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PRISON LE CRI DU SILENCE

De
289 pages
Un regard sans complaisance sur l'univers carcéral. Une descente dans les oubliettes de la République en compagnie de l'auteur, un de ces visiteurs de prison qui se sont donné pour mission d'apporter aux exclus de la chaleur humaine, de la compassion, du réconfort et de l'espoir. Peut-on rester indifférent à ce cri du silence montant du fond des prisons ? La surprenante aventure de l'auteur racontant comment il se tourne vers la psychanalyse pour mieux entendre cet immense appel au secours et pour mieux y répondre.
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PRISON
Le cri du silence

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-1925-2

Paul RUTY

PRISON Le cri du silence

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

.. .Je suis, moi-même, Une question posée au monde Et je dois fournir ma réponse. Sinon, je suis réduit à la réponse Que me donnera le monde. C.G. Jung, Ma Vie

A ma mère qui m'a donné la vie. A Milène qui m'a appris à aimer. A Bruno qui m'a appris à écouter. A Graciela qui m'a appris à entendre. A Jacques, Karim, Louis, Oleg, René, Stéphane Et tous mes autres amis de la prison Qui m'apprennent à renaître. A Lucien qui a fait résonner mon silence. . .

PREFACE I

Le lecteur me pardonnera d'avoir pris mon plaisir avant lui, car c'est avec joie que je préface le livre de Paul Ruty, visiteur de prison. Présidente de l'association SOS Psychologue qui fait partie des services d'urgence des mairies du 16ème et du 17ème arrondissements de Paris, j'ai vu, dans le cadre des Journées de portes ouvertes de la mairie du 16e, Paul s'approcher de notre stand, porteur d'une demande particulièrement intéressante en ce qui me concerne: il m'a demandé de faire le suivi, le contrôle et la supervision d'un groupe de visiteurs de prison. Ma réponse a été immédiate: j'étais d'accord. J'ai donc donné à quelques visiteurs des rendez-vous dans mon cabinet afin qu'ils puissent poser des questions sur leurs activités et trouver des réponses professionnellement guidées, c'est-à-dire dépouillées d'émotion. Voici que, soudain, l'aide pouvait s'élargir au-delà des demandes à caractère individuel, de couple ou de famille qui nous sont adressées habituellement. J'avais travaillé dans l'ambiance carcérale lorsque j'étais conseillère médicale légiste de la marine argentine. Je m'en étais également occupée aux niveaux civil et psychiatrique. Je procédais alors à l'élaboration des diagnostics caractérologiques et de personnalité de prisonniers. Je les suivais dans une modalité d'accompagnement à la compréhension des faits accomplis.

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Je ressentis que, dans le cas de Paul, il s'agissait de l'accomplissement d'une vocation qui l'avait accompagné tout au long de sa vie. Vocation d'écoute et de compréhension de la fragilité humaine, donc de sa propre fragilité. Et nous voici en pleine aventure. Ce livre ne fait que témoigner d'histoires réelles de souffrances réenes. C'est une tentative pour transcrire J'indicible, oui, l'indicible de la "souflTance réelle", car il ne s'agit pas, ici, de souffrance névrotique pour éviter la vraie souffrance.
Dans ce contexte, les protagonistes sont tous passés à l'acte. . .

Pour le visiteur, tout critère d'approche humaine ou thérapeutique ne peut se réaliser que sur l'effrayante réalité de "l'après-coup" Il ne s'agit pas, en effet, des situations de "comme si" où au niveau thérapeutique, nous sommes en position de soutenir l'abréaction du patient pour l'aider à exprimer le refoulé, le réprimé, les fantasmes inconscients. Pour les visiteurs de prison, si une didactique doit se constituer et se structurer, la modalité ne peut être qu'une "didactique de la prudence" Le travail des visiteurs avec des personnes qui attendent leur condamnation ou qui viennent de l'avoir est limité à la compréhension d'une situation d'urgence. Il faut savoir oser, car ce qui compte avant tout c'est le présent... Demain où seront-ils? Nous sommes donc en face d'une situation paradoxale. Pour ce faire, il faut de la prudence, mais aussi la perception de l'urgence et l'évaluation réaliste du possible à faire.
..

