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Psychologie du député

De
316 pages

Il y aurait plus d’inexactitude que d’injustice à compléter la citation. Quelque opinion que l’on ait du régime parlementaire, personne ne saurait dire que le député n’est rien, puisqu’il a su se rendre omnipotent. Le caractère propre du régime présent est l’absorption de tous les pouvoirs par la Chambre des députés. Elle fait revivre en elle la tyrannie collective et souveraine de la Convention. Elle a réduit le pouvoir exécutif en domesticité, et elle a fait du pouvoir judiciaire une dépendance de la politique.

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Jules Delafosse
Psychologie du député
LE DÉPUTÉ
I
De loin, c’est quelque chose, et de près...
Il y aurait plus d’inexactitude que d’injustice à c ompléter la citation. Quelque opinion que l’on ait du régime parlementaire, personne ne s aurait dire que le député n’est rien, puisqu’il a su se rendre omnipotent. Le caractère p ropre du régime présent est l’absorption de tous les pouvoirs par la Chambre de s députés. Elle fait revivre en elle la tyrannie collective et souveraine de la Conventi on. Elle a réduit le pouvoir exécutif en domesticité, et elle a fait du pouvoir judiciair e une dépendance de la politique. Le député de notre temps est donc un personnage consid érable, si on regarde à la somme des pouvoirs qu’il possède ; mais c’est une p auvre chose, si on le mesure à la considération dont il jouit. Il y a visiblement dis proportion entre le rôle qu’il joue et la place qu’il occupe dans l’estime du monde. Dans les sociétés qui sont encore hiérarchisées par les mœurs ou par les lois, le tit re de député a conservé son ancien prestige. En Angleterre, par exemple, le membre du Parlement jouit d’une considération qui confine à la majesté. Chez nous, le titre n’ajoute rien à la personnalité de celui qui le porte. Il est même, en certains cas, plutôt suspect et disqualifiant. A coup sûr, l’homme dont la conditio n sociale est connue ne perd rien de sa vertu propre dans l’estime des honnêtes gens lorsqu’il y ajoute la qualité de député. Mais il est constant que la qualité toute nue, et s ans références préalables, provoque sur le personnage de celui qui en est investi des p résomptions plutôt désobligeantes. Cet amoindrissement social d’une qualité qui fut ha ute entre toutes, et qui reste considérable par la puissance inhérente à la foncti on, n’est pas un phénomène insignifiant. Il a des causes multiples au premier rang desquelles il convient de placer les scandales successifs qui ont, en ces dernières années, éclaboussé le Parlement. La conscience publique, qui est sommaire en ses jus tices, fait volontiers porter à la collectivité la peine de ce qui fut le péché d’un c ertain nombre d’individus. Mais, alors même que ces scandales ne se fussent pas produits, le titre de député n’en eût pas moins subi le même déchet. La disqualification proc ède d’une cause générale et chronique, qui est l’avilissement de l’autorité. Le mot ne doit pas s’entendre uniquement des pouvoirs publics, mais de toutes les forces sociales qui sont, à l’ordinaire, dans les États bien ordonnés, les puis sances directrices de la vie des peuples. Ce n’est pas les classes dirigeantes que n ous voulons dire. L’appellation serait surannée, et la chose pourrait être taxée d’ hérésie. Il n’y a plus que les agitateurs socialistes qui s’obstinent à perpétuer ces divisions sociales et proclament la guerre de classes, parce que ces distinctions ir ritantes sont particulièrement commodes à leur polémique. Mais il va de soi que la démocratie, qui est notre domaine commun, ne comporte aucune classe, par la b onne raison qu’elle est fondée sur l’égalité. Seulement, l’égalité, qui est notre loi commune, ne signifie pas que tous les hommes se valent. Cette façon d’entendre l’égalité est une conception collectiviste, c’est-à-dire une barbarie. Égaux en droits dans la société et dans l’État, les hommes restent inégaux entre eux, tels que la nature ou l’ éducation les a faits. Inégaux en esprit, en caractère, en culture, en aptitudes, en mérites divers ; en un mot, inégaux en valeur. Cette inégalité de valeur se traduit dans l a destinée respective des individus par des différences de fortune qui constituent des titres. Si tous les hommes se valaient, il n’y aurait pas besoin de faire des éle ctions pour avoir des députés. La loi
