Psychiatrie, culture et politique
101 pages
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Psychiatrie, culture et politique

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Description

Livre de ce qui ne se dit pas et n'existe pas : le monde du "malade mental", ou du "fou", vocable le plus vraisemblable pour le rejeter et l'écraser au sein des systèmes les plus forts. Tour le monde mental ordinaire se vit dans une culture, même pour les personnes saines. Or sur toutes les sociétés pèse une politique. Les rapports inextricables entre les trois paramètres font apparaître un problème majeur, celui du pouvoir : pouvoir de la culture, pouvoir politique, pouvoir scientifique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 décembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336889030
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre


Rita E L K HAYAT









Psychiatrie, culture et politique
Copyright



























© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-88903-0
PLAN
PREMIÈRE PARTIE Observations, la pratique : les études de « cas »
DEUXIÈME PARTIE L’enfant sans crayons de couleur. La pratique liée à la théorie
CONCLUSIONS
BIBLIOGRAPHIE
TITRES ET TRAVAUX EN PSYCHIATRIE DE L’AUTEURE
ANNEXE
DU MÊME AUTEUR
PSYCHOLOGIE AUX ÉDITIONS L’HARMATTAN
Ce travail se lit très aisément si on considère que l’auteur, psychiatre et psychanalyste, met son savoir théorique mais surtout sa pratique, et donc son expérience personnelle, dans son texte, en se plaçant entre « Psychiatrie, Culture et Politique », pour expliquer les manques et les dégénérescences sociales dans les sociétés en mal de justice, d’équilibre, de promotion générale de tous leurs membres, expérience et position personnelle culturelle et politique se croisent…
Lorsque, par exemple, nous lisons chez Aristote que la Philia, l’amitié entre citoyens, est l’une des conditions fondamentales du bien-être commun, nous avons tendance à croire qu’il parle seulement de l’absence de factions et de guerre civile au sein de la cité. Mais, pour les Grecs, l’essence de l’amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un « parler-ensemble » constant unissait les citoyens en une « polis ».
… Quelque intensément que les choses du monde nous affectent, et quelque profondément qu’elles puissent nous émouvoir et nous stimuler, elles ne deviennent humaines pour nous qu’au moment où nous pouvons en débattre avec nos semblables. Nous humanisons ce qui se passe dans le monde, et en nous en en parlant, et, dans ce parler, nous apprenons à être humains.
Hannah Arendt Vies politiques, p. 34-35
PREMIÈRE PARTIE Observations, la pratique : les études de « cas »
Pour donner une capacité de compréhension de la problématique, voici douze cas de problématiques psychiatriques liées à la culture et à la politique :
1- La détention psychiatrique des opposants politiques
2- Psychiatrie et migration
3- Le « cas Nadia », le recours aux voyantes
4- Les pathologies « locales »
5- Les toxicomanies et leur relation à la culture et à la politique
6- Les problèmes féminins et le psychisme, interférences politico-culturelles
7- Féminisme et psychiatrie
8- Les différences d’orientations sexuelles
9- Les enfants dans la configuration politico-culturelle
10- Les sacrifiés de la société
11- Les sociétés « schizophrènes »
12- Le pouvoir et la psychiatrie
Pourquoi ces observations , comme disent les médecins somaticiens, ces « CAS » ou ces « dossiers » de malades, plus vraisemblablement ces histoires et biographies de patients (vu la brièveté de chaque présentation et la vulgarisation exigée par le contexte du livre pour le rendre plus accessible à tous les lecteurs), et pas ceux de tous les autres, milliers de patients, milliers de personnes et d’enfants, de vieillards, de femmes et d’êtres consumés dans des pathologies pour le moins délétères, destructrices, envahissantes, permanentes et empêchant le plein exercice de la vie ?
Il fallait choisir des possibilités très démonstratives par leur humanité pour prouver la thèse qui a motivé ce travail « Psychiatrie, Culture et Politique » ; en fait, il fallait remonter aux sources de cette révolte terrible : pourquoi des vies sont ratées, pourquoi certains ne peuvent-ils aspirer à une vie aussi tranquille et équilibrée que possible ? Pourquoi la folie ? Pourquoi la perte ? Pourquoi la souffrance ? Le maître mot est lâché : certains êtres humains souffrent au-delà de ce qui est permis et possible de supporter.
Le plus terrible est que la chaîne de la souffrance causée par les désordres psychiques concerne toutes les composantes d’une famille, sans distinction de générations, au-delà d’une possibilité qui consiste à dire que seul le malade mental est affecté par sa maladie. Est-ce là la vraie limite de l’être humain : pourquoi ne peut-il repousser utilement et efficacement les souffrances et toutes formes de souffrance, psychologique et même physique ? Là est la seule question de la Psychiatrie, anéantir la souffrance, là est le mystère de la Culture, offrir à l’être humain une vie en groupe plus supportable, voire heureuse et agréable, de la Politique, elle ne devrait être que la gestion de la POLIS , la cité, par ceux qui peuvent la gérer au mieux de la justice et de l’équité entre individus, que ceux-ci puissent être plus heureux, moins révoltés, plus égaux, moins tourmentés par leur condition – de toute façon mortelle – d’être humain !
Or, comme dirait Hippocrate, le premier médecin qui compte dans la vie de tout autre médecin :
La vie est brève, L’art est long,
L’opportunité fugitive
L’expérience incertaine,
Et le jugement, difficile »
Premier Aphorisme
Des milliers d’années plus tard, chaque médecin prononce « Le Serment d’Hippocrate » avant de pouvoir pratiquer son art, la Médecine…
P REMIÈRE OBSERVATION
Aziz El Ouadie (Voir ses lettres, en Annexe), la politique, Saïda Mnebhi, le 5° étage de l’Hôpital Avicenne
Les cas d’utilisation du savoir psychiatrique à des fins politiques
Le problème d’Aziz el Ouadie est exemplaire ici en ce sens qu’il a à voir complètement avec la Psychiatrie et la Politique : il était prisonnier politique quand j’eus à le consulter à l’Hôpital Averroès de Casablanca…
Né à Casablanca en 1956 de père et de mère militants nationalistes reconnus, il est actuellement enseignant et journaliste. Incarcéré à l’âge de dix-huit ans quand il était lycéen, il fût condamné à 22 ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l’Etat » et gracié en 1984, il aura passé dix ans de sa vie en prison pour délit d’opinion.
D’autres personnes ont décompensé des psychoses en prison, comme Hassan El Bou, emprisonné pendant 12 ans ou Miloud Achdini au Maroc. Leur état de délabrement mental est tel que plus aucun soin n’est efficace sur eux : les fonds alloués par le Centre contre la torture, de Copenhague, furent utilisés par le psychiatre qui reçut ces sommes, à des fins personnelles, quand les malades mentaux ayant décompensé leur pathologie mentale furent relâchés au Maroc.
En Tunisie, c’est Noureddine Benkhider, dix ans de prison politique, qui témoigne sur la folie d’un codétenu, un adolescent tellement claustrophobe que l’incarcération en cellule fit sur lui l’effet d’un traumatisme sans retour : il hurla pendant des jours et des semaines, puis devint « fou » , c’est-à-dire qu’il perdit totalement le contact avec la réalité et devint inerte, déconnecté du monde réel, sans réactions.
Aziz El Ouadie fut incarcéré avec tous les gauchistes, communistes, maoïstes, trotskistes, marxistes ; il adhérait au groupuscule « 23 mars 1965 » ; des groupes analogues existaient à Rabat, Casablanca, Fès et dans les autres principales cités du royaume.
La torture des prisonniers était systématique : la description des violences physiques était telle que des délabrements sont encore notables dans la personnalité de ces sujets, dix, quinze, voire vingt ans plus tard.
