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Psychologie de la mémoire

De
287 pages
Créateur du premier test d'intelligence, Alfred Binet (1857-1911) reste le psychologue français le plus connu dans le monde. Cet ouvrage présente et analyse dans une perspective historique ses contributions les plus importantes sur le sujet de la mémoire : les mémoires prodigieuses, les mémoires visuelles et auditives, les influences de la suggestion sur la mémoire. La suite de l'ouvrage est consacrée à la réédition des principaux articles de Binet sur la mémoire.
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PSYCHOLOGIE DE LA MÉMOIRE
ŒUVRES CHOISIES

2003 ISBN: 2-7475-4719-1

@ L'Harmattan,

Alfred BINET

PSYCHOLOGIE

DE LA MÉMOIRE

ŒUVRES CHOISIES

I
Les mémoires professionnelles La mémoire des mots et des idées La mémoire des témoins oculaires La mémoire: une synthèse

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan !tafia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. On pourra utilement compléter l'étude de ces œuvres en consultant les

articles contenusdans la revue « Psychologieet Histoire» consultable sur
le Web: http://lpe.psycho.univ-paris5 .fr/membres/nicolas/nicolas.francais.html.

Dernières parutions Théodule RIBOT, La psychologie anglaise contemporaine (1870), 2002. Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920), 2003. Serge NICOLAS, Un cours de psychologie durant la Révolution, 2003. Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003.

SOMMAIRE

PREFACE DE L'EDITEUR

7

I - LES MEMOIRES PROFESSIONNELLES 45 Le calculateur Jacques Inaudi (1892) 47 Un calculateur du type visuel: P. Diamandi (1893)... 67 Enquête sur les joueurs d'échecs (1893) 73 II

- LA MEMOIRE

DES MOTS ET DES IDÉES La mémoire des mots (1895) La mémoire des phrases (1895) La mesure de la mémoire (1903)

109 111 135 171 189 191 203 221 231 233 241 250

III

- LA MEMOIRE

DES TEMOINS OCULAIRES De la suggestibilité naturelle chez les enfants (1894). La suggestibilité (1900) ... La science du témoignage (1905)

IV - LA MEMOIRE: UNE SYNTHESE (1909) Les rapports de la mémoire avec l'intelligence La mesure de la mémoire des écoliers Les perversions de la mémoire
Les mémoires partielles... . . . . .
L'éducation de la mémoire. Une erreur de pédagogie...

. . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. 256

. . . . . . . . . . ... . . .. . . . . . . . ... . ... 266 . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 284

PREFACE DE L'EDITEURl LA MÉMOIRE CHEZ A. BINET Alfred Binet (pour une biographie : Varon, 1935 ; Wolf, 1973) passe en général pour l'homme des tests d'intelligence, comme s'il n'avait guère fourni d'autres travaux ou, tout au moins, comme si c'était là sa contribution essentielle à la psychologie. Or l'œuvre de ce psychologue est remarquable sur bon nombre de sujets (cf., Siegler, 1992), et en particulier à propos de celui que nous allons traiter ici: la mémoire. Lorsqu'on considère l'œuvre de Binet avec attention, on s'aperçoit que le thème de la mémoire y est continuellement présent. Elle fut étudiée à maintes reprises et sous des aspects très divers. Dès ses premières publications (cf., Binet, 1883 ; Binet et Féré, 1886), sous l'influence des écrits de l'allemand Hermann von Helmholtz (1866), il traite au niveau théorique de l'influence inconsciente de la mémoire dans les perceptions et le raisonnement. II devient ainsi, avant Hermann Ebbinghaus (1885/1964) (Nicolas, 1992, 2000), un des premiers psychologues expérimentalistes à parler de ce que l'on appelle aujourd'hui la mémoire implicite (Schacter, 1987), même si ce terme n'était pas utilisé à l'époque. Durant cette période, Binet consacre son temps de travail à rédiger des articles sur la doctrine associationniste en psychologie et même un ouvrage en rapport avec ce sujet (Binet et Péré, 1886). Il abandonne cependant très vite ce point de vue en laissant plus de place ultérieurement à la vie mentale inconsciente. Admis dans le service de Jean-Martin Charcot (1825-1893) à la Salpêtrière, l'observation de sujets hypnotisés et hystériques le conduira à une critique de l'associationnisme classique. C'est cependant les cas de personnalités multiples (Binet, 1892b) mutuellement amnésiques qui lui fournirent la preuve que les lois de l'association des idées étaient soumises à des influences d'ordre supérieur et donc que la mémoire ne pouvait pas trouver d'explication satisfaisante à l'intérieur de ce cadre théorique2.

I

Cette préface reprend en grande partie le contenu d'un article publié par l'éditeur en 1994
S. (1994). La mémoire dans l'œuvre d'Alfred Binet.

dans L'Année Psychologique (Nicolas, L'Année Psychologique, 94,257-282.)
2

Il a fallu attendre le déclin du behaviorisme et le développement de la psychologie
que la mémoire ne pouvait

cognitive pour que les américains, 75 ans après Binet, admettent pas être expliquée dans le cadre de cette doctrine

Après avoir été admis par Henry Beaunis (1830-1921) au laboratoire de psychologie physiologique à la Sorbonne en 1891, Binet commença dès l'année suivante ses investigations sur les diverses formes de mémoire, avec l'idée directrice que ces recherches pourraient être de quelque utilité pour la pédagogie. Conscient du fait que la mémoire est une des fonctions psychologiques supérieures qui se prête le mieux à l'expérimentation, il aborda essentiellement, dans des conditions que nous spécifierons dans la suite, trois grands thèmes de recherche: celui des mémoires extraordinaires avec l'étude des experts en calcul mental et au jeu d'échecs, celui des mémoires visuelle et auditive, et enfin celui de l'influence de la suggestion sur la mémoire. LES MÉMOIRES EXTRAORDINAIRES Pour Binet, il n'existe que des mémoires partielles, spéciales, locales, dont chacune a son domaine propre, et qui possèdent une indépendance telle, que l'une de ces mémoires peut s'affaiblir, disparaître, ou au contraire se développer à l'excès, sans que les autres présentent nécessairement une modification correspondante3. Si Binet n'a pas utilisé les données de la pathologie pour démontrer l'existence de ces mémoires partielles, influencé par les écrits du philosophe Hippolyte Taine (18281893), il choisit l'étude de sujets présentant un développement hypertrophié de l'une de ces mémoires. Il a réuni en 1894 les résultats de ses travaux (Binet, 1894c) dans un ouvrage intitulé Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs. Cet ouvrage traite en fait spécifiquement de l'importance de la mémoire dans le calcul et aux échecs. Les calculateurs mentaux Binet a fait pendant près de deux ans l'étude de deux calculateurs mentaux: Jacques Inaudi et Périclès Diamandi. L'analyse approfondie de la mémoire de ces deux personnages constitue la première étude psychologique des calculateurs mentaux (Brown et Deffenbacher, 1975).
3

L'idée de l'existence de diverses formes de mémoire s'est développée au cours du XIxe

avec la réflexion de philosophes comme Maine de Biran et les travaux des physiologistes comme Gall qui fonda la théorie des mémoires partielles. Un siècle plus tard, il apparaît que le débat sur le problème de savoir s'il faut considérer la mémoire comme une entité unique est très vif (cf., Nicolas, 1993, 2000, 2002).

