Prostitution et Révolution

Prostitution et Révolution

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402 pages

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Dénoncée comme la part maudite mais nécessaire de l’urbanité, la prostitution est dépénalisée en 1791. Dépassant les fantasmes et les préjugés qui trop souvent résument l’histoire de la prostitution révolutionnaire, cette immersion dans le monde des prostituées et de ceux qui ordonnent leur activité interroge le rapport entre le moment révolutionnaire et l’activité prostitutionnelle. Que fut la prostitution au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, alors que sonne le glas des grands bordels de l’Ancien Régime? Quel rôle la Révolution a-t-elle joué à son égard? Sa dépénalisation a-t-elle constitué une révolution?Explorer cet angle mort de la recherche redonne vie aux modes d’existence des prostituées, met au jour les origines des politiques contemporaines de la prostitution et exhume un moment de l’histoire de la citoyenneté encore largement méconnu. Dans cette enquête où se côtoient femmes publiques, « honnêtes citoyens », policiers et hommes de loi, la prostitution révèle les frontières morales du projet révolutionnaire et propose une autre histoire de la sexualité en Révolution. Cette histoire est celle d’une libéralisation paradoxale de la prostitution qui façonne les contours d’une catégorie de «citoyennes diminuées» dans la cité républicaine.Clyde Plumauzille est chercheuse au Centre de recherches historiques de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Sa thèse a obtenu le prix Benabou-Aguirre Basualdo de la Chancellerie des Universités de Paris.

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Date de parution 17 novembre 2016
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EAN13 9791026700678
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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« la chose publique »

dirigée par pierre serna

 

Prostitution et Révolution

 

Dénoncée comme la part maudite mais nécessaire de l’urbanité, la prostitution est dépénalisée en 1791. Dépassant les fantasmes et les préjugés qui trop souvent résument l’histoire de la prostitution révolutionnaire, cette immersion dans le monde des prostituées et de ceux qui ordonnent leur activité interroge le rapport entre le moment révolutionnaire et l’activité prostitutionnelle. Que fut la prostitution au tournant des xviiie et xixe siècles, alors que sonne le glas des grands bordels de l’Ancien Régime? Quel rôle la Révolution a-t-elle joué à son égard? Sa dépénalisation a-t-elle constitué une révolution?

Explorer cet angle mort de la recherche redonne vie aux modes d’existence des prostituées, met au jour les origines des politiques contemporaines de la prostitution et exhume un moment de l’histoire de la citoyenneté encore largement méconnu. Dans cette enquête où se côtoient femmes publiques, « honnêtes citoyens », policiers et hommes de loi, la prostitution révèle les frontières morales du projet révolutionnaire et propose une autre histoire de la sexualité en Révolution. Cette histoire est celle d’une libéralisation paradoxale de la prostitution qui façonne les contours d’une catégorie de «citoyennes diminuées» dans la cité républicaine.

 

Clyde Plumauzille est chercheuse au Centre de recherches historiques de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Sa thèse a obtenu le prix Benabou-Aguirre Basualdo de la Chancellerie des Universités de Paris.

 

Illustration de couverture :

Louis Léopold Boilly :Les galeries du Palais Royal(1809)

© Musée Carnavalet.

 

© 2016,champ vallon, 01350ceyzérieu

www.champ-vallon. com

isbn979-10-267-066-1

clyde plumauzille


Prostitution

et Révolution



les femmes publiques

DANS LA cité républicaine

(1789-1804)

 

 

 

 




Champ Vallon

introduction

 

 

 

prostitution et révolution, un « non-lieu d’histoire »

 