Voilà ce qu’il en fût : Aziz El Ouadie a écrit, à mon intention, sachant que j’écrivais ce livre, une lettre, en arabe. (Il se livra, ainsi que son frère, détenu comme lui pour délit d’opinion, à ce que les Marocains appellent aujourd’hui la « Littérature carcérale », dont la maison d’édition Tarik s’est fait une spécialité à travers des documents effroyables comme celui d’Ahmed Marzouki, « Cellule 10 ». Marzouki fut détenu pendant dix-huit ans dans le bagne mouroir de Tazmamart : au sortir de celui-ci, les morts-vivants furent examinés par des psychiatres militaires patentés par l’Etat à cette mission et on ne saura jamais ce que les rescapés présentaient comme délabrements physiques et psychiques, du point de vue médical et psychiatrique. Il ne reste que les traces dans les écrits et les paroles des ex-détenus. On peut dire que l’on a « maquillé », physiquement et psychiquement, ces personnes qui raconteront que l’Enfer de Dante n’est qu’une pâle copie de ce qu’ils ont vécu, la majeure partie d’entre eux étant décédée en cellule individuelle que même une bête n’aurait pas tolérée. Les phénomènes psychiques et physiques analysés de façon détournée sont extraordinaires et renseignent sur l’étendue infinie des différences de réactions individuelles et sur la façon qu’a chaque individu de contrer la mort, de désirer vivre à tout prix. L’un des frères Bourikat raconte dans un livre paru en France parmi les premiers témoignages, comment, en mordant dans un quignon de pain sec, – la nourriture donnée aux prisonniers tue autant que les conditions larges de la détention, que la torture systématique –, il perdit toute la rangée de ses dents, supérieures et inférieures, de devant. Il eut un spectaculaire et extraordinaire réflexe de les réimplanter immédiatement et de laisser l’articulé dentaire fermé toute la journée et toute la nuit qu’il passa, éveillé, laissant le pain trempé dans l’eau saumâtre qu’il avait à sa portée. Il ne mangea plus que pareil pain, trempé…)
Le texte d’Aziz El Ouadie (Voir Annexe, en arabe) s’intitule « De la folie, de la psychiatrie et de la politique » :
« Je fus transporté en urgence en 1976 au Pavillon 36 de l’Hôpital Averroès, cet endroit était dévolu aux malades mentaux, sur une erreur du médecin de la prison qui croyait que j’avais perdu la raison alors que je délirais suite à une très forte fièvre. Je n’y fus consultée par nulle autre personne que Rita El Khayat. Et je me souviens que sa position à ce moment-là de l’histoire du Maroc était courageuse ; elle refusa de me consulter en présence des policiers et des gardes de la prison qui furent obligés de quitter la salle de consultation. Ils encerclèrent tout le Pavillon 36. Elle fit son travail. Elle en eut beaucoup de déboires par la suite… »
En fait, j’avais scotomisé cet élément de ma pratique à l’hôpital Averroès, si ce n’était le souvenir du prisonnier mais quand il me rappela les faits, je me souvins immédiatement d’une chose : effectivement j’avais refusé de faire la consultation devant un agent d’autorité pour la simple raison que c’était accepter de faire un acte contre la Déontologie médicale. Ne mesurant pas le danger de se dresser contre les forces de police, je dis à leur chef que je ne procéderais à l’examen du prisonnier en présence de tiers, la police, que si j’en étais expressément mandatée par un écrit du Procureur du Roi à Casablanca, ce que voyant, les forces de l’ordre préférèrent encercler le Pavillon.
Nous étions en plein dans la scène politique projetant ce qu’elle avait de plus coercitif et de plus répressif, et dans des conduites d’urgence et de processus défensifs pour le moins dangereux. Il est évident que ces propos, les miens et ceux de l’ex-prisonnier politique, n’auraient jamais pu être écrits et publiés sous le précédent régime, celui-là même qui avait fait incarcérer El Ouadie et tant d’autres hommes et femmes, qui en avait enlevé et fait disparaître des centaines d’autres, qui avait exercé des pressions morales abjectes, liquidé physiquement, fait se corrompre les plus lâches et les plus veules.
Un travail devrait être fait sur les personnalités des bourreaux et des tortionnaires.
Peut-on dire que Saïda Mnebhi, morte, à Casablanca, des suites d’une grève de la faim à vingt-cinq ans, était dépressive ? Comme le diraient des psychiatres chagrins qui ne voient dans l’implication politique que des processus psychologiques pathologiques, parlant de personnalités passionnées et exaltées comme on en voit dans les délires passionnels. Les mêmes psychiatres n’ont jamais parlé de l’agressivité folle des systèmes de répression au Maroc et dans le Tiers-monde, exercée par des sadiques incontrôlés et incontrôlables jusque maintenant que les prisonniers, s’exprimant sur les ondes de la télévision publique, n’osent pas révéler le nom de tous leurs bourreaux encore en vie et pratiquant des métiers répressifs.
Le fameux Syndrome de Stockholm, qui pousse le torturé à aimer son bourreau, est-il vrai à ce point ? Comment des dizaines de prisonniers n’ont-ils jamais pu demander à la justice de juger les tortionnaires dans des procès qui, au moins, redonneraient leur humanité aux sociétés qui en ont été dépossédées ou qui, plus vraisemblablement, n’en eurent jamais ?
Un certain nombre des hommes au pouvoir au Maroc prétendent, encore aujourd’hui, qu’il faut maintenir le principe ancestral et tribal de gestion de la société par la force, par la répression, par LAHKEM (c’est-à-dire le fait de faire régner le pouvoir, coercitif, violent, punitif, à la manière des sociétés ne connaissant encore ni les Droits de l’Homme ni l’Etat de droit, sociétés archaïques et féodales).
[Précisions et généralités : Le monde arabe, vingt-deux pays, est le cercle humain caractérisé par trois déficits majeurs : l’ignorance totale, la condition des femmes la pire de la planète et l’absence des droits humains. Dans ce magma, donnant une société informe exposée à tous les problèmes psychiques vus la répression terrible de l’éducation des enfants, la torture et la détention pour opinions politiques sont la règle depuis cinquante ans que les puissances coloniales ont accordé de fausses indépendances à ces pays. Ces éléments expliqueront pourquoi le charlatanisme, le « guérissage » , les croyances en la vertu de milliers de saints et de santons, la sorcellerie et la voyance font partie intégrante de ces sociétés maintenues de force dans l’ignorance, l’illettrisme, la perte de générations entières d’individus, des peuples entiers. La femme arabe est la plus analphabète du monde entier : quelle mère peut-elle être pour des centaines de millions d’êtres humains ? ]
A contrario , l’Etat peut couvrir des criminels sociaux et des pervers corrompus : en 1969, au début de mes études de médecine à Rabat, les cours se donnant dans des annexes, derrière l’une des sorties de l’Hôpital Avicenne, je vis sortir un matin, dans une fourgonnette banalisée de la police, des hommes en costumes et cravates que l’on venait prendre pour les amener au tribunal. Il s’agissait de quatre ministres détenus pour des délits de corruption majeure : ils vivaient tranquillement au cinquième étage de l’Hôpital réservé pour les cas médico-légaux, et, une curiosité juvénile très forte nous faisait monter, pour certains d’entre nous, à cet étage où circulaient tranquillement les détenus en robe de chambre de cachemire, fumant et devisant au lieu de faire leur peine à la prison… comme tout le monde !
De ce même niveau de l’Hôpital, au contraire, devait se jeter et en mourir le détenu politique Jbiha Rahal, lors d’une fuite qui le mena à la mort et non à la liberté pour laquelle il avait été embastillé et qu’il défendait pour tous les Marocains.

Les cas d’utilisation du savoir psychiatrique
Dans tous les pays du monde il existe des médecins et des professionnels de la santé qui collaborent avec les fascistes, les despotes, les tyrans et les dictateurs : on sait qu’en Argentine les médecins assuraient eux-mêmes les tortures sur les détenus pour leur extraire des informations, dans les années soixante-dix, quand l’opération Condor s’attaqua à tous les régimes gauchistes et progressistes de l’Amérique latine, sous la conduite des U.S.A.
Les femmes racontent qu’elles étaient violées par ces mêmes médecins, qui leur appliquaient la torture électrique sur les parties génitales et sur les seins. Les médecins ne craignirent pas, des années plus tard, de déclarer Augusto Pinochet, qui exerça une sanglante dictature en Argentine, incapable de suivre les dizaines de procès qui s’étaient accumulés contre lui. Quittant l’Espagne pour rentrer en Argentine, on le vit à son atterrissage se lever de sa chaise roulante et serrer des mains, galvanisé par ce qu’il avait pratiqué au-delà de tout, le délire de grandeur et l’amour exclusif du pouvoir.
Le nazisme et l’extermination dans les camps des malades mentaux
(Alice Ricciardi von Platen, L’extermination des malades mentaux dans l’Allemagne nazie, Erès, Toulouse, 2001)
Von Platen fut l’un des médecins du Procès de Nuremberg instruit par le tribunal américain jugeant 23 médecins accusés de crimes contre l’humanité. Elle entend éclairer les « motivations théoriques qui ont conduit à l’élimination des malades mentaux dans l’Allemagne national-socialiste… et faire la lumière sur les motivations psychologiques et donc les racines culturelles de cette extermination de masse » .
