Pulsions et destins des pulsions

Pulsions et destins des pulsions

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112 pages

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La pulsion est l'un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse avec l'inconscient, le transfert et la répétition.

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Date de parution 01 juin 2013
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EAN13 9782228909495
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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« La théorie des pulsions est notre mythologie. » La pulsion est l’un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse avec l’inconscient, le transfert et la répétition. Freud la théorise en 1915 dans ce texte où, étudiant « le devenir des pulsions sexuelles », il aborde les thèmes du sadisme et du masochisme, du voyeurisme et de l’exhibitionnisme, du refoulement et de la sublimation, de l’amour et de la haine. SansPulsions et destins des pulsions, il est difficile de comprendre Melanie Klein ou Jacques Lacan. Mais en dehors de sa portée théorique, il jette aussi une lumière crue sur notre époque, où l’irrationnel et l’animalité sont devenus en tous domaines, même sexuels, des repères pour gouverner sa vie.
Sigmund Freud
Pulsions et destins des pulsions
Traduction inédite de l’allemand par Olivier Mannoni
Préface de Gisèle Harrus-Révidi
ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES www.payot-rivages.fr
Conception graphique : Sara Deux Illustration : © Costa/Leemage
Titre original :Triebe und Triebschicksale Conseiller scientifique : Gisèle Harrus-Révidi
© Éditions Payot & Rivages, Paris, 2012 pour la préface et la traduction et 2018 pour la présente édition
ISBN : 978-2-228-90949-5
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Préface
Cette énergie qui nous anime
par Gisèle Harrus-Révidi
En 1915, Freud publiait dans la revueImago un court essai intitulé « Pulsions et destins des pulsions ». Ce texte faisait partie d’un projet ambitieux destiné à « clarifier et approfondir les 1 hypothèses théoriques sur lesquelles un système psychanalytique pourrait être fondé ». L’ouvrage s’intitulaMétapsychologie. Il n’atteignit ni sa finalité ni ses ambitions. Freud s’était promis, en effet, d’écrire douze essais ; cinq seulement passèrent à la postérité, et il semble qu’il ait lui-même d’abord écrit, puis détruit, les sept autres articles qui devaient parachever l’ouvrage. Pourquoi ? comment ? la question demeure. Cet acte, peu courant chez Freud, signe sa difficulté à donner une assise scientifique à la psychanalyse. Une assise rêvée sur le modèle de la biologie ou de la physique… Car, disons le clairement, au départ c’est bien de cela qu’il s’était agi : « Appliquer au matériau certaines idées abstraites […]. De telles idées – les futurs concepts fondamentaux de la science – sont encore plus indispensables dans la suite du traitement de la substance. » Et, regrets éternels d’un homme scientifique qui n’approuvait que les sciences dures, la référence suprême intervient dès la première page, comme en excuse, sur le mode d’une comparaison : « Comme l’enseigne de manière lumineuse l’exemple de la physique, même les “concepts fondamentaux” figés dans des définitions connaissent un changement de contenu permanent. » Il est exact que les concepts de la physique sont modifiés constamment, même de nos jours, sans entraîner une disqualification quelconque. Mais Freud sentait bien intuitivement toutes les critiques qui l’attendaient… Et, défense plus ou moins consciente, au fil des années, il élabora ses concepts en les définissant tant par le négatif (ce qu’ils ne sont pas) que par le positif.
Ce que la pulsion n’est pas
LA PULSION EST-ELLE UN INSTINCT? Non, même si ces deux concepts ont un rapport évident. Freud, par moments emploie le mot Instinkt, par momentsTrieb. Est-ce là un effet de style chez lui, qui obtiendra le prix Goethe de littérature en 1930 ? « L’instinct, écrit Jean Laplanche, est un comportement préformé, dont le schème est héréditairement fixé et qui se répète selon des modalités relativement adaptées à un certain type 2 d’objet . » Ainsi, l’oiseau fait son nid toujours dans les mêmes conditions et, si la situation varie, par exemple pour des raisons écologiques, son comportement inné (donné à la naissance) n’est pas capable de modification, même quand sa survie est en jeu, ce qui explique la disparition actuelle de nombreuses espèces. L’homme souffre-t-il des mêmes carences ? La pulsion est dans la filiation, mais aussi dans la dérivation de l’instinct : l’animal a des instincts, l’homme des pulsions. Et pourtant, si Freud se posait des questions de son époque – son texte a cent ans –, ces questions sont encore constamment évoquées de nos jours, par exemple s’agissant de l’instinct sexuel des délinquants ! De fait, il avait déjà anticipé la réponse dans lesessais sur la théorie sexuelle Trois . Laplanche a repris chaque terme de l’explication freudienne et son constat est le suivant : le premier essai porte sur « les aberrations sexuelles » et Freud souligne que, s’il en existe chez l’être humain, il n’y en a pas chez l’animal ; donc, à ce niveau, force est de constater que « l’instinct est perdu ». Le deuxième essai, le
3 plus important, traite de « la sexualité infantile » et décrit la genèse de la sexualité chez l’enfant : rien n’est inné, ce n’est pas un instinct puisqu’il existe une évolution selon l’âge, des stades de développement. La différence ici est radicale. Le troisième essai, consacré aux « métamorphoses de la puberté », décrit la mise en place de la sexualité adulte. Peut-on parler alors d’un « instinct retrouvé » ? Non, souligne Laplanche, il s’agirait plutôt d’un « instinct mimé », n’ayant rien d’instinctif puisque le comportement varie considérablement d’un individu à l’autre, ce qui est le contraire même de la sphère animale. Première conclusion : une pulsion n’est pas un instinct. Et cependant, même de nos jours, nous continuons d’évoquer les « bas instincts », l’« instinct sexuel » ou l’« instinct meurtrier », façon d’innocenter l’homme victime de ses instincts pervers. Combien de procès pénaux tournent autour de cette question qui englobe celles du discernement et de la responsabilité ?
