Pulsions et Politique

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Une grande partie de l'oeuvre de Freud est consacrée à l'étude des groupes humains. Il élucide les espèces de l'amour et de la haine qui les constituent et les défont; il précise quels échanges y sont possibles - du coup de poing aux paroles vraies; il détermine les avantages psychiques et les renoncements que l'appartenance à un groupe comporte. Pourtant sa contribution à l'intelligibilité des processus psychiques à l'oeuvre dans les groupes a été peu exploitée. Une raison en est l'usage massif de l'analogie, processus de pensée décrié de nos jours.
Le renouveau des études mathématiques sur l'analogie fournit de nouveaux instruments pour relire Freudet mieux comprendre les événements politiques.

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Ajouté le 01 janvier 1998
Nombre de lectures 51
EAN13 9782296353381
Langue Français
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PULSIONS ET POLITIQUE
I Une relecture de l'événement psychique collectif
.

à partir de l'œuvre de Freud

suivi de

LE NON-ÊTRE HOMOLOGIQUE

Du même auteur

Mémoire de la science. l Trois récits. Les événements - Les instroments - L'invention du temps, ouvrage hors collection des Cahiers de Fontenay, Paris, 1987. Mémoire de la science. II Deux récits. Mesurer: des particularismes au système - Le Vide et l'Un, ouvrage hors collection des Cahiers de Fontenay, Paris, 1988.

La dynamique qualitative en psychanalyse. Préface de René Thom, Paris, PUF, 1994. responsable de la publication de : Passion des Formes. Dynamique qualitative, Sémiophysique et Intelligibilité. A René Thom. Michèle Porte, Coordonnateur, Paris, ENS Éditions Fonteny-Saint Cloud, 1994.

Michèle PORTE

PULSIONS ET POLITIQUE
Une relecture de l'événement psychique collectif à partir de l'œuvre de Freud

suivi de

LE NON-ÊTRE HOMOLOGIQUE
Par
Daniel RENNEQUIN

Collection Espaces Théoriques dirigée par Michèle Bertrand

Partout où le réel est donné à penser, les sciences de l'homme et de la société affûtent inlassablement outils méthodologiques et modèles théoriques. Pas de savoir sans construction qui l'organise, pas de construction qui n'ait sans cesse à mettre à l'épreuve sa validité. La réflexion théorique est ainsi un moment nécessaire à chacun de ces savoirs. Mais par ailleurs, leur spécialisation croissante les rend de plus en plus étrangers !es uns aux autres. Or certaines questions se situent au confluent de plusieurs d'entre eux. Ces questions ne sauraient être traitées par simple juxtaposition d'études relevant de champs théoriques distincts, mais par une articulation rigoureuse et argumentée, ce qui implique la pratique accomplie, chez un auteur, de deux ou plusieurs disciplines. La collcction Espaces Théoriques a donc une orientation épistémologique. Elle propose des ouvrages qui renouvellent le champ d'un savoir en y mettant à l'épreuve des modèles validés dans d'autres disciplines, parfois éloignées, aussi bien dans le domaine des SHS, que dans celui de la biologie, des mathématiques, ou de la philosophie.

Déjà parus

Michèle BERTRAND, Gilles CAMPAGNOLO, Olivier LE GUJLLOU, sther E DUFLO,Pierre SERNE,La reconstruction de.l' identités communistes après les bouleversements intervenus' en Europe centrale et orientale, 1997. Michèle BERTRAND,Les enfants dans la guerre et les violences civiles. Approches théoriques et théoriques, 1997. Jean-Pierre LEVAIN, éveloppement cognitif et proportionnalité, 1997. D

Remerciements

Nous remercions les éditions InterEditions de nous avoir gracieusement autorisés à reproduire deux schémas et des extraits de travaux dus à René Thom et publiés dans l'ouvrage suivant: René Thom, Esquisse d'une Sémiophysique. Physique aristotélicienne et Théorie des Catastrophes, Paris, InterEditions, 1988. Nous remercions les coéditeurs de la revue Psychanalyse Institution Systèmes Thérapies familiales Ethno-anthropologie Sémiotique de nous avoir gracieusement autorisés à reproduire deux schémas dus à René Thom, parus dans le numéro 1, « René Thom expliqué par lui-même », de la revue P.I.S.T.E.S., Paris, 1989. Nous remercions les éditions ENS Éditions, Fontenay-Saint Cloud, de nous avoir gracieusement autorisés à reproduire des extraits de l'article suivant: Daniel Bennequin, « Questions de physique galoisienne », paru dans l'ouvrage Passion des formes. Dynamique qualitative, Sémiophysique et Intelligibilité. A René Thom. Michèle Porte, Coordonnateur, Paris, 1994. Nous remercions le comité de direction de la revue Topique et les Éditions DUNOD Revues de nous avoir gracieusement autorisés à reproduire, avec quelques modifications, l'article suivant: Michèle Porte, « "Une population psychique aborigène." La grande analogie de Totem et Tabou », paru dans le numéro 54, Nature Contre Nature de la revue Topique, Paris, 1994.

Sommaire

Abréviations Préambule

...

............. ........................

Il 13

Chapitre I De l'indice à l'acte conceptuel: dynamique du symbolisme selon Freud et Thom ............. I. Résonance .................... Il. Génitif ............. III. Image .............................. IV Indice et signe .......................................................... V. Symbole ......... VI. Signe et fécondité .................................................... VII. Syntaxe ......... VIII. Horde, matriarcat, groupe fraternel et acte conceptuel lX. Retour sur la synecdoque ........................................
Chapitre II La grande analogie de Totem et Tabou

29 33 35 37 40 43 45 48 52 57

..

59 61 65 71 74 77

I. Résistance à l'analogie ............................................ II. De « L'horreur de l'inceste }) au « nouveau stade du narcissisme }},via l'ambivalence: une analogie class lque

...

......

.........

.............

III. Dynamique de l'Un (narcissisme et animatisme) .... IV. L'énigme du quatrième essai. Continuité et discontinuité : la vie, le clan, le narcissisme ........................ V. «La transcendance démembrée}} ...........................

Chapitre III Le continu selon Freud et selon Thom. Renaissancc du genre ................................
I. Singularité du repos, stabilité rudimentaire de l'Un

83 86 90 94 99 102 108 112 JI7

...

II. Élucidation du parallèle entre Freud et Thom. Éminence de la privation ......................................... III. « Ayant pris un autre départ...» ............................... IV. Apparition du genre ................................................. V. Les genres ou l'élaboration du continu. Des prégnances aux concepts .................................. VI. « Logos» des concepts ............................................ VII. Une « prégnance indifférenciée» : la marque ......... VIII. Lc concept d'« état mutilé) ....................................

Chapitre IV L' « autre départ» dc Freud Entrer dans Massenpsychologie und !ch-Analyse

.

121 123 129 132

I. Massenpsychologie und !ch-Analyse ou 1'« autre départ») ................................................. II. Continuité et dynamique: « pour l'amour d'eux» ... III. Premières analyses morphodynamiques ..................

Chapitre V Premières approches des processus identificatoires et objectaux .. ......................... 137
I. Actualiser le continu: identifications et référentiels... II. Identifications, gcnres et homologie ....................... III. Être et ne pas être l'autre: où la TCE, la sémiophysique et l'homologie sont requises ........ IV. Diversité du « même »). Les ambiguïtés homologique et galoisienne ........... V. Le cadre conceptuel................................................. VI. De l'identification primaire ..................................... VII. Symboles et coupures ..............................................

139 142 146 149 154 158 163

8

Chapitre VI Esquisse d'une topique réduite

...........

171 173 180 185 192 195 200 207

I. Copli et géométrie d'une activité finalisée; je-plaisir et pulsions pmtieUes ................................. II. Copli inverse, fuite et refoulement .......................... III. Perte et don .............................................................. IV Esquisse d'une topique réduite ................................ V Premiers commentaires et emplois de la topique
, ,...................... réduite VI. Retour aux incorporation, introjection et identifications freudielllies ....... VII. Vers Massenpsychologie und [ch-Analyse ..............

Chapitre VII « L'identification ». Le chapitre VII de Massenpsychologie und !ch-Analyse

....

211 213 224 230 241

I. Relations précoces aux deux parents ....................... II. Diversité des identifications: du trait unique (einziger Zug) à l'abondance (Ausgiebigkeit) ......... III. Canalisation et confinement de la prégnance du «je ». De la structure ......................................................... IV Identification des jeunes fiUes au pensionnat ..........

Chapitre VIII De la passion amoureuse à la mélancolie, en passant par l'hypnose et l'archi-horde. Figures de la « réduction à l'individu de masses» ............. I. II. III. IV «Passion amoureuse (Verliebtheit) et Hypnose» ... Identification entre les je. La nursery et la horde .... La horde et son guide .............................................. Stabilité et instabilité des formations psychiques individuelles et de masse .........................................