De toute manière, il faut agir. S'abstenir de dire, c'est aussi un acte. La thérapie du silence n'exclut pas la force de l'accompagnement par la présence. La seule présence est en ellemême une action permettant et protégeant l'abréaction. Même pendant l'été, "nos cas" ont été suivis. De longues lettres que nous avons lues, les yeux écarquillés. Surpris de constater que les âmes s'ouvraient. Nous avons retrouvé nos propres limites pour mieux comprendre celles des autres emmurés.

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Nous nous sommes acceptés encore: nous avons en chacun de nous-mêmes, plus ou moins, selon notre degré de conscience, des parties emmurées qui plaident pour leur liberté. Le visiteur doit humblement être prêt à vivre à l'affût de l'événement de j'autre qui vient faire écho à son écran. Il doit affronter, maîtriser, dépasser et s'élancer passionnément dans l'audace des risques qui peuvent un instant briser les limites de J'autre. Il aura ainsi des éléments à canaliser et des résultats à contempler, comprendre et, si possible, interpréter. Il doit se confronter au poids de la fatigue. De la sienne et de l'autre, Et à la lassitude qui est sœur de l'angoisse: la fatigue d'être. *** C'est cela qui n'est pas lui, le visiteur, qui pose, lui, la question: Qui es-tu ? Tu es l'autre dans sa différence! *** Ce livre sera utile aussi bien pour les visiteurs que pour ceux qui désirent connaître le but de ces volontaires, le contexte de leur travail, la puissance de leurs désirs. Paul est resté fidèle et, déontologiquement parlant, son livre est juste. De plus, chaque fois que c'est possible, il soumet les textes qui lui sont confiés et dont il donne sa version à travers son livre. Ces textes sont importants pour les professionnels de la santé, médecins, psychologues cliniciens, sociologues entre autres, car sa méthode de travail touche l'anthropologie sociale par ses "histoires de vie". *** La vie en prison est un parcours caractérisé par l'enfermement forcé. Cet enfermement peut être bien ou mal vécu selon le type du

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sujet incarcéré. La rencontre répétitive avec un visiteur peut donner sens à une vie qu'il avait perdue ou qu'il n'avait jamais connue.

*** Nous savons tous que nous ne pouvons pas changer le passé, mais que nous pouvons Je Jire différemment.
E. Graciela PIOTON-CIMETTI

Docteur en psychologie clinique et sociale Sociologue Présidente de SOS Psychologue P.s:
Je laisse à chaque lecteur le soin de recréer, se/on lui, le contenu du livre. Comme il est difficile d'être indifférent devant ce cri du silence que représente la prison! Le jugement appartient à Dieu.

Paul n 'a fait qu'accompagner les êtres dans ces silences criants. La parole est porteuse de sens. Il veut, de son vivant, aider les autres à trouver le sens. Peut-être pourrons-nous comprendre nos propres silences, nos cris et notre prison intérieure. Derrière chaque histoire et chaque accompagnement se trouve l'Amour. A toi, lecteur, de partager... de comprendre... ou de fuir... Il fait très chaud, le ciel est bleu. Les portes de ma prison n'ont pas de clés. Paris, le 25 août 2001

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PREFACE II
J'avais un moment espéré pour cet ouvrage, outre la caution morale et professionnelle de Graciela Pioton-Cimetti, le parrainage d'une personnalité du monde politique, judiciaire, médiatique ou représentatif du monde des visiteurs de prison mais sans doute mon ouvrage donnait-il l'impression à certains de trop baigner dans l'illusion chimérique de bénitiers de bon aloi et à d'autres d'empester plutôt le soutte psycho-satanique... Je suis donc particulièrement heureux d'avoir trouvé mieux, beaucoup mieux, dans ces quelques mots émouvants d'un surveillant de la maison d'arrêt de Fresnes. Monsieur, Vous m'avez demandé mon avis sur votre manuscrit. Je l'ai lu avec un grand intérêt. J'ai pris du temps, je vous prie de vouloir bien m'en excuser, mais je l'ai savouré, car il est écrit avec les yeux du cœur. L'intérêt pour l'homme, la vision positive de celuici, est un sentiment que je partage avec vous et que je vis au quotidien dans mon métier depuis vingt-huit ans. Puisse cet ouvrage susciter des candidatures de visiteurs ou de pénitentiaires conjuguant leurs efforts pour une "resocialisation" des hommes qui nous sont confiés... J.P.

