//img.uscri.be/pth/78387fdb1ccadef24dbedcf4d82f81eb00f918b9
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Qu'est ce qu'une communauté ?

263 pages
Le terme de communauté est de plus en plus utilisé et est aujourd'hui au coeur de nombreux débats. Ces communautés peuvent désigner les formes les plus variées de regroupements humains et recouvrir les significations les plus diverses. Ce numéro rassemble des contributions théoriques qui interrogent les usages du terme et du concept et des réflexions ou des enquêtes portant sur des terrains ou des univers spécifiques.
Voir plus Voir moins

Co-direction :
Stphane Corbin & Claude Ravelet

Comit scientifique :
Galina Ackerman, Janine Altounian, Pierre Ansart, Jacques Ardoino, Georges Balandier, Jacqueline Barus-Michel, Karine Brutin, Alain Caill, Robert Castel, Philippe Chanial, Jean Chesneaux, Philippe Combessie, Alexandre Dorna, Denis Duclos, Yves Dupont, Eugne Enriquez, Philippe Girard, Anne Golse, Alain Gras, Claude Javeau, Anne Lalo, Raphal Larrre, Mickal Lwy, Benjamin Matalon, Louis Moreau de Bellaing, Grard Namer, Nadine Proa, Claude Rivire, Camille Tarot, Patrick Vassort.

Comit de rdaction :
Sylvie Bigot, Patrick de Colomby, Stphane Corbin, Camille Dal, Ronan David, Didier Drieu, Franck Dubost, Guillaume Grandazzi, Patrice Georget, Gilles Hartemann, Catherine Herbert, Didier Le Gall, Charlotte Le Van, Charlotte Letellier, Fabrice Ligard, Guillaume Marguerie, Florence Martinotti, Arnaud Morange, Nicolas Oblin, Sylvain Pasquier, Roselyne Rochereau, Sandrine Sabre, Cdric Surir.

Correspondants :
Pedro Bracho (Universit de Zulia-Venezuela), Vra Da Silva Telles (Universit de So Paulo), Mohamed Khlifi (Universit de Tunis), Katia Malaussna (Universit de Genve), Roberto Motta (Universit de Recife), Axel T. Paul (Universit de Fribourg), Fernanda Peixoto (Universit de So Paulo), Bruno Saura (Universit du Pacifique sud), Frdrick Vandenberghe (Universit de Brunel-Londres).

Dcouvert par Codrington peu avant 1890, en Mlansie, le mot ocpc y dsignait la puissance et la chance de toute action russie, humaine ou cosmique, magique ou religieuse. Il fut bientt emprunt par lethnologie europenne et les sciences des religions qui pensrent lui trouver des quivalents ailleurs : jcukpc Madagascar, qtgpfc des Hurons, ocpkvqw des Algonkins. Il souvrait ainsi une belle carrire dnigme, en particulier dans lcole sociologique franaise et les courants quelle influena. Sentiment de linfini ou du divin sous une forme vague et brumeuse pour Max Mller, force anonyme des nergies collectives du clan projetes sur le totem selon . Durkheim, anctre dans la mentalit primitive de la notion de cause pour L. Lvy-Bruhl, catgorie inconsciente de lentendement, mais expressive de lefficacit du rite aux yeux dHubert et Mauss, signifiant flottant qui comme nos vtweu et nos ocejkpu veut dire tout et rien par lexcs du signifiant sur le signifi comme condition du langage pour C. LviStrauss ; la liste nest pas close et dautant moins que le ocpc saccrot du prestige et de lacribie des grands fondateurs pour les transmettre comme un dfi aux chercheurs venir. Le ocpc se drobe donc en mme temps quil insiste dans sa polysmie, linterface du sens et de laffect, des formes et des forces, du conscient et de linconscient, du mcanique et du magique, de mme quil se joue percer les frontires des savoirs, dfiant galement lanthropologie, l ethnologie, la linguistique, la psychanalyse et la sociologie, l o la revue Ocpc entend se tenir pour poursuivre lenqute.

Mise en page et ralisation technique : Claude RAVELET

SOMMAIRE
SYLVAIN PASQUIER

AVANT-PROPOS : Quest-ce quune communaut ?

9

La communaut comme figure contemporaine du lien social. Interrogations sur une notion polysmique STPHANE VIBERT Quest-ce que la communaut ? Rflexions sur le concept et son usage CHERRY SCHRECKER Communaut : de quoi est-ce le mythe ? CAMILLE TAROT Commun, communaut(s), "communautarisme" : les frontires de la socia(bi)lit FABRICE DHUME De la communaut au territoire et du territoire la communaut SYLVAIN PASQUIER Essor et dclin des Shakers HENRI DESROCHE Mtamorphose des objets, des hommes et des symboles dans les communauts Emmas. Une lecture anthropologique partir de Mauss FABRICE LIGARD Entre communaut et proprit : lentreprise comme personne morale FABIEN ROBERTSON

15

31 51

85

101 133

165

197

Communauts et mondes virtuels : entre sociabilit ludique, agrgation homogne et carnaval 215 VINCENT BERRY

Le terreiro et le temple : religions "sacrificielles" et religions "thiques" dans le Brsil contemporain 235 ROBERTO MOTTA Les auteurs Sommaires des prcdents numros 253 255