8

Quelles sont les circonstances qui ont conduit Binet à étudier ces deux calculateurs de profession? Le 8 février 1892, le mathématicien Gaston Darboux (18421917) présenta à une séance de l'Académie des Sciences un jeune homme de 24 ans, petit et robuste, appelé Jacques Inaudi. Ce personnage était connu à l'époque comme un grand calculateur mental de profession. Né en 1867 à Onorato dans le Piémont (Italie) d'une famille pauvre, Jacques Inaudi commença à calculer vers l'âge de 6 ans, en gardant des moutons. Il ne comptait ni sur ses doigts ni avec des cailloux, mais opérait de tête sur les nombres dont son frère lui avait appris les noms (ce n'est qu'à l'âge de 20 ans qu'il sut lire et écrire). Après une vie mouvementée dans le SudEst de la France, il fut découvert par un impresario, M. Thorcey, qui lui fit donner des représentations dans certaines grandes villes dont Paris où il vint s'installer en 18804. Jacques Inaudi était connu pour exécuter mentalement, avec une rapidité surprenante, des opérations arithmétiques portant sur un grand nombre de chiffres. L'Académie, après avoir assisté à quelques-uns des exercices habituels de Jacques Inaudi, nomma une commission afin d'étudier cet étonnant personnage. Dans cette commission siégeaient plusieurs mathématiciens (Darboux, Poincaré, Tisserand) et le neuropsychiatre Jean-Martin Charcot à qui fut tout spécialement confiée l'étude psychologique de ce calculateur prodige. Dès la première heure, Binet fut convié par Charcot à étudier avec lui un sujet si intéressant. Binet (Binet, 1894, pp. 24-25) nous écrit qu'il a vu trois fois le jeune calculateur à la Salpêtrière pendant que Charcot l'étudiait5 puis l'a revu ensuite une quinzaine de fois sur une période de deux années (18921893) au laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne où il a bien voulu se rendre pour se soumettre à diverses expériences de mesure de sa mémoire. Dans les premiers mois de l'année 1893, Binet eut aussi l'opportunité d'étudier un autre calculateur répondant au nom de Périclès Diamandi. Diamandi est né à Py laros (îles Ioniennes) en 1868 et appartient à une famille de commerçants de grains. Contrairement à Inaudi il fit des études jusqu'à l'âge de 16 ans avant de s'engager dans la vie active. C'est à ce moment seulement qu'il s'aperçut qu'il avait de
4

Il est à noter qu'à l'âge de Il ans Inaudi fut étudié par le célèbre neurologue Paul Broca
et des

(1880) qui écrivit même sur ce cas une petite note à caractère anthropologique psychologique. S Le rapport de Charcot parut le 7 Juin 1892 dans les Comptes Rendus Hebdonladaires séances de J'Académie des Sciences (Charcot, 1892).

9

bonnes dispositions pour le calcul mental. Ayant lu un jour dans un journal, par hasard, le compte-rendu d'une séance donnée par Inaudi, il voulut lui aussi devenir calculateur professionnel. Ainsi, en 1891 il abandonna le commerce pour donner des représentations dans plusieurs pays européens. Arrivé en France, Périclès Diamandi exprima le désir d'être présenté à l'Académie des Sciences6 dans le but de montrer ses aptitudes pour le calcul mental afin qu'on puisse comparer ses performances avec celles d'Inaudi. C'est dans ce contexte que Gaston Darboux encouragea Diamandi à aller voir Binet au laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne. Après une conversation qu'eut Binet avec Charcot à ce sujet, ce dernier proposa une collaboration dans le but d'étudier la mémoire de Diamandi. Ce dernier se rendit au laboratoire pendant une quinzaine de séances, de 3 à 5 heures chacune, étalées sur plusieurs mois. Il ne rencontra jamais Inaudi malgré la demande sans cesse renouvelée qu'il formulait dans le but de se mesurer avec son rivae. Les résultats des premières recherches sur Inaudi furent d'abord publiés le 15 mai 1892 dans la Revue des Deux Mondes (Binet, 1892a) puis dans les Bulletins du laboratoire de la Sorbonne (Binet, 1893a, Binet et Henneguy, 1893)8. Une première étude sur Diamandi fut publiée en juin 1893 dans la Revue Philosophique (Charcot et Binet, 1893) sous la forme d'une courte note. Les résultats obtenus après l'étude approfondie de ces deux calculateurs prodiges furent rassemblés, complétés et publiés dans l'ouvrage de Binet (1894). Quelles sont en résumé les principales conclusions auxquelles a abouti Binet? Premièrement, Inaudi et Diamandi sont capables d'effectuer des opérations arithmétiques compliquées et calculent très vite. L'étude sur Inaudi a cependant montré qu'il n'est pas beaucoup plus rapide que des calculateurs de profession (caissiers de supermarché), à qui l'on
6 C'est en date du 20 février 1893 que l'Académie confia l'examen de Diamandi à la commission qui avait été chargée de faire le rapport sur Inaudi (Bertrand, 1893). Cette commission semble avoir assisté à quelques expériences mais aucun rapport ne fut publié.
Binet eut l'oportunité de rencontrer et d'étudier quelques années plus tard (Binet, 1909) la soeur de Diamandi qui possédait une mémoire des chiffres aussi étendue que celle de son frère. 8 Si la date de fondation du bulletin des Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique est 1892, le premier fascicule ne parut qu'en 1893. Les deux bulletins qui furent édités en 1893 et 1894 recencaient en fait respectivement les travaux de l'année 1892 et 1893. Par commodité, on a gardé ici les dates portées sur la page de titre de la revue (1893 et 1894).
7

10

permettrait de faire les opérations sur le papier. Le trait essentiel du calculateur prodige est de faire des opérations de mémoire. Les résultats véritablement extraordinaires auxquels arrivent ces personnages reposent en effet avant tout sur une mémoire prodigieuse. Deuxièmement, ils présentent un développement remarquable de la mémoire des chiffres. Ainsi, Inaudi a par exemple l'habitude de répéter des séries de 24 chiffres dans l'ordre (l'empan normal est de 6 ou 7 chiffres) ou à rebours, mais son empan est beaucoup plus important puisqu'il peut arriver à des séries entre 40 et 50 chiffres dans l'ordre. Si l'apprentissage d'une série de 25 chiffres ne prend que 25 secondes pour Inaudi, ce temps s'élève à 3mn30s pour Diamandi. L'étude d'Arnould (Binet et Henri, 1893), un mnémotechnicien de profession, a montré que si celui-ci met 3 minutes pour ce même apprentissage il lui faut beaucoup de temps pour réciter les chiffres (31s contre 7 secondes à Inaudi et 9 secondes à Diamandi), cette lenteur est la conséquence directe de la stratégie mnémotechnique utilisée à savoir un recodage chiffre-lettre9. Troisièmement, ces deux calculateurs sont des exemples remarquables de mémoire partielle. Chez Inaudi, par exemple, les autres mémoires, même celle des lettres, sont très peu développées. Son empan pour les lettres est normal puisqu'il est incapable d'en répéter plus de 5 ou 6. D'autres expériences faites sur ce calculateur avec des matériaux non chiffrés montrent des capacités normales. Quatrièmement, l'étude de ces deux calculateurs atteste l'existence de deux types de mémoire, l'une visuelle et l'autre auditive. Diamandi se représente les chiffres visuellement mais pas sous la forme d'une image photographique. Il effectue toujours un recodage qui lui permet de représenter visuellement le matériel sous la forme de sa propre écriture. Inaudi, quant à lui, ne se sert pas dans ses opérations d'images visuelles, mais d'images auditives (il entend les chiffres mais ne les voit pas). Le calcul mental met en œuvre ses organes phonatoires et Binet a montré que la suppression articulatoire (subvocalisation) des chiffres (chanter une voyelle) a pour conséquence de diminuer ses performances lors du calcul mental. De même, lorsqu'on lui présente visuellement 5 nombres de 5 chiffres disposés en échiquier il met beaucoup de temps à retrouver les chiffres suivant telle ou telle direction (diagonale du carré par exemple). Il est le
9

