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Pourquoi la psychopathologie clinique ?

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Enseigner la psychopathologie clinique dans les universités de psychologie et de médecine peut sembler une évidence historique. Cela ne va plus de soi aujourd'hui. Ce dossier rend compte de l'exigence d'une clinique du cas qui ne se laisse pas réduire à une évaluation des troubles, de l'humeur ou des performances. Les mutations sociales et anthropologiques, les avancées scientifiques rendent nécessaire un tel projet. Ce dernier ne pourra se faire sans une rigueur épistémologique qui doit refuser toute naturalisation du fait psychique.

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Publié par
Date de parution 01 janvier 2006
Nombre de lectures 328
EAN13 9782336260273
Langue Français
Poids de l'ouvrage 11 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

PSYCHOLOGIE
CLINIQUE
Nouvelle série n° 20
hiver 2005
Pourquoi la
psychopathologie clinique?
Sous la direction de Christian Hofftnann
et d'Olivier DouvillePsychologie Clinique Nouvelle série n° 20, 2005/2
(revue de l'Association "Psychologie Clinique")
Revue publiée avec le concours du Centre National du Livre (CNL)
Directeur de publication et rédacteur en chef: Olivier Douville (paris X).
Secrétaire de rédaction: Claude Wacjman (paris).
Rédaction: Olivier Douville (paris X), Serge G. Raymond (EPS de Ville-Evrard), Robert
Samacher (paris VII), Claude Wacjman (paris).
Comité de lecture: Paul-Laurent Assoun (paris VII), Jacqueline Barns-Michel (paris VII), Fethi
Benslama (paris VII), Michèle Bertrand (Besançon), Sylvain Bouyer (Nancy), Jacqueline Carroy
(ERESS), Françoise Couchard (paris X), Michèle Emmanuelli (paris V), Alvaro Escobar-Molina
(Amiens), Marie-Claude Fourment (paris XIII), Alain Giami (INSERM), Florence
GiustDesprairies (paris VIII), Jean-Michel Hirt (paris XIII), Michèle Huguet, Serge Lesourdt
(Strasbourg), Edmond Marc Lipiansky (paris X), Okba Natahi (paris VII), Max Pagès (paris VII),
Edwige Pasquier (Nantes), Michèle Porte (Université de Bretagne Occidentale, Brest),
JeanJacques Rassial (Aix-Marseille), Serge Raymond (Ville Évrard), Claude Revault d'Allonnes, Luct
Ridel (paris VII), Silje Schauder (paris VIII), Karl-Leo Schwering (paris VII), t Claude Veil,
Claude Wacjman (paris), Annick Weil-Barais (Angers).
Comité scientifique: Alain Abelhauser (Rennes II), Michel Audisio (Hôpital Esquirol), Patrice
Bidou (Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Paris), Yvon Brès (paris), Michelle Cadoret
(parisOrsay) Christophe Dejours (CNAM), Marie-José DeI V olgo (Aix-Marseille II), Jean Galap (paris
EHESS), Christian Hoffmann (poitiers), René Kaës (Lyon II), Laurie Laufer (paris VII), André
Lévy (paris XIII), Jean Claude Maleval (Rennes II), François Marty (paris V), Jean Sebastien
Morvan (paris V), Laurent Ottavi (Rennes II), Gérard Pommier (Nantes), Monique Sélim (IRD),
Daniel Raichvarg (Dijon), François Richard (paris VII), Robert Samacher (paris VII), François
Sauvagnat (Rennes II), Geneviève Vermes (paris VIII), Loick M. Villerbu (Rennes II).
Correspondants internationaux: José Newton Garcia de Araujo (Belo Horizonte, Brésil), Lina
Balestrière (Bruxelles, Belgique), Jalil Bennani (Rabat, Maroc), Teresa Cristina Carreitero (Rio de
Janeiro, Brésil), Ellen Corin (Montréal), Abdelsam Dachmi (Rabat, Maroc), Pham Huy Dung
(Hanoï, Vietnam), Yolanda Gampel (fel-A viv, Israël), Yolande Govindama (La Réunion),
Giovanni Guerra (Florence, Italie), Huo Datong (Chengdu, Rep. Pop. de Chine), Nianguiry
Kante (Bamako, Mali), Lucette Labache (La Réunion), Jaak le Roy (Maastricht, Pays-Bas), Livia
Lésel (Fort de France, Martinique), Pro Mendehlson (Berkeley, U.S.A.), Klimis Navridis (Athènes,
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Congo), Shigeyoshi Okamoto (Kyoto, Japon), Arouna Ouedraogo (Ouagadougou,
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Tchijdenko (Minsk, Belarns), Chris Dode Von Troodwijk (Luxembourg), Jeanne Wolff-Bernstein
(San Francisco, USA), Mohamed Zitouni (Meknès, Maroc).
Toute correspondance relative à la rédaction doit être adressée à
Olivier Douville, PsychologieClinique, 22, rue de la Tour d'Auvergne 75009 Paris
e-mail: psychologie.clinique@noos.fr
L'abonnement: 2005 (2 numéros)
France: 36,60 Euros
Etranger, DOM TOM: 39,65 Euros
Ventes et abonnement:
L' Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris
@
L'Harmattan, 2006
ISBN: 2-296-00036-3
EAN:9782296000360SOMMAIRE
Pourquoi la psychopathologie clinique?
Sous la direction de Christian Hoffmann et d'Olivier Douville
Présentation, Christian Hoffmann et Olivier Douville ................................ 7
Psychanalyse, psychothérapies
Le pas de Freud de la psychothérapie à la psychanalyse, Annie Tardits ........ 9
Le fait clinique comme fait du transfert, Radu Turcanu....................................... 19
La psychopathologie clinique et la psychiatrie.......................................................
Rapport de Roland Gori à Jean-Marc Fabre concernant la mission définie
par la lettre du 15 Janvier 2003 en date du 14 Avri12003, Roland Gari ............. 39
La formation à la psychopathologie en faculté de médecine, Bernard Golse 67
Enseigner la psychopathologie, laquelle, comment et pour qui ?, Michel
Patris ....... 71
À propos de « psychiatrie et psychanalyse », Alain Vanier .................................. 77
Recherche et psychiatrie: l'heureuse fin d'une illusion, J.-M. Danian............ 85
Des exigences de la pratique clinique, Michel Ricateau ....................................... 93
Positions épistémologiques
La psychopathologie et le réel de la clinique, Christian Hoffmann................... 103
Sur quelques aspects récents de la position culturaliste en
113psychopathologie, Olivier Douville............................................................................
L'avenir sans illusions. Prolégomènes au débat sur l'avenir de la
psychanalyse dans le champ de la psychopathologie, Paul-Laurent Assoun.. 125
Varias
Cliniques
La personnalité du délinquant à la lumière des théories psychanalytiques,
Moustapha Safouan .................. 133
Neurologie et psychopathologie de l'autisme. L'illusion étiologique,
JeanMarie Vidal, Sylvie T ordjman ............................ 143
L'écoute diagnostique. Sur les entretiens préliminaires avec un analysant
157et « sa psychose », J ean-J acques Moscovitz ..................
Mélanges freudiens
169« Le Maître de l'amour. Freud à Paris », Voilà, 17 juillet 1938............................
Chronologie: Situation internationale de la diffusion de la psychanalyse,
173du temps de la vie de Freud, Olivier Douville..........................................................
Hommage à Armand Touati, Thierry Goguel d'Allondans ................................... 215
Cabinet de lecture
Dossier Le Livre Noir de la Psychanalyse, Yves Cartuyvels, Frédéric de
217Rivoyre, Serge G. Raymond, Jean François Le Goff...................................................
Autres lectures, Irit Abramson, Nicole Adam-Serri, Fabienne Ankoua, Eric
Bidaud, Caroline Civalleri, Françoise Couchard, Olivier Douville, Lise Gélinas,
Marie-Jeanne Gervais, Pascal Le Maléfant, Patricia Luthin, Martine Ménès,
Louis Moreau de Bellaing, Catherine Rioult, Frédéric de Rivoyre, Robert
Samacher, Claude Wacjman
Comptes-rendus de manifestations scientifiques, Yann Leroux, Alain
273A belha user. . .... .... ............... ...................... ....... ........... ..................Présentation
Christian Hoffmann 1,Olivier Douville2
Enseigner la psychopathologie clinique dans les universités de
psychologie et de médecine peut sembler une évidence historique. Cela
ne va plus de soi aujourd'hui en raison d'un appel au pluralisme, au nom
de la science et du social, confondus. S'il nous importe de prendre acte
de cette volonté affichée, il nous revient, surtout, de fonder en raison
notre orientation psychopathologique à l'Université.
