est resté la source d'inspiration principale des projets de développement jusqu'à ce que, vers 1978, se fasse jour, y compris dans les grands organismes internationaux, une méfiance prononcée à l'égard des vastes programmes universels, et qu'émerge la notion de développement auto-centré. Pourtant le développement, tel qu'il est implicitement envisagé, reste fondé sur l'application aux sociétés paysannes en crise du Tiers-Monde du modèle de croissance industriel, au prix d'adaptations à la configuration variable des structures de leur démographie, de leurs rapports sociaux, de leurs disponibilités en ressources. Mais dans leurs devenirs, ces sociétés ne sont pensées que comme des cas d'application d'un modèle universel dont la clé de voûte est constituée par le triple assemblage de l'industrialisation, de la modernité urbaine, technique, scientifique, et de l'étatisation. Et si cette logique se heurtait à des incompatibilités foncières, à des impossibilités physiques, aux linéaments encore vigoureux de « développements» plus anciens et différents du modèle aujourd'hui dominant? Le problème du développement n'est abordé que sous l'angle du présent, sans qu'à peu près jamais les modes de fonctionnement dans la longue durée des sociétés concernées, leur dynamique historique propre (l'enchaînement de leurs croissances anciennes, de leurs involutions, de leurs blocages, des ruptures qu'elles ont connues, de leurs réactions à ces ruptures, etc.) ne soient pris en compte et ne soient insérés comme référents essentiels dans la réflexion développementaliste. Il n'y a pas, dans cette réflexion, de jonction conceptuelle entre les dynamiques historiques qui ont peu à peu convergé dans le sous ou le non-développement de l'immense réalité du ou des Tiers-Mondes d'aujourd'hui, et « le développement», la grande flexion historique qu'on entend lui imprimer à l'approche ou en prévision des menaçants défis de la fin du siècle. Il n'existe pas de réflexion systématique sur la manière dont ces sociétés ont pu assumer dans le passé des défis similaires à ceux d'aujourd'hui, des situations d'impasse proches des drames du présent, sur les contraintes historiques et écologiques qui fondaient leurs modes d'orga13

nisation et leurs productions culturelles. Le trait constitutif du discours contemporain sur le développement, qui est sans doute l'une des raisons principales de sa si faible prise sur le réel, est son défaut d'historicité, qui plus est son indifférence à (ou son refus de) l'histoire. Dans toutes les projections sur le futur des Tiers-Mondes, une donnée manque: le passé, considéré dans ce qu'il a de spécifique, de différent du passé des sociétés industrialisées, de vivace, comme si les sociétés du Tiers-Monde étaient des sociétés sans histoire. Fondamentalement, le développement comme stratégie et comme discours relève d'une vision prospective du TiersMonde. Toute critique du développement passe donc nécessairement par la mise en question des rapports entre l'histoire et la démarche prospective.

C'est un fait souvent observé que la prospective - « mobilisation des sciences sociales, ou plutôt de la science sociale, pour explorer l'avenir à long terme en vue de l'action» (9) est une «science» en état de presque totale apesanteur historique. Son application au Tiers-Monde est récente - elle remonte à la décennie 1960 - et résulte de la prise de conscience, grandissante à l'époque de l'irréparable déstabilisation des sociétés du Tiers-Monde, de leur entrée dans une ère de déséquilibres et de changements rapides sous la pression de contraintes multiples de plus en plus lourdes. C'est cette conscience de l'inéluctable rupture qui a fait surgir l'interrogation prospective sur le développement du TiersMonde et conduit à essayer de déterminer par avance les types de situations auxquelles ce dernier risquait de se trouver confronté. La réflexion sur le développement a donc emprunté à la prospective, au discours sur le futurible, leurs méthodes, leurs procédures d'enquête et, au fond, leur rationalité: méthode des scénarios (10), choix d'un horizon, projections à partir des données récentes quantifiées, modélisation dynamique, programmation économique et sociale par objectifs chiffrés. Ce faisant, elle s'est chargée de ce qui constitue l'un des traits caractéristiques de la prospective: son lien avec l'action, partant son peu d'intérêt pour la perspective historique. La prospective constitue le second des deux modes de conceptualisation du futur que définissait P. Massé en 1959: « Il existe deux modes de la prévision: l'un qui suppose ce qui sera dans le prolongement de ce qui a été, l'autre qui explore le futur comme une terre inconnue; l'un qui voit en l'avenir une simple projection du passé, l'autre

