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Pratiques et rites sexuels au Rwanda

De
195 pages
La sexualité fut, au fil des siècles, un sujet tabou. Ce livre analyse, dans la logique du développement de la vie humaine, les voies et moyens bien particuliers que les Rwandais ont mis en oeuvre pour vivre leur sexualité autant qu'ils le peuvent. Tout d'abord est traitée la question de la préparation sexuelle, puis la vie sexuelle du couple. Ensuite viennent les notions de polygamie, de partenariat sexuel et de concubinage, pour finir par les différents rites sexuels et autres prescriptions magico-religieuses dans la vie du couple.
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Pratiques et rites sexuels au Rwanda

Sexualité humaine Collection dirigée par Charlyne Vasseur Fauconnet
Sexualité humaine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soi-même. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc. Déjà parus Bacar ACHIRAF, Les mœurs sexuelles à Mayotte, 2005. Josette FORT, Naissance et fantasme de mort, 2005. Houria BOUCHENAF A, Mon amour, ma soeur. L'imaginaire de l'inceste frère-soeur dans la littérature européenne du XIX siècle, 2004. Ney BENSADON, Sodome ou l'homosexualité, 2004. Jean EMELINA, Les chemins de la libido, 2004. Annemarie TREKKER, La mémoire confisquée, 2003. Geneviève PAICHELER (dir.), Sexualité, normes et contrôle social, 2003. Rommel MENDES LEITE, Bruno PROTH, Pierre-Olivier BUSSCHER, Chroniques socio-anthropologiques au temps du sida. Sami A. ALDEEB ABU-SAHLIEH, Circoncision masculine, circoncision féminine. Sylvie BABIN, Des maternités impAnsables, l'accompagnement de l'abandon et des parentalités blessées. Martine COSTES PEPLINSKI, Nature Culture Guerre et Prostitution. Philippe CLAUZARD, Conversations sur l 'homo (phobie). Nay BENSADON, Attentats contre le sexe, ou ce que nous dévoilent les mutilations sexuelles.

Gaspard Musabyimana

Pratiques et rites sexuels au Rwanda

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyv",bolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budap"'t Espace L'Harmattan Kinsbasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinsh... L' Hannattan \talia ] Via Degli Artisti, 5 10124 Torino ITALIE
L'Hannattan Burma Faso

1200 logements 12B2260

villa 96 12

Ouagadougou F ASa

- RDC

BURKINA

Curriculum vitre de l'auteur
De nationalité rwandaise, Gaspard Musabyimana est né à Nyamugali-Ruhengeri le 12 mars 1955. Sa formation est multidisciplinaire : Licence en Sciences de l'éducation (IPN-Butare, 1981), Certificat en Management (Université de Pittsburgh, 1985), Diplôme de l'Institut International d'Administration Publique (Paris, 1991), DESS en Administration et Gestion Publique (Université de Paris I, 1991), Technicien en maintenance des systèmes informatiques (INTEC-Bruxelles, 2002). Résident en Belgique, Gaspard Musabyimana s'intéresse à l' histoire politique et à la culture de son pays. Il a déjà publié: - Les années fatidiques pour le Rwanda, Kigali, 1993 (à compte d'auteur). - Sexualité, rites et mœurs sexuels de l'ancien Rwanda, Bruxelles, 1999 (à compte d'auteur). - Sprookjes uit afrikaanse savanne, Bruxelles, Hujmos vzw,2003. - La vraie nature du FPRlAPR. D'Ouganda en Rwanda, Paris, Editions L'Harmattan, 2003. - L'APR et les réfugiés rwandais au Zaïre, 1996-1997. Un génocide nié, Paris, Editions L'Harmattan, 2004.

www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01087-3 EAN : 9782296010871

Je dédie ce livre à NAKA, pour son soutien multiforme.