U{nxckp Rcuswkgt

QUEST-CE QUUNE COMMUNAUT ?
Cxcpv/rtqrqu

Le concept de communaut est profondment ancr dans la tradition sociologique. Dans son opposition avec celui de socit, il a particip aux clivages de la discipline, notamment entre individualisme et holisme. Aussi, les volutions sociales contemporaines perturbent les schmas hrits de cette tradition et conduisent les sciences sociales revisiter des catgories construites dans un autre contexte socio-historique et en repenser larticulation. Le succs de ce terme de communaut semble aller de pair avec la perte de succs de celui de socit. La mondialisation englobante, le multiculturalisme et les dynamiques interculturelles librent la communaut de son opposition une socit de moins en moins intgratrice et dont lide est oublie ou en dclin. La communaut devient, ds lors, le mot le plus utilis pour nommer le lien social et ses formes multiples. La sortie de cette opposition laisse donc apparatre des communauts au pluriel qui peuvent renvoyer autant de significations de la communaut. Le mot se prte des usages varis et diffrentes pratiques sociales peuvent chercher faire sens travers lui. Reposant sur la religion ou sur une identit culturelle, se regroupant pour faire vivre une utopie ou se voulant alternatives, se parant dune certaine nostalgie ou se vouant au prsent, senracinant dans un territoire ou sen dtachant, sinscrivant implicitement dans la quotidiennet dun mode de vie commun ou non, se revendiquant explicitement comme "communaut" ou se trouvant ainsi dfinies par assignation, diffrents types de communauts peuvent apparatre qui se laissent difficilement ramener une dfinition univoque. Ainsi, la "communaut" et les "communauts" mritent dautant plus dtre interroges que le patchwork des usages et des pratiques semble aussi bien pouvoir conduire absolutiser nos affiliations comme les relativiser lextrme. Lactualit franaise nous montre galement comment leur vocation peut donner lieu un attrait trop exclusif ou des craintes exagres. Enfin, cette catgorie de communaut, plus que tout autre, sembrouille par les alles et venues entre ses usages profanes, parfois idologiques, et ses diffrentes "constructions" en sciences sociales. Il parat donc la fois ncessaire de revisiter le sens qui sest cristallis autour du terme de communaut dans les traditions ethnographiques, anthropologiques et sociologiques dorigines franaises et trangres, pour mieux
OCPC 38

10 S. PASQUIER
comprendre ses diffrents usages contemporains et prciser son utilit heuristique dans la comprhension de notre prsent. Lenjeu est de dvoiler une pluralit de sens se dgageant des diffrents contextes dapproche en sciences sociales ainsi que des diffrents objets auxquels il peut sappliquer. Dans cette perspective, les contributions ce numro reprennent la question titre soit dans une perspective thorique qui revisite diffrents courants des sciences sociales et interroge le terme en fonction des volutions contemporaines, soit partir dapproches sattachant diffrents terrains ou types de communauts, en montrant des formes diffrentes et qui en appellent des dfinitions diffrentes. Les cinq contributions mettent en exergue limpossible clture dun concept dont pourtant les tentations thoriques et de recherches sur le terrain, ajoutes celles des usages politiques et idologiques cherchent positiver pour le faire exister pleinement comme unit. Comment se saisir des phnomnes que le concept tente de recouvrir alors que ceux-ci semblent le dborder de toute part ? Polysmie, pluralit des usages, diversit et complexit sont autant de termes qui manifestent ces difficults. Les parcours proposs, qui souvent ont une dimension historique, nous clairent aussi sur les enjeux contemporains des usages de la communaut et des communauts et de lincontournable "communautarisme", qui, littralement, revendique ou dsigne une idologie de la communaut. La porte normative du mot, quelle que soit la perspective dans laquelle il est utilis, explique certainement ces complications. Interroger sa polysmie dans les sciences sociales permet un clairage la diversit des emplois du point de vue politique. Cest ainsi que Uvrjcpg Xkdgtv sattache saisir la dynamique de son volution smantique au sein des sciences sociales, mais galement dapprhender au plus prs la nature effective de ce lien social qui pointe sous lextrme diversit des emplois du terme en partie exprim lintrieur du courant de pense communautarien . Une telle rflexion trouve son complment dans lanalyse des usages du concept dans ces mmes sciences sociales selon quelles sinscrivent dans une tradition attache au continent europen ou quelles relvent dapproches anglo-saxonnes. Ejgtt{ Uejtgemgt nous montre comment sarticulent les diffrents apports thoriques, comment ils se combinent dans lanalyse propre de nombreuses monographies, mais aussi comment celles-ci les renouvellent. Ds lors, se rvle le double problme dun concept variable en fonction, dune part, de sa mobilisation comme outil danalyse et, dautre part, en fonction de la ralit tudie et de la position du chercheur par rapport cette ralit.

QUEST-CE QU UNE COMMUNAUT ?

11

Les autres articles prenant place dans cette partie le font partir de perspectives plus particulires. Ecoknng Vctqv privilgie lentre par le religieux qui rvle, mieux quaucune autre, la diversit des formes et la complexit des phnomnes communautaires. Elle conduit galement pointer une permanence et une historicit de ces phnomnes qui permettent de comprendre les interminables dialectiques de la communaut , ses paradoxes et ses apories dans le monde contemporain. Ces derniers se manifestent certainement aujourdhui dans les usages dominants dans la socit franaise des trois notions de "commun", "communaut(s)" et "communautarisme". travers leur analyse, Hcdtkeg Fjwog, en dgage les enjeux idologiques et politiques et affirme une position pointant la mise en scne et la rhtorique dun combat entre Rpublique et Nation xu communaut(s) et communautarisme. "Lethno-nationalisme" brandirait ainsi une menace pour mieux la conjurer. Quon sen rclame ou quon la rejette, la tentation de substantialiser la communaut semble donc rcurrente. Elle est certainement luvre lorsque lon cherche la dfinir par le territoire. Mais, dans les sciences sociales, la notion de territoire peut savrer tout aussi insaisissable que celle de la communaut. Cest la faon dont peuvent sarticuler les deux notions dans diffrentes approches sociologiques, anthropologiques et gographiques que sintresse U{nxckp Rcuswkgt afin dinterroger le lien anthropologique entre une condition humaine communautaire et une condition humaine territoriale. Le deuxime ensemble de contributions est ncessairement impressionniste et peut, encore moins que le premier, rendre compte dune diversit insaisissable dans le temps et dans lespace. Nous reprenons, en premier lieu, un texte dJgptk Fgutqejg(1) qui nous rappelle le lien entre communaut et utopie travers lexemple des Shakers. Nous sommes donc renvoys dans le temps dans un univers o se mlent christianisme et socialisme et qui commence en 1742 pour se prolonger jusque dans les premires dcennies du XXe sicle. Cette tude qui nous raconte une histoire et nous dcrit ces communauts et leur vie sous ses diffrents aspects peut bien apparatre, aujourdhui, comme un modle du genre. Des communauts Emmas au monde de lentreprise le foss parat infranchissable, pourtant on peut analyser les unes et lautre en montrant, en mobilisant Marcel Mauss et le paradigme du don. En y associant galement une inspiration freudienne, Hcdtkeg Nkictf sappuie sur une enqute quil a ralise auprs de plusieurs communauts en France. Il nous prsente, sous la forme dune monographie, lune dentre elles, situe Tailleville prs de
(1) Cet article est paru une premire fois dans Ng oqpfg pqp ejtvkgp, Nouvelle srie, n 26, Paris, Juin 1953. Nous remercions Mme Desroche de nous autoriser le publier nouveau.