247 251 261 268 273

9

Chapitre IX Les trois modèles de la psychologie de masses et l'issue hors de la psychologie de masses ...................... Armée et Église ....................................................... Horde et archihorde ................................................. Matriarcat ....................... La mort des Mères. Quitter le matriarcat ................ Poésie et Mensonge. « Sortir de la psychologie des masses» ............................. VI. L'amour comme « source de progrès» ................... I. II. III. IV. V.

283 285 291 297 306 312 317 323 347

Bibliographie .................. Liste des schémas et dessins .............................................
Daniel BENNEQUIN Le non-être homologique ..................................................

349

10

Abréviations

utilisées dans le corps de l'ouvrage pour désigner les ouvrages et articles le plus fréquemment cités.
Thom R., 1990, Apologie du logos, Paris, Hachette. Porte M., 1994, La dynamique qualitative en psychanalyse, PUF, Paris. ES Thom R., 1988, Esquisse d'une Sémiophysique. Physique aristotélicienne et Théorie des Catastrophes, Paris, InterEditions. G.w. Freud S., 1952, Gesammelte Werke. Chronologisch geordnet. Unter Mitwirkung von M. Bonaparte, Prinzessin G. von Gliechenland, herausgegeben von A. Freud, E. Bibring, W. Hoffer, E. Kris, O. Isakower, @ 1952 Imago Publishing Co., Ltd., London. Frankfurt am Main, S. Fischer Verlag, erste Auflage 1952, Vierte Auflage 1972, XVII vol. MMM Thom R., 1980, Modèles Mathématiques de la Morphogenèse. Nouvelle édition revue et augmentée, C. Bourgois, Paris (1re édition, 1974, UGE, Paris). Collectif, 1994, Passion des Formes. Dynpmique qualiPF tative, Sémiophysique et Intelligibilité. A René Thom, Michèle Porte coordonnateur, ENS Éditions FontenaySaint-Cloud, Paris. QPG Bennequin D., 1994, «Questions de physique galoisienne», in PF, pp. 311-410. SSM Thom R., 1972-77, Stabilité structurelle et Morphogenèse. Essai d'une théorie générale des modèles, 2e éd. revue, corrigée et augmentée, Paris, InterEditions, 1977 (1reédition, New York, Benjamin, 1972).

AL DQP

TE

Porte M., 1990, Psychanalyse et sémiophysique. Études épistémologiques en méta psychologie et en dynamique qualitative, thèse d'État soutenue à l'Université Denis Diderot-Paris VII.

Exception faite des ouvrages et articles ci-dessus désignés, dont on cite en entier la première référence pour les signaler ensuite par l'abréviation, les références bibliographiques sont indiquées par le nom de l'auteur, suivi de la date de parution du texte de référence, éventuellement précisée par une lettre si l'auteur a publié la même année plusieurs textes cités dans l'ouvrage. La référence bibliographique complète se trouve en fin de volume, dans la Bibliographie. Les mêmes principes sont utilisés dans Le non-être homologique; en ce cas cependant, la bibliographie figure à la fm du texte.

12

Préambule

«La question an-ive souvent terriblement
longtemps après la réponse. » Oscar Wilde.

Ici commence une relecture des travaux que Freud a consacrés à l'événement psychique collectif. On n'en viendra pas à bout dans cet ouvrage, qui éclaire Totem et tabou et Psychologie des masses et analyse du je. Tant de travail pour deux brefs essais? Il est vrai. Avouons que leur lecture m'a toujours semblé ardue. leurs liens, difficiles à élucider, leurs enjeux fondamentaux, obscurs - mais leurs apports, majeurs. Quant aux études qui y étaient consacrées, elles ne suffisaient pas. Or, si peu qu'on soit entré dans l'entrelacs que Freud tisse au long de son œuvre entre psychologie individuelle et psychologie collective - doit-on rappeler que chaque avancée de l'une s'accompagne d'une exploration de l'autre, depuis Actions compulsionnelles et exercices religieux, 1907, jusqu'aux Moïse 1, 1934-1938 ? - il en est résulté une pratique clinique, qui, de manière énigmatique, réussit. On en dira quelques mots. Cette réussite un peu magique est un autre mobile du travaiL

1. Sans compter les préoccupations concernant le collectif dès les lettres à Fliess, voire, les contributions que Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, 1905, a, apporte à une analyse de la culture juive d'Europe centrale. On peut dresser un éloquent tableau systématique, où Totem et tabou, 19121913, répond du Président Sclweber, 1911, Massenpsychologie und IchAnalyse, 1921, de Au-delà du principe de plaisir, 1920, L'Avenir d'une illusion, 1927, et Le Malaise dans la culture, 1929, des élaborations et perlaborations de la « seconde topique» entre 1923 et 1927, etc.

Encore fallait-il disposer d'instruments qui permissent d'espérer une authentique élucidation de la pensée de Freud et de notre pratique. J'ai cru trouvé ces moyens nouveaux, un peu plus puissants que la pensée commune, dans l' œuvre de certains mathématiciens 2.Le nom général qui désigne leur travail est «la dynamique qualitative)) nom qu'un psychanalyste devrait entendre avec espoir. Freud n'a-t-il pas revendiqué le point de vue dynamique comme la seule invention originale qui lui revînt? Mais il travaillait sans aide, et s'il a exploité des métaphores mécaniques ou thermodynamiques, ses demandes qualitatives concernant la morphogenèse et la stabilité des formations psychiques, en somme leur morphodynamique, excédaient les sciences de son temps... et l'amenèrent à un retour à )) Aristote, dont le terme « métapsychologie témoigne. Il paraît que cette situation a changé. C'est un autre mobile de ce travail. Commençons par de brefs rappels à propos de ce dernier thème. Quelques phrases ne prétendent pas pallier l'ignorance où chacun peut se trouver à l'endroit de travaux mathématiques récents et peu divulgués. Néanmoins, présentons les termes nécessaires à la compréhension de l'ouvrage ainsi que le changement épistémologique apporté par ces trouvailles. L'école russe de mathématique entreprit l'investigation d'une partie du domaine, à l'initiative de Liapounov, cependant qu'Henri Poincaré en investiguait d'autres aspects. Tous deux sont d'exacts contemporains de Freud. Les travaux russes furent divulgués tard - dans les années 1960 - hors d'Union Soviétique, aux Etats-Unis, où de grands mathématiciens s'y illustrèrent. Selon René Thom, à qui l'on doit des résultats essentiels dans le domaine, et une élucidation de sa portée épistémologique et philosophique, il s'agit de rien moins que ressusciter «une discipline défunte, à savoir la "Philosophie naturelle")) 3, dont les derniers

2. M. Porte, 1990, Psychanalyse el sémiophysique. Études. épistémologiques en métapsychologie et en dynamique qualitative, thèse d'Etat, Université Paris VII, (ouvrage désonnais désigné TE), et, 1994, La Dynamique qualitative en psychanalyse. Préface de René Thom, Paris, PUF, (ouvrage désonnais désigné DQP). 3. René Thom, Esquisse d'une sémiophysique. Physique aristotélicienne et théorie des catastrophes, Paris. InterEditions, 1988, p. Il, troisième phrase du Préambule (cet ouvrage sera désonnais désigné ES).

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représentants d'importance furent Schelling et... Fechner, dont on connaît l'influence sur Freud. La tradition philosophique est celle que les anciens Grecs, relayés par Aristote, ont fondée. Et le Stagirite demeure la référence des travaux de Thom auxquels il sera fait appel. Voilà qui devrait attirer l'attention sur la révolution épistémologique que les mathématiciens proposent 4 ! La science classique dont nous sommes issus et tissus ne s'est-elle pas fondée au XVII"siècle sur le refus de l'aristotélisme? Voici que les mathématiciens reviennent à Aristote, aux présocratiques, et donc sur la « coupure galiléenne» 5. Aristote, comme Freud, demandait trop. Que l'on prît en considération les formes et dynamiques en quoi notre monde sublunaire (et nous-mêmes) paraissons consister, dans toutes leurs complications. Que l'on rendît compte de la génération et de la corruption. Que l'on explicitât ce que les qualités peuvent être. Que l'on appréciât le temps dans sa continuité et sa discon-

tinuité, et que l'on respectât les paradoxes qui le constitue 6...
Bref, que, plongés sans solution de continuité dans ce monde sublunaire, nous élucidions d'un même geste ce monde et nousmêmes, selon les échanges conflictuels qui nous constituent réciproquement. Mais iJ fallut se restreindre à des « objets» (réduits et idéalisés) et à leurs relations (plus faciJes à mathématiser) ; inventer le temps continu, linéaire, uniforme et s'y soumettre; dénier l'existence aux qualités... Le monde de la science classique parût, susceptible en outre de déterminer les référentiels de son objectivité, sous ces hypothèses réductrices. Il créait une façon de dernier référent pour tout savoir. On verra dès le chapitre III comment Thom pose la question d'un référentiel pour les sciences humaines, susceptible d'arti4. René Thom n'est pas le seul mathématicien à revendiquer cette tradition et un savant aussi éminent que Youri Manin avait intitulé sa conférence « Philosophie naturelle », à l'avant-dernier congrès intemational des mathématiciens, à Tokyo, en 1990. 5. Dans un article dont il sera fait grand usage, Daniel Bennequin ne choi. sit-il pas Duns Scot pour référence centrale? Bennequin D., 1994, « Questions de physique galoisienne », in Passion des formes. Dynamique qualitative, sémiophysiq~e et intelligibilité. A René Thom, Michèle Porte, coordOlmateur, Paris, ENS Editions, pp. 311-410 (l'article sera désormais désigné par QPG, et l'ouvrage, PF). 6. Cf., par exemple, Aubenque P., 1994.