C'est cœur de la clinique que nous nous proposons de continuer à
rencontrer un irréductible du fait psychique qui a pour nom symptôme,
alors que nous assistons à une prolifération de termes tels que
« troubles », « conduites », « comportements », « fonctions ». Quel enjeu y
a-t-il à défendre et à illustrer une clinique du symptôme dans un contexte
qui impose une version normative et comportementaliste de l'humain ?
Ce dossier «Pourquoi la psychopathologie clinique?» veut répondre à
cette question. Il correspond à des préoccupations actuelles au plan de
l'enseignement et de la recherche. Il rend compte de l'exigence d'une
clinique du cas qui ne se laisse pas réduire à une évaluation des troubles,
de l'humeur ou des performances.
Nous proposons ici de clarifier l'orientation freudienne entre
« psychanalyse didactique» et « psychanalyse thérapeutique », et
rappelons que le terme de « psychothérapie» n'a jamais été absent du
corpus freudien. Le propos de ce numéro est d'insister sur un réel de la
clinique autour duquel psychiatrie et psychologie ont élaboré leurs objets
cliniques et psychopathologiques. Les cliniciens sont les héritiers de ces
élaborations, lesquelles restent à poursuivre et à repenser parce que la
clinique change et parce qu'existent d'autres psychopathologies. Les
mutations sociales et anthropologiques, les avancées scientifiques
rendent nécessaire un tel projet. Ce dernier ne pourra se faire sans une
rigueur épistémologique qui ne doit pas céder à la naturalisation du fait
psychique.
1Psychanalyste, Professeur de psychopathologie clinique à l'Université de Poitiers
2 Maître de conférences en psychologie clinique, Université Paris-l0
Nanterre, Directeur de publication de Psychologie Clinique.Le pas de Freud de la psychothérapie à la
1psychanalyse
Annie Tardits2
Résumé
y a-t-il une nécessité interne à la psychanalyse qui détermine les
psychanalystes à déclarer - à professer - la spécificité de leur pratique et de leur
discipline, ou est-ce toujours à cause de circonstances extérieures qu'ils sont
amenés à défendre leur singularité? Il est clair que, depuis cinq ans, ce sont les
circonstances -le processus implacable de contrôle social et de réglementation
qui imposent aux psychanalystes de spécifier leur pratique et la
formationqu'elle requiert au regard d'autres pratiques thérapeutiques, en particulier au
regard des psychothérapies.
Mots-clefs
Psychanalyse; psychothérapie; réglementation.
Summary
Is there an internal necessity to the psychoanalysis which determines the
psychoanalysts to declare - to profess - the specificity of their practice and
their discipline, or is it always because of outside circumstances that they are
brought to defend their peculiarity? It is clear that, for five years, it is
circumstances - the merciless process of social control and rule - that impose
on the psychoanalysts to specify their practice and the training which it requires
towards the other therapeutic practices, in particular towards the
psychotherapies.
Keys-Words
Psychoanalysis: psychotherapy; rule.
1 Une première version de ce texte est parue dans les Carnets de l'École de
p.rychanafyse, S. Freud., n° 34, mars-avri12001, pp. 45-50.
2 Psychanalyste, ParisPSYCHOLOGIE CLINIQUE 20, HIVER 2005
- N°
En 1926 déjà, Freud doit soutenir la spécificité de la
psychanalyse
À cette date, la plainte contre Reik, accusé de charlatanisme, rendit
nécessaire l'intervention de Freud3. Mais, quand on y regarde de plus
près, il apparaît que le livre de Freud dépasse les circonstances de la
plainte, pour laquelle il a d'ailleurs fait, en privé, les démarches
nécessaires. Par l'intermédiaire d'une adresse fictive aux pouvoirs publics,
son livre s'adresse aux analystes qui sont en train de réglementer la
formation, et plus largement au public. Dans cette adresse, il articule ce
qu'est la spécificité de la psychanalyse, ce qu'est un analyste qualifié pour
l'appliquer au traitement et la nécessité d'une formation appropriée. Au
regard des pouvoirs publics il tranche dans la question: est-il plus juste,
en matière d'analyse, de réglementer légalement ou de laisser faire? Il dit
sa préférence pour le «laissez faire» (sic, utilisant cette expression en
français) et, au cas où les autorités politiques feraient le choix de
réglementer, il dresse les contours d'une «politique d'intervention
active» qui mette de l'ordre et de la clarté au lieu de tout embrouiller par
l'interdiction faite aux profanes de pratiquer la psychanalyse. Cette
politique devrait «fixer les conditions selon lesquelles l'exercice de la
pratique analytique sera permis à tous ceux qui le voudront, instaurer une
quelconque autorité auprès de laquelle on puisse s'informer de ce qu'est
l'analyse et de ce qu'il est permis d'exiger pour se préparer à l'exercer, et
promouvoir les possibilités de l'enseignement en matière de
psychanalyse4. »
La Postface, écrite un an plus tard, après le débat du congrès de
l'Internationale prychoana!Jtische Vereinigung (IPV) de 1927, s'adresse
clairement à ses collègues analystes, en particulier aux américains, qui
soutiennent l'inclusion de la psychanalyse dans la pratique médicale en
tant qu'elle serait une psychothérapie. Par cette position ils n'hésitent pas
à exclure les profanes de la pratique de la psychanalyse. Ce faisant, ils
participent activement au refoulement de la psychanalyse en tant que
profane; mais de cela ils ne veulent rien savoir. La question de l'analyse
profane, loin d'être simple, a nécessité l'argumentation serrée de Freud
dans son livre de 1926. Elle confine au paradoxe, un paradoxe que Freud
soutient. Il veut bien reconnaître que si la psychanalyse prétend traiter les
malades elle doit consentir à être admise dans la médecine générale
comme une spécialité. «Cela, je le reconnais, je l'admets, je veux
3 S. Freud, La question de l'analYseprofane, Paris, Gallimard, 1985 et Œuvres complètes
XVIII, Paris, PUF, 1994.
4 Ibidem, p. 120.
10POURQUOI LA PSYCHOPATI-IOLOGIE CLINIQUE?
seulement être sÛt que la thérapie sera empêchée d'abattre la science. »
Mais il affirme que le traitement de l'homme névrosé est un matériel
nécessaire et privilégié pour la recherche scientifique de l'analyse avant
d'être un objectif thérapeutique. Il soutient alors que le primat de l'intérêt
scientifique ne sacrifie pas pour autant l'intérêt du malade car les deux
intérêts, de fait, se conjuguent. La visée du traitement est cependant
clairement énoncée comme une visée de savoir pouvant avoir un effet
thérapeutiques.
On peut imaginer que cette position radicale pouvait choquer et
surprendre, dévoilant un malentendu que Freud lui-même avait pu
nourrir. Il avait pu avancer en 1905 que si la psychothérapie a été la
forme la plus ancienne de la pratique médicale, la psychanalyse, en tant
que « psychothérapie scientifique» apporte au médecin la possibilité d'un
usage réglé du facteur psychique en jeu dans le processus thérapeutique6.
Son propos de 1926 est très différent. Énoncer la visée du traitement
comme une visée de savoir l'amène à distinguer nettement la
psychanalyse et la psychothérapie dont il élargit le champ au-delà de la
médecine. Il dégage deux traits de ces psychothérapies à partir de deux
exemples: la thérapie qui s'appuie sur la psychologie individuelle d'Adler
et le ministère religieux des âmes, protestant d'abord (allusion à la cure
d'âme) et depuis peu catholique. Le premier trait que ces psychothérapies
ont en commun est de soutenir de l'extérieur ce qui est défectueux au
lieu de le corriger de l'intérieur. Le premier procédé y parvient en
éveillant l'intérêt pour la communauté sociale -on voit poindre là tous les
usages psychothérapeutiques du groupe. Le second procédé agit en
confortant la croyance - on voit poindre là tous les usages
psychothérapeutiques du transfert qui renforcent la croyance en un
Autre qui sait. En plus de cette visée thérapeutique de soutien, ces deux
psychothérapies ont en commun un autre trait, leur étayage sur la
psychanalyse. Ces deux procédés doivent leur force et leur réussite à cet
étayage. Cet étayage peut se présenter comme un «éclaircissement
analytique» d'appoint, fait d'ailleurs pour renforcer le transfert, ou au
titre du rapport qu'a pu entretenir la théorie sous-jacente avec la
psychanalyse, même si elle en est devenue l'adversaire. On voit là se
dessiner la généalogie de nombreuses psychothérapies dans les
dissidences majeures de la psychanalyse et s'éclairer la volonté de certains
psychothérapeutes d'inclure la psychanalyse dans le champ de leur
pratique.