Pour toute une tradition mémorielle contre-révolutionnaire du xixe siècle, la Révolution aurait libéré la prostitution. À l’instar de sa législation sur le divorce ou sur les enfants naturels, la Révolution, « mère de tous les vices », aurait, par l’annulation des anciennes législations, inauguré la « libre corruption »1. de la société. En 1817, sous la Restauration, le docteur Roussille de Chamseru, alors médecin en chef du Dispensaire chargé du contrôle sanitaire des prostituées, produit un rapport sur le fonctionnement de son établissement à l’intention du préfet de police de Paris dans lequel il insiste sur la situation désastreuse léguée par la Révolution que seule l’instauration d’un nouvel ordre politique et policier napoléonien aurait permis de juguler2.. Si l’Ancien Régime avait su contenir la prostitution par une police vigilante, la Révolution l’aurait, elle, débridée. La laïcisation des mœurs promue par son gouvernement ainsi que la diffusion d’un habitus militaire de la sexualité sous l’effet des guerres révolutionnaires auraient généré un état de confusion sans précédent. Impuissante, l’administration de police parisienne aurait laissé libre cours à « tous les dérèglements » dont les progrès de la syphilis ne seraient que les symptômes les plus visibles3.. Au cœur de l’institution policière s’élabore, par les rapports de ses administrateurs, une légende noire qui a imprégné durablement les imaginaires de la prostitution en Révolution.

Cette mémoire en négatif se trouve consacrée par l’étude de référence menée sous la Restauration par le médecin hygiéniste et grand théoricien du système réglementaire, Alexandre-Jean-Baptiste Parent-Duchâtelet4.. Dans son ouvrage posthume, De la prostitution dans la ville de Paris (1836), ce dernier se fait historien de la prostitution et compulse la littérature grise de l’administration de police dans laquelle se trouvent les comptes rendus du Dispensaire de salubrité de Chamseru, dont il critique « l’obscurité remarquable »5.. Cela ne l’empêche pas de formuler un même constat : « les filles publiques, abandonnées à elles-mêmes et dégagées de surveillance pendant l’anarchie des premières années », se seraient alors livrées « à tous les désordres que favorisait, à cette époque désastreuse, l’état de la société »6.. Là encore, la prostitution est mobilisée comme le symptôme de l’anarchie qui vient, à elle seule, disqualifier dans son ensemble le bouleversement révolutionnaire.

Ce jugement de Parent-Duchâtelet a fait école. Il a contribué à neutraliser durablement l’enquête historique sur les politiques révolutionnaires de la prostitution. Son choix de faire débuter la naissance du réglementarisme aussi tardivement que le 12 ventôse an X (3 mars 1802), date à laquelle la Préfecture de police de Paris décrète par un arrêté la mise en place d’un contrôle sanitaire des prostituées, est généralement retenu dans l’historiographie de la prostitution. Qui plus est, si l’institutionnalisation d’une police de la prostitution est envisagée comme un phénomène de longue durée, les découpages historiques proposés évitent systématiquement la période révolutionnaire. Ainsi, dans un ouvrage récent qui dresse une généalogie scrupuleuse des politiques menées du Moyen-Âge à nos jours, Amélie Maugère passe directement du régime répressif de l’Ancien Régime au système de « tolérance » des années 18007.. Sa position est révélatrice de ce point aveugle du champ historiographique actuel de la prostitution dont les travaux se répartissent de part et d’autre de la décennie révolutionnaire, sans jamais aborder cette dernière. Pourquoi un tel silence, sinon en raison d’un postulat prégnant qui voit dans la période révolutionnaire un non-événement (ou alors une période de laxisme complet) pour l’histoire de la prostitution ?

De son côté, l’historiographie révolutionnaire a, en quelque sorte, autorisé ce postulat en évitant curieusement d’interroger et d’analyser le phénomène prostitutionnel ; « curieusement » car d’autres objets de l’histoire de la sexualité ont été mobilisés pour venir expliciter les bouleversements politiques, sociaux et culturels de la période. Ces objets sont cependant essentiellement fictionnels, à la différence des prostituées de chair et de sang : au tribunal de l’histoire révolutionnaire, ce sont davantage les imaginaires que les pratiques de la sexualité qui ont été convoqués. La pornographie jouit ainsi d’une position privilégiée dans le champ des études culturelles révolutionnaires8.. Élément moteur de la transgression, elle constitue, par ses satires et ses caricatures, un vecteur essentiel de la politisation de masse. Difficile en revanche de voir dans la prostitution une telle transgression : la pratique de la sexualité vénale n’est pas, à l’instar de la pornographie politique, l’arme du citoyen, mais celle de jeunes femmes pauvres qui dérogent aux vertus républicaines par nécessité. Sa prise en compte oblige à déporter son regard aux confins du cercle de la citoyenneté républicaine, et d’apprécier les catégories d’individus infâmes qui furent exclus par les contemporains (etin finepar les historiens) du « grand corps citoyen souverain », pour reprendre l’image organiciste forgée par Emmanuel Sieyès9..