]5

culer une objectivité redéfinie et corrélative de l'intersubjectivité ainsi que de l'intelligibilité. Au chapitre V, la question sera développée, selon les apports que les théories de l'homologie et de la cohomologie pennettent. Enfin. dans Le non-être homologique, Daniel Bennequin avance un pas de plus. Ne nous appesantissons pas, sauf à souligner l'intérêt de ces transfonnations pour les psychanalystes. Elles élucident pourquoi les référentiels de l'objectivité classique sont trop simples et sans pertinence dans les sciences humaines, et montrent comment les changer. On ne s'étonnera pas de trouver des convergences entre les questions que les mathématiciens soulèvent et celles que Freud pose à propos des « relations d'objet» et « identifications ». Elles sont en effet les processus grâce auxquels le monde et soi-même se constituent et connaissent, du point de vue freudien. Il est cependant heureux que les mathématiciens fournissent des instruments certes difficiles, mais d'un usage assez immédiat lorsqu'on en a saisi les modes de fonctionnement. Comment les mathématiciens en sont-ils arrivés là ? «Cet ouvrage vise à donner un formalisme pennettant d'attaquer tout problème de morphogenèse en général. (...) ce formalisme débouche sur une méthode universelle pemlettant d'associer à toute apparence morphologique une situation dynamique locale qui l'engendre, et ceci de manière indépendante du substrat - matériel ou non, vivant ou non vivant - qui en est le support. On introduit ainsi la notion de « catastrophe », dont on présente des applications allant de la Physique (...) à la linguistique (théorie des structures syntaxiques), en passant par la biologie (...). On trouvera dans ce livre la première tentative systématique pour penser en tennes géométriques et topologiques les problèmes de la régulation biologique, comme ceux posés par la stabilité structurelle de toute fonne.» Ainsi s'annonçait Stabilité structurelle et Morphogenèse, en 1972, selon la quatrième de couverture 7. D'aucuns, biologistes ou mathématiciens, soutiennent qu'on est loin d'avoir compris cet

7. René Thom, 1972, Stabilité structurelle el Morphogenèse. Essai d'une théorie générale des modèles, deuxième édition revue, corrigée et augmentée, Paris, InterEditiol1s, 1977 (ouvrage désonnais désigné SSM); (c'est moi qui souligne).

16

ouvrage 8. Aussi me contenterai-je de déduire de son existence une question, après avoir évoqué la signification de « stabilité structurelle» et de quelques termes corrélatifs. Cette notion est l'un des passes murailles qui conduisirent au-delà de la science classique. En effet, pour cette dernière, tout objet est simplement stable, il est ou il n'est pas, tel qu'en l'éternité du temps continu, linéaire, unifonne la méthode scientifique classique le fige (simplement identique à lui-même et réduit, en général, à un « point »). A l'inverse, ici toute fonne est a priori accueillie dans des espaces de dimensions suffisantes pour être considérée selon ses « trajectoires d'état », ses capacités de persister dans l'être, de résister aux perturbations, de se modifier - de naître et disparaître. Toute forme sera considérée dans sa complication et selon ses histoires possibles (ses dynamiques sous-jacentes), avec les écarts à l'identique que cela comporte. Citons un exemple, résultat du travail qu'on va lire. La horde dont Freud hypostasie l'existence dans Totem et tabou est un objet réduit et idéalisé, structural si l'on veut, conforme aux objets construits par la science classique. Au contraire, la horde de Psychologie des masses et analyse du je est une forme considérée dans sa stabilité structurelle, et le problème devient de construire la dynamique libidinale locale qui l'engendre, lui permet de persister et détermine la manière dont elle disparaît. L'un des résultats le plus étonnant de SSM est le suivant. Indépendamment du substrat, les figures de régulation - au sens large: naissance, changements, solutions pour persister dans l'être, disparition - d'une forme structurellement stable dont l'histoire (la dynamique) n'est par trop compliquée et qui s'actualise dans l'espace-temps usuel (quatre dimensions au plus) sont sept. Les sept catastrophes élémentaires. On comprend que l'on puisse « attaquer tout problème de morphogenèse en général », à l'aide de ce formalisme. Et se demander, ce que nous ferons dès le premier chapitre, quelle peut être la figure de régulation d'un concept - son « logos» selon Thom. On comprend aussi que Thom ait insisté sur l'analogie: comme les sept catastrophes élémentaires sont indépendantes du substrat, elles constituent un langage de formes et dynamiques susceptible de suggérer et contrôler les processus analogiques.

8. Cf. Chaperon

M., 1994, et Rosen R., 1994.

17

Définissons encore quelques tennes. Lorsqu'on étudie une forme, du point de vue de la stabilité structurelle, on la place dans l'espace d'états de très grandes dimensions oÙ elle trace une trajectoire. Les régulations que les catastrophes élémentaires décrivent apparaissent dans cet espace comme des singulm-ités de la trajectoire, souvent des points attracteurs. Des points oÙ plusieurs trajectoires se dirigent et où il se passe quelque chose. (On peut se représenter un espace d'états comme une carte d'état-major, avec ses lignes de plus grandes pentes, les trajectoires, et ses lignes de niveaux, les potentiels, mais dans un espace de très grande dimension.) Le grand théorème de SSM s'appelle le théorème de déploiement universel. Il décrit tout ce qui peut se passer, dans l'espace-temps usuel, en ces points singuliers de l'espace des états. Ainsi, les singularités repérées dans l'espace d'état se représentent dans l'espace temps usuel comme les «centres organisateurs» des catastrophes élémentaires, et recèlent toute l'information que la figure de régulation effective, la catastrophe,... déploie en effet. Une question se pose alors. Les sept catastrophes élémentaires ont-elles le statut des «solides parfaits)) de Platon? Descendent-elles s'incamer depuis quelque Ciel des Idées en un mathème dont le monde sublunaire et nous-mêmes serions cerfs? « S'appliquent-elles )) ainsi? On aura deviné que non. Sinon, il n'y aurait pas lieu d'évoquer un changement épistémologique. Selon Thom, les hypothèses de continuité sous-jacentes à la théorie empêchent une telle interprétation. Dès lors se pose la question de la propagation immanente de ces figures de régulation - y compris celle qui nous amène à les énoncer. Ici s'insère l'ouvrage auquel nous ferons les plus larges emprunts: Esquisse d'une Sémiophysique. Physique aristotélicienne et Théorie des Catastrophes. L'un des enjeux est d'y proposer un cadre «ontologique)) dans lequel la Théorie des Catastrophes existe comme un instrument qui confere une intelligibilité renouvelée à notre monde. Physis du sens, cette physique-là n'est pas classique, mais antique et modeme : c'est la puissance (les dynamiques) selon lesquelles une signification peut nous apparaître. Qu'il y ait des difficultés pour mener une recherche qui ne cède pas sur l'exigence d'expliciter les forces et les fonnes, leurs conflits, et les significations qui s'ensuivent, nul n'en disconviendra. Freud, avant Thom, l'a montré... 18

Mais le rapprochement des deux auteurs pennet d'élucider des difficultés dans l'œuvre de chacun, à l'aide de l'autre: rencontre heureuse qui permet le dialogue 9.De ES, dont moins que de SSM l'importance a pu être mesurée, signalons trois tennes qui seront utilisés et explicités au cours du travail. Les deux notions fondatrices sont les saillances et les prégnances. Les premières sont les « fonnes vécues, qui se séparent nettement

du fond continu sur lequel elles se détachent»

JO.