5 Ibidem, pp. 147-148.
6 S. Freud, «De la psychothérapie» [1905], La technique prychanafytique, Paris,
P.U.F.,1975.
Il20, HIVER 2005PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N°
Freud ne s'étend pas davantage sur ces traits communs aux
psychothérapies. Là encore il marque la spécificité de ce que «nous
autres analystes» nous faisons et qui réside dans la conjonction très
particulière entre guérir et chercher - une conjonction que défaisait la
distinction, instituée à Berlin dans la formation des psychanalystes, entre
psychanalyse thérapeutique et psychanalyse didactique 7. « Notre procédé
analytique est le seul dans lequel cette précieuse rencontre est garantie. »
Dans la psychanalyse le savoir guérit, le traitement apporte un savoir
nouveau qui a un effet thérapeutique. «Cette perspective de gain
scientifique était le trait le plus noble, le plus réjouissant du travail
psychanalytique, avons-nous le droit de le sacrifier à telle ou telle
considération pratique?» Le texte insiste: les considérations pratiques
ne doivent pas l'emporter.
En quoi ce savoir, qui dans le traitement psychanalytique a un effet
thérapeutique, est-il différent de « l'éclaircissement analytique» que peut
donner, avec succès, un psychothérapeute? Freud ne pose pas cette
question, sans doute parce que la réponse est pour lui évidente: il ne
s'agit pas du même savoir. La connaissance psychanalytique, celle qui
peut se déposer dans les livres, se transmettre pour une part dans
l'enseignement ou être donnée comme éclaircissement dans une
psychothérapie, n'est pas le savoir qui se construit dans la cure avec le
savoir inconscient. L'éclaircissement psychanalytique et le savoir auquel
le sujet a accès parce qu'il est construit dans l'analyse ne guérissent pas de
la même façon. Mais ce n'est pas seulement parce qu'ils se construisent
différemment que leurs effets thérapeutiques se distinguent, c'est parce
qu'ils n'ont pas le même objet.
Si la chose est tellement évidente pour Freud, c'est que l'invention
même de la psychanalyse tient à cette différence à la fois radicale, subtile
et finalement assez simple. Sa radicalité soutient la position de Freud
dans la question de l'analyse profane. Sa subtilité éclaire tous les
malentendus encore d'actualité chez les psychanalystes à propos de l'effet
thérapeutique de la psychanalyse. Sa simplicité est formulée dans le
chapitre fmal des Études sur l'hystérie, quand Freud est au bord de faire le
pas où il invente la psychanalyse. C'est la différence entre une « thérapie
symptomatique» et une «thérapie causale8 ». Freud la formule très
clairement pour reconnaître que le procédé cathartique est une thérapie
symptomatique, la meilleure, qui ne saurait être surpassée. C'est sa
pratique du procédé de Breuer qui lui permet alors de se déclarer
7 Sur la questions de la formation des psychanalystes, A. Tardits, La formation desif.
p.rychanafystes, Ramonville Saint-Agne, Érès, 2000.
8 S. Freud, J. Breuer, Études sur 1'f!Jstérie, [1895], Paris, PUF, 1978, p. 210.
12POURQUOI LA PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE?
psychothérapeute dans cette phrase qui sonne en français comme un
alexandrin: «Je n'ai pas toujours été psychothérapeute.» La thérapie
causale est autre, elle requiert un autre pas.
Le pas de Freud
Freud a donc été psychothérapeute, et puis il est devenu
psychanalyste. À l'époque où il écrit ce dernier chapitre, sans doute au
printemps 1895, quelques mois avant le rêve de l'injection faite à Irma, il
n'a pas l'idée de ce que pourrait être une thérapie causale, une thérapie
fondée sur un savoir de la cause. Mais c'est ça qu'il cherche, qu'il va
inventer et construire; c'est là que le conduit son désir tellement
déterminé de savoir. Revenant en 1932 sur la théorie du rêve, Freud
souligne qu'« elle marque un tournant; c'est avec elle que l'analyse a
franchi le pas menant d'un procédé psychothérapeutique à une
psychologie des profondeurs9. »
Il est intéressant de s'arrêter quelques instants sur ce que Freud dit
en 1895 sur cette distinction. Le procédé cathartique agit sur le
symptôme et le guérit, mais «il ne peut empêcher que de nouveaux
symptômes viennent remplacer ceux qui ont été écartés.» Seille une
thérapie causale, qui agit sur la cause de la névrose et non sur le seul
symptôme, peut être prophylactique: elle empêche l'extension des
dommages. Mais elle ne défait pas nécessairement ce que les facteurs
nocifs ont déjà déterminé; il faut pour cela une «seconde action »,
symptomatique. Dans cette visée, le procédé cathartique est le plus
efficace. La distinction qu'opère Freud le porte donc à poser, dans un
même mouvement, l'ambition et la limite de cette nouvelle thérapie,
causale, qu'il nommera un an plus tard psychanalyse.
Pour l'homme de science qu'est aussi Freud seule une thérapie
causale est scientifique comme seul le savoir de la cause peut agir sur la
cause de la névrose. Sa conférence au Collège des médecins à Vienne en
1904, "De la psychothérapie", a pu nourrir un malentendu par la
formulation que la psychothérapie est «la forme la plus ancienne de la
thérapeutique médicale» et l'annonce d'une «psychothérapie
10.scientifique» qui contrôle le facteur psychique en jeu Sans doute, dans
ce moment où il s'apprête à publier le cas Dora, pense-t-il au
mouvement du transfert. Si la psychanalyse est cette psychothérapie
scientifique, on conçoit qu'elle puisse être considérée par certains
9 S. Freud, Nouvelles conférences d'introduaion à lapsychanalYse[1933], Paris, Gallimard,
1984, p. 13.
10S. Freud, « De la psychothérapie» [1905], op. cit.
13PSYCHOLOGIE CLINIQUE 20, HIVER 2005- N°
psychanalystes comme la seille psychothérapie, celle qui pourrait orienter
le champ des psychothérapies, et par certains psychothérapeutes comme
celle qui, selon une formule de Lacan, fait paratonnerre, garantie. De fait,
Freud ne gardera pas l'usage de ce terme pour l'application de la
psychanalyse au traitement des névroses. Dès 1904, dans cette
conférence, il a pu cependant formuler le paradoxe de ce traitement qui,
pour accéder au mécanisme de «l'être-malade-psychique », doit
«abandonner pour un moment» le point de vue thérapeutique. Par la
suite, il parlera plutôt de thérapeutique psychanalytique, réservant le
terme psychothérapie aux autres méthodes, restant très réservé sur
l'usage de la psychanalyse « à l'occasion» par les psychothérapeutes.
Freud n'a pas varié sur son orientation, c'est-à-dire sur la priorité
donnée à la construction d'un savoir de la cause qui puisse avoir un effet
thérapeutique sur la névrose et pas seulement sur le symptôme. La visée
donnée en 1937 à la cure analytique d'une correction après-coup des
processus à l'origine du refoulement s'inscrit dans ce registre de la
thérapie causale. L'accent mis par Lacan sur la question de la cause
(<< causalité psychique », causalité matérielle du signifiant, objet-cause)
s'inscrit dans cette même orientation.
Du point de vue technique, le procédé symptomatique de Breuer,
que Freud a utilisé au temps où il était psychothérapeute, restait, même
modifié, enraciné dans la suggestion hypnotique et dans la dimension
sacrale de la fonction thérapeutique. Cet enracinement donne sa
puissance thérapeutique à ce procédé que Freud compare à la peinture.