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pour lequel aucune projection du passé ne peut constituer un avenir» (11). La construction des scénarios du futur s'appuie rarement sur une base historique sérieuse. La plupart du temps les séries statistiques utilisées remontent au plus à quelques dizaines d'années et les scénarios n'essaient pas d'examiner comment ont effectivement « fonctionné» dans le passé les grands processus humains dont ils tentent d'évaluer les tendances à venir. La prospective du Tiers-Monde évacue par principe la dimension rétrospective au profit d'une approche prévisionnelle, privilégiant un changement conçu comme nécessaire et de toute façon souhaitable, opérant moins sur la réalité elle-même en tant que résultante d'une longue série de processus historiques que produisant des modèles, c'est-à-dire une représentation des virtualités souhaitables du réel. Aussi stimulante qu'elle soit, elle se présente trop souvent comme une simulation sérielle et réductrice. Or, il est évident que si cette approche s'avère indispensable, elle expose, réduite à elle-même, à bien des déconvenues, dans la mesure, notamment, où elle conduit à méconnaître les mécanismes du changement propres à chaque société, lesquels prennent appui sur sa dynamique antérieure, à effacer les situations de transition qui constituent la chaîne du changement social. Comme l'avait bien compris Gramsci, « dans la réalité, on prévoit dans la mesure où on agit, où on met en application un effort volontaire et où on contribue donc concrètement à créer le résultat IIprévu". La prévision se révèle donc, non comme un acte scientifique de connaissance, mais comme l'expression abstraite de l'effort qu'on fait, la manière pratique de créer une volonté collective... »(12). Mais si la prévision du futur fait partie de la réalité du futur, celle-ci n'est jamais qu'un futur de l'histoire. Si le futur n'est pas une extrapolation globale, ou une simple projection d'un certain nombre de tendances du passé, il ne peut cependant être pensé et balisé hors de leur connaissance approfondie. Comme en témoignent leurs échecs, les prospectives de développement du Tiers-Monde ne sauraient s'abstraire d'une base rétrospective solide. L'acte de connaissance scientifique dont parlait Gramsci est l'un des points de passage obligés de toute recherche d'une issue à la crise des stratégies de développement d'aujourd'hui. Il faut par ailleurs souligner aussi qu'inversement la démarche historique reste privée encore aujourd'hui de la 15

dimension prospectiveo Si ce qui se réalise n'est jamais la simple projection d'une antériorité, la réflexion sur le devenir accompli et sur le futur est implicite dans toute réflexion historique. Les enjeux d'aujourd'hui et de demain dans le Tiers-Monde, tels que les prévisions et les modèles prospectifs peuvent le saisir, permettent d'élargir considérablement l'horizon de la recherche sur le passé, de renouveler les problématiques du travail historique sur les sociétés du TiersMonde et, par effet de retour, peuvent bénéficier de ses découvertes et de ses conclusions. Une double stérilité apparaît donc: en leur état actuel, la prospective du développement appliquée au Tiers-Monde n'a pas de base historique; l'histoire du Tiers-Monde reste largement positiviste et refuse la dimension prospective. Raccorder les deux démarches, les conjuguer dans ce que l'on pourrait appeler une démarche « rétro-prospective », à la fois historique et prospective, c'est ouvrir une voie susceptible de débloquer l'impasse conceptuelle présente des théories et des pratiques développementalistes. Une telle démarche rétro-prospective, pour souhaitable qu'elle puisse paraître, est-elle fondée intellectuellement? Risquer cette interrogation c'est s'engager dans le vaste débat théorique sur les rapports entre le passé et le présent. Sans prétendre ici le renouveler, on se contentera d'une évidence: il est incontestable que les grandes problématiques économiques et sociales (explosion démographique et urbanisme, débâcle des écosystèmes, lTlal-développement, etc.) qu'affrontent les divers Tiers-Mondes sont très éloignées des problématiques que les sociétés qui s'y côtoient ont dû assumer dans le passé. Entre les unes et les autres la différence d'échelle est radicale, transposer ces problématiques d'une époque à l'autre est un exercice qui comporte obligatoirement le risque d'anachronisme. La novation, l'inédit ont été et seront sans doute plus importants pour ces sociétés que le « traditionnel». Inversement, les prolongements dans leur présent des tendances lourdes du passé ne constituent sans doute pas les facteurs décisifs de leur devenir. La résultante des complexes d'interrelations qui lient ces sociétés à l'ensemble mondial est sans doute plus déterminante. Le « monde» est probablement un opérateur plus important de l'avenir des Tiers-Mondes que les effets contemporains de leurs dynamiques anciennes. Les ruptures, les bifurcations imprévues, les chocs et les télescopages avec d'autres groupes 16

