Prévention, vous avez dit prévention?
91 pages
Français

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Prévention, vous avez dit prévention?

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Description

Admis et partagé par l'ensemble des intervenants dans les lieux d'accueil Enfants-Parents, le terme de "Prévention" reste trop générique pour préciser la pratique et l'encadrement des troubles et dysfonctionnements importants auxquels il s'applique. Cet ouvrage retranscrit le colloque de La Maison Verte, lieu d'accueil ouvert aux jeunes enfants et aux parents, qui s'est tenu en janvier 2017.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336806013
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Études Psychanalytiques
Études Psychanalytiques Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat
La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, « hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.
Dernières parutions
Dominique WINTREBERT, Georges HABERBERG et Élisabeth LECLERC-RAZAVET (dir.), Rencontres avec la castration maternelle , 2017.
Guillemette BALSAN, Temps et mélancolie, Après coup l’adolescence , 2017.
Franca MADIONI (dir.), Figures du vide. Psychopathologie et hypermodernité , 2017.
Vladimir MARINOV, Le démiurge et le funambule. Brancusi & Giacometti, 2017.
Michelle MORIN, De la création en art et littérature , 2017.
Christiane CHARVET-BERNARD, Une voix s’est tue. Parlons. Le déclin d’une civilisation n’est pas une fatalité , 2017.
Pierre DELMAS, Wilhelm Reich ou le complexe de Prométhée , 2017.
Anne Vernet SEVENIER, Etude d’un Syndrome de relance originaire en cours de coma , 2016.
Jacques LIS, L’homme à l’envers , 2016.
Christophe SOLIOZ, Paul Parin, Voyage au bout de l’utopie, 2016.
Celso GUTFREIND, Narrer, être mère, être père et autres essais sur la parentalité , 2016.
Alessandra GALLI, Comment sortir d’une psychose et terminer sa psychanalyse , 2016.
Stoïan STOÏANOFF-NENOFF, Quatuor d’hommes de désir. Ludwig Wittgenstein, Sigmund Freud, Alain Badiou et Alain de Libéra, 2016.
Raymond ARON, Traces du désir, Proximité de l’abîme , 2016.
Elisabeth LECLERC-RAZAVET, L’inconscient sort de la bouche des enfants , 2016.
Titre
La Maison Verte







Prévention, vous avez dit prévention ?
Actes du colloque de La Maison Verte du samedi 14 janvier 2017 à Paris
Copyright

























© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN Epub : 978-2-336-80601-3
Prévention… vous avez dit prévention ?
Si le terme de prévention est admis et partagé par l’ensemble des intervenants dans les lieux d’accueil enfants-parents, il est cependant trop générique pour qu’on s’abstienne de préciser ce qu’il recèle et les conséquences qui en découlent dans notre pratique et notre éthique. L’idée de prévention se projette sur un spectre très large qui va de la prévention primaire à celle qui serait secondaire, voire tertiaire, intervenant sur des troubles et dysfonctionnements importants.
Là où l’État met en place une politique de prévention avec détection précoce du symptôme de l’enfant, suivi social et éducatif, la Maison Verte, dans le fonctionnement du lieu et sa pratique de l’accueil, subvertit cette conception de la prévention qui n’est plus spécifiée comme étant un but mais un effet produit en situation, dans la rencontre singulière de l’enfant, de ses parents et de ce qui peut surgir dans ce contexte d’accueil. Nous nous situons évidemment dans le registre de la prévention primaire, ce qui implique de fait une pratique tout en délicatesse et pleine de tact.
Pour échapper à cette position prédictive qui consiste à projeter un imaginaire pessimiste sur l’évolution du sujet enfant, nous devons nous prémunir de tout fantasme oraculaire. La prévention dans ces lieux n’est présente que dans ses effets secondaires et non en tant que visée immédiate.