Par ailleurs, c’est bien sous la Constituante, en 1791, qu’est définitivement mis un terme à la criminalisation de la prostitution en France10.. Cette dépénalisation, qui a pourtant rendu possible l’avènement d’un système réglementaire de la prostitution, constitue-t-elle un objet indigne pour l’historiographie révolutionnaire ? Son évitement ne revient-il pas à dénier aux femmes qui pratiquent la prostitution, non seulement leur existence historique, mais surtout l’expérience politique qu’elles ont pu faire de la Révolution, de ce temps extraordinaire, « boulevers[ant] complètement les données sociales »11.. Il a confiné en tout cas la prostitution au cabinet des curiosités révolutionnaires. Il en va ainsi de l’histoire licencieuse de la Révolution entreprise par le journaliste et historien franco-belge Hector Fleischmann (1882-1914), au début du xxe siècle. Reprenant les travaux de Michelet et des frères Goncourt sur la société révolutionnaire, il s’emploie à retracer « l’enfer de la galanterie » au tournant du siècle. Parmi la quinzaine de ses publications, deux sont exclusivement consacrées à la question de la prostitution révolutionnaire : Les filles publiques sous la Terreur (1908) et Les demoiselles d’amour du Palais-Royal (1911). En combinant éditions de sources originales (rapports de police et libelles principalement) et commentaires sur les « horizons hantés » de la Révolution, Hector Fleischmann entend jeter la lumière sur un pan de l’histoire révolutionnaire injustement négligé12.. Se plaçant sous les auspices romantiques de Michelet, il invoque la nécessité de faire cette histoire « brutale, populacière, mais passionnée » des « filles perdues de la République »13.. Il ne s’agit pourtant nullement de donner voix et corps aux « filles publiques », mais bien de chroniquer la « fureur politique » révolutionnaire à travers sa « frénésie amoureuse »14.. Chez cet historien amateur les prostituées restent prisonnières des fantasmes de leur auteur : ce qui importe avant tout, ce n’est pas tant leurs pratiques et la réalité de leur quotidien que le symbole transgressif qu’elles incarnent.

Déjouer les pièges de cet évitement consiste donc à la fois à remédier à l’invisibilité des prostituées et à refuser les caricatures déformantes de leur activité15.. Au cœur de cette recherche, un objectif : rendre une histoire à ces femmes anonymes dont l’identité, la trajectoire et l’expérience de la Révolution restaient encore largement à écrire. Cette étude sociale, empirique et compréhensive, apparaît d’autant plus essentielle qu’elle est seule à même de court-circuiter une interprétation morale de la Révolution qui consacrerait pour les uns « la souveraineté des passions libres »16., et pour les autres un puritanisme à la limite du rigorisme17..

 

 

d’une histoire des « femmes infâmes » à une histoire des « citoyennes diminuées »

 

Quel rôle la Révolution a-t-elle joué à l’égard du phénomène prostitutionnel ? En d’autres termes, sa dépénalisation a-t-elle constitué une révolution ? Explorer cet angle mort de la recherche consiste à restituer les formes de l’expérience prostitutionnelle et exhumer une histoire de la citoyenneté en Révolution encore aujourd’hui largement méconnue. Cette histoire, c’est celle de la libéralisation de la prostitution et de la mise en administration des prostituées qui vient façonner les contours d’une catégorie de « citoyennes diminuées »18.caractérisée par son acception conditionnelle dans la cité républicaine.