humains, les cassures brusques et irrémédiables ont été la règle du développement des diverses sociétés humaines. Leur avenir a été fait autant d'imprévu que de permanence, de distorsions rapides, de régressions que d'auto-régulations et d'avancées maîtrisées. Les observations suffisent à rendre compte des déceptions de la prospective et du calcul prévisionnel. Ceux-ci se trompent presque toujours, même dans le court terme, parce qu'ils ne peuvent résulter, en dépit de toutes les précautions, que d'extrapolations à partir d'un faible nombre de séries factorielles et ce n'est pas leur formulation mathématique qui peut leur conférer plus de valeur opératoire. Ainsi a-t-on pu voir l'optimisme de la décennie du développement 1960-1970 déboucher sur le pessimisme des années noires 1970... En dépit de ces limites, la démarche rétroprospective ici suggérée peut être féconde à divers titres. En premier lieu, elle a l'intérêt de rendre possible la réunion de séries longues de données statistiques ou factuelles, généralement parcellaires et dispersées dans la littérature historique consacrée aux divers pays du Tiers-Monde. Leur dispersion actuelle interdit les comparaisons entre les aires culturelles des trois continents et entre les grandes séquences qui découpent la courte histoire du Tiers-Monde comme sa longue préhistoire. Elle limite la réflexion sur les types de problématiques historiques successives que les sociétés du Tiers-Monde ont assumées dans le passé, sur les mutations qu'elles ont été en mesure de supporter et sur leurs modalités concrètes. Il est évident que l'élaboration de grandes séries de données historiques, autant que possible chiffrées, par exemple sur la démographie, l'évolution des écosystèmes, la mobilisation des ressources énergétiques, les productions vivrières, le commerce entre les aires de civilisation, serait de ce point de vue un apport de premier ordre à la réflexion sur le développement et permettrait de la renouveler. En second lieu, elle déboucherait sur une vision neuve de l'apport des sociétés de l'actuel TiersMonde à la maturation historique du capitalisme mondial: grands flux de marchandises et de main-d' œuvre entre la périphérie et le centre, rythmes temporels de ces échanges, valorisation différentielle qu'ils ont pu avoir dans les différents systèmes sociaux. Ainsi pourrait-on disposer d'éléments précis en vue d'une compréhension plus fine du dépassement graduel des « systèmes-mondes », de leur passage au « monde» depuis le xve siècle, passage qui a constitué, en fin 17

de compte, la dimension spatiale et géographique du développement. Ainsi pourrait-on mieux comprendre en quoi la formation du Tiers-Monde a été la condition nécessaire de

celle du

«

monde ».

En troisième lieu, une mise en perspective historique systématique des grands enjeux contemporains du Tiers-Monde est fondamentale pour l'ensemble de la réflexion sur le développement. Elle peut aider à mieux cerner la nouveauté de leur ampleur et, peut-être plus encore, de leur conjonction. Mais son autre avantage théorique réside dans la mise en valeur de la fréquence tout au long de l'histoire des solutions de continuité et des ruptures. Une telle démarche conduit à reconnaître la pluralité des développements dans l'Histoire, la multiplicité des possibles, à mesurer l'importance de ce qui aurait pu être et n'est pas advenu, à repérer les moments où les dynamiques globales des sociétés du Tiers-Monde ont changé plus ou moins brusquement. Elle peut aider à l'analyse des choix aujourd'hui ouverts: de leur diversité ou de leurs limitations. Elle doit inciter quiconque réfléchit au problème du dévelQPpement à la prudence, exercer au sens de l'imprévisible. Enfin son intérêt n'est pas seulement intellectuel, il est opératoire dans la mesure où la mise en œuvre de telles données est susceptible de révéler le poids des inerties et des pesanteurs, de faire apparaître à quel point les dynamiques historiques de longue durée sont aujourd'hui toujours à l' œuvre, avec quelle intensité elles continuent à réagir plus ou moins silencieusement et à déterminer la marche des processus de développement que les Etats et les institutions internationales prétendent susciter à travers le Tiers-Monde. La construction d'un Atlas de données historiques sur le Tiers-Monde n'a donc pas qu'un intérêt statistique. Elle ne concerne pas que les experts et les techniciens du développement mais un public bien plus vaste, tant parmi les intellectuels, les chercheurs, les universitaires, que parmi les militants des organisations concernées par le développement à la fois dans le Tiers-Monde et dans les pays industrialisés. Il est clair qu'elle peut contribuer à dépasser le désarroi actuel de la réflexion sur le développement en le relativisant, en faisant apparaître qu'à la notion strictement économique et, au fond, européocentrée, de développement doivent succéder une compréhension et une vision plus larges, fondamentalement historiques, du devenir social. Toutes les socié18