Introduction La sexualité fut, au fil des siècles, un sujet tabou. Cela est d'autant plus vrai au Rwanda ancien, caractérisé non seulement par un ésotérisme social désarmant pour les noninitiés, mais également par une culture où rites et interdits s'enchevêtraient inextricablement. L'initiation à la sexualité était ainsi faite d'une façon sournoise dans un cloisonnement strict séparant les filles et les garçons, du moins à partir de la puberté. La fille, future épouse et mère de famille, était particulièrement suivie, vu le rôle qu'elle était appelée à jouer dans la société. Dans le contexte culturel rwandais, la sexualité a été, dans la plupart des cas, abordée dans le contexte global des recherches sur des coutumes et des traditions de la région des Grands Lacs africains. Son originalité n'a pas été suffisamment soulignée par des études spécifiques. Pourtant, de par sa pratique et son côté rituel, elle contraste significativement avec celle des autres populations. Ainsi, alors que dans certaines régions d'Afrique on inhibait le désir sexuel de la femme par des mutilations diverses, dont celle du clitoris - cette pratique reste d'actualité -, les Rwandais, quant à eux, encourageaient plutôt l'étirement des nymphes pour entre autres augmenter leur degré de stimulation. De même, alors qu'une fille vierge ne pouvait être présentée au mariage dans certaines cultures africaines, au Rwanda, la virginité était exigée. Elle reste toujours une valeur dans le Rwanda moderne. Dans le même ordre d'idées, il y a lieu de souligner que certaines femmes africaines utilisent des produits desséchants pour ne pas produire beaucoup de liquide vaginal, alors que la femme rwandaise est fière et appréciée par son partenaire quand elle produit beaucoup de secrétions sexuelles. La liste des particularités en matière sexuelle peut être allongée. 5

Les rites et les interdits qui entouraient la sexualité au Rwanda sont impressionnants. Ils étaient placés à chaque stade de la vie où leur observance était exigée. Au cours de leur évolution, ils ont subi des changements et ont intégré des apports extérieurs. Au Rwanda, la tradition se transmettait oralement des parents aux enfants, et des adultes aux jeunes. Certains traits culturels ont donc été affectés par des pertes et des ajouts accompagnant ce mode de conservation. Néanmoins, il y a des signes qui ne trompent pas. Certains aspects de la sexualité qu'on rencontre même actuellement chez les Rwandais gardent le sceau de l'authenticité. Ils ont bien leur origine dans la nuit des temps et reflètent, sans conteste, la vie sexuelle des ancêtres. C'est le cas du gukuna (allongement des petites lèvres vulvaires), du kunyaza (méthode particulière pratiquée au cours des rapports sexuels), ainsi que de différentes copulations rituelles. Ils n'ont pas été altérés par 1'« occidentalisation », apparemment parce qu'ils se sont retranchés dans la clandestinité et qu'ils relèvent de l' intimi té. Le manuscrit du présent livre date de 1999. Publié à compte d'auteur, il fut comme une sorte d'enquête portée à la connaissance du public. Il y a eu d'innombrables réactions des Rwandais et des étrangers, par écrit et lors des conférences. Plus intéressantes ont été des remarques formulées au cours d'entretiens individuels avec des femmes et des filles rwandaises vivant en Europe, des informations souvent difficiles à trouver. Les gens ont parlé ouvertement de la sexualité, faisant même des confidences concernant des problèmes sexuels rencontrés au jour le jour. Cela a produit un "feed-back" satisfaisant. En d'autres mots, il faut reconnaître que les informations glanées lors de ces critiques et entretiens sont d'une telle qualité que même un questionnaire sociologique ne pouvait permettre d'en avoir autant et aussi rapidement. Elles sont rapportées dans le présent texte pour éclairer certaines interrogations, notamment sur la survivance des rites 6

