PRESSE À SCANDALE, SCANDALE DE PRESSE

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Le phénomène du scandale médiatique peut se décliner en trois dimensions. La première observe la presse qui tourne autour du scandale, qui en rend compte, et hésite à s'impliquer, comme si l'objet était en quelque sorte hors d'elle et malgré elle. La seconde dimension met l'accent sur la presse scandaleuse par ses attitudes, car la révélation des agissements à réprimer sur le plan judiciaire ou à réprouver sur le plan moral, concerne les médias eux-mêmes. La troisième, c'est la presse qui profite du scandale, en fait sa pelote et prospère.

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Ajouté le 01 janvier 2001
Nombre de lectures 358
EAN13 9782296228221
Langue Français
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PRESSE À SCANDALE, SCANDALE DE PRESSE

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: Benoît d'Aiguillon, Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe Bouquillion, Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Philippe Le Quem, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pagès, Paul Rasse. Design des couvertures: Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir. La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries spécialisées: "Communication et Technologie" et "Communication en
pratiques"

. Dernières parutions

Fabrice BARTHÉLÉMY, Journalistes-enseignants: concurrence ou interaction ?, 2000. Daniel THIERRY (textes réunis par), Nouvelles technologies de communication. Nouveaux usages? Nouveaux métiers?, 2000. Noël NEL (sous la direction de), Les enjeux du virtuel, 2001.

Christian DELPORTE Michael PALMER Denis RUELLAN

(EDS)

PRESSE À SCANDALE, SCANDALE DE PRESSE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA my lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Q L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0895-1

INTRODUCTION
Christian Delporte Michael Palmer Denis Ruellan

Le scandale de presse et la presse à scandale occupent un espace essentiel dans l' histoire des médias et éclairent d'un jour original les modes de construction et la complexité des représentations collectives. Ce thème était assez ample pour qu'en étroite collaboration, le Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines de l'Université de Versailles St-Quentin-en- Yvelines et le pôle Histoire et communication du Centre de recherches sur l'information et les médias en Europe de l'Université de Paris III, aient proposé d'y consacrer deux journées d'études. La première, le 29 mai 1999, a porté sur la période 1830-1940. La seconde, le 5 février 2000, a privilégié la période 1940 à nos jours. Ouvertes à des travaux non seulement d'historiens, mais aussi de sociologues, de spécialistes de l'Information et de la Communication, ces journées ont permis d'aborder des objets inscrits dans les problématiques récentes de l' histoire culturelle: l'instrumentalisation des médias dans les conflits politiques; la relation institutionnalisée entre sources et journalistes dans le contexte de révélation d'un scandale; la construction d'un discours moral sur et de la presse; la représentation du rôle des médias et des journalistes; la concurrence entre médias et plus généralement le contexte économique. Elles ont permis à des chercheurs et des étudiants (une centaine de participants

Introduction

au total), travaillant sur des objets proches mais avec des méthodes et des problématiques très différentes, d'échanger sur leurs pratiques scientifiques. Ce volume réunit la quasi totalité des communications proposées durant ces journées. A leur présentation, on vit apparaître trois dimensions du rapport que les médias entretiennent avec le scandale, terme dont l'étymologie est ancienne: le scandale d'une attitude sociale n'est pas intrinsèque à celle-ci, il est dans la publicité que d'aucuns, intentionnés, lui donnent en particulier par voie médiatique depuis que la presse a atteint le niveau d'importance que l'on sait; l'intention du ou des révélateur( s) est essentielle dans le ressort de la publicisation, le mot scandale portant en lui celui de piège, d'obstacle qui fait tomber; et la position du personnage ou de l'organisation pris au piège de la publicisation de ses actes, est déterminante car le scandale n'est rien en tant que tel: il est un rapport de force, une opposition entre des acteurs, lesquels s'appuient opportunément sur des conceptions, des convictions et des représentations. Trois dimensions, donc. La première observe la presse qui tourne autour du scandale, qui en rend compte, et hésite à s'impliquer, comme si le scandale était en quelque sorte hors d'elle et malgré elle. Trois auteurs ont, de façon significative, abordé la question sous l'angle de la vie privée de personnages publics. Rappelant qu'en France il n'est pas d'exemple de scandale politique qui ait pris sa source dans un fait privé, Agnès Chauveau souligne que la gêne des médias à aborder certains pans de la vie des politiciens n'empêche pas un constant débat sur l'opportunité ou non de le faire; si d'aucuns prônent la stricte séparation des domaines, d'autres font remarquer que la vie privée d'un responsable peut servir d'indicateur de sa capacité à diriger une action publique; mais tout le monde s'accorde à penser que la séparation entre vies privée et publique n'est pas chose aisée. A partir d'un fait à la fois banal et troublant (la mort du président de la République Félix Faure, en quelle compagnie? en quelle circonstance ?), Anne-Claude Ambroise-Rendu montre que la tentation est grande pour certains médias d'exploiter la veine gauloise et de se lancer dans des supputations d'autant plus hasardeuses qu'elles se font dans un épais brouillard maintenu autour de l'événement initial et principal. Mais un essai de typologie montre que tous les médias n'ont 6