Cette problématisation doit être restituée dans le temps long de l’histoire du phénomène prostitutionnel des xviiie et xixe siècles et de son encadrement administratif. Ces deux siècles accompagnent en effet la codification d’un nouveau régime de sexualité caractérisé par le gouvernement des mœurs et l’administration des corps mis en lumière par les travaux de Michel Foucault19.. Ils se traduisent par une logique de spécification et de stigmatisation renouvelée des pratiques sexuelles dites « périphériques ». La prostitution en fournit un cas exemplaire. Cette dernière se trouve progressivement dissociée du champ composite de la « débauche » qui recouvre l’infinie graduation des situations et des comportements occasionnant le « désordre des mœurs »20. (bigamie, adultère, séduction, homosexualité, proxénétisme ou prostitution entre autres choses) et se dote d’une dimension identificatoire spécifique au point de constituer une classe de femmes à part au sein de la société. Cette trame a constitué le cœur de l’historiographie de la prostitution qui s’est constituée, à partir de la fin des années 1970, à la croisée de l’histoire de la sexualité, de l’histoire de la déviance et de l’histoire des femmes et du genre21..

La parution en 1978 du livre d’Alain Corbin Les filles de noce : misère sexuelle et prostitution (xixesiècle) est généralement considérée comme « l’événement fondateur » en France des études universitaires consacrées à la prostitution22.. Son étude du système réglementaire de la prostitution, de la Monarchie de juillet au début du xxe siècle, entreprend de conférer une légitimité scientifique à l’objet « Prostitution », et d’en diversifier les approches possibles. Particulièrement attentif à l’omniprésence de la prostitution dans la littérature romanesque, judiciaire, administrative et policière de cette époque, Corbin souligne que la prostitution se situe « [au] point de convergence des délires collectifs et [au] carrefour de toutes les anxiétés »23.. Son travail est suivi de près par les études de Jill Harsin sur la France du premier xixe siècle et de Judith Walkowitz sur l’Angleterre victorienne. Toutes deux s’emploient à dépasser le prisme sulfureux du phénomène prostitutionnel pour lui rendre un visage, voire des visages : ceux de jeunes femmes du peuple « ordinaires », confrontées aux possibilités limitées du marché de l’emploi et qui mettent en œuvre des stratégies de survie, parfois désespérées, pour faire face à l’adversité24.. Elles soulignent en outre que les effets du contrôle policier sur la prostitution, caractérisé par un système de « tolérance-surveillance », repose sur la soumission et la caractérisation d’un groupe de femmes comme prostituées, instituant par là même un « groupe paria » au sein de la société. Alors que la prostitution est une activité intermittente, interlope et transitoire, sa réglementation, sa fixation dans les bordels et l’institution d’un statut officiel et dégradant favorisent la précarisation des femmes et leur maintien dans cette activité.

C’est dans cette perspective que les quelques travaux d’histoire moderne consacrés à la prostitution virent le jour au tournant des années 1970-198025.. Avant même la parution de l’ouvrage d’Alain Corbin, Érica-Marie Benabou entreprend une thèse de doctorat sur la Prostitution et la police des mœurs auxviiiesiècle, sous la direction de Pierre Goubert, qui ne sera jamais terminée du fait de son décès en 1985 (une version inachevée paraîtra à titre posthume en 1987)26.. De son côté, Sabine Juratic s’attelle en 1976, dans le cadre d’un travail de maîtrise sous la direction de Daniel Roche, à la question de la délinquance féminine aux premiers temps de la Révolution27.. En toile de fond, la démographie historique, prolongement d’une histoire des mentalités chère à l’esprit des Annales, a alors exhumé de l’oubli la vie sexuelle. Auscultant et comptabilisant les indices de fécondité, l’âge au mariage, les taux de naissances illégitimes ou encore les déclarations de femmes séduites abandonnées, tout un pan de ces recherches questionne les rapports entre les mœurs, les structures idéologiques et l’organisation sociale. Au début des années 1970, les études de Philippe Ariès, Jean-Louis Flandrin, André Burguière, Peter Laslett ou Edward Shorter ont conjointement travaillé à chiffrer la question de l’illégitimité sexuelle et, par là même, à évoquer la prostitution28..

