Puisque je passais par là...

Puisque je passais par là...

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Livres
261 pages

Description

Quarante-deux ans « en psychiatrie ». Un produit du hasard devenu une nécessité. Une vie professionnelle au service d'une souffrance que beaucoup ne veulent pas (plus ?) voir. Des rencontres, des confrontations, des combats, des projets, des compagnonnages, une histoire d'engagements, individuel et collectifs au service de l'autre, souffrant... La volonté de s'impliquer. La défense d'une clinique positive, médicale mais spécifique et qui n'ignore rien des différentes dimensions de la psyché humaine, bio-psycho-sociale.

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Date de parution 17 décembre 2018
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EAN13 9782336858791
Langue Français

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Psycho – logiques
Collection fondée par Philippe Brenot
et dirigée par Joël Bernat
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie
relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho – logiques.
Déjà parus
Myriam NOEL-WINDERLINGV, aincre vos traumatismes par la méthode IPSCi. Une histoire
naturelle de la souffrance et de la guérison, 2018.
Didier BOURGEOIS,L e syndrome de Schopenhauer, Variante psychosociale des troubles du
comportement à l’adolescence, 2018.
Clément RIZET, Les tentatives de suicide des adolescents. Du Négatif à la Subjectivation, 2018.
Walter TRINCA, les multiples visages du self, Traduit du brésilien par Pascal Reuillard, 2018.
Sophia DUCCESCHI JUDES, Anorexie mentale, Quand un père passe… et manque, 2018.
Agnès VOLTA & Jean-Claude ROLLET,I nfluence socioculturelle sur la souffrance psychique,
Une question de place, 2017.
Jean-Claude GRULIER, Eugène Minkowski, philosophe de la psychiatrie, 2017.
Christian LEJOSNE, Un fil rouge. Ce qui relie l’œuvre d’un auteur à son enfance, selon la théorie
d’Alice Miller (Abécédaire), 2017.
Marie-Laure BALAS-AUBIGNAT,I dentification au traumatisme des petits-enfants de survivants,
2017.
Cécile CHARRIER, Tous des monstres. Voir sa violence en face, 2017.
Myriam NOËL-WINDERLING, Théorie de la solitude, 2017.
Arlette VILLA-PORTENSEIGNEL, ’expertise sous le regard de la psychanalyse. « Faux-Pas » ou
la question des mères, 2017.
Sébastien PONNOU, Le travail social à l’épreuve de la clinique psychanalytique, 2016.
Souad BEN HAMED-VERNOTTE A , pproche clinique de quelques mécanismes pervers
narcissiques, La face cachée de la relation, 2016.
Mourad MERDACI, Adolescence algérienne. Liens et cliniques, 2016.
Paul MESSERSCHMITT et Mélanie DUPONTV,o ulez-vous marcher sur la tête ? Témoins, experts
et citoyens, 2016.
Nadine GOBIN,L a relation et le couple, vecteurs de changement. Changer pour aimer, aimer
pour changer, 2016.
Patrick-Ange RAOULT, Clinique du corps et de l’acte, Devenir psychologue, Tribulations
professionnelles d’un praticien chercheur ordinaire, 2016.
Patrick Alary








Puisque je passais par là…

De la psychiatrie de secteur à la réhabilitation polaire











À Ginette Alary, ma mère, elle qui aimait tant les livres.
À Jean Alary, mon père, qui m’a donné le goût du travail bien fait et la volonté de rester
debout.
Aux miens, pour les valeurs transmises, À ma famille, le socle.

À Marie-Noëlle, sans qui tout ceci n’existerait pas.
À nos fils, hommes libres.
À Géraldine, à Justine.
À Léon…

À tous ceux que j’ai croisés… La vie est si riche.

À Micheline Martin.

Aux patients, qui m’ont tant appris…

À mes maîtres, mes compagnons, aux équipes qui m’ont accompagné :
Le Dr Alary, c’est eux tous…

Enfin, je tiens à remercier Joël Bernat pour avoir accepté mon tapuscrit, pour ses relectures
attentives et l’important travail éditorial que le lecteur ne peut percevoir, ce qui en marque la
qualité, mais qui met en valeur le contenu de l’ouvrage.



© L’Harmattan, 2018
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-85879-1
Aube, crépuscule
Puisque je passais par là
Tourbillonnent les feuilles.
P.A.

C’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne.
René Descartes

La seule différence entre un fou et moi,
c’est que je ne suis pas fou…
Salvador Dali

L’esprit de désobéissance naît de votre jugement moral d’adulte qui vous dit que quelque
chose ne tourne pas rond dans la société et vous incite à résister. La désobéissance morale est la
clé du progrès.
Fannie Poirier

