Psyché

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Description

Ce livre fait suite à de précédents écrits de l'auteur et porte également sur les relations qu'établissent corps et psyché, certaines mais déroutantes, ainsi que sur les diverses doctrines qui prétendent s'en rendre maîtresses. Il traduit l'embarras dans lequel on se trouve à ce sujet, d'où 2 500 ans d'effort et de labeur soutenus, exemplaires autant qu'infructueux, ne sont pas parvenus à faire sortir l'homme qui les avait élaborées.

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Date de parution 01 juin 2016
Nombre de visites sur la page 2
EAN13 9782140010446
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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PSYCHÉ
DE PAR
LE MONDE

Édouard de Perrot

PSYCHÉ
Entre neurosciences et psychanalyse

Essai

PSYCHÉ

Psyché de par le monde
Cahiers internationaux de psychopathologie
et de psychanalyse
Collection dirigée par Alain Brun

Collection multilingue, « Psyché de par le monde » promeut la
psychanalyse et la psychopathologie dans ce qu’elles peuvent
avoir d’universel, au-delà des langues, des territoires et des
cultures. Elle publie des textes reconnaissant les principes d’une
vie psychique, laquelle peut se décrire par la psychanalyse ou la
phénoménologie, et illustrant une pensée originale, qui se
distingue d’ouvrages à vocation universitaire.


Dernières parutions

Rolf KÜHN,Logothérapie et phénoménologie. Contributions à
la compréhension de l’analyse existentielle de Viktor E. Frankl,
2015.
Pierre DELTEIL (avec la collaboration de Jean Garrabé),La
Psychiatrie francophone. Pour une psychiatrie humaniste,
2014.
JU Fei,La structure inconsciente et le Yijing. L’objet du désir :
reste ou vide ?,2014.
Emil KRAEPELIN,Troubles mentaux psychogènes carcéraux
suivi de Les formes de manifestation de la folie, traduit de
l’allemand et présenté par Marc Géraud, 2013.
Yorgos DIMITRIADIS,Psychogénèse et organogénèse en
psychopathologie. Une hypothèse psychanalytique, 2013.
Johannes MÜLLER,Des manifestations visuelles fantastiques,
traduit de l’allemand par Marc Géraud, 2013.
Maria DORER,Les bases historiques de la psychanalyse,
traduit de l’allemand par Marc Géraud, 2012.



ÉdouardDEPERROT

PSYCHÉ


Entre neurosciences et psychanalyse



Essai


OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

La supervision de la psychothérapie. Paris,Masson, 2002, Ouverture psy.
(en collaboration avec

P.-B. Schneider, C. Rozmuski-Dreyfuss et M. Stauffacher.)

Psychiatrie et psychothérapie. Une approche psychanalytique. Bruxelles,De
Boeck, 2004. (en collaboration avec M. Weyeneth.)

La psychothérapie de soutien. Une perspective psychanalytique. Bruxelles,de
Boeck, 2006. Collection Carrefour des psychothérapies.

Abrégé de psychologie buissonnière. Entre neuroscience cognitive et psychanalyse:
quelle coexistence possible. Bruxelles, de Boeck, 2007. Collection Oxalis.

Cent milliards de neurones en quête d’auteur. Aux origines de la pensée. Paris,
L’Harmattan, 2010. Collection Psychanalyse et civilisations.

Corps et psyché, ou les illusions du corps augmenté.Paris, L’Harmattan, 2014.
Collection Le corps en question.

Je t’aime. Poésies.Vevey. Éditions de l’Aire. 2003

Illustration couverture :
L’arbre,bois gravé de l’auteur.

© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08797-9
EAN : 9782343087979

7

8

À Nicole

CONSTAT

1.- PAR OÙ COMMENCER ?

