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Promenades équatoriales

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376 pages

12 février 1907. — La rade de Singapore par une nuit sans lune : sur les flots sombres, qu’éclaire, de côté et d’autre, la petite lumière endormie d’un bateau isolé, notre sampan danse follement, mené bon train par un Chinois de mine peu avenante ; il se jette brusquement en avant à chaque coup d’aviron pour se reculer ensuite, manœuvre menaçante qui, au début, ne laisse pas que d’inquiéter le client peu soucieux de recevoir le rameur sur le dos.

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L. Quenedey
Promenades équatoriales
BORNEO, PRESQU’ILE, MALAISE, CEYLAN
A ma fille, Madame Georges Jousselin.
EN MER
1 2févriere : sur les flots— La rade de Singapore par une nuit sans lun  1907. sombres, qu’éclaire, de côté et d’autre, la petite lumière endormie d’un bateau isolé, notre sampan danse follement, mené bon train par un Chinois de mine peu avenante ; il se jette brusquement en avant à chaque coup d’av iron pour se reculer ensuite, manœuvre menaçante qui, au début, ne laisse pas que d’inquiéter le client peu 1 soucieux de recevoir le rameur sur le dos. LeMerkus, qu’il s’agit de rejoindre, stationne assez loin, prêt à lever l’ancre dès l’au be, il faut donc s’embarquer le soir. Le petit cargo est vide, les officiers sont absents ; il nous semble que nous entrons dans un logis abandonné ; mais l’installation réservée a ux passagers est gentille, l’immuable propreté hollandaise s’y reconnaît, quoi que pratiquée par des Malais. 2 Prévenus un peu tard, il a fallu nous hâter de part ir, car leTêtcommence demain et, dès 6 heures du soir, il n’y avait plus aucun servi ce — transport des bagages ou autres corvées — à attendre des coulies ; ces deux jours sont sacrés, tout ce qui porte la longue queue : ouvriers, patrons, banquiers, etc ., n’entend travailler à aucun prix ; cela arrête tout net le mouvement des affaires dans cette grande ville très chinoise, mais augmente le bruit d’une façon intolérable. En bordure de l’immensité sombre, des milliers de p oints électriques marquent, sur une longue étendue, les sinuosités de la côte de Si ngapore d’où une rumeur persistante nous arrive avec accompagnement de tam- tam destiné à éloigner les mauvais esprits ; des fusées s’envolent, montent da ns le ciel noir, y éclatent et retombent en gerbes de feu. De notre bateau silenci eux, nous nous félicitons d’échapper à ce tapage que tous, bon gré mal gré, s ont forcés de subir là-bas, sans pouvoir fermer l’œil de la nuit ; et cela donne un charme de plus à nos petites cabines tranquilles. Le lendemain, peu de temps après le départ matinal, leMerkusdans un s’arrête 3 entourage depoulosapproché très, les uns verdoyants, les autres dénudés, le plus r peu ombragé par de rares cocotiers, avec quelques m aisons, quelques chaumières, une usine importante et, achevant de gâter ce paysa ge déjà si peu attrayant, de vilains réservoirs à pétrole, larges calottes renve rsées, toutes blanches, insolemment parsemées çà et là ; il y en a jusque sur le point culminant de cette île de Sambou d’où nous viennent, en nombre considérable, des cai sses remplies de bidons parfaitement emballés, mais n’en exhalant pas moins , malgré tant de précautions, leur désagréable odeur ; des indigènes affreux font le c hargement, encombrent le pont, respectant par ordre la partie affectée aux premièr es que défend une barrière mobile facile à déplacer. Tout un petit monde de voyageurs , chinois principalement, a grimpé sur les caisses, car elles ont pris presque toute l a place libre ; il ne reste qu’un sentier, et les repas de riz, les sommes, les conversations se passent là-dessus ; dès que le bateau remue, le mal de mer fait des victimes chez ces gens qui