Les « patients » ayant survécu dans les camps d’extermination nazis avaient été stérilisés, on peut penser que l’origine de ces crimes découle de l’idéologie eugéniste radicale promulguée en 1933. Il en est résulté l’euthanasie et sa programmation, véritable œuvre de mort, supprimant les patients chroniques internés, mais, également, les cas psychiatriques lourds, réputés incurables comme les idiots malformés, les schizophrènes très profonds qu’on laissait croupir dans la sciure comme des animaux, les adolescents délinquants, les fugueurs, les névrosés, les mineurs handicapés de sang juif, et, même, des mineurs juifs sains d’esprit.
Le mécanisme de destruction fut décidé à partir de la science de l’époque et de « l’idéologie biologiste » qui la sous-tendait, pour les nazis.
La vie des personnes citées était jugée indigne d’être vécue et il fallait éliminer toutes les bouches inutiles dans une économie de guerre sacrifiant les plus fragiles. La croyance prévalait, pour faire de telles tueries de masse, en une régénération de la race par stérilisation ou par élimination des individus vécus comme des déchets, des êtres « psychiquement morts », des « loques humaines ».
De 1939 à 1941, combien de malades ont été tués ? 80 000 ou 100 000 voire plus ? L’eugénisme se répandait dans le monde comme en Suède ou en Amérique, mais il fut pratiqué largement en Allemagne. Hitler y mit fin en 1941 sur les rumeurs et le mécontentement de l’Eglise : les psychiatres, sauf exception, n’avaient pas osé pas s’opposer à une politique médicale criminelle. On aura tout le loisir de voir comment le corps médical et psychiatrique compte parmi les confréries et les professions les plus conservatrices et les plus réactionnaires, au sens politique du terme, du monde, depuis les origines de son Histoire. Les médecins furent souvent des courtisans dans les cours où ils étaient attachés comme « médecins personnels » des rois et des empereurs.
Les médecins nazis firent par ailleurs de l’expérimentation sur le vivant, croisèrent des individus pour savoir comment opéraient les règles de la génétique par la sélection délibérée, ils firent, des humains, des animaux d’expérience, sans aucune retenue.
100 000 « fous » morts en France pendant la guerre : l’extermination des fous pendant la 2 ème Guerre mondiale a un deuxième aspect, différent de celui de l’Allemagne. On ne les a ni gazés, ni stérilisés, ni tués, mais on les relâcha, vidant des asiles où croupissaient des milliers d’individus, quand on ne parvint plus à les nourrir, étant donné qu’il était extrêmement difficile de le faire pour n’importe qui, vu la guerre et l’état du pays.
On ne sait comment ils ont vécu ni comment ils sont morts, pour la majeure partie d’entre eux.
En U.R.S.S., l’utilisation de la Psychiatrie a connu des moments atroces dans les années soixante et soixante-dix quand les opposants politiques étaient neuroleptisés, rendus incapables de continuer à vivre à travers une pensée claire, maintenus confus dans le temps et dans l’espace, incapables de bouger leurs corps en raison des doses massives de tranquillisants, servant quasiment, eux aussi, de cobayes, car, ainsi, on pouvait étudier comment agissaient les produits psycholeptiques sur des cerveaux sains.
Là également, les psychiatres russes se contentèrent d’injecter des doses massives de médicaments psychiatriques sans refuser d’obtempérer et, d’ailleurs, en avaient-ils la possibilité ?
Ce sont les grands mouvements mondiaux d’opinion qui mirent fin à de pareilles pratiques, grâce aux écrits de savants et d’écrivains russes de renom, écrits qui avaient eu la chance de parvenir en Occident.
En Chine, les psychiatres chinois utilisaient le matérialisme dialectique pour comprendre les lois d’une réalité qu’ils se proposaient de transformer dans le sens des intérêts de la révolution (La santé mentale en Chine, Gregorio Bermann, Textes à l’appui/série psychiatrie, éditions François Maspero, Paris, 1974)
En fait, la question est de savoir qui est normal et qui ne l’est pas, quand on ne pense pas de la même manière que la majorité des individus composant une société, ou, quand on ne pense pas de la manière dont il est formellement attendu que l’on pense dans une nation totalitaire dans laquelle on s’expose à l’emprisonnement, à la torture, à la mort dès lors que l’on diffère avec ce que la conscience civique et la morale dominante attendent de l’individu. Les exemples sont innombrables de rééducations forcées dans les campagnes les plus reculées de la Chine, d’exterminations, de tortures, etc.
C’est ainsi que Mao Tsé-toung demandait « D’où viennent les idées justes ? Tombent-elles du ciel ? Non. Elles ne peuvent venir que de la pratique sociale, de trois sortes de pratiques sociales : la lutte pour la production, la lutte des classes et l’expérimentation scientifique »…
On voit comment une seule erreur de sens ou de lecture ou d’interprétation peut donner des résultats catastrophiques, l’expérimentation scientifique pouvant avoir pour premier cobaye, justement, l’être humain.
L’exigence d’un seul enfant par famille a créé des phénomènes psychologiques humains qu’il est difficile d’évaluer, à une telle distance de la Chine : le meurtre des filles a été fréquent car la préférence pour les garçons est universelle, les familles qui ont eu, malgré tout, plus d’un enfant, ont été mises à l’index, les familles à un seul enfant ayant été la règle pour plus d’un milliard de personnes, en Chine. Ces familles avec un seul enfant sont-elles différentes des autres et en quoi ? La question est posée.
Aux U.S.A., la situation est différente : elle est notoirement importante en ce sens que la psychiatrie américaine est en train de conquérir le monde et d’imposer sa vision psychologique et humaniste de l’être humain, sa perception du psychisme dans sa constitution.
On sait comment ont agi les psychiatres sur les individus, car une psychiatrie pragmatique et « correctrice » est très répandue, la rééducation comportementale est la panacée d’une société tout entière portée vers le gain, l’efficacité, le matériel ; « You have to cope with » « Vous devez affronter » !
Telle est l’une des réponses des psychiatres américains pratiquant le « Behaviorisme » ou comportementalisme. Les Américains sont en passe de prouver que tout ce qui est humain est génétique, donc héréditaire, que tout est neurologique et cérébralement commandé, que tout est chimique et passe par le phénomène des neuromédiateurs, que tout trouble peut ou pourra être corrigé par les produits pharmaceutiques ; il n’en est jusqu’à l’invention des enfants « hyperactifs » sur lesquels agit la Ritaline, largement prescrite en Amérique du Nord…
Entre ces différentes tendances de la psychiatrie dans le monde, des agents actuels sont très opérants, ce sont les personnes déplacées, on en compte cent à cent cinquante millions par an.
Les migrants emportent leur valise culturelle en eux et leurs conceptions politiques du monde : ils ont quitté celui qui ne les nourrit pas, ne les soigne que par des tradipraticiens et les a maintenus dans le Moyen-âge et la férocité des dictatures. Curieusement, en changeant de milieu, ils ne changent pas leurs croyances et superstitions, leurs habitudes et les us et coutumes qu’ils suivent à des milliers de kilomètres de chez eux, tant la force de la culture est troublante, invincible, tant ce qui est de « chez soi » est considéré comme étant « ce qu’il y a de mieux ». Dans tous les domaines…
D EUXIÈME OBSERVATION
Cas de la « Hollandaise » et de « l’Allemand » : les mondes se rejoignent grâce aux émigrés
Ce sont deux jeunes, une Maroco-Hollandaise et un Maroco-Allemand, qui sont rentrés de Hollande et de l’Allemagne pour se faire soigner au Maroc : les deux jeunes gens sont accompagnés à ma consultation par leurs mères, toutes deux portant le voile islamique, de même que la jeune fille âgée de seize ans, née en Hollande, et, donc, Hollandaise de naissance : une première constatation extraordinaire me saisit, en parlant de ces deux cas, c’est la position des mères, absolument plus « avancées », plus « progressistes » que les deux patients. Le Maroco-Allemand est âgé de vingt-deux ans seulement.
Ce fait est considérablement plus grave, leur grande jeunesse, que leur maladie, relativement simple à prendre en charge, dans le cas des deux jeunes gens.
Le jeune homme a présenté un épisode psychotique évident et les psychiatres allemands ont déjà prescrit, en Allemagne, deux mois avant l’arrivée au Maroc, du *Risperdal, le neuroleptique actuellement le plus en vogue en Europe, donné, quasi systématiquement, à tous les malades de la sphère de la psychose.