Binet et Henri (1896, p. 437) rapportent une anecdote sur Inaudi qui avait pour ami un

mnémotechnicien très habile: "parfois, ils font la gageure, se trouvant ensemble, de retenir les numéros de fiacres qui passent; tous deux y arrivent aussi vite, avec des procédés tout différents; huit jours après, Inaudi ne se rappelle plus rien, et le mnémotechnicien se
souvient encore. "

Il

premier exemple connu d'un grand calculateur mental qui n'est pas visuel. Cinquièmement, les tours de force des calculateurs prodiges ne peuvent pas être attribués à leur intelligence. En effet, Binet n'a pas constaté chez les calculateurs prodiges d'hérédité bien marquée pour l'aptitude au calcul mental. Etudiant la littérature à ce sujet (Scripture, 1891), il constate que la plupart d'entre eux sont nés dans des milieux pauvres, n'ont subi l'influence d'aucun maître; leur précocité est remarquable. A mesure qu'ils grandissent, ils tendent à se répartir en deux groupes, les uns deviennent de grands mathématiciens et les autres restent simplement des calculateurs prodiges, s'absorbant dans leurs calculs et ne manifestant, en dehors de leur spécialité, qu'une intelligence moyenne voire médiocre. Sixièmement, Binet montre que seul un exercice répété contribue à produire et à maintenir la supériorité que possèdent dans leur spécialité les calculateurs prodiges. Il note par exemple qu'Inaudi perdit beaucoup de sa capacité au calcul mental après qu'il ait consacré un mois à des études dans les livres. On sait aujourd'hui, par exemple, que l'entraînement accroît dans des proportions considérables l'empan mnésique (Ericsson, Chase et Faloon, 1980). Le résumé des principaux résultats obtenus par Binet montre combien cet auteur a été un génial précurseur dans le domaine de l'étude des calculateurs mentaux. Binet fut en effet le premier à souligner l'importance de la mémoire dans le calcul et à souligner le rôle de l'exercice et des stratégies dans ce domaine. L'analyse plus récente des procédures de calcul utilisées par le mathématicien A.C. Aitken, considéré comme le plus grand calculateur mental jamais étudié, a conduit Hunter (1962, 1977) à montrer l'influence des facteurs déjà décrits par Binet. Mais les écrits du psychologue français contiennent également d'autres informations qu'il convient de souligner. En effet, Binet a aussi décrit assez longuement comment les experts en calcul mental exploitent leurs connaissances afin d'augmenter leur mémoire. L'hypothèse du recours à ce type de stratégie a récemment été avancée par Chase et Ericsson (1982) pour expliquer la supériorité des calculateurs experts sur les novices. Selon ce principe d'encodage mnémonique, l'expert enregistre une nouvelle information en s'aidant des connaissances déjà acquises au cours de sa pratique. D'autre part, Binet avait aussi noté que les calculateurs utilisaient une stratégie de calcul de gauche à droite, un résultat en accord avec les analyses plus récentes qui ont été faites sur d'autres experts en la matière (cf., Hunter, 1977 ; Smith, 1983). Enfin, la 12

découverte assez surprenante, concernant la capacité de ces calculateurs à répéter en sens inverse de présentation 200 nombres présentés au cours d'une session de 2 heures, a été soulignée récemment par Staszewski (1988) avec d'autres calculateurs. Si Binet fut un véritable pionnier des recherches dans ce domaine, le contenu de l'ouvrage de Binet (1894) est aussi instructif sur bon nombre d'autres sujets 10,en particulier sur celui de la comparaison entre les performances des calculateurs et des mnémotechniciens (cf. Binet et Henri, 1893). Voici le résumé que donne Binet de cette étude dans la Revue Philosophique de la France et de l'Étranger en 1894 et qui forme le chapitre XI de son ouvrage sur la « Psychologie des grands calculateurs etjoueurs d'échecs ». Les mnémotechniciens de profession « Nous avons fait cette étude avec M Victor Henri, élève du laboratoire,. l'article a paru dans la Revue Scientifique de juin 1893 ,. il est accompagné de nombreux tracés pris avec le microphone enregistreur de M l'abbé Rousselot. Disons à ce propos, puisque l'occasion s'en présente, que ce microphone nous a rendu de très grands services, et qu'il est venu remplir en psychologie une lacune regrettable,. il est bien supérieur à tous les appareils enregistreurs de la parole qu'on trouve décrits dans les traités de psychologie et qu'on emploie dans les laboratoires étrangers. On peut se faire une idée des applications de cet appareil en songeant au nombre de circonstances où il est nécessaire de noter la parole d'une personne comme signal d'avertissement ou de réponse. »

10 Binet (1894) a souligné le premier le rôle de l'interférence rétroactive (cf., Florès, 1959) dans l'oubli en mémoire à court terme: "la disparition du souvenir de 9 chiffres est presque infaillible quand nous cherchons, après les avoir répétés, à en retenir une nouvelle série de 9. A moins d'employer quelque artifice du genre de ceux qu'enseigne la mnémotechnie, nous constatons dès que nous faisons un effort pour apprendre la seconde série, que la première s'est complètement évanouie. Inaudi n'est point sujet à ces faiblesses de mémoire" (p. 56). On trouve aussi dans cet ouvrage des remarques intéressantes sur ce que l'on appelle aujourd'hui l'oubli dirigé ou motivé (Bjork, 1972 ; Epstein, 1972): "la faculté d'expulser de sa mèmoire un fait dont la connaissance devient inutile peut être considérée comme un sérieux avantage pour l'individu qui la possède. Il me semble que l'on doit arriver, par un effort volontaire, à développer en soi cette modalité de la mémoire" (p. 57-58). De même, Binet souligne l'importance des connaissances préalables pour l'enregistrement en mémoire: "le souvenir sera plus tenace si on l'assimile lentement, si on cherche à nouer un grand nombre de relations entre le fait nouveau et les faits anciens qui sont dans la possession de notre mémoire" (p. 58).