Comme elle, la suggestion travailleper via di porre, elle efface le symptôme
en le recouvrant. Le procédé analytique, causal, travaille per via di levare,à
la façon d'un sculpteur qui extrait tout ce qui recouvre la statue. Freud se
garde cependant de tout jugement dépréciatif sur les méthodes qui
s'occupent du symptôme et non de la cause. Cela tient au fait qu'il
reconnaît des limites à la psychanalyse mais aussi au fait que dans la cure
analytique elle-même le rapport entre le savoir et l'effet thérapeutique est
subtil. Cette subtilité tient au fait qu'une analyse peut avoir, pour une
part grâce au transfert et donc à une supposition de savoir, des effets
thérapeutiques symptomatiques mais qu'il faut le dénouement de la
névrose de transfert pour que l'analyse puisse avoir des effets
thérapeutiques' sur la névrose elle-même. Le savoir qui peut avoir cet
effet thérapeutique sur la névrose même n'est pas le savoir supposé dans
le transfert, avec ses restes de suggestion et de sacralisation de la fonction
thérapeutique, fût-elle qualifiée de scientifique. C'est le savoir construit
dans la cure avec le savoir inconscient propre au sujet. C'est ce qui
justifie de dire profane la psychanalyse en tant que telle. La construction
de cet autre savoir requiert un maniement analytique du transfert, un
14POURQUOI LA PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE?
maniement qui dépend du désir de l'analyste11. Cette condition détermine
ce que doit être la formation spécifique du psychanalyste, une formation
qui ne fasse pas obstacle à ce que, dans son analyse, se forme cette
modalité particulière du désir qu'est le désir de l'analyste.
Dès 1904, Freud a souligné que les particularités du traitement
analytique, en particulier le sacrifice d'argent et de temps, l'exigence de
sincérité, l'empêchent d'être une « forme idéale de thérapie ». Ces
exigences valent pour le patient et pour l'analyste. En 1927, dans la
Postface à LA question de l'analYseprofane, Freud fait procès aux américains
de sacrifier plutôt la psychanalyse à des considérations pratiques de
temps et d'argent: le surmoi des américains n'est pas très sévère à l'égard
du profit. D'où leur engouement pour la psychothérapie. Le rejet par les
psychanalystes américains de l'analyse profane étant sans effet sur cette
situation pratique, il relève pour Freud d'une tentative de refoulement de
la psychanalyse.
La notion qu'un savoir de la cause puisse être prophylactique (Plus
encore que thérapeutique) peut éclairer certains accents utopistes de
Freud, en particulier lors de sa conférence au congrès où a été constituée
l'Internationale prychoanalYtische Vereinigung en 1910. Cependant, il prend
garde de préciser que ce n'est pas un dessein hygiéniste qui l'anime mais
celui d'apporter à la société les « lumières ». C'est reconnaître que le
soupçon lui vient d'une prise de la psychanalyse dans un dessein
d'hygiène sociale.
Vers une séparation
Lorsqu'en 1926 Freud argumente avec rigueur pour poser la
spécificité de la psychanalyse, lorsqu'en 1927 il insiste auprès de ses
collègues pour fonder la distinction de la psychanalyse et des
psychothérapies, il n'a pas encore affaire au déferlement des
psychothérapies dans le champ social. Pourtant, déjà en 1920, dans le
« moment d'effondrement général» produit par la première guerre
mondiale, les fondateurs de la policlinique de l'Institut de Berlin
entendaient répondre à « l'esprit du temps» qui réclamait «à grands
cris la psychothérapie12 ». On peut faire l'hypothèse que Freud n'est pas
sans pressentir les compromis et les déviations qui risquent d'en résulter.
Il Sur cette notion de « désir de l'analyste », A. Tardits, « L'éthique et le désir deif.
l'analyste », Essaim n° 11, Ramonville Saint-Agne, Érès, printemps 2003.
12Sur ce point, lire les rapports de Max Eitingon sur la policlinique de Berlin dans
Topique, n° 18, Paris, 1977 (trad.11ichelle Moreau) et dans M. Safouan, P. Julien,
C. Hoffmann, Malaise dans lap.rychanafyse, Paris, Arcanes, 1995.
1520, HIVER 2005PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N°
Dans son souci récurrent de distinguer la thérapie analytique des
autres méthodes psychothérapeutiques, Freud amorce un nouveau pas
en 193213. Il se réfère alors à la séparation que la chirurgie a dû, à un
certain moment, effectuer d'avec l'orthopédie. Il ne s'en tient plus à
poser la spécificité de la psychanalyse mais il envisage la nécessité de sa
séparation d'avec les méthodes de psychothérapie. Envisager cette n'implique de sa part aucune dévalorisation des
psychothérapies mais il dénonce la dilution de la psychanalyse dans
l'usage que peuvent en faire à l'occasion des psychothérapeutes; il voitY
une volonté de la « priver de son venin ». De façon assez saisissante, au
moment où il dénonce cette confusion, il soutient que dans certains cas
la coopération d'un psychanalyste et d'un psychothérapeute peut être
opportune. On ne saurait mieux rendre effective la différence des
méthodes. Cette proposition nous laisse cependant rêveurs compte tenu
des remaniements intervenus dans le champ social.
Compte tenu de la loi qui fait que le signifiant est différent de
luimême et ne trouve sa signification que de la chaîne signifiante où il
prend place, le signifiant psychothérapie n'est pas le même en 1904, en
1926, en 1932, en 1964, en 2005... La question du rapport de la
psychanalyse à la psychothérapie ne s'inscrit pas dans le ciel des idées ou
des essences et la question de la psychanalyse en tant que profane est
soumise à des conditions de temps et de lieu. Si Freud dénonçait la
pratique confuse des psychothérapeutes et mettait en garde les analystes
contre le risque de semblables confusions, en 1964 Lacan dénonce avec
sévérité l'attitude des psychanalystes confrontés au « déferlement de la
, . 14
psyc h0th eraple ».
La psychothérapie a déferlé dans le champ social parce qu'elle est
« associée aux besoins de l'hygiène sociale ». Mais la psychanalyse n'est
pas innocente de ce phénomène car elle contribue à propager la
psychothérapie. La sévérité de Lacan s'adresse aux analystes qui «prêtent
la main» à la « pratique mitigée» produite par ce déferlement. Lacan
dénonce cette dans son impérialisme: «Conformisme de la
visée, barbarisme de la doctrine, régression achevée à un psychologisme
pur et simple ». Les analystes y prêtent la main, même s'ils montrent une
gêne, une aversion voire une dérision ou une horreur qui se trouvent
« mal compensées », mais compensées quand même, par la promotion
d'une cléricature. Le trait que souligne Lacan pour caractériser ces clercs
c'est leur componction. Ce terme désigne, dans son usage moderne
13 S. Freud, Nouvelles conférences..., op. cit., 34e leçon, en particulier pp. 204-205.
14 J. Lacan, « Acte de fondation, Préambule », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001,
p.237.
16POURQUOI LA PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE?
atténué, un air de gravité. Mais dans son sens initial, il désigne la douleur,
le regret, la contrition liés au sentiment d'une faute contre Dieu. La
componction de ces clercs, est « le reste qui témoigne de la formation par
quoi la psychanalyse ne se dissout pas dans ce qu'elle propage.» La
componction de ces clercs psychanalystes, le sentiment de leur faute à
l'endroit de la psychanalyse, est ainsi le reste, la trace ineffaçable de leur
formation. Lacan propose alors d'imager le discord entre cette pratique
mitigée et la pratique de la psychanalyse par un lieu commun légèrement
transformé: « La psychanalyse est partout, les psychanalystes autre
part. »
Si nous pouvons considérer le pas de Freud de la psychothérapie à la
psychanalyse comme l'acte inaugural qui, avec l'écriture de la
Traumdeutung et l'invention du dispositif analytique, institue la
psychanalyse, nous ne serons pas surpris d'y rencontrer la part de
méconnaissance structurelle de l'acte, méconnaissance qui permet de
voiler ce qui pourrait faire reculer devant l'acte. Cette méconnaissance,
qui touche pour partie au rapport paradoxal que la pratique analytique
soutient à l'endroit du thérapeutique, Freud va mettre du temps à la
lever, prenant peu à peu la mesure de la nécessaire séparation de la
psychanalyse d'avec les psychothérapies. Les projets récents de
réglementation des psychothérapies ont déterminé de nouvelles
conditions de temps et de lieu pour la question de la psychanalyse en tant
que profane. Ces conditions ont mis les psychanalystes au pied du mur
de soutenir l'effectuation de la séparation dont Freud est parvenu à
formuler la nécessité en 1932. Ce n'était pas là un choix facile, plutôt un
choix forcé du type la bourse ou la vie, avec la perte qu'il implique et
l'assurance que la bataille allait durer. En tant qu'il réitérait le pas de
Freud, ce choix forcé n'allait pas sans une confrontation avec la
méconnaissance qui est au cœur de l'acte.