stricte d’égalité voudrait qu’on les tirât au sort. Si l’on veut qu’ils soient élus, c’est-à-dire choisis, c’est apparemment que tous n’ont pas des titres égaux à représenter les intérêts de la collectivité. Il est certain, par ex emple, qu’un membre de l’Institut a plus de titres qu’un maître d’école à représenter l’espr it ; qu’un chef d’industrie a plus de titres que son ouvrier à discuter les intérêts écon omiques du pays ; que le directeur d’une société financière ou d’une entreprise commer ciale a plus de titres que son commis à traiter les questions de douane ou d’impôt , ou de leur répercussion sur le mouvement des affaires et l’état du crédit ; qu’un magistrat promu par ses mérites aux plus hautes fonctions judiciaires est plus apte à f aire des lois qu’un juge de paix ou un huissier ; et qu’un général s’entend mieux aux chos es militaires qu’un garde champêtre ou un pompier. Eh bien ? tous ces titres sont aussi des forces sociales. Ils confèrent une autorité propre à ceux qui les possèd ent, et c’est parmi eux qu’une démocratie bien inspirée devrait aller chercher ses représentants C’est le contraire qui arrive. Il est constant que ni les lettres, ni les arts, ni la science, ni le commerce, ni l’industrie, ni l’agriculture, n i les hautes situations conquises dans les charges publiques, ni aucune des forces sociale s qui confèrent l’autorité, ne sont plus des titres aux faveurs de la démocratie frança ise ; elles seraient plutôt des causes d’éviction. Les éléments constitutifs de la grandeur, de la puissance, de la richesse des nations, sont frappés chez nous d’ostr acisme. Ce sont des sommets, et l’esprit révolutionnaire et niveleur, qui est deven u l’unique conseil de la démocratie, lui a soufflé la méfiance et la haine de toutes les sup ériorités. C’est Proudhon, croyons-nous, qui a dit ce mot amer, si complaisamment répé té parles pessimistes : « La démocratie, c’est l’envie. » Il était bon démocrate pourtant. Mais il avait une franchise un peu rude qui s’épanchait en boutades souvent plu s cinglantes que justes. Il eut été plus exact de dire que l’envie est la grande misère de la démocratie. Mais ce vice qui la déprave et la ronge, et tarit progressivement en elle jusqu’aux sources mêmes de la vie, ne lui est pas inhérent. Ce n’est qu’un vice d ’emprunt qui lui vient de l’éducation qu’on lui donne. Elle s’éprendrait demain des supér iorités qu’elle méconnaît ou déteste aujourd’hui qu’elle serait encore la démocr atie. Seulement ce serait une démocratie éclairée et saine, c’est-à-dire guérie d e ses infirmités. Son malheur, qui est aussi le nôtre, est d’ignorer son mal et d’écarter ainsi ses chances de salut. Renan, qui n’était rien moins que démocrate, avait imaginé d’emprunter à Shakespeare le personnage de Caliban pour représent er le peuple sous sa figure. Et Caliban, c’était proprement la bête humaine asservi e aux suggestions rudimentaires de l’instinct. Un virtuose peut faire des variation s exquises sur un thème pareil, et Renan n’y a pas manqué. Mais ce pessimisme facile, si cher aux dilettantes de l’esprit, n’est qu’une application partielle et cou rte de la vérité. Caliban n’est pas immuablement l’esclave brutal et difforme qu’a dit Renan. La fatalité du mal ne pèse pas sur lui. Caliban est essentiellement éducable. Il a ses bons et ses mauvais instincts ; le mal qu’il fait vient uniquement de c e qu’on a cultivé les uns et atrophié les autres. Les princes eux-mêmes ont besoin, comme le commun des hommes, qu’on les élève, qu’on les dirige, qu’on leur enseigne à distinguer le bien du mal et la vérité de l’erreur. La nature toute seule ne suffirait pas à les faire bons et justes. Chez nous, le peuple est devenu souverain avant d’être élevé, et depuis qu’il est souverain, la brigue intéressée des courtisans variés qui vivent de ses faveurs ne s’est appliquée qu’à le corrompre ou à l’étourdir. Il n’est qu’un p ays au monde où toutes les influences directrices de l’esprit public, l’école, le collège , la caserne, les chaires publiques, le parlement, le gouvernement et la presse concourent fraternellement à sa dépravation, et ce pays est le nôtre. On peut dire que cette int oxication populaire date de la