Les secondes,

les prégnances, sont l'incarnation des dynamiques et de la continuité nécessaire à l'existence et propagation des premières, dans les substrats du monde tel qu'il existe. De la lumière à... la pulsion. Thom inclut parmi les prégnances les grandes prégnances animales « subjectives» (faim, peur, désir sexuel), et il montre en quoi leurs propriétés sont analogues à celles des grands « champs » des physiciens. « On peut donc regarder une prégnance conmle un fluide invasif qui se propage dans le champ des fonnes saillantes perçues, la fonne saillante jouant le rôle d'une "fissure" du réel par où percale le fluide envahissant de la prégnance. Cette propagation a lieu selon les deux modes "propagation par contiguïté", et "propagation par similitude", par lesquels John Frazer, dans The Golden Bought, classifiait les

actions magiques chez l'homme primitif»

1/

Les psychana-

pulsion freudienne 12.Thom propose de passer par la prégnance
pour constituer le référentiel susceptible de conférer intelligibilité, intersubjectivité et une objectivité renouvelée à notre monde; ce qui sera examiné au chapitre III. Le troisième tenne qui doit être évoqué est celui de « préprogramme ». Il s'agit des effets qu'une fonne saillante placée dans le flux d'une prégnance a sur cette dernière. Selon un «métathéorème» dû à Thom, ce sont les naissance, mort, confluence et scission du flux de la prégnance. Ici s'implantent les deux catastrophes le plus élémentaires, le « pli » et la « fronce ». On arrêtera ces rappels élémentaires, qui sont là pour inciter à une lecture des

lystes pourront sans doute accepter que la prégnance subsume la

9. Outre les travaux déjà cités qui l'attestent, signalons Green A., 1994, et Bompard A. avec la colI. de Porte M., 1994. ID. ES, p. 17. 11. ES, p. 21. 12. L'examen de cette assertion, entrepris in DQP, ch. 3, est poursuivi ici, ch. III et VI.

19

ouvrages princeps, outre la nécessité de déterminer un peu la signification de quelques termes. Venons-en à l'énigmatique réussite clinique. Il s'agit de la capacité, pour un groupe de personnes, d'analyser un autre groupe ou institution, et d'énoncer des prédictions et ante-dictions concernant le groupe étudié, avec une précision qui en impose. Les premières mises en fonne de ce travail sont dues au Docteur André Bompard, qui conduisit ~ette recherche dans le cadre d'un séminaire du Certificat d'Etudes Spécialisées de
Psychiatrie, de 1972 à 1986, entre autres
13.

Voici une brève présentation du travail. telle que je l'annonçais dans le cadre d'lill Centre d'Initiation à l'Enseignement

Supérieur 14 (CIES). Il s'agit d'« ateliers» optionnels,sans sanction universitaire déterminée, proposés aux moniteurs de l'enseignement supérieur: ils sont étudiants, en thèse, bénéficient d'un salaire modeste et assurent quelques heures d'enseignement hebdomadaires. Le CIES leur propose divers lieux où élaborer leur pratique de l'enseignement - dont ces « ateliers ». Chaque groupe est constitué d'une dizaine de « moniteurs» et de moi-même. Ces ateliers sont annoncés par l'argument écrit suivant: « Ateliers: Les divers modes d'échanges dans les groupes et leur gestion. Enseigner comporte la responsabilité de gérer un groupe humain et les échanges qui s'y produisent. Il est proposé de ne pas en rester à la seule expérience implicite et d'élucider les divers styles des échanges et empêchements d'échanges. Le travail s'effectue à partir des pratiques d'enseignement et des difficultés de chacw1, dans un petit groupe, géré par un responsable. La référence théorique est l'œuvre de Freud concernant les événements psychiques collectifs. « Plusieurs années d'expérience permettent d'énoncer des conditions de possibilité de ce travail: 1. qu'une certaine diversité de points de vue existe: elle est réalisée par la diversité des expériences d'enseignement des moniteurs; 2. que chaque participant puisse assister à l'enseignement de ses collègues du

13. Les résultats de ces recherches ont été publiés in Bompard A., 19851987. 14. Cette situation n'a rien d'exemplaire. Mais il se trouve que l'essentiel des consignes préalables au travail a été rédigé seulement en ce cas.

20

groupe; 3. qu'un atelier comporte au moins trois séances de travail de deux heures. » Lors de la première séance de travail, je présente ainsi le « programme» : « - Le savoir sur l'événement psychique collectif (epc) est commun à tous. Il s'agit d'expliciter les images et sentiments qu'il provoque, dans les mots du langage courant auquel on fait confiance. « - On se borne à l'epc ; les règles institutionnelles n'apparaissent que comme source de conflit ou contradiction, elles ne sont pas étudiées comme telles. « - On admet la profonde analogie entre epc et événement psychique individuel (référence aux travaux de Freud; problème épistémologique de l'analogie; référence à l'œuvre de Thom) ; les capacités de compréhension des uns peuvent valoir pour les autres. « - Il y a deux types de groupes évidents, selon que le prestige de l'autorité est attribué à une personne ou qu'il est partagé : le groupe monocentré, dit "horde" et le groupe pluricentré, dit "fraterne l'' . « - La technique de travail proposée est la suivante: « a) Quelqu'un fait le récit d'une situation et essaie d'être aussi précis que possible quant aux impressions, sentiments et détails (même fugitifs) qui ont attiré son attention. Les auditeurs écoutent comme un récit ou un roman et cherchent des images (secte, village, équipage d'Wl navire, etc.) susceptibles de ressembler au récit (on verra vite si la situation est plutôt mono- ou
p luri -centrée).

« b) On travaille à partir d'une des images: elle réduit la situation par stylisation et peffi1et de dégager une dynamique interne du fonctionnement. Un autre avantage est que l'image ne nous touche pas directement, et nous libère de l'affectivité que la situation réelle susciterait. « c) On confronte l'image, sa logique et sa dynamique à la situation réelle. « d) On tente de faire des prédictions et des ante-dictions. » Lorsque j'évoque une réussite énigmatique, je ne vise pas l'intelligibilité des dynamiques des masses que les moniteurs - ou d'autres pat1icipants dans des groupes analogues - acquièrent, ni la transformation de lem position à l'endroit du groupe ou de l'institution qui sont évoqués. Je songe à l'autre aspect du travail: l'efficience de ces récits et images pour reconstruire, à 21

partir du récit d'une personne, l'histoire de l'institution où elle travaille - avec ses singularités -, ainsi que pour prédire la suite de cette l'histoire. (Sans doute avons-nous été le plus étonnés, lors d'une séance de travail ayant lieu dans un autre cadre: le récit d'un chahut dans une classe de lycée amena à supposer qu'un meurtre avait dû se produire dans l'établissement, dans telles et telles conditions; renseignements pris, le meurtre s'avéra avoir eu lieu quelques années auparavant dans les murs de cet établissement, et faire partie de ces événements « bien cachés» qu'il fallait quelque ténacité pour connaître.) Tout l'ouvrage sera nécessaire pour entrevoir comment cette technique de travail est efficiente. Elle impose que l'autorité soit le plus faible possible, dans le groupe d'étude. Elle montre que « l'image d'un groupe est un groupe )), selon une maxime d'André Bompard. En l'occurrence, le groupe d'étude accueille les processus et dynamiques du groupe étudié et les reproduit. Cette répétition permet à la reconstruction d'être très fine. Mais l'image existe et peut être interprétée seulement si les processus à l'œuvre dans le groupe étudié sont moins élaborés que ceux dont le groupe d'étude est capable. En outre, le psychanalyste responsable du groupe dispose de ses capacités analytiques et se trouve dans une position «inexterne)) à l'égard du groupe d'étude. Position que chaque récitant occupera à l'endroit du groupe étudié dont il est membre, après qu'il en aura raconté l'histoire... C'est au chapitre IX, en étudiant le rôle que Freud confère au poète, que ce dernier résultat du travail clinique recevra un éclairage approprié. Déployer la clinique dont on dispose nécessiterait un ouvrage, or le travail a déjà été en partie effectué par A. Bompard. On veut ici expliciter la métapsychologie des masses et gagner quelque intelligibilité pour nos « réussites )). C'est pourquoi l'œuvre de Freud est première; son élucidation est menée à l'aide des travaux mathématiques qui ont été évoqués; l'expérience clinique est un guide sous-jacent - dont chacun dispose, étant sans cesse partie prenante dans diverses masses. On ne s'étonnera pas que le travail conduise à quelques propositions métapsychologiques générales - qui continuent le travail entrepris dans DQP. Citons un thème sur lequel il jette quelques lueurs: celui des rapports qu'il faut considérer comme intrinsèques entre relations d'objet et identifications. Les stylisations construites paraissent en rendre compte. On doit pour ce 22

faire adjoindre aux résultats de la dynamique qualitative la

notion d'homologie, en fait de cohomologie,.- dont on ne fera
nul usage technique. Il apparaît que l'idéal du je doit être considéré comme une (des) forme(s) cohomologique(s), comme telle inaccessible dans l'espace temps usuel, mais dont on peut préciser l'efficience et les modes d'expression. Un résultat fondamental est que toute inélaboration ou réduction partielles des fOffiles cohomologiques constitutives de l'idéal du je est source de pathologie. Que cette réduction est nécessaire à toute masse. Qu'enfin le degré de réduction de l'idéal du je mesure le niveau d'élaboration dont la masse est susceptible. Car homologie et cohomologie déterminent l'ambiguïté des formes actualisées qui en dépendent. Pour nous, la cohomologie de l'idéal du je détermine l'ambiguïté du je, et donc sa richesse. Esquissons le mouvement de l'ouvrage. Un état des lieux concernant la dynamique du symbolisme constitue le premier chapitre. Une première élucidation des processus qui paraissent avoir lieu dans les masses y est présentée, en même temps que les instruments utilisés dans le travail clinique. La distinction des indice, signe, symbole et acte conceptuel qui est étudiée me paraît importante. C'est lile classification heuristique des styles d'échanges que l'on rencontre dans les groupes et institutions. D'un point de vue pragmatique, elle permet une distinction quasi pathognomonique des dynamiques prévalantes dans telle ou telle masse,.à tel moment de son existence. Elle m'a permis naguère d'élucider, dans le domaine de l'histoire des sciences et techniques, le statut des mesures anciemles

et la puissance de la résistance au système métrique15. Enfin

c'est un repère heuristique dans les cures; il évite d'intervenir à un niveau d'élaboration moindre que celui dont un patient fait preuve à un moment donné. Le premier chapitre expose cette heuristique puis propose des dynamiques sous-jacentes que Thom apporte, et qui rendent un peu compte de sa pertinence. Mais on butera sur la dynamique du symbole, dont l'existence est liée à plusieurs coupures. De nouveau le poète selon Freud offrira, in fine, les éléments nécessaires à l'intelligibilité du processus symbolique. Le premier chapitre fournit ainsi les instl1lments dont je disposais