« Criez d’un passant à notre peuple : « Ô le savant ! » Et d’un
autre : « Ô le bon homme ! » Il ne faudra pas détourner les yeux
et son respect vers le premier. Il y faudrait un tiers crieur : « Ô les
lourdes têtes! »Nous nous enquérons volontiers: «Sait-il du
Grec ou du Latin? écrit-il en vers ou prose? »Mais s’il est
devenu meilleur ou plus avisé, c’était le principal, et c’est ce qui
demeure derrière. Il fallait s’enquérir qui est mieux savant, non
qui est savant. »
Montaigne Essais, I, XXIV. Pédantisme
« … il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes
premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour
véritables… »
Descartes Première Méditation.
« On ne devrait s’étonner que de pouvoir encore s’étonner. »
La Rochefoucauld, Maxime 384
« Lepropre d’un mystère, disait Ansermet, c’est que plus vous
l’élucidez, plus se renforce son caractère mystérieux.» et l’auteur
ajoute :« Mais le besoin demeure, pour cet animal métaphysique
qu’est l’homme, de s’adonner à cette élucidation ».
Jean-Claude Piguet : Philosophie et musique.

Habitants de cette terre, nous participons du monde, qui
nous contient et que nous contenons, qui se donne à notre
perception – aussi bien externe qu’interne – dans la diversité
des formes de son existence organisée et des représentions
qu’on s’en fait. Cette composition défie et désarme
l’intelligencese flatterait de l’expliquer de façon univoque. qui

9

Ce qui n’empêche pas l’éclosion d’une multitude de
productions pétillantes de cette remuante et prétentieuse
particulière, poussant comme champignons après la pluie,
sans s’aviser que leur pluralité même plaide contre leur
respective prétention d’atteindre irréfutablement la vérité.

Après des millénaires où notre remarquable spécimen s’est
coltiné à un travail d’observation, de découverte,
d’expérimentation, de réflexion, de spéculation, et
finalement d’interprétation concernant son être, son origine, son
destin et le théâtre de ses exploits, en utilisant les
inépuisables ressources de son esprit imaginatif et inventif
que ne rebutait pas la possible intervention d’une
transcendance, je ne sais quelle mouche l’a piqué et l’a
sommé de mettre fin à cette mythologie animiste, voire cette
1
mystique au profit d’un positivismerecourant
exclusivement à la matérialité et à la rationalité.

Or, si un tel retournement de perspective ne pose pas par
lui-même de problème méthodologique insoluble, sa
radicalité crée néanmoins une béance imprévue dans l’objet
même de sa recherche, dès lors clivé ence qui relève de cette
démarcheetce qui n’en relève pas, c’est-à-dire ence qu’on en saisit
etce qu’on n’en saisit pas avecles instruments dont on s’est
doté.

DU DUALISME…

Apparemment d’ordre conceptuel, ce hiatus concerne bel et
bien la nature de cet objet, dans la mesure où il permet aux
initiateurs de ce revirement de remplacer l’essence de cet
inconnu, qu’il s’agissait de découvrir dans sa totalité interne,


1
Doctrine qui se réclame de la seule connaissance des faits, de
l'expérience scientifique, qui affirme que la pensée ne peut atteindre que
des relations et des lois (et non les choses en soi).Le Grand Robert.

10

par les outils que leur nouvelle obédience leur prescrit
d’utiliser pour censément parvenir à l’expliquer en totalité
externe. Il y a là un saut de la pensée entre deux réalités
distinctes dont on prétend gommer ainsi la disparate en
tapinois. Reste qu’en mordant à ces formulations, on peut
tenir pour acquises les promesses de renouveau dont elles
abondent, autant qu’en découvrir le côté plus insistant que
probant.

Au fond, que sait-on et que ne sait-on pas? Doté de
conscience réflexive, je sais que j’existe ici et maintenant,
riche d’un passé dont je me souviens plus ou moins
consciemment et gros d’un avenir inconnu vers la réalisation
duquel, plein d’espoir, je tends inexorablement, le temps de
ma vie. Sachant plus clairement où j’aspire à aller que d’où je
viens vraiment. De la sorte, je suis engagé dans l’immuabilité
d’un mouvement qui se renouvelle au fil des jours, constant
dans ma forme sensible autant qu’imprévu dans mes
actualisations successives, au demeurant nanti d’une
singulière et inviolable identité, au même titre que mes
semblables.

