Pourquoi nous sommes nietzschéens

Pourquoi nous sommes nietzschéens

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Livres
288 pages

Description

En octobre 1991, il y a un quart de siècle, Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens paraissait chez Grasset. Quelques philosophes français se targuaient de ne pas l’être, ou de ne plus l’être, enfin : de ne plus vouloir le devenir, jamais.Nous voulons promettre ici le contraire : nous aurons à devenir nietzschéens car le temps présent nous impose cette réévaluation.Une telle promesse se réalise dans cet ouvrage collectif en interpellant en sujets nietzschéens les penseurs contemporains qui ont accepté cet enjeu, de par leurs lectures de l’œuvre de Nietzsche, à partir de l’inscription de leur propre œuvre dans ce que nous nommons un nietzschéisme pour le présent.Nous avions en effet une question : que promettons-nous aujourd’hui au nom de Nietzsche, parce que nous le lisons, parce que nous ne pouvons pas ne pas le lire ?Ce livre dévoile et développe les pensées et les écritures dont nous avons grandement besoin aujourd’hui pour en finir avec tous les nihilismes du mécontemporain.

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Date de parution 06 octobre 2016
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EAN13 9782874494383
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Couverture : RacHe Devîe Mîse en page : Méanîe Duour © Les ïmpressîons Nouvees – 2016 www.esîmpressîonsnouvees.com îno@esîmpressîonsnouvees.com
POURQUOI NOUS SOMMES NIETZSCHÉENS Ouvrage coordonné par Dorian Astor et Alain Jugnon Dorian Astor Paul Audi Philippe Beck Giuliano Campioni Monique Dixsaut Alain Jouffroy Alain Jugnon Hadrien Laroche Jean-Clet Martin Jean Maurel Miguel Morey Jean-Luc Nancy Frédéric Neyrat Avital Ronell Stefan Lorenz Sorgner Bernard Stiegler Michel Surya
LES ïMPRESSïONS NOUVELLES
ALAINJUGNON Nietzsche est la scène
Que sîgnîient aujourd’huî les constatatîons que j’aî aîtes hîer ? La même chose qu’hîer, elles sont vraîes, sau que le sang coule goutte à goutte dans les rîgoles creusées entre les grandes pîerres de la Loî. Franz Kaka,Journal, janvîer 1922.
Aussî la dépense est-elle cela: le soleîl ; l’énergîe qu’on luî doît, toujours au-dessus de nos moyens ; ce quî aît tourner la terre et la tête ; ce quî de l’être veut jouîr ; ce quî le pousse vers la mort ; les pratîques glorîeuses des socîétés prîmîtîves, qu’on envîe ; ce que le bourgeoîs ne peut assouvîr qu’en douce ; ce que tout homme ne peut accueîllîr sans rémîr ; ce que Bataîlle luî-même, jusque dans ses déclaratîons les plus audacîeuses, aura désîréetredouté – pour autant qu’îl pût écrîre, décrîre, projeter, répéter la dépense, învîtant celuî quî l’accompagne à îmagîner toujours le pîre, le poussant devant luî comme un éclaîreur dans le chemîn creux d’une orêt la nuît. 1 MatHîde Gîrard, préace à Georges Bataîe,La lîmîte de l’utîle.
Généalogie d’un fauxmonnayage Quand une poîgnée de pHîosopHes rançaîs en 1991 écrîvît un îvre pour dîre qu’îs n’étaîent pas nîetzscHéens, à ’époque, personne ne eur demandaît s’îs ’étaîent, a pHî-osopHîe tout entîère ne s’înquîétaît pus de NîetzscHe : îs eurent un certaîn succès d’audîence maîs nî Ferry, nî Taguîef, nî Comte-Sponvîe n’en étaîent vraîment à devoîr dîre où îs en étaîent de eur nîetzscHéîsme (n’étant pas nîetzscHéens maîs pHîosopHes rançaîs de renom), c’est-à-dîre de a néces-saîre înversîon de toutes es vaeurs occîdentaes.
1. Georges Bataîe,La lîmîte de l’utîle, Édîtîons Lîgnes, 2016.
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Pourquoi nous sommes nietzschéens