À la suite de ces travaux, qui ont révélé la sexualité comme objet historique, Érica-Marie Benabou et Sabine Juratic se montrent soucieuses d’élaborer une histoire sociale de la prostitution et des prostituées. Celle-ci se développe dans le sillon creusé par toute une « histoire des silences sociaux »29., notamment déployée par Olwen Hufton, Bronislaw Geremek, Arlette Farge et Daniel Roche, sur la criminalité, la marginalité et la pauvreté. Constructions sociales et relationnelles, ces dernières relèvent tout à la fois de verdicts sociaux et d’expériences vécues30.. Saisis à partir des archives de l’exclusion (archives de la répression et de l’enfermement), ils permettent d’approcher « la vie des hommes infâmes » selon la belle formule de Michel Foucault dans un article programmatique paru en 1977. Archétypes de la marge féminine et sexuelle, les prostituées émaillent ces enquêtes historiques. On les retrouve également dans quelques travaux sur la période révolutionnaire : ceux de Richard Cobb, l’historien « de ceux qui, faute d’avoir vécu la Révolution, ont vécu sous la Révolution »31., et de Dominique Godineau, qui retrace la vie de « celles qui n’ont pas laissé leurs noms, de celles qui tous les jours partaient à la recherche de subsistance, avaient besoin de travailler pour vivre, mais qui ne manquaient pas le soir d’aller prendre leur place dans les tribunes des assemblées révolutionnaires »32.. L’historienne Susan Conner est cependant la seule qui, par une série d’articles, proposera de mener de front une enquête de la prostitution où la période révolutionnaire ne serait pas seulement le cadre chronologique, mais la scène d’expérience du phénomène prostitutionnel33.. À l’instar d’Érica-Marie Benabou et de Judith Walkowitz, elle entreprend de poser la question de la professionnalisation de la prostitution qui constituerait une transformation de fond du phénomène au tournant des périodes moderne et contemporaine. Elle voit dans le cadre juridique de la période révolutionnaire les conditions de possibilité d’une telle transformation : dépénalisée, la prostitution ne constitue plus seulement un recours ponctuel, mais peut constituer une activité à part entière, et se voit de plus en plus fréquemment accoler le qualificatif de métier.

La présente étude veut poursuivre cette histoire des « femmes infâmes » en Révolution, afin de penser le défi constitué par la prostitution au nouvel ordre révolutionnaire puis républicain. Il s’agit, non seulement de mettre en lumière un univers singulier du Paris révolutionnaire, mais aussi d’interroger la Révolution en utilisant la prostitution parisienne comme caisse de résonance de dynamiques sociales et sexuelles dans le sillage du renouvellement des questionnements proposés par l’histoire des femmes et du genre aux études révolutionnaires depuis la fin des années 198034.. La Révolution constitue un « formidable poste d’observation » des transformations des rapports interindividuels sexués35.. C’est pourquoi, au-delà d’un travail de mise en visibilité des femmes désignées comme prostituées dans l’histoire de la Révolution, il faut également mener une réflexion plus large, où l’expérience de ces femmes s’articule toujours avec la question des rapports de pouvoir qui infusent la structuration et la hiérarchisation du social.