Révolution française, et qu’elle s’est fidèlement c ontinuée, avec plus ou moins d’intensité, suivant l’esprit des régimes, jusqu’à nous. Or, le propre du régime présent, c’est un parti pris d’ostracisme contre les supério rités morales ou sociales dont le faisceau constitue l’autorité. L’histoire a gardé j ustement rancune aux Athéniens du bannissement d’Aristide. Encore est-il permis de pe nser que le peuple d’Athènes avait ses raisons. Aristide nous fait, à distance, l’effe t d’un personnage qui devait paraître ennuyeux ou maussade par excès de vertu. En tout ca s, en le bannissant on ne bannissait qu’un homme. Ce qui est plus grave, c’es t de bannir de la vie publique, comme on le fait chez nous, les hommes qui, par leu r culture individuelle ou leur condition sociale, constituent une élite dans la dé mocratie et devraient être, à ce titre, les conseils de la nation. Un de mes amis me racontait qu’un sien cousin avait eu naguère la velléité de se présenter à la députation dans un département du Su d-Est. Il appartenait à une famille qui avait, pendant des siècles, occupé la première place dans la région et s’y était fait aimer. Il était lui-même estimé, bienfaisant, sympa thique, et pensait réunir en sa personne toutes les conditions qui font un bon cand idat. Mais il était bon gentilhomme et portait bravement le titre qu’il avait reçu de s es aïeux. Il y a seulement vingt-cinq ans, ces conditions réunies constituaient encore un e désignation suffisamment respectée aux faveurs du suffrage universel. Elles ne sont plus maintenant qu’un titre à l’exclusion. Notre candidat ne tarda guère à s’en apercevoir et, comme il s’étonnait, un électeur plus franc que les autres lui dit en pr opres termes : « Voyez-vous, monsieur le comte, il nous faut maintenant des dépu tés sur lesquels on puisse cracher ! » Comme il n’était pas de ces gens sur le squels on crache, il laissa la place à moins difficile que lui. Ce phénomène social qu’on pourrait appeler la séces sion des honnêtes gens est d’une pratique courante aux États-Unis. Dans la dém ocratie américaine, la politique est un métier subalterne et déconsidéré qui ne tent e ni les honnêtes gens parce qu’il est sans honneur, ni les hommes d’action parce qu’i ls ont mieux à faire. Les uns et les autres l’abandonnent aux spécialistes, c’est-à-dire auxpoliticians,pour la gens, plupart, de petit crédit et de petite vertu, dont l a condition sociale est au niveau de ce qu’est chez nous la catégorie des gens d’affaires. Il n’y a que demi-mal aux États-Unis, où la vie du citoyen est large et libre et pr esque entièrement soustraite à l’intervention de l’État. Mais dans un pays central isé à l’excès, comme le nôtre, où la tutelle administrative se mêle étroitement et parto ut à la vie du citoyen ; où l’État règle ses mouvements, détermine ses devoirs, limite ses d roits, gouverne sa fortune, assure ou compromet sa sécurité, il n’est pas d’industrie plus redoutable que celle du politicien. Car s’il y a toujours témérité grande à livrer la République à des gens que rien ne rattache aux grands intérêts de la nation e t qui ne sont pas solidaires, dans leur propre fortune, des destinées qu’ils lui prépa rent, le péril est cent fois plus grand lorsque ces conducteurs de peuple sont les élus de ses caprices les plus saugrenus et de ses plus malsains appétits. C’est à cette condition pleine de misères et pleine de périls que nous a réduits l’évolution décadente des mœurs et des goûts dans n otre démocratie. Que ce soit par sécession ou par ostracisme, les représentants natu rels des grands intérêts moraux, politiques et sociaux de notre pays n’ont plus accè s à la Chambre des députés. C’est un phénomène paradoxal au premier chef qu’une repré sentation nationale dans laquelle on ne compte ni industriels, ni commerçant s, ni agriculteurs, ni jurisconsultes, ni militaires, ni savants. Mais le paradoxe est dev enu une réalité. La représentation de ces grandes catégories sociales est à peu près comp lètement disparue. Ceux qui