C’est bien cette aventure-là que les fondateurs avaient désirée et Dolto écrivait :
Il fallait donc, à mon avis, créer un lieu dans lequel l’enfant fréquenterait la société des enfants et d’adultes d’accueil, se “vaccinerait” contre les incidents et les émotions de ces rencontres, grâce à la présence sécurisante et récupératrice de l’adulte tutélaire connu de lui. Un lieu où on parlerait à sa personne, où il serait enseigné de son inaliénable identité originée dans ses parents, sa famille, et pourquoi celle-ci s’occupe de lui. J’imaginais un lieu comme un jardin public, avec une partie couverte, un lieu de repos et de paroles “ouvert” à quiconque, parents et adultes avec des enfants de moins de 4 ans. Un lieu temporaire dont la vocation serait d’éviter la violence du traumatisme de la première expérience sociale vécue sans les parents ou l’adulte tutélaire de l’enfant. 1
1 Conférence au CFRP, 17 octobre 1985. – F. DOLTO, Une psychanalyste dans la cité, l’aventure de la Maison Verte , Paris, Gallimard, 2009, p. 319-320.
Résumé des interventions
1. Vers une esquisse conceptuelle de la Maison Verte
Michel MALANDRIN
Peut-on dire que le trépied conceptuel de la Maison Verte repose sur ce qu’on nomme : le social, l’éducatif, l’analytique ?
Si ce lieu d’accueil se définit d’emblée comme un lieu de présocialisation par un accueil chaleureux et convivial, il peut produire aussi des réaménagements psychiques dus à la rencontre avec l’autre et les autres (le Social) – la prise en compte a minima des règles de vie (l’Éducatif) – et l’écoute par les accueillants des émergences inconscientes (ce qu’apporte la Psychanalyse) ; l’effet diachronique de ces 3 registres qui seront porteurs de changement pour le Sujet.
2. De quelle prévention parle-t-on lorsqu’on pense la vie psychique ?
Roberta MAZZILLI et Maria OTERO ROSSI
La Maison Verte, lieu d’accueil et d’écoute des tout-petits a été conçue dans une logique de prévention dès son premier souffle. Prévention qui, d’ailleurs, est plus qu’à l’ordre du jour dans notre société : cette notion apparaît et se glisse dans les différents discours sociaux. Toutefois, pendant que la prévention se trouve associée à la possibilité de réaliser une anticipation du futur, l’éthique psychanalytique indique l’impossibilité de prévoir comment un sujet répondra aux événements de sa vie.
3. Prévenir les maux par les mots : l’expérience de l’altérité
Isabelle BIGUET et Martine LUROL
En quoi accueillir la parole de l’enfant et de ses parents dans l’ici et maintenant d’un espace « transitionnel » permet d’ouvrir, de faire surgir, une reconnaissance de l’autre comme sujet ? Nous verrons en quoi l’accueil de cette parole participe de la prévention.
4. Le dispositif de la Maison Verte, un dispositif de contre-pouvoir ?
Dimitri WEYL
En quoi le dispositif de la Maison Verte, là où Foucault a essentiellement pensé et déconstruit la logique du dispositif comme étant celle d’un opérateur du pouvoir, agit ici précisément à l’inverse : comme œuvrant à déjouer les rapports de pouvoir et leurs effets de désubjectivation…
5. De l’efficace d’un lieu qui agit sans prévenir
Christine ROY
Il s’agit ici de présenter la question de la prévention à la Maison Verte, au fil de la plume ou de l’accueil, d’écrire le maillage subtil d’une ambiance dont les accueillants sont les garants, sur la tranquillité qui permet, parfois, l’émergence ; écrire, donc, sur l’efficace de la fonction d’accueil.
Trois petites histoires d’enfant font état d’un effet de prévention qui peut aussi nous échapper totalement, in situ , opéré par ce qu’on peut appeler le travail du lieu, un lieu qui peut donc agir… sans prévenir.
6. Table ronde : La lutte contre la solitude et l’isolement des mères
- Pourquoi cette table ronde ?