17Le fait clinique cotntne fait du transfert
1
Radu Turcanu
Résumé
En tant que cliniciens, nous sommes confrontés à ce qui constitue le
nouage le plus parlant entre l'aspect empirique et l'aspect subjectif du fait, à
savoir le symptôme. Ce noyau discordantiel, à l'intersection de l'organisme et du
corps, est précisément ce qui résiste à tout essai d'adaptation et à toute formule
reacfy-madede guérison. Son traitement n'est ni effacement, synonyme de
déplacement, ni normalisation, synonyme d'identification aux préjugés à la
mode.
Mots clés
Corps; événement; phénomène; psychose; transfert.
Summary
As clinicians, we face what constitutes the most emblematic knotting of
the empirical and subjective sides of the fact, namely the symptom. This
discordant core, at the intersection between the organism and the body, is
precisely what hinders all endeavors to adapt as well as all ready-made
therapeutic formulas. Its treatment does not consist in either its dissipation,
equivalent to a mere displacement, or its normalization, synonymous with the
identification with today's fashionable prejudices
Key words
Body; event; phenomenon; psychosis; transference.
Introduction. Le fait, entre phénomène et événement
Il existe une manière simple de traiter du «fait », dans ses deux
acceptions qui nous intéressent ici, empirique et clinique. Il s'agit de faire
appel au voisinage conceptuel qui lie le fait au phénomène et à
l'événement. Dans cette perspective, je propose d'aborder le fait clinique
1Psychanalyste. RaduTurcanu@compuserve.com. Université Paris 7 Denis
Diderot, UFR de Sciences Humaines Cliniques (Laboratoire de médecine scientifique,
psychopathologie et psychanalyse), 107 rue du Fbg. St Denis, BP 120, 75463 Paris
Cedex 10.PSYCHOLOGIE CLINIQUE 20, HIVER 2005- N°
à partir du syntagme phénomène de COrpS2- pour parler du rapport au
corps dans la psychose - ainsi que de la formule de Lacan (1987):
»3 pour parler du symptôme, sur son versant«événement de corps
névrotique. Cette différenciation conceptuelle, telle que je l'envisage ici,
trouve sans doute son origine dans une autre distinction, appartenant à
Freud cette fois-ci, entre Kiirper- qui connote plutôt le corps en tant qu'il
peut avoir des symptômes - et L.eib - qui vise plutôt le charnel dans le
corps, le corps comme contenant (ce que Lacan va appeler le corps
comme sac4). D'ailleurs, dans son écrit "Position de l'inconscient", Lacan
(1966) reprend la distinction freudienne et la développe: il évoque ainsi
« l'être de l'organisme », dont la libido est l'organe qui ouvre pour le sujet
à la fois la dimension de la mort et le rapport à la sexualité. Cet « organe
de l'incorporel» marque la limite qui sépare le corps vivant du sujet de
son « organisme-réceptacle », et c'est autour des trous de ce corps que la
séparation d'avec l'organisme se réalise. On parle dès lors non plus des
instincts mais des pulsions, en tant que représentants de la sexualité dans
l'inconscientS, ces pulsions sont partielles précisément à partir de cette
limitation de l'organisme par le corps.
« Phénomène» vient du grec ancien phainomena (phénomènes
célestes) et phainestai (apparaître). Quant à « événement », le mot vient du
latin evenire, et son sens premier est celui de résultat, aboutissement
(production) ou avènement. Dans phénomène il y a à l'origine le sens de
2 Colette Soler (2002) écrit à ce propos: "Il n'est pas étonnant...que le
schizophrène témoigne de phénomènes corporels spécifiques, s'il est bien vrai, comme
nous le soutenons, que c'est le corps du symbolique qui, en s'incorporant, fait le corps
du parlêtre. Il ne fait pas l'organisme vivant, à l'évidence, mais il le transforme assez
pour qu'il devienne corps érogène, voire corps propice à héberger le symptôme. C'est
lui, le symbolique, qui découpe sur sa surface, au départ via la demande, les zones
érogènes qui focalisent les appétences et conditionnent jusqu'à la jouissance dite
sexuelle. C'est encore lui qui lui attribue des organes, et surtout cet organe étonnant
qu'est le phallus dans sa différence d'avec le pénis" (page 121). Voir aussi là-dessus
Paul-Laurent Assoun (1997).
3 "Laissons le symptôme à ce qu'il est: un événement de corps", page 35.
4 Sur la distinction entre Karper et Leib chez Freud voir Laplanche (1989), page
87.
5 Lacan (1966) écrit: "L'important est de saisir comment l'organisme vient à se
prendre dans la dialectique du sujet. Cet organe de l'incorporel Ua libido ou la lamelle]
dans l'être sexué, c'est cela de l'organisme que le sujet vient à placer au temps où s'opère
sa séparation. C'est par lui que de sa mort, réellement, il peut faire l'objet du désir de
l'Autre. Moyennant quoi viendront à cette place l'objet qu'il perd par nature, l'excrément,
ou encore les supports qu'il trouve au désir de l'Autre: son regard, sa voix. C'est à
tourner ces objets pour en eux reprendre, en lui restaurer sa perte originelle, que
s'emploie cette activité qu'en lui nous dénommons pulsion" (pages 848-849).
20POURQUOI LA PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE?
perçu, de réalité matérielle physique ou de noyau empirique du fait6.
L'évolution du terme nous conduit au cœur du débat autour du percipiens
Oe perçu) et du perceptum Oe percevant)? L'événement à son tour est lié
d'emblée et plus directement que le phénomène, à un contexte qui
implique une coupure signifiante par rapport au phénomène ob.jectif8.Il
est associé à une contingence et se produit à partir d'une causalité, d'une
temporalité et d'une logique qui marquent le rapport entre l'ordre naturel
et l'ordre symbolique. Ce dernier s'articule dans un réseau des signifiants
et des lois en dehors desquels toute autre loi - même une loi physique -
n'aurait pas de sens. Dans les expressions phénomène de corps et
événement de corps, le corps contextualise et le phénomène et
l'événement -là où le corps représente l'organisme tracé par le signifiant
et ayant incorporé le symbolique 9. Ce système symbolique et ses lois
sortent donc le fait de l'empirisme pur et du domaine du naturel, d'un
essentialisme en fin de compte, et le plongent dans une structure
événementielle où l'empirique apparaît scindé et redoublé, confronté à
ranci-naturel par définition que sont le langage et la parole, dans leur
champ et fonction respectivement. De la même façon, le corps redouble
l'organisme, à partir de la coupure signifiante qui les dissymétrise et les
rend discordants. Je dirais donc que le phénomène de corps et
l'événement de corps sont les deux faces du symptôme, selon la structure
10.où celui-ci apparaît (psychose ou névrose) Les deux sont différents
structurellement, mais demandent à être traités, dans un dispositif
analytique par exemple, avec les mêmes outils: le transfert et
6 Enryclopedia Universalis (1995), vol. 18, page 19. Pour "événement", voir vol. 9,
page 129.
7 Cf. Lacan (1966) "D'une question préliminaire à tout traitement possible de la
psychose", pages 532-543. Lacan insiste sur l'idée que percipiensne correspond pas à une
prétendue réalité objective pure, au sensible et au sensoriel à l'état brut, car tout perçu,
du moment où il est supposé attribuable à un perceptum,est clivé lui-même, marqué par
une équivoque foncière, que la plupart des analyses "objectivantes" essaient d'effacer.
Ce qui ne veut pas dire que l'action de percevoir est totalement du côté du sujet qui
perçoit, subjective, mais plutôt que c'est le perçu, le percipiens,qui est l'élément actif ici;
une fois marqué par le trait signifiant qui en fait un objet du monde tout en le clivant,
ce percipiensdivise à son tour le sujet et le rend parti prenante à l'acte de percevoir.