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Première partie
***

ECOUTER

I
LA PRISON

Mon propos se veut beaucoup moins une critique vis-à-vis de ]'Administration Pénitentiaire qu'un constat que tout intervenant en prison peut et se doit même de faire avant de se lancer dans une action quelle qu'elle soit. Qu'il y ait des défauts dans le système carcéral est indéniable. Cela a été reconnu par le Garde des Sceaux et parfaitement mis en exergue dans la presse, dans diverses émissions de radio ou de télévision et dans plusieurs ouvrages, notamment tout récemment par le docteur VasseurI. Mais comment pourrait-il en être autrement alors qu'il concerne des hommes, qu'il est mené par des hommes et qu'il interpelle tous les participants à divers titres et même les spectateurs extérieurs au niveau le plus sensible de leurs tripes? Quelles que soient les améliorations que l'on pourra apporter à l'aménagement et au confort en prison, il restera toujours l'incompréhension, sinon le conflit entre ceux qui sont privés de liberté et ceux qui sont chargés de faire appliquer ]a loi. Bien sûr qu'il faut augmenter le nombre de douches... Bien sûr qu'il faut éloigner les jeunes délinquants de l'influence néfaste des anciens... Bien sûr que la présomption d'innocence existe et justifie un minimum de respect. .. Bien sûr qu'une condamnation ne retire pas au détenu le droit à ce même minimum...
Médecin chef à la prison de la Santé. Véronique Vasseur, le Cherche Midi éditeur. ]

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Bien sûr qu'il faut tout faire pour enrayer la violence... Bien sûr... etc. Et il est heureux que l'on ait enfin pris conscience de ces manques et de tous les aménagements que l'on se devait de faire pour préserver la dignité de ceux qui sont enfermés en même temps que l'honneur de ceux qui enferment. Je reste cependant intimement persuadé que, quelles que soient les réformes entreprises, quelles que soient les augmentations d'effectifs et de budget, le taux de suicides en prison qui me paraît être le plus précis des baromètres de l'ambiance qui y règne, continuera d'être très fortement supérieur à la moyenne nationale. D'autres se chargent mieux que je ne saurais le faire de tirer la sonnette d'alarme et j'applaudis des deux mains à leurs effortsl. En revanche, mon souci de visiteur est moins de changer la prison que de soulager la douleur que j'y rencontre, quel que soit l'environnement. Parce que les langues parlées de part et d'autre des barreaux seront toujours, de toute façon, différentes. Parce que le sentiment d'exclusion éprouvé par les détenus rendra toujours les échanges très difficiles sinon quasi impossibles. J'en veux pour preuve ce cri désespéré poussé par un policier "passé" de l'autre côté des barreaux: « C'est ça, la prison, mais c'est horrible! » Il voyait ça, pourtant, tous les jours... avant... de l'autre côté... Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de sens de l'humain possible chez les policiers, les surveillants, les travailleurs sociaux, les médecins ou les juges. Il y en a, bien au contraire, Dieu merci, et infiniment plus qu'on ne le croit généralement, mais le temps restera malheureusement toujours compté pour le manifester quels que puissent être les augmentations d'effectifs et les crédits mis en place: la demande de dialogue est un tonneau des Danaïdes plus que percé; il est profond. .. très profond... tellement profond!

I

J'aimerais citer à ce sujet un ouvrage paru chez Dalloz, Le droit en

prison, qui dresse un état rigoureux du droit applicable dans les établissements pénitentiaires et un constat sans complaisance de son application.