sexuels anciens. Tous les termes et expressions relatifs à ces coutumes et rapportés dans ce livre entre guillemets sont traduits du kinyarwanda, la langue rwandaise. En plus des entretiens non directifs et d'une recherche sur le terrain, notamment par le biais de rencontres avec certaines personnes âgées ayant une large connaissance sur le sujet, des sources écrites anciennes ont été largement consultées. Il s'agit globalement des travaux de : A. Pagès (1911), A. Arnoux (1912), P. Schumacher (1927), M. Pauwels (1947), R. Bourgeois (1954), 1.1. Maquet (1954), A. Kagame (1954), A. Lestrade (1955) et A. Bigirumwami (1964). Ces auteurs ont le mérite d'avoir pu mettre par écrit ce qu'ils ont recueilli sur les coutumes rwandaises, sans quoi beaucoup de choses se seraient perdues au fur et à mesure que disparaissaient les dépositaires de la sagesse rwandaise. La consultation de ces travaux anciens laisse d'ailleurs souvent le lecteur perplexe. Dans le contexte culturel actuel, il est difficile de s'imaginer que telle ou telle coutume ait pu exister chez nos ancêtres. Quelques auteurs se sont essayés sur la sexualité rwandaise moderne, tels le mémoire d'A. Sibomana (1988) sur le langage sexuel, ou le livret de B.N. Ruta (1999) qui a abordé des sujets qui, hier, étaient tabous. Il a relevé les pratiques sexuelles rwandaises par rapport aux méthodes s.exuelles modernes. Car, il faut le souligner, le contact du Rwanda avec le monde occidental fut le début d'une autre ère. Il a entraîné des changements considérables dans le mode de vie des Rwandais, y compris du point de vue sexuel. Certains apports extérieurs dans ce domaine ont été intégrés et adoptés, notamment dans les milieux urbains. Le présent exposé est structuré de façon thématique et dans la logique du développement de la vie humaine. La préparation à la vie sexuelle, à partir de l'enfance jusqu'au mariage en passant par la puberté, est traitée dans le premier chapitre. Dans le deuxième chapitre, il est question de la vie sexuelle du couple. Des sujets ayant trait à l'acte
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sexuel et à tout ce qui l'entoure y sont abordés. Les notions de polygamie, de partenariat sexuel et de concubinage font l'objet du troisième chapitre. Les différents rites sexuels et autres prescriptions magico-religieuses dans la vie du couple constituent la charpente du dernier chapitre. Enfin, une bibliographie reprend les sources consultées. En définitive, le livre analyse les voies et moyens bien particuliers que les Rwandais, comme toute l'humanité, ont mis en œuvre pour vivre leur sexualité autant qu'ils le peuvent. Ce sont ces particularités qui constituent un grand trait de caractère de la culture rwandaise.

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1 Préparation à la sexualité
1.1. Les soins au sexe de l'enfant Traditionnellement, la préparation de l'enfant à la sexualité commençait très tôt. Lors de la toilette quotidienne, la mère observait le sexe de son fils qui devait de temps en temps être en érection, signe que l'enfant était sexuellement normal. Sinon les parents commençaient à s'inquiéter d'une éventuelle impuissance de leur fils. En outre, en érection, le pénis de l'enfant devait être bien droit. L'idée était que s'il était recourbé, il aurait de la peine, le moment venu, à pénétrer dans le vagin. Des exercices pour le redresser étaient faits quotidiennement par la mère. Celle-ci veillait également à ce que le gland du pénis de l'enfant soit bien couvert par le prépuce. La verge avec un gland à découvert était dite impare. Elle était qualifiée de tous les sobriquets insultants et avait la réputation d'être jeteuse de guigne. S'il en était ainsi, la mère tirait régulièrement le pli de la peau du pénis dans le but de couvrir le gland. S'agissant de la fille, la mère exécutait, à la même occasion, plusieurs mouvements de bas en haut sur son sexe pour éviter qu'il ne croisse vers le bas, vers l'anus. Car un tel sexe n'était pas apprécié par les hommes. Le sexe idéal était celui dont l'ouverture de la vulve se voyait en grande partie quand la fille était en position debout. Plus tard, les petites lèvres allongées et le clitoris devaient eux aussi s'extérioriser en grande partie. La négligence de cette coutume est exprimée par le proverbe: « Une mère irresponsable rend difforme la vulve de son enfant ». Le sexe du garçon était testé très tôt dans le souci de s'assurer que sa fonction de reproduction était normale, et donc que la perpétuation du lignage pourrait être assurée. Pour la fille, par contre, on va attendre les manifestations 9