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pas la même attitude selon qu'ils appartiennent à tel ou tel modèle: les diffuseurs d'informations (qui limitent les commentaires et les extrapolations) restent sur la réserve et s'en tiennent aux faits, tandis que les propagandistes cherchent à déjouer le piège, à lever le scandale, persuadés de la tromperie et du mensonge dans lequel on prétend maintenir l'opinion. Autrement dit, l'engagement politique justifie le dépassement des limites que l'usage professionnel et même social incite à respecter. Travaillant à partir d'un matériau exclusivement contemporain, Isabelle Rieusset-Lemarié et Cyril Lemieux observent le scandale comme le révélateur de transformations globales du champ de l'information et de la communication. Après avoir étudié les développements du "Monicagate" sur l'Internet, I. Rieusset-Lemarié se demande si, comme d'aucuns ont voulu le croire, cette affaire a consacré un nouveau et authentique média ; ou s'il ne faut pas pousser plus loin la prospective et lire dans ces développements médiatiques une nouvelle attitude de l'opinion publique. C. Lemieux conclut en faisant sienne une interrogation d'un auteur états-unien qui se demandait si la presse désormais plus agressive parce qu'habitée par l'idéologie de l'investigation n'en était pas aussi passive que par le passé. Constatant que la jeune génération de journalistes plus diplômés et marqués par une culture de la contestation, avait poussé dans les salles de rédaction l'habitude d'aborder des sujets qui fâchent, de soulever des affaires au risque de provoquer des scandales, il ajoute à son propos que cette transformation n'a pas impliqué une mise de moyens à disposition des enquêteurs, et qu'aujourd'hui la production de ces informations sensibles tient presque exclusivement au bon vouloir des sources qui les possèdent et les distillent aux médias, ceux-ci exigeant même que les éléments de preuve leur soient apportés en même temps que la révélation des faits. Le scandale ne sied pas non plus à une grande agence mondiale soucieuse de garder son rang. Sans doute celui qui implique Havas et son correspondant chassé de Moscou dans les années 20, qu'analyse Marie-Pierre Robert, est-il très gênant pour l'agence dès lors que l'on sait que sa présence dans la capitale soviétique fait partie d'un jeu diplomatique complexe impliquant les autorités diplomatiques françaises; la relation aux sources a des incidences sur la longue durée, et le média doit faire montre d'une compétence toute 7

Introduction

diplomatique pour négocier son action, faire preuve de souplesse, donner des signes de résistance, se situer dans le jeu en fonction de ses forces du moment. Au fond, il semble que les médias n'apprécient pas le scandale en soi; que si certains font leurs délices (on verra lesquels dans la troisième partie), ils hésitent à aborder quelques sujets, en particulier quand ils mettent en jeu des personnages ou des institutions puissantes, comme si le prix à payer pour diffuser des nouvelles avait quelques limites. La seconde dimension relevée par les orateurs de ces journées met l'accent sur la presse elle-même scandaleuse par ses attitudes, car la révélation des agissements à réprimer sur le plan judiciaire, ou à réprouver sur le plan moral, concerne, ou finit par concerner, les médias eux-mêmes. Isabelle Viller-Hamon retrace les circonstances, au tournant du vingtième siècle qui voient la presse impliquée dans une série d'affaires financières véreuses; elle n'est pas seule, parce que partie prenante très active d'un trio de corrompus composé aussi de la politique et de la finance. L'essor du capitalisme boursier s'accompagne d'une multiplication des supports d'information peu encadrés par la loi et qui multiplient les pratiques frauduleuses dans les deux sens: faire chanter les milieux financiers en les menaçant de ternir leur image auprès des épargnants; et rouler ces derniers dans la farine en leur vantant les mérites de sociétés distributrices de pots-de-vin. Beaucoup d'infortunes sortiront de cette période, notamment celles des petits investisseurs dans le canal de Panama, un scandale évoqué par Jean-Yves Mollier. Panama signe le discrédit puissant et durable de la presse aux yeux de l'opinion qui, bien qu'alertée, croyait encore en la sincérité des journalistes; le scandale sera suivi d'un autre retentissant, celui des emprunts russes. Si les sommes perçues par les médias pour pousser les épargnants à investir sont relativement modestes, elles gênent considérablement la presse qui ne peut exercer son talent d'enquête au risque de voir la colère populaire se retourner contre elle. Autre figure du scandale, le monopole. Quand la presse semble, par ses dispositifs commerciaux et capitalistiques, se soustraire aux principes éthiques et philosophiques qui la dirigent: la libre concurrence et le pluralisme. Deux cas bien différents: les tentatives politiques et commerciales de faire cesser le privilège grandissant que 8

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la maison d' édition-librairie-diffusion Hachette exerça sur le réseau de vente d'imprimés dans les gares; Karine Taveaux-Grandpierre détaille les arguments pour (la rationalisation des moyens) et contre (le manque de souplesse, les cas de censure d'ouvrages, les aides indirectes du gouvernement) ce monopole. S'intéressant aux remous que provoqua le rachat d'un quotidien régional par un grand groupe de presse (Hersant), Cécile-Anne Sibout montre que l'émoi (politique, professionnel, populaire) est le résultat d'une confrontation entre une conception philosophique dominante des médias et une évolution structurelle d'un secteur qui n'a plus les moyens de soutenir celle-ci dans les mêmes conditions: les mouvements de concentration et d'internationalisation du capital de presse déjà à l'oeuvre pouvaient menacer le pluralisme, mais n'avaient pas pour principe ni pour objectif de le faire. Enfin, les journalistes pris au piège de l'imprécision de leurs pratiques professionnelles et de la méconnaissance corrélative de leur cuisine par le public. L'étude du scandale provoqué par la présentation tronquée d'un acte journalistique (la fausse interview de Castro par PPDA) appartient à un genre problématique peu étudié, sans doute parce que le risque de polémique est grand et que la résistance de l'objet est forte. Marie-Claude Taranger en souligne que la confratemité protège de la diffusion de l'abcès, même si cette affaire est significative de la montée en puissance d'une attitude d'examen critique des pratiques journalistique,s, à l'intérieur comme à l'extérieur des médias. La télévision concentre souvent ce travail d'observation qui souligne d'une part que le contrat entre le média et le public n'est pas clair car les procédures de fabrication de l'information manquent de définition; d'autre part que les journalistes font aisément leur cette formule qui fit scandale ailleurs: " responsables, mais pas coupables tt, les médias se trompent, mais leur morale est toujours sauve car l'éthique professionnelle (comme d'autres la foi...) les dirige. Troisième dimension, la presse qui profite du scandale, en fait sa pelote et prospère. La problématique est connue, pour ne pas dire plus. Pourtant, l'étude mérite d'être poursuivie car des évidences tombent dès lors que les chercheurs ajustent différemment leur focale. Si Antoine Sabbagh expose comment l'orchestration d'un scandale fondé sur des faits non avérés mais porteurs d'une forte charge émotive (la trahison au profit de l'étranger) sert la stratégie 9