Nous résistons au mal en refusant de nous laisser entraîner par la surface des choses,
en nous arrêtant et en réfléchissant,
en dépassant l’horizon du quotidien.
1Hannah Arendt
er1. Arendt H., Documentaire Arte, 1 février 2017.PRÉFACE I, par un patient
Mon rapport à la psychiatrie a commencé dès l’enfance…
Je me souviens avoir visité avec d’autres enfants l’hôpital. Et je me souviens de ma première
rencontre avec des trisomiques. À cette époque, pour moi comme pour mes parents, c’était cela la
maladie mentale, des tares, les malades des tarés dont on avait honte. En un mot, la folie était une
maladie honteuse qu’on tenait le plus loin de soi possible et les thérapeutes, on les tenait pour aussi
fous que leurs patients. Puis, le temps passant, j’ai grandi loin de la folie, on connaissait quelques
histoires de fous gentils, on en riait, tout allait bien.
Adolescent, j’ai découvert Freud et Jung, je ne comprenais pas grand-chose à mes lectures mais
j’étais cultivé en la matière, la psychiatrie. Au même moment, je m’intéressais au Surréalisme,
Breton, Tzara, Dada et, bien entendu, Antonin Artaud…
La lecture d’Artaud me décida à écrire moi aussi des poèmes “psychédéliques”.
Alcools et haschich devinrent des compagnons de week-end. Je ne m’en rendais pas compte mais
je crois, avec le recul, que je préparais sans le savoir les voies de la paranoïa.
À la Faculté, je publie une plaquette où je me présente comme « détestant la folie ».
Apparemment, j’étais prédestiné.
Me voilà à 23 ans et comme le ciel vous tombe sur la tête, tout se dégrade, je perds le contrôle
de moi-même, ma copine me quitte et je sombre inéluctablement dans la dépression, pendant des
mois. Puis la crise terrible, les hallucinations.
Je suis alors diagnostiqué maniaco-dépressif par un éminent docteur, et schizophrène par un
autre docteur. Je suis interné et placé sous traitement de cheval, c’est violent. Je déteste la psychiatrie
à ce moment-là, je la réfute, je la repousse et les années passent où j’alterne les longues périodes de
calme, de contact avec soi équilibré, puis, environ tous les deux ans, des crises de schizophrénie. Je
©suis alors traité à l’Haldol pendant 18 mois après lesquels je repars pour un an ou deux de
tranquillité jusqu’au jour où, par décompensation, j’ai failli tuer ma mère…
Nous sommes en 2011 et je crois pouvoir dire qu’à ce moment, je rencontre la vraie psychiatrie,
la moderne, celle qui cherche à faire gagner les patients en autonomie, celle qui écoute.
Aujourd’hui, c’est ce sentiment de proximité et de grande utilité qui domine pour moi quand je
pense à cette science qu’est la psychiatrie.
Le cerveau est au cœur des enjeux de cette science, c’est pourquoi il faut qu’elle conserve une
attitude éthique irréprochable et que les thérapeutes soient formés autant par le cœur que par la tête.
Un patient
Pau, le 20 mai 2018PRÉFACE 2, par Dominique Houlbert
Tout au long de sa vie professionnelle Patrick Alary a été un fervent défenseur.
Défenseur de l’institution hospitalière tout en pointant ses faiblesses et la dérive des réformes,
défenseur du patient qui doit être au cœur du dispositif tout en s’interrogeant sur sa place réelle
quand les termes “d’usager et de client” s’imposent dans le discours, défenseur du soignant malmené
par les nouvelles organisations, les réformes incessantes et la violence sociétale.
Mais il était aussi guidé par sa curiosité ce qui l’a amené à s’intéresser aux pratiques de la
sorcellerie, à l’histoire de l’anorexie, aux pratiques médicales et à la prescription médicamenteuse
sans oublier l’étudiant auprès duquel il jouait de façon humble le rôle d’enseignant et de maître.
J’ai ainsi toujours plaisir à écouter Patrick Alary parler du monde hospitalier et de ses réformes,
de la démarche-qualité et de ses dérives, de la certification des hôpitaux, de la souffrance des malades
et des drames vécus par les soignants. Il s’agit toujours de discours de convictions, riches de son
expérience, abondamment illustrés de citations et de références scientifiques. Discours passionnés où
l’autre écoute entraîné par sa logique et ses démonstrations. Mais régulièrement, je me plais à lui
dire qu’il est l’homme de toutes les provocations, porté par sa vérité et emporté peut-être par son
élan de tribun.
Et lorsque récemment, il m’a demandé d’écrire quelques mots en introduction de son ouvrage
Puisque je passais par-là…, rassemblant ses principaux écrits de quelques quarante ans d’expérience,
je me suis interrogé. Pourquoi moi et comment introduire une telle réflexion riche d’une profonde
connaissance de la souffrance humaine et soucieuse de comprendre le pourquoi et le comment ?
Notre amitié de plus de quarante ans explique peut-être cela, à moins que ce ne soit notre
expérience hospitalière ou notre plaisir commun de redécouvrir chaque année le Sancerre. Quoi qu’il
en soit, il est de belles rencontres et la rencontre avec Patrick Alary est de celles-ci.
Alors que je venais de quitter les hôpitaux parisiens pour exercer mon art à Alençon, je me
souviens très précisément de nos premiers échanges. D’emblée, j’ai su que nous allions pouvoir
travailler en harmonie tant je partageais son approche médicale et son espérance en l’avenir. J’ai
apprécié très vite la qualité de sa relation humaine nourrie d’une amitié naissante aux saveurs de
provocation, d’humour, de dérision, de sincérité et de fidélité.
Au fil des décennies, de ses engagements et de son parcours de vie, l’homme s’est affirmé, les
responsabilités se sont multipliées avec la légitimité de pouvoir dire et se dire, ce qui lui a valu
quelques bonnes inimitiés, je suppose, mais aussi des amitiés indéfectibles. Homme de passions, de
convictions, il résiste mal aux appels des uns et des autres ce qui l’amène à prendre son bâton de
pèlerin pour défendre avec ardeur un positionnement qu’il se sent obligé parfois de revoir tant l’écart
avec ses convictions devient important.
Et chacun de ses combats, de ses engagements et chacune de ses blessures sont portés par un
texte qu’il nous soumet de façon humble dans ce recueil. Mais, selon son expression : « Que devient
le discours quand la parole devient texte ? ».
Au lecteur d’en juger !
Et les textes se sont multipliés.
À ce stade, il m’est agréable d’évoquer quelques beaux moments vécus pendant cette longue
période d’amitié.
En tant qu’endocrinologue, j’étais amené à accueillir dans le service des jeunes filles atteintes
d’anorexie et je me souviens de la prise en charge conjointe de ces jeunes en souffrance. Patrick
Alary répondait toujours à mes demandes de consultations malgré une activité importante l’amenant
souvent à passer tardivement dans le service. Consultations régulières, parfois longues, parfois
courtes mais toujours riches, chacun de nous deux attendant ce moment mystérieux, magique où la
jeune fille décide de renouer avec l’alimentation. Et quel plaisir ensuite de la voir se transformer
physiquement et psychologiquement après ce déclic !
Je me souviens aussi du “drame” des transmissions ciblées imposées aux soignants, présentées
comme une avancée, une nécessité, la meilleure façon de répondre à l’indispensable traçabilité et
s’inscrivant « dans la crainte du risque et de l’erreur ». Son article est passionnant en rapprochant
raisonnement clinique et transmission, mais Patrick Alary avait plaisir à résumer le tout par ces
quelques mots : « la transmission ciblée c’est l’art de perdre son temps en mettantscrupuleusement des croix dans des cases que personne ne regarde ».
S’il est un autre domaine qui a mobilisé toute son énergie, c’est bien la démarche-qualité.
Convaincu du bien-fondé de cette approche, il s’est engagé corps et âme dans ce domaine et, armé de
son habit de pèlerin et de son diaporama, le voilà de retour à Alençon, ou ailleurs, pour transmettre la
bonne parole. Convaincu, il l’est, et convaincant aussi. À ce stade, il a joué un rôle essentiel dans la
mobilisation des soignants jusqu’alors assez frileux pour s’engager dans cette démarche. Mais au fil
des certifications successives, de la multiplication des contraintes et de la disparition du sens,
l’enthousiasme de notre apôtre s’est évaporé pour se transformer en une farouche opposition à la
démarche-qualité telle qu’elle est actuellement pensée en cette période où l’hôpital, « répondant à
une régulation purement comptable », s’appauvrit, se déshumanise et où le soignant se sent privé de
sa capacité de réflexion et des « stratégies adaptatives de soins ».
Avant de conclure, je ne peux m’empêcher d’évoquer des moments légers.
Je me souviens de la découverte de son jardin potager, de sa fierté devant une récolte honorable
en légumes et en pommes de terre… plaisir qu’il semble retrouver au Pays Basque.
Quelle surprise de le voir arriver un soir d’anniversaire de l’année 1990, la guitare à la main, le
sourire aux lèvres et la chansonnette à la bouche, paré de la plus belle des perruques rappelant sa
chevelure des années 68.
Et je ne peux terminer sans parler de ce séminaire annuel à la foire aux vins de Sancerre, tout en
plaisir et en amitié.
Alors oui, il est de belles rencontres !
À travers ce recueil de textes Patrick Alary, homme de parole et de langage, « rationnel tout en
gardant sa fonction poétique », nous offre un ouvrage où se mêlent passion du métier, passion des
convictions, engagements et émotions.
Dominique Houlbert
Alençon, le 30 mars 20181PUISQUE JE PASSAIS PAR LÀ…
« Je fais que passer ma route
Pas vu celle tracée
Passer entre les gouttes
2Évadé belle. »
Ma vie est un heureux enchevêtrement de rencontres et de chances. Les fées se sont penchées sur
mon berceau et ont veillé sur moi jusqu’à ce jour…
Alors, je me souviens…
Je me souviens de cet après-midi, quelques semaines avant mon bac, alors que je me préparais à
intégrer ce qu’on appelait une Grande École. Une nouvelle fois, notre professeur d’anglais est
absente. 68 était passé par là, on pouvait alors sortir du lycée à notre guise. Je vais à l’aumônerie et,
en arrivant, je vois que s’y tient une conférence. Deux psychiatres, Jean-Yves Achallé et Philippe
Rappart, expliquent leur métier. En les écoutant, je prends conscience que, régulièrement, les élèves
viennent me raconter leurs “petites histoires”… Et que ce peut être un métier que de les aider par la
parole et l’écoute. Ce fut mon chemin de Damas. Je rentre le soir pour annoncer à mes parents que je
« ferai médecine » pour « faire psychiatrie ». Sourire de ma mère, que la médecine faisait rêver.
Grimace de mon père, qui a toujours eu les médecins en Sainte horreur ! De là, peut-être, mon goût
pour la controverse et la contradiction…
Je me souviens des heures passées à ânonner cours puis questions d’internat avec Michel Cayrol,
futur anesthésiste réanimateur et déjà marin dans l’âme. Que d’heures passées ensemble ou en
souscolles, ponctuées par le couscous saturnien dont ma mère tenait la recette d’une voisine pied-noir de
Choisy-le-Roi, rue de la folie, couscous dégusté devant l’aiguière nord-africaine, vestige des espoirs
envolés d’une carrière d’aviateur de mon père…
Je me souviens, trois ans après, de mon premier stage d’externe qui me voit travailler sous la
responsabilité de Madame le professeur Micheline Martin. L’interne du service est Patrice Boyer,
futur grand chercheur. Chacun d’entre nous parle de ses maîtres. Pour ma part, ce fut donc une
“maîtresse”. Très rapidement, elle m’a honoré de sa confiance et me confie un embryon de
consultation. Ainsi, pendant près de 18 mois, j’ai pu suivre des patients à la Salpêtrière, de plus en
plus autonome dans le bâtiment qui avait abrité en son temps les leçons de Charcot…
Ce fut aussi la découverte des électrochocs, à l’époque, les années post-68, une technique
barbare assimilable à la torture… On en revient quand on comprend mieux, après…
Je me souviens de la chirurgie et de la cardiologie, qui m’ont passionné, des “gardes-porte”, qui
m’ont tôt appris à gérer l’urgence. D’autant qu’à l’époque, nous étions réellement actifs dans le