physiologiques de la puberté pour exprimer les mêmes soucis: poussée des seins, menstruation. La masturbation était fréquente chez les enfants, mais elle était condamnée par les adultes. Les enfants la pratiquaient en cachette. Le garçon jouait avec son sexe en tirant le gland vers les testicules. La croyance populaire était d'avis que, pour hâter la croissance de son pénis et la venue des poils du pubis, le petit garçon devait uriner régulièrement sur de la cendre, ce qu'il faisait avec conviction. Des jeux sexuels étaient courants entre filles et garçons mais ils n'étaient pas pris au sérieux. Une expression rwandaise dit à ce sujet: « effectuer un travail vain comme un enfant qui fait des relations sexuelles avec un autre enfant ». Ces jeux étaient sérieusement réprimés, et d'une façon décisive vers l'âge de huit ans, car la conscience commençait à être éveillée. L'éveil était plus précoce dans certaines familles où les enfants assistaient, d'une façon ou d'une autre, au déroulement des rapports sexuels des parents. L'étroitesse de la hutte familiale, les cloisons intérieures non étanches et, d'une façon générale, la promiscuité dans laquelle vivait la famille, surtout quand elle était pauvre, contribuaient à ce que l'intimité des parents soit vite connue de leurs enfants. M. Vincent (1954, pp.17 4-175) a recueilli des témoignages concernant l'attitude des parents face à leurs ébats sexuels captés par leurs enfants: Oui, ils assistent [les enfants], mais sans rien dire. Les parents tâchent d'éloigner les enfants en les mettant dans un coin de leur maison, quand leur maison est grande. Quand la maison est petite, les enfants entendent toujours s'ils ne dorment pas, surtout quand c'est une femme qui jouit beaucoup. Quand les parents remarquent que leurs enfants saisissent tout à fait ce qu'ils font, ils construisent une petite hutte pour les enfants, s'ils en ont les moyens. Cela va de soi qu'ils entendent, mais ça ne fait rien, ça ne nous fait pas honte. De temps en temps, j'entends les enfants chuchoter, alors je les insulte en disant que je ne veux pas de conversations la nuit. Parfois on les entend tousser, alors 10

nous faisons doucement, parfois les petits pleurent: voyant son père au-dessus de sa mère et celle-ci ne disant rien, l'enfant croit que son père veut étrangler sa mère, mais après, il constate que ça doit être, et puis c'est tout. Face à cette situation, les parents réagissaient de différentes façons. L'attitude à adopter variait souvent selon que les familles étaient hutu ou tutsi. Selon M. Vincent (p.181), les Hutu observaient le silence sur la sexualité de leurs enfants. Ils feignaient de l'ignorer et les propos obscènes étaient réprimés. Tandis que dans certaines familles tutsi, «ayant des mœurs plus affranchies », les parents faisaient parfois l'un ou l'autre commentaire plaisant et contribuaient ainsi « à créer dans l'esprit de leurs enfants cette attitude de noble détachement et le sens de la frivolité ». A l'âge questionneur, les enfants ne manquaient pas de poser des questions embarrassantes sur la sexualité. La plus fréquente, et à laquelle tous les parents avaient la même réponse, était de savoir d'où provenait l'enfant. « L'enfant vient de la bouche », «l'enfant vient du nombril », répondaient les parents à leurs enfants. Le mystère restait entier jusqu'au moment où le jeune homme ou la jeune fille s'initiait en matière sexuelle. Les enfants, qui partageaient le lit avec les parents depuis la naissance, dormaient seuls sitôt sevrés. Les filles et les garçons, sans distinction de sexe, occupaient un même lit. Le fait qu'ils assistaient aux ébats sexuels de leurs parents a poussé certains chercheurs à conclure qu'il y avait risque de jeux incestueux entre frères et sœurs, lesquels cesseraient vers l'âge de huit ans (L. de Heusch, 1958, p.38). C'est en effet aux environs de cet âge qu'une éducation séparée et spécifique était donnée à l'enfant, surtout à la fille qui se rapprochait de plus en plus de sa mère et des autres filles. Les relations et les contacts avec les garçons étaient de plus en plus limités et contrôlés. Le marquage entre l'enfance et la pré-puberté n'avait rien de spécial chez les garçons. Il