A tous ceux qui partent consulter les psychiatres occidentaux, dans les grands Hôpitaux comme Sainte-Anne, à Paris, ou ailleurs, et que, souvent, il m’arrive d’adresser moi-même aux confrères européens ou même américains, car les parents aisés pensent que la meilleure médecine est en dehors du Maroc, en Europe ou aux Etats-Unis : or, la psychiatrie est la seule médecine dans laquelle l’intervention humaine du psychiatre est l’évènement le plus important pour le patient, car, de la formation, de l’intuition clinique, de la capacité diagnostique et thérapeutique du thérapeute, le plus important est la qualité de la relation qui se noue pratiquement inconsciemment entre le soignant et le soigné ; les paramètres d’une rencontre humainement égalitaire entre eux sont la condition sine qua non du processus thérapeutique, dans sa pleine et entière humanité et humanisation…
Le problème du jeune homme est simple car il n’a plus d’hallucinations visuelles ou auditives ; il est apparemment guéri. Mais, dans tout son entourage de milieu d’émigrés en Allemagne, la famille sur place, les amis, les autres relations arabes ou musulmanes, on a conseillé de rentrer « au pays » voir Fquih ou Taleb, le « tradipraticien » ou thérapeute traditionnel… pour exorciser le démon qui a habité le jeune homme et a provoqué l’épisode de folie, en s’emparant des sens et de la raison du « possédé », en arabe « meskoune », habité. (Il y a aussi le malade « mechiyyar », qui a été frappé, « mejnoune », possédé par les démons, le démon étant Jinn, au pluriel Jnoun, en arabe dialectal, etc.).
Or, la croyance aux Jnoun est un dogme du Coran, car Dieu a fabriqué quatre types de créatures, les hommes, les démons, les anges et le diable. D’après des savants de l’islam, il n’est mentionné nulle part dans le Coran que les démons peuvent entrer dans l’être humain et ceci est capital, car alors, il ne s’agirait que d’une croyance populaire et non d’un phénomène religieux comme pratiquement tous les peuples arabes et maghrébins le croient !
Les Anges accompagnent les humains et les protègent, mais ils comptent également, en même temps, leurs actions, tandis que le diable n’est là que pour tenter et pervertir l’homme. Il ne faut surtout pas lui obéir ou se laisser aller à être tenté par ses injonctions.
Ce ne sont pas des croyances mais des dogmes religieux et on ne peut les mettre en doute : les démons existent absolument et peuvent pénétrer dans les humains et les rendre fous, dans la foi populaire.
Les mères de la jeune fille et du jeune homme ont fait spontanément ce que l’Ecole de Prato, comme je la nomme, a indiqué dans la « Cas Nadia », (voir plus bas).
Malheureusement, si le malade arrête, sur ordre du Fquih, le neuroleptique, les symptômes réapparaîtront, tôt eu tard, comme on le sait quand on a suivi d’innombrables malades psychotiques ; un intervenant entre le patient, sa mère et moi, prend le vrai rôle thérapeutique, en persuadant patient et parente de venir consulter un psychiatre marocain.
Heureusement, le Maroco-Allemand a déjà vu le tradipraticien, prudent, qui a recommandé de continuer le traitement médicamenteux, tout en faisant des fumigations avec des produits qu’il a donnés et en se faisant réciter des litanies, des prières, et des incantations, chez lui, auprès de sa compétence éprouvée, paraît-il par des milliers d’ impétrants , pendant tout le temps du séjour au Maroc du jeune homme…
Pour la Maroco-Hollandaise, le problème est, sérieusement, beaucoup plus compliqué : si la mère ne porte qu’un voile islamique normal, avec sa tenue traditionnelle, et, si elle reste une femme normale et ordinaire, la jeune fille est revêtue des grands voiles islamiques de type afghan et démontre très vite son extrême appartenance et adhésion à l’islam, comme si sa mère était une femme peu musulmane et peu impliquée dans la religion qu’elle pratique, elle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dès qu’elle le peut, à tous moments. Elle démontre une très violente opposition à sa mère qui l’a amenée à me consulter. Elle me dit avec une extrême agressivité, froide, polie, coupante, qu’elle ne croit pas à la psychiatrie et qu’elle n’est venue au Maroc que pour rencontrer le Fquih ; visiblement, me précise-t-elle, elle perd son temps avec moi, sa mère perd son argent et toute la psychiatrie du monde n’est qu’un leurre et une médecine faite pour tromper les gens et leur prendre leur bien. Ce n’est qu’une invention des Occidentaux pour dominer les âmes des gens.
Or, elle présente une forme d’ hystérie très grave et sa vie va être obérée par les moments féconds la maladie névrotique. Nous sommes arrivées à savoir que les crises se passent pendant les classes, et, uniquement, pendant les classes dispensées par des enseignants hommes : je ne donne aucune interprétation et ne relève même pas le fait.
La consultation a servi à la mère mais la fille s’en va dans un état quasi haineux vis-à-vis de moi : elle se détend à peine quand je demande à la mère de ne la ramener en séance qu’après son consentement total, ou mieux, sur la demande de la jeune patiente…
Là encore, on voit que les interprétations populaires vont gagner le champ mental des protagonistes de la dramatique maladie histrionique, enfermant à vie les femmes atteintes de ce mal authentiquement psychologique dans une ronde de séances d’exorcismes, de fumigations, de port d’amulettes, de pèlerinages et de sacrifices propitiatoires d’animaux, de coqs et de poules de différentes couleurs, de veaux, voire de taureaux, de conduites d’évitement, de conseils fantasques de comportements et d’attitudes censées apporter la guérison !
On voit que les colonies migrantes ne sont pas dans le changement de conceptions des évènements et des affections, troubles et manifestations diverses de leur vie, dans leur condition d’émigrés vivant dans des pays totalement différents des leurs ou des terroirs de leurs parents et grands-parents, au point de vue culturel : ils ont transporté avec eux tout le matériel symbolique et imaginaire des pays dont ils proviennent, même si, et très curieusement, ce sont les générations nées dans les pays d’accueil qui sont les plus conservatrices et les plus « réactionnaires ».
En fait, ce sont les mêmes générations qui influent sur les individus du même âge qui les composent alors que les enseignements parentaux ne sont que les « cadres-lois » dans lesquels ils sont autorisés à se mouvoir ; en réexaminant les croyances des aînés et des puissances tutélaires, ils en augmentent le contenu vers les préceptes et les lois morales comportementales et traditionnelles des régions du monde dont viennent leurs parents, quand ils sont maghrébins, arabes ou musulmans.
Ceci n’est qu’une façon très violente de se défendre contre la désagrégation et la fusion dans des sociétés tellement différentes de celles de leurs parents qu’ils les refusent encore plus violemment que ceux-ci, pour maintenir le réseau inconscient et conscient structurant la famille, les croyances, le fait d’être-ensemble dans un groupe cohérent et défendant ses membres contre les aléas du monde extérieur.
L’exemple suivant démontrera le bien-fondé de ces propos.
T ROISIÈME OBSERVATION
Le « Cas Nadia » Prato, Italie, 14 octobre 2000
– « Fquihs et compagnie » opposés à leurs rivaux, aujourd’hui, les thérapeutes religieux, dans les Soins populaires de la folie
– Les psychiatres folkloristes et la psychiatrie universelle
« Nadia » est un cas exemplaire de ce que les dérives peuvent entraîner dans la réalité et les conséquences parfois engageant toute une vie. Je n’ai jamais rencontré Nadia, bien que j’aie demandé cette possibilité d’entretien « direct » avec elle, à Piero Coppo, quand il me demanda d’intervenir à propos d’un cas que nous aurions à discuter à Prato, après un congrès de psychiatrie plus ou moins « ethno ».
Tout le monde savait que j’étais dans des positions scientifiques particulières, par rapport aux tendances à la mode à Paris. Je ne m’en cachais pas, et nous nous nous sommes confrontés à plusieurs, entre Italiens, moi, Marocaine travaillant à Casablanca, et un Marocain vivant et travaillant à Paris.
Le cas est particulièrement démonstratif, mais on peut lui soutirer une partie de sa crédibilité, car Nadia n’a été vue et soignée que par l’équipe italienne.
Étant donné le nombre de personnes présentes, dix-sept très exactement, à la présentation du cas, il m’a semblé plus utile de faire, en même temps, une véritable dynamique de groupe car, ne pouvant voir la malade elle-même, il n’y aurait plus que les intervenants pour parler et esquisser ou définir ce qu’elle avait vraisemblablement présenté comme pathologie. Dynamique de groupe pour analyser, au fur et à mesure, ce qui se passait, entre chacun et entre tous, dans ce travail de prise en charge d’une malade vécue comme migrante, donc étrangère et donc étrange, ce que les psychiatres, à tendance ethnologique, n’admettraient pas si on leur expliquait ce qui se passe en eux quand ils traitent les Autres .
C’est un rébus : retracer une histoire et un cas à partir de la parole et des relations conscientes et inconscientes entre les dix-sept personnes du groupe et la patiente.