Introduction

commerciale de barons de la presse au tournant du vingtième siècle, il montre sans doute là un cas extrême et complexe puisque le traître dénoncé est celui qui fait profession de débusquer la trahison; l'exemple met en cause un archétype de patron qui ne s'est pas souvent reproduit depuis (Bunau-Varilla), tout de même très significatif d'une époque où la véracité des faits était le moindre des soucis quand il s'agissait de conquérir des lecteurs à coups de manchettes et de Une ravageuse. Deux études viennent contredire ce point de vue sur le lien entre le scandale à la Une et la stratégie commerciale des entreprises. JeanPierre Bacot et Michèle Martin se sont intéressés aux journaux hebdomadaires illustrés à la même période, en France et au Québec; leurs comptages prouvent que ces journaux ne se fient pas au sensationnalisme pour plaire, mais cherchent plutôt à aller dans le sens de l'imaginaire collectif (une représentation de la France dans le concert des Nations pour la presse française; une construction identitaire d'une culture minoritaire pour la presse québécoise) ; les faits divers et les affaires occupent la portion congrue. Patrick Éveno a procédé à une mise en relation entre les Une de grands quotidiens d'information (Le Monde en particulier) et la variation des parts de marché obtenues les mêmes jours. Il en conclut à propos de ce qui fait vendre: les grands événements politiques et l'actualité; les affaires porteuses de scandale ne font guère monter les tirages et les proportions de vente. L'explication de l'effort que le quotidien semble produire en lançant ses journalistes dans de complexes enquêtes, son attention à valoriser ce qui dérange les institutions et les puissants serait donc à rechercher ailleurs que dans les ventes quotidiennes: il s'agirait d'attacher au journal une image d'indépendance, de s'affirmer tout en se donnant les moyens de convaincre de nouveaux lecteurs. Autrement dit, le scandale payerait, mais par ricochet. Proposée par Sandrine Anglade, l'étude des conflits opposant la critique théâtrale aux auteurs, montre aussi que le service rendu à la presse par le scandale est indirect, mais qu'il est bien réel quand bien même la justice donnerait toujours raison aux gens de théâtre. Ce scandale est bien discret, et le public n'en a finalement que peu d'échos; et pour cause: il réside dans le droit de réponse à la critique que les journaux prétendent refuser aux auteurs qui s'estiment malmenés. Si le microcosme bouillonne sans que le lecteur n'en sache JO

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rien, le bénéfice en est d'autant plus grand: l'absence de réponse aux critiques (ou bien tardive, consécutive à une décision de justice) permet de briller devant ce public tout en marquant son indépendance vis-à-vis du milieu de la création théâtrale. Un cas de scandale curieux car efficace dans son étouffement. Pour finir, le scandale préféré des médias, celui qui met aux prises l'un des leurs avec le pouvoir policier et judiciaire. S'empoigner avec ceux que l'on ne côtoie que trop, ridiculiser ses concurrents et néanmoins alliés, voilà de quoi réjouir le monde médiatique dans ses splendides paradoxes. Le scandale constitué par la révélation des écoutes policières au Canard enchaîné offrit au journal satirique une notoriété (et même une notabilité professionnelle) qu'un demi siècle d'enquêtes si souvent justes lui avait refusées. Le scandale s'exerce car l'affaire est au point de convergence entre une organisation récurrente de l'Etat (la surveillance des opinions et le contrôle des médias) et une préoccupation sociale (le refus de cet Etat policier). Ce scandale est parfait car il agit telle une catharsis: il met en scène les protagonistes d'une grave question politique et permet à la société de s'en laver. Laurent Martin conclut ainsi cet ouvrage par la figure la plus positive du scandale de presse.

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PRÉALABLE
VERS UNE GÉNÉALOGIE DES SCANDALES: CORRESPONDANCES TRANSATLANTIQUES
Michael PALMER

LEVER DE RIDEAU Scandale annoncé:
" Un officier général, portant un nom historique, tiendrait boutique de décorations... dans les bureaux mêmes de la rue SaintDominique. Il y aurait une cote des rubans rouges, comme pour les valeurs de bourse, les laines en suint, ou les pétroles de Chicago, variant suivant les saisons, les demandes, et surtout les ressources des récipiendaires, de 25 000 à 50 000 francs... Le général dont on m'a dit le nom n'agirait pas seul naturellement,. il aurait de nombreux complices, les rabatteurs chargés de lui amener des clients... On cite notamment un baron prussien, et une dame qui habite non loin de lfirc de Triomphe,. il Y aurait au surplus un certain nombre de gens compromis dans ces tripotages: officiers, sénateurs, aventuriers cosmopolites, etc...

Préalable

On frémit quand on songe que les plans de mobilisation sont en de pareilles mains. Qui trafique des décorations peut aussi bien trafiquer des secrets de la défense nationale... Peut-être, hélas... le forfait suprême est-il déjà accompli. Il faut que justice soit faite... L'opinion publique est désormais saisie, elle exigera que la lumière soit faite jusqu'au bout, pleine et entière. .. Parce qu'il y aurait un sénateur dans l'affaire, ce n'est pas une raison pour la laisser tomber dans de l'eau. "(allusion au sénateur d'Andlau) - Le XIXè Siècle, 7-10-1887.