LA PULSION EST-ELLE UNE FORME D’EXCITATION?
C’est par cette question que Freud débute son texte. L’interrogation est des plus complexes, car la pulsion n’a pas de « réalité », de « présence » clinique comme l’affect, l’angoisse, la peur. En séance, le psychanalyste sent, devine l’approche de la répétition, le travail de deuil, l’apparition de la mélancolie, le système de défense, et il agit techniquement en conséquence. Or, la pulsion n’a aucune implication directe dans la technique analytique. Elle ne se voit pas, ne se prouve pas. C’est un concept spéculatif qui permet de rendre compte, au deuxième ou au troisième degré, d’un phénomène clinique – à l’exception, peut-être, de la pulsion de destruction. La conception purement « chimique » d’une pulsion est un axiome théorique indémontrable, d’où les innombrables avatars scientifiques et populaires que ce concept subit. À quel contenu référer la pulsion ? Comme à son habitude, le premier réflexe de Freud est physiologique. Il l’associe à l’excitation en plaquant le schéma de l’influx nerveux : une excitation de l’extérieur intervient sur le système nerveux central et provoque une décharge motrice musculaire sous forme d’une action, d’où cette conclusion : nul ne peut se soustraire à une excitation. Serait-elle plutôt une excitation psychique ? Non, puisque certains phénomènes physiologiques (par exemple une forte lumière dans l’œil) excitent alors qu’ils ne sont pas pulsionnels. C’est alors que Freud émet une première affirmation positive, donc constructive : l’excitation pulsionnelle ne provient pas de l’extérieur, maistoujours de l’intérieur. La preuve ? Si l’on peut se soustraire à une excitation extérieure, même répétée, par exemple en fuyant, on ne peut le faire avec une pulsion qui n’a pas une force d’impact ponctuelle, maisune force constante. Tel est le principal axiome de la pulsion : nous sommes constamment soumis à un bombardement pulsionnel et la plupart du temps nous n’en avons pas conscience. Nous ne pouvons pas fuir ; et la pulsion n’étant pas un besoin comme la faim ou la soif, rien ne l’arrête, pas même la satisfaction. Le bébé, dans son être au monde, sent des excitations auxquelles il peut se soustraire grâce à des actions musculaires telles que la fuite, les pleurs, les hurlements. Ainsi conçoit-il unmonde extérieur. Mais il sent également une poussée interne, une excitation constante, et n’arrive pas à s’y soustraire. Ces excitations, dit Freud, sont l’indice d’unmonde intérieur. Par ce type de perception, une référence à un dedans et à un dehors sera possible. La pulsion est donc ce qui sépare le dedans du dehors, ce qui parle du dedans sur le dehors. Freud reprendra cette idée dans de nombreux textes, le plus connu étant « La négation » (1925). Pour résumer, dit-il, la pulsion possède une source d’excitation interne, une force constante, et il est impossible d’en venir à bout par la fuite. Il se réfère ici au modèle biologique, à la tendance du système nerveux central à maîtriser les excitations internes, à les ramener au niveau le plus bas possible, alors que le processus est tout autre pour les excitations externes.