Nadia est une migrante marocaine et cela a son importance car l’Italie vit un grand moment de son histoire migratoire, non plus en envoyant des migrants vers l’étranger, mais, en en recevant, sur son sol, temporairement ou définitivement.
Ceux-ci sont des Égyptiens, des Albanais, des Marocains, des Sénégalais, des Nigérians et des Ghanéens principalement, avec d’autres migrants, en moindre quantité, d’autres provenances. La première colonie d’émigrés en Italie est marocaine et Nadia est d’origine marocaine, elle aussi, et, effectivement.
Nadia a été vue la première fois le 18 septembre 2000 par plusieurs professionnels, en situations diverses.
Son histoire est très complexe.
Elle a dix-neuf ans sur son passeport, mais elle est plus âgée. Elle est originaire de l’un des quartiers populaires de Casablanca ; elle vit en Italie depuis l’âge de neuf ans et est la fille d’une femme arrivée en Italie, avant elle, et sans elle ; elles n’ont plus de relations depuis deux ans. Nadia n’a jamais connu son père et a un frère plus âgé qu’elle qui vit en Espagne. La mère vit avec son concubin, arrivé le premier en Italie, à Prato.
La mère de Nadia a eu avec lui une autre fille de dix-huit ans, un garçon de seize ans et un autre de onze ans, donc Nadia a trois demi-frères et sœur (une sœur et deux frères de la deuxième fratrie). Le frère de seize ans vit dans un hospice pour mineurs. Le plus jeune est placé dans une famille italienne. La fille de dix-huit ans vit avec sa mère.
Le motif de l’éclatement de la famille est la conduite toxicomaniaque de la mère : celle-ci, en effet, se drogue à l’héroïne et à différentes autres drogues.
En 1998, survint un litige entre Nadia et sa Mère.
Nadia alla vivre avec une autre femme, le médecin femme qui l’a adressée à la consultation de psychiatrie, depuis une période de un an et demi, environ. Elle a délaissé cette femme, une mère de remplacement, depuis six mois, pour aller vivre avec un Italien de quelques années plus âgé qu’elle, dans un autre quartier. C’est un méridional, à entendre comme provenant du sud de l’Italie. Il travaille depuis un an comme gardien de prison.
Nadia va bien jusqu’à une après-midi, le 31 août 2000, qu’elle a passé avec son compagnon. C’est un jour de grande pluie. Ils font un accident de la voie publique, plutôt grave. Nadia a une commotion cérébrale lors d’un traumatisme crânien. Elle voit une lumière bleu électrique qui rentre dans son corps et la secoue. Elle est amenée à l’hôpital où l’on procède à tous les examens que requiert son état. La radiographie du crâne ne montre aucune atteinte organique. Elle retourne chez elle. Elle se met à présenter des douleurs, des céphalées, des dorsalgies, mais supporte son état.
Deux jours après, très exactement quarante-huit heures, la symptomatologie apparaît.
Il se produit une altération de l’état de conscience.
Il y a une ubiquité des symptômes, en commençant par les pieds et en remontant vers les genoux qui se bloquent, et alors, elle ne sent plus rien et est anesthésiée ; elle rentre en transes et devient « comme un cheval », très puissante, cinq personnes ne peuvent plus la tenir puisqu’elle se sent alors la force du cheval.
Elle se met à parler alors avec la voix du Djinn qui est un Djinn boucher :
« Tu ne m’auras pas, dit-il au compagnon de Nadia, par la bouche de celle-ci. »
L’homme, appelons-le Mario, prend Nadia et la plaque par terre et sort son crucifix pour chasser le démon. Le Djinn répond :
« Ce n’est pas toi avec ta religion qui va me chasser. Je vais l’étrangler ! »
Nadia se sent suffoquée. Alors tout s’arrête.
La psychanalyste, Lelia, demande comment allait Nadia avant l’accident.
Quatre ans auparavant, Nadia était allée au Maroc où elle eut des problèmes, apparemment psychiques. En 1997, elle était retournée chez la grand-mère maternelle qui habite à Casablanca. Celle-ci est née à Ouled Daoud et Nadia raconte que son prénom est juif, confondant Daoud avec David, ce qui est la vraie transcription, des juifs aux musulmans, du même prénom masculin, mais cela n’a rien à voir avec la grand-mère.
Elle est restée malade pendant un an au Maroc où elle a rencontré des guérisseurs et vécu auprès d’une voyante. Elle eut l’impression, après s’être allongée chez cette dernière, d’être transportée dans une grotte très loin et que la grotte était très profonde. La guérisseuse s’était arrêtée, car ce que Nadia avait (comme possession) était trop fort pour elle, qui eut très peur de se laisser entraîner aussi loin.
Nadia « sait » qu’il faut aller au Maroc, actuellement, pour se faire « guérir », mais elle n’a pas d’argent pour payer le voyage et les guérisseurs et voyantes. Elle brûle des bougies, de l’encens, verse du lait autour d’elle. Elle ne peut aller à la mosquée, car les femmes n’y vont pas à Prato. Les bougies achetées chez les Chinois ne suffisent pas, mais elle essaie quand même (comme si n’étaient opérantes que celles qu’elle se procurerait au Maroc…).
Elle a fait une crise au début de la séance devant Lelia et elle a dit :
« J’ai toujours pensé avoir une double nationalité ».
Elle se sentait comme une rose dont elle sentait le parfum. Parfois, elle présentait ce que l’on peut étiqueter comme des dysmorphophobies, étranges sensations de déformations du corps, considérées comme réelles alors que ce ne sont que des perceptions fausses. Dans la crise faite devant Lelia, elle est envoyée à l’hôpital pour les investigations pendant l’épisode critique. Elle parle avec la voix d’un homme. L’électroencéphalogramme fait pendant la crise est normal. Le psychiatre prescrit des médications. Le premier diagnostic porté est celui de « Troubles post-traumatiques ». Elle reçoit des benzodiazépines (tranquillisants) à hautes doses et du Largactil (neuroleptique) à faibles doses. Elle est confiée à un psychologue. Elle présente de gros problèmes de dépersonnalisation :
« Je ne suis plus la même qu’avant, la réalité est différente. »
Les épisodes se répètent trois à quatre fois par jour, pendant dix minutes, avec une régularité athématique. Les urgences médicales amènent plusieurs fois Nadia à l’hôpital, toujours pour des examens qui restent négatifs. Elle est alors vue en psychiatrie et ce, quatre ou cinq fois, à l’hôpital. Le psychiatre conclut à une « hystérie dissociative ».
Deux confrères proposent des neuroleptiques : Nadia et Mario refusent.
Nadia, dans les phases inter critiques, est totalement consciente de ce qui lui arrive même si elle reconnaît qu’elle a changé après son accident sur la voie publique.
La première consultation dans le centre, où nous faisons la réunion extemporanée sur le cas, est difficile. À la question du psychiatre, « Est-ce qu’au moment des crises il y a quelqu’un d’INVISIBLE qui se manifeste », en relation avec l’histoire précédente de la jeune femme, elle présente un changement d’attitude et se met à raconter autre chose :
• Pendant la crise, se manifeste un Djinn-boucher, homme-démon qui est très fâché contre elle car elle vit avec un Italien chrétien catholique et ce, en Italie ! Elle doit retourner au Maroc. Le Djinn fait tout ce qu’il peut pour la ramener au Maroc.
• Après la crise, elle dit : « Croyez-vous à tout ce que je dis ? »
Le psychiatre ne répond pas, continue son travail et Nadia est invitée à faire des contrôles cliniques à l’hôpital. Ils sont, du reste, pratiquement tous faits au moment des crises. À la consultation avec Lelia, psychologue, Nadia sortait d’une crise et bavait. Elle avait des tremblements et présentait des stéréotypies ; à la question de Lelia demandant de décrire la crise, Nadia répond que cela commence par des fourmillements dans la tête puis elle se sent transportée ailleurs. Le diagnostic est celui de « trouble aigu » en rapport avec la vie antérieure de la patiente. Nadia accepte le traitement et le fait de revoir la psychologue car on lui explique qu’il n’y a pas de troubles organiques, mais psychiques, qu’il faut relier à l’histoire antérieure.