Extraits de récits rédigés tt à froid tt, résumant tt l'affaire Wilson tt, dite du tt trafic de la légion

d'honneur

tt

" Pendant l'été 1887 éclate le scandale des décorations. Le général Caffarel, attaché au Ministère de la Guerre, est arrêté. Le général d'Andlau, sénateur de l'Oise, échappe à l'arrestation en se cachant. Ils ont vendu des légions d'honneur par l'intermédiaire de deux femmes. On perquisitionne chez ces rabatteurs et on trouve des documents qui établissent que le véritable coupable est Daniel Wilson, gendre du Président de la République, Jules Grévy, et habitant avec son beau-père au Palais de l'Ely sée... Les recommandations abusives sont toujours condamnables. Le faire contre argent est du trafic d'influence puni par la loi. Quand le coupable est le gendre du Président de la République, c'est, de plus, un scandale. Et celui-là fut tel que Jules Grévy dut donner sa démission. " M. Blocq-Mascart, Du scandale, Paris, Buchet-Castel-Corrêa, 1960, pp 18-20. " C'est en 1822 que, pour la première fois, le trafic des décorations fut judiciairement constaté. Il était l'œuvre d'une agence abouchée avec un employé du Ministère de la Guerre qui fabriquait de faux diplômes. Six condamnations furent prononcées. Au mois d'octobre 1887, un scandale analogue éclatait. Le général Caffarel, sous-chef d'état-major général, Lorentz, Bayle et les femmes Limouzin, Rattazi et Courteuil- Véron étaient poursuivis pour le même délit. Au cours des perquisitions chez les femmes 14

Michel Palmer

Limouzin, on saisit des lettres compromettantes de Wilson, député d'Indre-et-Loire, et gendre du président Grévy. La Chambre saisie d'une demande en autorisation de poursuites contre Wilson dut l'accorder. Le président de la République, accusé de faiblesse fut contraint de résigner ses fonctions le 2 décembre. " Augé, sous la direction de, Nouveau Larousse illustré, Paris, Larousse, s.d.

SCANDALE: SES ACCEPTIONS À TRAVERS LE TEMPS
L'affaire ainsi dévoilée en 1887 dans la presse parisienne devint un des meilleurs" coups" du journal Le XIXè Siècle. Son directeur, A. E. Portalis était coutumier d'annonces fracassantes et d'allusions menaçantes. Nous y reviendrons. Le terme" scandale", pour galvaudé qu'il soit, convoquait et convoque encore tout un cortège de références. En effet, le mot provient du grec skandalon ou du bas-latin, scandalum (XIIè siècle) ce que les lexicologues réunis par Alain Rey (Dictionnaires Robert) qualifient de pierre d'achoppement, de " ce qui fait tomber dans le mal" ; le latin, pour traduire l'hébreu miksol, " obstacle, ce qui fait trébucher", a repris le grec skandalon tt piège" (skandalé désigne le trébuchet d'un piège où se trouve placé l'appât), pris au figuré sous l'influence d'emplois bibliques pour" occasion de scandale, de péché "; skandalon est apparenté au latin scandera (scander). Scandalum a par ailleurs abouti à esclandre1. La culture judéo-chrétienne et la culture occidentale (qui en est empreinte) font constamment allusion au passage de Saint-Matthieu: " Malheur au monde à cause des scandales! Il est fatal, certes, qu'il arrive des scandales, mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive! "(Evangiles, Saint-Matthieu, XVIII, 7). Or, le référent culturel dépasse son seul fondement judéochrétien. Il arrive même que des traducteurs et metteurs en scène de Sophocle fassent dire à propos d'Oedipe. " Malheur à celui par qui le scandale arrive2 ".
1 - A. Rey, sous la direction de, Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaires le Robert, Paris, 1994. 2 - Production des" Labacides ", donnée au Théâtre du Lierre, Paris, 1999-2000. 15

Préalable

Toujours est-il que toute personne politique, homme d'Eglise, autorité ou responsable de quelque domaine que ce soit, inspirant ou faisant appel à la confiance, est couverte par la définition du " scandale" que propose L'Encyclopédie en 1765 : " Une action contraire aux bonnes mœurs ou à l'opinion générale des hommes. Il signifie aussi une rumeur désavantageuse qui déshonore quelqu'un parmi le monde". La formule" parmi le monde ", mi-XVIIè siècle, recouvre fin XIXè siècle, comme fin XXè, tout" responsable ", toute personne pensée avoir abusé du crédit dont elle jouit ou se targue. Passons brièvement aux acceptions" journalistiques" du terme scandale. Fin XIXè siècle, " scandale de presse" est le titre choisi pour un livre-pamphlet rédigé par " Marsillac ", nom de plume d'Aymar de la Rochefoucauld3. L'auteur, se qualifiant d'ancien rédacteur à La Vérité, dévoile les turpitudes et autres procédés de chantage d'A. E. Portalis, propriétaire de La Vérité et de bien d'autres titres dont notamment Le XIXè Siècle, qui" dévoila" l'affaire des décorations. Affaire donc à SUIvre... Abordons maintenant la notion de " scandale de presse" sous un tout autre angle. Fin XXè siècle, un journaliste anglophone, Bruce Palling, présentant une anthologie des scandales modernes, phénomène qu'il fait remonter au début du XIXè siècle, observe combien il est difficile à quiconque de trancher la question de savoir ce qui fait" un bon scandale", " bon" dans le sens journalistique s'entend4. Les paramètres comportent tant de variantes qu'un seul et même incident peut paraître scandaleux pour des raisons diamétralement opposées: les fondamentalistes islamistes, poursuit Palling, trouvaient scandaleux la description du Prophète dans l'ouvrage de Salman Rushdie, Les versets sataniques,. a contrario, intellectuels et autres

3 - Marsillac, Scandale de presse, Paris, Echo de la Librairie, 1891. Cf J.C. Wartelle, Edouard Portalis (1845-1918), patron de presse" à l'américaine ", Kronos, Henri Veyrier, juin 1990. Et le dossier sur Portalis, Archives de la préfecture de police, Paris. 4 - B. Palling, The book of modern scandal. From Byron to the present day, London, Weidenfield and Nicholson, 1995.