Patrick BOULAND et Annie GROSSER
Des professionnels de la Petite Enfance se battent pour ouvrir et/ou préserver des lieux où accueillir la solitude des mères et celle de leurs petits. La Maison Verte et bien d’autres lieux restent des références. Cependant, des Équipes travaillent parfois sans analyste, avec des amplitudes d’ouverture restreintes, avec des Accueillants détachés de leurs institutions et potentiellement connus par les familles… À nouveaux dispositifs d’Accueil, nouvelles dispositions des Accueillants ? Anonymat et prévention sont au cœur de ce questionnement.
- Présentation de la Farandole
Yolande ONATE
- La gratuité et la dette
Baptiste POUGET
- Accueil en PMI
Virginie GIOT et Gaëlle RECH
7. Au commencement était la langue : quand la langue d’origine inscrit l’enfant dans sa filiation
Ziad YOUAKIM
Nous faisons l’hypothèse qu’il se transmettrait « autre chose » que le langage à travers l’apprentissage d’une langue maternelle pleinement assumée et qu’il existerait un lien entre cet « autre chose » et l’apparition de troubles du langage dans le développement du petit enfant. Nous développerons notre propos pour tenter de saisir cet « autre chose », disons ce qui pourrait apparaître comme un « chaînon manquant » de la prévention .
8. Dispositif et prévention : accueillir les enfants présentant de grandes difficultés relationnelles
Patricia TROTOBAS
La Maison Verte n’est pas un lieu de soin, « ce n’est pas un lieu de traitement » disait F. Dolto, mais dans sa visée préventive elle peut permettre l’accompagnement des parents et de leur enfant vers une démarche thérapeutique.
9. Quand la prévention consiste à donner la castration
Frédérick AUBOURG
Si l’on admet que parfois la parole adressée à l’enfant produit des effets susceptibles d’opérer des déplacements psychiques suffisants pour dégager l’enfant du symptôme dans lequel il commençait à s’installer, on peut penser que cette parole correspond à ce que F. Dolto appelait « donner la castration ». À partir de l’image inconsciente du corps, c’est-à-dire de l’articulation du corps et du langage, j’interrogerai un des aspects de la prévention, celle qui consiste à donner la castration.
Vers une esquisse conceptuelle de la Maison Verte
Michel MALANDRIN
En 1929, Freud s’interrogeait sur les sources d’où découle la souffrance humaine : il en signalait trois : « la première est la puissance écrasante de la nature ; la seconde, la caducité de notre propre corps ; la troisième, l’insuffisance des mesures destinées à régler les rapports des hommes entre eux au sein de la famille, de l’état ou de la société » 2 . Régler les rapports des hommes entre eux au sein de la famille, de l’état ou de la société n’est pas une mince affaire, surtout si l’on se réfère aux trois métiers jugés impossibles pour Freud : « Éduquer, gouverner, analyser ». Prendre acte en introduction de cette journée de travail au sujet de la prévention précoce que le trépied conceptuel de la Maison Verte inscrit en nouage trois impossibles : le social, l’éducatif, et l’analytique, nous laisse entendre le subversif de ce dispositif qui s’est ouvert sur la cité en 1979.
Il me semble important de préciser dans le contexte de cette journée comment l’on se saisit de ce terme de prévention , qui a une définition très large ; il va de la prévention primaire qui contient une idée de prophylaxie, à la prévention secondaire ou tertiaire qui contient en son essence une dimension de soin.
Pour nous et sans doute pour la majorité des lieux d’accueil enfants-parents, la prévention ne s’entend que comme une conséquence de la rencontre. Cet objectif de prévention doit s’estomper au profit d’un accueil socialisant qui est la première disposition offerte aux enfants et aux parents.
En effet, depuis maintenant presque quarante ans la Maison Verte se définit comme un lieu de présocialisation par un accueil chaleureux et convivial, qui peut produire aussi des réaménagements psychiques dus à la rencontre avec l’autre et les autres (le social) – la prise en compte a minima des règles de vie (l’éducatif) – et l’écoute par les accueillants des émergences inconscientes (ce qu’apporte la psychanalyse). Si j’insiste sur l’image du trépied comme métaphore de cet espace de travail, c’est pour transmettre que : accueil, écoute et socialisation ne sont pas des pratiques séparées hermétiquement, mais au contraire enchevêtrées les unes aux autres en permanence, d’où la difficulté à se repérer dans cet amoncellement de matériel qui nous est apporté.