processus de soins. Un souvenir particulier, celui du Pr Pierre Corone qui, en nous apprenant à
ausculter les nourrissons atteints de cardiopathie congénitale, a dressé notre oreille et l’a rendue plus
fine.
Je me souviens de la fin de mon externat, en 1976, auprès de celle avec qui je l’avais commencé,
èmeau Pavillon 7, unité fermée de l’Eau Vive, l’hôpital du “13 ”, le premier secteur de psychiatrie
français créé par Philippe Paumelle. Mort quelques mois avant mon arrivée, son esprit restait vivace
au sein de l’établissement. Là, j’ai croisé Serge Lebovici, Paul-Claude Racamier, René Diatkine, les
èmeKestemberg… Au sein du “13 ”, j’ai appris la psychothérapie institutionnelle vivante et les
confrontations, psychanalyses lacanienne et “orthodoxe” notamment, l’Institut contre l’École, Freud
versus Lacan. À cette époque, on n’avait pas peur des disputes ! La pensée unique n’était pas née…
3Je me souviens qu’il fallait gagner sa vie, un CES n’était pas payé et, pendant un an, je serai
infirmier de nuit dans le Pavillon dont le professeur Jean Demay était le responsable et où j’avais été
en stage, un temps, pour le début de ma formation de psychiatre. L’envers du décor, si particulier la
nuit…
Puis on me confiera les fonctions d’interne au pavillon Aurélia, auprès de Claude Balier, alors
responsable des personnes âgées mais déjà passionné par les limites… Et à qui succédera, six mois
plus tard, René Angelergues. Aurélia fût délocalisée un an à Étampes, y exerçait Tony Laîné…
Soisy fut un creuset : une autre psychiatrie se dessinait sous mes yeux. Je découvrais la mixitédes soignants, mais aussi le “mélange” soignants-patients, dont Dalhia, la première patiente de
l’hôpital, était l’emblème. L’ergothérapie, avec Marie-Léone Lawson, inscrite dans une perspective
pluridimensionnelle et pluriprofessionnelle des soins dont la créativité du soignant et du patient est
alors le support. Les supervisions, pour certaines assurées par Simone Paumelle, rencontres
hebdomadaires où se discutait en toute liberté la relation au patient. Prendre du recul, gérer les
tensions, sa propre angoisse, les relations avec ses collègues en ce qu’elles sont partie prenante de la
symptomatologie du patient. Et de l’institution. Affiner son regard clinique, ici toujours pluriel :
tous les savoirs sont équivalents. Paul Béquart enseigne que le soignant encadre et participe à
structurer le soin au patient ; l’institution, le service en sont le cadre, limitant mais évolutif, facteur
de sécurité et de cohésion. Mais aussi support de la compréhension des attitudes
contretransférentielles.
Et Corbeil, où régnait Lucien Bonnafé, n’est pas loin. Au cours d’un séminaire, nous avons
4constitué un groupe de travail “sauvage” sur le “Henri Ey ”… que je connais encore presque sur le
bout des doigts !!!
Je me souviens que le Quartier latin était proche de la Pitié. Il était effervescent au cours de ces
années de formation et, ayant une compagne étudiante en philosophie, je lui dois de croiser Etienne
Balibar, Vladimir Jankélévitch et de découvrir la philosophie vivante. Platon et le désir… Même
brèves, ces rencontres m’ont marqué et m’ont appris à ne manquer aucune des “petites gorgées de
bière” que la vie nous offre en permanence. Louis Althusser enseignait à l’École normale, Lacan
donnait ses leçons à Sainte Anne. Un soir, sortant de l’amphithéâtre, nous tombons sur Jean-Paul
Sartre qui faisait le tour des facultés pour lancer Libération.
Je me souviens qu’un été, en 1977, alors que j’assurais une permanence médicale aux Choralies
de Vaison-la-Romaine, je soigne une chef de chœur qui, pour me remercier, me propose de me
donner des cours de piano. Un mardi, sortant du bureau où je recevais les cours, je vois un petit
homme assis dans un fauteuil. Elle me le présente, c’est son mari. La discussion s’engage, elle se
renouvellera régulièrement : c’est Léon Poliakov, un des plus grands historiens de l’histoire juive et
de la Shoah…
èmeJe me souviens qu’après Soisy et le “13 ”, j’ai tracé ma route pour Ainay-le-Château, la
Colonie familiale, 1 300 patients placés dans la campagne pour “profiter du bon air”, le traitement
©moral en quelque sorte. L’un des médecins-chefs, Guy Lefort, grand adepte de la Fluphénazine , est
un proche de René Girard. Il vitupère contre la psychanalyse et les discussions, nombreuses et
roboratives… faisaient le bonheur de la psychologue, Chantal Kien ! Mais souvent, en psychiatrie,
comment ne pas penser au bouc-émissaire…
C’est là que j’effectuerai ma première, et ma seule, autopsie… Un cadavre, retrouvé noyé dans la
Marmande qui avait connu une crue quelques mois plus tôt. Ce fut ma fierté que de pouvoir
l’identifier…
Ainay, la Colonie familiale, interroge sur le sens même de la prise en charge, encore marquée du
sceau hygiéniste. C’est une vraie colonie en ce sens que les patients recueillis viennent de toute la
France. S’interroger sur la vie de ces patients placés en famille d’accueil, que je consultais in situ
avec Claude Saulnier, infirmière-visiteuse, c’est nécessairement s’interroger sur la dimension réelle
de ces pratiques. « Qu’est-ce qui est thérapeutique dans un appartement thérapeutique ? » se
demandait Lucien Bonnafé. « Le patient ! » répondait-il. Alors, qu’est-ce qui était thérapeutique à
5Ainay ? Qu’est-ce qui était familial ? Le patient ?
Le sort de chacun d’entre eux est très variable d’une nourricière à l’autre. Pour beaucoup d’entre
elles, le placement, tradition familiale, a une dimension économique non négligeable qui n’est pas
sans effet concret sur la relation au (x) patient(s). Mais, certains de ces lieux de vie sont chaleureux,
il y a du véritable “vivre-avec”. Pour autant…
… la totalité du champ social n’est pas couverte : activités civiques, alors que les “devoirs du
6citoyen” sont plus particulièrement requis, sexualité notamment .
Ainay-le-Château… Un lieu paradoxal où se mêlent les projections psychotiques et les histoires
7familiales qui sont tout autant ferment de l’expérience des nourriciers que mode d’accueil de la
folie. Mais, rarement verbalisées, elles amènent à s’interroger sur de nouvelles formes d’aliénation
où la maîtrise de l’autre joue un rôle non négligeable, partagé. Le fou, à Ainay, est-il encore uncitoyen même s’il jouit, en apparence, d’une certaine liberté ? Sortir le patient de l’asile suffit-il à le
soigner ? Une bonne psychiatrie est-elle pavée de bonnes intentions ? Ainay est-il autre chose qu’un
lieu où se manifeste encore le traitement moral de Philippe Pinel et une vision aliéniste de la
psychiatrie ?
1978… Vient le temps du service militaire. À l’hôpital Sédillot de Nancy, je rencontre le général
Bigeard, un chef, un vrai. Ðiện Biên Phủ en chair et en os ! Je lui dois d’être le “commandant” d’un
certain patient palois. Le général Clément va m’initier à l’Électro-encéphalographie et au traitement
des épilepsies. Puis, en Centre de Sélection, j’affûte ce qui sera la base de ma manière d’investiguer :
100 à 120 “consultations” quotidiennes, vous imaginez qu’il faut aller vite. C’est là que naît ma
passion pour le paradoxe et l’étude de Paul Watzlawick et de l’école de Palo Alto qui vont
profondément structurer mon investigation clinique.
Au retour, l’internat. Premier stage, aux Mureaux, suivi d’un autre en pédopsychiatrie à Évry, un
service déjà lacanoïde pris dans la tourmente de la Dissolution.
Je me souviens que mon internat s’est terminé où tout a commencé, à La Salpêtrière, en unité
fermée, avec Jean-François Allilaire, sous la direction du professeur Daniel Widlöcher, unité gérée
au quotidien avec autorité par une surveillante, petit bout de femme respectée par tous, « Madame
Astier ». J’y ai rencontré Philippe Mazet, Michel Basquin, côtoyé Roland Jouvent et Yves Lecrubier
et le professeur André des Lauriers, qui nous apprenait à travailler sérieusement sans se prendre au
sérieux… Et qui soignait le Tout Paris névrotique… Daniel Widlöcher, un maître clinicien, un
patron exigeant mais humain, à cheval sur les comptes-rendus, précis, complets, sans jamais oublier
qu’ils ne nous sont pas adressés, ce sont des outils de liaison.
La confrontation aux autres unités, qui tenaient souvent la psychiatrie en piètre estime. Soutenir
la clinique psychiatrique, ne pas la laisser à ceux qui pensent “psy” quand ils ne trouvent rien… Mais
aussi la collaboration. Ainsi, avec le futur professeur Yves Agid, pour initier la chimiothérapie
psychotrope des patients atteints de maladie de Parkinson et présentant un délire paranoïaque. Une
époque où l’on pouvait organiser un couscous dans le service, avec le patron et l’agrégé, pour fêter
la fin du semestre. Un service où l’on apprenait aussi à ne pas se fier aux apparences et à mesurer le
tribut narcissique à payer au prestige ou à la notoriété. À la fugacité de la gloire aussi… Narcisse
n’avait pourtant pas encore tout à fait remplacé Œdipe…
Je me souviens qu’avec le début de l’internat était venu le temps de l’analyse. Par paresse, je
choisis l’analyste le plus proche de mon domicile. Et je me retrouve chez Claude Conté et aux
premières loges de la Dissolution, au moment où Jacques-Allain Miller va capter l’héritage alors que
les vieux compagnons de route de Jacques Lacan se sentiront bannis. Aux Cartels constituants de
l’analyse freudienne, je vais travailler avec André Rondepierre et Claude Dumézil… qui sera pris
dans une nouvelle scission !
Claude Conté va m’inciter à faire ma première présentation en congrès, Interfaces, qui me vaudra
des sifflets : pouvait-on parler à l’époque, autour d’un cas d’hébéphrénie, d’interfaces cliniques
(“Henri Ey”), psychanalytiques (lacaniennes), et neurobiologiques (acétyl-choline/dopamine) ?…
D’autres suivront, dont une à Montpellier, sur le “phénomène” Jean-Marie Le Pen, Quand les noms
8ne sont pas corrects, le langage est sans objet… , un titre tiré de Confucius, déjà. Confucius, celui
qui, comme Fernand Raynaud, conseille de s’amuser au lieu de travailler…
9Et une dernière, tout à la fois fruit du travail d’un cartel, « Aller à Thouars », et de la crise des
10CCAF, Auras .
Je me souviens du départ pour Alençon, en 1983. Nous y passerons 10 ans. Sous la houlette
novatrice de Jean-Claude Andersson, avec Marie-Paul Delhon, nous gérons ce qui va devenir un
secteur. Mise en place d’un hôpital de jour en ville puis, avec une équipe encadrée par de hardis
surveillants, Claudine Olin (qui s’assura, un jour de 1992, que son médecin-assistant termina bien
Alençon-Médavy…), Marie-Christine Ory, Marc Lechat, ouverture d’un CMP et d’un hôpital de jour
rural à Bellême, dans la Maison Boucicaut, au cœur du Perche où je serai initié, j’y avais déjà été
éveillé à Ainay-le-Château, à la pensée magique sorcellaire. C’est là qu’interviendront les premières
présentations au Colloque des hôpitaux de jour avec l’équipe, morte chaque fois de peur. C’est au
cours de l’une d’elles que Michel Guibert nous remarque et me demandera de lui succéder à Saint-Lô
en 1993. Alençon, c’est ce qui ne s’appelait pas encore la psychiatrie de liaison ou le réseau, la
déchronicisation, les visites en hospice et en maison de retraite, l’animation d’équipes alternatives et
ambulatoires ; c’est la mise au point de prises en charge conjointes des anorexiques et des premierssidéens avec les collègues de l’hôpital général ; c’est le début de la “confrérologie”…
Une importante époque de formation au travail clinique et institutionnel en responsabilité.
Je me souviens qu’ensuite, vînt Saint-Lô. Chefferie de service pendant 18 ans… Michel Guibert
avait proclamé que c’était un mariage, l’équipe du secteur avait choisi son nouveau médecin-chef.
erQuand j’arrivais le 1 novembre 1993, il m’avait laissé un mot pour viatique : « Bonne chance,
vous allez déguibertiser comme, un jour, on désalarysera »… Avec ma “garde prétorienne”
11saintloise, mon équipe fidèle de surveillantes , nous y développerons, sous toutes ses formes, la
psychiatrie dans la cité…