Dans la tradition, la puberté était notamment connue par les transformations physiologiques chez les enfants. Le trait physiologique qui sonnait une sorte d'alarme chez les parents était l'apparition des poils du pubis. Il plaidait à ce que les enfants, qui jusque là étaient tout nus, commencent à s'habiller pour cacher leur sexe. Ils portaient un pagne qui était un morceau de peau de vache ou de chèvre, selon la richesse de la famille. Le torse restait nu. La fille dont les seins commençaient à pousser n'était gênée en aucune façon. Elle les laissait à découvert mais n'en était pas indifférente, ni elle, ni son entourage. En effet, elle ne pouvait plus se livrer aux jeux des enfants. En sautant ou en courant, elle risquait de balancer ses seins. Elle serait considérée par le public comme mal éduquée. L'attention, à cette période de la vie, était centrée sur les organes génitaux qui entraient dans leur phase de maturation. La poussée des seins et la menstruation chez la fille étaient de bon augure et des rites spécifiques étaient réservés à ces deux phénomènes. Par contre, la préoccupation était moindre, voire inexistante, concernant les manifestations physiologiques de la virilité chez le garçon, comme la poussée de la barbe ou les premières éjaculations. Alors que le sexe de la fille était modelé, rien d'équivalent n'était prévu chez le garçon. L'on se serait attendu par exemple à des exercices d'allongement du sexe ou à une circoncision, mais rien n'était fait de tout cela. L'éducation familiale, qui jusque là était dispensée presque indistinctement aux filles et aux garçons, devenait carrément séparée. Le jeune garçon allait dans le sillage de son père qui l'initiait aux travaux masculins et aux obligations socio-familiales. La fille, à côté de sa mère, apprenait les travaux ménagers et entrait dans une période de préparation intensive au mariage. Elle était en outre initiée petit à petit aux secrets des femmes, comme l'utilisation des charmes, et devait veiller scrupuleusement à sa virginité. Elle était obligée, de par la coutume, à se soumettre à un rite primordial, à savoir: le gukuna, c'est-à12

dire l'allongement des nymphes. Selon A. Bigirumwami (1964, p.126), les fillettes commençaient le gukuna dès l'âge de 6 à 8 ans. Cependant le début du gukuna pouvait aller jusqu'à 11-13 ans pour les retardataires. 1.2. Etirements des nymphes: le gukuna La pratique du gukuna consiste, pour une fille, à s'étirer les petites lèvres vulvaires jusqu'à ce qu'elles atteignent la longueur rituelle. Le gukuna est un rite qui a résisté au temps. C'est une coutume intouchable et presque généralisée chez toutes les filles rwandaises. Sans elle, le bonheur conjugal, maternel et économique serait compromis (Bigirumwami, 1964, p.126). Les objectifs et la pratique du gukuna étaient multiples. Le gukuna était d'abord un moyen d'insertion sociale. Il permettait à la fille de s'intégrer dans le groupe des «socialement admises» de son âge. Car le gukuna se faisait en groupe et deux par deux. Il fallait que la fille trouve le groupe dans lequel évoluer, vu que l'exercice était relativement de longue haleine. Il est évident que cette aide mutuelle, dans un domaine aussi profondément intime, favorisait le départ d'une amitié solide, laquelle pouvait durer toute la vie. En se livrant à la pratique du gukuna, la fille apprenait à être responsable. La famille et l'entourage l'appréciaient à sa juste valeur en la qualifiant de « fille de cœur ». Sinon elle était marginalisée par ses compagnes qui la traitaient de tous les noms, comme « idiote» ou « celle qui n'a pas de cœur». Elle portait des sobriquets insultants comme « la-sans-substance » ou « lasans-contenu », termes qui visaient le vagin. Ce dénigrement était préjudiciable non seulement pour la renommée de la fille qui, ainsi, ne pouvait pas trouver un fiancé, mais également pour sa famille qui n'avait pas su faire d'elle un membre de la société à part entière. Une telle fille pouvait provoquer, selon la coutume, le malheur dans son entourage ou la mort de son futur mari. Sa négligence devait entraîner la catastrophe des êtres et des choses. Sans avoir pratiqué le gukuna, la fille constituait un 13