Ce trépied conceptuel de la Maison Verte organise la mise en place du dispositif. Il doit discrètement être présent pour que les enfants et les parents puissent s’en saisir.
Ces trois registres bornent et bordent de façon périphérique l’espace et la dynamique de ce lieu. Ils sont présents et y ont toute leur pertinence grâce à un concept organisateur qui vient en clef de voûte du dispositif qu’est l’anonymat.
Ce concept organise un point paradoxal : socialement, il offre aux parents et aux enfants un lieu de vie ouvert sur la cité, sans rendez-vous. Il est, pour la cité, un lieu fermé à toute possibilité de contrôle tout au moins nominativement au sujet de l’utilisation de ce lieu pour les parents.

F. Dolto disait :
Nous ignorons le patronyme, l’adresse, le statut économique et social. Nous l’ignorons volontairement. Ce qui importe, c’est que l’enfant soit pris pour lui-même, dans son âge, son sexe, avec sa maman, son papa, sa grand-mère, sa gardienne… c’est-à-dire avec la personne auprès de qui il se sent en sécurité et qui le relie, si ce n’est pas l’un de ses parents, directement à eux et qui le fonde fils ou fille d’Untel ou d’Unetelle, d’un certain âge, et habitant ou non le quartier. 3
Cliniquement, cela nous demande de prendre en compte que chaque journée se vit au présent, chaque visite d’un utilisateur de la Maison Verte peut être sans lendemain. Ce qui implique dans l’accueil une certaine rigueur dans les implications théoriques de ce sans lendemain.
Nous travaillons dans l’ici et maintenant de chaque journée. Nous sommes disponibles à ce qui se présente au quotidien de l’accueil, tout en étant attentifs à ce qui surgit dans l’inattendu d’une rencontre singulière. Il s’agit à la fois d’être à l’articulation de l’éducatif et du social dans l’accueil, mais aussi, ce qui est plus difficile à soutenir, à la jonction de l’analytique et de l’éducatif dans l’écoute.
Venir avec son enfant dans un dispositif social, s’y installer, y revenir à son rythme sans avoir à y justifier de quoi que ce soit y compris de son identité officielle laisse la place à de nouveaux aménagements psychiques et donc à un déplacement qui est le cœur et le moteur des progrès dits « éducatifs » de l’enfant.
Cette socialisation se situe au carrefour de l’intime et du social : intime du sujet avec son organisation familiale et confrontation avec le fonctionnement d’un lieu qui a ses règles de vie. Cette pratique doit contenir tous les ingrédients nécessaires pour que se déploient les effets d’un accueil chaleureux et convivial et de ce fait laisser la place à l’émergence de cette prophylaxie dont il n’y a pas lieu de faire un spectre maléfique ou un objet phobique.
C’est un lieu où l’on doit se sentir bien avec les autres et si possible avec soi-même.
Ce déroulement de la rencontre se fait précisément devant et avec les accueillants qui sont présents et attentifs aux manifestations conscientes et inconscientes.
Ils y sont présents, comme le disait Françoise Dolto, pour elle-même, au titre de citoyens analysés, ce qui redéfinit de façon tout à fait particulière l’idée psychanalytique et la pratique qui en découle pour l’ensemble de l’équipe.
Cette précision, et la position que Dolto prend à l’époque, vont fonctionner comme un nouveau signifiant et produire une nouvelle donne au moment de la création de la Maison Verte.
En effet, ses collègues analystes n’étaient pas prêts à se définir comme « citoyens analysés » comme si l’appellation allait déstabiliser leur fonction d’analystes au sein de l’équipe. Nous retrouverons les traces de cette réticence et résistance quand en 1984, l’équipe dans sa presque unanimité décide que chacun se définirait comme « accueillant ». À savoir que chacun était porteur du dispositif et responsable au sein même d’une collégialité, sans être soumis à la verticalité d’une hiérarchie, mais dans l’horizontalité de nos échanges. Cela introduit qu’il peut y avoir dialectique, sur des positions subjectives prises par chaque accueillant au cours d’une réunion de travail.