y sont, en général, très sujets ; ils devront faire attention, si haut perchés qu’ils sont, et un peu malades, à ne pas se laisser glisser dans la mer. Sur le rivage, les pétards et les gongs s’efforcent , comme à Singapore, de chasser les démons, et le vacarme continuera jour et nuit p endant ces quarante-huit heures, ici comme là-bas. A l’avant qui nous est, réservé, le couvert est mis , le déjeuner du matin nous attend. Le capitaine, Hollandais de bel embonpoint, le sang sous la peau, grosses mains gantées d’innombrables taches de rousseur et d’un f ort duvet roux, nous souhaite la bienvenue en bon français, ses deux officiers parle nt également notre langue, et tous
trois, en causant, nous regardent franchement de le urs bons yeux bleus où se lit le désir de nous être agréables. J’admire le régulier et magnifique appétit du capitaine, il découpe lui-même de belles tranches dont il fait mé thodiquement disparaître un nombre respectable, sans préjudice du reste ; nous avons refait connaissance avec le risjlaffel et ses nombreux composés ; un entremets est accomp agné de cannelle pulvérisée ; cela nous eût semblé bon si je n’avais vu, quelque temps avant de nous mettre à table, le Malais qui la pilait passer amou reusement, et à plusieurs reprises, le 4 pilon sur sa face luisante ; il aimait ce parfum, l e braveorang, mais il aurait dû se cacher ; il ne faut jamais voir faire la cuisine ! A part ce détail, le personnel malais s’acquitte parfaitement de son service ; il a été b ien dressé et cela se voit ; le cargo est admirablement tenu. Nos officiers paraissent rarement sur notre pont en dehors des escales ou des repas où ils se montrent irréprochables dans leurs vêteme nts blancs ; le reste du temps, ils 5 6 se hâtent de reprendre letilana tidourla et cabaya avec lesquels tout colon hollandais vit presque continuellement dans l’intim ité du chez soi ; mais, en gens bien élevés, ceux-ci évitent soigneusement d’être vus en cette tenue, ce que ne font pas toujours leurs compatriotes de l’Insulinde, ainsi q ue nous l’avons observé maintes fois dans les hôtels. Ces repas sur le pont, en présence de la mer et des poulos, sont charmants et la conversation du capitaine, qui connaît à fond tous ces parages, est très instructive. L’horizon dentelé du côté de Sumatra nous incite à parler de la grande île qui, dans la partie nord surtout, occupée par les Atchins, résis te encore aux Hollandais et se trouve, en ce moment, en pleine révolte ; sa mervei lleuse végétation protège des animaux féroces : tigres, panthères, etc., et pire que ces dangereux animaux, l’homme anthropophage dont l’abominable race, ici, n’est pa s encore entièrement éteinte ou convertie ; les éléphants y vivent en troupes indép endantes et souvent redoutables, ils ont leurs antipathies et leurs habitudes ; parmi le s premières, il faut citer le chemin de fer qui leur déplaît tellement qu’un beau jour, de la trompe, des défenses et des pieds, les monstres irascibles démolirent toute une ligne et roulèrent plus loin rails et matériaux en un bloc ; surprise peu agréable pour l es actionnaires. Un instinct assez touchant chez ces. colosses, auss i intelligents que leur enveloppe est grossière, veut que lorsqu’ils sentent venir la mort, ils n’encombrent pas leur clan de leur dépouille ; le moribond se dirige de lui mê me vers la place spéciale qu’ils ont choisie pour cimetière ; la pauvre grosse bête s’en va seule mourir près des restes de ses congénères, moins heureuse que les autres anima ux qui finissent au hasard, où ils se trouvent, sans se douter de rien. L’ivoire q u’on trouve là est de qualité inférieure, c’est de l’ivoire mort. Les mers qui nous portent donnent asile à des serpe nts de grande taille et de toutes couleurs — jaunes à dessins noirs veloutés, verts, bleus, chatoyant au soleil — et très courageux, agressifs même ; nos interlocuteurs en o nt vu se jeter, en vrais don Quichotte de la mer, la tête haute, sur le bateau, l’attaquer de leurs crocs impuissants et se faire tuer sans cesser de combattre ; quelque fois, mais rarement, on aperçoit une procession de ces reptiles traversant à la nage pour changer de résidence. Lîle du Saint-Esprit a la spécialité dès tortues et surtout quand vient la saison des amours, l’affluence y devient considérable, la plag e en est couverte ; il y en a de toutes les dimensions, certaines d’entre elles gran des comme des tables. C’est ici la Cythère de la gent chélonienne qui n’aurait garde d e se tromper d’île ; c’est ici et pas ailleurs ! Le chargement est fini et nous partons. Derrière no us, un petit bateau de plaisance
reste immobile près de la côte ; tout au bout du mâ t de beaupré, on dirait qu’un gros oiseau se lient en boule : un examen plus attentif nous fait découvrir que cette sentinelle avancée, qui n’a pas l’air de craindre d e tomber à l’eau, est un indigène endormi à l’extrémité de ce perchoir horizontal ! Q uand il s’agit de grimper, de s’accroupetonner, de se tenir dans les postures les plus incommodes ou les plus incompréhensibles, l’Oriental arrive toujours bon p remier. Il vente frais, les petites voiles tressées, souple s et solides, s’enflent et les barques courent vite ; la peau de la mer, d’un vert pâle, s e frise, le soleil, à demi voilé, nous envoie un jour faux. Les îles se multiplient, nous sommes dans le groupe de Riou qui a conservé son sultan à la grande satisfaction de s es sujets (?). Plus nous avançons, plus la navigation devient difficile et, en même te mps, prudente ; aux approches de la nuit, nos officiers ne viennent se mettre à table q u’à tour de rôle et nous quittent au plus vite. Partout des écueils et des feux répétés : on en voit jusqu’à trois à la fois ; des balises, comme des petites tourelles très point ues portant une lanterne, dansent sur les endroits dangereux ; le bas-fond, lecaillouvoilà les ennemis qu’il menaçant, est essentiel d’éviter, et nous les évitons non san s avoir eu notre petit moment d’inquiétude. Le lendemain, les causeries recommencent ; nous avi ons pensé d’abord à visiter Bandjermassiu au sud de Bornéo ; la description du capitaine ne nous laisse aucun regret d’avoir choisi, par la force des choses, Pon tianak et l’excursion fluviale du Kapouas. Si ce qui est bâti sur le sable n’offre aucune soli dité, qu’attendre de ce qui est bâti sur la boue ? C’est le cas de Baudjermassin posant sur cent pieds de vase ; il a fallu enfoncer les pilotis aussi loin qu’on a pu et asseo ir là dessus les maisons de bois sous lesquelles le jour passe ; sur ce sol mouvant, elle s ne gardent qu’à peu près leur équilibre, penchant un peu qui à droite, qui à gauc he ; cela leur donne des allures des plus originales, ce sont des maisons folles. D’une telle situation découlent tous les agréments qu’on devine aisément : humidité terrible , myriades de moustiques et fièvres paludéennes, le tout dans une poussée de ve rdure impétueuse qui absorbe toute la vie et prospère là où l’homme s’étiole et meurt. En arrière de ce pays marécageux, et plus à l’intérieur, des nuées de canards vivent à l’état sauvage ; on les attire et on les nourrit en leur jetant de la moelle des sagoutiers, si abondants à Bornéo et qu’on gaspille avec tant d’imprévoyance. Les innombrables œufs, dont on s’empare, sont mis dans des caisses pleines de cette bouc salée du bord de la mer, cela les cale et les conserve en même temps ; ils peuvent rester emballés de la sorte un an ou dix-hu it mois, même plus longtemps ; il s’en expédie rien que sur Java jusqu’à deux cent mi lle par semaine, chiffre incroyable mais que l’on peut admettre étant donné le caractèr e du capitaine qui nous l’a affirmé. Ce