8 Dans le Séminaire II, Lacan (1978), évoque le rapport entre les "lunes" pour
montrer que ce rapport est tout à fait autre chose que le entre les humains. Par
ailleurs, selon Lacan, les révolutions réelles sont les révolutions célestes, ce qui n'est pas
synonyme de ce que nous appelons les révolutions" scientifiques". Néanmoins, les unes
comme les autres sont, dans la parole qui les énonce, plus que des phénomènes, des
événements (pages 275-281).
9 "Le corps c'est l'Autre", Lacan (1966-1967), leçon du 10 mai 1967.
10A propos de "symptôme" et de "jouissance" chez Lacan, cf. Michel Lapeyre et
Marie-Jean Sauret (2000), pages 26-29.
2120, HIVER 2005PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N°
l'interprétation en acte, en fonction de la manière (Venveifung ou
Verdrangung- forclusion ou refoulement) dont le sujet adhère au système
symbolique. Le fait empirique ~'observable, le perçu, le sensible, le
physique, etc.) devient ainsi un fait clinique précisément du fait du
transfert qui, tout en rendant ce fait symptomatique, restitue au sujet sa
position singulière par rapport à cette dialectique entre l'organique et le
corporel.
Dans les pages suivantes, je vais essayer de développer cette
proposition de lecture du fait clinique - entre l'existant ~e phénomène)
et l'attribution ~'événement) - en m'appuyant sur un schéma freudienl1.
Selon ce schéma, une attribution primordiale se fait d'emblée, dans le
sens où le contexte qu'est le système symbolique conditionne l'apparition
de tout sujet, et donc de tout fait qui existe pour ce sujet. La révolution
des astres n'est un fait, c'est à dire une révolution, que lorsque l'on
attribue à ces astres certaines lois selon lesquelles leurs révolutions
deviennent lisibles, reconnaissables. En dehors de ce contexte, le fait en
question, du point de vue des astres par exemples, reste un non-fait. Je
vais d'abord présenter un cas de ma propre pratique, où je développe
davantage la formule: le fait entre phénomène et événement. Dans la
deuxième partie, je ferai un détour par la théorie lacanienne de l'acte
psychanalytique, et plus précisément par la conception du fait clinique
comme fait du transfert, et je reviendrai par la suite à la pratique
analytique avec le cas d'Ernst I<ris, connu sous la désignation de
« L'homme aux cervelles fraîches ».
B ou l'homme aux dérangements, un phénomène de corps
chez le sujet psychotique
Dans un «phénomène de corps », formule utilisée le plus souvent
pour les patients schizophrènes, le contexte est donné plutôt par
l'organisme lui-même, devenu une sorte de hors-corps ou de lune (voir
note 7), d'imaginaire réifié de structure fondamentalement hallucinatoire.
C'est d'ailleurs ce qui fait que le phénomène de corps se présente comme
une apparition objective qui vaut seulement pour le sujet qui en est
parasité. Ici, le corps fonctionnel se superpose à l'organisme ou à l'organe
jusqu'à s'y identifier, d'où l'apparition du langage d'organe - qui est
différent du langage de corps dans l'hystérie12.
11Freud (1992), pages 168-169.
12P-L Assoun (1997), pages 77-79. Chez l'hystérique, les troubles fonctionnels de
l'organe font événement (symptôme), alors que dans le cas du "langage d'organe",
généralement l'organe n'est pas touché et il ne s'agit "nullement d'une prise du langage
22POURQUOI LA PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE?
B est marié depuis plusieurs années. Le couple a deux enfants en bas âge. Il
y a quelque mois sa femme lui dit, à sa grande surprise: «Je veux divorcer. J'ai
des doutes ». Ces mots ont pour lui l'impact d'un phénomène naturel. Pendant
plusieurs jours, B passe par des moments où il a l'impression qu'un brouillard
épais se pose sur le monde et le précipite dans un vide. Il dit : «J'étais plongé
dans les ténèbres. J'étais plongé dans la pénombre. C'était une sorte de
crépuscule». Il est agité et sa voix tremble. Lorsqu'il reprend son souffle, B
ajoute néanmoins, en inversant l'attribution première, non pas celle concernant
le message mais celle qui désigne les interlocuteurs: «J'ai des doutes. Ma
femme me trompe ». La parole malheureuse de sa femme déclenche chez B un
phénomène corporel pris dans un délire de jalousie, ainsi qu'une perturbation
au niveau de son identité sexuée - ce que B appelle « un dérangement de peau»
ou encore un « dérangement du système immunitaire». Cette perturbation se
manifeste comme impuissance sexuelle avec sa femme, mais, au-delà de cela,
elle relève, me semble-t-il, de l'attraction que certains hommes exercent sur B -
il s'agit des hommes avec lesquels sa femme le tromperait.
Dans son cas Schreber, Freud caractérisait cette position comme
homosexuelle et marquant la psychose; Lacan la reprend et la modifie, en
l'appelant le pousse-à-la-femme du sujet psychotique (dans le sens d'un devenir
La femme - de Dieu, de l'Homme, etc. - pour un sujet, que ce soit un homme
ou une femme)13. De ce point de vue, le délire peut être considéré comme un
phénomène de discours, et plus exactement comme un hors-discours
incompatible avec les discours reconnus. En effet, chez B, il y a une production
singulière de discours, ayant pour fonction de pallier la déchirure infligée à son
monde subjectif par les propos de sa femme. En tant qu'essai de guérison -
selon les termes de Freud - la construction délirante représente ainsi un
premier pas vers la transformation du phénomène en événement, bien que cette
construction reste figée dans une croyance inébranlable qui, dans un premier
temps, ne laisse pas de place à l'équivoque14. Les soupçons de B portent
d'abord sur un travailleur social qui est leur voisin et qu'il connaît bien. Best
déjà allé le voir et lui a demandé s'il n'était pas un play-boy. « Qu'il sorte de ma
mémoire», s'exclame B. Ce voisin n'est pas le seul en cause. Il y a aussi un
homme d'affaires rencontré dans un groupe de prière où règne une atmosphère
fraternelle. Un jour, B l'a croisé dans la rue et s'est rendu compte que l'autre
« avait un dérangement», «blêmissait». «Alors je ne l'ai pas embrassé, je l'ai
salué comme un militaire ». En fait, il y a plusieurs hommes qui sont ainsi dans
le collimateur. «Je suis pris dans un étau. Je vois un ennemi, un ou plusieurs
sur le corps, mais d'un simple délire dans le vocabulaire du corps, qui prend les mots au
rée!..." (Soler - 2002 -, pages 121-122).
13Lacan (1981) - la discussion du cas du président Schreber -, ainsi que Freud
(1910). Voir aussi Lacan (2001), le texte "L'étourdit", où l'on trouve des références au
"dit schizophrène"(page 474), au "pousse-à-la-femme" (page 466), et à l'interprétation
(analytique) comme "apophantique" (page 473).
14Daniel Widlôcher (1994), pages 249-270.
23PSYCHOLOGIE CLINIQUE 20, HIVER 2005- N°
mâles », poursuit B15.Les trois facettes phénoménales du fait se retrouvent ici
dans une sorte de télescopage: des hommes sont attirés par sa femme, qui à
son tour est attirée par eux, qui finalement attirent B à travers leur dérangement
~a jouissance) envahissant(e)16. La tromperie, le dérangement et le
pousse-à-Iafemme sont donc les trois aspects du phénomène singulier qui touche B.
L'attribution de ces trois éléments à un autre est patente: la tromperie, à sa
femme; le dérangement aux hommes qui l'attirent; le pousse-à-Ia-femme à son
anatomie fallacieuse. Le résultat de cette métamorphose, c'est que pour B ce
n'est plus le corps, mais l'organisme même qui devient le lieu de l'Autre17.
15"...dans le délire de jalousie, probablement psychotique, tel qu'il se présente soit
dans le registre de Freud, soit dans celui où je viens d'essayer moi-même de l'insérer...,
c'est la personne à laquelle vous êtes identifié par une aliénation invertie, à savoir votre
propre femme, que vous faites la messagère de vos sentiments à l'endroit, non pas
même d'un autre homme, mais, comme la clinique le montre, d'un nombre d'hommes à
peu près indéfini" (Lacan, 1981, page 53).
16"Jouissance" est un terme utilisée par Lacan (1978) pour nommer, entre autres,
ce que Freud désigne par "l'au-delà du principe de plaisir" (pages 39-112).