Socialisation, éducation et psychanalyse sont donc nos repères théoriques, les outils avec lesquels nous travaillons. Ils sont présents de façon synchronique mais pas antinomiques ; ils ne sont pas paradoxaux et aucun de ces trois registres ne prend le pas sur les autres. Ce triptyque n’a pas toujours été facile à accepter dans le monde éducatif comme dans le monde analytique.
En son temps, Freud considérait l’activité psychanalytique comme difficile et exigeante ; elle ne se laisse pas, disait-il, manier aussi aisément que des lunettes qu’on chausse pour lire et qu’on enlève pour aller se promener. Freud émettait des réserves quant à l’application de la psychanalyse à l’éducation. L’enfant peut traverser, disait-il, dans les premières années de sa vie, des états qu’on peut assimiler aux névroses mais en aucun cas il ne peut être considéré comme un névrosé dans la mesure où il est en pleine construction psychique. Toujours pour Freud, le point de passage entre éducation et psychanalyse est le symptôme. En éducation, la psychanalyse n’est qu’un moyen auxiliaire.
Je pense que la Maison Verte ouvre une alternative à la psychanalyse dans son lien à l’éducation, elle devient « présente dans l’éducation », et non plus un auxiliaire extérieur à l’éducation. Dans ce dispositif, le symptôme de l’enfant n’est pas prévalent, ce qui est privilégié dans la rencontre avec le tout-petit, c’est l’urgente sollicitation de la vie qui contraint l’enfant à interpréter, à traduire ou à symboliser. Pour mettre en exergue cette urgente sollicitation de la vie qui contraint l’enfant à interpréter, à traduire, pour pouvoir symboliser, je vais reprendre pour conclure un instantané qui s’inscrit dans le hic et nunc d’une rencontre qui pouvait être sans lendemain.
Une petite fille de 2 ans arrive pour la première fois avec sa maman à la Maison Verte, à ce moment-là je ne suis pas spécialement en relation avec elle. Cette petite fille s’approche de moi, puis elle se plante en face de moi. Elle me pointe du doigt et me dit d’un ton autoritaire :
- D’abord, toi tu n’es pas mon papa.
La mère à ce moment-là intervient un peu gênée :
- Pourquoi dis-tu ça, ce Monsieur n’est pas ton papa, ton père est présent, il vit avec nous ; tu le reverras ce soir. Malgré cette intervention de sa mère qui resitue cet enfant dans sa réalité familiale, cette petite fille réitère son propos avec la même conviction :
- Oui, mais toi tu n’es pas mon papa !
Je m’adresse à elle et lui dis qu’elle a envie de parler « d’un papa », peut-être pas forcément du sien, et j’introduis un bavardage avec la mère qui nous amène à parler des grands-parents de cette enfant. La mère me dit le trouble que lui a provoqué la question de sa fille, car elle-même a été adoptée, n’a donc pas connu son père, et elle se demandait dernièrement avec son mari comment elle pourrait en parler à leur fille. Comme celle-ci était présente à cette conversation, je lui fis remarquer que cela était chose faite et en m’adressant à sa fille je lui dis que sa mère pouvait maintenant lui parler de l’histoire de sa famille et cette enfant est partie tranquillement rejoindre d’autres enfants.
Dans cette séquence j’emploie le mot « bavardage ». Ce bavardage, auquel nous sommes souvent exposés, qui n’est pas à prendre comme un préalable à une parole plus signifiante qui devrait surgir, car souvent elle s’en tient à cette forme d’énonciation ; mais qui est à prendre en référence à Lacan comme un texte qui a toute son importance.