danger pour les semences, la récolte et les troupeaux. Elle était considérée comme « source de diminution des biens» de son futur mari. La négligence du rite du gukuna était, selon la croyance populaire, si lourde de conséquences que rares étaient les filles qui pouvaient s'y soustraire. En somme, tout était fait pour leur faire peur et ainsi les inciter à se soumettre à cette pratique. Les lèvres vulvaires étirées devraient faciliter l'accouchement. Sans cela, celui -ci serait difficile et très douloureux. Les « accoucheuses », femmes reconnues pour leur expérience et leur savoir-faire, prenaient des précautions quand elles avaient à faire à « une négligente» ou même à « une insuffisante» dans le gukuna. Pour éviter le malheur qui s'ensuivrait, elles se frottaient les mains avec de la cendre de bois avant de procéder à l'opération, cela en guise de vaccin. Elles alertaient la belle-mère de la négligente, qui prenait elle aussi des mesures de précaution, notamment en allant déposer « une pierre ronde et lisse» à l'endroit où la femme avait accouché, et en disant: « Détruis ta famille et non celle de ton mari ». Elle soufflait symboliquement un peu de cendre recueillie du foyer entre les jambes de sa belle-fille, en vue de conjurer tout malheur éventuel dû à cette situation. Dans des conditions normales, il était plutôt rare que l'on constate cette «tare» si tardivement. En effet, à la veille du mariage, la grand-mère devait vérifier l'état des petites lèvres de sa petite-fille. Le mari qui était tombé sur une fille avec des nymphes non développées ne tardait pas non plus à envoyer des signaux de protestation à sa bellefamille. Ces messages étaient transmis de diverses façons. Le jeune marié mettait un bout de l'arbuste ikibonobono (dont la tige est vide à l'intérieur) dans un petit pot en argile. Le tout était mis dans un petit panier et envoyé aux parents de la fille qui savaient tout de suite que leur enfant n'avait pas fait le rite du gukuna. Une cruche de bière couverte par une calebasse pouvait également être envoyée 14