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Michel Palmer

défenseurs occidentaux des droits de l'homme trouvent inadmissible qu'un ayatollah iranien se permette de condamner à mort un écrivain britannique. Ce même journaliste ajoute qu'il arrive souvent que soit considéré comme scandaleux tel acte ou comportement qui va à l'encontre des normes admises (socially shocking) et qui, une fois dévoilé, est susceptible de nuire à la réputation de la personne en question; les standards, les normes admises varient certes, selon les cultures et les époques, mais les valeurs, elles, seraient de tout temps. L'adultère de David et Bethsabée (livre de Samuel, ancien testament, la Bible) susciterait autant de controverses aujourd'hui qu'à l'époque; Alcibiade (né vers -450) quant à lui, témoigne de traits analogues à ceux de bien des hommes politiques d'aujourd'hui. Fin XXè siècle, remarque Palling, les Etats-Unis apparaissent comme la société" la plus riche en scandales" : cela proviendrait non pas des excès de comportement des habitants des Etats-Unis mais des libertés dont ils jouissent, libertés qui leur permettent justement, d'exposer, de publiciser de tels comportements. Chaque année, les index de thèmes ou items traités par le Washington Post ou The New York Times listent de 1 000 à 1 600 " scandals". Harold Kurtz, un des journalistes états-uniens parmi les plus incisifs donne quelques consignes utiles tant dans le jeu de l'oie que pour le journaliste qui
couvre les scandales à Washington: "Personnalisez le scandale

-

avancez de trois places. Pimentez le scandale avec un zeste de sexe ou de célébrité- avancez de cinq places. Imputez le scandale à quelqu'un
qui ne sait pas limiter les dégâts

- gagnez

un voyage gratuit à la Une.

Déterrez le scandale dans un mois faible en nouvelles - gagnez cent articles signés. Découvrez un scandale qui alimente les guerres
politiques

- remontez

directement

au paradis des journalistes5"

.

5 - The Washington Post, 22.9.1991. Cf. aussi H. Kurtz, Spin cycle, London, PanlMacmillan, 1998.

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Préalable

EN GUISE DE PLAN CONDUCTEUR
Ces préalables posés, je souhaite traiter dorénavant trois points. 1) Les rapports entre la presse et le scandale au XIXè siècle; et ce, dans un espace qu'on pourrait qualifier de " triangulaire" - quotidiens de Londres, quotidiens de New York et de Washington, quotidiens parisiens. Je centrerai sur un scandale politique en France en 1887, l'affaire des décorations. 2) Les interactions entre les méfaits et comportements reprochés aux personnes" en vue" de la classe politique, et les pratiques professionnelles des journalistes dits" de l'information", notamment les reporters; les représentations des scandales, perçus soient comme arguments de vente, susceptibles d'augmenter le tirage, soit comme. événements à rebondissements" feuilletonesques ", dont se lasserait assez rapidement" le public" , même si les journalistes, eux, professionnels de " la traque", s'y adonnent encore et toujours. Lassitude et méfiance du public, dont certaines composantes combinent à la fois crédulité, curiosité et écœurement, notamment lors du énième soi-disant rebondissement d'une affaire. Ceci n'exclut en rien que soit justifiée l'indignation suscitée par le sentiment que " things are not as they ought to be ", qu'il y a eu manquement, moral, juridique, etc à ce qui devrait être la conduite attendue des personnes dont la situation suppose crédit et repose sur la confiance. 3) Le rapport entre la presse à scandale et la presse à sensation: il nous faut aborder en effet la question des sources de l'information et du rôle que jouent les techniques de transmission et de publicisation. Le développement de la presse dite d'information, de la partie information des journaux d'une part, et de la presse à sensation d'autre part, expliquera-t-il pour partie la place faite aux scandales de presse? Trois points, peut-être, mais tout en méandres, tout comme du reste, le traitement médiatique d'un scandale. Je ne proposerai pas de typologie ou de taxinomie des" scandales", " affaires", " tripotages", et autres substantifs d'un lexique qui évolue dans le temps et selon les cultures politiques et registres d'écriture en cause. 18

Michel Palmer

J'ai décidé de procéder en remontant dans le temps. je partirai de certains médias états-uniens et de " l'affaire Clinton-Lewinski" en 1998-99. On fera escale, longuement toutefois, dans la presse parisienne des années 1880, escale à laquelle nous invite le rôle des patrons de presse et des reporters qui dénoncent les méfaits des milieux dirigeants d'alors. Brièvement en l'occurrence, dans les années 1840, avec l'affaire Teste, l'un des nombreux scandales qui marquèrent la fin du règne de Louis-Philippe. Quant aux années 1880, elles nous intéressent à quatre titres: 1881, vote de la loi dite de la liberté de la presse et de la librairie; 1879-87, présidence de la république assurée par le premier républicain incontesté depuis la proclamation de la République en 1870 et l'adoption d'une constitution républicaine en 1875 ; Premier président ayant donc à exercer sa fonction face à une presse qui, tout en devant statutairement ne pas outrager le chef de l'Etat, jouit d'une liberté formelle considérable; Chute en 1887 de ce même président républicain, Jules Grévy, compromis par les intérêts politiques, financiers, mais également journalistiques, d'un propriétaire de journaux, son gendre Daniel Wilson, dont la mémoire collective garda un temps le souvenir avec la chanson-symbole - " ah ! quel malheur d'avoir un gendre". En 1998, lorsqu'éclata l'affaire Clinton-Lewinski, certains commentateurs firent remarquer le rôle qu'y jouèrent les sites Internet. " The Drudge report", site développé depuis plusieurs mois déjà par Mathew Drudge, journaliste de la presse en ligne, publia des informations scabreuses sur le président de la République des EtatsUnis, et ce, à un moment où des médias plus" traditionnels", le newsmagazine Newsweek, en l'occurrence, différait la publication d'un reportage tout prêt pour procéder à de nouveaux recoupements et vérifications. Une nouvelle vulgate vit alors le jour; le Drudge report symbolisa l'impact que pouvait avoir une presse en ligne affirmant" tout doit pouvoir se dire" ; elle déstabilisait ainsi les critères rédactionnels traditionnels. Un an plus tard, en 1999, certains de ces mêmes commentateurs firent remarquer à propos de la guerre du Kosovo et des" frappes aériennes" de l'OTAN depuis mars 1999 que c'était là, la première guerre à (cyber) sites multiples; en effet, grâce à Internet, on accédait à des sites serbes indépendants, tandis que les médias officiels serbes 19