Dans le Séminaire de la Relation d’objet 4 à propos du Petit Hans, Lacan nous dit : qu’est-ce que le petit Hans ? Ce sont les bavardages d’un enfant de 5 ans entre le 1 er janvier et le 2 mai 1908 ; ces bavardages ont tout leur intérêt : « Ils ont à voir avec la phobie du petit Hans… Avec tous les ennuis qu’elle apporte à la vie du jeune enfant et toutes les inquiétudes qu’elle suscite dans son entourage et tout l’intérêt qu’elle a pour Freud ». Mais, ajoute-t-il, s’il est nécessaire d’élucider le rapport entre le « bavardage » et la phobie de Hans, il n’y a pas lieu d’aller chercher un « Au-delà du bavardage qui ne nous est nullement présenté dans l’observation », et il continue : « je voudrais que vous preniez un peu de recul sur cette observation. Est-ce une cure ? Assurément, je n’ai pas dit que c’était une cure, j’ai dit que c’était un texte, qui avait une fonction fondamentale dans notre expérience ».
Je trouve ce passage de Lacan très intéressant, il parle du lien entre la phobie du petit Hans et le bavardage de l’enfant, mais il me semble tout aussi pertinent quand il concerne un enfant qui ne vient pas avec un symptôme mais juste avec « une question » comme cette petite fille. Il donne toute sa dimension au bavardage de l’enfant et de la mère, trop souvent pris comme des banalités. Et toute son importance à entendre le texte de l’enfant dans le hic et nunc de son surgissement.
Chaque âge, disait Françoise Dolto, ne peut se construire que du savoir, par son expérience. Mais tout savoir n’est qu’une scission entre une question qui semble résoudre et une autre qui cherche réponse.
2 S. FREUD, Le Malaise dans la Culture , Paris, PUF, 2004.
3 F. DOLTO, Conférence au CFRP (Centre de formation et de recherches psychanalytiques), le 17 octobre 1985, in : Une psychanalyste dans la Cité , p. 318.
4 J. LACAN, Le séminaire : Livre IV. La relation d’objet (1956-1957) , Paris, Le Seuil, 1994.
De quelle prévention parle-t-on lorsqu’on pense la vie psychique ?
Roberta MAZZILLI
Cette intervention s’est esquissée à partir d’une expérience concrète : une année de stage passée à la Maison Verte, ce lieu de vie singulier, créé par un ensemble de professionnels qui travaillaient en lien avec l’enfance, avec et autour de Françoise Dolto 5 .
Merveilles et étrangetés ont marqué ma rencontre avec la Maison Verte, dispositif original où s’entremêlent éducatif, social et analytique. Dès son ouverture, elle se présente comme un espace d’accueil et d’écoute des tout-petits, qui viennent accompagnés de leurs parents ou de ceux qui s’en occupent. C’est un espace pour partager un moment ensemble, lieu de rencontre avec d’autres enfants, d’autres adultes et des membres de l’équipe.
Lorsque j’utilise le terme écoute , j’entends par là le profond sens de l’écoute de l’inconscient. La relation de l’enfant à ses parents et des parents à leur enfant est au centre de ce processus. C’est pour cette raison que l’enfant n’est jamais accueilli seul. Comme l’a fait remarquer Winnicott, « Un bébé, ça n’existe pas » 6 .
La psychanalyse se trouve au cœur de la Maison Verte. Mais attention, la pratique quotidienne de l’accueil ne doit pas se confondre avec le traitement analytique. Si le psychanalyste n’y exerce pas sa fonction typique, la psychanalyse, en tant que forme de compréhension des processus humains, y trouve sa place. L’une des caractéristiques marquantes de cette structure est qu’elle a été conçue dans une logique de prévention dès son premier souffle. Au sein du Projet de centre de l’enfance, projet à l’origine de la Maison Verte, il était ainsi déclaré :
L’expérience nous montre qu’il n’est pas judicieux d’attendre que les parents viennent consulter dans les CMPP. Quand les troubles caractériels ou somatiques sont apparus, quand les difficultés scolaires se sont développées, il est souvent trop tard. Nous avons perdu un temps précieux. Il serait préférable d’intervenir quand flambent les premières jalousies, quand les premières séparations viennent angoisser l’enfant. 7
Dolto, dans le cadre de ses prises en charge d’enfants, s’était rendu compte que les difficultés ressenties par ses jeunes patients étaient fréquemment engendrées très tôt en amont. Pour elle, il existait l’impératif d’un travail à faire à temps , avant que le symptôme n’émerge et se cristallise. Cette période se situerait avant le « 4 ans », moment de constitution subjective où surviendraient les premiers malentendus entre parents et enfants. Cependant, au-delà de l’approche de Dolto, la notion de « prévention » se montre polysémique et s’est glissée au fil des années dans de nombreux discours sociaux. Par ailleurs, elle n’appartient pas historiquement au domaine de la psychanalyse : apparue un temps sous la plume de Freud, avant qu’il ne mette en doute la possibilité de réaliser une prophylaxie efficace des troubles névrotiques, comme nous le verrons. Il s’agit d’un concept dont les psychologues cliniciens et notamment les psychanalystes se sont toujours méfiés.