Nous étîons aors dans une pérîode creuse concernant a pHîosopHîe poîtîque et a pensée crîtîque, entre deux crîses, entre a In des îdéoogîes et e commencement du spectacu-aîre întégré. Les non-nîetzscHéens de ce temps d’îndîférence reusaîent sembe-t-î e renouveau des études nîetzscHéennes îssu des années 1970 en France, études toutes comprîses dans a séquence înteectuee et édîtorîae suîvante : 1. e îvreNîetzsche et la phîlosophîe de Gîes Deeuze pubîé en 1962, ou a reprîse et restructuratîon des concepts, des percepts et des afects nîetzscHéens, 2. e cooque de Cerîsy-a-Sae de 1972 întîtuéNîetzsche aujourd’huî ?, ou ’orîentatîon airmée vers une pHîosopHîe de ’avenîr entée sur es écrîts postHumes de NîetzscHe, 3. a reecture de NîetzscHe comme penseur essentîe de a modernîté dans es îvres de SaraH Koman pubîés dans es années 1980/90 :Nîetzsche et la métaphore,Nîetzsche et la scène phîlosophîqueetExplosîon I et II. NîetzscHe aujourd’Huî donc et dans quee dîrectîon ? C’est ce que ceux quî pourraîent quant à eux se dîre nîetzscHéens, aors qu’î ne s’agîraît pus jamaîs de e dîre à nouveau comme un programme, e nîetzscHéîsme étant înscrît dans ’aîr du temps comme un poîsson crîtîque dans ’eau post-démocratîque et dans a îbraîrîe contemporaîne comme une marque bîen déposée et rarement înquîétante, c’est donc ce que ceux-à ne devraîent pas înterroger en tant que nîetzscHéens (î n’en sont pas désormaîs, et n’ont pas à ’être en tant que pHîosopHes d’aujourd’Huî) maîs qu’îs aîmeraîentré-agencer: contre es non-nîetzscHéens oubîés des temps creux de a pensée rançaîse et pour es prîmo-ec-teurs nîetzscHéens « par passîon et întensîté » présents au cooque de Cerîsy en 1972 et comme revenus du ong pas-sage obscurantîste des années 1990 et 2000.
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Alain Jugnon
Cette généaogîe donne îcî e ton neu d’une pHîosopHîe à nouveaux raîs, un tonmodernea post-modernîté) (sans etre-nîetzschéîsé(sans a droîtîsatîon de a pensée contempo-raîne). ï n’y a donc pas à remettre sur e tapîs ’Hîstoîre de a réceptîon de a pensée nîetzscHéenne seon que vous serez de gaucHe ou de droîte, ou pîre : cHrétîens ou atHées, maîs î y a à reconstîtuer un coège d’antHropoogîe nîetzscHéenne, ce quî somme toute est a puîssance et ’acte d’unautrenîetzscHéîsme, un nîetzscHéîsme pour contînuer à îre et penser tous es îvres du pHîosopHe.
Exposition d’une inversion En France, depuîs es années 1970, î y eut toujours des « nouveaux pHîosopHes » ou des « penseurs médîatîques » pour parer de NîetzscHe, évoquer a pensée de ’éterne retour ou raîer a tHéorîe poîtîque dîte « de a bête bonde » : de hîerry Maunîer (très « années 1930 ») à PHîîppe Soers (trop « années 1970 »), que ce soît pour de mauvaîses raîsons extrémîstes de droîte ou pour de tout aussî mauvaîses raîsons moraes, souvent catHoîques et de progrès : en France, î ut de bon ton pHîosopHîque de se dîre nîetzscHéen, en tout cas de se reconnatre ecteur-révîseur de NîetzscHe. La pensée de droîte et a pensée cHrétîenne en sont au même poînt : a ascînatîon pour e grand écrîvaîn et pourendeur de a In des vaeurs occîdentaes et a peur enantîne du penseur aemand et grand crîtîque des ausses vaeurs et des men-songes métapHysîques ; entre amour et Haîne, ces ecteurs de NîetzscHe se ont ma (î est e révéateur de notre nîHîîsme) pour se aîre paîsîr (î est e guerrîer de notre renaîssance). Or NîetzscHe quî est d’abord e nom d’une pHîosopHîe de a vîe et d’une psycHoogîe-médecîne de a condîtîon Humaîne d’exîstence se trouve être aujourd’Huîl’arpenteur
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Pourquoi nous sommes nietzschéens
e pus cînîque et e pus crîtîque de notre modernîté : avec NîetzscHe, c’est a pensée poîtîque de notre temps de détresse quî se revîtaîse, ce sont de nouveaux modes d’exîs-tence quî se régénèrent et c’est enIn a pensée pus secrète, notre révoutîon Humaîne, quî sembe aîre retour et donner de a joîe pour e sîèce quî vîent. Au cœur des bees années 1970, î y eut donc es nîetzscHéens rançaîs : es ecteurs conscîents, es traducteurs connaîsseurs et es commentateurs înteîgents de NîetzscHe, es pHîosopHes rançaîs de Pîerre Kossowskî à Gîes Deeuze, en passant par Jacques Derrîda et SaraH Koman. L’înversîon des vaeurs avaît pu commencer et a scène de a pensée rançaîse a pu être retournée comme un gant. Ce ne sont pourtant pas es vaeurs quî nous manquaîent, car nous aîmîons e monde des Hommes te qu’î est et seon e présent de notre éternîté (seraît-ce cea être nîetzscHéen de pensée ?) : nous jugîons, nous soufrîons, nous évauîons, comme toujours, « ce quî ne nous vaut pas assez » et « ce quî nous vaudraît mîeux ». Les înteectues réactîs (e contraîre des pHîosopHes seon Deeuze, quî eux sont es actîs purs, comme en cHîmîe organîque) sont donc es danseuses bîen agotées du pou-voîr et de a domînatîon poîtîques : nous savons bîen que ’on nous aît danser et tourner en rond dans a nuît, maîs, comme au cîrque, nous contînuons à regarder, sans bron-cHer : puîsque ça transcende, ça mytHoogîse, ça Ictîonne à ’envî et nous avons ’împressîon de perdre a tête, ’îvresse nous guette ; nous îsons maîs c’est pour décHanter, nous pensons maîs c’est pour rîre. Cea ne peut pas durer. Nous sommes décîdément nîetzscHéens de conscîence et par a poésîe (au sens d’agencement ou de tHéâtre permanent, cHez Deeuze) quî nous orge.