13

« Les expériences que nous avons faites avec M Victor Henri ont eu pour but d'établir qu'on peut simuler une grande mémoire des chiffres sans la posséder réellement. On croit d'ordinaire que quand un individu répète 27 à 30 chiffres qu'on vient de lui lire, cet individu ne peut recourir qu'à un seul moyen, sa mémoire. Il est de fait que si l'on parcourt l'histoire des calculateurs prodiges, on ne trouvera nulle part une allusion à la simulation. M. Scripture (American Journal of Psychology, 1891), qui récemment, dans un article très étudié sur les calculateurs prodiges, a rapporté des observations de toute sorte sur ce sujet, ne semble pas avoir pensé un seul instant à cette cause d'erreur. Elle existe pourtant, et nous en avons eu tout récemment la preuve. Un prestidigitateur très distingué, qui pratique depuis longtemps la mnémotechnie dans un intérêt professionnel, M Arnould, a bien voulu nous prêter son concours pour cette étude,. il a appris devant nous, au laboratoire de psychologie des Hautes Études, des séries de chiffres, au moyen de la mnémotechnie, et nous avons pu, par ce moyen, nous assurer des différences qui existent entre la mémoire naturelle et la mémoire artificielle ou mnémotechnie, et de la facilité surprenante avec laquelle un observateur non prévenu est trompé par un simulateur mnémotechnicien. » « Les procédés mnémotechniques sont de plusieurs sortes,. le seul que nous rappellerons ici, qui est utile pour la mémoire des chiffres et des nombres, est fondé sur la substitution des mots aux chiffres ,.
chaque chiffre est lié conventionnellement à une ou plusieurs consonnes
,.

quand on veut faire la traduction mnémotechnique d'un nombre, on remplace, par la pensée, chacun des chiffres qui le composent par la consonne correspondante, on obtient aussi un certain nombre de consonnes, que l'on transforme en mots par l'intercalation de voyelles. Pour laisser au praticien le plus de liberté possible dans son travail de traduction, la mnémotechnie ne détermine aucune voyelle,. on choisit celles qu'on veut ou qu'on peut,. les consonnes seules correspondent aux chiffres. La série de chiffres de 1 à 10 correspond aux consonnes suivantes: » 1 de te 2 ne gne 3 me 4 re 5 le 6 je ch 7 que ke Kue 8 ve fe 9 pe be 0 se ze

14

«Cette convention, faisant correspondre à chaque chiffre plusieurs lettres facilite la traduction des chiffres en mots,. suivant les besoins, on prendra telle consonne plutôt que telle autre. Pour éclaircir ces explications par un exemple, prenons dans l'ouvrage d'Aimé Paris une date, celle de 1514 ,. il s'agit de la transformer en un mot ayant un sens particulier qui fIXe l'attention et se grave dans la mémoire,. d'après la liste de consonnes que nous avons données, le nombre 1514 correspondant aux consonnes suivantes: » 1 te de 5 le il 1 te de 4 re re

« Peut se traduire ainsi: idolâtre, - utilité au roi, - un tel douaire, - été ladre, - tous les dons royaux, etc. On choisira le mot le mieux approprié à la signification de la date. Il résulte de cette facilité à traduire les chiffres en mots une difficulté à faire deux fois une traduction identique. Cette traduction peut sembler longue et difficile à une personne qui n'est point familiarisée avec les procédés de la mnémotechnie ,. mais elle peut être faite très rapidement, et ce n'est qu'un jeu pour M Arnould. Si on énonce devant lui des chiffres sans trop se presser, il fait la traduction en mots à mesure qu'il écoute, et peut ensuite, par une seconde traduction en sens inverse, c'est-à-dire des mots en chiffres, répéter les chiffres qu'on vient de prononcer devant lui. Voici, à titre de curiosité, les phrases mnémotechniques qu'il a imaginées pour retenir cinq nombres de cinq chiffres chacun que nous venions de lui donner,. nous mettons les phrases en regard des nombres. »

86439 25762 31735 51843 23581

Vieux faucheur aime bien, Nie le cas, ou échafaud, A moi ta gamelle,


- tu

veux ramer,

Un homme à la fi te.

« Pour nous rendre compte des avantages de ce procédé, nous en avons fait l'essai, et après les quelques tâtonnements du début, nous nous sommes facilement convaincus que la charge de la mémoire se trouve 15

singulièrement allégée par la substitution des mots aux chiffres. On sait qu'un individu d'aptitudes ordinaires, qui cherche à retenir une série de chiffres, n'arrive pas, après une seule audition, à en retenir beaucoup plus de huit ou neuf,. si on fait effort pour dépasser cette limite, on court le risque de tout oublier,. c'est que les chiffres n'ont aucun sens ,. assemblés au hasard par l'expérimentateur, ils frappent l'oreille comme
sons, ils ne disent rien à l'intelligence. Avec la mnémotechnie,
nous avons

constaté par nous-mêmes qu'on étend avec une singulière facilité sa mémoire des chiffres. » « M Arnould nous a communiqué, à ce propos, un détail fort intéressant. Il faisait annoncer, sur les affiches de ses représentations, que dans ses séances il parvenait à apprendre 36 chiffres en cinq minutes : prodige de mémoire qui semblait le mettre au-dessus de Mondeux, car ce calculateur prodige ne pouvait apprendre que 25 chiffres en cinq minutes (Rapport de Cauchy). Pour tenir les promesses de son affiche, M Arnould ne pouvait se fier à sa mémoire naturelle, qui n'est nullement développée pour les chiffres,. il ne retient pas plus de 8 chiffres après une seule audition. Il recourait à la mnémotechnie. Il priait quelques spectateurs de bien vouloir écrire 36 chiffres sur une feuille de papier, puis, au lieu de prendre le papier et de le lire, il se faisait dicter les chiffres, sous prétexte de laisser au public le papier comme preuve de l'exactitude de sa mémoire,. pendant qu'on lui dictait les chiffres, il ne les écrivait pas, mais écrivait les consonnes correspondantes et construisait instantanément des phrases mnémotechniques qui lui servaient à simuler une grande mémoire. Ces quelques faits suffisent à montrer l'intérêt qu'il y a à savoir si une personne se sert de sa mémoire naturelle ou de la mnémotechnie. » « Pour nous rendre compte des signes auxquels on reconnaît une simulation par la mnémotechnie, nous avons fait des études de comparaison entre des calculateurs mentaux et notre mnémotechnicien, en nous attachant à répéter sur les uns et sur les autres exactement le même genre d'expériences. Les termes de comparaison nous ont été fournis par deux calculateurs mentaux dont l'un, bien connu aujourd'hui, M Inaudi, a déjà fait l'objet de nombreuses études scientifiques. L'autre calculateur est M Diamandi, calculateur du type visuel, sur lequel M Charcot vient de publier une étude en collaboration avec l'un de nous. Nous avons longuement prolongé nos expériences,. ce n'est pas en une heure ni en un jour que l'on peut connaître la psychologie d'un individu ,. 16

les procédés d'exploration individuelle sont encore trop mal fixés pour permettre d'opérer en psychologie avec autant de rapidité qu'on peut le faire en médecine,. nous avons donc poursuivi nos expériences pendant plusieurs séances sur chacun des trois calculateurs. M. Inaudi, malheureusement, obligé de quitter la France, ne s'est rendu que pendant deux après-midi à notre laboratoire,. nous n'avons pas eu, par conséquent, le loisir de le soumettre à une série méthodique d'épreuves ,. les résultats qui le concernent sont partiels, et simplement donnés comme échantillons. En revanche, M Diamandi et M Arnould ont été examinés avec tout le temps désirable,. le premier a été étudié pendant dix séances différentes, et le second pendant cinq séances,. chacune de ces séances a duré en moyenne trois heures. » « L'étude que nous résumons ne peut conduire à aucune conclusion générale, puisqu'elle porte uniquement sur trois personnes. C'est une simple contribution à une question qui, jusqu'ici, n'avait pas encore été examinée, et qui mérite à tous égards d'attirer l'attention des psychologues. » «La seule conclusion générale que nous puissions nous permettre est la suivante: on ne doit attacher aucune importance au nombre de chiffres qu'une personne possède à un certain moment dans sa mémoire, et qu'elle peut répéter à volonté, sans commettre d'erreur,. car rien n'est plus facile pour un mnémotechnicien de simuler une grande mémoire. Un mnémotechnicien peut réciter des chiffres en nombre indéfini, et les répéter ensuite exactement,. de plus, il peut apprendre
presque en nombre indéfini