Préalable

ne diffusaient que des informations" dirigées", " canalisées". Réfléchir au scandale, dans des espaces-temps différents, n'interdit pas de tenir compte des pratiques de communication, des supports employés pour les dévoiler, des agents enfin, qui participent à fi la mise au monde", " en lumière" du scandale. Le rapport entre média, vecteur, support ou réseau, contenu et fi " urgences" est posé par conséquent. Les médias " établis s'estiment souvent malmenés par des pratiques communicationnelles de médias nouveaux, fi émergents", fi alternatifs", surtout lorsque le contenu du message véhiculé offusque le politique, la morale, voire même les codes de conduite des professionnels. La nature même du support, tout comme le contexte politique et événementiel, ne sont-ils pas pour quelque chose dans la tournure que prend" la révélation" d'un scandale? Friedrich Engels nous permet d'entrer ici dans le vif du sujet. Retenons deux lettres qu'il adresse depuis Londres à Paul et à Laura Lafargue, le gendre et la deuxième fille de Marx: l'une date de 1892, pendant" l'affaire de Panama ", l'autre de 1887, pendant" l'affaire des décorations", le scandale du trafic de la légion d'honneur. Engels, se congratulant du mal fait en 1892 par le scandale de Panama au régime républicain bourgeois, raconte aux Lafargue l'effet qu'avait eu, à la fin de la Monarchie de juillet, vers 1847-48, l'opération " un scandale par jour" que menait Emile de Girardin: " En ce temps-là La Presse (de Girardin) apportait tous les jours de nouvelles révélations sur quelque scandale, ou bien un autre journal répondait à l'une de ses accusations,. et cela a continué jusqu'à provoquer la chute de Louis-Philippe" (F. Engels à L. Lafargue, 5-12-1892)6. Ce n'était pas la première fois que les scandales de la Ille République rappelaient à Engels le climat délétère de la fin de la Monarchie de juillet. En novembre 1887, venait d'éclater le scandale du trafic des décorations dévoilé le 7 octobre par le quotidien à cinq centimes, Le XIXè siècle. Dirigé par Albert-Edouard Portalis, ce journal" lança" un scandale où se trouva rapidement impliqué le gendre du président Grévy, Daniel Wilson.
6 - F. Engels, P. et L. Lafargue, Correspondance, Paris, Editions sociales, 1956, tome 2.

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Engels, le 12 novembre, écrit de Londres à Laura Lafargue: " Nous voilà en plein 1847 ! Le parallèle est vraiment frappant: à la place de Teste, lisez Wilson, à la place d'Emile de Girardin, lisez, A. E. Portalis,. et si Grévy n'est pas la réplique exacte de LouisPhilippe, c'est une combinaison très réussie de Louis-Philippe et de Guizot: il joint la cupidité du premier à la fausse dignité du second. J'ai dévoré ce matin les journaux que Paul a eu la bonté de m'envoyer, et je me suis rajeuni de quarante ans. A part que la république bourgeoise bat à plate couture la monarchie bourgeoise pour ce qui est de l'impudence "7. Cette mise en parallèle des deux affaires (l'affaire Teste, 1847 ; l'affaire Wilson, 1887) frappa Engels dès le début du scandale des décorations, scandale révélé par Le XIXè Siècle, lors de la révocation (le 6 octobre) et de l'arrestation (le 7) du général Caffarel, sous-chef d'état-major du ministre de la guerre. Lisant les journaux à Londres, Engels, dès le Il octobre, écrit à Laura Lafargue: " J'espère que tu... n'es pas trop troublée par les jolis scandales qui surgissent autour de toi. Cette affaire Caffarel semble avoir été lancée par la bande Rouvier-Ferry ; mais, si tel est le cas, cela a été une grosse faute. Elle ressemble beaucoup aux premiers scandales lancés par Girardin en 1846-47, qui ont mené beaucoup plus loin que ne sy attendait le rusé Emile. Le branle est donné. et sans aucun doute une bonne foison d'autres scandales va voir le jour. Il y en a des quantités qui se déroulent dans la coulisse Même cette affaire isolée ne présage rien de bon pour la bande au pouvoir,. si ,*lson se trouve impliqué, que va faire le vieux Grévy? "8. Affaire à suspense - quelles pourraient en être les conséquences? Affaire tenue pour exemplaire d'un état des choses: la lecture et la grille d'interprétation que propose Engels attestent de l'attitude de bien des" consommateurs-lecteurs-observateurs" de scandales, au cours même de " l'éclosion" et des" péripéties" d'une affaire... Paru en 1969, un ouvrage de Jeanine Verdès-Leroux esquisse la sociologie du scandale et revisite justement, cette mise en parallèle " 1847-1887 " que pointe Engels. Verdès-Leroux qualifie la campagne Il un scandale par jour ". En 1887 et de Girardin en 1847 d'opération
7 - Ibid. 8 - Ibid. 21
Il