OCPC 38

12 S. PASQUIER
Caen. En rapprochant le parcours des objets et des hommes au sein de cette communaut et en tenant les deux versants subjectif et objectif de la symbolisation et de lintgration, il ouvre une nouvelle perspective danalyse en prsentant ces communauts de marginalit organise sous langle d"espaces transitionnels" (Winnicott) o peuvent se dployer les effets anthropologiques de la triple obligation du donner, recevoir et rendre . Lunivers, c rtkqtk trs diffrent de lentreprise dans lequel nous conduit la rflexion de Hcdkgp Tqdgtvuqp napparat pas si oppos celui des compagnons dEmmas si on interroge dans quelle mesure celle-ci est aussi une communaut. Mais, il faut alors prendre en compte la tension paradoxale entre les dimensions de "personne morale" et de "proprit" de lentreprise. Finalement, si lentreprise ne parvient plus se constituer en tant que personne morale ou communaut sous la pression du march, ne risque-t-elle pas de ne plus pouvoir reprsenter une institution sociale ? Enfin, Xkpegpv Dgtt{ et Tqdgtvq Oqvvc se font galement cho en nous montrant des formes les plus contemporaines qui peuvent illustrer la pluralit et le tourbillon des communauts notre poque et interpellent leurs dfinitions classiques. Le paradoxe affleure des communauts qui, pour servir de supports aux attachements des individus contemporains doivent tres multiples, varies et parfois trs spcifiques. Peut-on parler de communauts propos des groupes qui se forment en utilisant les rseaux des nouvelles technologies de la communication ? Xkpegpv Dgtt{ a choisi de dcrire plus particulirement les pratiques et les sociabilits des joueurs en rseau pour interroger en quel sens on peut parler leur propos de "communauts virtuelles". La perplexit avoue par Roberto Motta face au dveloppement simultan au Brsil de deux religions que tout semble opposer tel le ecp/ fqodn, religion de la fte et de la transe, et le pentectisme qui se caractrise, au contraire, par un projet thique et une rationalisation du quotidien, montre galement une situation contemporaine bigarre. Les diffrences ne sont alors pas interprter selon le schme dune opposition entre survivances traditionnelles et hyper modernit. Quelles que soient leurs origines, les religions manifesteraient le dlitement de leur lien avec leur communaut dorigine en sinscrivant comme offre sur un march. Cette "dcommunalisation" signerait-elle la fin des communauts religieuses ? Elle en modifiera invitablement le sens et la forme. Quest-ce quune communaut, finalement ? Aucune contribution de ce volume, pas plus que lensemble, napporte de rponse univoque et dfinitive. La question reste donc largement ouverte tant du point de vue de la dfinition conceptuelle que des diffrentes expriences, toujours singulires, qui en ralisent, en actualisent et en inventent des formes et des significations plurielles. La communaut ou les communauts sembleraient se cons-

QUEST-CE QU UNE COMMUNAUT ?

13

tituer dans la recherche quelles font delles-mmes. Le caractre fuyant de ces phnomnes peut donc bien apparatre comme le facteur principal dune permanence qui se maintient par transpositions et dclinaisons linfini. Il faut donc souhaiter que tout le temps que nous aurons ce mot sous la plume ou la bouche, ce soit pour continuer de linterroger et continuer de nous construire sur ce support sans nous assigner dfinitivement une quelconque dfinition ou identit. Fermer la dfinition, tant du point de vue surplombant dune dfinition objective et thorique que de celui dun idal ou dune idologie qui simposerait comme condition de notre humanit, serait la menacer dans son caractre indtermin. Notre indtermination est certainement lorigine dun dsir de communaut, mais elle est aussi gage dune libert qui demande ce que lon ne senferme jamais totalement ni dans nos langages, ni dans nos discours, ni dans nos appartenances.

OCPC 38

Uvrjcpg XKDGTV

La communaut comme figure contemporaine du lien social Interrogations sur une notion polysmique(1)
La notion de "communaut" ne se laisse pas facilement apprhender, puisquelle traverse lensemble des discours relevant des sciences sociales et de la philosophie, tout autant quelle constitue une rfrence majeure du langage commun, ainsi que plus rcemment un appui conceptuel fondamental aux politiques gouvernementales. Son infinie plasticit lui permet dapparatre comme une sorte de "bote noire", dont on ne sait pas vraiment ce quelle contient, mais qui sert dinstrument, voire de fondement, pour dambitieuses ontologies sociales (le courant dit "communautarien"), pour des descriptions sociologiques prtention raliste ( propos des "communauts culturelles" ou des communauts locales), ou encore pour des revendications vise normative (en faveur des communauts stigmatises, comme les homosexuels ou les personnes handicapes). Cest cette polysmie quil sagit dinterroger, partir de ltonnement pralable devant linflation des recours un terme dont la disparition tait pourtant prdite, et ce mesure que simposerait la modernit individualiste, cense dissoudre les appartenances concrtes abusivement naturalises par lhistoire. Afin dapprcier les raisons pour lesquelles la "communaut" persiste se prsenter comme une figure collective essentielle du vivre-ensemble contemporain, il convient de saisir la dynamique de son volution smantique au sein des sciences sociales, mais galement dapprhender au plus prs la nature effective de ce lien social qui pointe sous lextrme diversit des emplois du terme, en partie exprime lintrieur du courant de pense communautarien.