4 La pulsion, un montage « Pulsion », comme par hasard, est un terme de physique. Il date de 1625 et signifie « action de pousser », de préférence dans un liquide. En allemand, cela se traduit parTrieben anglais, par ; drive: toujours et encore « ce qui pousse ». Le concept taraudait Freud depuis un certain temps. En 1905, dans lesessais sur la théorie sexuelle Trois , il donne cette définition pour le moins compliquée : la pulsion est le « représentant psychique d’une source d’excitation endosomatique produisant un flux continu, à la différence du “stimulus” qui est produit par une excitation isolée et provenant de l’extérieur.La pulsion est ainsi un des concepts de la démarcation entre psychique et somatique. L’hypothèse la plus simple et la plus immédiate concernant la nature des pulsions serait
qu’elles ne possèdent en elles-mêmes aucune qualité et ne sont considérées que comme des mesures 5 du travail demandé à la vie psychique . » La pulsion serait ainsi une « chose invisible », une « énergie » ou « une mesure de travail demandé à la vie psychique », plus sûrement un trait d’union entre le corps et l’âme, entre corps et vie psychique. Mais que cette définition apparemment concrète est abstraite ! Ce concept limite entre psychique et somatique, autorise bien des débordements conceptuels et Lacan de commenter que si la pulsion est un concept fondamental, ce n’est pas un modèle mais un concept de base sur lequel s’inscrit le développement de la pensée psychanalytique. « Le pulsionnel, dit-il encore, est ce 6 quelque chose qui a un caractère d’irrépressible à travers même les répressions . » Si elle a un caractère irrépressible, c’est donc qu’elle est constante, que sa poussée est constante. Freud ne va pas s’en tenir là. Son désir de « mimétisme » envers la physique se dilue et, en 1933, dans sesNouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, le ton change : « La théorie des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions sont des êtres mythiques, formidables dans leur imprécision. Nous ne pouvons dans notre travail faire abstraction d’eux un seul instant et 7 cependant nous ne sommes jamais certains de les voir nettement . » Que de chemin parcouru depuis 1905, même si, comme toujours chez Freud, une théorisation ne chasse pas l’autre mais l’enrichit ! À ce moment précis, il fait déboucher la pulsion sur le mythe, le grandiose, et cependant il ne faut pas y voir une métaphore d’un concept, mais l’énoncé d’un principe psychique fondamental réglant le fonctionnement de l’organisme. Pulsion mythique, sentiment divin que Freud, fin connaisseur de la Bible, tentait de définir. Avait-il associé sur les premiers moments du monde, la Genèse ? « Au commencement Elohim créa les cieux et la terre. La terre était déserte et vide. Il y avait des ténèbres au-dessus de l’Abîme et 8 l’esprit d’Elohim planait au-dessus des eaux . » L’esprit, le souffle de Dieu (autre traduction possible durouach) planait à la surface des eaux et créa la vie ; le bébé n’est qu’un corps puis, immédiatement après sa création, la pulsion souffle, agite ce qui n’était jusque-là qu’une matière inerte, et c’est alors que la vie existe.
Démontage : anatomie et physiologie de la pulsion Dans l’optique physicaliste qui est sienne Freud définit la pulsion par quatre paramètres : la poussée, le but, l’objet et la source. Et, dans un souci de symétrie inconscient, il lui découvrira également quatre destins.
LA POUSSÉE Ce n’est pas une source, mais une énergie, car sans énergie, pas de poussée (comme dans un véhicule, sans essence le moteur est immobilisé). La pulsion est motrice et énergétique, quantifiable par différence – assertion plus que difficile à démontrer –, et donc susceptible de diminution, d’augmentation, d’équivalence. Sans travail il ne peut y avoir de force (au sens de la physique) et une force ne se définit que par la mesure de la quantité de travail qu’elle peut fournir. Entre l’instinct et la pulsion, l’invariant est le facteur économique, énergétique. Au fond, « la poussée va d’abord être 9 identifiée à une pure et simple tendance à la décharge ». L’erreur à ne pas commettre, puisque Freud réfère la pulsion à une excitation interne, c’est de la confondre avec le besoin. Un besoin est ponctuel, une poussée estconstante. J’ai soif, je bois, je n’ai plus soif ; c’est un besoin. La poussée, elle, agit constamment. Ainsi l’amour par rapport à la sexualité génitale, ou le fantasme du sein par rapport au vrai lait de la mère. Une fonction biologique a un rythme ; elle se charge et se décharge. Autrement dit, une poussée constante n’est pas une fonction biologique. 10 Didier Anzieu ira plus loin en soulignant toute la variété de sens que prend, en français, le motTrieb: « De la jeune pousse végétale à la poussée culturelle de la sublimation, en passant par la poussée des forces animales en général et par celles plus particulières de la sensualité […]. C’est un terme masculin qui sous-entend une image de force ou de domination virile. » Dans une note de bas de page, il ajoute ce constat clinique : Freud envisageait l’existence d’une insuffisance de force pulsionnelle – de propulsion, écrit Anzieu – comme une donnée constitutionnelle « dans certains troubles narcissiques et dans la psychose », qui se manifesteraient « par un degré de rigidité psychique, une pétrification générale de la vie psychique, des formations de cicatrices ». Et cela serait une contre-indication à l’analyse ! Cliniquement, cela renvoie à l’impression de mollesse et à la fois de rigidité que donnent certains individus, souvent grands dépressifs chroniques, comme si un
potentiel énergétique leur avait toujours fait défaut, ou comme si ce potentiel s’était figé dans une sorte de viscosité, et ce, probablement de façon très prématurée. Anzieu achève sa démonstration en précisant que ces personnes, par défaut d’autostimulation, cherchent une hétérostimulation constante qui peut s’exprimer dans la drogue, l’alcool, la frénésie sexuelle, la consultation médicale à répétition. En d’autres termes, dans la vie il faut queçaque pousse, çaque grandisse, ça bouge. Pourquoi pas ?