C’est peu et c’est beaucoup. Peu au regard de l’immensité de
l’univers qui m’entoure en me constituant, beaucoup puisque
2
je sais que je le sais et que je peux y réfléchir . Cette
opération singulière, dont je puis partager le produit avec
autrui, non sans aléas, implique une combinaison de facteurs


2
«L’homme n’est qu’un roseau le plus faible de la nature; mais c’est un roseau
pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser. Une vapeur, une
goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait
encore plus noble que ce qui le tue; parce qu’il sait qu’il meurt; et l’avantage que
l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.
Ainsi toute notre dignité consiste dans la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever,
non de l’espace et de la durée. Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la
morale.» PascalPensées chap. XXIII.

11

matériels, étendus et mesurables et de facteurs immatériels,
inétendus et incommensurables.

L’aria, c’est qu’elle fonde un dualisme, que certains acceptent
3
comme de substance etd’autres seulement comme de
4
propriété ou encore d’attribut, ouvrant sur d’interminables
controverses et disputes doctrinales entre les tenants de ces
convictions plurielles, que chacun d’entre eux essaie à sa
façon et en vain de justifier logiquement par la théorie qu’il
élabore, au détriment de celles de ses vis-à-vis.

5
Devant cette effloraison de paradigmescontraires, voire
contradictoires, on peut remarquer que si le dualisme
substantiel procède ouvertement du bon sens, sans s’y
limiter, les deux autres credo se réclament non moins
ostensiblement de leur utilisation délibérée d’« épistémè »
d’origine scientifique, dont ils estiment que la rationalité leur
permet de transcender la conception holistique du premier,
qui n’en a mie, et de l’éliminer en conséquence.

Fondé de la sorte sur des croyances opposées, l’antagonisme
des méthodes auxquelles ils recourent et des
développements qui en découlent empêche ses acteurs de se
rapprocher et d’instaurer un dialogue ouvrant sur l’examen
des conditions d’un dépassement possible de leurs positions
adverses, qui restent ainsi figées. Les nombreux essais faits
dans ce sens se sont heurtés à l’incompatibilité constitutive


3
Depuis Descartes.
4
Depuis Ryle, Davidson, Fodor, Dennett, Searle ou Kim.
5
Ainsi qu’on appelle aujourd’hui lemodèleoucanonayant cours, à la suite
de Thomas S. Kuhn,pour qui: «le paradigme est un cadre qui définit des
problèmes et des méthodes légitimes, et qui permet ainsi une plus grande efficacité de la
recherche :un langage commun favorise la diffusion des travaux et canalise les
investigations.entité désigne un ensemble d’observations et de faits Cette
avérés, de questions à résoudre, d’indications méthodologiques à cet
effet, de croyances, de valeurs reconnues et de techniques communes
aux membres d’un groupe donné au cours d’une période de consensus.

12

des diverses représentations des choses auxquelles on
aboutissait de part et d’autre, insurmontable sans qu’on
remette en cause fondamentalement ces mouvements
euxmêmes et leurs postulats.

Cette problématique est ainsi d’ordre doxique et épistémique
sur un fond naturel.Corps etpsyché sontdes notions par
lesquelles on désigne des composants de l’être. Les idées
qu’on peut développer à ce sujet, et on ne s’en fait pas faute,
participent du monde tel qu’il est et du monde tel qu’on se le
représente, tout à la fois concret et abstrait, présent et
perceptible à nos sens, absent et évocable à notre esprit.

J’ai apparié le corps à la « psyché », terme choisi en raison de
son indétermination, en me rappelant que c’est d’abord une
princesse de la mythologie, personne au destin singulier, puis
un objet d’ameublement où l’on peut se voir en pied et
s’identifier grâce à son moi constitué, enfin une entité dont
chacun a conscience qu’elle l’habite et le signifie, au su de
l’autre, et qui, par exemple, nous permet ce vivant échange.
A contrario, je me suis demandé également – et pour autant
qu’on réussisse une telle opération – si un ensemble de
neurones, voire le cerveau, mis en face d’un miroir s’y
reconnaîtrait également et dicterait à son savant propriétaire
la théorie que celui-ci développe à son propos.

…ET DE CE QUI S’ENSUIT

La dualité de cette entité propose une énigme, peut-être
même l’énigme : «d’où venons-nous, que sommes-nous,où
allons6
nous ?poser une énigme invite à la résoudre, ce qui» Or,
implique de chercher diverses possibilités d’en comprendre
l’énoncé et de l’aborder.