(1) Cet article a t lobjet dune premire publication au Qubec, sous le mme titre, dans : Boudreault Pierre-Wilfrid (dir.), Gnies des lieux Enchevtrement culturel, clivages et rinventions du sujet collectif, Qubec, P.U.Q., 2006, pp. 119-133.

MANA 16

16 S. VIBERT
La "communaut" comme vecteur dune critique interne la modernit "Lidologie moderne"(2) se caractrise originellement comme une configuration individualiste, cest--dire une hirarchie de valeurs centre autour de linstitution sociale de lindividu comme tre moral, libre et rationnel. Quelles que soient ses versions rpublicaines, librales, socialistes ou anarchistes , cette conception du monde valorise lautonomie dune subjectivit, dune part postule se trouver idalement lorigine mme de tout lien social, soit par une volont dment exprime (selon le schme contractualiste), soit par linteraction intresse et rationnellement motive avec ses semblables (selon le modle du march), dautre part conue comme finalit de toute lorganisation sociale au nom de valeurs qui lui sont attaches (libert, galit, dignit). Les ractions contre lindividualisme et sa reconstruction de lordre social sur des bases rationnelles (soutenue par le progressisme moral, lutilitarisme politique ou lconomie classique) mergent au XIXe sicle dans le sillage dune critique dobdience romantique ou conservatrice des idaux rvolutionnaires. Dans le cadre dun bouleversement de lensemble des structures politiques et socio-conomiques (dmocratie, nationalisme, urbanisation, industrialisation, progrs technique), les sciences sociales apparaissent comme portant une critique interne de la modernit propos delle-mme : elles tentent en effet de circonscrire un espace collectif harmonieux qui la fois prserve les droits subjectifs tout en les encadrant, les empchant ainsi de dgnrer en lutte de tous contre tous, synonyme danomie, de concentration capitaliste et de misre sociale. Ainsi sexprime le paradoxe des sciences sociales, dj entrevu par Robert Nisbet : leurs objectifs et valeurs politiques sont aussi modernes que leurs concepts et prsupposs se rvlent conservateurs. Do le succs fulgurant connu par la notion de "communaut", qui incarne la perfection ce contraste et se prsente de ce fait comme le concept majeur de la tradition sociologique (3). En effet, il est notoire que la redcouverte du Moyen-ge europen par les historiens et juristes (Savigny, Fustel de Coulanges, Maitland, Gierke) a contribu alimenter limaginaire des premiers sociologues, notamment en fournissant lexemple de structures sociales hirarchises (corporations, villages, familles tendues, glises, rangs), prsentant tous les types de relation caractriss la fois par des liens affectifs troits, profonds et durables, par un engagement de nature morale et par une adhsion commune un
(2) Dumont Louis, Essais sur lindividualisme Une perspective anthropologique sur lidologie moderne, Paris, Seuil, 1983. (3) Nisbet Robert, La tradition sociologique, Paris, P.U.F., 1984.

LA COMMUNAUT COMME FIGURE CONTEMPORAINE DU LIEN SOCIAL

17

groupe social (4). Ainsi se dvoilent toutes les motivations psychologiques plus essentielles que lintrt ou la volont des individus la sociologie se prsentant ainsi sous la forme dune critique de lconomie politique (5) afin de fonder les associations tissant la texture essentielle du social, dsormais susceptible dtre scientifiquement analys en ses composantes fondamentales et en ses lois dvolution historique. Il nest pas question ici de retracer la lente gense spcifiquement sociologique du concept de "communaut" partir de sa gangue conservatrice et contre-rvolutionnaire (Bonald, Burke, Haller, Carlyle, Morris). Tant chez Comte, Le Play, Tocqueville que Marx, la communaut incarne un objet rel du savoir sociologique, quil soit valoris pour son potentiel dintgration morale ncessaire llaboration dune "statique sociale" (Comte), observ en termes statistiques et comparatifs comme forme dassociation (famille, monastre, cooprative) (Le Play), encens comme contre-pouvoir local lencontre des tyrannies ventuelles de la puissance des masses (Tocqueville) ou encore dnonc comme apparence collective cachant aux individus leur alination au Capital (Marx). Mais cest videmment chez Tnnies(6) que lopposition communaut/socit acquiert une valeur paradigmatique, qui sera reprise et dveloppe selon des mthodologies et des conceptualisations diverses par Durkheim et par Weber. Au-del des nuances propres chaque typologie(7), il convient de souligner deux convergences thoriques, fondamentales pour le devenir de la "communaut" comme concept sociologique. Dune part, la "communaut" chez les trois "pres fondateurs" de la discipline se pare des stigmates de la vie "naturelle", une vie qui certes ne renvoie plus aux lucubrations quant ltat de nature imagin par les thoriciens contractualistes du politique, mais qui en relaient certains aspects, comme la dimension amorphe, massifie, inconsciente des rapports sociaux. Sil existe bien une "socit traditionnelle" (et non seulement des familles ou des individus disperss, en contact de faon discontinue), cette dernire se caractrise par son homognit, qui se traduit au niveau des rapports interpersonnels par la prdominance de laction routinire et non rflchie, fonde sur la rptition et lhabitude : voir les dterminations de la "volont organique" (Wesenwille) de Tnnies, de la solidarit mcanique durkheimienne ou de lactivit sociale
(4) Ibid. p. 70. (5) Freitag Michel, "La crise des sciences sociales", Le naufrage de lUniversit, Montral, Nota Bene, 1998, p. 125. (6) Tnnies Ferdinand, Communaut et socit, Paris, Retz-CEPL, 1977. (7) Vibert Stphane, "La gense de lide de communaut comme transcription collective de lindividualisme moderne", dans Francine Saillant, Michle Clment et Charles Gaucher (dir.), Vulnrabilit, identit, communaut, Qubec, Nota Bene, 2004, pp. 43-60.