IS. Porte M., 1988, pp. 11-105.

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au moment de reprendre l'enquête (métapsychologique) et de relire les textes de Freud. Ce qui débute au chapitre II. L'on y propose une lecture de Totem et tabou qui rend compte du mouvement du texte, comme travail analogique. Il y a des moments dans l'analogie: analyse des rapports du tout avec ses palties et des ressemblances, à quoi fait suite l'analyse des dissemblances, puis vient le moment de la transgression. On les repérera dans le texte de Freud, et l'on découvrira un reste: l'hypostase de la horde et du meurtre de l'archipère. Une analogie décisive joue alors, entre le travail de Freud et ce que les travaux de dynamique qualitative démontrent. On décrira comment l'hypostase freudienne de la horde et de sa disparition a le statut d'une hypothèse de stabilité simple qui doit disparaître pour qu'en ses lieu et place paraissent les dynamiques fines que la stabilité structurclle stylise. Ce travail nous retiendra jusqu'au chapitre III. Il pennettra de détailler l'évolution des conceptions de Thom, de Stabilité structurelle et Morphogenèse à Esquisse d'une Sémiophysique. Ainsi commenceront de s'éclairer réciproquement le trajet de Thom et celui qui conduit Freud de Totem et tabou à Massenpsychologie. La notion de genre, telle que Thom la produit dans ES, sera introduite. Les genres sont en effet sous-tendus par des prégnances (pour nous des pulsions) où situer un référentiel pour les sciences humaines. Mais ils réalisent aussi les hypothèses de continuité dont la TC montre la nécessité, une fois quitté le régime de la stabilité simple. Or, un genre ident~fie aussi des espèces. S'il faut rendre compte d'une relation intrinsèque entre relation d'objet et identification, il y a des chances d'en trouver les prodromes dans le travail de Thom sur les genres. On aura acquis de quoi comprendre quelle est la position de Freud écrivant Massenpsychologie und Ich-Analyse, et quels sont les enjeux de ce texte. Freud y affronte aussi l'explicitation de la continuité, sous l'hypothèse de stabilité structurelle. Il montre comment elle se réaJise, tant dans la constitution d'une masse que dans sa persistance et dans ses formes de disparition. C'est l'objet de Massenpsychologie dont il sera aisé de lire les six premiers chapitres. Freud annonce alors un détour, concernant l'identification. Le suivant jusqu'en ces méandres, nous ferons un détour par l'homologie et la cohomologie. Les chapitres V et VI présente24

ront ces notions, les relieront aux conceptions thomiennes et proposeront un schéma métapsychologique plus sophistiqué que la façon d' œil dessiné par Freud, en 1923, dans Le je et le ça. C'est le « copli » métapsychologique, qui doit son existence aux travaux de Thom et de Bennequin, ainsi qu'à ceux du regretté mathématicien José Argémi. Adjoindre l'homologie et la cohomologie aux stylisations que Thom propose pennet de disposer d'un temps pluridimensionnel, et d'accéder à de nouvelles modalités de stabilisation des fonnes, différentes de la dynamique qualitative, mais solidaires de cette dernière. De plus, la construction des fonnes homologiques et cohomologiques procède par négation d'un donné - d'où la proximité de cette théorie avec les identifications freudiennes et avec le symbole. Compte tenu de mon ignorance, je m'aventurai plus loin que mes compétences ne permettaient. L'illumination que fut pour moi l'article de Daniel Bennequin, «Questions de physique galoisienne », m'engagea pourtant dans cette voie. Mais je n'aurais pas songé à publier ces tentatives sans aide. Daniel Bennequin m'a accompagnée pendant le travail et m'a appris les rudiments d'homologie et de cohomologie que j'étais susceptible de comprendre. Il lut ensuite une première rédaction, et suggéra ajouts, modifications et précisions. Bref, ses travaux et ses idées étaient nécessaires à l'existence de ce livre, et ils y sont incessamment présents. Bien entendu, sans Freud cet ouvrage n'existerait pas non plus. Ni sans René Thom, qui me peImet souvent de bénéficier de ses conversations éclairantes. Concernant le je-plaisir du début et la fronce ainsi que l'événement psychique collectif selon Freud, les travaux de André Bompard précèdent les miens. Enfin Michèle Bertrand m'a incitée au travail, et sans cesse témoigné sa confiance. Au cours de ces deux chapitres, comme corédigés, on aura relié de façon intrinsèque relation d'objet et identification, et on aura fourni les moyens de distinguer entre les diverses identifications. Il deviendra possible de distinguer celles qui sont formatrices de la personne - les identifications constitutives de l'idéal du je -, et celles qui s'expriment «en acte» dans l'espace temps usuel, - les identifications du je. La notion de symbole commencera de s'éclaircir.

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Il sera temps de retourner à Freud et de finir de lire Massenpsychologie und Jeh-Analyse. La métapsychologie des masses existantes et celle des identifications, que Freud traite d'un même mouvement, seront élucidées. Le travail de lecture sera facilité par une circonstance: les masses imposant une réduction de l'idéal du je à leurs participants, notre « copli métapsychologique» sera utilisé dans des configurations réduites. On se dispense d'entrer dans le détail des trois demiers chapitres. En effet, leur élaboration suit pas à pas celle de Freud, et il ne semble donc pas opportun de résumer les distinctions qui résultent du travail antérieur. Signalons un enrichissement de la dynamique du je-idéal, tel que « le stade du miroir» de Wallon puis Lacan en décrit la genèse, et un raffinement des formes et dynamiques des masses paradigmatiques : horde, matriarcat et groupe totémique. Pour finir le rôle du poète et l'émergence du symbole seront évoqués- et passablement élucidés. Comme Massenpsychologie, l'ouvrage se contente d'élucider la dynamique libidinale des masses: ce qui y fait tenir les individus ensemble. Le travail est partiel, puisque deux paramètres sont négligés. D'une pmt la réalité extérieure est à peine mentionnée, or elle doit être tenue pour un authentique facteur économique, donc topique et dynamique. D'autre part le coût économique des liens des masses ainsi que la complication dynamique qui en résulte ne sont pas étudiés du tout. La suite du travail consisterait à élaborer, avec Freud, cet aspect de J'existence des masses dont Le Malaise dans la culture traite le plus précisément. Il y aurait ensuite à examiner comment une masse peut se maintenir à un niveau d'élaboration élevé, et cette fois ce sont les Moïse qui devraient être relus. Nos propositions métapsychologiques sont donc faibles à l'endroit du sur-je. La suite du travail ne saurait faire l'économie de la lecture de Le je et le ça, 1923, qui ouvre de nouvelles perspectives en psychologie collective. Comment avons-nous évité de lire ici les textes qui, entre Totem et tabou et Massenpsychologie, construisent la psychologie individuelle? Ce fut l'objet du travail précédent (DQP) - on le rappelle assez pour que sa lecture ne soit pas indispensable à la compréhension de ce travail-ci. Mais il eftt été impossible de comprendre comment Freud passait de la horde de Totem à celle de Massenpsychologie sans l'avoir vu changer de cadres de référence, entre 1912-13 et 1921. 26

« Prédire n'est pas expliquer », selon une maxime de Thom. Nous en étions si convaincus que l'exactitude de nos prédictions paraissait conmle une réponse où la question manquait. Le travail accompli permet de mieux poser quelques questions et d'y trouver des réponses partielles. Une affirmation demeure. Si profondément qu'on élucide les dynamiques des masses, leurs formes et leurs styles d'échanges, cependant, les forces d'un individu sont incommensurables avec celles d'une masse. L'intelligibilité des masses ne fournit aucun instrument utilisable par un individu, et susceptible de transformer la dynamique d'une masse dans le sens d'une plus grande élaboration 16.Si l'on y prend le pouvoir, ce sera selon la fornle préalable qu'elle impose, ou selon des formes moins élaborées. Seuls les poètes - s'ils ne sont pas externlÎnés - sont capables d'aider les masses à un peu plus d'élaboration et d'humanité.