aux parents de la fille pour la circonstance. Ils décodaient facilement le message. Le marié mettait un morceau fendu de l'arbuste umuhihi (dont la tige est vide à I' intérieur) dans un petit panier qu'il envoyait aux beaux-parents pour leur signifier sa déception. Le message était le suivant: « Ce n'est pas une personne que vous m'avez donnée mais un vide sans contenu ». Le bonheur conjugal était ainsi mis à mal. Le mari avait un prétexte pour se chercher une nouvelle femme en guise de compensation. Les petites lèvres étirées constituaient une sorte de parure intime, «un habit de la femme ». Après l'accouchement, était aménagé pour la femme un lit à même le sol, à côté d'un grand feu. La femme devait réchauffer «les organes internes de son ventre» traumatisés par l'accouchement. Pour ce faire, elle devait s'asseoir devant ce feu, toute nue, les jambes légèrement écartées. Si elle était surprise dans cet état par un intrus, celui-ci ne pouvait pas la voir «jusque dans le ventre» car elle était vêtue. Autrement dit, les petites lèvres jouaient le rôle de « rideaux» pour voiler l'entrée du vagin. L'allongement des petites lèvres était un des rites de préparation au mariage. Il était fait par la jeune fille pour apprêter son sexe à la satisfaction de son futur partenaire sexuel. Les lèvres vulvaires développées jouaient le rôle de conservateur de la chaleur nécessaire lors du coït. C'est pourquoi elles étaient désignées, par euphémisme, par le terme d'« habit de la femme ». Dans la tradition, une des méthodes utilisées pour les rapports sexuels était le kunyaza (littéralement, faire provoquer des sécrétions vaginales). Nous reviendrons sur cette manière originale de faire l'amour. La fille devait avoir un sexe développé qui s'y prête, c'est-à-dire avec des petites lèvres débordant la fente vulvaire. On disait d'ailleurs qu'un tel sexe avait des « oreilles» et qu'il était très apprécié par les hommes. Par contre, une vulve sans petites lèvres développées était comparée à une «simple incision» ou au « sexe d'une
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petite fille ». « Ce petit appareil sexuel» aurait de la peine à supporter la pénétration du pénis, disait-on, et surtout ne pourrait pas produire suffisamment de sécrétions vaginales lors des rapports sexuels. Le but recherché ici, en faisant le gukuna, était de marquer une nette différence entre le sexe d'une petite fille et celui d'une jeune fille prête à se marier. L'allongement des petites lèvres élargissait donc l'organe sexuel féminin, lui donnait un aspect majestueux, à la satisfaction du futur mari. La tradition montre qu'une femme dont les nymphes sont étirées est recherchée par les hommes pour lui faire l'amour: « la fille qui s'allonge les petites lèvres vulvaires s'est fatiguée pour celui qui la forniquera », dit un proverbe. Il était communément admis que la fille n'ayant pas procédé au gukuna devait avoir des règles douloureuses, voire même corrosives. Celles-ci pouvaient la blesser dans ses parties génitales ou blesser son futur mari lors des rapports sexuels. Il est clair qu'il s'agit ici d'une manière détournée de contraindre la fille à procéder à l'allongement de ses nymphes. Dans certaines familles, le gukuna commençait très tôt. Le proverbe dit: « Dans une famille aux-longues-lèvres vulvaires, l'enfant en a cinq à la naissance ». Autrement dit, dans une famille où l'étirement des petites lèvres vulvaires est pratiqué, l'enfant est incité à se livrer à cet exercice très tôt. Mais la société traditionnelle avait fixé des balises pour faire respecter les règles de cette coutume. Ainsi, dans les familles où l'observance de cette coutume était stricte, la fille ne pouvait pas entreprendre précocement le gukuna car elle risquerait d'attraper des maux de reins. Quand la fille commençait à suivre les autres pour aller chercher le bois de chauffage dans la forêt, couper les herbes servant de balai ou tresser des nattes, la période du gukuna approchait. Les parents lui laissaient alors toute liberté de mouvement. C'est dans ces groupes de jeunes filles du même âge que débutait le gukuna, d'abord par 16

simple imitation, puis par nécessité. Cet éveil dictait à la mère, à la grand-mère ou aux tantes maternelles ou paternelles, de livrer le secret à la fille et de l'encourager dans cette entreprise. Quand il y avait « éclosion et durcissement des seins» et que les premiers poils de pubis commençaient à pousser, la fille devait se livrer intensivement à la pratique du gukuna. D'habitude toute nue, elle commençait à s'habiller. Elle recevait de ses parents son premier pagne en peau de vache ou en fibres de plantes. Avec cette manifestation physiologique de la puberté, la fille passait ainsi du stade d'umwangavu (<< évite la qui cendre », «un enfant qui ne peut plus se vautrer dans la boue », «qui a appris à être propre») à celui d' inkumi «jeune fille nubile ». Les filles cherchaient alors régulièrement des occasions d'évasion dans la nature. En groupe, de préférence en nombre pair et dans un endroit discret, elles s'adonnaient au gukuna en suivant ce qu'elles avaient entendu de leurs grandes sœurs ou des conseils prodigués par l'un ou l'autre membre de la famille, de sexe féminin. Le choix de l'endroit avait son importance dans la pratique du gukuna. Les jeunes filles se donnaient rendezvous dans des endroits retirés, dans des buissons ou des plantations touffues. Car elles devaient se déshabiller avant de passer à l'activité du gukuna. La ceinture attachant le pagne de peau était déliée. Les filles devaient faire tomber leurs pagnes en même temps, sinon celle dont le pagne tomberait avant celui des autres aurait les nymphes plus vite développées que celles de ses compagnes. Cet élément est psychologiquement explicable. La synchronisation évitait toute hésitation à certaines filles qui, par pudeur ou par timidité, seraient réticentes à se montrer nues. Les jeunes filles ne portaient pas de sous-vêtements. Les pagnes de peaux étaient étendus par terre. A défaut de s'asseoir sur leurs peaux, les filles pouvaient faire un tapis avec des branchages de certains arbres sauvages 17