C’est là tout l’intérêt du concept de genre mobilisé comme grille de lecture de l’événement révolutionnaire36.. Le genre n’est pas seulement une catégorie utile d’analyse pour l’histoire de la Révolution française, il est une catégorie nécessaire pour interroger l’héritage du modèle républicain révolutionnaire et son modèle de citoyenneté. En formulant la promesse d’une émancipation universelle pour « tous », tout en excluant de façon durable les femmes de la sphère politique légitime et du droit de suffrage, la « scène primitive »37. de la Révolution affirme ainsi dans un même mouvement l’abstraction de l’individu et la primauté de la différence des sexes dans la construction de la citoyenneté. Depuis le tournant du Bicentenaire, nombre de travaux d’histoire des femmes et du genre ont interrogé le « paradoxe »38. des femmes françaises dans la Révolution, « citoyennes sans citoyenneté »39., détentrices de droits universels qu’elles ne peuvent cependant complètement exercer. Déjouant la violence symbolique des silences de l’histoire et de la communauté des historiens, ils ont fait advenir la question de l’exclusion ou de la « non-inclusion » des femmes en Révolution afin d’accéder à l’invisibilité des divisions inégalitaires de la jeune cité républicaine. Comme l’ont montré les travaux de Joan Landes, Lynn Hunt, Joan Scott, Dominique Godineau, Geneviève Fraisse ou plus récemment Anne Verjus, adopter une perspective de genre, analyser ce droit de cité ambigu des femmes pour penser la Révolution, c’est interroger les totems – la citoyenneté, l’égalité et l’universalité des droits – et les tabous – l’exclusion, la différence, et les contretemps de l’émancipation – de l’universalisme républicain40..

En mobilisant la question prostitutionnelle, il s’agit donc d’explorer marges sexuées et sexuelles de la citoyenneté. Les travaux d’Anne Simonin ont permis de souligner que la condition citoyenne en Révolution est une condition plurielle41.. Outre la création d’une citoyenneté active – civile et politique – et d’une citoyenneté passive – civile – de 1789 à 1793, outre l’exclusion durable des femmes, des étrangers ou encore des populations colonisées d’une citoyenneté plénière, la loi pénale de 1791 dessine une échelle graduée de la citoyenneté substituant aux ordres de la société d’Ancien Régime des statuts de citoyenneté allant des « citoyens probes » aux « ennemis du peuple » privés de la jouissance de leurs droits civils et politiques. À cela doivent s’ajouter des formes de « citoyenneté diminuée » qui ne relèvent pas de la loi, mais de pratiques étatiques plaçant certaines populations-cibles en situation de non-droit. Ces processus, encore peu explorés pour la période révolutionnaire, ont particulièrement été mis en lumière par toute une histoire de la police attentive à la criminalisation des populations mobiles à l’époque contemporaine. On doit la proposition de cette notion de « citoyenneté diminuée » aux travaux de Patrick Weil, d’Alexis Spire et d’Emmanuel Blanchard qui ont interrogé la citoyenneté française au miroir de la colonisation et souligné les multiples pratiques dérogatoires à l’égalité de principe42.. Elle constitue une approche heuristique pour apprécier la « tolérance conditionnelle » des femmes pratiquant la prostitution dans la cité révolutionnaire. Leur situation sur le terrain révolutionnaire est révélatrice d’une citoyenneté marginalisée par les pouvoirs publics. « Semblables et pourtant différentes », les prostituées ne peuvent être des citoyennes comme les autres.

 

 

multiplier les angles d’approche

 

L’histoire de cette « citoyenneté diminuée » des femmes publiques révolutionnaire est intimement liée à la définition de la prostitution dans les sociétés occidentales contemporaines. Concentré de préjugés, de fantasmes et d’émotions, la prostitution est une catégorie trouble qui, dans un même mouvement, désigne et disqualifie une relation ou une activité associée à la sexualité commerciale43.. Stigmate spécifiquement féminin, l’anthropologue Gail Pheterson a ainsi montré qu’elle peut s’appliquer à toutes les femmes sans exception dès lors qu’elles transgressent les normes de genre et de sexualité liées à l’idéal de la féminité, agissant « comme un fouet »44. pour rappeler à l’ordre les femmes prises en flagrant délit d’indépendance. À cet égard, la notion de « continuum d’échanges économico-sexuel »45. forgé par l’anthropologue Paola Tabet offre un programme de vigilance méthodologique pour penser la prostitution. Loin de constituer des « mondes hostiles »46., rapports intimes et transactions économiques sont constamment imbriqués dans un continuum allant des rapports matrimoniaux, où la sexualité féminine est considérée comme un service gratuit, jusqu’aux formes de prostitution les plus explicitement commerciales. Ce qui institue la spécificité de la prostitution dans ce continuum, c’est la rupture des règles de l’échange sexuel dans un contexte donné. Aussi la prostitution ne constitue pas « le cas limite de confusion des registres de l’économique et du sexuel, c’est une catégorie normative et historiquement variable, dont la fonction est de fixer les règles d’un usage légitime et illégitime du corps des femmes »47.. Elle doit donc être appréhendée dans le contexte social et culturel global qui lui confère son signifiant transgressif. Pour le dire autrement, la prostitution et les prostituées ne peuvent être étudiées en dehors de leur relation avec la société qui contribue à les instituer comme telles.