Si nous consultons le Dictionnaire Étymologique et Historique du français 8 , prévention voit ses origines autour du XIII ème siècle. Le mot prévenir vient du latin praevenire, où prae veut dire avant , et venire , venir : « venir avant ». Ainsi, dès ses origines, elle s’est trouvée constamment associée à la possibilité d’effectuer une anticipation , traduite comme une volonté de prévoir le futur. Dans notre société, la prévention devient une préoccupation centrale, notamment vis-à-vis de la petite enfance. « Prévention » est une notion controversée. Freud, dans le corpus théorique de son œuvre, n’a pas utilisé le terme « prévention », il parlait plutôt de « prophylaxie ». J’aimerais approfondir ce sujet avec comme point phare la question de la temporalité . Au début de son parcours, Freud s’intéressait aux causes des troubles névrotiques et recevait ses premières patientes : les hystériques. Le psychanalyste a d’abord cru avoir trouvé, à l’origine de ces symptômes, un trauma de nature sexuelle. Toutefois, pendant qu’il développait la notion de trauma, il découvrit l’inconscient et s’aperçut que celui-ci n’obéissait pas à une temporalité chronologique et linéaire. Il défendit ainsi que le caractère traumatique d’un événement n’émergeait pas au moment où celui-ci s’était produit, mais lors de l’occurrence d’un second évènement, qui lui donnait un nouveau sens.
La constitution subjective, quant à elle, serait le résultat de plusieurs temps, instaurés et repris rétroactivement, dans un va-et-vient. Voyons ce qu’A. Vanier suggère à ce propos : Dans la dynamique de la cure ce n’est pas ce qui est avant qui est décisif, et Freud le rappelle dans le texte qui rend compte de la première analyse d’enfants : “Ce qui émerge de l’inconscient pourrait être compris non à la lumière de ce qui précède, mais à la lumière de ce qui suit”. Cette recommandation qui concerne le travail de la cure peut se lire d’une façon plus extensive, comme une indication concernant la dimension d’après-coup inhérente à la psychanalyse et à l’élaboration métapsychologique. Seule la cure analytique, dira Freud, donne accès à ces temps reculés que l’on identifie à l’enfance. 9
Ainsi, nous disons que le dispositif classique analytique se situe normalement dans un moment « d’après coup », lorsqu’il y a une problématique psychopathologique déjà structurée. Malgré cet avertissement, Dolto choisit de concevoir un projet de prévention innovant. Elle défend : J’ai toujours pensé pour ma part que le rôle du psychanalyste ne se limite pas à la conduite des cures, ni à la capitalisation égoïste d’un savoir, mais s’étend, prenant racines dans son expérience de la souffrance humaine, au-delà de son cabinet et de ses concepts, à des interventions quotidiennes. (…) mieux vaut prévenir que guérir ! 10
L’arrivée d’un nouveau-né est une expérience bouleversante, par le simple fait que parents et bébés sont d’abord étrangers l’un de l’autre. Cette situation peut entraîner des complications qui frappent à différents degrés chaque membre de la famille, jusqu’à ce que chacun trouve sa place dans cette dynamique. De plus, pères et mères se retrouvent souvent esseulés dans cette nouvelle expérience. Pour traverser cette épreuve, Dolto défendait l’importance de pouvoir mettre des mots sur les difficultés au moment où elles apparaissent, en incluant le bébé dans le processus. Elle reconnaissait la place de l’enfant comme un être de langage, habité par un désir, dès sa conception. Cette reconnaissance du sujet-enfant est un pilier de son travail et l’un de ses plus remarquables héritages. Elle nous énonce ainsi sa proposition de travail :
On devait pouvoir éviter au cours de premiers mois de vie des souffrances inutiles venues de tensions, d’angoisses de l’enfant avec ces parents. (…) Ces angoisses viennent de non-dits, des malentendus, du jeu des intersubjectivités enracinées dans l’histoire de chacun 11 .