6
Paul Gauguin l’a illustrée de façon personnelle et parlante.

13

Parmi celles-ci, l’homme a d’emblée épousé la voie
historique, mythologique, respectant l’intégrité de son objet,
avant de découvrir la voie scientifique, analytique qui ne se
conformait pas à cette exigence. En effet, ayant estimé à la
longue que la méthode intuitive, irrationnelle et gratuite, se
montrait incapable de donner une réponse démontrable à
son questionnement, il la dénonça et recourut à
l’expérimentalisme scientifique, conforme à la logique et lui
paraissant en tant que tel susceptible d’assouvir plus
sûrement sa soif de connaître.

Compte tenu de leurs présupposés, de leurs procédures et de
leurs buts dissemblables, ces deux approches se sont
déployées de façon divergente et ont proposé des visions du
monde qui se sont avérées inconciliables, parce qu’elles ne se
croisaient ni ne cheminaient parallèlement, se situant dans
des plans différents. Au mieux, elles s’ignoraient, au pire,
elles guerroyaient, remplissant l’histoire du fracas de leurs
disputes, sans avancer d’un iota dans l’explication du
phénomène à laquelle elles prétendaient.

AUTRE APPROCHE

Devant un tel constat d’impuissance relative, une troisième
e
modalité de déchiffrage se présenta au tournant du XIXen
marge des deux premières, la voie psychanalytique,
cheminant à sa façon intrépide non sans emprunter à la voie
mythologique sa vision globale du sujet, dont elle se sentait
proche, et à la voie scientifique sa méthode rigoureuse,
apparemment plus sérieuse, de sorte qu’elle se proposait de
dépasser leurs antinomies paralysantes, qu’il n’était pas
question d’abolir, en se soustrayant à ce que leurs
présupposés respectifs avaient soi-disant d’exclusif. Un
contraste existe entre ces divers modèles.

14

Partant de phénomènes observables – compositions,
comportements, fonctionnements ou réactions – dont il cherche
à élucider le déterminisme, le neuroscientifique formule des
hypothèses qu’il tâche de vérifier en s’appuyant sur une série
de résultats particuliers et quantifiés, récoltés au cours
d’expérimentations fragmentaires, réalisées méthodiquement
au laboratoire sur des cohortes de cobayes sélectionnés pour
qu’elles puissent être considérées comme homogènes du
point de vue de la question en investigation.

Puis, appariant ces deux catégories de facteurs, il
mathématise les relations qu’il en retient, de façon à pouvoir
les présenter en enfilade au bout de laquelle se profile, voire
éclôt une vérité objective, concernant quiconque, réputée
scientifique en raison de son obtention par des voies dont
tout subjectivisme a été banni. Le neuroscientifique vise à
expliquer le fonctionnement neurophysiologique de l’être en
général, en vue de le maîtriser, d’agir sur lui et de l’améliorer
le cas échéant.

Aux antipodes de ce scientisme pragmatique, le
psychanalyste propose à l’individu l’expérience vécue d’une
relation personnelle suivie et régulière, au cours de laquelle
des échanges avec son interlocuteur, avant tout verbaux, le
conduisent à une prise de conscience de ce qui lui appartient
en propre, sans y rien ajouter ni en rien retrancher. Lui
révélant certains automatismes qui régissent sa vie à son
insu, cette voie lui offre la possibilité d’élargir son degré de
liberté en les découvrant, en les identifiant et en se donnant
ainsi la chance de les dépasser. Secondairement, mais de
façon non négligeable, elle ouvre la perspective d’une
compréhension de l’universel dans l’individuel.

La première modalité, axée sur la quantité, poursuit le plus
d’être. Elle débouche sur l’actuel et prétentieuxtranshumain.
La seconde, orientée sur la qualité, recherche le mieux-être.
Elle embrasse l’humain.

15

J’ai choisi cette deuxième façon d’avancer simultanément
dans mon étude du monde et dans ma réflexion sur
moimême, ce qui exige que l’on respecte l’équilibre qui existe
entre ces deux approches complémentaires en même temps
qu’irréductibles, dans le souci de mettre le moi au cœur de la
démarche dont il est à la fois agent et thème, sans acception
de l’une ou de l’autre.