restent n’y figurent qu’à titre purement individuel , et par exception. Ils sont voués, d’ailleurs, à l’éviction fatale, et il s’en faut pe ut-être d’une législature qu’il n’y en ait plus du tout. Mais qu’y a-t-il alors au Palais-Bour bon, et que représentent au juste ces représentants ? Il y a des politiciens, et ces poli ticiens représentent leur propre industrie. Ce sont des gens qui ont fait de la poli tique leur carrière. Ils la cultivent comme on exploite une ferme. Lorsque la politique n’est que la part de sollicitu de que les citoyens accordent aux intérêts moraux et matériels de leur pays, elle peu t être tenue pour un noble souci. Il est naturel et convenable que l’honnête homme se dé tourne à l’occasion de ses propres affaires pour s’intéresser à la marche des affaires publiques et porte, au gré de ses préférences, dans les luttes engagées entre le pouvoir et les partis le contingent de titres et de forces dont il dispose. C’est l’exercice élémentaire de ses droits de citoyen, et le cas est fréquent où l’exer cice du droit est l’accomplissement d’un devoir. La politique contenue dans ces limites n’est pas seulement une occupation innocente : c’est une des manifestations les plus légitimes du patriotisme. Elle se pratique spontanément dans les sociétés ord onnées où toutes choses sont en leur place, et où chacun sait rester à son rang. Il n’en va pas de même chez nous. Les gens qui ont quelque chose à faire chez eux, et ce sont les éléments les plus utiles et les plus sains de la collectivité sociale, témoigne nt pour la politique une insurmontable horreur. Ils n’en parlent pas, et ne veulent pas qu ’on leur en parle. Ils considèrent que c’est l’affaire des spécialistes, et ne s’aperçoive nt pas que ces spécialistes sont les adversaires les plus redoutables de leur liberté et de leur repos. Car autant les travailleurs ont le goût de l’ordre, de la paix et de la stabilité, autant les spécialistes de la politique, c’est-à-dire les politiciens, sont av ides de nouveautés. Ce sont, en général, des mécontents ou des ambitieu x dont les aspirations sont plus hautes que leurs mérites. S’ils exerçaient une indu strie lucrative dans leur région, ils n’auraient garde de l’échanger contre les servitude s fastidieuses et le viatique médiocre du mandat de député. Il est à peu près san s exemple qu’un avocat ou un médecin pourvu d’une nombreuse et riche clientèle l ’abandonne pour aller vivoter maigrement à Paris. Ce sont, à vrai dire, les deux professions qui fournissent le plus de sujets au recrutement parlementaire. On ne compt e guère moins de quatre-vingts médecins à la Chambre, et peut-être trois cents avo cats. Mais ce sont, pour la plupart, des médecins et des avocats inoccupés. Les avantage s qu’ils retirent de leur profession sont trop médiocres pour les y attacher ; et comme ils sont aussi sans modestie, ils n’aspirent qu’à se pousser dans les v oies hasardeuses qui conduisent à la conquête du pouvoir, ou des jouissances qu’ils s upposent connexes au pouvoir. Joignez-y un certain nombre de journalistes, de pro fesseurs, de fonctionnaires et de magistrats en rupture de profession, et vous aurez les trois quarts de la représentation parlementaire. Le trait commun de ces représentants est d’être totalement étrangers aux intérêts nationaux qu’ils représentent. Il ne s ’ensuit pas qu’ils les trahissent. Tel qui ne possède pas un sou vaillant se montre, en to ute occasion, défenseur intrépide de la propriété. C’est un spectacle qui se voit tou s les jours et qui fait grand honneur à ceux qui nous le donnent. Il y a cependant une cons équence à tirer de cette antinomie : c’est que s’il existe vraiment pour les démocraties un devoir de justice et de noblesse morale à favoriser l’essor des mérites obscurs et pauvres, il y a parallèlement un péril égal à ouvrir la carrière po litique à des gens dont les ambitions politiques vont infiniment plus vite et plus loin q ue leurs mérites. Car on a presque toujours les opinions de son état, et c’est une mau vaise garantie contre les accidents que de confier la défense et la tutelle des intérêt s sociaux à des gens qui n’ont avec