16. Rendre la dynamique et les échanges plus rudimentaires n'a pas besoin de nos services, et se produit aisément, par réduction et simplification de l'attracteur, le tenant lieu d'idéal du je.

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Chapitre I DE L'INDICE À L'ACTE CONCEPTUEL Dynamique du symbolismeselonFreud et Thom

« Je me trouve pour un moment dans l'intéressante situation de ne pas savoir si ce que je veux communiquer doit être évalué comme connu depuis longtemps et allant de soi, ou comme tout à fait nouveau et étrange. »

S. Freud.
« (...) les praticien.', des sciences de la nature
(oo.)

seront sans doute déçus de ne voir cités que R. Thom.

des faits classiques, pour la plupart fort anciens, et de connaissance quasi vulgaire. »

Des recherches Freud à l'aide de René Thom, voire études de Greimas

épistémologiques autorisent à lire l'œuvre de la dynamique qualitative et des travaux de le recommandent. Souvenons-nous aussi des et de Thom concernant les mythes, contes et

légendes I : elles montrent qu'on peut franchir la ligne de crête qui sépare « les deux pentes du logos» 2, d'un côté le Verbe et
la parole en général, de l'autre le nombre et la forme visible dans l'étendue. Il est loisible de s'inspirer de ce geste pour relire certains «mythes scientifiques» que Freud avait forgés. On

1. Cf., par exemple, Thom R., 1983. 2. Thom R., 1990, Envoi, pp. 3] -33.

essaiera de lire la « horde », le « matriarcat» et le « groupe totémique)) à l'aide des formes et dynamiques que les mathématiques qualitatives offrent 3.Ces instruments éclaireront les propositions de Freud d'un jour neuf-tout en montrant mieux leur puissance et leur portée. L'une des visées de ce chapitre est de présenter divers problèmes liés à la configuration tout/partie. On n'en viendra pas à bout - ce serait élucider toute la dynamique du symbolisme -, mais cette exploration liminaire paraît nécessaire. Il s'agit d'introduire quelques termes et jalons pertinents lors du travail clinique. et de les confronter aux vues thomiennes. Une fois le dialogue installé, on relira les textes où Freud travaille l'événement psychique collectif - lieu par excellence de la mise en œuvre du symbolique.
4 « YHVH se fait voir à Abrâm et lui dit:

"Moi, El Shadaï, va en face de moi: sois intègre! Je donne mon pacte entre moi et entre toi, Je te multiplierai beaucoup, beaucoup." Abrâm tombe sur ses faces. Elohim lui parle pour lui dire: "Moi! Voici mon pacte avec toi: sois le père d'une foule de nations. Ton nom ne sera plus crié Abrâm : ton nom est Abrahâm père d'une multitude: (...) "Voici: mon pacte que vous garderez entre moi, entre vous et entre ta semence après toi: circoncire pour vous tout mâle.

Circoncisez la chair 5 de vos prépuces.
C'est le signe du pacte entre moi et vous.

(...)
C'est mon pacte dans votre chair en pacte de pérennité. Le mâle incirconcis, qui ne circoncit pas la chair de son prépuce, 6
cet être-là est tranché de son peuple: il a annulé mon pacte."))

3. Des fonnes et dynamiques rudimentaires sont proposées ici; elles sont raffinées ensuite. 4. Abrâm signifie père haut, exalté, sublime, une figure idéalisée par excellence. 5. La chair est hasar, qui signifie aussi annoncer. 6. Genèse, 17, 1-46, traduction d'André Chouraqui.

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A la suite d'un travail de T~etan Todorov portant sur la

synecdoque 7, et se référant à l'Ecole de Liège de linguistique, A. Bompard 8 et l'auteur 9 ont proposé l'usage de ces quatre
tennes : indice, signe, symbole, acte conceptuel. Ils envisagent une relation selon les points de vue de la nécessité et de la motivation et épuisent quatre possibilités: relation nécessaire et motivée; relation nécessaire et non motivée; relation non nécessaire et motivée; relation non nécessaire et non motivée. Un indice, tel la trace des pas d'un oiseau sur le sable, a une relation de nécessité avec le fait que l'oiseau ait ici couru. Et je sais pourquoi les traces sont là : motivation. De même, la fumée est indice du feu. Un signe n'a pas de relation de motivation avec ce qu'il représente - arbitraire du signe saussuricn. Par contre, il y a entre un signe et ce qu'il désigne une relation de nécessité: il faut employer les mots prescrits (ou la fonnule magique prescrite) pour se faire comprendre ou agir. Un symbole caractérisera une relation motivée et non nécessaire; la flamme d'une bougie représentant la vie (ou l'âme) : il n'y a aucun caractère de nécessité, mais la fragilité, la chaleur, la verticale, le fait qu'elle ne soit jamais « ni tout à fait la même ni tout à fait IDle autre », pennettent de comprendre la relation entre la vie (ou l'âme) et la flamme. Quant à l'acte conceptuel, il consiste à rapprocher deux tennes qui, jusque là, n'avaient rien à voir entre eux. Voici deux exemples, fondateurs de la modemité : mathématiser le monde sublunaire, c'est le coup de force galiléen; rendre physique le monde céleste, c'est l'opération keplerienne. A l'étape (newtonienne) suivante, on rapprochera la pomme et la lune. Cette distinction entre indice, signe, symbole et acte conceptuel confère quelque intelligibilité à l'événement psychique collectif dont Freud a donné les fondements de la stratégie d'étude. Il s'est avéré que les stylisations de la horde, du matriarcat et du

7. Todorov T., 1970. Selon les « analyses componentielles» de l'école de Liège, toute métaphore ou métonymie résultent de la combinaison de deux synecdoques. Par ailleurs, Lacan identifiait métaphore et condensation, métonymie et déplacement; Jakobson proposait une identification inverse. Ce rappel pour préciser deux thèmes du travail qui suit: la question de la castration et le processus primaire. 8. BompardA., 1985-1987. 9. Porte M., 1988.

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groupe totémique, proposées par Freud, correspondaient bien, respectivement, aux modes de penser que l'indice, le signe et le symbole impliquent. Cette corrélation éclaire des situations confuses diverses, compétence qui, au premier abord, semble plutôt une énigme qu'une réponse. Outre l'analyse de fonctionnements collectifs réels, l'usage de ces termes a permis d'élucider certains moments dans les cures et l'étude des mesures utilisées par diverses cultures JO. L'instrument ainsi forgé paraît de conception structurale. Néanmoins, son usage est couplé avec celui de l'ensemble de l'œuvre de Freud; de plus il génère et guide une pratique étendue de l'analogie; ainsi, des hypothèses dynamiques, même implicites, jouent lors de son usage. Par ailleurs, le travail de reformulation de l' œuvre de Freud est en cours, du fait de l'apparition de la dynamique qualitative. Or l'indice et le génitif ont été objets de diverses études de

la part de Thom 11, éloignées du point de vue structural. Ces

notions demeurent difficiles d'accès, la théorie des catastrophes élémentaires (TCE) n'en donnant pas de stylisation immédiate. Une obstruction se fait même jour avec la sémiophysique, puisque l'hypothèse d'une «prégnance individuante» semble interdire la synecdoque, pour autant que ladite prégnance n'est pas« sacrée », c'est-à-dire sans diminution d'intensité lors de sa propagation 12.

10. Cf. les ouvrages de A. Bompard et M. Porte, op. cit. Il. Citons quelques-unes de ces études: Thom R., 1968, réédition in Modèles Mathématiques de la Morphogenèse, Paris, Bourgois, 1980 (2' éd.), (cet ouvrage est désormais noté MMM), pp. 167-192, analyse du génitif pp. 183-184; 1970, in MMM, pp. 193-214, analyses connexes à celle du génitif, pp. 209-211; 1972, a, in MMM, pp. 215-241, analyses connexes à celle du génitif, pp. 224-227, 241; 1973, a, in MMM, pp. 243-259, analyse du génitif pp. 249, 251-257; 1973, in MMM pp. 261-277, sous le titre Sémiotique, tout l'article est consacré à ces questions. 12. La notion de prégnance sera présentée en détail au ch. III et utilisée à partir du ch. V. Il suffit de rappeler ici l'idée d'un fluide invasif qui se propage, investit des fonnes avec lesquelles il interagit (et qu'en un certain sens il crée), tout en perdant en intensité au fur et à mesure de sa propagation. Cette notion subvertit l'habituelle dichotomie objectif vs subjectif. Thom prend comme premier exemple le chien de Pavlov et déduit, de l'apprentissage, l'existence d'une prégnance alimentaire qui se propage du morceau de viande au tintement de sonnette. .....