DE L’EXPÉRIENCE DU MOI

Constituant l’individualité, la personnalité d’un être humain,
7
le moi caractérise celui-ci en lui conférant identité oumêmeté,
ipséité et constance. Il s’oppose au non-moi, c’est-à-dire au
monde extérieur, dont l’autre, son semblable, fait partie.

En philosophie, le moi est la personne humaine en tant
qu’elle a conscience d’elle-même et qu’elle est à la fois le
8
sujet et l’objet de la pensée . En psychanalyse, opposé auça,
dont il s’est différencié, et ausurmoi, lemoiest unedes trois

instances de l’appareil psychique, chargée de la médiation
entre les pulsions venant duça, qui n’ont de cesse de trouver
satisfaction, les interdits et les impératifs dusurmoi quien
modulent l’expression, et les exigences vitales de laréalitéoù
elles doivent trouver issue.Il correspond à la partie
consciente du psychisme, sans s’y limiter et contrôle l’accès à
cette même conscience ainsi qu’à l’expression motrice.

Ainsi, avant d’être empoigné et manipulé par le savant selon
9
le processus analytique , c’est-à-dire rapportant tout ce qu’il
étudie à des éléments tangibles et quantifiables déjà connus,


7
Mot proposé par Voltaire en place du mot scientifique identité, mais
qui n'a pu le remplacer.
8
Littré, cité par le Grand Robert.
9
Au sens dequi considère les choses dans leurs éléments plutôt que dans leur
ensemble.La psychanalyse s’en distingue en considérant l’individu dans sa
totalité.

16

communs à cet objet et à d’autres qui lui sont semblables de
ce point de vue et, conséquemment, s’appuyant en
extériorité sur une abstraction qui n’est pas la réalité de
l’objet en question, lemoirésulte d’une intuition de son être
propre, gagnée en intériorité, que tout un chacun peut vivre.
On en rend imparfaitement compte par l’étude, qui
décortique et morcèle impitoyablement son objet, et donc le
détruit, pour en connaître les constituants en les isolant et en
les nommant, et beaucoup mieux par l’expérience vécue, qui
le saisit d’un seul mouvement respectueux et le pénètre, sans
prétendre l’expliquer, ce qui ne veut pas dire sans l’entendre.

Ces deux démarches antithétiques peuvent cheminer de
concert ou se succéder, mais non se rejoindre, en raison de
leurs moyens et de leurs buts divergents. L’une vise à la
connaissance, avec des arrière-pensées utilitaristes, et se
réalise dans un présent qui se veut prometteur de bienfaits à
venir, l’autre se contente d’être et d’y réfléchir dans la durée.

D’UN AU-DELÀ DE LA MÉDECINE

L’enseignement prévoit de faire médecine avant de devenir
psychiatre et psychothérapeute. La médecine en effet est une
discipline qui permet d’acquérir des connaissances
fondamentales et une maîtrise factuelle bien éloignées de
répondre aux questions qu’on se pose en tant que psychiatre
et psychothérapeute quand on s’occupe d’un patient, son
semblable, qu’on envisage pour lui-même.

L’appellation de psychiatre et psychothérapeute, autrement
dit :médecin de l’âme, caractérise le métier tel qu’on
10
l’envisage dans cet ouvrage. D’où que, sans renoncer à ce


10
Il existe d’autres écoles, tant de la psychiatrie que de la psychothérapie,
qu’on écarte ici en raison de leurs présupposés théoriques qui ne
répondent pas à cette manière de voir.

17

qu’on a acquis en étudiant la médecine, savoir inestimable,
mais limité du point de vue de cette recherche, on peut
décider de ne pas s’en contenter et s’engager dans la voie qui
mène à l’acquisition d’un savoir et d’une pratique dans cette
spécialité, complétant et ouvrant cette discipline de base en
direction de cette enquête.