Propos de la psychologue
Nadia arrive le 27 septembre 2000 chez la psychologue du centre avec le fiancé. Celui-ci est une personne très soignée, grand, à la mode, tandis que Nadia est petite, brune, ses cheveux ne sont pas soignés ni ses habits ; ils hésitent tous deux à parler. Puis Nadia se met à raconter son arrivée à Prato, la toxicomanie de sa mère ; elle la juge négativement car elle a éloigné, par ses comportements, trois de ses enfants. Sa « mère » est la femme-médecin italienne qui l’a recueillie. Le fiancé intervient souvent pour raconter les crises, arrêté par la psychologue qui n’est pas intéressée par la crise, il y revient sans arrêt, et insiste sur la croix et le Djinn… Nadia joue sans arrêt, pendant cette consultation, avec la « bambolina » posée sur le bureau de la psychanalyste ( bambolina veut dire poupée en italien)
On peut faire plusieurs commentaires :
• Il y a eu création d’une triangulation de la relation, Nadia + psychologue-femme + homme-fiancé, créant un triangle qu’on peut comparer à un triangle œdipien, infantilisant à l’extrême Nadia,
• Les sentiments et les sensations de la psychanalyste sont très forts et inadéquats. La poupée dont il est question est fragile et fabriquée par un amateur. Nadia over-parle et parle à travers les Djinns,
• Elle présente une grande agressivité et aurait cassé la poupée, si on ne l’en avait empêchée
• Le contre-transfert vis-à-vis de Nadia est très important (la psychanalyste offrira une fleur, prise sur la poupée, à Nadia, à la fin de la séance) et même vis-à-vis du fiancé, impossible à cerner, déclenchant plutôt un contre-transfert négatif ; ceci est aussi une élucubration, car il est tout à fait curieux que la psychanalyste prenne en charge la patiente « devant » le fiancé
La psychanalyste offre, donc, une fleur qu’elle prend sur la poupée et l’offre à Nadia. Elle arrête alors l’entretien.
(L’impression de la psychanalyste est que les deux partenaires essaient de recréer la crise qu’elle voulait repousser, sans curiosité. La crise excite le fiancé.)
Dans la réalité, le fiancé est dans une grande complicité avec la mère de Nadia et son amant, car il faut retenir qu’il est gardien de prison, et c’est là qu’il a connu l’amant pendant son incarcération ; il se pourrait qu’il soit lié à leurs différents trafics de drogue et, qu’au minimum, il ait servi à pourvoir le détenu…
Le fiancé précise qu’après amélioration de l’état de Nadia, il pense la quitter, mais comme il est catholique pratiquant, il ne peut laisser et abandonner quelqu’un dans cet état…
( Nouvelle date est fixée, le 5 octobre 2000, Nadia n’est pas revenue chez la psychologue).
Le même jour, 27 septembre 2000, elle rencontra aussi le psychiatre et l’infirmière.
Elle ressentait des caresses sur son corps et comme lors de la crise de 1997, des sensations mêlées avec quelques éléments de l’enfance, violences infligées par la mère ; elle parle la première fois de Transe ; là, en Italie, elle est presque toute la journée en transe, alors qu’au Maroc, ce n’était que quelquefois. Les pauses entre les crises existent encore, mais sont remplies d’angoisse terrifiante de mort. Le psychiatre augmente les doses de benzodiazépines. Deux jours après, Nadia est complètement neuroleptisée.
Le psychiatre appelle à l’aide le psychiatre-chef ; celui-ci appelle la psychologue.
Le 2 octobre 2000, en présence de Paola, l’infirmière, le psychiatre va chez la malade, car le fiancé les a appelés. Nadia parle italien et arabe, avec sa même voix, elle dit à l’ infidèle (le catholique) :
« Ne m’empêche pas de retourner ! »
Le fiancé est un catholique très pratiquant qui suit les prescriptions de l’église et est très influencé par Padre Pio : le problème est insoluble car Mario veut épouser Nadia à l’église.
(Le psychiatre et l’infirmière concluent à la nécessité irréfutable de retourner au Maroc
C’est la seule solution qui semble possible au psychiatre et à l’infirmière.)
La maison de Nadia est particulière ; elle est aménagée très soigneusement, malgré que tout le mobilier soit d’occasion. La propriétaire, une Italienne de cinquante ans, participe aux crises de Nadia en gérant la situation, sans donner les médicaments. Nadia a de gros problèmes religieux, malgré quelle se ressente « moderne ».
C’est ainsi qu’elle a décidé de vivre avec Mario bien que cela soit imprudent.
J + 10, le psychiatre a donc rencontré Nadia, le 4 octobre 2000.
J + 16, le psychiatre rencontre la patiente, le 10 octobre 2000.
Le psychiatre-chef rencontre par hasard Nadia, alors qu’elle attend le psychiatre traitant en compagnie de son fiancé. Elle bave tout le temps et est épongée par le fiancé ; elle présente des stéréotypies ; on aurait pu croire à une personne présentant des troubles psychomoteurs. Ils entrent dans le bureau du psychiatre : la malade est présente, orientée, précise dans les réponses et parle un italien parfait. Comme elle bave, le psychiatre se demande si ce ne sont pas des effets des neuroleptiques. Lors de l’entretien, la bave s’est arrêtée, ainsi que tous les mouvements du corps.
Nadia avait l’impression de se trouver devant le tribunal ; le psychiatre-chef est assimilé à un tribunal ; or, il dessinait des triangles, ce qu’il précisera lui-même, pendant la dynamique de groupe, sans qu’on ne lui demande rien du tout…
Elle dit alors : « Les triangles, c’est moi ! ».
Pendant son enfance, elle ne parlait pas français et sa mère était aussi son père car elle appelait sa mère « le maréchal »… elle faisait le ménage « comme toutes les fillettes arabes ». Sa mère la frappait beaucoup, elle la ligotait grâce à des fils électriques et la mettait sous l’eau froide. Sa grand-mère « voyait des choses » la nuit qu’elle neutralisait par le Coran dont le livre était sous son oreiller.
Mais, elle dit que tout n’était jusque là que normal.
Elle arrive en Italie à huit ans et elle s’intègre sans problèmes et tout va bien. En 1997, la grand-mère est très malade à Casablanca et elle est nourrie par sondes pour des problèmes à l’estomac. Elle rentre au Maroc. La grand-mère est dans une autre maison que celle de son enfance ; Nadia se met à entendre des voix la nuit, des hommes et des femmes parlent, des enfants pleurent comme elle, petite, et ils semblent désespérés ; il y a des bruits de vaisselle. Elle ressent une main qui lui caresse la tête. Elle tourne la nuit dans la maison, mais il ne se passe rien. Tout cela se répète plusieurs fois. Une voisine lui conseille de rencontrer un jeune de dix-sept ans qui connaît « ces choses-là »
Il lui explique que cinq Djinn-femmes avaient décidé de prendre soin d’elle car elle avait été maltraitée. Nadia est très surprise car cet homme n’avait aucun moyen de savoir sa vie antérieure. Elle consulte une voyante qui ne la reçoit pas ; elle l’entend dire NON car ce qu’elle a est trop fort pour la science de la voyante. On a fait quelque chose contre elle et pour cela des sortilèges sont enterrés sous un arbre.
Elle revient en Italie et tout va très bien jusqu’à l’accident avec Mario ; elle dit qu’elle ne s’est pas rendu compte que c’était un accident de la voie publique, et comme il y avait de l’orage pendant l’événement, elle a cru qu’un éclair avait cassé la vitre de la voiture.
Le fiancé l’appelait, mais tout en l’entendant bien, son âme était ailleurs, dit-elle.
Quelque chose est revenu du passé : « J’ai un homme en moi qui parle ; je suis devenue une solitaire, je parle seule et je ris et je pleure seule. Il n’y a pas d’explication. Au marché, une fois, je suis sortie de moi. Je suis devenue une chienne et je me suis mise à aboyer comme les chiens et contre eux ». Bien qu’on ne lui ait demandé ce qu’elle faisait là, elle raconte d’elle-même…
Depuis l’accident, elle a des céphalées importantes contre lesquelles les antalgiques ne peuvent rien. Elle a eu une côte cassée et son cou lui fait mal. Elle continue :
« Je suis devenue une chose tellement froide et différente ! ». Alors, elle en finit de l’entretien avec le psychiatre et le psychiatre chef.
Le 4 octobre 2000, elle est revue par le psychiatre qui corrige le traitement.
Elle demande un certificat médical pour la sécurité sociale.
Le diagnostic porté est alors celui de « perturbations et stress post-traumatique ».
On constate une dépression de l’humeur, beaucoup d’anxiété, de l’irritabilité, une réponse exagérée d’alerte, des troubles du sommeil et une impossibilité de se remémorer certains faits lors des crises.
Elle demande un autre certificat médical, pour pouvoir avoir le voyage payé pour aller au Maroc ; elle est convaincue d’avoir subi un dommage dû à une autre personne, mais elle ressent ce dommage et en paie les conséquences. Elle dit qu’il faut l’aider à la prise en charge.