Il

Préalable

1888 on vit paraître des ouvrages intitulés respectivement Les scandales de Paris, Les scandales de Berlin. Le Journal des débats, longtemps qualifié de journal vénérable, respectable, de qualité, critiqua les mœurs du journalisme en 1893 et incrimina l'évolution de la mentalité du public: " Notre besoin de commérages s'est accru et multiplié par la satisfaction même qui lui est donnée chaque jour. En nous levant le matin, nous adressons cette prière mentale aux fétiches de la publicité, les seuls envers qui nous soyons capables d'un reste de foi: Donnez-nous aujourd'hui notre scandale quotidien" 9. Or, dépouillant la presse parisienne des mois de septembre à décembre 1887, il m'est arrivé de relever comment divers journaux notent que Le Il Journal des Débats lui-même s'adonnait à la rage du reportage ". Des Il d'une grande tenue ", estimaient qu'il journaux considérés comme était de leur vocation de rendre compte, dans la mesure du possible, des rebondissements d'une breaking story sous le feu des projecteurs, ingrédients de la news agenda de l'époque, employant eux aussi des
reporters pour ce faire. Un siècle plus tard, Il la rage du reportage Il

-

formule mi-constat d'un état de choses, mi-terme d'opprobre - aura comme équivalent en américain media-feeding frenzy. Il Albert-Edouard Portalis, patron de presse dite à l'américaine ", fut lui-même un personnage fort controversé. Barrès, dans Les Il un Déracinés, dresse ce qu'un journaliste aujourd'hui appellerait Il de Portalis et de Wilson, tous les deux des aventuriers, portrait croisé anglo-saxons ", qui détonnaient dans aux mœurs et au comportement les milieux politiques et journalistiques de la République française où la bienséance et l'esprit le président Grévy lui-même incarnait bourgeois ". Tout descendant de noblesse d'Empire qu'il fût, Portalis dut lui-même fuir la France en 1895, à la suite d'un scandale (" les maîtres chanteurs de la presse ") pour lequel la justice le recherchait. Dans un livre publié en 1896, Un guêt-apens judiciaire, il disserte sur Il la démoralisation de la presse qui, enfin de compte, n'est pas moins aux mains de la police que du capitalisme ". Il dépeint une presse vendue, reflet des intérêts financiers multiples, une presse dont on manipulait les sources, notamment en entretenant la dépendance où se trouvaient les reporters par rapport à la police.
Il Il

9 - Le Journal des Débats, 27.01.1893, cité in J. Verdès-Leroux, Scandale financier et antisémitisme catholique. Le krach de l'Union générale, Paris, Le Centurion, 1969, pp 184-190, passim.

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Ses observations, encore courantes dans les ouvrages consacrés aux presses française et états-unienne du XXè siècle, marquaient donc déjà, les écrits de ceux qui avaient connaissance de l'osmose policepresse-politique dans les années 1880. Portalis, comme devaient le faire par la suite Léon Daudet dans Le bréviaire du journalisme (Gallimard, 1936), ou encore Claude Boris dans Les tigres de papier (Le Seuil, 1975), démontre comment, dans la concurrence à laquelle se livrent les reporters et la police, celle-ci est souvent en situation de contrôler, voire de " manipuler" les premiers. Commençons par les généralités que souligne Portalis: " Par ses communications aux journaux du matin, aux journaux du soir, aux agences télégraphiques qui incessamment viennent se renseigner dans ses bureaux, elle (la police) grossit ou rapetisse une affaire, blanchit ou noircit un accusé à son gré. Avec le développement excessif de la partie information dans un journal moderne, la presse, malheureusement, ne peut plus se passer du concours de la police" 10. A lire Portalis, les reporters dépendent le plus souvent de la préfecture de police, de la sûreté, et de la gendarmerie nationale, et ne peuvent espérer" griller" leurs agents. A moins bien sûr, que la rivalité entre forces de l'ordre n'apporte de l'eau au moulin des journalistes qui eux, recoupent des informations provenant de sources multiples, très " intéressées". Encore que... Continuons avec le point précis que relève Portalis: en 1887, il est fort à parier d'après de nombreuses sources, y compris le récit que livre Adrien Dansette, le principal historien de l'affaire des décorations, que c'est Goron, sous-chef de la Sûreté, qui révéla à un journaliste du XIXè Siècle, Emile Gautier, les informations à partir desquelles son journal lança l'article qui" déclencha" le scandale des décorations. Goron avait lui-même défrayé la chronique peu auparavant. Titre du numéro à sensation du XIXè Siècle: " Le trafic des décorations au ministère de la guerre". Dansette raconte que les colporteurs de journaux criaient: " Demandez le scandale du jour! "; " Un général marchand de rubans" Il. Comme le devait ensuite observer Portalis: aucun directeur d'un journal indépendant n'aurait refusé de publier un papier aussi passionnant et sensationnel.
10 - A. E. Portalis, Un guêt-apens judiciaire, Paris, Albert Savine, 1896. Il - A. Dansette, L'Affaire Wilson et la chute du Président Grévy, Paris, Librairie académique Perrin, 1936. 23

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" Je pensais qu'il allait gêner considérablement le gouvernement et pourrait occasionner sa chute. Ce qui n'allait pas m'arrêter. D'autant que l'on me prévenait que d'autres allaient sortir l'affaire

si jamais je m'y refusais"

12.

Or, arrêtons-nous un instant sur le style et la teneur de l'article à sensation cité en ouverture. Le journaliste, Gautier, avait un talent certain pour trouver des titres dramatiques, à impact certain, au style allusif, grâce à l'emploi du conditionnel suggérant qu'il en savait plus qu'il ne disait; il protégeait ses sources, serait-on tenté de croire. Quelques exemples ici, devraient suffire: " Un officier général, portant un nom historique, tiendrait boutique de décorations... dans le bureau même de la rue saint-Dominique... Le général dont on m'a dit le nom n'agirait pas seul naturellement... : il aurait de nombreux complices... On cite notamment... une dame qui habite non loin de l'Arc de Triomphe ". Vient ensuite le " commentaire", résolution: qui exprime indignation, crainte et

" On frémit quand on songe que les plans de mobilisation sont dans de pareilles mains. Qui trafique les décorations peut aussi bien trafiquer les secrets de la défense nationale... Il faut que justice soit faite. L'opinion publique est désormais saisie, elle exigera que la lumière soit faite jusqu'au bout, pleine et entière" 13. Suit cette dernière phrase, que certains lecteurs

- happy few,

ou plutôt

unhappyfew -, savaient décrypter: raison pour le laisser tomber dans de l'eau
" parce qu'il y aurait un sénateur dans l'affaire, ce n'est pas une
ft.