eux aucune solidarité. Ce défaut de solidarité est la cause essentielle de l’évolution progressive de la démocratie vers les opinions que l’on appelle « ava ncées » par un singulier abus de langage. C’est ainsi que, dans l’acception courante du mot, le jacobin est plus avancé que le libéral, le socialiste plus que le jacobin, le collectiviste plus que le socialiste et l’anarchiste plus avancé que tout le monde. Il touc he au dernier terme de l’avancement. En réfléchissant à tout ce qu’il y a dans cet échelonnement d’idées, on s’aperçoit que l’épithète est une antiphrase ; car chacune de ces opinions, dans l’ordre où elles s’échelonnent, représente un recul, au lie u de marquer un progrès. Le jacobin est moins avancé que le libéral, parce qu’en restre ignant sa liberté il diminue la personnalité humaine ; le socialiste simple est moi ns avancé que le jacobin, parce qu’il subordonne l’activité du citoyen à l’interven tion abusive ou spoliatrice de l’Etat : le collectiviste est moins avancé que le socialiste, p arce que le socialiste laisse, du moins en partie, à l’individu qui travaille ou qui crée, la libre jouissance du fruit de son travail, tandis que le collectiviste en mettant tou tes choses en commun, le travail et les fruits du travail, fait reculer l’humanité à un éta t qui n’est pas sensiblement supérieur à celui d’une tribu de castors ; enfin l’anarchiste q ui nous ramène à l’animalité primitive est moins avancé que le collectiviste qui conserve encore un rudiment de société. Si le progrès n’est, comme on doit le croire, qu’une e xpansion indéfinie de la personnalité humaine, les opinions dites avancées ne peuvent êtr e considérées que comme un retour progressif à l’état barbare. L’esprit révolutionnaire, qui exploite ces malfaisa nts et grossiers sophismes, a pour clients la plupart des gens qui se croient frustrés par la destinée de leur part de jouissance en ce monde, et rêvent d’un bouleverseme nt général qui, en retournant la société de fond en comble, corrigerait l’injustice du sort à leur endroit. Il a pour prophètes les ambitieux, les intrigants, les brouil lons, les charlatans, les démagogues, c’est-à-dire ceux qui, logés à la même enseigne, ay ant tout à gagner et rien à perdre dans les innovations qu’ils annoncent, exploitent s ans vergogne ces affections populaires et font de la misère humaine l’instrumen t de leur fortune. Leur industrie est, en quelque sorte, une éruption des humeurs malignes que toute société porte en elle. Sans doute, on a vu de tout temps et sous tous les régimes des cerveaux chimériques qui s’érigeaient en réformateurs de l’ordre social et poussaient leurs théories réformatrices jusqu’au communisme absolu. Mais leur s systèmes échouaient dans les bibliothèques et ne descendaient jamais jusqu’au pe uple. La propagande et l’excitation démagogique sont une spécialité du rég ime présent. Il faut que la politique qu’il représente soit novatrice pour répondre aux v agues espoirs que son peuple a fondés sur elle, et les innovations qu’elle propose n’ont chance de plaire que si elles répondent aux plus âpres appétits et aux plus mécha ntes passions de la démocratie. C’est ainsi qu’on va du libéralisme au radicalisme, du radicalisme au socialisme d’État, du socialisme au collectivisme, du collectivisme à l’anarchie finale. Et c’est aussi comme cela que les pionniers du progrès démocratiqu e, courant toujours en avant pour n’être pas devancés, en arrivent, d’étape en é tape, à proposer l’expropriation du capital, la spoliation par voie fiscale des fortune s privées, la socialisation des instruments de travail, la suppression de l’héritag e, l’abolition de la propriété personnelle, et enfin la communauté universelle qui est le dernier terme de l’égalité dans la misère. Il y a des vérités économiques qu’il serait salutai re d’enseigner au peuple pour réprimer son impatience des servitudes sociales : t elle la loi d’inégalité qui n’est pas, comme le disent les socialistes et comme le croit l e vulgaire, une conception