tés ont connu dans le passé des' développements originaux, elles ont eu leurs propres logiques de croissance et de diversification, leurs propres lignes de développement. Celles-ci sont encore à l'œuvre sous la surface des politiques d'Etat. Conçu dans cet esprit, l'Atlas des données doit permettre de les appréhender dans leur véritable épaisseur qui est celle de l'Histoire. Donc il faut allonger au maximum la séquence d'observation et promouvoir l'observation rétrospective dans la durée la plus longue, si l'on veut enfin concevoir les phénomènes de développement comme des processus internes aux sociétés du Tiers-Monde. A défaut de disposer, d'ores et déjà, de l'outil statistique historique ainsi défini, la réflexion sur sa faisabilité assortie, évidemment, d'une série d'enquêtes précises sur la nature des sources et d'un début de réalisation portant sur des aires géo-culturelles bien définies (13) nous a aidés à délimiter les objectifs du travail de réflexion théorique mené parallèlement. Celui-ci s'est ordonné dans les deux directions ci-après définies, à la fois distinctes et indissociables (14).

Le rôle et le fonctionnement de l'État dans les processus de développement (15)
La plupart des sociétés d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine ont été des sociétés faiblement étatisées ou des sociétés « sans Etat )}.L'Etat moderne développementaliste y est donc un phénomène relativement contemporain, souvent en situation d'extériorité par rapport aux structures sociales, situé à la charnière entre un système mondial d'Etats-nations et une société interne capable de participations ou de résistances spécifiques au modèle de développement désormais plus ou moins universel. A partir de ces préoccupations, nos recherches se sont ordonnées autour de quatre thèmes.

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Les rapports entre les politiques de développement et la structuration étatique dans les pays en voie de développement
Un premier élément en est l'analyse du progressif investissement des sociétés non occidentales (souvent précoloniales) par la logique du développement. Face à cette logique inséparable de r expansion occidentale, les sociétés des trois continents ont été confrontées au problème de leur survie historique, après l'échec de leurs tentatives de repli, de résistance ou

de conciliation. Comment les contraintes de leur « modernisation » (première version de ce que nous appelons aujourd'hui
développement) se sont-elles finalement imposées comme un choix inéluctable? Quelles en furent les justifications idéologiques locales: modernité, progrès, puissance, etc. ? Un second élément en est la signification historique du modèle de l'Etat-nation et des idéologies nationalistes, dont on a jusqu'à présent méconnu le contenu conceptuel à pro-

pos du développement. D'où l'intérêt d'analyser la « greffe»
de concept d'Etat-nation selon le modèle occidental. L'Etat
»,

moderne a été conçu comme vecteur obligé du

« progrès

comme l'opérateur des restructurations institutionnelles et sociales. Ainsi a été dégagé, un peu partout, le concept de nationalisme d'Etat, devenu la référence de toutes les idéologies socialement dominantes dans le Tiers-Monde, marxisme et communisme inclus.