Ainsi sont nés et ont évolué le dossier de soins, la feuille de prescription, la transformation du
dispositif hospitalier, Unité d’Accueil, d’Évaluation et d’Orientation Micheline Martin, l’Unité
JeanBaptiste Pussin, fermée-ouverte puis, hélas, fermée…, les nouveaux Vals (nés des nouvelles normes
et de la transmutation de nombre de psychotiques et de troubles bipolaires en hystériques), l’Espace
Léo Kanner, l’unité cadrante Joseph Guislain, le Centre médico-administratif Henri Claude, l’unité
de traitement des troubles anxieux par la relaxation, la prise en charge ambulatoire des personnes
âgées et la formation de l’intégralité du personnel de plusieurs maisons de retraite aux
problématiques du vieillissement et de la pathologie psychiatrique, le groupe de pilotage de la
coordination gérontologique du secteur de Saint Jean de Daye-Pont Hébert qui a permis l’élaboration
d’un outil de liaison entre les différents intervenants à domicile auprès des personnes âgées et la
réalisation d’une enquête sur les problèmes d’isolement des personnes âgées de plus de 70 ans,
l’accompagnement de patients pris en charge dans des familles d’accueil, la thérapie familiale, la
12mise en place de la MDPH 50 et la formation du personnel aux thématiques du handicap
psychique. Au fil des ans se sont également tissées des relations avec le milieu scolaire dans le cadre
du développement du projet local consécutif à la mise en place du Projet Régional de Santé sur le
suicide, avec les travailleurs sociaux, les C.C.A.S., les Mairies…, bientôt le Service
d’Accompagnement Médico-Social pour Adultes Handicapés et la Villa Briovère, maison-relais qui
doit beaucoup à François Digard, maire de Saint-Lô, et à Jean-Philippe Turbelier, directeur du
CCAS, la commission municipale incivilités, les associations, Avicenne (formation), Calville (Ferme
thérapeutique de Soulles), Waaldè, (soutien aux actions humanitaires à Fada n’Gourma) et Édouard
Toulouse, Association saint-loise pour la réinsertion des patients désinsérés ou handicapés à la suite
de troubles psychiques, fruit en 1995 de la collaboration pugnace d’Annick Finel, psychologue du
secteur, et de Hervé Brixtel, directeur de la Mission Locale du Centre Manche. Enfin, l’ouverture du
Point d’accueil et d’écoute jeunes.
En 2003, Carole Goussaire, autre psychologue du secteur, parla de ces changements au
Colloque des hôpitaux de jour de Lille :
En 1993, Monsieur Guibert part en retraite et annonce l’arrivée d’un nouveau médecin-chef,
psychanalyste et même lacanien ! […] Interrogations, inquiétude même dans les équipes : “ ça va
changer notre manière de travailler… On ne va rien comprendre ! ” Certaines sont parties avec un
séminaire lacanien sous le bras pour leurs vacances et, comme ce n’est pas une littérature à
consulter sous le soleil, elles l’ont rapidement mis de côté, et c’est tant mieux ! […]
Le docteur Patrick Alary est arrivé. Le secteur s’est rassuré, le changement n’a pas été si radical
que les soignants le craignaient…
Au moment de quitter la Manche, un constat lors de l’ultime réunion de secteur :
Je suis fier de ce qui a été accompli, parce que cela a été accompli, que ça l’a été par tous et que,
comme dans les cathédrales gothiques, monuments imposants, mémoire de la foi des hommes,
dentelle de l’architecture, chaque pierre porte la marque d’un compagnon. Il n’est pas une structure,
un acte, un soin, un dispositif, un outil, qui ne porte la marque de chacun d’entre nous et qui ne soit
œuvre collective.
Je me souviens qu’au cours de ces années, je ferai deux rencontres déterminantes. Le professeur
Jean Bertrand, fondateur du Groupement des hôpitaux de jour psychiatriques auquel j’aurai
l’honneur de succéder en 2000, et Bernard Durand, croisé lui aux États généraux de la psychiatrie à
13Montpellier en 2003, assises pour lesquelles j’avais commis un papier placé sous les auspices de
Calogéro :
Peut-être que Tien An Menest plus près que ce qu’on croit ;
que nos petits combats
valent aussi la peine…
Je me souviens des tutelles… Des commissions locales, départementales, régionales ou même
nationales auxquelles j’ai participé ou celles dont j’ai été le référent…
Oh ! combien de rapports, combien de commissions
Que nous croyions partis pour des courses lointaines,
Dans un morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans un placard sans fond, par une nuit sans lune,
Dans des tiroirs-oubliettes à jamais enfouis !
14Je me souviens qu’en 1997, au cours d’un DIU sur la qualité, l’évaluation et l’organisation
des soins en psychiatrie, je croise Jean-Claude Pénochet, Viviane Kovess et Michel Reynaud, qui
était sur la voie de l’addictologie. Ensuite, pendant trois ans, à Montpellier, j’irai enseigner les
travers et les écueils de la démarche. En relisant récemment mes cours de l’époque, je les trouve
d’actualité : ils annonçaient la standardisation et la bureaucratisation des pratiques de soins. Mais
j’étais loin de penser que nous en arriverions à la soviétisation rampante à laquelle nous sommes
désormais tous soumis… Et l’on n’a pas encore tout vu si l’on en croit l’Américain David
15Graeber !
Je recroiserai Bernard, alors expert-visiteur, à Croix-Marine mais ce sera une surprise quand il
me demandera, en 2004, de devenir son secrétaire général et, plus tard, président de la commission
scientifique. Un grand honneur auquel je ne m’attendais vraiment pas, succéder, après Gérard
Schmitt, à Roger Mises !
Je me souviens d’un soir de décembre, notre premier Conseil d’administration. Un signe. Nous
apprenons le drame qui s’est déroulé à Pau, où je terminerai ma carrière ce qu’alors, j’ignore. Je suis
chargé de rédiger le communiqué de la Fédération.
Maintenant, c’est pour nous un devoir, en hommage et en mémoire de nos deux collègues disparues,
de réfléchir ensemble, professionnels, patients, familles de patients et pouvoirs publics, sans
exclusive ni démagogie mais avec humilité tant la tâche est immense, aux moyens de travailler à
une psychiatrie qui rende l’homme plus humain.
Je me souviens de mes amis du Burkina Faso où continue de se rendre mon ancienne
surveillante-chef, Marie-Céline Lefebvre, les deux pieds sur terre, proche des équipes, ne cédant
jamais sur la rigueur, la volonté de réussir, le respect de l’autre, l’amour du travail bien fait et
l’esprit d’équipe, et avec qui nous avons tant bâti. Je me souviens des patients, si simplement
reconnaissants envers le Tchambaciamo, et des enfants qui retrouvaient le sourire…
Dans le rapport de secteur 2006, je tirais la leçon du travail clinique à l’hôpital et dans les
villages :
Un dernier point doit être souligné, la collaboration active et fructueuse avec les tradithérapeutes
qui font partie intégrante de la vie burkinabè et de l’imaginaire commun de cette population. Le
respect des croyances et leur intégration dans la dynamique de soins est un facteur essentiel dans la
réussite du processus thérapeutique individuel, dans l’acceptation de la maladie par
l’environnement et, au-delà, du travail de sensibilisation, de prévention et de déstigmatisation de la
maladie mentale et de son traitement réglé sur des bases scientifiques.
Je me souviens que c’est avec Croix-Marine que je vais rencontrer Pierre Godart. Nous avons
des différences, chacun a pu s’en rendre compte, mais le socle est commun. Avec Marie-Noëlle, nous
avions fait le tour de la psychiatrie manchote où nous avions déployé tous les ressorts du secteur et
de l’institutionnel, Pierre nous offre le moyen de relancer notre carrière pour la terminer. Ce qui
s’appelle, sans nul doute, l’amitié. Une nouvelle fois, l’occasion fait le larron.
Voilà. Est arrivé le terme de ce parcours. La liste de ceux que j’ai croisés est une manière de leur
rendre hommage, certes, ils ont fait du jeune couillon que j’étais celui que vous avez décrit tout à
l’heure. Mais aussi d’esquisser les fondamentaux qui m’ont servi de boussole : le respect de l’autre
et de sa dignité, la richesse née de l’ouverture à la différence, le primat de la clinique, pas une
clinique dévoyée à la DSM mais une clinique biopsychosociale, psychodynamique et humaniste,complexe donc car nos patients ne lisent pas les nosographies modernes et nous leur devons cette
rigueur. De la rigueur aussi dans le traitement, pas ces principes rabougris et labophiles qu’on nous
présente comme scientifiques et fondés sur les preuves, mais une pharmacopée utilisant des
médicaments et pas des produits ; et des prises en charge qui prennent en compte la réalité
institutionnelle de toute pathologie, que ce qu’on s’obstine à appeler qualité masque mais ne fait pas
disparaître. La réalité, enfin, d’un cadre de soins que le praticien se doit de poser et de soutenir.
Être là, en somme…
Comme aux Césars, vient le temps de remercier…
Les miens d’abord. Mes grands-parents, gens simples et “de peu”, un grand-père aveyronnais qui
posa les rails du métro à Paris et finit chauffeur de bus ; son épouse, petite femme venue d’un “trou
normand” porter le pain dans les étages parisiens. L’autre grand-père, journalier puis facteur et ma
grand-mère, formée par la Croix-Rouge comme cela se faisait à cette époque antéprotocolaire et qui
connaissait, je crois, toutes les fesses de son village.
Fiers mais incrédules de ce qu’étaient devenus enfants et petits-enfants. L’apprentissage de
l’humilité.
Mes parents, qui ont fait ce que je suis comme homme et auxquels, si j’en crois ce que j’ai
entendu, j’ai été fidèle. Ma mère, standardiste, si fière de son fils médecin, et mon père, qui espérait
me voir ingénieur lui qui l’était devenu à force de travail. Il m’a enseigné le goût de la critique et de
la dispute, du travail bien fait et donné la force de ne jamais s’en laisser compter.
Mes maîtres, quelle chance j’ai eue sur ce plan. Je vais citer à nouveau Madame le professeur
Micheline Martin à qui mes derniers instants professionnels ont été dédiés, cette carrière lui doit tant.
Monsieur le professeur Daniel Widlöcher, qui m’a laissé quelques mots que je n’oublierai jamais
quand je suis parti de Paris. Jean-Claude Andersson enfin, mon patron à Alençon. Il m’a appris ce
qu’était manager une équipe et un secteur, avec rigueur, humanité et simplicité. Ce que j’ai été
comme responsable lui doit beaucoup.
Je ne peux oublier Édouard Zarifian, qui fût le correcteur de mon internat à Clermont-Ferrand,
on en passait plusieurs à l’époque, Jean Bertrand et Bernard Durand, tous collègues puis amis
engagés.
Tout comme Xuan, Bernard (s !), Claudie, Myriam, Joseph, Jean-Marc, Patrick (s !), Christian,
Muriel (s !), Clément, Jean-Yves, Annick, Françoise, Sylvie, Laurence, Alexandre, Michèle, Hilda…
Une pensée pour les amis professionnels, compagnons du chemin, généralistes et spécialistes, ils
se reconnaîtront, il y en a tant…
Une autre pour les collègues, tous les collègues quelles que soient leurs fonctions, de la
Salpêtrière, Soisy, Ainay, Nancy, Bécheville, Évry, Alençon, Saint-Lô, Pau, Irma 21… et d’ailleurs !
Un salut fraternel aux équipes du Groupement et de la “Croix-Marine” et aux abeilles
industrieuses des sièges, Marie-France, Lina, Malika…
Un visage dans les balances du silence
Un caillou parmi d’autres cailloux
Pour les frondes des dernières lueurs du jour
16Un visage semblable à tous les visages oubliés …
Je n’oublie pas non plus Jean Kuchenbuch, mon directeur pendant 18 ans, un homme
remarquable, directeur à l’ancienne essayant de soutenir au mieux l’idée d’un hôpital lieu de soins et
non de production de soins au milieu des contraintes de l’heure. Il y eut bien sûr des tensions car,
comme le dit Shakespeare :
Il est dans la nature des hommes de quereller pour de petites choses, bien que les grandes seules
les préoccupent.
Mais je me flatte de son amitié et de celle d’Élisabeth. En d’autres temps, on aurait dit un parfait
honnête homme…
Je me dois de remercier l’administration du Centre hospitalier des Pyrénées dans son ensemble ;
Christine Anglade, dont j’ai apprécié la rigueur, la qualité d’écoute, le sens de l’humour et du