- tous

-

les chiffres qu'une personne

étrangère

lui propose. Ce n'est là que de la mnémotechnie vulgaire. Notre étude, même en se bornant à mettre ce point important hors de doute, ne manquerait point d'utilité. » « Revenons maintenant au parallèle que nous avons cherché à établir entre M Diamandi et M Arnould. La différence de ces deux calculateurs a été étudiée à un double point de vue par la méthode psychométrique: temps nécessaire pour apprendre les chiffres, temps nécessaire pour les répéter. » JO TemDs nécessaire Dour aDDrendre les chiffres. - Ne pouvant donner tout au long les résultats d'expérience, nous nous contentons de reproduire ici un tableau de chiffres. »

17

Nombre de chiffres appris Temps nécessaire pour apprendre les chiffres M DIAMANDI M ARNOULD 10 17 secondes 20 secondes 15 1 minute 15 sec. 1 minute 45 sec. 20 2 minutes 15 sec. 2 minutes 30 sec. 25 3 minutes 2 minutes 30 sec. 30 2 minutes 45 sec. 4 minutes 20 sec. 50 7 minutes « 100 15 minutes 25 minutes 200 1 minute 15 sec. 45 minutes

« M Diamandi est un peu plus rapide pour apprendre un petit nombre de chiffres,. M Arnould gagne en vitesse pour les grands nombres. En somme, le mnémotechnicien avéré possède, pour l'acquisition des chiffres, un avantage considérable sur son rival,. il se fatigue moins et gagne du temps. » «A l'époque où cette étude fut faite, M Inaudi était loin de France, et nous n'avons pas pu répéter sur lui les mêmes expériences. Ces jours derniers, nous avons comblé, en partie, cette lacune, et nous indiquerons brièvement les résultats que nous avons recueillis. Une série de 100 chiffres, divisés par nombre de trois chiffres (en réalité, et par erreur, on avait écrit 105 chiffres), ont été présentés à M Inaudi avec cette seule recommandation de mettre le moins de temps possible pour les apprendre. M Inaudi a préféré ne pas les lire lui-même, mais les entendre lire par son impresario. Nous avons noté que le temps total a été de 12 minutes,. ce temps a paru long et un peu inusité à M Inaudi, qui pense que dans de meilleures conditions, s'il était moins fatigué que ce jour-là, il n'aurait pas besoin de plus de 10 minutes. - Grâce à la manière dont M Inaudi apprenait, se faisant réciter les chiffres par son impresario, lui demandant de les répéter, l'arrêtant, le priant de continuer, nous avons pu noter au cours de l'expérience le nombre des chiffres appris par minute: M Inaudi a appris les 36 premiers en 1 minute 30' ,. il en savait 75, au bout de 5 m. 30", et 100 au bout de 12 minutes. Ces chiffres montrent d'abord que M Inaudi est soumis à cette loi de progression de la mémoire que M Ebbinghaus si bien mise en lumière par des expériences faites sur lui-même. Les 36 premiers chiffres ont été appris en une minute et demie,. si cette vitesse d'acquisition avait 18

pu être conservée, la série de 100 chiffres aurait été retenue en 4 minutes et demie,. or il a fallu près du triple de ce tempe-là, ce qui prouve bien que le temps n'est pas proportionnel au nombre des chiffres, mais augmente beaucoup plus rapidement. Maintenant, si nous comparons M Inaudi à M Arnould, le mnémotechnicien, nous constatons qu'il conserve l'avantagesur luipour 100 chiffres,. mais il est douteux qu'il eût le même avantage pour 200 chiffres, et surtout pour des nombres supérieurs. » 2° TemDs de la réDétition verbale des chiffres. - C'est le point le plus important de notre étude, celui où s'est montrée avec le plus de netteté la différence qui sépare la mnémotechnie de la mémoire naturelle,. l'expérience a consisté à prier le sujet, qui avait appris une série de chiffres, à les réciter avec la plus grande rapidité possible,. la récitation verbale des chiffres était recueillie dans le microphone enregistreur de Rousselot, qui permettait d'en étudier non seulement la durée, mais tous les détails. Or, pour réciter les 25 chiffres qu'ils venaient d'apprendre par cœur, M Inaudi a mis 7" ,. M Diamandi a mis 9" ,. M Arnould a mis 31 ", c'est-à-dire un temps sensiblement plus long. Nous avons varié ces expériences de beaucoup de façons, et nous avons toujours constaté chez le mnémotechnicien une récitation plus lente. » « Comment devons-nous expliquer ces divers résultats, dont la constance bien manifestée montre qu'ils ne sont point dus au hasard? La lenteur de répétition de M Arnould nous paraît provenir, de la nécessité où il se trouve de traduire en chiffres les mots retenus par sa mémoire. M Arnould, comme il nous l'a fait remarquer souvent, ne se préoccupe point des chiffres jusqu'au moment où on lui demande de les répéter,. il exécute à ce moment-là une traduction qui, quelque rapide qu'elle soit rendue par un long exercice, nécessite toujours un certain temps, et ce temps supplémentaire n'existe pas dans tous les cas où la mémoire des chiffres est seule en jeu,. cette nécessité de la traduction verbale à des conséquences que l'on peut mettre en lumière en priant M Arnould de traduire en chiffres un texte quelconque placé sous ses yeux. En calculant les temps sur les tracés, on constate que M Arnould est plus lent en traduisant un texte que MDiamandi en répétant des chiffres appris par cœur,. 12'.5 pour 25 chiffres, au lieu de 9' ,. c'est donc bien le temps de traduction qui allonge, dans ce cas la répétition, et cette lenteur est donc bien, comme nous le pensons, un effet propre aux procédés de la mnémotechnie. » 19