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Le visiteur de prison 1 a pour mission d'essayer de faire le lien et de tenter de colmater les brèches. Le bénévole, contrairement aux intervenants institutionnels, a du temps... a le temps. Mais encore faut-il qu'il soit préparé à ce rôle, qu'il soit armé pour le remplir, qu'il soit, selon le mot d'Albert Camus, «fort et heureux pour pouvoir bien aider les gens dans Je malheur ». Fort parce que de nombreux pièges l'attendent sur son parcours. Fort parce que des gens à la dérive vont s'agripper à ce phénomène qui a le temps de les écouter, au risque de le faire chavirer et couler avec eux. Heureux pour ne pas inspirer la tristesse. Heureux pour redonner goût à la vie à des désespérés. Fort et heureux pour ne pas être contaminé lui-même par l'angoisse partout présente autour de lui. *** Je réserve dans cet essai une part très large à la psychanalyse, mais qu'on ne s'y trompe pas: il n'est pas nécessaire d'être psychanalyste ni d'avoir été psychanalysé pour être un bon visiteur. Je tiens tout de même à dire que c'est un atout loin d'être négligeable qui ouvre des perspectives extraordinaires. Mais attention, c'est un outil à manier avec de grandes précautions en contrôle permanent sous peine de causer des dégâts irrémédiables. *** Redonner à des exclus le goût de vivre et la sensation d'être bien dans leur peau, voilà le programme ambitieux du visiteur. J'ai tenté de montrer ici comment j'avais essayé moi-même de m'y prendre pour atteindre ce but. Et quelle récompense, quelle joie profonde à chaque progrès accompli dans ce sens! ***
T out ce que j'écris dans ce livre est véridique. Cela ne concerne directement qu'une partie du problème car, bien entendu, le
1 Voir en annexe J : La charte du visiteur de prison.

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visiteur que je suis n'a accès qu'aux détenus qui en font la demande expresse. Les autres, je ne peux les voir qu'à travers les confidences de ceux que je rencontre. Au risque de nuire à la bonne compréhension mais pour préserver la confidentialité indispensable des révélations entendues sous le sceau du secret, j'ai dû mêler les cas, changer les noms, les Jieux et les circonstances. Tel détenu se trouve éparpillé sous 3 ou 4 noms différents ou au contraire tel nom recouvre plusieurs cas. S'il m'est arrivé de déroger à ce principe de discrétion, cela n'a été qu'avec l'accord formel de l'intéressé, voire à sa demande, et je l'ai signalé scrupuleusement chaque fois. J'ai dû parfois présenter les situations sous des aspects déformés, dans un souci de bonne lisibilité, mais je tiens à le dire, cet essai n'est en rien une œuvre d'imagination. Je n'ai strictement rien inventé, je n'ai rien ajouté.
Mon seul regret est de ne pouvoir tout dire.

***

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II PRESENTATIONS

Et j'entendis que l'on donnait aux roues le nom de galgal. Ezéchiel 10-12 Souvent, vous dites: « Volontiers, je donnerais, Mais seulement à ceux qui en sont dignes. » Veillez d'abord à mériter de donner Et d'être un instrument du don. Car en vérité, c'est la vie qui donne à la vie, Et vous qui croyez être la source du don, Vous n'en êtes que le témoin. Khalil Gibran, Le prophète

La forteresse était très impressionnante. La vieille citadelle avait été construite par Vauban. La porte monumentale était fermée par un portail en fer. Un œilleton inquisiteur s'était ouvert à mon approche. Un centre de détention avait été aménagé tant bien que mal, derrière cette porte. En la franchissant, j'avais ressenti un immense frisson. J'étais passé dans le royaume des morts, la fosse commune dans laquelle la société se débarrassait de ses détritus. J'entrais dans le monde de l'oubli. Le strict minimum avait été fait pour rendre cette forteresse habitable et le confort y était on ne peut plus sommaire, mais cela avait une certaine grandeur et ajoutait à la solennité de mes 19