Souscrivant pleinement à cette posture méthodologique, qui ne vise pas à juger la prostitution, mais bien à mener une réflexion sur le sens de cette désignation et les expériences qu’elle recouvre, cette étude refuse de faire de la prostitution une catégorie préétablie48.. Elle entend saisir la manière dont les individus ont contribué à redéfinir les contours de ce phénomène en Révolution, et, par là même, à organiser sa place aux marges de la société républicaine. Une approche multidimensionnelle est nécessaire et doit s’efforcer de retrouver les individus derrière le système49.. Les logiques de stigmatisation de la prostitution sont multiples et dépendent de l’agenda politique et moral d’une société dans un contexte donné. Une attention aux cadres juridiques et à leurs opérationnalisations sur le terrain, aux interactions entre agents institutionnels et personnes désignées comme prostituées permet ainsi d’étudier les cadres d’expérience de la « condition prostituée ». En retour, elle éclaire les stratégies classificatoires mises en œuvre par les autorités et la classe politique pour définir les contours et les valeurs de la société légitime des « honnêtes citoyens ».

Enfin, ce qui peut paraître une évidence doit être rappelé : l’histoire de la prostitution ne peut se faire sans les prostituées. Dans le sillage de Christelle Taraud, historienne de la prostitution coloniale, cette étude veut accéder à la chair des rapports sociaux afférents à la prostitution50.. Pour ce faire, il faut prendre au sérieux les paroles et les actes de ce groupe de destin qu’on ne saurait réduire à la seule expérience de la relégation51.. En d’autres termes, il s’agit de mettre à l’épreuve et de mettre en preuves cette expérience en adoptant une démarche compréhensive des modes d’existence qu’elle recouvre. L’attention aux pratiques et à la capacité d’agir des actrices de cette histoire constitue la clé d’une telle approche. Sous certaines conditions, la prostitution peut être le lieu d’une relative autonomie économique et sexuelle, ce dont témoignait de façon pionnière l’étude de Judith Walkowitz52.. L’historienne a ainsi proposé une façon de faire l’histoire de la prostitution prenant en compte autant les pratiques de stigmatisation et d’aliénation des prostituées que leurs résistances, le plus souvent hors de toutes conventions et convenances53.. La notion d’agency ou capacité d’agir, empruntée à l’histoire « vue d’en bas » d’E.P. Thompson54., permet de revisiter la question de la prostitution en mettant en lumière les façons dont les femmes donnent sens et forme à leur expérience du commerce du sexe. Elle infuse les nouvelles études historiques sur la prostitution européenne produites depuis les années 200055.. En interrogeant la négociation du quotidien, les ruses et les ressources qu’elles mettent en œuvre pour déjouer les contraintes d’un monde social qu’elles n’ont pas choisi, il s’agit également de tenter, quand les sources le permettent, une histoire des subjectivités individuelles, des manières de recevoir et de vivre la norme sexuée et sexuelle en Révolution. Cela est d’autant plus important pour les catégories populaires les plus marginales tenues à l’écart de la grande geste politique du processus révolutionnaire. Cette orientation, qu’on pourrait qualifier de « pragmatique », permet de ne pas figer les rapports de force et les assignations qui viennent caractériser la citoyenneté diminuée de ces femmes. Il ne s’agit pas de préférer l’étude des pratiques à celles des structures, mais plutôt de tenter d’adopter une posture intermédiaire, ou de va-et-vient entre ces deux tenants de l’expérience de la prostitution.