respect ; Véronique Louis et son équipe, qui m’ont si souvent facilité les choses ; les protagonistes
de la qualité et des usagers, Maud Clément, Jean-Claude Tercq, Louis Ribeiro et leurs collègues qui
ont vaillamment supporté mes coups de boutoir. Les représentants ici présents de l’administration
savent que je suis un partenaire malcommode mais loyal. Je respecte les personnes, et j’ai du plaisir àtravailler avec elles. Mais, pourquoi ne pas le dire, je les plains volontiers de devoir se soumettre à
des directives qui nous éloignent tant de la réalité soignante. Je maintiens que c’est à nous, soignants,
d’être présents pour les aider à endiguer ce flot inépuisable qui emportera l’hôpital public si l’on n’y
prend garde et je souhaite à tous de voir tomber le mur de Berlin bureaucratique et gestionnaire qui
tient lieu de politique de santé.
Un remerciement particulier à Lugdivine Fivez, coordonnatrice hors pair.
Merci aux tutelles, qui ont fait de moi un spécialiste des rapports, projets, plans et
vademecum… À part les enfants, et encore, je crois avoir à peu près tout traité !!!
Je remercie tous ceux qui m’ont mis en position de formateur, d’abord à Soisy puis avec Jacques
Delabre à Ainay. Ils m’ont permis, ainsi, de transmettre un peu de ce qui m’a été transmis et de tenter
de rendre ce que l’on m’a donné… Et d’encadrer les futurs psychiatres, qui m’ont redonné beaucoup
d’espoir !
Je voudrais chaleureusement remercier Pierre Godart. Pour m’avoir donné l’occasion de
revivifier ma carrière, de faire de nouvelles et belles rencontres, et de tenir la gageure d’un contrat à
durée déterminée qui a été une grande chance pour nous : revenir, pour terminer, aux fondamentaux
et montrer que, même aujourd’hui, ils demeurent un scabellon solide.
Merci aux collègues, qu’ils me pardonnent de ne pas les citer tous, j’en oublierai…, et aux
17surveillants, qui ont supporté vaillamment et sans trop rechigner mon joug… Vincent A. (Oh !
Oh ! Toulouse !), Cathy L. B., Kathia A., Nathalie D., Marianne B., Margot D., Olivier L., Louis L. et
Bruno P. (allez la Section !) se reconnaîtront, mes ultimes grognards…
Merci aux équipes et, au-delà, à tous ceux qui gravitent autour d’elles et sans qui elles ne
seraient pas complètes, psychologues, assistantes sociales, secrétaires (qui ont supporté « Monsieur
Virgules »), agents, vigiles… Sans les équipes, nous ne serions rien. Elles m’ont tant appris et ont
tant supporté avec moi. Je leur dois les ficelles de mon métier et la démonstration que le travail en
équipe et en réseau est le seul qui vaille dans notre discipline. Le travail institutionnel est le meilleur
outil clinique que je connaisse, c’est un système de management efficace car il assure la cohésion et
la sécurité des équipes, garantit à chacun sa juste place dans le dispositif de soins, le vrai support de
la qualité, contrairement à tout ce qui éloigne aujourd’hui les soignants des patients et de la réflexion
sur ce qu’il advient au cours d’une prise en charge. Quelle chance j’ai eue d’être si longtemps dans
cette position de chef d’orchestre. Il n’y a pas de hiérarchie dans le soin, nous sommes
complémentaires. Mais il faut un responsable. A condition qu’il n’oublie pas que, dans l’orchestre, le
triangle est aussi important que le premier violon…
Les patients, bien sûr… Comment ne pas leur rendre hommage… Je ne les quitte pas sans
émotion ! Ils m’ont appris la ténacité, le long terme, la souffrance, la dignité, le dénuement, l’échec,
l’humilité, la confiance, bien au-delà de la démagogie actuelle de la pseudo-alliance, dans la
simplicité de la complexité de la relation thérapeutique. Les patients, en psychiatrie, c’est une
constante leçon d’humanité. Je n’aurai jamais assez de mots pour leur exprimer ma reconnaissance…
Enfin, ce seront mes derniers remerciements, et ils vont à Marie-Noëlle, ma compagne depuis
plus de 36 ans. Rencontrée à Savoie, aux Mureaux, dans le service du docteur Colette Bicheron,
nous consultions à Mantes-la-Jolie, au Val Fourré dont chacun connaît la réputation de l’époque.
Marie-Noëlle, c’est la compagne des bons et des mauvais moments, celle qui a tout partagé et
soutenu et sans qui je n’aurais jamais pu déployer les talents que vous m’avez prêtés, « Car à tout
18homme qui a, l’on donnera et il aura du surplus ». Vous aurez compris que j’ai été plus que gâté
de ce côté…
Tous ceux qui ont travaillé avec Marie-Noëlle Alary ont pu apprécier son grand
professionnalisme, sa grande simplicité et sa non moins grande humanité. Et elle nous a donné trois
hommes dont je suis très fier.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
19Que serais-je sans toi que ce balbutiement …
Voilà, tous ceux qui ont travaillé avec moi savent que la vie est simple et belle. C’est la vie. La
mienne l’a été en tous cas…
Avant de vous inviter aux agapes, je voudrais vous exprimer à tous une dernière fois ma
profonde reconnaissance et à travers chacun d’entre vous, ma reconnaissance va à tous ceux que j’aicroisés sur ce long parcours… Connus et anonymes, compagnons ou passants, tous ont participé à
20construire le Dr Alary. Chacun a laissé sa trace et je n’oublie aucun des « épisodes du chemin ».
Car, j’espère que vous l’aurez compris, le Dr Patrick Alary, c’est vous tous et tous ceux croisés
sur ce long parcours.
Infiniment merci pour cela !
21Eskerrik asko guztioi, ez zaitut ahaztuko ! Adiskidetasunez !
Pau, le 10 novembre 2015
Cet ouvrage collige une somme de communications, publiées ou non (et quand elles l’ont été,
les références de la publication seront mentionnées, chacun pouvant ainsi se référer au texte
original.).
Ces textes ont été relus, modifiés pour éviter les répétitions, corriger quelques erreurs de style
ou de formulation… et prendre en compte les données au moment de l’édition !
Un véritable “lifting”, parfois, respectant cependant la lettre du propos du moment et sa
temporalité.
Que le lecteur pardonne les faiblesses qui persistent, ces propos ont été tenus ou rédigés dans
des temps et des lieux différents. Ces scories témoignent, espérons-le avec modestie, d’une certaine
continuité de la pensée ou de ce que certains ne manqueront pas de regarder comme une forme de
monomanie…
èmeCes textes balisent le parcours d’un psychiatre hospitalier de la fin du XX siècle et au
èmedébut du XXI , pour laisser une trace de cette histoire, volontiers collective, du temps où elle
s’est déroulée, et des engagements qui ont ainsi marqué une vie professionnelle.
Trajectoire et réflexions personnelles, questions dans l’état du moment, pas toutes résolues
dans l’après-coup, contradictions et paradoxes assumés, parfois douloureusement, colères,
investissements, dans une époque de profonds changements.
Puisque, Jean-Paul Sartre l’assurait, « chaque homme doit inventer son chemin »…
Où quelques figures constituent d’essentiels points de capiton.
En espérant ainsi transmettre quelques bluettes que je regarde encore comme essentielles…
1. La base de ce texte est constituée par le discours prononcé à l’occasion du départ à la retraite, le
10 novembre 2015 au Centre hospitalier des Pyrénées à Pau.
2. Le Forestier M., Passer ma route, Polydor, 1994.
3. Certificat d’Études Spécialisées en Psychiatrie.
4. Ey H., Bernard P. et Brisset Ch., Manuel de psychiatrie Elsevier Masson, 2010, 1166 pages.
ère5. Documentaire : Les hôtes singuliers d’Ainay-le-Château (1 diffusion
07/12/2010).
https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/documentaire-les-hotessinguliers-dainayle-chateau-1ere
6. Alary P., Placement hétéro-familial, Symbiose, Nouvelle Revue de Santé, n°3, février 1979, pp.
4752
ème7. Au-delà des camisoles : 2 partie, 18 juin 1981, http://www.ina.fr/video/LXC02029974
8. Cf infra page 177.
9. Composé de Marie-Claire Bœnisch-Lestrade, Guy Ciblac, André Masson, André Polard.
10. http://www.cartels-constituants.fr/medias/documents/Auras.pdf
11. Marie-Céline Lefebvre, Brunhilde Carabie, Josiane Delaplanche, André Duguey, Franck Hasley,
Marie-Christiane Leblond, Anne-Sophie Lefaivre, Valérie Lefranc, Christine Le Noël, Arlette Lerosey,
Marie Lesellier, Stéphane Ouin, Martine Quesnel, Marie-Joseph Sublin.
12. Alary P., Mise en place des Maisons Départementales pour les Personnes Handicapées, Nervure,
Journal de Psychiatrie, n°9, vol. XVIII, 2005, 9 pages.
13. Le temps, le temps, le temps et rien d’autre…, États généraux de la psychiatrie, Montpellier,
27 mars 2003.
14. Diplôme Inter-Universitaire.
15. Graeber D., Bureaucratie, de, traduit de l’anglais par Françoise et Paul Chemla, éd. Les Liens qui
libèrent, 304 pages.
16. Eluard P., La Vie Immédiate (Les Cahiers Libres, 1932).
17. Dans la cadre de l’identification des soignants, chacun portait un badge mais, « pour des raisons de
sécurité », seul le prénom était explicite…18. Mathieu 25 : 29.
19. Aragon L., Que serais-je sans toi, in Le roman inachevé, NRF Gallimard, 1956, 244 pages.
20. Extrait d’un poème d’Antoine Pol, écrit en 1911 et publié en 1918, Les Passantes, mis en musique
par Georges Brassens dans l’album Fernande, Universal Music Division Mercury Records, 1972.
21. Merci à tous, je ne vous oublierai pas ! Avec amitié ! (En Basque).CONTEXTUALISONS
« Ainsi, le grand homme s’en tient au fond et non à la surface,
il s’en tient au noyau et non à la fleur. »
1Lao-Tseu
èmeLe 31 mars 2017, invité à ouvrir et à clore la 4 Journée de “Santé Mentale et Communautés” à
2Lyon , est fournie l’occasion de revisiter l’histoire d’une discipline à laquelle tant de personnes ont consacré
avec engagement et ténacité leur vie professionnelle.
Le thème en est « Usure et Vitalité », une manière de s’interroger sur ce qui peut encore amener,
aujourd’hui, un jeune professionnel en santé à faire le choix de la psychiatrie.
Que reste-t-il encore de psychiatrie dans les pratiques “post-modernes” qui font et défont la clinique et
qui donnent le sentiment d’allier de manière paradoxale la soumission au marché, en phase avec l’heure
néolibérale et individualiste qui emporte tout sur son chemin, et d’incontestables progrès dont les patients,
devenus usagers, pourraient utilement profiter ? La santé serait-elle gérée par une entreprise à
l’anglo3saxonne où l’actionnaire, l’État, attend une rentabilité de 15 % du capital ?
4La psychiatrie est-elle devenue un vaste marché ?
Le marché de l’hospitalisation est en effet peu sensible aux cycles. Les taux de remplissage sont très élevés,
ce qui exclut tout risque de surcapacités et les cashflows sont récurrents. Il est dès lors toujours possible de
5lever des ressources auprès des fonds d’investissement qui continuent d’investir le secteur .
Bourg en Bresse, Vire, Saint Etienne, l’usage de la contention et de l’enfermement que l’on croyait
rangés au magasin des accessoires de l’Histoire… Tous dénoncés par la Contrôleure des Lieux de Privation
de Liberté.
Pas par les professionnels.
Pas par les experts-visiteurs de la Haute autorité de santé. Pas par les Agences régionales de santé
concernées.
Un fiasco ?
6« L’enfer derrière les portes ? » Pour les patients seulement ou aussi pour les soignants ?
Le climat est bien morose… dit l’un. Le pôle “tangue dangereusement”, […] Collègues en démission, en
arrêt, en dépression… du travail à n’en plus finir […] Certains [patients] vont mal, très mal… ajoute
l’autre. Une autre, encore, ce qui a radicalement changé, c’est mon implication. Je m’investis ailleurs, dans
mon cursus de psychanalyste et dans la découverte de différentes expositions, dans mes proches…
L’Encéphale on-line, le 24 janvier 2018, invite à prendre connaissance des « témoignages poignants de
près de mille psychiatres » et de ceux des « internes de psychiatrie confrontés à la violence lors de leur
exercice »… Le site ajoute :
L’exercice de la psychiatrie se fait dans des conditions de plus en plus difficiles et est susceptible de
7générer un niveau de stress très important .
Pour certains, le constat est impitoyable, c’est la psychiatrie qui sombre corps et biens.