sont ces fameux œufs de canards tant prisés en C hine et couramment consommés ici par les indigènes. Les holothuries(tripangs)les nids d’hirondelles, fort estimés en cuisine chinoise, et se trouvent aussi près de Sourabaya (Java). Un Ingé nieux Hollandais qui savait tirer parti des circonstances, possédait, dans cette régi on, des terrains sur lesquels il imagina d’élever de grands hangars ; il ne les loua à personne mais y laissa nicher les hirondelles de mer qui s’y trouvant bien tranquille s, s’y établirent en nombre considérable ; de là un revenu qui constitua un for t joli loyer, quelque peu usuraire, touché par ce propriétaire, avisé mais traître. Tout en riant, nos officiers nous apprennent l’orig ine du motangour qui signifie vin en malais : cela vient d’un Français qui après une première rasade, aimait à tendre à
nouveau son verre en disant :encore ; les indigènes à qui il s’adressait, ne connaissant ni vin ni vigne, donnèrent, en l’écorch ant à leur manière, ce nom à l’un et à l’autre. C’est en plaisantant gaîment que nos com mensaux nous offrent de cet angour qui a pour parrain présumé un de nos compatriotes. Et nous naviguons tout le jour sur une mer d’un ver t transparent, pâle ici, émeraude là, un peu jaune plus loin, sous un soleil ardent q ui chauffe impitoyablement son domaine équatorial. Le 15, nous approchons de la grande Billiton aux cô tes en lignes brisées couvertes de cocotiers, aux montagnes bleuissantes dans le lo intain, à l’est de Banka. En avant garde, parmi les îles éparses, un îlot s’élève, bel le touffe verte qui sort de l’eau comme un bouquet d’où émerge au sommet une pointe blanche ; est-ce un tombeau ? un obélisque ? une pagode ? C’est tout simplement, et joliment situé, un observatoire pour la triangulation. Des barques au petit toit po intu, en natte, semblent des châteaux de cartes réunis, serrés dans le port de Billiton e t au long du rivage,prahous habités par une population appelée ici :Enfants de la mer, ne se mêlant pas aux terriens, grossière, ignorante mais très travailleuse et ne q uittant jamais la fruste embarcation qui, pour chaque famille, constitue le home ; on y naît, on y vit, on y meurt. Marins consommés, ces gens sont là comme dans leur élément ; les femmes, comme les hommes, manœuvrent, triment dur, et, en les voyant, on n’a pas la bonté de les plaindre parce que, hélas ! elles sont trop laides ; le parchemin luisant et très brun de leur peau recouvre des corps maigres, mal vêtus de sarongs malpropres qui écrasent de pauvres poitrines, et les enfants rappellent le singe. Indépendamment desEnfants de la mer,nt au transport destravailleurs, sœndanais ou javanais, aide  d’autres marchandises ; revoilà les nez aplatis, les pommett es saillantes, les fortes mâchoires, les peaux noires, les dents en dominos, les pantalo ns en tire-bouchons, les sarongs, les cabayas, etc. Mais nous en croyons à peine nos oreilles : dans ce pays lointain, un refrain que nous commencions à oublier sort des sou tes et des escaliers, timidement sifflé, c’est laMatchiche! En échange du riz et du pétrole, leMerkusdes sacs d’étain non encore emporte complètement trié ; l’île en possède des mines très riches, à grand rendement, allant jusqu’à rapporter 300 p. 100 du capital primitif ; la terre minière contient 70 p. 100 de minerai ; c’est la fortune pour ceux qui ont su la trouver. Un seul district dispose de 1.200 Chinois pour une main d’œuvre à bon marché, s érieuse et productive ; de plus, les routes sont belles, toujours pour cause de mine s, le pays est à peu près sain, la végétation superbe. Les colons ne sont donc pas à p laindre, et avec du travail et de la persévérance, ils peuvent arriver dans ces compagni es florissantes à de magnifiques situations comportant, en outre, un bien être matér iel qui aide à supporter