Outre une remise en question de soi-même, agent et objet de
cette démarche, une telle option implique un réexamen de la
référence exclusive au matérialisme comme préalable à
l’étude des sciences naturelles, entraînantipso facto son
extension aux sciences humaines, où il se révèle si
malencontreux au sens dela connaissance de l’individuel et la
logique du réalismede Jean-Claude Piguet. Ce philosophe pense
qu’il convient d’ancrer la connaissance non pas dans lapensée
qui pense, aux fins de garantir une objectivation, mais bien
dans laréalité qu’il faudrait penser. Autrementdit, il invite à
partir des choses, pour s’en faire une idée à mettre en mots,
et non de pratiquer l’inverse, sous peine d’en arriver à une
pensée qui ne soit plus que discours, induisant la perte de
cette réalité même qu’il faut avoir entendue pour pouvoir
11
l’interpréter telle qu’elle se donne.

On voit que ces deux approches, bien que tout paraisse les
opposer, peuvent se justifier, sous réserve des limites que
chacune sécrète, en raison de ses présupposés, de sa
composition, de son équipement, de son objectif et de son
champ d’application, sans préjudice de leur hétérogénéité
consubstantielle, qui leur permet de coexister, mais pas de
coïncider.

Pratiquement, après avoir conquis son diplôme de médecin,
l’auteur s’est engagé délibérément dans la formation à la
psychiatrie et à la psychothérapie, clairement orientée par la


11
Cf. Bibliographie.

18

psychanalyse freudienne, qui offrait l’opportunité inégalable de
se découvrir et de découvrir autrui, de façon authentique, en
raison de la conscience réflexive commune qui permettait à ces
deux êtres pareils d’établir une relation unique où ils puissent
12
librement s’entretenir.

DES EXIGENCES ET DE L’APPRENTISSAGE DE CETTE
DISCIPLINE

13
On a décrit en d’autres lieuxles exigences méthodologiques
d’une telle conception du métier qui orientent l’activité et la
pensée de manière originale, en les centrant sur le sujet qui
consulte.

Ce dernier est engagé dans une relation intersubjective
intime, à prédominance verbale, avec son docteur
psychothérapeute, menée en marge de la réalité quotidienne
de manière réglée et répétée, et toute nourrie des
identifications qui le relient à cetalter ego, qui le guide afin de
l’amener à reconnaître son monde intérieur de sorte qu’il
puisse apprendre, en le découvrant, à le reconnaître, à le
comprendre, à l’accepter et à en maîtriser les tenants et les
14
aboutissants plus librement, selon ses propres dispositions.

Ce qui se révèle au cours de cet itinéraire régulièrement
parcouru et partagé est un ensemble orignal et dynamique de
singularités, de similitudes et d’affinités. Et c’est de
l’appropriation clairvoyante de cet exercice, guidé de façon
aussi compréhensive que ferme par le psychothérapeute, que
naît d’abord la possibilité pour le patient de changer


12
J’ai fait mes études à Lausanne, au moment où les trois professeurs,
médecins-directeurs des services de psychiatrie étaient également
psychanalystes, offrant une occasion unique de réaliser ce programme.
13
Cf. Bibliographie.
14
Selon la définition que Pierre-Bernard Schneider donne de la
psychothérapie médicale dansPropédeutique d’une psychothérapie.

19

librement quelque chose dans le cours de sa vie, dont il se
rend compte qu’il souffre et pourquoi, et ensuite, pour le
psychothérapeute, celle de théoriser à propos de cette
opération dont il tire les motifs du plus profond de
luimême.

Autrement dit, c’est l’expérience qui est première, la théorie
venant permettre, dans un second temps, de mettre en
forme le vécu tissé de la sorte, pour en déchiffrer le sens et
les exigences et rendre éventuellement communicable cette
démarche et ses fruits à d’autres praticiens.

Le schibboleth de ce procédé veut que le psychothérapeute
ait passé au préalable par la même expérience que celle qu’il
propose de vivre au patient venu demander son aide, afin de
pouvoir l’accompagner dans cette exploration de lui-même
en connaissance de cause et sans se confondre avec lui. Cet
impératif répond à l’essence même de la méthode, fondée
sur l’usage approfondi d’une réflexion sensible à propos de
la clinique, qui réclame un apprentissage pratique. En ceci, il
ne diffère pas des principes qui fondent l’apprentissage en
général.

