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Qu'elle vive ! L'Alsace française, 1870-1914 - Impressions d'un neutre

De
229 pages

DANS son « Voyage aux Pays Annexés », Victor Tissot raconte le trait suivant :

Un soir, Louvois, ministre de la Guerre de Louis XIV, avait fait appeler un jeune gentilhomme de la cour de Versailles.

— Voulez-vous, lui dit-il, rendre un grand service au roi ?

— Je suis prêt à faire l’impossible, si on demande l’impossible, répond le jeune homme en s’inclinant.

— On ne vous en demande pas tant, dit Louvois ; seulement, vous allez partir sur l’heure.

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Joseph Delabays
Qu'elle vive ! L'Alsace française, 1870-1914
Impressions d'un neutre
A SA GRANDEUR
MONSEIGNEUR SÉBASTIEN HERSCHER Archevêque de Laodicée
Hommage de reconnaissance.
J.D.
PRÉFACE
IL a éclaté enfin le jour espéré pendant quarante-q uatre années ! Les pantalons rouges sont apparus sur la crête des Vosges et nos soldats reconquièrent l’Alsace éperdue de bonheur. Sur les coteaux, le clairon ret entit ; au milieu des vignes et des bois, le drapeau tricolore s’avance ; l’Alsace ento nnela Marseillaise.fers de Les l’Alsace sont rompus. Sur tous les rochers des Vosg es, les enfants de l’Alsace écriront éternellement les noms des héros de la délivrance. Nous tenons la Revanche. Le mot pendant quarante-trois ans répété, fatigué, quasi-discrédité, que nous étions des fous de maintenir, que nous eussions été mille fois plus fous d’abandonner, il est devenu un fait. Reva nche ! J’entends la voix des jeunes gens, de mes amis d’Alsace et de Lorraine. Je me ra ppelle les propos qu’ils m’ont tenus mille fois ; c’était toujours de la Revanche qu’ils parlaient. Ah ! mes chers amis d’Alsace et de Lorraine, vous l es vivants, et vous qu’ils martyrisent, et vous qu’ils ont assassinés, la vict oire française qui s’avance vers vous. toujours, vous l’aviez prédite. Je me rappelle, j’e ntends vos voix ; nous étions à quelque table dans la montagne vosgienne ou bien de vant l’auberge de quelque village messin. Quelque vieil homme ou bien un jeun e garçon, ou parfois, une vaillante femme, des vaincus, des annexés, enfin quoi ! des s ujets allemands, nous faisaient la plus haute et la plus solide louange de la France. je n’en puis retenir que l’argument sec. C’est de parti pris que je laisse tomber les s ites, les acteurs, les détails, toutes les circonstances qui rendraient vivant le discours. Qu ’ils meurent dans l’anonymat et soient glorifiés en masse, les héros de l’Alsace-Lo rraine, jusqu’au jour de la justice ! Il suffit qu’on donne à leurs voix un écho, pour que l eurs espérances, appuyées sur une expérience douloureuse, viennent à cette heure nous fortifier. Voilà les pensées de libération qui se lèvent des champs où la Fortune, il y a quarante-quatre ans, nous trahit. C’est le chant sublime à la lumière du jour, le salut à l’aurore que le musicien de Fidelioprête à ses prisonniers, quand ils montent sur la terrasse de leurs cachots. Alsace-Lorraine, fille de la douleur, sois bénie ! Depuis quarante-trois ans, par ta fidélité, tu maintenais sous nos poitrines souvent irritées une amitié commune. Les meilleurs recevaient de toi leur vertu. Tu fus notr e lien, notre communion, le foyer du patriotisme, un exemple brûlant. Aujourd’hui le feu sacré a gagné la France entière. Tu nous as sauvés de nous-mêmes. A nous de te délivrer Rédemptrice. Puissent ces pages écrites par un Suisse, ami de la France, retraçant la longue tentative d’assassinat poursuivie pendant quarante- quatre ans sur l’Alsace, de 1870 à 1914, trouver un sympathique accueil auprès du publ ic français ! MAURICE BARRÈS
I. — 1870
1. — Avant la Catastrophe
DANS son « Voyage aux Pays Annexés », Victor Tissot raconte le trait suivant : Un soir, Louvois, ministre de la Guerre de Louis XI V, avait fait appeler un jeune gentilhomme de la cour de Versailles. — Voulez-vous, lui dit-il, rendre un grand service au roi ?  — Je suis prêt à faire l’impossible, si on demande l’impossible, répond le jeune homme en s’inclinant.  — On ne vous en demande pas tant, dit Louvois ; se ulement, vous allez partir sur l’heure. — Je partirai. — Il faut que vous soyez à Strasbourg, après-demain matin, à six heures. — J’y serai, dussé-je crever dix chevaux. — Vous vous posterez à l’entrée du pont du Rhin. — Je m’y posterai.  — Vous prendrez vos tablettes et vous noterez soig neusement tout ce que vous verrez jusqu’à l’heure de midi. — Je noterai tout. — Et vous reviendrez en toute hâte. — Je reviendrai.  — Eh bien ! partez, dit Louvois, en se levant avec un grand geste dé général d’armée, Le surlendemain, à six heures, les gardes du pont d e Strasbourg virent un Jeune gentil. homme français qui, appuyé sur le parapet, semblait regarder d’un air rêveur les flots du fleuve. Ils le crurent tourmenté de qu elque chagrin d’amour et n’y prirent pas garde. A midi, le gentilhomme rentrait dans son hôtellerie , sautait à cheval, pour reprendre la route de Paris. Louvois avait donné l’ordre de l ’introduire immédiatement dans son cabinet. — Vos tablettes ! vos tablettes ! s’écrie-t-il en courant au-devant de lui. Il les prend, il les lit : « A six heures, deux paysans ivres ; à sept heures, une vieille femme avec un âne ; à huit heures, un cheval boiteux ; à neuf heures, d es charretiers qui jurent, des femmes qui crient, des enfants qui pleurent ; à dix heures, une sorte de baladin habillé mi-partie de jaune et de rouge, qui crache dans le fleuve et fait des ronds dans l’eau. » A ces mots, Louvois saute au cou du jeune messager, qui n’y comprend rien, met les tablettes dans sa poche et, prenant son chapeau , descend en toute hâte, se jette dans sa voiture qui l’attend. Une demi-heure après, il annonçait au roi que les notables de Strasbourg demandaient la réunion de leur ville à la France, qu’ils venaient de donner le signal convenu avec le général Mauclar, e n faisant passer dans la matinée, sur le pont du Rhin, un homme habillé mi-partie de jaune et de rouge. » Le 23 octobre 1681, Louis XIV, suivi de sa cour, ar rivait à Strasbourg. L’évêque François-Egon l’avait précédé ; il reçut Sa Majesté Très Chrétienne aux portes de l’antique sanctuaire de Notre-Dame. Après avoir reç u les humbles « soumissions » du Magistrat de la ville, le roi assista à unTe Deumsolennel. L’occupation de Strasbourg achevait la conquête de l’Alsace ; et Louis XIV fit , à cette occasion, frapper la célèbre médaille avec l’exergue : . Clausa Germanis Gallia,la France désormais fermée aux Allemands. Oh ! que le monarque a prophétisé juste, en inscriv ant sur la médaille : « La France
fermée désormais aux Allemands. » La France fermée désormais aux Allemands, l’Alsace désormais fermée aux e e Allemands, mais, c’est en quatre mots, toute l’hist oire de l’Alsace, au XVIII , au XIX siècle. En 1708, le maréchal Villars qui défend la ligne du Rhin, écrit dans ses Mémoires : « Je quitte l’Alsace ; les généraux, les troupes en montrent la plus vive douleur. » En 1744, Louis XV traverse l’Alsace pour aller entr eprendre le siège de Fribourg en Brisgau. A cette date, il écrit à la duchesse de Ro han : « Jamais, le n’ai rien vu de si beau, de si magnifi que, de si grand que ce que Je vols depuis que je suis à Strasbourg. Mais, ce qui me fa it le plus de plaisir, c’est l’affection que ces peuples me témoignent : ils sont aussi fran çais que les plus vieilles provinces ; je les quitte à regret. » Voici 2 octobre 1781, Strasbourg célèbre le centièm e anniversaire de sa réunion à la France. A celte occasion, le Magistrat de la cité, dans son discours, s’écrie : « Tous les ordres et citoyens de la ville de Strasb ourg, jouissant depuis cent ans sous la domination de la France d’une tranquillité et d’une félicité inconnues à leurs aïeux, ont marqué le désir unanime de témoigner pub liquement leur reconnaissance et leur attachement. » La Révolution de 1789, remarque Emile Hinzelin, a u ni indissolublement l’Alsace à la France. Le sang versé fut un ciment. Les noms de Ney, de Kléber, de Kellermann sont des gages de fol. Pendant ce temps, l’Allemagn e s’épuise en vains efforts pour détruire la Révolution, remettre le peuple français sous le joug. Jamais, les Alsaciens ne se sentirent plus éloignés des Allemands.La Marseillaisede Strasbourg part comme un défi à l’étranger. En 1814. l’Alsace résiste à la coalition, en França ise loyale. Les lignes de Wissembourg se rompent, se brisent. Voici de nouvea u l’invasion dans la fumée, dans le sang. Strasbourg fait preuve d’un sublime attach ement à la France, d’un héroïque dévouement patriotique. Tous les jeunes gens s’arment d’un fusil, rejoignen t les troupes françaises en retraite ; chaque maison devient une ambulance. Mai s, il n’y a plus d’argent dans les caisses publiques, les soldats manquent de tout. Le s femmes du peuple, de la bourgeoisie apportent leurs coiffes de vermeil, d’a rgent, de cuivre doré. En 1815, au Congrès de vienne, quand la Prusse prop ose de reprendre l’Alsace à la France, c’est du Rhin aux Vosges un cri unanime d’i ndignation. En 1828, Charles X parcourt l’Alsace. Il