cet exil volontaire, un peu long en pays si éloigné de la mè re patrie, et sous un pareil climat : équipages, habitations larges, confortables, vérita bles palais, et le reste à l’avenant. Sur le pont, il y a un couvert de plus et quelques bouteilles cachetées d’unangour vermeil annoncent des intentions. Un bateau qui se détache de Billiton amène à bord un jeune homme cordialement reçu par notre état-maj or ; d’après son désir, il nous est présenté. Officier de marine hollandais, il a donné sa démission pour prendre une belle position dans la principale mine d’étain de l a grande île ; il a cette franchise dans les manières, cette rondeur aimable que nous remarq uons chez certains de ses compatriotes bien élevés, jointe à beaucoup de dist inction personnelle ; la figure est jolie et expressive, ce qui ne gâte rien. Entre Eur opéens isolés au milieu des mers, la glace est bientôt rompue. A notre question : — « Av ez-vous des enfants ? » il répond en riant : — « Oh non ! Je vais dans trois jours à Batavia au devant de ma femme qui
vient de Hollande et que mon père a épousée pour mo i par procuration ; je l’ai quittée, ilya deux ans, fiancée seulement ; dès son arrivée, le mariage à l’église nous unira définitivement ». Et le jeune ménage s’installera à Billiton, pour une vingtaine d’années, sans tapage, sans lunch, sans tralala. Le futur mari, joyeux et impatient, cache mal le plaisir qu’il ressent à voir le temps s’écouler, et de ces trois jours voudrait bien ne faire qu’une bouchée ; le bonheur se lit su r son visage ainsi que le désir ardent de revoir la « princesse lointaine » qui arr ive pour partager avec lui joies et douleurs. Sa bonne humeur est communicative et nous assistons à des conversations, à des éclats de rire retentissants dont on est asse z gentil pour nous donner la traduction ou nous dire la cause. Voilà un joli roman, simple et touchant, comme chez nous on n’en sait pas vivre ; nous n’en connaissons qu’à peine le héros, nous ne savons même pas son nom et, en nous quittant, il a emporté toute notre sympathie ; lui à un bout du monde, nous bientôt à l’autre, lui qui commence la vie, nous qui la fin issons, des deux côtés, nous avons été assez téméraire pour exprimer, au hasard, le so uhait de nous revoir... Quand ?... Où ?... Sur le petit bateau qui le remmène, avant d e trop s’éloigner, il se lève, ôte son chapeau et dans un dernier salut, nous crie : « Viv e la France ! ». Le bonheur a passé près de nous ; et les trois pair es d’yeux bleus de nos nouveaux amis sont devenus rêveurs ! L eMerkustravers les bou ées, les balises, les reprend sa course à toute vapeur à petits édicules dansants, évitant les obstacles inv isibles et d’autant plus perfides. Les caisses de pétrole sont restées à Billiton, j’espèr e que les Chinois mal en train qui s’y étaient campés n’ont pas versé dans la mer : on ne les voit plus, ils ont dû débarquer ; en leur lieu et place, il y a maintenant un Japonai s qui se tient à l’écart, deux ou trois Arabes, quelques indigènes, deux Javanaises qui cha ntent et jouent de l’accordéon ; l’une surtout jacasse ; flirte et cherche visibleme nt à séduire un Malais que ce manège ne paraît pas ennuyer ; elle déploie des grâces mal adroites, on n’entend que sa voix de crécelle, elle est insupportable ! Ces coquetteries là n’ont rien d’attrayant et laissent très froids, et un peu méprisants, nos Arabes et le s autres Malais ; l’un d’eux, sans même s’éloigner, étend par terre son tapis de prièr e : il se prosterne, la tête touchant le plancher, se redresse, joint les mains vers le c iel ; très recueilli, il accomplit soigneusement toutes les simagrées musulmanes sans se laisser distraire par les bavardages, les rires et les plaisanteries.
1De la Koninklijke Paketvaart Maatschappij.
2Jour de l’an chinois.
3Iles
4Homme en malais.