Comment expliquer le rôle majeur des intellectuels « modernistes
»

-

artisans

et bénéficiaires

de ce projet, porteurs

des idéologies, des valeurs et des politiques « développementalistes », décideurs et acteurs principaux des stratégies de
développement - dans cette construction étatique-nationale? Comment une partie de ces intellectuels, organiquement integrés à l'appareil d'Etat, ont-ils constitué une bureaucratie avec ses comportements et intérêts sociaux spécifiques (Parti-Etat, Armée-Etat, Dynastie-Etat)? Comment cette bureaucratie impose-t-elle un style dans ses rapports à ce qui est, peut -être, une «société civile» ell voie de constitution (problèmes de la bureaucratisation, du militarisme, etc.) ? L'approche comparatiste aide à comprendre les modalités et les nuances de cette « acculturation» du nouveau modèle étatique par le relais des nationalismes, y compris le rôle des armées comme « pôles de modernité» (technologique, culturelle, etc.). 20

Les bases sociales extérieures et intérieures du développement de l'Etat, et les groupes dominants
Intégré dans un système régional (économique et/ou militaire), dépendant dans ses stratégies intérieures et extérieures de centres de décision internationaux (grandes puissances, institutions internationales, banques ou firmes multinationales), le développement de l'Etat dans les P.V.D. est largement dépendant d'agents sociaux étrangers, tant pour ses ressources politiques et financières (emprunts, équipements, armements) que pour ses ressources humaines (formation des cadres dans les universités étrangères, conseillers de la coopération technique et militaire, bureaux d'études, etc.). Dans ces conditions, quels groupes sociaux internationaux sont en situation d'imposer, d'influencer ou d'interdire les politiques de l'Etat dans les P.V.D. ? Mais, à l'intérieur même des sociétés, dans quelle mesure l'interventionnisme de l'Etat tend-il à créer une « société civile» ou un « peuple-nation» ? Se contente-t-il de constituer

sa société en « réserve sociale» où il vient puiser au fur et à
mesure des besoins de son propre développement? Traditionnellement, en effet, l'Etat précolonial avait de la société une vision de « réserve» - fiscale, de conscription, de main-d'œuvre pour ses grands travaux, de soldats pour ses armées. L'Etat coercitif colonial a utilisé et dénaturé le processus. Les choses ont-elles profondément changé avec le nouvel Etat développementaliste, au profit, entre autres, d'une ascension sociale sélective des nouvelles élites locales (plus ou moins dérivées des anciennes) dans l'appareil d'Etat, avec quel effet d'entraînement sur le reste de leur groupe local (parenté, village, ethnie, région, etc.) ou professionnel? Si cette ascension sociale dans l'Etat s'accomplit, aboutitelle à une colonisation interne de l'appareil d'Etat par des groupes locaux dotés de stratégies autonomes, ou à une meilleure domestication de ces groupes par le centralisme d'Etat? Et, dans tous les cas, à quelles réinterprétations de leurs structures et de leurs buts ces processus contraignentils les groupes dits « traditionnels» ? Ces interrogations conduisent à une approche historique de l'origine et des modalités de sélection des groupes dominants : reconversion des anciens groupes nouvelles couches et nouvelles structures formées dans les mouvements de 21

libération puis, en rapport avec les options de développement, catégories nombreuses et diverses occupant des situations de négociation entre la société nationale et les instances étrangères...

Les modes de prise en charge des sociétés par l'État déJ'eloppementaliste Dans les P.V.D. où l'indépendance nationale fi été acquise par une lutte de libération, il importe d'analyser les discours et les mythes développementalistes avancés par les organisations nationalistes dans la mobilisation des masses, ainsi que les structures de ces organisations qui préfigurent souvent l'Etat après la victoire de l'indépendance: la structuration régionale de l'Etat vietnamien entre 1935 et 1959 en constitue un bon exemple. Dans les cas des P.V.D. où l'indépendance n'a pas été conquise mais octroyée, cette mise en place des structures ou des discours a été le fait de couches-relais avec les anciennes ou les nouvelles métropoles (cas privilégié de nombreux Etats d'Afrique noire). Quelles sont aujourd'hui les courroies de transmission entre Etat et société civile? Du chef de village à récole, au syndicat ou au parti, nombreux sont les médias par lesquels l'Etat développementaliste: - tente de prendre en charge, de « mailler» de façon de plus en plus prégnante la société civile, - transfère à son profit les anciens centres de décision sociale désormais préfectoralisés, - diffuse discours, images, symboles porteurs d'autorité et de modernité développementalistes - d'où l'importance des questions linguistiques et des procédures de communication dans les pratiques de mobilisation. Dans ce jeu entre Etat et société, quelle est, en définitive, la signification réelle des expériences de collectivisation? Sont-elles un moyen d'accélérer les transferts de compétence à l'Etat? Répondent-elles au contraire à une demande d'intervention de l'Etat formulée par les communautés sociales de base?