bourgeoise, mais une fatalité naturelle. Malheureus ement, ce n’est pas avec un pareil enseignement que l’on conquiert les suffrages popul aires. Il est plus avantageux de déclamer contre elle et de promettre au plus mal lo ti l’abolition des privilèges et la réforme des injustices sociales. Toute la brigue él ectorale qui se dépense en France est fondée sur cette exploitation. Les uns le font par tactique, les autres sont de bonne foi. Mais qu’on se trompe soi-même ou qu’on trompe les autres, il n’y a plus guère de candidatures promises au succès que celles qui font appel aux plus mauvaises suggestions de l’égoïsme humain. C’est de quoi s’al imente l’industrie du politicien. Comme il est, en général, d’âme médiocre, il ne sai t pas regarder au-dessus de lui. La politique qu’il adopte est faite à la mesure de sa propre condition. Il racole autour de sa candidature les mauvais ferments, les rancunes a igries, les appétits malsains ; car le corps social a, comme le corps humain, ses « hum eurs peccantes », ainsi que disaient les médecins de Molière. Et c’est la coali tion de ces éléments morbides qui fait sa popularité. Il est le candidat de tous ceux qui sont mécontents de leur état et, comme c’est le plus grand nombre, il n’a, pour être élu, qu’à promettre de les rendre heureux s’ils veulent bien le charger de leur bonhe ur. Cette méthode est simple, facile et sûre. Mais ses avantages mêmes suscitent la conc urrence. Il y a surenchère entre candidats qui font appel aux mêmes dépravations. C’ était ainsi déjà du temps de Cléon. On note, à chaque législature nouvelle, un a baissement marqué de la qualité représentative des élus. La surenchère électorale e n est la cause. Elle mène le politicien du libéralisme douceâtre à l’anarchie la plus débraillée.
II
Une fois élu, le député n’a plus qu’un souci : c’es t d’assurer sa réélection. Le scrutin d’arrondissement est particulièrement propice à ce genre de culture. Il fait de chaque collège électoral une case fermée, aux cloisons éta nches, imperméable aux influences du dehors, que régit d’une main féodale le député en exercice, et qu’il s’évertue à convertir en fief. Le département est u ne division déjà trop étroite pour que la vie politique s’y meuve à l’aise. Il est ouvert cependant aux vents du large. Il connaît les grands courants de l’opinion ; il en subit comm e il en répercute les effets. Ses aspirations, ses sentiments, ses vœux, tous les phé nomènes psychologiques qui le peuvent émouvoir, participent de la conscience géné rale, et le vote qu’il émet, lorsqu’on le consulte, n’est qu’un accord qui s’ajo ute à la grande voix de la patrie. Ce sont là des phénomènes à peu près inconnus à l’arro ndissement. La politique s’y rétrécit à la mesure de sa surface. Elle est étroit e et pauvre. On y intrigue, on y conspire, on y combat pour des intérêts ou des pass ions dont le rayonnement ne dépasse pas sa clôture, et ce sont, en général, ces considérations locales ou personnelles qui déterminent le scrutin. C’est pourquoi le député d’arrondissement ne porte pas au Palais-Bourbon de préoccupations plus hautes que celles qui remplisse nt l’esprit de ses commettants. En principe, il est le représentant du pays tout entie r et, à ce titre, investi du mandat le plus élevé et le plus large qui soit au monde, je v eux dire de la tutelle d’un peuple. En fait, il est le commissionnaire de sa circonscripti on. Certes, il y a, Dieu merci, des exceptions à cette déchéance d’un titre qui comport ait tant d’honneur autrefois. On rencontre encore dans nos assemblées parlementaires des hommes qui osent s’élever jusqu’à la conception des intérêts générau x et permanents de l’État, et savent être, dans la plus haute acception du terme, les co nseils de la nation. Mais ils deviennent de plus en plus rares, et ceux-là mêmes qui vouent leur intelligence et leur