On assiste à une dérive scientiste inquiétante au sein même de la profession, niant la complexité symbolique
et historique de la souffrance psychique, pour imposer une conception neurobiologique obéissant aux
8intérêts de l’industrie pharmaceutique, sinon de l’évolution eugénique .
Triste constat, 23 ans après les Ordonnances Juppé, qui ont introduit la démarche-qualité ; 20 ans après
les Lois Aubry qui instaurèrent la diminution du temps de travail et les fameux “RTT”, lesquels devaient
favoriser un meilleur équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle et permettre à chacun de
s’épanouir dans l’un et l’autre domaines ; 10 ans après la “découverte” de la bientraitance, après la
multiplication des recommandations et des bonnes pratiques professionnelles, (« Qualité de vie au travail :
les outils de la HAS », « Burnout – Repérage et prise en charge » le 22 mai 2017…), les dernières à
l’occasion du énième suicide de soignant…
Après une constante recherche de la bonne gouvernance et de la bonne gestion des établissements
hospitaliers… qui aboutissent au constat de la nécessité d’un plan d’investissement hospitalier en faveur de
9la psychiatrie selon l’Inspection générale des affaires sociales (Igas). Et à celui d’Agnès Buzyn, actuelle
ministre de la Santé, qu’il faut acter la fin de la Tarification À l’Activité, dont pourtant, seuls les principes
sont aujourd’hui effectifs en psychiatrie publique…, pointant « notamment la proportion d’actes inutiles et10les effets délétères des exigences de rentabilité » et, le 26 janvier 2018, assurant…
… la psychiatrie ne sera plus le parent pauvre et que le domaine sera l’une des premières disciplines
11concernées par les financements des parcours innovants …
Comment expliquer que notre génération, qui n’a connu aucune de ces “avancées”, qui ne bénéficiait pas
de repos compensateurs après une nuit de garde, dont les horaires hebdomadaires ont, pour beaucoup,
largement dépassé les 35 heures élargies aux 48, n’a pas connu ces décompensations, cette lassitude, ce
désabusement, ce désengagement ?
Car la réalité, c’est la perspective d’une nouvelle cure de rigueur budgétaire de 1,6 milliard d’euros,
imposée aux hôpitaux ce qui va amener les professeurs André Grimaldi, Jean-Paul Vernant et la docteure
12Anne Gervais à lancer l’Appel des 1 000, « Nous, médecins hospitaliers et cadres de santé… ».
Cette journée fut l’occasion de faire le point, ensemble, sur cette évolution contrastée en utilisant la
focale d’une longue carrière aujourd’hui terminée.
Pas sûr que le constat soit moins mordant mais il donne l’occasion de proposer des pistes pour sortir de
ce qui apparaît trop souvent aujourd’hui au mieux comme une impasse, au pire une imposture. En pensant,
avec les philosophes, que lorsque règne la transparence, que rien n’est plus caché, l’imposture est censée
13impossible. Sinon sur le mode de la perversion .
Alors…
… À l’heure où les décisions des experts se présentent comme le résultat de statistiques glacées et de
14calculs anonymes, désobéir devient une affirmation d’humanité .
L’engagement des professionnels a constitué le fil conducteur des propos. Au-delà des pessimismes, il
incite à une vision plus nuancée de la situation.
D’autres voies sont possibles, à condition de retrouver du sens à ce que l’on fait, à sortir d’une clinique
15qui se refuse « à une inflation aberrante du diagnostic et des traitements donnés à tort … », ce qui veut
dire refonder les bases de la discipline en s’appuyant réellement sur des données scientifiques avérées, à
condition de ne pas diviniser « les faits objectivables et empiriquement observables en une réalité et une
16causalité première, sinon exclusive » et de ne pas se limiter aux sciences dites dures, à sortir de la tyrannie
de la performance, de l’acte pour l’acte, “moins coûtant”, de la soviétisation des processus de soins.
Et à méditer ce mot de Condillac, où l’on pourrait remplacer philosophe par psychiatre…
Souvent, un philosophe se déclare pour la vérité, sans la connaître. Il voit une opinion qui, jusqu’à lui, a été
abandonnée et il l’adopte non parce qu’elle lui paraît meilleure mais dans l’espérance de devenir le chef
d’une secte. En effet, la nouveauté d’un système a presque toujours été suffisante pour en assurer le
17succès.
L’environnement non humain : rendre l’autre fou, enfin…
À vrai dire, quand j’ai accepté le défi, c’était avec un peu d’inconscience. Nous étions au mois d’octobre
et les préoccupations du moment ont évolué depuis au point que, désormais face à ma page blanche, je ne
retrouvais pas vraiment mes petits d’alors.
Cinq mois, ce n’est pas rien dans une vie d’homme, et il s’est passé tellement de choses dans ces
quelques mois, de l’élection de Trump à la “trumpisation” de la campagne présidentielle française par
18exemple. Voilà qui illustre au mieux ce que Guy Debord appelait La société du spectacle …
La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une
immense accumulation de marchandises…
… ouvre le Capital de Marx.
Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme
une immense accumulation de spectacles…
… ouvre le livre de Guy Debord…
Le titre me vint comme je venais de lire un article reprenant les propos du Prix Nobel de médecine 1993
Richard Roberts. Biochimiste et biologiste moléculaire britannique, il montrait que :
Chroniciser les maladies est plus rentable que les guérir. Les conflits d’intérêts assurent la prééminence du
19profit sur la santé.
Autrement dit, un médicament qui guérit n’a aucune rentabilité… Ce qui renvoyait à la profusion récente
de psychotropes retard dont l’efficacité et l’intérêt paraissaient discutables, sauf à les regarder au travers de
20 21ce double prisme, déjà relevé par Mikkel Borch-Jacobsen dans Big Pharma et David Healy dans
22Pharmaggeddon , du passage du médicament au produit par le biais de ce que Ray Moynihan nomme23 24disease mongering , la maladie de Knock , l’inflation galopante de pathologies justifiant des
prescriptions nouvelles, durables et conséquentes, de 7 à 77 ans. 50 diagnostics en 1952 avec le DSM I, près
ème ©de 500 “troubles” avec la 5 édition, mais des prescriptions presque uniformes, Zeroquel, Abilify ,
© 25Seroplex et marketing pour tous …
Quelle dégringolade pour ceux qui ont appris la pharmacologie avec Pierre Simon…
26Je pensais alors à Allen Frances , coordinateur du DSM IV, dans un article où il disait :
En France, il n’y a pas d’obligation de faire un diagnostic mais, du coup, de nombreux traitements sont
engagés sans examen sérieux, et cela n’empêche pas l’explosion des dépenses de santé.
27Dans Marchés de dupes , deux Prix Nobel d’Économie, George Akerlof et Robert Shiller, montrent,
avec Sigmund Freud, qu’ils citent, que :
Le plus souvent, nous ne prenons pas de décisions qui vont dans le sens de notre intérêt le mieux compris,
ce qui est le fondement de la duperie marchande.
Il faut, disent-ils,
… créer le médicament miracle… Il s’agit pour les médecins de les mettre dans l’état d’esprit qui les
amènera à penser que les malades pourraient avoir la maladie pour laquelle le médicament a été conçu.
L’objectif de la campagne est de modifier le cadre mental des médecins : au lieu de penser aux effets
collatéraux en cas de prescription, ils penseront aux inconvénients que risque de provoquer sa
nonprescription.
Comment ne pas penser aussi à ces suicides de soignants sur leur lieu de travail qui inauguraient ce qui
est, hélas, devenu une série en ce sens que, comme le note Lacan après Freud, l’on est face à une répétition,
ce qui identifie ces suicides et les caractérise au-delà de leur singularité : la perte du sens du travail et de
l’identité du soignant… Elle débouche sur un énième Guide de Bonnes Pratiques, la « Stratégie nationale
d’amélioration de la qualité de vie au travail des professionnels de santé, Prendre soin de ceux qui nous
28soignent », qui, prenant acte de la succession de réformes qui ont inondé depuis 20 ans le milieu soignant,
constate :
… un sentiment de malaise des professionnels de santé […], associé au sentiment de travail mal fait,
autrement nommé conflit de valeurs, et qui peut être à l’origine de risques psychosociaux. […] Développer
la qualité de vie au travail, c’est être attentif à la qualité des relations sociales et professionnelles, au
contenu du travail, à son organisation, aux possibilités de parcours professionnel offertes à chacun et à la
conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle. Développer la qualité de vie au travail, c’est donc
améliorer le quotidien des personnes, c’est leur redonner la fierté du travail bien fait, ce qui permet in fine
de renforcer la qualité de la prise en charge des patients.
Noble ambition… Qui peut dire comment elle se traduira dans le quotidien soignant ?
Revient aussi l’écho de Bourg en Bresse. Souvenons-nous… Adeline Hazan, Contrôleure générale des
lieux de privation de liberté, dans son rapport édité le 9 mars 2016, observe que :
[…] les préoccupations de sécurité infiltrent les pratiques psychiatriques, et que la crainte des fugues ou le
sous-effectif des soignants conduisent à priver les patients de l’attention ou des marges de liberté qui
29devraient leur être accordées .
Or, ni les experts-visiteurs de la Haute autorité de santé, dont la dernière visite remontait à l’automne
2015, ni l’Agence régionale de santé, ni la commission départementale des soins psychiatriques, n’avaient
fait état de dérives aussi graves.
30Et, le 15 février 2017, Libération nous informait des…
… chiffres affolants des soins psy sans consentement […] Magali Coldefy, dans la revue de l’Institut de
recherche et de documentation en économie de la santé […] montre une augmentation constante des
hospitalisations, mais aussi des traitements à domicile obligatoires, autorisés depuis 2011. […] 92 000
patients, […] enfermés contre leur gré […] Soit 12 000 de plus qu’en 2012, comme le révèlent les
dernières données sur “les soins sans consentement en psychiatrie”. […] une hausse sensible entre 2012
et 2016, mais qui fait suite à une augmentation encore plus forte entre 2006 et 2011, atteignant presque les
50 %. […]. Et parallèlement, durant cette même période, on constate une multiplication des pratiques
d’isolement et de contention…
… alors même que la loi de 2011, modifiée en 2013, était censée augmenter le périmètre de liberté des
31usagers et le contrôle de la restriction de cette liberté… Le Monde titre, « l’asile est de retour »…
32La réponse ? Un nouveau Guide où l’on ne trouve aucune analyse concrète de l’explosion des
pratiques d’isolement et de contention mais ce préambule :L’isolement et la contention mécanique sont des mesures de protection limitées dans le temps pour prévenir
une violence imminente sous-tendue par des troubles mentaux. Elles s’inscrivent dans le cadre d’une
démarche thérapeutique. Elles ne doivent être utilisées qu’en dernier recours après échec des mesures
alternatives de prise en charge…
Le titre proposé ouvre sur le postulat suivant : les soignants sont, aujourd’hui, confrontés à un paradoxe,
« fais des soins de qualité, mais ne guéris pas ». Cette injonction, proposant en lieu et place d’une parole
une xyloglossie faite de slogans bien-pensants et de babillages, fait perdre tout sens à l’activité de soins et
perturbe l’identité soignante au point de mettre à mal le soignant lui-même.
Ce postulat repose sur le travail d’un psychanalyste américain Harold Searles, dont la lecture s’avère
33chaque jour un peu plus actuelle. En premier lieu, dans l’Effort de rendre l’autre fou , il montre, résumons
ici de manière volontairement provocatrice, comment les projections scissionnelles du schizophrène sur son
environnement, et singulièrement l’environnement soignant, ont pour objet littéralement de « rendre l’autre
fou », avec ce fol espoir qu’ainsi, il sera débarrassé de sa propre folie. Pierre Fédida, dans la préface, écrit :
Rendre l’autre fou est dans le pouvoir de chacun. L’enjeu en est le meurtre psychique de l’autre : qu’il ne