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Alain Jugnon
De nos jours, certaîns înteectues redevenus de droîte passent encore pour des pHîosopHes, îs cîgnent de ’œî sur es écrans, îs dîsent qu’îs ont u NîetzscHe, îs pensent qu’îs ont aît e tour de ’Hîstoîre moderne de a pHîosopHîe européenne, îs sont aujourd’Huî es masques de notre mort rouge – oubîer NîetzscHe ? – (une Honte à boîre pour es ec-teurs attentîs et concentrés de NîetzscHe, es abrîcateurs de concepts), or nous reusons de mourîr es yeux rîvés sur eur « cosmos » (e vraî, e juste, e beau) et es bras arracHés par a macHîne à tuer a vîe qu’est a pensée magîque des Hîstrîons actues de a cuture rançaîse. Nous sommes par aîeurs nîetzscHéens de cœur, sans suppîces nî suppîcatîons. ï y a un nîetzscHéîsme à vîvre et à penser par à. Je ne peux pas ne pas me souvenîr îcî des pHrases subîmes et agîssantes de SaraH Koman, a pHîosopHe et nîetzscHéenne rançaîse quî a e pus airmé a puîssance Humanîste et révoutîonnaîre de NîetzscHe dans es années 1970/80 – SaraH Koman est caîrement ’antîdote qu’î nous aut pour contînuer a pHîosopHîe en France, ’antî-dote dont a besoîn e pubîc quî ît et quî veut penser poé-tîquement e monde – ee écrît en 1979 cecî quî est ce que pourrae corps du pHîosopHe d’après a PHîosopHîe, quand ee aura déInîtîvement écHappé à ’emprîse morbîde des pHîîstîns de ’înteîgence rançaîse (penser sans NîetzscHe en 2016 ?) : « Le courage et ’Honnêteté exîgeraîent qu’on recon-nût que a pHîosopHîe n’a pus de raîson d’être et qu’on a bannt. Ce seraît du moîns reconnatre ’absence de vaeur d’une cîvîîsatîon quî rend împossîbe ’exîstence de a pHî-osopHîe, sînon sous orme dégénérée ; ce seraît admettre que ’époque est maade et qu’î s’agît d’abord de a trans-ormer. Pour donner ’îusîon de a “bonne santé”, ’État,
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magré tout, maîntîent a pHîosopHîe, sous orme émascuée et îdéoogîque, au servîce des seus întérêts de ’État. Aînsî “dénaturée”, a pHîosopHîe contrîbue seuement à renor-cer a “maadîe” de ’époque, maadîe dont tout e bénéIce revîent à ’État et aux orces quî uî sont aîées : es commer-2 çants, ’Égîse, ’Unîversîté … »
Ils étaient les nietzschéens En Hommage à ceux sans quoî aucun nîetzscHéîsme n’au-raît été pensabe ou énonçabe îcî en France entre 1956 et 2016, voîcî des extraîts de a scène en questîon, avec es personnages quî au-deà deconceptuelstout sîmpe- sont mentactuels. Notrenîetzschéîsmetîendraît aînsî en queques répîques bîen sentîes énoncées un jour de juîet 1972 à Cerîsy-a-Sae, petîte commune du département de a MancHe sîtuée en régîon de Normandîe. La scène a îeu depuîs ors entre eux et nous, entre NîetzscHe et a ecture Heureuse et amoureuse des îvres, des apHorîsmes, des dîssertatîons et des poèmes du pHîosopHe de Turîn, ïtaîe. ïncîpît tragî-comedîa : dîaogue reconstîtué à partîr des înterventîons, à propos de NîetzscHe, sa vîe, sa pensée, ses îvres, de Pîerre Kossowskî, Gîes Deeuze, Jean-Noë Vuarnet et Jacques Derrîda (es nîetzscHéens dont î s’agît). Pîerre KLOSSOWSKï (quî cîte d’abord un ong pas-sage des ragments postHumes de NîetzscHe, qu’î vîent de traduîre, et quî datent de 1887) : « On voît que ce que je combats, c’est ’optîmîsme économîque : comme sî, avec es raîs croîssants de tous, devaît nécessaîrement crotre aussî e proIt de tous. Le contraîre me sembe être notre cas : es raîs de tous se sodent par un déIcît tota ; ’être Humaîn
2. SaraH Koman,Nîetzsche et la scène phîlosophîque, 10/18, 1979, p. 50.
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