premiers pas dans la détention. Le juge de l'application des peines venait de m'accorder mon autorisation de visite, accompagnée de nombreuses recommandations qui se mélangeaient dans ma tête. L'assistante sociale m'avait installé dans une petite pièce de deux mètres carrés, avec de la crasse, une table, de la crasse, deux chaises et encore de la crasse. Mon premier prisonnier est arrivé, souriant, la cinquantaine. Je me suis levé, mal à l'aise. - Bonjour, ai-je balbutié. - Bonjour, Monsieur. Je lui tends la main et me présente: - Je m'appelle Paul et je suis votre nouveau visiteur. - Moi, c'est Marcel. - Euh! Asseyez-vous. Nous nous asseyons, silencieux, gênés. Je m'enhardis: - Je suis votre visiteur et vous savez, vous êtes mon premier. .. Mon premier quoi... ? Comment faut-il dire? Client? Non, je n'ai rien à vendre. Protégé? C'est un peu présomptueux. Visité? Cela sonne mal. Prisonnier? Ce n'est guère mieux. Je repars: - Vous êtes le premier que je visite ici! Rien d'originaL.. ma phrase est lourde... comment va-t-il la recevoir? J'embraye rapidement: - Vous êtes le premier que je visite... et, excusez ma maladresse mais je ne sais vraiment pas comment il faut s'y prendre ni ce qu'il faut faire ou dire. Je n'ai pas l' habitude. .. Marcel a alors un immense sourire qui lui fend le visage d'une oreille à r autre; il me tapote amicalement la main, se penche en confidence et me susurre à J'oreille: - Vous en faites pas, Paul, on va vous aider! Ce fut mon baptême du feu. On, c'était Marcel et ses copains, quelques-uns de mes futurs amis. Ils se sont évertués à me faciliter l'approche en me mettant à l'aise. Pour un peu, c'était moi le prisonnier et eux les visiteurs. L'assistante sociale qui les avait sélectionnés avait été prudente pour le jeune blanc-bec que j'étais. Marcel était bon. Sa bonté, ilIa puisait dans des lectures pieuses qu'il interprétait souvent de façon un peu bizarre. C'est ainsi que j'ai appris de sa bouche, un beau jour, en grand secret, que les 20

roues d'Ezéchiel n'étaient autres que des hélicoptères et, le lecteur l'aura compris, cette révélation était particulièrement lourde de sous-entendus pour l'avenir. Je me suis plongé alors dans le premier chapitre d'Ezéchiel et j'ai bien failli m'y laisser prendre. La date que Marcel avançait pour la fin du monde étant maintenant passée, je peux enfin libérer ma conscience et dévoiler le secret... A sa façon, Marcel était reposant et pour mes débuts en prison, je ne pouvais rêver mieux. J'avais 30 ans, j'étais naït: plein d'intentions merveilleuses, j'allais refaire le monde et j'étais bien entendu la proie toute trouvée pour des gens sans scrupules. Car, à quoi bon le cacher! Il Y a des gens sans scrupules, en prison... Il m'a fallu bien des déboires pour le comprendre... Cela devrait être évident à tous, et c'est évident à la grande majorité des hommes, mais cette majorité ne me lira certainement pas. C'est donc à une minorité que j'adresse cet essai, une minorité d'hommes et de femmes sensibles à la douleur des hommes, les visiteurs et visiteurs potentiels font partie de cette minorité, et ils ont en général un énorme défaut qui est de confondre souffrance et innocence. Or, ces deux notions, devrait-on avoir encore à le dire, n'ont absolument rien à voir entre elles. Et c'est tout le problème du bon Samaritain qui se penche pour aider un blessé sur le bord de la route et se retrouve délesté de son argent et un couteau entre les côtes. Pour être bon Samaritain en prison, il faut rester lucide, très lucide, très très lucide... Oui, mais pas trop. C'est une question de dosage. On ne trouve pas la recette dans des livres et l'équilibre est tellement difficile à réaliser. J'ai été visiteur tous les samedis pendant deux ans dans cette Centrale et puis j'ai dû abandonner. Mon métier m'ayant déplacé dans une autre ville, ne me permettait plus de continuer. Au grand soulagement de mon épouse qui voyait passer chez elle à leur sortie de prison des individus parfois très patibulaires. Je crois qu'elle ne m'a jamais pardonné d'avoir "prêté" quelques centaines de francs à un garçon "sûr" ou d'avoir employé comme baby-sitter, un samedi soir de cinéma, un brave type dont je n'ai pu lui cacher