5coupé dans l’étoffe à grands Littéralement : pantalon pour dormir, très léger, ramages des sarongs.
6Veste indigène.
BORNÉO
DANS UN DELTA
Nous approchons du delta du Kapouas ; ici encore, u n îlot vert, avec de légers bâtiments, semble monter la garde. Nous entrons dan s un chemin aquatique, peu 1 large, enfermé dans de magnifiques haies de nipas aux palmes solides, hautes et serrées ; partout de l’eau, tant sous le fourré, pe rcé de rares trouées, que sur notre route tortueuse. Plus loin, la belle flore équatori ale commence à apparaître ; elle se mêle harmonieusement au feuillage rigide de la haie superbe, et le sol se devine encore mou et vaseux. Sur les arbres touffus, que l e bateau frôle en tournant, nous avons pu voir de près des fleurs grasses, étoilées, blanches, comme de gros jasmins, des fruits appétissants, ronds, verts, jaunes, roug es, comme des pommes, et nous aurions voulu en cueillir ; mais le capitaine nous refroidit d’un seul mot : c’est un poison violent ! Insensiblement, la rivière s’élarg it et les nipas se laissent définitivement envahir par un fouillis irrégulier, admirable, d’essences les plus diverses, les bords cachés par Je décor qui prend p ied dans l’eau même, y retombe en masses pleureuses et lourdes ; des aréquiers, de s troncs blancs, comme tiges de bouleaux, s’élancent couronnés d’un feuillage léger , des sagoutiers étalent leurs robustes palmes, des lianes à longues feuilles penn ées, molles et pendantes, s’emparent des grands arbres, gagnent de proche en proche et s’effrangent dans les vides qu’elles embellissent de gracieuse manière ; sur ces arbres, des parasites monstrueux, de forme curieuse, s’implantent ; sous le rempart aérien des branches, des singes cabriolent faisant des sauts qui ébranle nt leur refuge tout entier. Sur une épave arrêtée près de la rive, une tortue pacifique dort au soleil. Quelques petits passages traversent l’épaisseur des bords ; sous la voûte un peu assombrie, étroite et basse, on aperçoit, au fond, une masure de natte perchée sur ses jambes de bois avec son toit relativement élevé , très pointu ; un batelet, à l’entrée, s’y relie par une planche sur laquelle courent des gamins noirs et nus ; c’est un tout petit village. Nous naviguons longtemps ensuite san s voir le moindre être vivant ; il semblerait ici que le monde vient de naître ; l’hom me n’a pas encore eu le temps de détruire, de réglementer la nature pour ses besoins , son chauffage, son sucre, son riz ; elle s’épanouit dans toute sa force, sa grâce , sa richesse, sa splendeur primitive, mais silencieuse et triste. Et toujours l’eau ! Il serait difficile de mettre le pied sur ce sol spongieux que cache presque complètement une puissa nte végétation. Cependant, en continuant d’avancer, nous commençons à découvrir quelques petits champs à peu près défrichés près desquels des chaum ières tombent en ruines, rizières que des indigènes sans persévérance ont cu ltivées pour eux-mêmes et ont ensuite abandonnées pour émigrer ailleurs ; plus en arrière, des soulèvements de terrain forment des mamelons pointus et bleuis, des sommets bas que couvre la forêt reine et maîtresse précédée d’un massif étagé, pâle accumulation de tètes en boules que soutiennent de longues tiges blanches. Les sago utiers abondent, beaux palmiers aux longues feuilles vigoureuses, à peine inclinées , d’un vert solide, d’une disposition élégante, contenant, sous une mince écorce, cette p récieuse et abondante moelle d’où nous viennent le tapioca, le sagou, la semoule , etc. Des sites admirables se succèdent le long de la riv ière élargie : ici, ce sont des caps arrondis tellement fourrés de verdure qu’on ne voit pas la terre, gros bouquets qui s’avancent et se penchent sur l’eau ; là, ce sont d es reculs ravissants, des