MANA 16

18 S. VIBERT
"traditionnelle" ou "affectuelle" dfinie par Weber. On peroit une surestimation du versant "instinctuel" des socits primitives, qui les fait ressembler des masses indistinctes, alors que dans la suite de leurs oeuvres respectives, ces auteurs entreprendront dune manire ou dune autre de relativiser cette dichotomie initiale, notamment en redessinant une complexit (religieuse, culturelle, sociale) inhrente aux socits non modernes. Mais les "communauts" restent essentiellement dfinies comme des appartenances "naturellement culturelles", selon une contrainte collective qui structure les activits individuelles tout autant quelle circonscrit les potentialits "rationnelles" de lagent moral. Dautre part, et ce second point commun aux trois auteurs prolonge leur intuition premire, la tentation volutionniste (le passage progressif de la communaut la socit par rationalisation des formes dactivit) savre contrebalance par lintention typologique, qui permet denvisager la coexistence de diffrents types dactivit et de relation sociales lintrieur dune mme priode historique. Il ne sera ds lors plus question dexclusivit dun mode dorganisation au dtriment de lautre (par succession dans le temps) mais de prdominance de lun sur lautre (tout tat culturel rvle une coexistence des liens de communaut et de socit). Cest pourquoi tant chez Tnnies, Durkheim que Weber, la notion de "communaut" et les types de relation qui lui sont attachs (sentiment, motion, morale, tradition) devient toujours plus constitutive de (et ncessaire ) la modernit naissante, quoique largement subordonne lhgmonie des rapports contractuels et instrumentaux qui spcifient le conventionnalisme politique et conomique. Plus encore, la critique sociologique de cette modernit individualiste (le rapport individutat dvalorisant toute appartenance aux "corps intermdiaires") et capitaliste (le march se prsentant comme la rgulation "automatique" harmonisant les gosmes individuels) trouve son aboutissement dans lassomption conceptuelle de la communaut, celle-ci incarnant un type dunit qui, non plus inconscient et spontan mais rflchi et volontaire, permettra de modrer la dsagrgation sociale induite par la rationalisation froide des comportements et des institutions. Lesprance en un certain "socialisme communautaire"(8) chez Tnnies et Durkheim ou le constat weberien de la "communalisation" moderne (sous forme nationale ou ethnique) exprime sous des aspects diffrents la conjugaison des progrs en termes de liberts et droits subjectifs avec le maintien dune unit socitale irrductible aux seuls intrts gostes et rapports contractuels. Do linstance de la sociologie naissante sur ces "formes modernes de communaut" (syndicats, corporations professionnelles,
(8) Freund Julien, DAuguste Comte Max Weber, Paris, Economica, 1992.

LA COMMUNAUT COMME FIGURE CONTEMPORAINE DU LIEN SOCIAL

19

socits secrtes, ou encore les quartiers urbains et les groupes ethniques avec lcole de Chicago) aptes socialiser et moraliser lindividu au sein dappartenances partielles mais vectrices essentielles de lintgration sociale. Figure dassociation procurant une identit aux sujets par solidarit collective et incorporation un ensemble prconstitu, la "communaut" se prsente donc sans nul doute comme un oprateur logique essentiel dans la manire dont la modernit se pense (9). Procdant par disjonction systmatique grce lopposition paradigmatique la "socit" (liens communautaires du sang, du lieu et de lesprit rgissant les comportements par laffect et lhabitude dans un univers de coutume et de religion contre liens du contrat et du march, crs par rflexion rationnelle et qute de lintrt personnel), la "communaut" sest trouve rintgre comme aspiration consciente et idal de rforme, et non plus seulement comme nostalgie dune concorde rvolue ou philosophie organiciste faisant office de rempart contre lartificialisme mcanique. Cest une des raisons pour laquelle au XXe sicle et plus prcisment dans lentre-deux-guerres , la notion sera aussi facilement instrumentalise par les contempteurs de la dmocratie bourgeoise, arc-bouts sur la transfiguration dune communaut idale ou mythique, quelle soit de race ou de classe. Lmergence dune collectivit historico-naturelle (comme incarnation du salut dans une philosophie matrialiste de lhistoire) comme sujet collectif permet de concilier linconciliable, savoir lhomognit prte aux communauts primitives, masses uniformes et indistinctes dindividus ddis la totalit organique, avec les attributs dfinissant lessence de la subjectivit moderne : conscience de soi, volont, rationalit et destin. Ce dpassement de la modernit par la modernit (au sens o lautocritique de la modernit aboutit non une restauration conservatrice mais la radicalisation de certains de ses thmes, comme le scientisme volutionniste, quil soit fondement biologique ou conomique), qui procde par une essentialisation de la communaut comme totalit, dvoile la logique inhrente ce recours permanent : la "communaut" est la fois exprience primitive et appel devenir, lexique dvocation et stratgie de mobilisation, au final une exhortation matriser la modernit par une fiction effet structurant(10).

(9) Raulet Grard et Vaysse Jean-Marie (dir.), Communaut et modernit, Paris, LHarmattan, 1995, p. 7. (10) Larochelle Gilbert, La communaut comme figure de ltat Introduction lanalyse dune conjoncture, Chicoutimi, JCL, 1998.