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Dans la suite, nous examinerons les analyses thomiennes consacrées au génitif, tout en essayant de relier ces conceptions avec la classification « structurale ». Ce travail devrait donner accès à une modulation de la notion de «prégnance individuante », de sorte que la synecdoque n'y objecte plus. Au fondement du travail de Thom en sémiotique gît comme chez Freud l'idée d'une équivalence entre acte et parole: pour les deux auteurs, l'effectuation implique un changement d'état des entités en cause; d'où une thermodynamiquc inhérente à la signification (qui peut introduire le point de vue dynamique

chez Freud 13).Comme un objectif de la dynamiquequalitative,
pour partie rempli, est de géométriser la thennodynamique, on comprend que Thom tcnte de rcnouvelcr la sémiotique, muni des instruments que la dynamique qualitative a fournis. Dans la suite de ce chapitre on étudie en détail une séric de propositions de Thom concernant le langage et leur compatibilité avec les hypothèscs freudienncs, d'où le caractère parfois un peu technique et aride du propos. Dans un premier temps, on pourra ne pas s'appesantir et poursuivre la lecture de l'ouvrage - sans manquer de ces études.

J. Résonance
La résonance « sur laquellc repose en dernière analyse toute

interaction»

14

est prise en considération.Les phénomènes de

résonance sont variables ils présentent un spectre continu, de la résonance aiguë à l'absence de résonance, en passant par des

Une prégnance individuante est le cas où le fluide est émis par une forme source qu'en retour il « individue ». (Dessins de la propagation d'une prégnance in ES, p. 24, et in Thom R., 1989, p. 51-55.) Voici l'obstruction de la synecdoque: comment une partie, dont l'investissement est faible, local et dépendant de la source de prégnance, pourrait représenter le tout de la forme? Thom fitit l'hypothèse que le « sacré» dépend d'une prégnance qui ne diminue pas d'intensité en se propageant, d'où ma suggestion (cf. Thom R.o 1992, et Thom R., 1994). 13. Les études sur l'hystérie (Freud S., Breuer 1., 1895) en donnent une excellente présentation. 14. MMM, p. 172.

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résonances floues. Les résonances efficientes, aiguës, sont soumises à des conditions dynamiques strictes - qui imposent, selon Thom, une isomorphie des dispositifs de la source et du récepteur ainsi qu'une morphologie répétitive du message. En outre, on peut décrire la compréhension d'un message comme une excitation qui dure jusqu'à ce que le message soit comprisen témoigne la phrase: «Maintenant, je suis fixé ». « Nous sommes ainsi amenés à postuler que la "signification" exprime la possibilité d'un système d'adopter, sous l'influence de perturbations externes des régimes conecteurs qui annulent l'effet de

la perturbation.» 15 La résonance est couplée avec la stabilité
des entités entre lesquelles une résonance a lieu. La dynamique qualitative et ]a TC conçoivent la stabilité d'une entité comme le dispositif d'une forme spatiale, soumise à des paramètres de contrôle explicites et à des paramètres internes «cachés », qui constituent une configuration dynamique selon laquelle l'entité existe et se transforme. On dispose de sources de résonance immédiates. Toute entité, en tant qu'elle subsiste selon une dynamique, provoque la propagation de certains aspects de sa dynamique - sous l'hypothèse de continuité du milieu. Cette propagation correspond, pour partie, à la dépense de la régulation. En dynamique qualitative, ]a stabilité peut aussi s'expliciter comme la compétition entre les dynamiques de stabilisation des entités existant dans un milieu donné; cette analyse appartient d'emblée à la problématique de la résonance. Il se crée des ondes de choc entre entités. Si les entités sont structurellement stables, les ondes de choc entre entités, stabilisées, renseignent sur les dynamiques de subsistance des entités - c'est la TCE. La phénoménologie des conflits permet d'accéder à la régulation des êtres en conflit. La positio questionis est analogue aux hypothèses freudiennes... et on obtient quelques réponses. Considérons les concepts comme des formes sujettes à régulation interne et en compétition dans des espaces sémantiques multidimensionnels H'. La TCE interprète les modalités de régu15. MMM, p. 174. Ce modèle initial a plus de généralité que celui de l'arc réflexe de Freud. L'hypothèse de Fechner, rapporter le plaisir et le déplaisir à des situations neurophysiologiques et psychologiques de stabilité et instabilité, y trouve un écho. Enfin l'hypothèse de stabilité structurelle est incluse dans la description. 16. Cr., par exemple, Victorri B., 1994.

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lation des conflits entre entités, indépendamment du substrat de ces entités, dans l'espace-temps usuel, COllUnela signification de certains verbes (commencer, finir, unir, séparer, capturer, émettre, etc. 17). Ces verbes interprètent et contraignent les figures de régulation des conflits entre entités (entre concepts) et réciproquement. Cette lecture des processus dynamiques ouvre ainsi, de manière immédiate, sur une dynamique (inl111anente) de la signification et sur la « sémiophysique ».

II. Génitif
Le génitif ne ressortit pas de manière aisée à une figure que la TCE interprète. « L'interprétation du génitif est la plus diffide manière généralisée en un état Y', au point de déborder de sa "signification naturelle"; il entre alors en contact avec X dans son espace d'interaction, selon une certaine catastrophe commune qui se trouve excitée; puis Y' revient à sa signification naturelle Y par baisse d'excitation: la résonance ne décroche pas, et elle conduit à un nouveau complexe de réso-

cile ; dans l'expression X de Y.. le concept Y.. marqué, est excité

nance qui se comporte comme un substantif.» 18

.

« (...) le génit({ correspond à la destruction sémantique du concept [souligné par moi], dont seul un élément le plus souvent la localisation spatio-temporelle est conservée. Exemple: dans l'expression "le chien de Paul", Paul n'a plus rien d'humain; tout ce qui reste sémantiquement de l'individu Paul est sa localisation spatio-temporelle. Le génitif est donc une opération qui dissocie la figure de régulation d'un concept, pour en extraire les éléments susceptibles de servir à la détermination du nom régi. » Mais Thom a intégré dans toute étude sémiotique la considération de l'émission et de la réception. La prise en considération de la profondeur sémantique - alias la stabilité - des termes de

17. Voir, par exemple, MMM, p. 213. Il Y a là une façon de miracle. En effet, on traduit dans l'espace-temps usuel des processus qui ont lieu dans des espaces multidimensionneIs, voire de dimension infinie, et, de ce fait, on les élucide. 18. MMM, p. 183.

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la langue amène à considérer que, lorsqu'une phrase est énoncée, tout se passe comme si un composé chimique était décomposé, ou les alluvions d'un flux déposés sur un cône d'éboulis. L'ordre d'émission des termes d'une phrase ira des termes le plus «volatile» (léger) aux termes le plus stable; pour une phrase transitive, V(erbe)O(bjet)S(ujet). La reconstruction de la signification procéderait selon l'ordre inverse. Le génitif est bâti avec deux noms: pas d'indice a priori de leur «volatilité» respective. Si l'on admet que de ces deux noms, le génitif est analogue à un prédicat, on trouve une typologie émissive G(énitif)N(om) et une typologie réceptive NG. Mais dans l'expression N de G, G localise et donc se trouve dans une position de sujet (<< qu'est-ce qu'une capture, sinon une forme particulièrement brutale de localisation de l'objet» 19). L'analyse proposée par Thom consiste à concilier ces deux points de vue ainsi: G subit certes, lors de la réception, une destruction sémantique qui le réduit à un localisateur spatio-temporeI ou sémantique de N ; la relation entre N et G est cependant subtile, puisque tout se passe comme si N opérait dans l'espace de régulation interne de G et y réduisait sa signification, cependant que G opérait sur l'espace externe de N pour le localiser: « En résumé, dans l'interaction X de y, X opère dans l'espace interne de Y, où il réduit la signification de Y à une résonance quotient du complexe X x Y; en revanche, Y opère dans l'espace externe de X, où Y localise la fonne signifiée de X. Suivant le plan (l'espace sémantique) considéré, on pourra faire de X le sujet, Y l'objet du lien implicite liant X à Y, ou réciproquement. )) Ainsi rend-on compte du fait que Y; qui localise et se trouve en position de sujet, subit pourtant une sorte de destruction sémantique qui le met en position de prédicat. Cette analyse indique une voie pour analyser la dynamique de la synecdoque et la rendre intelligible: il suffirait que la localisation de X ne nécessitât plus d'être spécifiée (grâce à des éléments contextuels), cependant que l'opération de X sur l'espace 20. Ainsi, interne de Y donnerait lieu à intemalisation de Y par X

19. MMM, p. 256.

20. Pour qu'« une voile» signifie un bateau, il faut que le contexte fournisse l'existence d'une étendue d'eau. Alors la voile intcmalise deux caractéristiques du bateau: flotter au-dessus de l'eau et se mouvoir (ces deux caractéristiques ressortissent à une analyse en termes de prégnance).