17L'Autre, ici, peut être rendu aussi par l'écriture S2que lui attribue Lacan (1991) à
l'intérieur de ses quatre discours (page 106). C'est d'ailleurs dans ce sens que la
consistance réelle de l'Autre dont il s'agit dans la psychose traduit aussi le fait que le S2,
signifiant second à prélever sur l'Autre, et qui précisément rend possible un "être" de
l'organisme, reste dans la psychose dans le registre du réel; le sujet rencontre à l'endroit
de l'Autre un corps" corpsifié", cadavérisé. Cela explique aussi le fait qu'on puisse dire
que l'Autre n'est pas barré pour le sujet psychotique, et que donc cet Autre n'est pas
marqué par la trace phallique - d'où aussi l'effet du mécanisme forclusif: l'éclatement de
l'imaginaire et l'effort de remaniement supplétif (comme dans le cas de Joyce, par
exemple, discuté par Lacan (1975-1976). D'ailleurs, cette problématique de l'imaginaire
dans la psychose, où précisément cet imaginaire fout le camp, a été d'abord révélée par
Freud (1969), dans, entre autres, "Pour introduire le narcissisme" (qui date de 1914).
Dans ce texte charnière, Freud explique en quoi l'atteinte portée au narcissisme marque
la psychose (avant il parlait des "névroses narcissiques"). Dans ce même texte, il fait des
développements importants concernant la formation du moi chez le sujet ainsi que la
distinction entre le moi-idéal et l'idéal du moi (pages 98-105), distinction reprise et
appuyée par Lacan dès le Séminaire II, où il insiste sur le fait que cette distinction est
essentielle pour comprendre l'idée même de l'avènement du sujet. Par ailleurs, dans ce
Séminaire II, Lacan (1978) reprend, à partir du schéma optique, son" stade du miroir"
de 1936 (dans Lacan - 1966 -, pages 93-100), pour montrer que, d'un côté, la soi-disant
régression au narcissisme primaire dont on fait souvent état quand on parle de la
psychose, correspond plutôt à la non-effectuation de ce que Freud appelle dans son
texte précité sur le narcissisme, "une nouvelle opération psychique". Cette opération
permet justement la différentiation du moi, c'est à dire sa formation; car, explique
Lacan en commentant Freud, il n'y a pas à proprement parler de narcissisme primaire.
La formation du moi-idéal, du côté du sujet, est corrélative de celle de l'idéal du moi, du
côté de l'Autre et du trait unaire qui donne une consistance et une étoffe signifiante au
corps propre du sujet. C'est ce que décrit ce fameux "stade du miroir", et c'est l'absence,
la forclusion de cette "nouvelle opération", censée non seulement donner un corps
unifié au sujet mais aussi un "idéal" d'où il puisse être contemplé, mesuré, "phallicisé",
24POURQUOI LA PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE?
Sa femme nie entretenir des relations avec d'autres hommes. «Elle dit
qu'ils ne sont pas son genre. Ca m'a frappé », précise B. « Elle me dit qu'elle est
fidèle. Mais entre ça et la réalité.. .». B a donc des doutes et veut mener une
enquête. Il soupçonne qu'on lui cache des choses et ne supporte pas cette
hypocrisie. Il pense par ailleurs qu'on vit dans un «monde perturbé» à
l'intérieur duquel il se sent «prisonnier d'un chantage, un truc abracadabrant.
Ca ne sert à rien, il n'y a plus de confiance ». Je lui demande de quel chantage il
s'agit et il m'explique qu'il a « d'extrêmes dérangements, un dédoublement de la
personnalité, un endormissement. Comme si on m'enlevait mes réflexes. Il y a
des gens qui me dérangent foncièrement». Les dérangements sont quelque
chose qui perdure, « une insistance lourde », « une attaque de l'extérieur,
peutêtre une anomalie ». Lorsqu'il évoque ces dérangements, B les lie à une maladie
de peau, à un «mal aux parties sexuelles» - les spécialistes qu'il a consultés
n'ont rien trouvé d'anormal. Cette maladie de peau se manifeste sous forme de
démangeaisons sur toute la surface du corps. Ce phénomène fournit ainsi le
support de jouissance de la certitude délirante de B concernant la supposée
tromperie de sa femme, et il se traduit [malement par un devenir-femme de B
lui-même - tromperie sur son identité sexuée cette fois-ci. Cela illustre bien la
formule de Lacan selon laquelle dans la psychose c'est le corps qui est mis en
avant par le sujet, alors que dans la névrose c'est l'Autre qui occupe cette place
éminente18. «J'ai un truc, dit B, une épidémie, pas une épidémie, c'est bénin, un
truc à traiter. Ca va jusqu'à la tête, je me gratte le crâne... C'est en rapport avec
la maladie que j'ai». Il précise, non sans réticence et après plusieurs séances
pendant lesquelles j'ai exprimé mon incompréhension devant cette mystérieuse
maladie de peau: « Ça reste mou, il en faut beaucoup pour avoir une érection.
Je suis préoccupé, je ne sais pas ce qui se passe. Je dois arriver à me rendre
libre. Je ne maîtrise pas. .. Récemment j'ai eu subitement un désir, il y a eu des
caresses avec ma femme, mais elle s'est endormie. Elle dormait quand je suis
arrivé à l'érection et à la jouissance». Le rapprochement entre le discours
commun, qui suit le discours de la science (Gari et Hoffmann - 1999), qui
réduit le désir sexuel à une question purement organique, et les propos délirants
de B est évident. Sauf que B prend les mots, les siens et ceux des autres, au pied
de la lettre - d'où sa supposée normalité, si l'on suit Lacan. Chez lui, le corps
semble objectivé jusqu'à devenir un «corpse », un cadavre pris dans la
jouissance de l'Autre19. En parlant de son problème, B dit: «Il y a un
qui indique un "retour" au stade du miroir et traduit l'éclatement de l'imaginaire dans la
psychose.
18Lacan (1973-1974). Au sujet de la psychose, voir aussi Françoise Gorog (2002),
pages 13-22.
19 "Freud qualifie cette jouissance d'hypocondriaque [dans "Pour introduire le
narcissisme"], et nous savons qu'elle peut aller jusqu'à la catatonie, ou encore à la
sensation que le corps vivant se décompose en cadavre. C'est en comparant le corps
hypocondriaque du schizophrène à la tumescence du pénis en érection que Freud
établit, avant même d'avoir produit le concept de phallus, une alternative: ou bien
l'organe pénien jouit en obéissant à la fonction phallique qui lui a été dévolue, ou bien
tout le corps" (pierre Bruno - 2000 -, page 133).
2520, HIVER 2005PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N°
dédoublement chez moi. Des côtés extérieurs qui me dérangent, des états de
nervosité seconds. Il y a aussi l'histoire de la pénombre qui m'envahit et le
dérangement du système immunitaire par rapport à ma peau. Je ne suis pas bien
dans ma peau. . . J'ai des doutes ».
Si dans l'événement de corps le symptôme joue le rôle de raboteur entre
l'ordre organique et celui signifiant, car il permet leur rencontre Q'événement) -
toujours imparfaite, toujours à moitié ratée20 - dans le cas du phénomène de
corps les choses se présentent différemment. Le symptôme comme phénomène
de corps chez le sujet psychotique répond à un dédoublement beaucoup plus
radical que chez le sujet névrosé, à une rupture à l'endroit où l'organique et le
signifiant sont à leur tour agencés par une loi externe, la loi de la nomination21.
Dans le phénomène de corps il y a déchirure entre les deux ordres, à l'endroit
précis de la formation des symptômes; les deux ordres apparaissent comme
disparates à l'extrême, asymptotiques, ce qui les rend aussi pratiquement
identiques, non-différenciés. Dans ce cas, «le mot est la chose », écrit Freud
(1922). Le phénomène de corps dont se plaint B (démangeaisons sur toute la
surface du corps) pourrait être ainsi classé du côté des hallucinations
sensorielles. Là où Lacan affirme que l'inconscient du sujet névrosé est à la
surface du langage et du système symbolique (pour l'opposer ainsi à
l'inconscient dit des profondeurs), chez B l'inconscient est à ciel ouvert; il est
même, littéralement, au niveau de la peau, non pas comme partie du corps
propre, mais comme organe détaché de ce COrpS22.C'est en cela que cette
tromperie ou dysfonctionnement touche le système immunitaire du sujet, qui se
superpose ainsi à son système symbolique, tout en l'occultant.