C’est un cas très complexe qui fait intervenir un si grand nombre de paramètres qu’on peut facilement se rendre à l’évidence que l’équipe italienne ne peut assurer la compréhension de la partie antérieure de l’histoire de Nadia ; je ne parle pas de ses problèmes « culturels » ou « ethniques » à escient ; on verra à l’interprétation de la dynamique inconsciente du groupe que le cas est véritablement un cas complexe mais qu’il peut très bien être pris en charge de la façon la plus « moderne » possible, sans qu’il y ait un besoin de tant de thérapeutes et surtout d’implication du « système marocain » dans les processus éventuels de guérison.
DISCUSSION DU « CAS NADIA »
Il y a lieu de faire des précisions importantes. Le diagnostic « moderne » ou scientifique se pose entre trois possibilités. Il peut s’agir d’un syndrome dissociatif riche de tous les phénomènes dissociatifs, éclatements, morcellements… ou d’une hystéro-épilepsie à laquelle préside une aura. En faveur de cela, il faut évoquer la bave, la lumière bleu électrique et l’apparence de crises et d’intervalles critiques presque libres de toute symptomatologie. Il peut s’agir également d’une psychose hystérique telle que la concevait Gisela Pankow avec dissociation, cénesthésies et cénesthopathies chez une malade qui rit toute seule, pleure toute seule et parle toute seule. En faveur de cela, la voix qui change, les sensations physiques très intenses, éparses, au milieu de propos délirants, peuvent conforter ce diagnostic.
Enfin, on peut sans conteste mettre tous ces troubles et ces entités pathologiques dans une sinistrose qui élabore et inclut la réalité ; ce ne serait qu’un « syndrome subjectif post-traumatique », comme il en apparaît si fréquemment quels que soient le traumatisme et la personne. Il ne s’est pas opéré une restitutio ad inte grum dans l’esprit de Nadia qui se sent lésée, dans le sens de la lésion, définitivement diminuée dans ses forces vitales : cela ne peut être élaboré que si on sait que, dans l’appréhension des couches marocaines très larges, on pense diverses choses irrationnelles, telles que la perte irrémédiable du sang après une hémorragie, ne sachant pas qu’il se reconstitue par hématopoïèse ou processus de régénération par les cellules jeunes du sang se divisant dans la moelle osseuse, que l’ anesthésie , Elbenj, en fait le produit anesthésiant, reste dans le corps après son administration, que les médicaments se fixent sur le corps également définitivement.
Il n’y a rien à voir, là, de culturel ou d’ ethnique.
Ce ne sont que des ignorances très graves et des manques d’information, non moins graves. Dans l’inconscient populaire collectif, traînent évidemment encore les explications ancestrales des phénomènes morbides et leurs « thérapeutiques », car les gens ne savent rien ou pas grand-chose de la médecine moderne et des explications qu’elle infère.
En effet, personne de suffisamment instruit n’ignore, aujourd’hui, qu’après une hémorragie, le corps humain se met en situation immédiate de réparation de la masse sanguine qui a été perdue, par la stimulation de la moelle osseuse, par la chasse des cellules jeunes dans le flux sanguin, etc., quand l’hémorragie est réparable sans transfusion sanguine, on sait l’intervalle nécessaire entre la perte et la réparation complète, car la masse sanguine est constante dans un corps humain…
Bien entendu, toutes les cultures ont une symbolique du sang et la symbolique moderne est la plus simple et la plus réelle : le sang, c’est la vie…
L’équipe soignante a donc recherché des explications là où il n’y en avait pas et ce qui est valable pour une jeune Italienne victime d’un A.V.P. ou accident de la voie publique est applicable à Nadia. Elle a eu une atteinte à son corps et cela est indéniable. La côte cassée est la trace de cette lésion et de cette agression sur son corps.
On peut rétorquer à la psychanalyste que Nadia a été replongée dans l’agressivité subie dans son enfance de la part d’une mère pathologique, qui se droguera, par la suite, à l’héroïne, ce qui est absolument impossible au Maroc, surtout dans sa classe sociale, si elle était restée dans son pays. Elle aurait eu d’autres comportements pathologiques ou toxicomaniaques par consommation des toxiques qui auraient été à sa portée. L’éloignement de ses structures sociales et familiales a fait décompenser cette femme, sur un mode toxicomaniaque lourd, et elle ne présente pas l’équilibre nécessaire qui aurait cimenté ses enfants autour d’elle pendant les premiers temps de la période d’adaptation à l’Italie.
Il faut noter que les caresses que ressentait Nadia la nuit au Maroc ne sont que le fantasme réparateur de cette énorme violence enregistrée dans son corps pendant son enfance. Il paraît plus culturel d’accepter les coups que de les refuser et de se révolter, la culture arabe punissant très lourdement les enfants, physiquement.
Il n’est pas interdit de croire que Nadia élèvera ses enfants de la même manière, avec résurgence de sa propre agressivité introjectée pendant son éducation de type archaïque, à moins qu’elle ne voie les mères italiennes ne pas frapper leurs enfants pour les éduquer et que, si cela existe, elle en soit frappée au point de réfléchir sur ses propres comportements… ne dit-on pas dans la langue française familière et ancienne « Je vais te caresser les côtes » pour dire « Je vais te bastonner ? » C’est hélas, le cas dans les deux propositions, de Nadia, côtes caressées, côtes frappées, côtes cassées.
La dissociation peut être provoquée par le traumatisme qui, lui-même, agit comme un électrochoc sur une personne mal structurée, et mal socialisée, en plus, qui, par l’exil et comme tous les exilés, est fragile et fragilisée. ( J’ai eu à soigner entre-temps, en 2004, à Casablanca, une jeune femme qui a décompensé un état maniaque très sévère après une chute et une fracture de sa jambe : le traumatisme psychique fut énorme car le corps cassé avait, en fait, rompu un équilibre précaire que la patiente avait eu beaucoup de peine à garder).
La dissociation a pu opérer sur le mode de différentes instances chez Nadia, dissociée effectivement de multiples manières.
La division binaire des lieux, entre huit ans et dix-neuf ans, Maroc, Italie, Maroc, Italie dans des séquences incohérentes.
Elle n’a « pas » de père, mais une quantité de mères, tour à tour bonnes ou mauvaises, la grand-mère, la mauvaise mère biologique et sociale, la mère médecin d’adoption. Ce choix inconscient parle de lui-même, la mère qui est en même temps la mère thérapeutique, cette grand-mère qui fait rentrer Nadia dans le cercle de la voyance, pratiquée par les femmes au Maroc, dans des pratiques magiques ancestrales, qui peuvent paraître utiles ou bénéfiques, simplement, car portées par une aïeule avec laquelle les relations ont été meilleures qu’avec la mère.
Renvoyer la malade au Maroc est inutile et impossible, car c’est la renvoyer à la précarité des croyances en la possession par les Djinn, des guérisseurs charlatans et de la faiblesse économique et sociale d’une grand-mère avec laquelle Nadia, qui s’est habituée à un autre mode de vie, ne peut plus « faire son avenir » dans son pays, comme disent les jeunes Marocains aspirant à l’émigration ; la malade semble n’avoir pas de métier et pas de ressources personnelles et donc vivre d’expédients, c’est-à-dire pour le moment, autour de la période de l’accident, de la générosité de Mario…
La renvoyer au Maroc a été proposé par l’ethno psychologue marocain invité également à cette rencontre à Prato, Abdelhafed Chlieyh. Il conseillait son retour pour qu’elle puisse revoir une Chouafa ou voyante afin qu’elle la « soigne », comme la première fois en 1997. Curieusement A. Chlieyh travaille à Paris et entretient sinon des relations de travail du moins des relations amicales avec Tobie Nathan, grand chantre des thérapies traditionnelles.
Il se défend d’être l’élève de Nathan
Chlieyh travaille et vit à Paris depuis vingt ans (depuis 1980) et on peut dire que son implication dans l’« ethno » est, comme pour Tobie Nathan, une façon de garder opérante la « nostalgie des origines » puisqu’ils vivent, l’un loin de l’Egypte, et l’autre, loin du Maroc, où il cherche chaque fois que possible de retourner travailler comme il a animé les conférences en marge du Festival d’Essaouira, festival de musique marocaine noire gnaoua et de musiques africaines… ( La musique des Gnaoua originaire selon l’étymologie du mot de « Gnaoui », Guinéen, est une musique de percussions utilisant un gros tambour ; lancinante, elle est lors de la « Lila », la nuit de transes et de danses, la voie pour arriver aux acmés et aux états extatiques, après des transes, convulsions et perte de conscience… Ces pratiques reviennent au goût du jour dans cette nouvelle quête mystique qui affecte la société marocaine. En Egypte et au Soudan, le même phénomène existe et on l’appelle le ZAAR.)