MANA 16

20 S. VIBERT
Apports et impasses de la "communaut" des communautariens La notion de "communaut" a donc t apprhende longtemps en contradiction interne avec celle de modernit , en dcrivant des formes idales censes contrebalancer lhgmonie de lindividualisme rationnel : Communitas chrtienne en lien mystique avec le divin, mtaphore organique de groupes ferms et autoritaires, unit synthtique et vitaliste rve par le romantisme(11). Et pourtant, cest bien cause de ce double statut contradictoire une nostalgie restauratrice se fondant dans une dimension projective : il sagit de renouer le fil avec un pass plus ou moins mythifi afin den raliser les potentialits dans un futur espr que la communaut se manifeste encore aujourdhui comme un indicateur dune crise de lgitimation intrinsque cette "socit des individus"(12) qui constitue notre horizon commun. Et les rfrences au communautarisme comme extension et concrtisation des apports de la rvolution dmocratique en termes dexpression collective et dauthenticit expressive ne font que renforcer lide du ncessaire claircissement de la nature de ces "communauts modernes", ainsi que leur rle la charnire dune part du culturel et du politique, dautre part du priv et du public. Sagit-il dune contribution dcisive laffermissement de lidal dmocratique, grce lintroduction dans lespace collectif de collectivits marginalises et alines, ou dun dvoiement des principes ultimes de toute dlibration en instaurant une diffrenciation inique entre citoyens gaux devant la loi(13) ? Ayant connu une longue clipse depuis la Seconde Guerre mondiale, la notion de "communaut" a rapparu dans les sciences sociales dans les annes 1970-80, travers les logiques dautogestion, le paradigme du don, la dialectique local-global, etc.(14) Elle se prsente aujourdhui comme une catgorie "fourre-tout", un terme gnrique pouvant tre appliqu toute forme dunion sociale de deux membres ou plus, quels que soient les types de relations quils entretiennent entre eux ou comme groupe face au monde extrieur. Ainsi, les prdicats qui dfinissent la communaut sont innombrables et htroclites, les
(11) Esposito Roberto, Communitas Origine et destin de la communaut, Paris, P.U.F., 2000. (12) Elias Norbert, La socit des individus, Paris, Fayard, 1991. (13) Vibert Stphane, "La dmocratie dans un espace post-national ? Holisme, individualisme et modernit politique", Anthropologie et socits, vol. 26, n 1, 2002, pp. 177-194. (14) Je me permets de renvoyer aux deux articles parus dans la revue du MAUSS : Vibert Stphane, "La communaut est-elle lespace du don ? De la relation, de la forme et de linstitution sociales", Revue du M.A.U.S.S. semestrielle, n 24, 2004, pp. 353-374 (partie I) et n 25, 2005, pp. 339-365 (partie II).

LA COMMUNAUT COMME FIGURE CONTEMPORAINE DU LIEN SOCIAL

21

plus courants dsignant des ralits spatiales (locale, urbaine, rurale, nationale, europenne, internationale) ou des caractrisations identitaires (culturelle, ethnique, religieuse, scientifique, homosexuelle, etc.). Il faut galement relever lemploi plthorique de ladjectif "communautaire", appel qualifier un "secteur", mais aussi des "actions" communautaires, des "organismes", des "groupes", un "milieu", etc. Mais cest surtout la formation dun courant dit "communautarien", partir de prmisses philosophiques et de reprsentations sociologiques, qui reprsente le pivot intellectuel de la revalorisation du concept de communaut ces vingt dernires annes. Les termes "communautariste" et "communautarien" (traduisant langlais communautarian) sont apparus dans les annes 1980 au cours des multiples discussions autour de louvrage devenu classique de John Rawls, Thorie de la justice, paru initialement en 1971. En opposition aux thses librales (au sens idologique plus que strictement conomique ou politique) dfendues par Rawls, sest form un mouvement de pense largement htrogne, notamment autour de cinq personnalits majeures, dont les divergences aux niveaux thorique et politique ne doivent pas pour autant masquer les proccupations communes : Charles Taylor, Michael Walzer, Alasdair MacIntyre, Michael Sandel, Amitai Etzioni. Lobjectif de ces diffrents philosophes est avant tout dargumenter contre les prsupposs de la thorie politique librale amricaine (reprsente par les crits de J. Rawls, mais aussi de Ronald Dworkin, Bruce Ackerman ou Robert Nozick), en associant philosophie morale et philosophie politique. Lorientation communautarienne est dfinie par P. de Lara(15) comme forme autour de deux options essentielles : 1) une conception de lidentit et des fins individuelles comprises partir des diverses communauts (dapprentissage, de pratiques, dappartenance, dallgeance) lintrieur desquelles elles prennent sens ; 2) une affirmation pour toute socit de la priorit du bien (lengagement du tout social pour la poursuite collective dun bien particulier) sur le juste (les droits individuels, tablis et dfendables indpendamment de toute rfrence transcendante globale), au double sens dun primat politique (les droits individuels ne sont pas suprieurs au bien commun) et dune antriorit logique (les principes de justice qui spcifient ces droits doivent tre obligatoirement fonds sur une conception particulire du bien). Le dbat sinstaure donc essentiellement partir de divergences thoriques sociologiques, cest--dire portant sur la relation entre "individu" et "social" (recouvrant ici aussi bien "communaut" que "socit") : une vritable ontologie sociale (conception du sujet pratique), engageant par l mme
(15) Lara Philippe de, "Communaut et communautarisme", dans P. Raynaud et S. Rials (dir.), Dictionnaire de philosophie politique, Paris, P.U.F., 1996, pp. 96-101.

MANA 16

22 S. VIBERT
des oppositions plus troitement politiques mais sans lien direct et mcanique (sous ltiquette communautarienne, on retrouve tant le social-dmocrate Walzer que le conservateur traditionaliste MacIntyre). Lopposition entre conceptions de lindividu en socit (donc de lindividu et de la socit) se double dune attention primitivement amricano-centre (dans les annes quatre-vingt) aux consquences du dmantlement de ltat-Providence, aux revendications exacerbes de droits individuels et collectifs (attestes par lextraordinaire dmultiplication des procs en justice), et corrlativement cette dernire tendance, lmergence de la problmatique multiculturaliste et aux demandes de reconnaissance venues de diverses minorits (ethniques, religieuses, sexuelles). La critique "communautarienne" remet en question les fondements ultimes de lidologie moderne, en insistant sur la supriorit du holisme sur lindividualisme (ou atomisme) et de la rationalit contextualiste sur la rationalit dontologique (16), cette dernire dsignant le principe de juste rpartition partir des droits individuels. Elle repose essentiellement sur la dmonstration de lillusion librale quant au "sujet dsengag" (disencumbered self, selon lexpression de Sandel), dont la libert se construit sur un dgagement de toutes les dterminations culturelles, sociales et historiques. Daprs loption librale, les diverses appartenances, les significations et les pratiques ancres dans un monde commun sont systmatiquement relativises au profit dun moi antrieur toutes les fins quil se donne, selon des choix quil effectue. Lindividu en situation sociale nest jamais complet : le noyau central de sa personnalit (la partie naturelle comme fille illgitime et non reconnue de lme chrtienne ?) reste indpendant et autosuffisant, source des dcisions comme lieu dune volont rationnelle a-sociale et a-historique. Une distance permanente est donc institue entre ltre de lindividu et les valeurs (au sens de prfrences personnelles) quil se donne lui-mme, en tant que sujet de celles-ci. Cette vision, particulirement rductionniste, reste cependant non seulement le postulat heuristique du courant de lindividualisme mthodologique dans les sciences sociales (imprgn par les thories conomicistes du choix rationnel) ce qui ne serait aprs tout quun signe du pluralisme des approches et par consquent de la vitalit de la recherche scientifique , mais surtout la perception dominante au sein de nos socits modernes, rfracte partir de la prminence de la valeur individualiste. Contre cette perspective instrumentale, le mouvement de pense communautarien raffirme linanit de toute conception "asociale" du sujet : celui-ci est toujours situ dans un ensemble de relations sociales, et ne se comprend qu travers "lhorizon de
(16) Ibid. p. 97.