est reçu a vec enthousiasme. Partout, les arcs de triomphe s’élèvent, dont les Inscriptions p romettent au monarque : « Des bras pour le défendre et des coeurs pour l’aimer. » Partout, les populations accourent à la rencontre d u souverain, lui donnent de touchantes marques de fidélité à la France. Lors des fêtes du deuxième centenaire de la réunion de l’Alsace à la France en 1848, le maire de Strasbourg déclare solennellement : « Nous n’avons plus besoin de faire une profession de foi solennelle et publique de notre Inviolable dévouement à la France... La Franc e ne doute pas de nous, elle a foi en l’Alsace. Mais, si l’Allemagne se berce encore d ’illusions chimériques, qu’elle se détrompe ! L’Alsace est aussi française que la Bret agne, la Flandre et les pays des Basques, et elle veut le rester. » Le 19 juillet 1852, l’empereur Napoléon III, vient à Strasbourg pour l’inauguration solennelle du chemin de fer de Strasbourg à Paris. Une Immense procession traverse la ville, l’évêque en tête, pour aller bénir les no uvelles locomotives. Les paysans, les
citadins, étaient accourus en foule de toutes les r égions de l’Alsace. Napoléon leur parla dans leur langue ; il fut acclamé frénétiquem ent. Qu’il avait donc prophétisé juste, Louis XIV, en In scrivant sur la médaille frappée à l’occasion de sa visite à Strasbourg : « La France désormais fermée à l’Allemagne. »
2. — Cri d’alarme
Ce cri d’alarme, le cri d’une âme angoissée par des prédictions sinistres, a retenti en Alsace, a retenti en France, deux ans à peine avant la guerre de 1870. Ce cri d’alarme a retenti au oreilles d’un vaillant soldat, le général Ducrot, e commandant à Strasbourg le 6 corps d’armée. Il a retenti aux oreilles sceptique s d’un malheureux prince, l’empereur Napoléon III, Ce cri d’alarme a été poussé par une femme, une Als acienne, une Française d’un patriotisme ardent, la comtesse de Pourtalès. Fille d’Alfred Renouard de Bussière, grand industri el alsacien, cette illustre Française avait épousé le comte Edmond de Pourtalès . Par sa beauté, par les qualités de son esprit, de s on cœur. la jeune comtesse avait séduit l’impératrice Eugénie. Dans les fêtes. les c érémonies de la cour, elle avait toujours sa place marquée, toujours, elle brillait au premier rang. Elle s’était liée d’amitié avec la princesse de Met ternich, la femme do l’ambassadeur d’Autriche à Paris. me Plus d’une fois, au lendemain de Sadowa, elle avait recueilli sur les lèvres de M de Metternich des paroles, des allusions touchant u ne guerre probable, prochaine entre la France et la Prusse. Voici l’année 1868. La comtesse de Pourtalès part d e Paris, accompagnée de son époux. C’est à Berlin qu’elle va pour rendre visite à des parents. La branche des Pourtalès de Berlin est d’origine française. Cette branche professant la religion protestante, avait dû s’exiler après la révocation de l’édit de Nantes ; elle s’était répandue en Allemagne et en Suisse. Le comte Edmond de Pourtalès de la branche suisse é tait né à Paris ; sa famille s’y était fixée en 1810. Au lendemain de Sadowa, Il ava it : revendiqué ses droits de Français. Arrivés à Berlin, la comtesse et le comte Edmond de Pourtalès sont reçus par M. de er Schleinitz, le ministre dirigeant, à cette date, la politique de Guillaume 1 . Celui-ci, donne un un grand dîner en leur honneur. Il a soin de placer tout près de lui, à sa droite, la comtesse de Pourtalès. Bientôt, la conversation s’engage. M. de Schleinitz parle de Berlin ; il parle de la Prusse, des progrès réalisés par ce royaume, de l’e ssor que prendra sans tarder la puissance allemande dans le monde entier ; il parte des projets d’expansion territoriale caressés par l’état-major prussien. Pour conclure son éloge dithyrambique chanté en l’h onneur de la Germanie, M. de Schleinitz se tourne vers la comtesse de Pourtalès et faisant allusion aux origines alsaciennes de celle-ci, il s’écrie : Bientôt, vous serez tout à fait des notres. Bientôt l’Alsace doit devenir une des plus belles p rovinces de l’Allemagne. Nous serons fiers, belle comtesse, de vous compter parmi nos compatriotes. Aussitôt, la comtesse relève la tête, puis réplique avec vivacité : « Mais, Monsieur le Ministre, je suis Alsacienne ; le suis française ; oh ! très Française, croyez-le bien. » Le silence, un silence sépulcral succède à ses paro les. Plus une phrase, plus un mot, plus une syllabe. Deux minutes, trois minutes s’écoulent, Les convive s n’osent lever la tête de peur de rencontrer quelque regard Indiscret cherchant à deviner ce que chacun pense tout bas.