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La crise de développement du système mondial d'Etats-nations et les tentatives pour définir des voies originales de
développement Le système mondial d'Etats-nations, généralisé depuis les années 1960, bute en 1983 sur des contradictions difficilement surmontables. Par exemple, la multiplication des micro-Etats, le fractionnement des sociétés nationales-étatiques en pluralités ethniques ou confessionnelles difficilement conciliables, empêchent de croire que l'Etat-nation soit, en toutes circonstances, la solution au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Le modèle de développement adopté par les Etats (même les plus viables politiquement) se révèle incapable, à court 'et moyen terme, d'intégrer toute la société répartie dans l'espace national: soit à cause de blocages externes (cf les préoccupations sur un Nouvel Ordre économique mondial), soit à cause de faiblesses structurelles internes. D'où les tentatives de définition de voies originales de développement dans les P.V.D., soit à l'initiative des dirigeants d'Etat (<<ocialismes» authentifiés, africains ou musulmans s ou bouddhiques, voies «ni capitalistes, ni socialistes» de développement, prétention maoïste d'échapper aux règles d'un développement inévitablement occidentaliste, etc.), soit à l'initiative d'organisations internationales inter-étatiques (tentatives d'intégrations régionales dans les trois continents) ou privées (Terres des Hommes, etc.), Toutes ont posé, plus ou moins confusément, l'actuelle question du «développement endogène et autocentré» et renvoient avec acuité, face à un modèle de développement plus souvent subi que créé, au problème des formes autonomes de mobilisation sociale pour ou contre le développement.

Les dynamiques autonomes des sociétés du Tiers-Monde dans le processus de développement (16)
Un tel projet implique une analyse approfondie tions des sociétés elles-mêmes aux interventions des réacde l'Etat 23

d'une part, du développement - de ses agents, de ses idéologies - d'autre part. Puisque, dans la plupart des P.V.D., l'Etat, comme le développement de type «occidental », sont des phénomènes tardifs et faibles face aux résistances de sociétés fortement capables d'auto-reproduction autonome - du moins jusqu'à une date récente -, il est légitime, en regard du modèle en voie d'universalisation apparente de l'Etat développementaliste, d'étudier l'autonomie de la sphère du social (ou du socio-culture!). Pour être justement conceptualisé, un tel effort implique non de déduire une théorie de ces phénomènes, à partir d'une compilation critique des théories antérieures sur le sujet, mais de reconstruire la théorie à partir d'analyses de cas concrets. D'où les champs de recherche suivants.

Villages et structures communautaires face à l'État et au développement
Concernant, au moins jusque vers 1960, plus de 80 % de la population du Tiers-Monde, ce thème est évidemment maj eur. Il se donne pour but d'identifier comment les ruraux organisés dans des institutions coutumières (parenté, clans, villages, tribus, etc.) acceptent, rejettent ou détournent les interventions externes pratiquées sur leurs groupes par l'E tat, les marchés, les églises, etc. En effet, les paysanneries ne sont plus caractérisées seulement - ni même, parfois, majoritairement - par des techniques rurales, archaïques, relevant de structures sociales coutumières pré-capitalistes: les couches sociales se sont (depuis au moins le début du XIXesiècle en Afrique occidentale par exemple) fortement différenciées et hiérarchisées de l'ouvrier agricole au planteur. Ce mécanisme est aujourd'hui en pleine accélération, relevant d'une donnée majeure: les différenciations sociales rurales et les migrations urbaines

n'ont pas été consécutives à une « révolution agricole» endogène (comme ce fut le cas dans l'Europe occidentale des XVIIIe et XIXe siècles), elles n'en sont pas le résultat mais, au contraire, le précédent car, en Afrique notamment, on espère

toujours la « Révolution verte ».
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paysanne actuelle exige au moins de - sur cette question fondamentale: est-il, ou non, sensé de vouloir fonder un nouveau système politique et social, au niveau rural, sur des rapports sociaux à référence coutumière? Si non, comment faire « du passé table rase» pour construire, de toutes pièces, une société moderne, sans risque de dresser contre elle la grande majorité des paysans, agressés dans leurs structures mentales et idéologiques les plus intimes?