patriotisme à la grande politique risquent fort d’e xpier leur gloire par l’impopularité. Tel fut le cas, pour citer un exemple éclatant entre ce nt autres, de M. de Mun, qui fut abandonné par ses électeurs de Pontivy parce qu’il planait trop haut. Leur conception du mandat parlementaire ne s’élevait pas jusque-là. Personne ne sait qui le remplace. Mais il est vraisemblable que c’est quelqu’un qui f ait avec soin leurs petites affaires, et ils s’en trouvent mieux. L’extrême centralisation qui pèse sur la société fr ançaise fait de la plupart des citoyens des clients de l’État, et c’est le député qui sert d’intermédiaire entre eux et lui. Voici, par exemple, une famille composée de trois g arçons et de deux filles. L’aîné rentre du service militaire et demande une place. C ar il a pris, pendant ses trois années de caserne, tous les métiers libres en horre ur. Il lui faut un emploi dans une administration quelconque : c’est le député qui est chargé de le lui trouver. Le second est conscrit ; mais, avec un peu de protection, on pourrait peut-être le faire exempter. C’est le député qui est chargé de la manœuvre. Si e lle ne réussit pas, on essaiera de réduire son temps de service par des permissions et des congés répétés, et c’est encore le député qu’on charge, d’écrire au colonel, au général, au ministre de la guerre. Le troisième fait ses études : ne serait-il pas possible de lui obtenir une bourse ? Nouvelle requête au député. La fille s’est mise en tête d’être institutrice ; il faut que le député la recommande aux examinateurs, à l’inspecteur d’académie, au recteur, au préfet. La seconde se mariera peut-être , et c’est au député que le père recommandera son gendre. A-t-il un procès ? C’est a u député qu’il s’adresse pour qu’on le recommande aux juges. Multipliez cette fam ille par quelques milliers d’autres qui ont des besoins analogues à satisfaire, et cons idérez qu’à ces requêtes individuelles s’ajoutent incessamment les requêtes plus pressantes encore de collectivités qui s’appellent sociétés de tir, soci étés colombophiles, comices, harmonies, orphéons, communes, cantons, etc., et vo us aurez une idée approximative de la fonction de député. Il y a dans la salle des Conférences, au Palais-Bou rbon, une immense table en fer à cheval qui sert à la correspondance des députés. Qu elques-uns écrivent leurs lettres à leur banc, dans la salle des séances ; c’est le pet it nombre. D’autres s’isolent à la bibliothèque qui est un endroit de paix profonde. L a plupart prennent place à la grande table en fer à cheval. Ils sont là une centaine qui écrivent éperdument des lettres, et cet exercice dure de deux à six heures, sans interr uption, à moins pourtant qu’il n’y ait un débat passionnant en séance publique. Les malheu reux, tout en écrivant leurs lettres, se font parfois des confidences sur les en nuis du métier, et l’on entend alors des dialogues comme celui-ci : « Ces électeurs ont des idées vraiment incroyables ! En voilà un qui me demande... Non ! vous n’imaginez pas ce qu’il me demande ! — Oh ! vous pouvez me le dire sans m’éton ner. Quelle que soit sa demande, soyez certain que j’ai la pareille. — Eh b ien ? il me demande d’aller lui acheter un parapluie auBon Marché !...Peuh ! c’est une commission relativement — facile. J’en ai un, moi, qui m’envoie son fils et m e charge de lui trouver une place de cocher dans une bonne maison ! — J’ai mieux que cel a, moi, fait un voisin émoustillé par ces propos de révolte. Un électeur m’écrit qu’u n vieil oncle à lui vient de mourir dans le quartier des Halles, et il me charge d’éluc ider ses titres à la succession !... » Après cet intermède, tous trois se remettent à écri re, et les lettres s’accumulent par paquets devant eux. Car il faut non seulement répon dre à l’électeur, mais il faut écrire encore au ministre, au sous-secrétaire d’État, au d irecteur, au général, au colonel, au préfet, au sous-préfet, au procureur, au président du tribunal, à l’agent voyer ; bref, à tous ceux qui peuvent disposer d’une place ou d’une faveur. J’ai connu un député qui