B est conforté dans sa certitude délirante par certains médecins qu'il
continue à consulter. Ces médecins le suggestionnent, dit-il, et lui expliquent
que son problème de peau pourrait être causé par une trop importante
consommation de café - aujourd'hui, B boit une noisette par jour et récemment
il a découvert le thé vert, alors que son généraliste l'encourage à faire un bilan
uro-dynamique. B n'arrive pas à distinguer entre le sens littéral et celui figuré
des mots. Quand il dit «ma femme commence à me taper sur le système », il
vise le système immunitaire plutôt que celui symbolique. Si, selon Lacan, pour
20D'où l'idée que le symptôme, quand il est constitué, présente quelques avantages
- ça fait parler de lui, car il devient un vrai partenaire du sujet -, mais aussi un certain
nombre d'inconvénients - tout ne peut pas se dire sur le symptôme, il y a du réel
intraitable en jeu.
21Selon cette loi, les mots arrivent à désigner les choses, avec pourtant un reste qui
fait que jamais le mot ne recouvre entièrement la chose qu'il désigne - d'où l'apparition
du symptôme, qui prend à sa charge ce reste de l'opération de nomination: le corps
parle à travers les symptômes.
22"La jouissance est-elle rappelée dans la chair, ou dans ce qui est devenu comme
corps, le lieu de l'Autre ?... Quelle est sa zone de rappel: chair ou corps? En répondant
la chair, nous obtenons l'opposition entre jouissance hypocondriaque et jouissance
phallique... L'hypocondrie psychotique...touche la chair, n'étant pas localisable dans le
corps en tant que lieu de l'Autre, sauf à trouver dans ce corps la limite à son
envahissement..." (Bruno - 2000 -, page 135).
26POURQUOI LA PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE?
tout sujet le symptôme est aussi une métaphore23, dans le sens où la métaphore
réussie est un événement de langage tout comme le symptôme constitué
estun événement de corps - chez B le symptôme est du côté du phénomène de
langage et de corps: il est une perturbation, un dérangement, un trouble au
niveau de la peau, mais aussi au niveau du message et du code.
Décompléter la certitude
À partir des extraits du discours du patient, je vais maintenant aborder le
problème du doute et de la certitude et leur fausse dialectique chez B. Dans la
perspective de la question qui nous préoccupe ici, les faits rapportés par B
soulèvent dans un premier temps quelques questions. D'où vient le vide où est
plongé B et quel est le rapport entre ce vide et ce qui se passe à la maison? De
quel dérangement s'agit-il ici? Mais surtout comment saisir la position
subjective de B par rapport à la fois à ce vide et à ses propres paroles? B a une
certitude: il a la réponse (sa femme le trompe), avant la question (d'où tient-il
cette idée ?). Je m'intéresse premièrement à cet aspect de son discours. Ses
paroles et l'enchaînement qu'il en fait mettent en lumière une évidence: il est
trompé. Pourtant, si l'on suit sa logique, il est d'abord trompé par sa façon
même de fabriquer une suite dans ses propos et d'en tirer une conclusion. Il y a
quelque chose qui cloche dans cette opération, et le défaut, transposé
automatiquement dans la réalité, reste opaque pour B, alors que par ailleurs il y
a chez lui une transparence absolue dans la connaissance des faits. Cette
contradiction, dont il ne se sent pas concerné, explique le manque de dimension
temporelle et de logique dans son discours. La question est de savoir si son
interlocuteur, en l'occurrence l'analyste, censé le croire, se laisse aussi tromper à
ce niveau-là. J'invite donc B à continuer à me parler de sa conviction, sans le
contrarier, mais en lui précisant que, du fait que les autres protagonistes nient sa
version, il est souhaitable de la vérifier d'abord au niveau de ses propres paroles.
Je ne remets pas en question ses paroles et je ne touche pas directement à sa
certitude. Je crois donc B quand il me dit qu'il doute, et je le crois aussi quand il
dit qu'il est certain. Néanmoins, je veux que nous vérif1ions ensemble s'il peut
accepter l'idée que, du moins de mon point de vue, les deux choses ne peuvent
pas être dites dans la même phrase et porter sur les mêmes faits. Il est d'accord
pour jouer le jeu.
Revenons au vide dans lequel est plongé B au moment où sa femme lui
annonce son intention de divorcer. Pour le sujet névrosé, la place vide est celle
qu'il occupe dans son énonciation; il est nulle part, ce sujet-Ià24. Quand il parle,
il fait valoir justement le fait que cette place lui est restituée dans le retour, par
son interlocuteur, de son propre message sous une forme inversée. Par
exemple, pour l'énoncé tu es ma femme, le retour prend la forme du donc je
suis ton mari25. Dans le cas de B nous ne retrouvons pas cette inversion du
23Lacan (1966), page 528.
24Lacan (1978), page 72.
25Lacan (1981), page 47.
2720, HIVER 2005PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N°
message. Ici, c'est le vide réel- et non pas logique -le déchirement de la chaîne
qui indiquent la place du sujet. Au jedes signifiants - et non pas sa coupure -
doute de sa femme, B répond avec un donc je doute. Je rappelle ici la lecture
que fait Lacan (1973) de l'adage cartésien je pense, donc je suis, en montrant
que les deux je ne s'équivalent pas: ou je ne pense pas ou je ne suis pas. Le
même je ne peut pas être au même moment dans deux phrases liées par une
formule consécutive (pages 21-62). L'inversion du message est ici une fausse
inversion, d'où la logique particulière du discours, qui se révèle être à son tour
un faux discours par rapport aux discours généralement acceptés. C'est parce
qu'il y a forclusion (Verweifun~, rejet d'un signifiant principal qui oriente toute
logique discursive, que ce sujet produit un discours vide, non-orienté26. Ce que
Freud appelait l'hypertrophie de l'imaginaire dans la psychose, est en fait un
dysfonctionnement dans l'articulation entre l'imaginaire et le symbolique,
lorsque le défaut d'une inscription symbolique fait que l'imaginaire fout le
camp.
L'enchaînement des propos de B a comme origine la phrase, pour lui à
sens unique, que lui adresse sa femme: «Je veux divorcer ». C'est l'effet
catastrophique de cette première phrase qui pointe la béance dans son système,
mettant ainsi à ciel ouvert son dérangement, qu'il transfère du signifiant à la
peau. Ce « je veux divorcer» est suivi par une autre phrase de sa femme, « j'ai
des doutes ». Et B d'enchaîner, sans coupure, « j'ai des doutes », en référence à
lui cette fois-ci. La série se conclut avec la certitude « donc elle me trompe» -
qui pourrait s'entendre comme un « donc l'Autre me trompe », et finalement
comme un «donc mon système (me) trompe ». Pour B, la phrase «j'ai des
doutes» venant de sa femme ne rentre pas dans le jeu des équivoques, où l'on
décide du sens une fois que le message revient de l'interlocuteur. Le
transitivisme entre énoncé et énonciation fait que B transpose automatiquement
le je visant sa femme dans le je qui le concerne; en plus, le même je désigne à la
fois une femme et un homme.
Si nous voulons remettre à leur place les pièces du puzzle que constitue le
discours de B, il faut démontrer que la question de l'attribution des pensées et
de la logique du délire Oean-Claude Maleval, 1997) s'explicite à partir du
rapport qu'entretient le sujet avec la parole et le langage. Le cas de B illustre
d'une façon remarquable le fait que si le sujet névrosé est plagiaire (voir plus bas
le cas de l'homme aux cervelles fraîches), le sujet psychotique est plutôt
télépathe - d'ailleurs B croit à la télépathie. Le plagiaire s'inspire des pensées des
autres, mais il inverse le message, à partir du pronom personnel: le il ou elle (ou
le tu, dans l'échange de parole) devient un je. Chez le télépathe cette inversion
ne se produit pas et l'on ne peut pas parler d'attribution, mais de transmission
de pensée. Le je, qui pour le sujet névrosé est un autre, devient pour le sujet
26 Je rappelle que pour Lacan, le signifiant traduit le terme freudien de
Vorstellungsrepriisentanz.Le signifiant est aussi ce qui représente le sujet pour un autre
signifiant. Le signifiant électif dont il est question ici est désigné par Lacan comme le
"Nom-du-Père" .
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