La désarticulation

s'interroger - analyses concrètes à l'appui

Classes populaires, travailleurs à l'État et au développement

et mouvements

sociaux face

Si les catégories sociales précédentes, antérieures à la diffusion du mode de production capitaliste, ne peuvent que réagir à l'interventionnisme économique et politique qui leur est à la fois postérieur et extérieur, ici, au contraire, nous avons affaire à des groupes sociaux qui, dans leur majorité, tirent dès l'origine leur existence sociale de l'expansion de ce mode de production. Le rôle des travailleurs salariés « prolétarisés» a, aussi, une longue histoire, où l'essor des migrations de travail apparaît indissociable des phénomènes de colonisation et d'urbanisation : on ne peut ignorer les mouvements nés depuis un siècle au moins, sur les mines, sur les chantiers (ferroviaires, portuaires...), ou au sein d'un petit personnel administratif qui a longtemps, dans certains cas, dominé le monde du salariat, pour comprendre l'importance - ou la passivité - actuelle des grandes organisations syndicales (cela doit permettre de dépasser la notion floue et souvent inexacte d'« aristocratie ouvrière »), alors que des phénomènes de grèves générales décisives ont jalonné l'histoire politique récente - coloniale et

post-coloniale - de nombre de ces Etats.
La mise en place progressive du « semi-prolétariat » urbain du secteur dit « informel », « marginal» ou « parallèle », a aussi
une longue histoire, inséparable de la genèse des migrations rurales du travail. Il est évidemment très insuffisant de réduire l'analyse à l'opposition des secteurs «moderne» et « traditionnel ». Reste à procéder à l'analyse fine des processus de constitution des masses urbaines, dans la mise en place progressive et les étapes de son articulation avec le 25

capitalisme dominant (<<olonial» c pUis post-colonial et contemporain): d'où, entre autres, le problème à poser, de savoir si les activités productrices informelles sont un signe de « santé» positif, révélateur de l'imagination créatrice d'une société en devenir ou, au contraire, le révélateur d'un phénomène d'« involution» ne proposant qu'en apparence une solution « alternative ». La persistance de larges solidarités coutumières (<< ethniques », culturelles, religieuses, linguistiques...) constituent autant d'entraves à l'émergence d'une «identité de classe»: celle-ci est-elle d'ailleurs concevable, compte tenu de la complexité des échelons sociaux et économiques internes au secteur dit « informel» (du petit producteur « surexploiteur » au moins autant que surexploité, au « sous-prolétariat» proprement dit de jeunes ruraux sans emplois, marginaux, déscolarisés, voire délinquants..., tous travailleurs plus ou moins occasionnels)? L'histoire des processus de mise en dépendance de ce secteur vis-à-vis de l'économie dominante doit permettre d'en éclairer les contradictions. Dans ces conditions, une prise de conscience politique (cf l'exemple de l'Afrique du Sud) ne passe-t-elle pas par la nécessité de l'articulation entre les besoins populaires et la conceptualisation du mouvement par une direction idéologique et politique (qui différencierait populisme et révolution) où deux forces sociales, d'ailleurs inégales, apparaissent

comme susceptibles de jouer leur rôle: d'une part, la « classe ouvrière» proprement dite (plus l'ouvrier est « assimilé» au
système capitaliste dominant, plus il est, en fait, en même temps, intégré à son milieu rural d'origine), et, d'autre part, une intelligentsia en formation? En définitive, la croissance du salariat agricole, industriel et tertiaire, plus ou moins importante en fonction des politiques de développement et de la délocalisation industrielle liée aux redistributions économiques internationales, pose les problèmes du travail et des rapports sociaux liés au travail comme l'un des enjeux déterminants des sociétés du TiersMonde. D'où la nécessité d'analyser:

- les pratiques de mobilisation de la force de travail, les
conditions du contact avec l'univers technique et les modèles de consommation « modernes », les hiatus ainsi creusés avec les référents culturels. Il s'agit de dégager les traits originaux de l'aliénation/acculturation ouvrières, les comportements 26

d'adaptation, les résistances multiformes, les conflits non apparents et les formes de lutte comme la grève; - les facteurs d'homogénéité et de dislocation du monde du travail, en fonction des appartenances ethniques et de la diversité des conditions salariales. On devrait, par exemple, attacher une importance particulière au travail féminin dans le monde africain, musulman et autre (force de reproduction et/ou de production) ; - l'affirmation et les limites d'une identité ouvrière, voire populaire, dans ses rapports avec les idéologies populistes et les marxismes, les structures (syndicats, partis) s'assurant la représentation du groupe, ainsi que les adhérences étatiques et les tendances à r autonomie du mouvement ouvrier, les convergences et divergences entre le mouvement ouvrier et les autres mouvements sociaux.

Les initiatives de développement prises dans et hors de l'État: affairistes et classes moyennes transnationales
Le rôle prééminent des groupes sociaux dominants a, aussi, une longue histoire, qui rend compte de sa composition (bureaucratie née de r appareil administratif colonial, milieux d'affaires nés de r« économie de traite », intellectuels hérités de l'école occidentale, « koulaks» nés de l'économie de plantation, etc.) et de son mode d'impact et de maintien au pouvoir. Les « élites» ont, en effet, depuis longtemps été urbanisées, « acculturées », et sont indéfectiblement prisonnières d'un double courant aux pulsions à la fois contradictoires et complémentaires : le couple résistance/collaboration. Il s'agit, bel et bien, de l'histoire de la formation des classes moyennes, c'est-à-dire de groupes sociaux d'origine diverse aspirant au statut et aux droits d'une bourgeoisie à l'européenne: l'objectif a donc été, de longue date, non pas de rejeter l'Occident, mais d'en assimiler les savoirs, de se faire reconnaître en égaux, et de participer à ce titre à l'exercice du pouvoir. D'où la nature anciennement et largement réformiste des classes moyennes. Au. cours du XIXesiècle, confrontés à l'expansion impérialiste, certains groupes sociaux dirigeants indigènes (féodaux « éclairés », bourgeois compradores, hauts dignitaires de l'Etat) n'ont pas attendu l'intervention ou raide de l'Etat pour

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se lancer dans les affaires, puis relever eux-mêmes, à titre privé et à partir de leur fortune et de leurs clientèles personnelles, le défi du développement. Les Soong en Chine, les Tata en Inde, les premiers « industrialistes» en Amérique .latine sont des cas bien connus de cette fraction « indigène» de la grande bourgeoisie libérale d'entreprise des XIXeet début du xxe siècle. A l'heure où s'impose dans le Tiers-Monde l'image dynamique (et inquiétante?) des «nouveaux pays industriels» (Hong Kong, Taiwan, Singapour, Corée du Sud, etc.), il paraît fondé, dans une perspective comparatiste, de réfléchir sur les antécédents possibles de ce type de développement, privé à rorigine, mais qui doit tôt ou tard se poser la question de l'intervention de l'Etat dans le cours de son expansion, soit pour vaincre les résistances intérieures, soit pour affronter les difficultés extérieures. Nous retrouvons là, par un autre biais, le problème du nationalisme dans son rapport à l'affairisme et à l'industrialisme. Quant aux nouvelles classes moyennes non étatiques des P.V.D. (c'est-à-dire essentiellement celles qui travaillent localement comme exécutrices nationales des firmes étrangères, multi-nationales et/ou d'import-export, les bourgeoisies économiques qui se développent dans une relation complexe avec l'Etat et en fonction de la sous-traitance industrielle, de la croissance des secteurs de production et de distribution non-étatisés ou par parasitage du secteur public), on peut s'interroger sur leurs modèles de comportement culturel et politique dans le cadre national-étatisé où elles doivent désormais évoluer. Idéologiquement et sociologiquement porteuses de développement, mais hors - sinon contre - l'Etat national, ces classes modernistes peuvent-elles être «nationales»? Où sont-elles obligatoirement ralliées aux options développementalistes des institutions internationales qu'elles représentent (néo-libéralisme reaganien, monétarisme du Fonds monétaire in ternational, etc.) ?

Les refus du développement
Bien des groupes sociaux ont opposé un refus pur et simple au modèle de développement d'origine occidentale: brahmanes indiens, moines tibétains, «féodaux» du Sahel 28