Cette affirmation m’interpelle particulièrement. La théorie psychanalytique a permis d’éclaircir le fait que la souffrance fait partie de notre condition et serait indispensable à la constitution même de notre subjectivité. Alors, comment soutenir qu’il y aurait « souffrances inutiles » d’un côté et « souffrances utiles » de l’autre ?
Une telle interrogation n’est pas sans me rappeler Lacan lorsqu’il souligne la dimension du désarroi de l’être humain en général et de l’enfant en particulier, dimension constituée par l’énigme du désir de l’Autre 12 . Quand le sujet entre dans le monde du langage, il subit nécessairement un manque fondamental – un manque à être – puisqu’aucune parole ne peut dire le dernier mot sur la vérité de l’être. Le désarroi consisterait donc en une condition structurelle face à laquelle chacun devait se situer.
Revenons à présent à la Maison Verte. Ici, nous rencontrons de jeunes enfants dans un moment de constitution subjective que nous pouvons imaginer comme une sorte d’« avant coup ». La prévention est indissociable au temps. De manière générale, elle évoque le futur du bébé, mais pas seulement. À la Maison Verte, le temps de l’accueil est caractérisé par le moment présent d’une rencontre parfois sans lendemain 13 . Nos interventions s’élaborent autour de cette rencontre et nous ne savons pas si l’enfant reviendra.
De cette façon, comment pourrions-nous anticiper les souffrances de chacun ? Et comment savoir ce que nous sommes en train de prévenir ou de soigner ? Eu égard à la temporalité inconsciente, nous remarquons l’impossibilité d’anticiper les réponses de l’enfant aux événements qui marquent sa vie. En conséquence, nous éprouvons les mêmes difficultés à anticiper les effets possibles de nos actions. Comme le soutient S. Giampino, « dans le domaine psychique, il est impossible de prédire » 14 .
Enfin, l’idée « d’avant-coup » peut elle aussi être remise en question. Lorsque nous recevons une femme enceinte à la Maison Verte, pouvons-nous affirmer que nous nous situons dans cet instant de « l’avant » ? Du point de vue du bébé qui n’est pas encore né, nous pourrions l’envisager. Cependant, du point de vue de la future mère, avec son histoire, ses fantasmes, sa vie psychique, dans quelles mesures pourrions-nous encore le soutenir ? Et comment appréhender le futur père ? L’enfant n’est-il pas né du désir de ses parents ? Et pourtant, malgré ces questionnements a priori centraux pour penser l’avenir de l’enfant, l’actuel discours social n’hésite pas à diffuser l’idée qu’une prévention prédictive soit possible. En effet, les pratiques médicales contemporaines incitent à intervenir avant l’apparition du symptôme, en réponse à des dénommés « critères de risque ». Elles se basent sur la croyance que nous pouvons connaître toutes les causes de souffrance et les éviter. Or, ces motivations risquent d’être soumises aux idéaux de normalisation. N’est-ce pas un hasard si l’on retrouve de manière récurrente le thème de la prédictibilité des destins humains dans les dystopies, ces utopies qui virent systématiquement au totalitarisme ? Nous nous demandons dès lors comment le dispositif de la Maison Verte pourrait pointer vers un autre type de prévention, c’est-à-dire qui ne stigmatise pas, qui ne fasse pas office d’oracle. Trente-huit ans après l’inauguration de la Maison Verte, et après l’ouverture de nombreux lieux d’accueil inspirés du projet, comment la prévention s’y actualise-t-elle aujourd’hui ?