puisse pas exister pour son compte, penser, sentir, désirer en se souvenant de lui-même et de ce qui lui
revient en propre.
Et si le système, dans son outrance bureaucratique et productiviste actuelle, sous prétexte de
“biensoignance”, de bientraitance (un nouveau marché ?) et d’alliance, rendait l’autre, soignant, fou ? Au
sens d’aliéné, ayant perdu le lien avec lui-même et, partant, avec l’autre…
34Dans L’environnement non humain , son premier ouvrage, Harold Searles montre que :
L’homme n’est pas dans la nature, comme un étranger, il est de la nature… Il en fait partie par sa structure et
son destin, puisqu’il aboutit immanquablement vers l’état inorganique. […] L’environnement non humain,
loin d’être de peu d’importance dans le développement de la personnalité humaine, constitue un des
composants essentiels de la psychologie de l’homme. Je suis convaincu que l’individu humain a, au niveau
conscient ou inconscient, un sens de ses rapports avec l’Environnement Non Humain […] et que, s’il en
néglige l’importance, il peut mettre en danger sa santé psychologique.
Il faut rappeler que c’est à Copernic que l’on doit, d’une certaine manière, que l’homme devienne
primum inter pares dans la nature, et Descartes le décrira comme « maître et possesseur de la nature ».
Harold Searles annonce, en quelque sorte, le besoin de nature et les préoccupations écologiques,
essentiels à l’écologie psychique de l’être humain. Et nous rappelle qu’à l’origine, l’homme animiste
concevait sa relation avec le reste du monde vivant comme une relation de personne à personne, seule change
la morphologie des espèces et aucune ne domine les autres… Il ajoute :
Les sentiments de réalité que nous donnent notre propre existence ainsi que l’existence de l’Environnement
non humain sont corrélatifs et nous permettent de donner une valeur à chacun des membres de la
Communauté humaine.
En s’habillant en soignant, et en remplaçant la pratique, constamment réélaborée, par la “techne”
35préélaborée par les “sachants-experts”, l’homo curantis devient agent économique, homo economicus , il
perd tout sens de son rapport à la nature, nature humaine comprise. Or la folie n’est-elle pas inhérente à la
condition humaine ?
En d’autres termes, en récusant la folie, en la sortant de l’écologie humaine “au nom de la science” au
profit de troubles qui se multiplient sans cesse, le médecin est condamné à « diagnostiquer par erreur des
36millions de personnes “normales”  » selon le mot de Allen Frances .
37Idéologie néo-libérale qui conduisit Roger Misès à constater qu’on…
… privilégie le plan neurobiologique et on réduit l’environnement à l’événementiel et au stress, […] un
moyen efficace pour réduire les dépenses de santé, renforcer les contrôles gestionnaires, donner la priorité
au quantitatif.
Le soignant devient alors lui-même in-humain, se mettant paradoxalement ainsi en danger ainsi que
l’institution à laquelle il appartient, et ceux qu’elle a pour mission de prendre en charge dans la durée,
38comme le montre Nassim Nicholas Taleb .
Alors, au moment de passer à l’acte, m’est venue l’idée subversive, il faut entendre ici subversion au
39sens lacanien du terme, de raconter ma vie, et d’illustrer ainsi le titre de cette journée… mais à l’envers !
Je commencerai donc par la vitalité…
Vitalité
Nous étions jeunes et larges d’épaules,
Bandits joyeux, insolents et drôles.On attendait que la mort nous frôle,
On the road again, again,
40On the road again, again .
J’ai commencé mes études de médecine en 1970. Deux ans après 1968 où nous avons cru que tout était
possible… Il était interdit d’interdire, l’imagination était au pouvoir… Cours, camarade, le vieux monde est
derrière toi… Êtes-vous des consommateurs ou des participants… On ne tombe pas amoureux d’un taux de
croissance… Tout est politique… L’action ne doit pas être une réaction mais une création… Celui qui peut
attribuer un chiffre à une (é) motion est un con…
Nous étions conviés non à rêver notre vie mais à vivre nos rêves…
Mai 68 est considéré comme un mouvement de contestation politique, sociale et culturelle en France et
ailleurs… Pour certains, ce fut même une révolution. À coup sûr, ce fut la manifestation la plus visible de
l’obsolescence d’un monde devenu ancien.
Aujourd’hui, il est de bon ton de stigmatiser cette époque. Exit les images de jeunes idéalistes exaltés,
portés par une sympathique idéologie de fraternité, d’amour et de liberté, bonjour l’envers du décor. Celui
d’idéaux dévoyés, de ressorts cassés et aussi de “mauvaises habitudes” contractées. Les contempteurs, qu’on
aurait alors qualifiés de réactionnaires, oublient qu’en fait, Mai 68 a ouvert à tous les vents le chemin de la
« société libérale avancée » d’abord, du néo-libéralisme ensuite. Natacha Polony, conciliante, dans deux
41ouvrages aux titres évocateurs , commente :
Mai 68 est à considérer comme un point de bascule. Le marqueur symbolique d’un avant et d’un après ; en
bien, comme en mal. […] Soyons clairs : personne, surtout pas une femme, ne voudrait vivre à nouveau
dans la société coincée, rigide et machiste qui précédait Mai 68. Mais ce qui est resté de cette révolution
c’est aussi une société de la démesure dans tous les domaines. Une société de l’hyper-consommation, de
l’ubris, de l’orgueil infini de gens qui croient que l’individu doit nécessairement l’emporter sur toute forme
de collectivité et se construire indépendamment de tout rapport au collectif. Au point que pour moi, Mai 68
a créé des monstres et permis que, aujourd’hui, on assiste à un retour de la barbarie.
C’est dit.
En effet, comment oublier que 5 ans plus tard, c’est Pinochet, Videla, soutenus par Hayek et Friedmann,
10 ans après, c’est Thatcher et Reagan, 20 ans plus tard, c’est la chute du mur de Berlin puis la première
Guerre du Golfe, 30 ans plus tard, c’est la France championne du monde et l’affaire Lewinsky ; 2008, c’est
Kerviel et la crise des subprimes et, en 2017, Trump et le Brexit, avant…
C’est dire qu’il ne faut pas idéaliser l’époque et ses conséquences, sauf à y voir, négativement, ce que
42Naomi Klein décrit comme la Stratégie du choc :
L’existence d’opérations concertées dans le but d’assurer le contrôle de la planète par les tenants d’un
ultra-libéralisme tout puissant…
À l’époque, donc, le Quartier Latin est le centre du bouillonnement des idées pour le jeune banlieusard
que je suis… Il y avait un parcours, qui partait d’Assas, la fac de droit où ceux que l’on nommait les “fafs”,
43 44 45issus du GUD , de l’UNI ou d’Occident , partaient pour quelques descentes à la Sorbonne, puis à
Jussieu pour continuer à Censier et finir, parfois, à la Pitié-Salpêtrière où je faisais mes études. Nous ne
46connaissions pas, alors, le sentiment de maltraitance . On pouvait librement écouter Louis Althusser,
Etienne Balibar, Vladimir Jankélévitch, Michel Foucault. Je côtoie Gladys Swain à Soisy. Jean-Paul Sartre
venait dans nos facultés pour promouvoir Libération. Nous débattions avec passion de ses disputes avec
47Raymond Aron, le Deuxième sexe nous préparait avec Kate Millett , Betty Friedan, Master et Johnson, à la
théorie du genre. Bernard-Henri Lévy, philosophe à l’époque, nous ouvrait les yeux sur la Barbarie à visage
48 49humain …, Jacques Attali sur l’Ordre Cannibale … Bernard Kouchner ne transportait pas encore les
bols de riz devant les caméras et venait de créer Médecins sans frontières…
En psychiatrie, nos maîtres s’appelaient Daniel Widlöcher, Yves Pélicier, Henri Ey, Léon Chertok, Roger
Mises, Serge Lebovivi… Nous nous ouvrions à la psychothérapie institutionnelle et à ses deux jambes,
politique et psychanalytique, avec Philippe Paumelle, René Angelergues, François Tosquelles, « sans la
reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît », Jean Oury, « soigner
les gens sans soigner l’hôpital, c’est de l’imposture ». On apprend l’engagement politique et le surréalisme
avec Lucien Bonnafé, le droit en psychiatrie avec Philippe Rappart. En psychanalyse, on doit “choisir son
camp” entre les tenants de l’École freudienne, avec Jacques Lacan qui vient tout juste de devenir Lacan, et ses
vieux compagnons de route, Claude Conté, Claude Dumézil, André Rondepierre, Diane Chauvelot (qui tous,
à sa mort, auront le sentiment d’être spoliés de ce qu’ils ont bâti ensemble), et ceux de l’« Institut », la
Société psychanalytique de Paris avec Serge Lebovici, Michel Soulié, René Diatkine, les Kestemberg et
André Green, qui « s’oppose au lacanisme de Jacques-Allain Miller »… On découvre la psychanalyse des
enfants avec Françoise Dolto et Myriam David, on côtoie Philippe Mazet, Pierre Delion, Philippe Jeammet.Maud Mannoni et Robert Lefort sont à Bonneuil… On se frotte à Franco Basaglia, Ronald Laing, David
50Cooper, on découvre les travaux de Palo Alto avec Gregory Bateson, Chesnut Lodge , la thérapie
systémique avec Mara Selvini Palazolli, le cognitivocomportementalisme avec Albert Ellis et Aaron Beck
puis Jean Cottraux, il se sait encore à l’époque fils de Pavlov et de Milgram… Les neurosciences émergent…
Au temps joli de nos guitares
Il y en avait tant et tant
Que j’en oublie, c’est évident
Que l’on pardonne à ma mémoire
51Du temps joli de nos guitares .
C’est là qu’est né l’élan qui allait animer notre carrière, celle d’une conception pluridisciplinaire,
pluriprofessionnelle, humaniste, phénoménologique de l’exercice de notre art. Notre Bible était le Manuel de
psychiatrie de Henri Ey, dont l’œuvre éclairait (et éclaire toujours pour nombre d’entre nous)…
… la compréhension des troubles mentaux, de la psychopathologie et de la psychiatrie dans la société
52actuelle… La phénoménologie est pour Henri Ey le socle fondamental de sa conception intégratrice .
Il suffit d’ouvrir ce qui devient un incunable pour comprendre à quel point la clinique que l’on y
découvre sert d’abord l’humain et impose un questionnement permanent et fécond, bien éloigné des ready
made du DSM… qui n’était à l’origine qu’un outil de laboratoire. Sorti des éprouvettes, c’est devenu un
rouleau compresseur impérialiste qui, se voulant athéorique, fait la part belle à la labophilie en prônant une
nosographie où « les diagnostics ne sont pas fondés sur des mesures objectives effectuées en
53laboratoire  »… assure Thomas Insell .
La psychothérapie institutionnelle est un outil qui nous permet non seulement de « traiter l’hôpital »,
mais aussi de mieux comprendre ce qu’il en est des interactions soignés-soignants, les fameuses
54« projections scissionnelles », et d’entendre les réactions de soignants, sans distinction de catégorie
professionnelle, comme des symptômes des patients et de l’institution. Et pas comme des événements
indésirables : il ne s’agit ni de stigmatiser, René Girard est passé par là, ni de dédouaner l’institution. Au
contraire, chacun prend sa place dans le dispositif de soins, la hiérarchie est un outil inscrit dans le
symbolique, qui structure le dispositif soignant, fait cohabiter les savoirs, fructifier les différences dans
l’harmonie et la cohérence, aide à se prémunir contre le discours unique, totalitaire qui, en ôtant la parole à
chacun, n’ouvre aucun espace de discours subjectif à l’autre, bref, qui ne permet pas la relation
intersubjective garante d’un véritable soin.
La psychothérapie institutionnelle va nous ouvrir à la psychiatrie de secteur, qui prend son envol, à la
désaliénation, à la désinstitutionalisation, à l’inscription du patient dans la cité comme citoyen, véritable
acteur et partenaire de sa propre vie, et non comme usager d’un système producteur de soins.
Que l’on prenne le signifiant vitalité dans l’une de ses deux acceptations, « ensemble des propriétés
inhérentes à la substance organisée » ou « ensemble des propriétés végétatives ou animales d’un tissu »,
il me semble que l’on peut dire de cette époque de formation que nous étions vivants et pleins de vitalité.
L’engagement, individuel et collectif, donne un sens à notre travail, à notre vie. Les heures ne comptent