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par la suite qu'il avait un casier judiciaire très lourdement chargé. Tout n'était pourtant pas négatif pour elle. Ces visites lui avaient en effet permis de se débarrasser à mon insu de vieux vêtements auxquels je tenais fort mais qu'elle trouvait ringards... En fait, elle n'avait pas tort de se plaindre. Sous prétexte que ma vocation était d'être un saint en prison (J'étais en prison et vous m'avez visité...), je 1a privais, et avec eUe mes enfants, de ma présence tous les samedis pour la consacrer à mes nouveaux amis. J'avais un peu (beaucoup !) oublié que mes enfants avaient autant besoin de moi que mes prisonniers. Il n'y a rien de plus odieux à vivre qu'un saint! Mais le Christ l'avait constaté lui-même: «Nul n'est prophète en son pays!» Et cet exemple glorieux me servait d'alibi. Il n'y avait rien à redire à cet argument massue! *** J'avais tout de même appris dans cet établissement, que la souffrance peut être immense, derrière les barreaux. J'avais appris ce que peut être la douleur de cet homme qui avait tué sa femme dans un mouvement passionnel. Amour et haine ensemble réunis et une fois le geste fatal accompli, l'amour seul reste avec le remords qui tenaille sans cesse, jour et nuit, et un deuil horrible que l'on a soi-même provoqué. J'ai vu la souffrance de celui qui a laissé à l'extérieur une femme et des enfants sans ressources. J'ai vu la déprime, la fureur de l'animal sauvage entravé dans une cage ou le désespoir et la haine qui montent et qui dévastent tout; j'ai vu l'angoisse qui précède le suicide et l'abattement qui suit son ratage. J'ai vu aussi la douleur de cette jeune femme courageuse, amoureuse et décidée qui avait attendu fidèlement Roger pendant qu'il purgeait une peine de quelques années mais à sa sortie, Roger était parti avec une autre... (l'autre, c'était sa mère, en l'occurrence, qui rêvait tellement mieux pour son grand bambin que cette petite péronnelle sans envergure...). Roger était un velléitaire. Pour me prouver qu'il avait de la volonté, lui, un ancien de la Légion Etrangère, il s'était arrêté de fumer du jour au lendemain, mais un froncement de sourcil de sa maman avait suffi à le transformer en toutou. Il avait abandonné sa femme avec regret, mais comment pouvait-il désobéir, le pauvre I..

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J'ai appris qu'il ne faut pas juger et que c'est même la condition sine qua non pour être visiteur. Il y a des magistrats et des jurés pour cela. Hélas, Tant d'autres se joignent à eux! Il est tellement réconfortant de contempler la paille dans l'œil du voisin en évitant soigneusement la poutre qui nous bouche la vue. Le visiteur de prison ne doit pas, ne peut pas, se comporter comme la majorité qui juge. Et voilà son premier commandement: « En aucun cas tu ne jugeras» Ce qui concerne le visiteur, c'est la douleur, seulement la douleur, rien que la douleur, mais toute la douleur. Le reste ne le regarde pas. *** J'ai repris dix ans après mes activités de visiteur, mais seulement pour un an du fait encore de mon métier. J'étais à peine plus sage et pas beaucoup moins naïf Et, m'y revoici, la soixantaine et la retraite atteintes, plus mûr (tout de même f), plus du tout saint (enfm !) et ayant appris entre temps que la douleur ne justifie jamais personne, pas plus les victimes que les bourreaux, pas moins non plus. Mais qu'elle justifie toujours la compassion. Quelle que soit sa faute, il y a toujours un cœur dans la poitrine d'un homme qui souffre. Il ne le sait pas toujours lui-même. C'est, à mon avis, l'essentiel du travail du visiteur que de trouver l'accès à ce cœur et éventuellement de le lui faire découvrir, car il en a rarement connaissance. On m'a souvent dit: «Vous feriez mieux de vous occuper de ceux qui le méritent. », sous-entendant que les prisonniers devraient passer dans mes "bonnes œuvres" après les victimes, après les malades hospitalisés, après les réfugiés du Tibet, du Rwanda, du Kosovo ou de Tchétchénie et autres... J'ai même cru entendre quelqu'un me dire, à mi-voix, comme honteux de sa proposition: «Même les malades du Sida devraient passer avant... ». Je laisse au lecteur le soin d'estimer toute l'horreur de