Dans de l'eau, l'allusion, pour les cognoscenti était transparente: elle visait le sénateur comte d'Andlau. En effet, celui-ci devait par la suite, se trouver sur le banc des accusés: il jugea préférable de disparaître14.
Or ce style

-

à bon entendeur

salut

-

supposait,

disons,

une

certaine intelligence, une certaine sophistication du lectorat qui comportait les politiques bien sûr, ainsi que bien d'autres journalistes. Curiosité et culture politique captées et mises en scène, dans des
12 - A. E. Portalis, op. cit. 13 - Ibid. 14 - A. Dansette, op. cit. 24

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circonstances bien différentes, certes, par des dramaturges tels Aristophane et Ben Jonson. C'est une chose passionnante aujourd'hui lorsque surgit un scandale, de voir à quel point dans les rédactions, les ministères et les enceintes parlementaires, on lit avidement, dès le mardi en soirée, Le Canard enchaîné. L'article du XIXè Siècle déclencha toute l'affaire, et la meute des journalistes (métaphore qui avait déjà cours à l'époque), partant dans tous les sens, sur toutes les pistes possibles et imaginables, à la trousse des diverses personnes dont, peu à peu, les noms émergeaient... Tout ceci est connu - et relaté excellemment par l'historien Adrien Dansette. Deux choses le sont moins; l'une - sur laquelle nous reviendrons plus loin - est la ressemblance avec les techniques d'écriture employées dans la presse états-unienne ; l'autre, que nous pointons brièvement ici, est la stratégie de défense déployée par Daniel Wilson, dont le nom fut prononcé par la " dame qui habite non loin de lJ1rc de Triomphe ", une dénommée madame Limouzin. En effet, celle-ci parla abondamment aux journalistes, se targuant de l'influence de son" ami" Wilson. Celui-ci demanda au juge d'instruction chargé de l'affaire, le juge Athalin, de le recevoir et d'être confronté" à la dame Limouzin ", ainsi qu'à sa collègue, madame Ratazzi. Nous avons retrouvé deux lettres de Wilson, datées du Il et du 13 octobre (1887), adressées à sa femme Alice, la fille du président Grévy; le président, sa femme et sa fille, étant alors en villégiature dans leur propriété de Mont-sous-Vaudrey dans le Jura. Wilson y raconte comment il a confondu madame Limouzin. Relevons deux points: tout d'abord Wilson se plaint de fuites aux responsables de la police qu'il trouve au palais de l'Elysée ; mais ceuxci couvrent l'état-major, imputant les fuites à leurs subalternes. " Je n'en crois pas un mot", remarque Wilson. Ensuite, il détaille sa stratégie de défense, de communication, dirait-on aujourd'hui. A l'en croire, les journaux sont départagés selon leurs orientations politiques: c'est ainsi qu'ils couvrent favorablement ou non" la cause Wilsonnienne ". Wilson raconte à sa femme comment il rédige des notes à l'adresse de divers journaux: " J'ai le droit de le faire ", lui précise-t-il. Le gendre et mari se montre désolé des ennuis ainsi causés à la famille présidentielle, et quelque peu désemparé devant la violence des attaques parues dans la presse à son encontre. Il y a une question que l'on pose rarement, me semble-t-il : y a25

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t-il une vie" après" le scandale, une fois retirée de la vie, de l'espace public? Certes, celui qui reste personnage public risque encore de défrayer la chronique. Il en fut ainsi de la famille Wilson-Grévy, d'autant que Wilson resta longtemps maire de la ville de Loches, où il était implanté depuis 1869.

EN GUISE DE CONCLUSION
Il y a près de deux siècles, Tocqueville relevait qu'une certaine vulgarité d'expression allait de pair avec la liberté et l'abondance des journaux aux Etats-Unis qu'il observait dans les années 1830. La prégnance de la presse d'une part, les" tics de langage" empreints ou vecteurs de formules orales, modifiaient la teneur du débat public en démocratie, de l'autre. Tocqueville" opposait" la presse française et américaine, écrivant notamment: " Aux États-Unis, il n'y a presque pas de bourgade qui n'ait son journal". Il observe également:

grossièrement, sans apprêt et sans art, aux passions de ceux
auxquels il s'adresse, de laisser là les principes pour saisir les hommes,. de suivre ceux-ci dans leur vie privée, et de mettre à nu

" L'esprit

du journaliste,

en Amérique,

est de s'attaquer

leursfaiblesses et leurs vices" 15.
En matière de presse, les excès de langage seraient-ils le travers obligé? On ne le sait. Toujours est-il que dès avant les textes garantissant la liberté de la presse en Amérique et en France au tournant des années 1780-90, le débat sur" liberté et licence", sur ce que doit observer une presse qui enquête et dénonce sur" le fil du rasoir", une presse qui" sape" les autorités et les milieux d'influence en exposant leurs" méfaits" réels ou présumés, est de tout temps. Il se trouve exemplifié à de nombreuses reprises aux États-Unis. En 1906 par exemple, le président des États-Unis, Théodore Roosevelt, critiqua les excès de la presse à sensation, associés entre autres, aux" nababs" de la presse d'alors qu'étaient William Randolph Hearst et Joseph Pulitzer. Le président s'adressant à un cercle de
15 - A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Garnier-Flammarion, 1981, chapitre XI, première partie, chapitre XVI, deuxième partie. Cf aussi la traduction anglaise, Democracy in America, New York, Shocken, 1961. 26