En fait, dans l’analyse du cas « Nadia », il s’agit de porter une analyse détaillée sur le groupe réuni dans le centre pour comprendre tous les enjeux des uns et des autres.
LE GROUPE THÉRAPEUTIQUE ET LA DYNAMIQUE DU GROUPE EXTEMPORANÉE DU 14 OCTOBRE 2000 À PRATO
(Le groupe est pléthorique. Je compte dix-sept personnes avec les deux Marocains, psychiatre (moi-même venue de Casablanca), et, ethno psychologue venu de Paris, Marocain comme moi et comme la patiente. Nous sommes des thérapeutes extérieurs au groupe qui avait en charge Nadia car ni lui ni moi n’avons rencontré la patiente).
Tous les psychiatres italiens sont des hommes ; à part moi, qui déroge à mon rôle féminin, je devrais être plutôt psychologue ou infirmière ou assistante sociale.
Tous les psychiatres sont assis côte à côte.
Tous les psychologues et psychanalystes sont femmes sauf A. Chlieyh qui est le seul ethnologue et psychologue du groupe de cette après-midi-là. On peut penser que notre présence doit ou devrait aider nos collègues italiens à résoudre la difficulté du cas de Nadia. Inconsciemment, le Maghrébin bien toléré et intégré dans l’équipe de cette réunion est seulement psychologue, et il n’a pas le pouvoir des psychiatres qui, comme chacun sait, sont les patrons des hôpitaux, des services, etc.
C’est le « bon » collaborateur, moi, je ne tarderai pas à devenir l’ennemi à abattre, d’autant plus que personne ne s’est rendu compte que je procédais intuitivement dès le démarrage de la réunion à un travail de décryptage de toutes les relations s’établissant dans le groupe.
J’y procédais d’autant plus que Alain Goussot avait été interdit d’assister à la réunion, pour une raison encore obscure aujourd’hui, d’autant que la malade n’était pas là, si on se rendait à la raison que Goussot n’était ni thérapeute ni psychiatre, alors que nous avions tous participé à tous les travaux à Prato, ensembles, lui et moi, travaux pendant lesquels il me traduisait simultanément : pour l’une de mes interventions et curieusement, on prétendit que je devais être traduite par une femme, « comme moi » ! Quand je discernais qu’elle traduisait plus que mal avec une foule de contresens et d’interprétations pour pallier au fait qu’elle ne comprenait pas grand-chose à ce que je disais, A. Goussot put de nouveau se remettre à me traduire, sur ma demande.
Pendant la réunion je fis un énorme effort pour comprendre : je décidais que, rentrant au Maroc, je prendrais des cours d’italien (!) tellement ce fut pénible d’être aussi handicapée par la langue. Mais la traductrice de la séance du cas « Nadia » traduisait infiniment mieux que celle des conférences de Prato ; elle était du reste elle-même psychanalyste…
Je me suis livrée spontanément à une analyse du groupe, mais, malheureusement, je n’ai pas enregistré la séance qui a duré environ quatre heures avec un intervalle de repos de vingt minutes. J’ai tout le temps pris des notes et ai pu me livrer à une transcription presque aussi fidèle qu’on pourrait le souhaiter ; j’ai bien conscience que cette réunion est très importante et qu’il a fallu beaucoup de temps et d’énergie pour la provoquer.
L’essentiel est que deux optiques radicalement opposées vont apparaître : mes points de vue, de psychiatre-psychanalyste et anthropologue vivant et exerçant à Casablanca et ceux de Abdelhafed Chlieyh, ethnologue et psychologue, vivant et travaillant à Paris. Je suis pour ma part originaire de Rabat et lui de Marrakech. L’intéressant est que nos points de vue sont opposés et que lui, exerçant à Paris, travaille avec et sur les méthodes ancestrales et que moi, sur « le terrain », comme diraient des ethnologues en mal d’ethnologie, j’utilise des méthodes uniquement médicales ou psychanalytiques qui sont opérationnelles et donnent évidemment des résultats. Sinon, d’abord, je n’aurais pas pu vivre de mon métier, étant été reléguée au secteur privé.
Mieux que cela, je peux dire que l’essentiel des personnes que je consulte sont, soit un échec des « méthodes traditionnelles » , soit des analysants qui ne sont jamais passés par ces circuits et ont entamé une psychothérapie de type inspiration psychanalytique dès le départ. Certaines de ces thérapies sont devenues très approfondies et se sont terminées, parfois, par des psychanalyses. Je suis donc en mesure de prétendre que les Marocains peuvent être traités de la façon la plus moderne possible et que les résultats, tels qu’attestés par eux-mêmes, m’ont poussée et encouragée à ne développer que ces modes de prises en charge médicales psychiatriques ou psychanalytiques.
Il y a évidemment une utilisation systématique de tous les fondements des personnes, souvenirs d’enfance, rêves, fantasmes, récits de vie et bien d’autres données selon les pratiques de la libre association des idées, de l’interprétation des rêves et de la méthode de résurgences des souvenirs et des interprétations d’actes manqués, de lapsus et… en ce sens, je peux dire que je suis l’élève fidèle de Devereux et donc de Freud et que je suis un psychiatre qui tente de renouveler, au fur et à mesure des découvertes et des données les plus récentes la médecine mentale moderne, ma pratique quotidienne.
L’élaboration analytique du cas Nadia avait très bien commencé mais elle n’avait nul besoin d’être concurremment vue par une psychologue. On peut regretter qu’elle n’ait pas interprété son geste d’offrir une fleur à la patiente puisque celle-ci se comparait à une rose.
Et on peut regretter également la trop grande quantité d’intervenants, mais surtout on peut se demander pourquoi le psychiatre a besoin du psychiatre en chef pour définir sa conduite à tenir : infantilisme, angoisse devant la difficulté du cas, aveu d’ignorance ?
Il faudrait, justement, ressouder l’équipe en premier lieu, pour éviter à Nadia d’être aussi morcelée et aussi éclatée entre deux systèmes d’interprétation, deux lieux, deux cultures, deux systèmes de pensée, etc.
La prise en charge par un psychiatre et la psychanalyste suffirait amplement. On a vu que Nadia est aussi prise en charge par des infirmiers. J’en ai compté cinq pendant le travail de réflexion du groupe, mutiques et respectueux de la hiérarchie, l’infirmier en retrait par rapport et derrière le psychiatre, le médecin, le psychologue, le psychanalyste, comme à peu près partout dans les structures et institutions psychiatriques dans le monde.
Je m’effarais par-devers moi que, dans le pays de Franco Basaglia, les choses en soient revenues au classicisme et à la hiérarchie dans toute sa splendeur. Je demandais que l’on donne la parole aussi à l’équipe soignante infirmière avec laquelle j’avais échangé quelques phrases pendant la pause. Les infirmiers passent partout dans le monde infiniment plus de temps avec tous les patients de médecine et de la psychiatrie et en raison de cela, il faudrait revoir la relation entre infirmiers et médecins ou bien fusionner les deux métiers en un seul, car le discrédit des professions déconsidérées, mais tellement importantes, grèvent brutalement l’exercice de toute forme de thérapie…
Malheureusement, la divergence de points de vue entre l’ethno psychologue et moi ne parut pas aider l’équipe italienne qui écouta cependant attentivement nos propos, même totalement divergents. Je commentais encore que l’évolution était capitale pour le cas, en demandant une réorientation complète des attitudes de soins et d’écoute, en réduisant le nombre et en soudant les personnes qui auraient la charge de Nadia.
En remobilisant la psychothérapie autour d’elle, on pouvait concevoir ce traumatisme dans la vie de Nadia comme un électrochoc qui serait déterminant pour son existence en induisant une suite différente de cette situation de précarité et de misérabilisme d’une jeune fille sans avenir véritable et sans inscription sociale définie ni en Italie, pays d’accueil, ni au Maroc, pays d’origine. Elle a plus vécu, à son âge, en Italie qu’elle n’a vécu au Maroc et cela semble définir que sa vie va se passer en pays d’accueil : la renvoyer au Maroc est un échec total comme tous les retours de migrants qui ne l’ont pas lucidement et clairement décidé.
Elle reviendrait « cassée » et « malade », « traumatisée » et non « réparée ».
Le traitement est jugé incorrect car l’adjonction de Thymorégulateur, en même temps qu’antiépileptique, agirait sur l’humeur et sur les crises dites épileptiques (en fait épileptiformes), tandis que des anxiolytiques paraissent plus utiles que des neuroleptiques que l’on peut considérer comme trop agressifs et qui interdirait le libre jeu des opérations fantasmatiques et imaginaires pendant les séances de psychanalyse.

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