Les joueurs d'échecs L'intérêt de Binet pour les joueurs d'échecs qui jouent à l'aveugle, lui est venu en février 1891 (Binet, 1893b, p. 826) à la faveur d'un événement qu'il mit en relation avec les écrits d'Hippolyte Taine. Il avait appris à l'époque qu'un jeune alsacien, devenu par la suite un philologue distingué, du nom d'Alphonse Goetz (1865-1934) avait joué huit parties en simultané et en aveugle au Café de la Régence à Paris (ce personnage fut d'ailleurs pendant plusieurs années le meilleur joueur français). Ayant à l'esprit l'observation rédigée par Hippolyte Taine (1870) sur un joueur d'échec dans son célèbre ouvrage intitulé "de l'intelligence" (t. I, p. 80), il faisait l'hypothèse que ce joueur avait utilisé l'imagerie visuelle (mémoire visuelle) pour accomplir un tel exploit. Cependant, en l'interrogeant personnellement, il semblait que ce tour de force n'avait pas été accompli de cette manière. N'ayant pas compris l'explication que lui donna Goetz à l'époque, il encouragea ce dernier à rédiger son auto-observation. Binet abandonna temporairement l'étude de la mémoire des joueurs d'échecs jusqu'à ce que Alphonse Goetz se décide à publier en Août 1892 un court article sur le jeu sans voir dans "la Stratégie", un journal spécialisé dans le jeu d'échecs. Dans cet article (republié par Binet, 1894c, pp. 340-351), Goetz soutenait l'idée que le joueur sans voir n'utilise pas sa mémoire visuelle; il ne se représente pas l'échiquier comme s'il le voyait, mais il calcule et raisonne. Il sembla difficile à Binet d'accepter une pareille hypothèse dans la mesure où plusieurs joueurs de première force consultés sur ce point ne partageaient pas l'opinion de Goetz. Cependant, l'article de Goetz prouvait que ce distingué joueur ne se servait pas d'une mémoire visuelle concrète. La complexité de la question intrigua Binet. Pour l'éclaircir, il réalisa une enquête afin de recueillir les observations des plus grands joueurs d'échecs capables de jouer sans voir. Le questionnaire, publié d'abord en septembre 1892 dans la revue "la stratégie", fut reproduit dans la plupart des journaux échiquéens de l'étranger et traduit en plusieurs langues (russe, anglais, allemand, espagnol, etc.). Binet écrivit aussi des lettres personnelles aux maîtres de l'échiquier d'alors afin de recueillir leur opinion, celle de l'allemand Siegbert Tarrasch (1862-1934), un des plus forts joueurs au monde et l'un des meilleurs pédagogues échiquéens de tous les temps, fut si intéressante qu'elle a même été publiée par Binet (1894b ; Binet, 1894c, 20

pp. 351-361). L'enquête commencée en octobre 1892 a été close en juin 1893 (Binet, 1894b). Les résultats de cette enquête et d'autres observations effectuées au laboratoire de la Sorbonne sur les joueurs d'échecs furent communiqués au journal La Revue des Deux Mondes au cours de l'année 1893 avant d'être présentés dans l'ouvrage la Psychologie des Grands Calculateurs et Joueurs d'Echecs (Binet, 1894c). Binet (1893b, 1894c) admet que le jeu sans voir repose sur les connaissances (mémoire des souvenirs anciens, nous l'appellerions aujourd'hui la mémoire sémantique), l'imagination (mémoire visuelle) et sur le souvenir des positions, des raisonnements et des calculs (mémoire des idées). Binet fut un des premiers psychologues à attacher une grande importance au rôle que jouent les souvenirs anciens dans l'acquisition de nouvelles connaissances et à souligner l'implication importante pour la psychologie, de l'étude des experts. Si les joueurs sans voir sont doués à un haut degré de la faculté de visualiser, c'est-à-dire de se représenter les positions comme s'ils les voyaient, il y a entre eux à cet égard de grandes différences. En général, ils voient l'échiquier devant eux et n'en voient distinctement que la partie sur laquelle le combat est actuellement engagé, la vision mentale de l'échiquier se fait essentiellement par portions successives (il avait déjà constaté cela chez le calculateur Diamandi)ll. Les différences les plus importantes se rapportent à ce que Binet appelle la mémoire visuelle concrète et la mémoire visuelle abstraite. Les joueurs qui se servent de la mémoire visuelle concrète se représentent la couleur des cases, la couleur, la forme et les détails caractéristiques des pièces. Mais la majorité ne recourt qu'à une mémoire visuelle abstraite (intellectuelle) comme l'ont expliqué Alphonse Goetz et Siegbert Tarrash. Le joueur conserve le sentiment de voir mentalement l'échiquier, localise toujours devant lui l'image, mais la forme des pièces, la couleur des cases, celle surtout des pièces disparaissent plus ou moins, les joueurs perçoivent dans l'objet seulement les détails nécessaires à l'usage (on parlerait aujourd'hui de mémoire opérative). En revanche, le joueur se représente avec une grande netteté la position des pièces sur l'échiquier, les rapports spatiaux qu'elles entretiennent entre elles, et ce qu'il appelle souvent la puissance de la pièce, c'est-à-dire probablement le mouvement que la pièce peut exécuter. Cette mémoire des positions des pièces et de leurs mouvements, Binet (1893c) propose, suivant une suggestion de
11 Chase et Simon (1973a, 1973b) ont proposé de parler d'un "oeil mental" qui construit image de la position déformée (imprécise à la périphérie).

une

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Jean-Martin Charcot, de l'appeler "mémoire visuelle géométrique". Binet signale encore, chez les joueurs sans voir, le rôle, plus important peut-être qu'eux-mêmes ne le croient, de la mémoire verbale et enfin celui de la mémoire de récapitulation qui fait par exemple que le joueur, incertain de la position d'une pièce, rejoue mentalement la partie entière. Le facteur clé que Binet a identifié dans son étude était certainement la manière avec laquelle les experts de l'échiquier se représentent les situations. Si la mémoire visuelle des positions joue un rôle, certains résultats (Lories, 1984) semblent suggérer que dans une tâche où le support perceptif est absent, les bons joueurs choisissent d'utiliser un code organisationnel particulier indépendant des caractéristiques de l'image des positions. Il paraît dès lors vraisemblable qu'existent en fait plusieurs codages différents développés probablement au fur et à mesure que progresse la partie. Les recherches récentes concernant la représentation de la position ont surtout été effectuées à partir du paradigme de De Groot (pour une revue: Lories, 1984). Dans les expériences originales, De Groot (1965, 1966) présentait les positions des pièces à des joueurs sur un échiquier durant environ 5 secondes. La position modèle était ensuite cachée, le sujet devant la reproduire sur un second échiquier. Il est apparu que les joueurs les plus forts au jeu d'échecs se montrent aussi supérieurs à cette tâche si, et seulement si, les positions présentées sont significatives et techniquement plausibles. Cette supériorité disparaît lorsque les positions utilisées sont des positions aléatoires des pièces sur l'échiquier, et non plus des positions correspondant à des parties réelles (cf. aussi Chase et Simon, 1973a, 1973b). Ces mêmes recherches ont aussi montré que la rétention est meilleure si la position est présentée par étapes et construite par adjonction successive des configurations significatives dont elle est constituée, plutôt que construites par présentation successive de configurations quelconques.

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LES MEMOIRES VISUELLE ET AUDITIVO-VERBALE Les premiers travaux entrepris par Binet en collaboration avec son élève Victor Henri (1872-1940) (Binet et Henri, 1894a, 1895a, 1895b), publiés d'abord dans la Revue Générale des Sciences puis dans L'Année Psychologique12, ne comportaient pas d'applications pédagogiques immédiates mais visaient plutôt simplement à étudier d'une manière scientifique cette fonction psychologique supérieure. Influencé par ses études avec les calculateurs prodiges et les joueurs d'échecs mais aussi par les résultats de certaines expériences réalisées sur ses deux petites filles (Binet, 1890)13, il s'intéressa dans un premier temps à la mémoire visuelle avant d'aborder l'étude de la mémoire verbale14. Pour ce qui est de la mémoire visuelle, Binet voulait en étudier le développement chez les enfants. Pour ce qui est de la mémoire verbale, Binet avait réalisé que la tentative d'Ebbinghaus de contrôler la signification du matériel dans les expériences sur la mémoire se faisait au détriment de l'élimination de nombreux phénomènes qualitativement intéressants. C'est à partir de l'année scolaire 1892-1893, avec l'autorisation de Ferdinand Buisson (1841-1932) alors directeur de l'enseignement primaire au Ministère de l'Instruction Publique, que Binet inaugura ses recherches sur la mémoire dans les écoles élémentaires de Paris.