 

 

retrouver la prostitution révolutionnaire

 

La présente étude se situe dans le Paris révolutionnaire, un Paris transformé, « plus turbulent et plus rebelle » comme l’a bien montré l’étude de David Garrioch56., et caractérisé par l’efflorescence de nouvelles pratiques politiques, sociales et culturelles. La capitale offre un territoire de choix : tant le problème de la prostitution que celui de sa police s’y sont en effet posés de manière exceptionnelle à l’époque moderne. À partir du xviie siècle, la dilatation de l’espace parisien, l’explosion démographique, la mobilité accrue des populations et l’anonymisation progressive des rapports sociaux, évoluant à côté des réseaux de sociabilités traditionnels, viennent transformer la ville et brouiller ses repères, suscitant en retour la création d’une véritable « machine policière » destinée à connaître et maîtriser un peuple « ressenti comme de plus en plus indistinct »57.. L’institution de la lieutenance générale de police en 1667, institution sans équivalent dans le reste du Royaume, souligne le « cas particulier de Paris »58., spécificité confirmée par les créations successives du Bureau central de police du canton de Paris en 1796 puis, en 1800, de la Préfecture de police. À l’instar de la lieutenance, ces deux organismes vont bénéficier d’un statut à part, entre organisme municipal et organisme d’État. C’est dans ce cadre urbain, en pleine transformation et sous étroite surveillance des pouvoirs publics, qu’évolue et que se donne à voir la prostitution.

Paris est vue comme la première capitale d’Europe pour ses « femmes dissolues ». Le nombre de trente mille prostituées parcourant quotidiennement ses rues est alors régulièrement évoqué (à Londres ou à Amsterdam, on évoque alors respectivement 7 000 et 3 000 prostituées59.), et consacré en 1802 par Fouché à la tête du ministère de la Police générale60.. Si ce chiffrage impose des précautions, il traduit cependant les perceptions contemporaines à l’égard d’un phénomène jugé endémique. En 1747, en réponse à cette problématisation nouvelle d’un « fléau de la prostitution », le lieutenant général de police Nicolas-René Berryer crée la police des mœurs, une branche spécialisée de la police où sont combinées surveillance et répression de la débauche et plus particulièrement des prostituées61.. Cette spécialisation policière marque durablement l’institution et explique les créations ultérieures d’une division des mœurs au sein du Bureau central puis de la Préfecture de police de Paris. Elle explique que la prostitution soit particulièrement médiatisée et enregistrée par l’institution policière tout au long desxviiieetxixesiècles. Bien que les bornes chronologiques retenues pour ce travail redonnent une visibilité à la prostitution en Révolution, ce dernier s’inscrit donc dans le temps long d’une police de la prostitution : en amont avec lexviiiesiècle et la création d’une police des mœurs, et en aval, avec le Consulat et la consécration d’un régime réglementariste de la prostitution.

L’exceptionnalité du cadre parisien et de sa prostitution se révèle cependant problématique à appréhender dans les fonds d’archives de la période révolutionnaire. Parce qu’elle est un espace social dominé et dénoncé comme déviant, la prostitution est médiatisée exclusivement par les discours et les catégories des institutions dominantes. Or ces dernières se révèlent peu bavardes a priori dans les inventaires. Si la prostitution révolutionnaire est longtemps demeurée dans l’angle mort de la reconnaissance historique c’est aussi que les sources pour la documenter font souvent défaut. Contrairement au temps de la lieutenance générale de police au xviiie siècle ou à celui de la Préfecture au xixe siècle, il n’existe pas pour la période d’archives spécifiques à la police des mœurs. Il faut donc retrouver la prostitution parmi le dédale des archives révolutionnaires. Nous avons procédé par échelle de proximité avec l’objet, du discours de la loi révolutionnaire aux pratiques des prostituées sur le terrain en passant par l’étude des institutions chargées du contrôle et de l’enregistrement de la prostitution.