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l'analyse thomienne du génitif conduirait sans obstacle majeur à la synecdoque, figure essentielle en matière de signification et d'économie de la signification. On pourrait supposer que des distinctions telles que indice, signe ou symbole, vinssent préciser les modalités de résonance entre X et Y, ou d'intervention de X dans l'espace interne de Y,
et de Y dans l'espace externe de X
21.

III. Image
Mais Thom est parti d'un autre point de vue pour analyser ces dernières catégories. Il s'est référé à C. S. Peirce, pour qui la classification initiale en ces matières est la suivante: icône, indice, symbole. Enfin, l'article princeps de Thom, De /'icône au symbole 22,qui donna lieu à l'hypothèse des prégnances, semble pour partie diverger des hypothèses qui précèdent. Consacrons-y quelque attention, et précisons d'abord la divergence des catégories initiales: Nous inclurions les icônes (<< images ou icônes sont des les représentations graphiques plus ou moins fidèles de l'objet» 23) dans la catégorie des indices, pour ce qu'elles s'appliquent à des relations nécessaires et motivées. Mais le tenne « icône» est d'une telle richesse, voire équivoque, qu'il semble peu apte à un usage catégoriel; il n'est pas revenu sous la plume de Thom, depuis 1973. Un accord se dessinerait concernant la catégorie indice, ainsi élargie: « ce sont des êtres ou objets liés à l'objet symbolisé et
nécessaires à son existence. Ex. : la fumée est indice du feu»
24.

21. Faut-il préciser qu'indice, signe et symbole sont indice, etc. de quelque chose? autrement dit, ces relations participent du génitif: 22. Thom R., 1973, auquel nous consacrons les paragraphes qui suivent. 23. MMM, p. 261. 24. MMM, p. 261. Subsumer les images ou icônes sous la catégorie des indices revient à ne pas privilégier la géométrie euclidienne parmi les relations nécessaires. On accordera que, du point de vue d'un chasseur en quête de sa proie, les traces de pas de cette demière (icônes de ses pieds) et ses déjections (indices selon Peirce et Thom) ont des valeurs voisines. Rappelons à ce propos le bel article de Ginzburg C., 1980, où ilmeltait en évidence l'importance centrale de la notion d'indice pour les sciences humaines.

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En précisant que la « liaison» comporte une motivation, du point de vue de qui voit un indice (la question de savoir pour qui quelque chose est un indice, un signe ou un symbole, question qui ne s'identifie pas aisément aux catégories émission! réception précédemment évoquées, sera traitée plus loin). Nous diviserions en deux la catégorie des symboles, considérant qu'un signe (mots y compris) implique une relation différente d'un symbole. La première de ces deux relations est nécessaire et non motivée (arbitraire du signe). La seconde, typiquement le symbolon des Grecs, par lequel deux personnes « tranchaient un pacte» et convenaient de se faire confiance, ainsi qu'à tout autre porteur ultérieur de l'un des deux fragments, ne présente au contraire aucun caractère de nécessité, par
contre, elle est motivée
25.

26, ne La première analyse de Thom, « Genèse de l'image» pOlte pas seulement sur l'icône ou l'image, mais sur les conditions générales d'existence d'une forme vécue, i. e. une saillance. L'assimilation des deux notions est évidente si l'on considère qu'une fonne vécue suppose reproduction, « image », du fait de la perception. Thom montre comment l'existence d'une telle image dépend de critères spatiaux et de critères dynamiques. Pour ce qui concerne les seconds, il note la coprésence d'une fonne de réversibilité de la relation entre l'image et son modèle (par exemple, la propagation de la lumière est réversible27, dans le cas des images en miroir ou des ombres), et d'une forme essentielle d'irréversibilité: pour créer une image ou une ombre, la lumière doit suivre une direction déterminée,

et être dépensée dans le processus

28.

Des conditions dynamiques concernent aussi le récepteur de l'image: comme cette dernière acquiert quelque stabilité, des qualités de plasticité et de mémoire sont requises du récepteur,

25. Nous traiterons en détail du symboJon et de ses implications métapsychologiques, ch. V, ~.VIl. 26. MMM, p. 262-264. y a image, il 27. Cette condition dynamique est nécessaire du fait que s'il faut qu'il y ait correspondance inversible entre modèle et image, du point de vue géométrique. 28. Ultérieurement, Thom insistera plus sur l'irréversibilité du processus donnant lieu à une forme vécue, qui comporte la propagation de prégnances (ThomR.,1992,a,p.13-14).

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que Thom subsume sous les noms de « plasticité» et « compétence ». La considération de la morphogenèse des images le conduit alors au-delà de ce qu'il est usuel d'y classer: « Avec un système récepteur plastique, on entrevoit la possibilité que se forment des images aussi - (ou même plus) - stables que leur modèle (comme les œufs de dinosaures de la région d'Aix-enProvence qu'on ne reconnaît que par leur empreinte dans la roche). C'est là un stade qui est atteint avec la dynamique de la vie. Un être vivant V fabrique - à quelque distance de luimême - un être vivant V' qui lui est isomorphe, et qui bientôt le

supplantera»

19.

On a envie de répondre à Thom que les enfants

sont à l'image des parents et non de « un» être vivant sauf parthénogenèse et clones -, et qu'en outre le « récepteur» de l'image paraît être l'image elle-même. On peut ne pas le suivre sur ce telTain, où la morphogenèse de l'image est conçue du point de vue catastrophiste, comme la capacité d'oscillation entre centre organisateur et déploiement; on peut trouver surprenante cette analyse, de même inspiration: «Dans l'interaction "Signifié-Signifiant" il est clair qu'entraîné par le flux universel, le Signifié émet, engendre le Signifiant en un buissonnement ininterrompu. Mais le Signifiant réengendre le

Signifié, chaque fois que nous interprétonsun signe»

30.

Ici les

récepteurs ne manquent pas, et la surprise provient de la relation

génésique que Thom instaure au cœur du symbolisme 31. Mais l'on ne pourra qu'acquiescer à cette constatation, qui met l'accent sur le caractère paradoxal, réversible et irréversible, de ces processus: «C'est par ce subtil balancement entre deux morphologies, par son exigence simultanée de réversibilité et d'irréversibilité, que la dynamique du symbolisme porte en elle (et ceci sous une fomle locale et concentrée) toutes les contradictions de la vision scientifique du monde, et qu'elle est l'image même de la vie» 32. Comment ne pas songer au « bloc-

29. MMM, p. 263. 30. MMM, p. 264. 31. Le derIÙer chapitre de SSM fournit des analyses approfondies du point de vue rappelé ici. La proposition de Thom comporte une transgression: rapporter en dernière instance les investissements du langage et des concepts à la sexualité. Son analyse jette un éclairage singulier sur les travaux de linguistique struct1lrale et sur leur étonnant succès

- se

pourrait-il

qu'ils aient parti-

cipé d'une défense particulièrement réussie? 32. MMM, p. 264.

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notes magique », dont l'analogie de fonctionnement avec l'appareil psychique ravissait Freud 33? Le bloc-notes magique conciliait l'irréversibilité de l'inscription mnésique avec la réversibilité du processus de perception, grâce à ses trois « instances»: feuille de celluloïd protectrice et feuille mince de papier ciré d'abord (système Pcs-Cs), morceau de cire ou de résine sous-jacent ensuite (système lcs).

I~ Indice et signe
Essayons d'avancer dans la constitution de la notion d'indice. Thom distingue la prégnance physique d'une forme, «qui est sa capacité de résister au bruit des communications », de sa prégnance biologique, « définie comme la capacité d'une fonne d'évoquer d'autres fonnes biologiquement importantes - et ainsi d'être facilement reconnue, classifiée dans l'univers (perceptif ou sémantique) du sujet ». « La vérité est que la fonne d'un signe ne peut (au moins )) historiquement) se dissocier de sa motivation. Nous voilà sur un terrain connu, où nous verrions volontiers l'origine (génétiquement) indicielle (nécessaire et motivée) du symbolisme. Mais voici réapparaître les conditions dynamiques nécessaires à tout processus de signification, exigences que la TC permet de spécifier: « (...) le caractère signifiant d'une forme est toujours lié à son instabilité morphologique qui lui permet, par transmission, d'engendrer, par déploiement, un complexe de formes plus simples»; et plus loin, la différence entre prégnance physique et prégnance biologique réside dans le fait que « (...) la forme biologique suggère une "action", alors que la forme physique stable ne suggère qu'elle-même )). Dans nos travaux, la notion d'indice est associée à celle de convictionl'indice s'impose et impose une action déterminée. Il y a plein accord avec Thom, qui ajoute les conditions dynamiques de la corrélation que nous avions rencontrée - et distingue d'une part la morphologie spatiale explicite, d'autre part les dynamiques de la morphogenèse, panni lesquelles celle du récepteur. Soulignons la condition fondamentale de l'instabilité mor33. Freud S., 1924-1925.

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