12Signalons ici qu'il convient d'apporter un éclaircissement concernant les dates de parution de L'Année Psychologique. Cette revue fut fondée en 1894 par Henri Beaunis et Alfred Binet. Cependant sur la page du titre du premier tome, on trouve deux dates: 1894 pour l'année et 1895 pour la date de parution. Il s'ensuit que, comme pour le bulletin des Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique dont L'Année Psychologique est le prolongement, l'année associée à un tome quelconque correspond en fait aux travaux de l'année précédente. Ce décalage d'une année permet de comprendre les constatées dans les bibliographies d'articles et d'ouvrages se rapportant convention, nous avons ici gardé les dates portées sur la page de titre mesure où nous avons constaté que, pour certains tomes de L'Année travaux recencés pouvaient inclure, outre ceux de l'année précédente, l'année en cours. 13 Dans cette étude de psychologie infantile, Binet étudia en particulier confusions de dates à cette époque. Par de la revue dans la Psychologique, les ceux du début de la comparaison des

longueurs de lignes et des angles. Les résultats obtenus avec sa fille de 4 ans et demi (Madeleine) indiquent qu'elle est capable de faire ces comparaisons de mémoire.
Cette distinction avait été établie par Charcot au début des années 1880 (cf., Charcot, 1890). Dans le domaine de la mémoire, la séparation entre "auditifs" et "visuels" a encore aujourd'hui des partisans dans le domaine de la pédagogie (cf., Lieury, 1991, pp. 15-16).
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Recherches sur le développement de la mémoire visuelle Binet et Henri ont publié le 15 mars 1894 un article dans la Revue Générale des Sciences intitulé « Recherches sur le développement de la mémoire visuelle chez les enfants ». La même année, Binet résume pour la Revue Philosophique de la France et de l'Étranger (pp. 348-350) cette expérience de cette manière: « Nos recherches ont été faites dans les écoles primaires de Paris sur plus de 300 garçons appartenant au cours élémentaire, au cours moyen, et au cours supérieur. Les enfants du cours élémentaire ont en général de sept à neuf ans, ceux du cours moyen ont de neuf à onze ans, et enfin ceux du cours supérieur ont de onze à treize ans. Les élèves étaient appelés dans le cabinet du directeur par groupes de quatre, les expériences sur chacun d'eux duraient environ de 10 à 15 minutes, et elles étaient divisées par un intervalle de repos. Les élèves nous ont paru en général, surtout les plus âgés, s'intéresser aux expériences, après avoir montré tout d'abord une légère timidité que nous nous sommes efforcés de dissiper,. leur attitude variait beaucoup suivant les quartiers à et suivant les écoles: chaque groupe de quatre élèves avait souvent une attitude homogène, l'un des enfants donnant probablement un exemple que les autres suivaient inconsciemment. » « Les épreuves que nous avons faites peuvent être décrites en termes généraux de la manière suivante. Une ligne tracée au crayon sur un carton blanc était présentée à un enfant, et celui-ci devait, après l'avoir considérée un moment, chercher à retenir la longueur de cette ligne dans la mémoire. » « Pour apprécier la justesse de la mémoire d'une ligne, il ne faut point comparer la longueur rappelée à la longueur réelle de la ligne,. il faut faire le parallèle entre la mémoire de chaque personne, et sa justesse de perception quand on la prie de comparer deux lignes placées en même temps sous ses yeux. Il est possible qu'une personne commette, en comparant directement deux lignes, des erreurs de 1 à 2 centimètres,. si le même sujet commet les mêmes erreurs en reproduisant une des lignes par la mémoire, ce ne seront point des erreurs de mémoire, mais des erreurs de comparaison. » « Comment peut-on mesurer l'exactitude d'un acte de mémoire et de comparaison? Quand on fait l'expérience sur des lignes, on peut employer plusieurs procédés différents, parmi lesquels nous en avons 24

choisi deux principaux: la reconnaissance par l'œil et la reproduction par la main. La reconnaissance consiste à retrouver de mémoire un modèle de longueur donné dans un tableau qui contient cette longueur confondue avec plusieurs autres (méthode des gammes) ,. la reproduction par la main consiste à dessiner de mémoire, au bout d'un certain temps, la longueur qui a été montrée comme modèle. On peut exécuter deux opérations analogues sans faire intervenir la mémoire,. au lieu de reconnaître le modèle dans une série de longueurs, on le désigne par comparaison directe,. et de même, au lieu de reproduire ce modèle de
mémoire, on le copie pendant qu'on l'a sous les yeux. »

Il importe de dire ici quelques mots de la règle que nous avons adoptée pour calculer les erreurs commises par les enfants. Toutes les fois qu'un enfant n'indique pas la ligne égale au modèle, on porte une erreur à son compte,. cette erreur est appelée positive quand la ligne qu'il indique à tort est plus longue que le modèle et négative dans le cas où elle est plus courte. Pour rendre les comparaisons plus faciles, on les a rapportées à cent. » «Nous résumons de la manière suivante les résultats. - JO Influence de l'â~e. - Nous avons établi des comparaisons entre enfants d'âge différent en les classant tous en trois groupes, d'après le cours qu'ils suivent à l'école,. ces trois groupes correspondent au -cours primaire, moyen et supérieur, entre lesquels il existe une différence moyenne de deux ans. Dans tous les genres d'épreuve relatifs soit à la mémoire, soit à la comparaison directe de longueurs, les réponses exactes ont été en rapport avec l'âge,. les enfants du cours élémentaire sont inférieurs à ceux du cours moyen, et ceux-ci aux enfants du cours supérieur,. ils commettent un plus grand nombre d'erreurs, et leurs erreurs sont plus graves, c'est-à-dire qu'elles s'éloignent davantage du modèle. Ainsi, pour les expériences de mémoire au moyen des gammes, les enfants du cours élémentaire commettent en moyenne 73% erreurs, ceux du cours moyen 69%, et ceux du cours supérieur, 50%. (..). 2° ComDaraison et mémoire. -Les erreurs sont moins nombreuses dans la comparaison et la copie directe, que lorsqu'on fait intervenir la mémoire, mais elles ont lieu dans le même sens. 3° Sens des erreurs. - On a une tendance à allonger les petites lignes et à raccourcir les grandes lignes. Dans l'expérience de reconnaissance qui consiste à retrouver avec l'œil une ligne donnée dans une gamme de lignes, les erreurs se font en moins pour les lignes de 68 millimètres, de 40 millimètres, de J6 millimètres, de 25