À mesure qu’on évolue dans ce cadre singulier et organisé,
on en découvre la rigueur tout autant que la fécondité
chatoyante, contrastant avec les limites étroites des
neurosciences que l’on côtoie dans ce champ. Et l’on
s’aperçoit qu’étant donné le génie qui y préside, il vaut la
peine d’épouser le cheminement que Freud a suivi dans son
élaboration et de le parcourir à son tour, sans préjugé, avec
l’ambition et la modestie de l’élève si l’on veut y atteindre à
une certaine maîtrise. L’évolution doit se faire par un
va-etvient ininterrompu, spécifique et soutenu entre la pratique et
la théorie.

20

DE LA PSYCHANALYSE

La méthode psychanalytique fonde cette façon de voir et
d’agir et doit être inlassablement étudiée en plus d’être
pratiquée. Au fil du temps, Freud l’a développée de proche
en proche, de façon qu’on ne peut espérer la saisir au cours
d’une seule lecture chronologique de son œuvre, encore
moins en se limitant aux nombreux commentaires qu’on en
a faits. Créative, la démarche de notre auteur a suivi les
méandres et les hésitations de sa pratique innovante, dont il
a extrait son enseignement au fur et à mesure de la
compréhension et de l’intelligence qu’il en prenait. Et la
lecture attentive de son œuvre, comprenant ses découvertes,
ses hésitations, ses errements, ses réflexions et ses repentirs,
en complément de la clinique, reste un moyen essentiel d’en
pénétrer le sens et de l’intérioriser en vue de la mettre
dûment en pratique. En quoi cette méthode innovante
mérite l’attributscientifiqueque Freud revendiquait pour elle ?

C’est que, luttant avec bonheur contre sa pente naturelle à
spéculer, Freud s’est conduit en clinicien, s’étonnant de tout,
ne laissant pas des idées préconçues le détourner de ce qu’il
observait chemin faisant et n’envisageant que dans
l’aprèscoup d’élaborer en une théorie ce qu’il y découvrait et
comment. À cette fin, son objectif étant d’amener son
patient à se dévoiler et à reconnaître ce qui l’habitait à son
insu et l’agitait contre sa volonté, il considéra que les
productions psychoaffectives d’icelui, aussi minimes
fussentelles, étaient essentielles à cette exploration et méritaient la
plus grande attention, afin qu’elles puissent se manifester
spontanément et clairement dans la cure, pour autant que le
sujet en écarte consciemment les obstacles extérieurs et, avec
son aide précieuse, les obstacles intérieurs qui s’y
manifestaient. Ce n’est qu’après avoir satisfait ce préalable
qu’il se sentait en mesure d’en penser et d’en dire quelque
chose de substantiel que son patient puisse entendre.

21

Autrement dit, Freud, n’inventant rien qui ne fût déjà plus
ou moins connu, mais s’orientant selon un point de vue
original, a développé une méthode intuitive pour explorer
l’être dans ses parties les plus intimes – que la science
conventionnelle ignorait comme immatérielles, inaccessibles
à ses méthodes et à ses instruments – et cela avec une
cohérence sans faille conférant à son entreprise hardie et
inédite le sérieux que lui disputait cette même science au
nom de son empirisme logique et critique qu’elle considérait
comme orthodoxie.

Soumise depuis son apparition aux coups de boutoir d’une
intelligentsia positiviste et matérialiste que rien ne désarmait,
elle se porte nonobstant comme un charme et fait mieux que
survivre, moyennant que l’apport original de Freud y garde la
prééminence qui lui revient. Mais, n’étant pas acquise
d’emblée, cette exigence engendre deux ordres de
considérations :– la première concerne le bénéficiaire de la
méthode, psychanalyste ou patient – la seconde intéresse la
méthode elle-même.

ÀLA RENCONTRE DE SOI-MÊME

Celui qui prend la peine d’entreprendre une psychanalyse
n’en ressort pas comme il y est entré. Certes, la
transformation ne porte pas sur son identité, constituée une
fois pour toutes. Mais la découverte de son monde intérieur,
qu’implique la pratique délibérée de la remise en question de
soi prescrite dans la cure, entraîne des changements en
profondeur de sa personnalité. Prendre conscience de telle
motivation en soi, ayant déterminé subrepticement jusque-là
tel sentiment ou telle conduite avec lesquels on n’est pas
profondément d’accord, n’oblige pasipso facto ày renoncer.
Mais on ne peut plus y obéir automatiquement. Quelque

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