LA COMMUNAUT COMME FIGURE CONTEMPORAINE DU LIEN SOCIAL

23

significations communes" qui donne sens son existence. Pos par les libraux, antrieur aux fins quil se donne, lindividu est au contraire constitu en grande partie par des dterminations qui le dpassent, sur lesquelles justement il fondera son "agir cratif"(17). Bien loin dtre originelle et source de choix volontaires, lindividualit se dcouvre dans sa facult actualiser ses appartenances, comme partie de relations sociales institues dans un "monde commun" qui se perptue et se modifie travers lhistoire. La raison individuelle est donc par dfinition contextualise : non seulement elle ne sutilise, mais bien plutt elle ne signifie que dans une structure de sens particulire. Do la revalorisation par les auteurs communautariens des "communauts" comme situes au fondement mme de lidentit des individus : en effet, selon Sandel ou MacIntyre (qui dfend une vision "narrative" de lindividualit), le sujet "encastr" (embedded) dans une appartenance spcifique diffrentes "communauts" (famille, religion, cit, nation, idal politique), contribuant faonner sa personnalit, doit un certain moment identifier son bien propre au bien de lune ou de plusieurs de ces communauts comme "formes de vie commune". Cest partir de ces relations durables et dans une certaine mesure contraignantes (au sens o elles nont pas t choisies) que sexerce la libert de chaque individu et que se dveloppe son autonomie. La conception holiste et relationnelle de lindividu en socit selon la pense communautarienne, extrmement lucide quant aux apories constitutives de la configuration individualiste, ne doit pas oblitrer le fait que le concept mme de "communaut", particulirement quivoque, utilis par les divers auteurs recle les potentialits dune comprhension litigieuse, notamment si on ramne le dbat des tats-Unis en France : resitu dans une perspective hexagonale, le "communautarisme" peut tendre servir les argumentations des deux bords opposs dans le dbat entre rpublicains et multiculturalistes, selon que lon considre comme niveau prpondrant la communaut nationale (contre les particularismes ethniques, religieux et autres) ou les diverses communauts minoritaires en lutte contre le centralisme rpublicain(18). Lanalyse socio-philosophique (au sens dune ontologie sociale) se transforme en discours explicitement politique, prenant place au cur de la problmatique contemporaine du "multiculturalisme" : sopre donc un changement de niveau, o linstrumentalisation de la notion de "communaut" est permise par lexploitation de lambigut constitutive du terme au sein de lidologie moderne.
(17) Joas Hans, La crativit de lagir, Paris, Cerf, 1999. (18) Resnick Philip, " la recherche de la communaut perdue : Charles Taylor et la modernit", dans G. Laforest et P. de Lara (dir.), Charles Taylor et linterprtation de lidentit moderne, Paris, Qubec, 1998, Cerf, P.U.L., pp. 319-339.

MANA 16

24 S. VIBERT
la suite de Louis Dumont(19), le philosophe Vincent Descombes explique que les demandes de reconnaissance manant de groupes sociaux divers (minorits "culturelles" et minorits "morales") peuvent relever de deux catgories diffrentes et antinomiques : Les revendications galitaires expriment une demande de reconnaissance quistatutaire, elles rclament la fin dune discrimination, linstauration dune rgle dindiffrenciation. Les revendications identitaires expriment au contraire la demande dune reconnaissance hirarchique, puisquelles veulent un statut spcial (20). La confusion entre les deux types de reconnaissance est patente : si le premier type ne pose pas vritablement problme (il suppose seulement une volont politique et ne remet nullement en cause les principes dmocratiques), le second, que lon peut vritablement nommer "le droit la diffrence", se trouve bien en contradiction avec lgalit rpublicaine selon la citoyennet abstraite et la sparation priv/public. En demandant tre explicitement et publiquement reconnu comme "Autre", une personne considre rompt lindiffrenciation ncessaire qui seule fonde son galit au sein de la collectivit. Pour les penseurs communautariens, cest bien ce nouveau dfi que doivent faire face les socits librales modernes : aprs avoir dans un premier temps proclam lgale dignit de tous les citoyens devant la loi (les droits civils), puis gnralis la participation aux dcisions collectives (droits politiques) et tent de peser sur les conditions matrielles dexistence afin de donner une ralit empirique ces droits formels (droits sociaux), il leur est aujourdhui demand daccder une nouvelle tape de leur dveloppement historique par une reconnaissance diffrentielle des multiples "identits" concrtes. Cette volution nest jamais comprise comme un quelconque "retour en arrire" en direction des oppositions communautaires archaques la modernit, mais toujours comme une avance progressiste vers une pleine et effective comprhension de lindividu dans lensemble des dimensions qui conditionnent son existence, la formation dune mta-identit dfinie ngativement comme la libert dadopter et maintenir lidentit de son choix (21). Reste se demander si cette insistance sur laspect volontariste et rationnel des communauts modernes, dfinitivement lectives, ne prsente pas une contradiction essentielle avec le fond "sociologique" de la rflexion communautarienne, fond sur lancrage de chaque acteur dans une identit collective prdfinie.
(19) Vibert Stphane, Louis Dumont Holisme et modernit, Paris, Michalon, coll. "Le Bien commun", 2004. (20) Descombes Vincent, "Louis Dumont ou les outils de la tolrance" dans Esprit, n 263, 1999 (pp. 65-85), p. 79. (21) Ditchev Ivaylo, "De lappartenance vers lidentit. La culturalisation de soi", Lignes, n 6 N.S., 2001 (pp.113-125), p. 122.