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cette phrase. J'apprécie beaucoup par contre cette autre sentence de Claretie:

Tout homme qui fait quelque chose a contre lui Ceux qui voudraient en faire autant Ceux qui voudraient faire le contraire Et surtout, J'immense majorité de ceux d'autant plus sévères Qu'ils ne font rien! C'était sans doute le cas de ce monsieur qui, m'entendant parler de mes activités en prison, m'a craché, étouffant sous la colère: « Et les victimes, vous vous en occupez des victimes ?. Elles sont abandonnées, les victimes... et vous voulez nous donner des leçons..!». Je lui ai répondu qu'il ne tenait qu'à lui de s'en occuper, qu'il y avait du travail à revendre dans ce domaine et que sa collaboration serait la bienvenue, que je pouvais même lui fournir des adresses. Mais son indignation était telle qu'il ne m'a pas entendu!.. Les médecins sans frontières, les accompagnateurs de mourants dans les hôpitaux, les bénévoles qui se dévouent dans les restaurants du cœur ne me font jamais ce genre de reproche. C'est bien justement ceux qui ne font rien qui s'instaurent comme juges implacables, défenseurs de l'ordre moral. Apprenant mes activités, un ami très bien-pensant, défenseur de ce fameux ordre moral, m'a dit un jour avec une moue réprobatrice: «C'est contraire à mes principes!». Et une dame encore mieux pensante et bonne chrétienne m'a sorti naïvement: « C'est très bien ce que vous faites, c'est très chrétien! Mais je ne comprends pas que vous leur donniez aussi de l'amour! ». Oui, mais voilà, donner sans amour, est-ce donner? Si ma cible est le cœur, puis-je mettre le mien de côté? Quel est ce christianisme qui inspire de teUes insanités et qui oublie d'enseigner le retour de l'enfant prodigue? Je suis dans les prisons parce qu'il y a là un immense besoin, parce que je ne peux pas tout faire et qu'il vaut mieux pratiquer cette activité à fond que de butiner de bonne action en bonne action et puis surtout, je suis dans les prisons parce que, arrivé là un peu par hasard, je m'y suis senti dans mon élément. Il n'y avait pas de

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raison que je cherche ailleurs. Je m'efforcerai de dire pourquoi, avec quelques exemples, plus loin. *** Tous les détenus ne s'appellent pas Marcel et le premier que j'ai rencontré en prison n'était pas Abdeslam. Dieu merci! Pour qui travaillez-vous? me demande Abdeslam. Pour personne, je suis bénévole.

- Je ne vous crois pas. - Pourquoidonc? - Vous êtes là pour m'espionner. A qui faites-vous vos
comptes rendus ?

A personne. Je suis tenu par le secret professionnel. Vous pouvez me montrer votre carte d'identité? Je la lui montre, il l'examine: - C'est bien le nom que vous m'avez donné. - Vous avez de la chance, Abdeslam, dis-je, en général, je ne donne pas mon nom ni mon adresse... (c'est une précaution qu'un visiteur devrait toujours prendre... au moins au début...). - Pourquoi faites-vous ça ? - Pour vous aider. - Vous ne me connaissez pas. Vous ne me devez rien. Alors? - Vous avez été en prison vous-même? reprend-il. Non! - Vous avez un parent en prison? - Non!