4 millimètres, et même de 1 millimètre 5. Nous ignorons s'il existe une limite, une longueur neutre, ce que les Allemands appelleraient Indifferenzlenge, pour ce genre de mensurations oculaires,. en tout cas, si la limite existe, elle doit être inférieure à 1 millime 5 pour les sujets qui ont servi à nos expériences. Dans l'expérience de reproduction, qui se fait par la main, on ne réduit que les grandes lignes, 16 millimètres et audessus. Au contraire, on diminue les lignes de 1 millime 5 et de 4 millimètres. L'observation rencontre ici l'Indifferenzlenge, le point neutre, qui doit se trouver quelque part entre 16 et 4 millimètres. » 4° Influence de l'âge sur le sens des erreurs. - Les enfants les plus petits diminuent plus que leurs aînés les grandes lignes. (...) Des expériences sont également en cours sur la mémoire verbale, l'Îmaination, etc., dans les écoles primaires. Quelques-unes sont déjà terminées et nous en publierons très prochainement les résultats. » Ainsi les résultats obtenus montrent que la mémoire visuelle augmente régulièrement avec l'âge et l'analyse du sens des erreurs indique que les enfants ont tendance à reconnaître des lignes plus longues et à reproduire des lignes plus longues si ces dernières sont courtes mais à les raccourcir si elles sont longues (cf. aussi Binet, 1898 pour des variantes de ces expériences). Le fait de surestimer les petits stimulus et de sousestimer les grands stimulus a été observé et systématisé quelques décennies plus tard par Hollingworth (cité par Ward et Lockead, 1971). Guilford (1954) avait attribué cela à une discrimination imparfaite. C'est sur la conclusion de l'article qu'il faut maintenant se pencher car c'est là que Binet a certainement apporté un point de vue novateur. " Nous pensons qu'il y a au moins deux choses dans la mémoire: des sensations renaissantes et des actes de jugement (..) Tout acte de mémoire suvvose un iu~ement (souligné par nous) ,. c'est en donner une idée grossière que de le réduire à une sensation renaissante ,. au lieu de comparer le souvenir à une image photographique, qui se forme sur la plaque sensible, il serait plus juste de la comparer à une image retouchée par le photographe. En termes plus précis, le souvenir est accompagné d'un acte de l'esprit par lequel on le juge comme souvenir, on l'interprète, et on lui assigne une certaine valeur,. certains caractères de l'image peuvent être effacés, ils n'en sont pas moins pour l'esprit le signe de faits et d'événements importants. De même, on veut se 26

raDDelerl'imDression ressentie au moment où la DerceDtion a eu lieu. les Daroles qu'on a dites ou Densées à son suiet. ce qui Dermet de mieux interDréter le souvenir (souligné par nous). Des enfants qui ont remarqué et dit, en voyant une ligne, qu'elle est très grande, peuvent se rappeler cette parole, ce qui les détermine à corriger l'effet de raccourcissement de la mémoire. Cette correction, pensons-nous est plus fréquente chez les enfants du cours supérieur que chez les enfants plus jeunes, et elle a précisément pour conséquence de lutter contre la tendance de la mémoire à raccourcir les longueurs." (p. 169) Cet écrit souligne l'influence de deux éléments importants dans les actes de mémoire: le jugement et le contexte. Il a fallu attendre les années 1970 pour que l'on considère à nouveau le rôle de ces deux facteurs avec les travaux de l'américain Walter Kintsch (1970) pour le jugement15 et du canadien Endel Tulving (cf., Tulving, 1983) pour le contexte.

Recherches sur le développement de la mémoire auditivo-verbale mémoire des mots et mémoire des phrases

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Selon Binet et Henri (1895a, p. 1), la mémoire verbale comprend toutes les formes du langage parlé ou écrit. Pour l'étudier, Binet avait choisi de commencer par les choses les plus simples en examinant dans un premier essai la mémoire des mots isolés présentés auditivement, réservant pour une seconde étude la mémoire des phrases. Binet fut le premier, en collaboration avec Victor Henri à entreprendre un virage conceptuel dans les recherches sur la mémoire humaine. Ils furent en effet des pionniers dans l'étude de la mémoire des idées (contenues dans les mots et les phrases). Pourquoi Binet a-t-il traité de la mémoire auditive des mots et des phrases dans deux articles indépendants? Pour Binet (Binet et Henri, 1895b), la mémoire des mots isolés n'était pas un sujet d'étude nouveau (cf., Bourdon, 1894 ; Kirkpatrick, 1894) bien que jusqu'alors ce fût essentiellement la mémoire des syllabes sans signification (Ebbinghaus, 1885) et des sensations (Bigham, 1894 ; Calkins, 1894 ; Münsterberg et Bigham, 1894) que l'on avait étudiée. De
Avant Binet, seul le philosophe et naturaliste suisse Charles Bonnet (1720-1793) insisté sur le rôle du jugement dans l'acte de mémoire explicite (Nicolas, 1994).
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plus, Binet était surtout très conscient que l'étude de la mémoire des phrases était un sujet encore inexploré et qu'elle renvoyait directement à la mémoire des idées générales. La nouveauté de ce travail justifiait, selon lui, la rédaction de deux articles indépendants. Pour Binet et Henri (1895a, p.23), le premier article publié dans L'Année Psychologique avait pour objectif de montrer que l'on pouvait étudier très simplement, d'un point de vue expérimental, cette fonction psychologique. La mémoire des mots isolés consiste à retenir, dans l'ordre où on les apprend, une série de mots, dont chacun présente un sens défini, mais qui sont sans rapport les uns avec les autres. Les expériences ont été réalisées collectivement sur 380 enfants âgés de 8 à 13 ans des écoles primaires de Paris, et individuellement sur 10 adultes interrogés au laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne. La procédure type consistait à présenter dans un premier temps oralement aux sujets une série de mots (5 à 7 mots) à une cadence de 2 mots par seconde puis à leur demander de rappeler immédiatement les mots retenus (rappel immédiat de mesure d'empan). Sept séries de mots étaient ainsi présentées. A la fin de l'expérience, on exigeait des sujets le rappel de l'ensemble des mots retenus de chaque série (rappel libre différé). Les résultats obtenus en rappel immédiat montrent, d'une part, que le nombre de mots isolés qu'on retient et qu'on peut répéter après une seule audition augmente avec l'âge des sujets16,cette conclusion est en accord avec celle déjà avancée à l'époque par d'autres auteurs (Bolton, 1892 ; Bourdon, 1894 ; Jacobs, 1887) et, d'autre part, que l'on retient mieux les premiers et les derniers mots de chaque série, cette observation sur les effets de récence et de primauté avait antérieurement été notée par Calkins (1894). Les résultats obtenus en rappel différé montrent, selon Binet et Henri, qu'il faut distinguer la mémoire immédiate de la mémoire à plus long terme "puisque le nombre de mots que l'on conserve en mémoire est égal au tiers ou à la moitié des mots que l'on peut répéter immédiatement après les avoir entendus" (p. 10). L'analyse des erreurs apporte des données très intéressantes sur lesquelles il nous faut insister. Premièrement, Binet note qu'en rappel immédiat les erreurs sont de type phonétique (erreurs de son) alors qu'en rappel différé les erreurs sont de type sémantique (erreurs de

Binet (Binet et Henri, 1895a, p.8) indique qu'il a effectué une série d'expériences sur la mesure de l'empan avec des chiffres et obtenu les mêmes résultats que Jacobs et Bolton.

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