pas, combien alignions-nous de gardes sans récupérer… Sans tuer personne pour autant, sans burn out, cela
n’existait pas encore. Et il nous restait du temps pour former, créer, des associations, des structures de
55réinsertion de patients, pour “faire de l’humanitaire”, militer, la FASM Croix-Marine et le Groupement des
56hôpitaux de jour psychiatriques pour ma part, pour promouvoir des actions pluri-citoyennes en réseau avec
tous les professionnels concernés dans la cité : ce qui n’est pas encore la psychiatrie de liaison, la prise en
charge du suicide, des personnes âgées, des adolescents…, pour mettre en place des structures ou des
dispositifs humanistes pour les autistes, et combien d’autres actions dans lesquelles tant de professionnels du
soin étaient engagés…
Tout ceci reste une aventure humaine et collective. Le secteur c’est, pour chacun de ceux qui le mettent
en œuvre ou y sont pris en charge, un mode de représentation et d’identification, créant une forte identité
professionnelle qui assure la cohésion de l’ensemble dans la rigueur de la clinique, de la thérapeutique, de la
pratique institutionnelle, de l’éthique, du respect mutuel, en un mot dans le respect de l’humanité de chacun
dans un temps où l’individu ne primait pas encore sur tout.
Car, à l’époque, Narcisse n’a pas encore vaincu Œdipe…
L’usure
Usure des jours, on s’est engourdis,
Comme une gravure où le temps se fige
Je veux aimer, retrouver la vie,
57Que revienne le désir, que revienne le vertige …Quand on regarde l’étymologie du mot dans le Littré, on constate que le signifiant est polysémique.
En premier lieu, Le Littré nous dit que l’usure est « toute espèce d’intérêt que produit l’argent ».
Quand, le 11 mai 2009, Nicolas Sarkozy, alors président de la République, déclare en proposant la Loi
HPST, avec une de ces litotes dont il a le secret, que « Le directeur [sera le] vrai patron pour l’hôpital » il
ajoute, sentant que le terrain est glissant, « [il] ne doit pas devenir un despote absolu ». Il se défend alors de
vouloir transformer l’hôpital en une entreprise “comme les autres”, faisant fi de la réforme hospitalière
promue en 2007, qui met en place la fameuse T2A, tarification à l’activité qui vise à améliorer la gestion
58financière des hôpitaux et à mettre fin au gouffre du fameux « trou de la sécu ». Elle repose « sur la
mesure et l’évaluation de l’activité effective des établissements qui détermine les ressources allouées ».
La T2A n’“est [qu’] en cours d’extension à la psychiatrie” mais la logique est là…
Dès lors, sous le prétexte d’une meilleure gestion de l’hôpital et d’un meilleur pilotage des politiques de
santé, on introduit la concurrence et la productivité au sein des établissements de santé. Il s’agit donc bien, de
fait, des outils de l’entreprise, au sens le plus capitalistique, et cette logique va dès lors s’imposer dans tous
les domaines, management, gestion financière, politique qualité, tous instruments issus du monde industriel.
On peut regarder Mai 68 comme un marqueur du basculement de nos sociétés rurales vers le monde
libéral, urbain, post-moderne. On peut aussi regarder les ordonnances Juppé en 1996 comme le marqueur de
l’entrée des méthodes de l’entreprise au sein de l’hôpital. Adam Smith a vu sa « main invisible du marché »
pourvue par Theodor Hayek et Milton Friedman d’un gant de fer peu redistributeur. Ils imposent l’économie
comme une science, avec l’évaluation comme paradigme, ce que certains, économistes pourtant, regardent
59comme une franche blague . Comment…
… échapper à la pulsion évaluatrice généralisée qui envahi les sociétés libérales et réduit l’homme à une
chose et le sujet à une marchandise tout en prétendant obéir aux principes d’un nouvel humanisme
60scientifique .
Le malade, devenu usager, est un “data-client” désubjectivé et objectif “complice” de sa
désubjectivation, transparence, consentement éclairé…
Le directeur devient le chef de l’entreprise-hôpital. Mais il n’est en fait que le bras armé de son
actionnaire, l’État, qui lui demande d’être productif et de faire des économies. Et dans ce monde
économique, où peut-on faire des économies dans un établissement dont près de 80 % du budget est
constitué par le personnel ? Et où sont les ressources si ce n’est dans la productivité ?
On est donc bien dans « toute espèce d’intérêt que produit l’argent », gagner de l’argent par la
production de soins moins coûtants et propager l’idée que tout le monde y a intérêt…
Ce qui nous amène à la deuxième définition du Littré, « profit qu’on retire d’un prêt au-dessus du taux
légal ou habituel ». L’État, autrement dit chacun d’entre nous je le rappelle, investit dans les systèmes de
soins. Quel profit en at-il ? Aucun sur le plan financier assure-t-il, le fameux trou… Or, on sait que le coût
de la santé ne peut que croître en raison de facteurs inflationnistes comme le progrès technique et médical,
l’amélioration de la qualité de vie et l’évolution démographique, le vieillissement inéluctable de la
population. Cette constante augmentation ne peut être intégralement répercutée sur les assurés, les choix en
la matière sont donc politiques.
Mais, dès lors, à quoi servent les gains de productivité ? À assurer les meilleurs soins de qualité !
61Et qui décide de ce qu’est la qualité ? Des experts , souvent auto-proclamés, associés à des candides
nous assure-t-on. Ils se réunissent pour construire des consensus qui deviendront protocoles, procédures et
bonnes pratiques que chacun devra appliquer parce qu’« opposables ». Et comment vérifier cette application,
et s’exonérer ainsi du jugement de deux contre-pouvoirs, les juges et les journalistes ? Par une certification,
62une évaluation par des experts formés et financés par la nouvelle Inquisition dont la religion est la mesure
63et la transparence, j’ai nommé la Haute autorité de santé . La boucle est bouclée, et ce n’est pas une bande
de Möbius…
Alors, depuis une vingtaine d’années, l’hôpital public s’enferme dans des démarches caractérisées par la
64codification, la standardisation, l’homogénéisation. Et l’addiction informatique … Elles situent l’individu
post-moderne dans l’illusion d’une objectivation, le data-usager, qui permettrait à la science de le décrire et
de l’évaluer, obligeant le soignant, face à l’individu malade, à respecter les dispositifs préétablis qui visent à
restreindre le jeu relationnel, par essence intersubjectif, par crainte du risque ou de l’erreur.
Il y a dans ce village 250 lits où 250 corps étendus témoignent que la vie a un sens… Un sens médical…
èmeSongez que dans quelques instants, il va sonner 6 h, que pour mes malades, 6 h, c’est la 2 prise de
65température rectale et dans quelques instants, 250 thermomètres vont pénétrer à la fois…
66Tout ceci repose-t-il sur la science ? Non, Alan Sokal l’assure : un texte inepte, pour peu qu’il soit
jargonnant et écrit par un scientifique reconnu, peut être publié.Les fausses sciences, en copiant les méthodes mathématiques des vraies sciences, ont renforcé leur
puissance d’illusion […] Les fausses sciences mènent toujours à l’oppression, les vraies sciences seront
toujours celles qui conduisent vers la liberté… D’une façon plus générale, il y aurait lieu de s’interroger sur
les enjeux sociaux et politiques des doctrines les plus officielles… Il reste qu’une vraie science sera celle
qui s’efforcera de rechercher honnêtement et sincèrement une vérité commune, parce que librement
reconnue par chacun. La “Cité scientifique”, comme la nomme Gaston Bachelard, cette communauté
internationale formée par les savants qui participent à la recherche du vrai, est nécessairement une cité
67démocratique .
L’évaluation, « science is measurement » professait l’école de Chicago, devient l’Alpha et l’Omega de la
nouvelle religion. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, j’allais dire Trump pas… Ce qui est visé, ce n’est pas le
résultat thérapeutique, pas même en réalité la satisfaction de l’usager du système de soins, l’évaluation
s’intéresse en priorité à la performance et aux coûts, elle dépend de la logique économique libérale qui
conduit tant d’hôpitaux à des budgets fortement déficitaires, ce qui facilite leur restructuration, et au fait que
68près de 30 % des Français, aujourd’hui, ont peu ou mal accès aux soins …
Qui évaluera le coût, direct et indirect, de l’évaluation ?
Et comment évaluer le Sujet ?
Le résultat ?
Une uniformisation puis une bureaucratisation des pratiques de soins où le soignant, quelle que soit sa
place dans le dispositif, n’est plus que l’exécutant d’un fordisme soignant qui se promeut rationnel, fiable,
secure et performant. En fait, une “disciplinarisation” des pratiques dont on peut douter, du coup, des
“performances”… Les Temps modernes du soin ! En pratique, le soignant n’a plus son mot à dire et, sur la
chaîne du soin, il peut être remplacé à tout moment. Ainsi, combien d’équipes renouvelées au quotidien au
gré des absences, un soignant travaillant un jour en réhabilitation, le lendemain dans une unité fermée et, le
surlendemain, en ambulatoire.
La psychiatrie est un métier où la relation intersubjective est au premier plan ? Foin de tout cela : les
fiches de poste et autres procédures y pourvoiront…
Le temps auprès du patient, il est vrai lui-même usager ?
Mangé par la traçabilité, administrative, fonctionnelle (validation des protocoles), et les transmissions
ciblées… Le tout encadré par les « évaluations des pratiques professionnelles » censées…
… répondre aux exigences légitimes des patients et des usagers du système de santé. L’EPP s’inscrit dans
69une dynamique globale d’amélioration de la qualité et de la sécurité des soins .
Pour ce faire,
L’évaluation de la pratique d’un professionnel de santé consiste à analyser son activité clinique réalisée par
rapport aux recommandations professionnelles disponibles actualisées, afin de mettre en œuvre un plan
d’amélioration de son activité professionnelle et de la qualité des soins délivrés aux patients.
En creux, une manière de dire que l’on a abandonné la formation initiale ?
70On voit aussi fleurir ce que j’ai appelé l’acronymite . Dénaturer le langage n’est jamais neutre, Primo
71Levi le disait, « toute violence faite à l’homme est aussi une violence faite à la langue… ». Quand il ne
s’agit pas d’acronymes, ce sont des anglicismes, qui ont la même vertu de donner du mystère et du sacré au
discours, à la nouvelle liturgie, credo in unum deum devenant benchmarking, process, retro-plannings et
autres reporting voire empowerment ou media planning, termes là encore issus du marketing ou de
l’industrie et qui ont pour fonction, derrière l’onction mystérieuse qui fait traiter avec respect celui qui les
utilise, d’étudier et d’analyser les techniques de gestion, les modes d’organisation des autres entreprises
72« afin de s’en inspirer et d’en retirer le meilleur ». Ce détournement sémantique va de pair avec
l’appauvrissement séméiologique, dont le DSM est paradoxalement l’emblème.
Enfin, comme dans les entreprises, l’heure est aux regroupements : pôles et structures intersectorielles à
l’intérieur des hôpitaux qui amenuisent le sentiment d’appartenance des soignants à une logique partagée de
soins, surtout quand l’évolution des carrières a pour socle l’évaluation des professionnels qui est censée
73remplacer l’antique “note de gueule” ; regroupements interhospitaliers alors qu’en 2012, l’IGAS
ellemême constatait que :
… sur le plan financier, la fusion n’est en général pas l’outil le plus pertinent pour réduire les déficits
hospitaliers, qui supposent surtout, pour les établissements concernés, un effort de réorganisation interne
pour réduire leurs dépenses.
Et la proximité des soins ? C’est vrai, 25 ans après, l’idéal sectoriel était loin d’être abouti et nous
savions que les pratiques de soins que nous avions défendues n’étaient pas partout partagées ni mises en
œuvre. C’est pourquoi nous nous étions ingénument engagés dans la démarche-qualité, la validant ainsi de
facto.