LA COMMUNAUT COMME FIGURE CONTEMPORAINE DU LIEN SOCIAL

25

Lappartenance communautaire comme choix individuel Le versant politique de la problmatique communautarienne, dfendant une injection de multiculturalisme au sein de la pratique publique des rgimes dmocratiques occidentaux, semble extrmement sujet caution, notamment en raison de lquivoque originelle de la notion de "communaut" reprise son compte sans discussion smantique. "Communaut" signifie aussi bien, la lumire de lexprience amricaine, "communaut ethnique" (les Latino-Amricains), "communaut raciale" (les Noirs amricains), "communaut culturelle" (les Qubcois au Canada), "communaut religieuse" (les fondamentalistes musulmans habitant les dmocraties europennes), "communaut morale" (les femmes), "communaut sexuelle" (les homosexuels), "communauts sociales" (syndicats ouvriers). La distinction labore par Tnnies nest bien sr ici plus valide : il ny a plus ni "socit" ni "communaut" au sens sociologique mais un ensemble htroclite de groupements sans considrer la nature des liens entre les membres de ces collectivits. Sont mis sur un seul et mme plan lhritage dune culture et dune langue, la dfense de convictions partages au sein dassociations ou de groupes dintrt, une caractrisation biologique mais "construite", etc. Le point commun est de considrer toutes ces appartenances sous un angle dcisif : leur existence dans la conscience individuelle. Une pernicieuse lecture de Weber(22) permet, par lintermdiaire de lindividualisme mthodologique impens et implicite de la philosophie amricaine, de ne rflchir quen terme de "communautarisation", cest--dire une "prise de conscience" qui devient une "croyance", lgitimant la dfinition d"intrts" et la conduite d"actions". Nous retrouvons les termes mmes qui dfinissent les motivations et orientations de lagent rationnel : ne restent que les "convictions" de lindividu, ou lorsquil sagit de "valeurs" ou de "traditions", on insiste sur le fait quelles doivent tre "assumes". Le vocabulaire nest pas innocent : il tend subsumer toute appartenance sous une capacit de stratgie instrumentale, celle qui consiste "revendiquer des droits" droit son identit, droit la reconnaissance, droit loriginalit . Or quelle est linstance qui seule pourra admettre, imposer, faire respecter et coexister ces diffrents droits, sous peine de leur dgnrescence en lots atomiss et conflictuels ? Ltat, videmment. moins dimaginer une sorte de "subsidiarit communautaire" qui permette certains groupes de sorganiser de manire autonome dans diffrents secteurs (ce qui est loin dtre anodin, comme le montrent les revendications dapplication de la charia par quelques
(22) Weber Max, conomie et socit 1- Les catgories de la sociologie, Paris, Plon, 1995, pp. 78-82.

MANA 16

26 S. VIBERT
groupes musulmans au Canada pour certaines affaires pnales), lappartenance communautaire ne peut tre utilise que comme une ressource en vue dobtenir certains droits, datteindre une meilleure position ou dobtenir un plus grand pouvoir au sein de la socit. La neutralit de ltat, malgr les rcurrentes vituprations librales, nest quun mythe : il reconnat certains droits, et en nie dautres. La "lutte pour la reconnaissance" cense caractriser le "progrs dmocratique" ne pourra se traduire que par linstrumentalisation de diffrences sous prtexte de leur respect, aprs reconstruction factice didentits largement mythiques et dvoyes. Les penseurs communautariens ne peuvent que sopposer au caricatural extrmisme de certains adeptes du "politiquement correct" qui, dans certaines universits (sur la base de thories dites "dconstructionnistes"...), nient tout critre commun de pense et rclament par consquent des programmes "ethniques", "religieux", voire "sexuels" diffrencis afin dabolir lhgmonie culturelle du "mle blanc chrtien". Taylor, Walzer ou Sandel sont partisans dun pluralisme dmocratique bien loign de toute absolutisation des diffrences qui, dune part, enfermerait lindividu dans une "prison communautaire" en brisant lgalit civile, et dautre part, provoquerait lclatement de la socit en une multiplicit de groupes en conflit les uns avec les autres. Toute citoyennet diffrencie sinscrit donc sous un contrle dmocratique : il est impensable de favoriser le maintien ou la restauration de pratiques "antidmocratiques" (ingalit homme/ femme, excision, polygamie) lintrieur des "communauts". Do laveu des penseurs communautariens quant leur inscription dans le camp libral, mais un libralisme rform, ouvert aux politiques de la diffrence. Mais cette rcusation unanime des ghettos communautaires et tribalismes fanatiques ncessite alors clairement une remise en cause de la vulgate contemporaine propos de la "diversit culturelle" ou du "pluralisme culturel" comme principe valide per se, toujours et partout(23). Lexistence de cultures particulires (et des "communauts" qui les expriment dans les socits dmocratiques) est juge sacre et la limite hors datteinte de tout jugement de valeur, grce une gnralisation tardive du relativisme anthropologique alors mme que les droits fondamentaux de lindividu, considrs comme imprescriptibles, sont poss comme postulat irrcusable de lorganisation collective. Doivent tre ainsi vacues toutes les identits culturelles dont la conception du monde (qui dfinit la fois un englobement cosmique, des rituels pour toutes les tapes de lexistence, des rapports entre humains dfinis
(23) Vibert Stphane, "Le pluralisme culturel comme rponse politique au fait de la diversit culturelle ?", Mouvements, 2005, n 37, pp. 15-21.