-

Non! Alors, je ne comprends pas! Expliquez-moi et prouvez-moi que vous n'êtes pas un espion comme tous les salauds qui me surveillent, comme ces salopards de juges et de flics qui m'ont collé ici alors que je suis innocent. - J'ai eu de la chance dans ma vie, Abdeslam ; j'ai eu une enfance heureuse; j'ai fait des études, j'ai un métier passionnant, je suis marié avec une femme que j'aime et qui m'aime; j'ai des enfants que j'adore et qui ne me donnent que des satisfactions. En résumé, j'ai eu de la chance, le destin m'a gâté et je ressens le

-

Un ami?

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besoin de rendre un peu de cette chance que j'ai eue dans ma vie en m'occupant de gens qui souffrent comme vous. Je ne dépends de personne, je ne rends de compte à personne. Je n'ai ici aucune influence. Je suis à peine toléré dans cet établissement. Sans plus! Me croyez-vous? Abdeslam m'a cru, puis il ne m'a pas cru. Il revenait sans cesse sur Je sujet. Tantôt, ij se confiait, racontait sa vie, son enfance malheureuse, sa mère battue par son père sous ses yeux, sa vie de galère, la misère, la drogue, la violence quotidienne dans les banlieues déshéritées, tantôt ses soupçons revenaient. Un jour, il n'a plus voulu me voir et j'ai reçu la lettre suivante:
Monsieur Paul, Voilà~ puisque c'est ainsi, ce que vous savez ou ce que vous ne savez pas. Et bien, je préfère ne plus vous voir, pour mon bien, pour mon mal, cela n 'a plus d'importance. Je ne suis pas né de la dernière pluie et je ne désire plus d'intermédiaire avec mes ennemis, pas même avec ma soit disant famille qui pour moi a contribué, volontairement ou pas à ma condamnation à petite mort. Mourir n'est rien, j'ai côtoyé la mort des dizaines de fois,

physiquement et autrement. Non, c'est rien, c'est la manière
inhumaine qui fait très mal, chaque jour que soit disant il fait. Pour qui? Pour quoi? Je vais me répéter pour la millième fois. Je n'ai pas tué ce type. Et la police judiciaire ainsi que les magistrats qui ont instruit le dossier le savent très bien. Maintenant, avec le temps, et la haine qui chaque jour s'amplifie, oui, je dis, je ne l'ai pas tué, mais je me fiche pas mal qu'il soit mort. Lui, au moins, il n 'a pas souffert. Moi, je souffre et le vrai meurtrier, il fait la fête pendant que je meurs. Mais les vrais responsables sont la police judiciaire et les deux magistrats (les deux chiennes) et d'autres complices qui appartiennent à la même secte. Il se peut très bien que je ne vous apprends rien, mais peu importe. Vous vouliez que j'écrive, voilà, premier et dernier courrier. Je suis désolé mais c'est ainsi. J'espère que vous ne m'en voulez pas trop. J'aimerais bien, à la rigueur qu'on se revoie, mais dans l'autre monde. Adieu, l'ami ou pas...

Abdeslam

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Loin de moi J'idée d'épiloguer sur les erreurs judiciaires. Je ne pense pas d'ailleurs qu'il y ait eu vraiment erreur judiciaire dans le cas d'Abdeslam, mais un bon avocat aurait sans doute pu atténuer sa responsabilité dans son affaire. Mais ce n'est pas le rôle du visiteur que de s'intéresser de trop près à ce genre de problèmes. Une grande tristesse m'a envahi. Mission ratée! Je n'avais pas réussi à entrer dans la confiance totale d'Abdeslam. Son compJexe de persécution m'englobait par moments parmi ses persécuteurs. A d'autres moments, j'étais le seul à le comprendre mais je n'ai pas su profiter de ces ouvertures momentanées et je me le reproche encore, plusieurs années après. Je ne sais pas ce qu'il est devenu mais moi aussi, j'aimerais le revoir dans un autre monde. Abdeslam avait un cœur gros comme ça... et dans ses moments d'ouverture, un sourire merveilleux. Quel gaspillage... Abdeslam est sans conteste le souvenir le plus douloureux de ma carrière de visiteur, mon plus gros échec. Heureusement, tout ne tourne pas toujours ainsi.

***

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