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Quai Branly : un miroir aux alouettes ?

De
197 pages
André Desvallées s'interroge à contre-courant sur la nécessité d'avoir dépouillé le musée de l'Homme pour créer le musée du Quai Branly, en isolant les objets les plus spectaculaires et en abandonnant toutes les collections qui représentent avec beaucoup plus de détails toutes ces cultures que nous connaissons mal. A une époque où les peuples revendiquent la restitution des biens culturels dont ils ont été dépouillés, sont évoquées les expériences muséales qui répondent le mieux à ces revendications identitaires.
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QUAI

BRANLY:

UN MIROIR AUX ALOUETTES?

COLLECTION

: PATRIMOINES

ET SOCIÉTÉS

Collection dirigée par Catherine Ballé Elisabeth CailIet Françoise Dubost Dominique Poulot
PATRIMOINES ET SOCIÉTÉS

Présente les travaux de sciences humaines qui explorent le phénomène de patrimonialisation dans les sociétés contemporaines. A cet intérêt pour l'héritage artistique, culturel et naturel, la collection associe la réflexion sur la création contemporaine, patrimoine de demain. Déj à parus Publics et projets culturels, un enjeu des musées en Europe, (éds) C. Ballé, E. Clavé, V. Huchard, D. Poulot, 2000. Corinne Welger-Barboza, Le patrimoine à l'ère du document numérique, 200l. Politique et musées, J.-M. Tobelem (éd.) 2002. L'art contemporain et son exposition (1), E.Caillet, C. Perret (éd.) 2003. E. Caillet, O. Coppey, Stratégies pour l'action culturelle, 2004. Le patrimoine scientifique et technique contemporain, (éds) C. Cuenca, Y. Thomas, 2005 C. Merleau-Ponty, J.J.Ezrati, L'exposition, Théorie et
pratique, 2005.

V. Charléty, Itinéraire d'un musée, le Heimatmuseum, 2005.
B. Deloche, La nouvelle culture, 2007.

E.Caillet, Accompagner les publics, 2007.

André

Desvallées

QUAI

BRANLY:

UN MIROIR AUX ALOUETTES?

A propos d'ethnographie et d' « arts premiers»

Patrimoines et Sociétés

L'Harmattan

En couverture L'Autre découvre l'Autre. Installation, Musée de Stavanger (Norvège), 1995. Cliché Martin Schaerer.

@L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique; http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr harmattan@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-06253-5 EAN : 9782296062535

SOMMAIRE
Pourquoi y revenir? Pour quoi et pour qui ce musée? Le passage à l'esthétisation La forme et le sens Aucune culture n'est hors du temps Qui contrôle le sens de l'expôt ? Science ou tradition? Le passage à l'acte Les expositions temporaires Quelle contextualisation donner à l'expographie Et après? ? 7 39 47 65 75 89 95 127 137 143 163 175 183

Que faire d'autre?

Le musée peut-il rapprocher l'Autre du Même? Sources

À la mémoire de Duncan Ferguson Cameron (1930-2006)

«Nous sommes invités, aujourd'hui, à célébrer avec l'ancienne puissance coloniale une œuvre architecturale, incontestablement belle, ainsi que notre propre déchéance et la complaisance de ceux qui, acteurs politiques et institutionnels africains, estiment que nos biens culturels sont mieux dans les beaux édifices du Nord que sous nos propres

CIeux. »
Aminata TRAORÉ

«

L'Afrique des nouvelles élites dirigeantes

françaises est essentiellement une Afrique rurale, féerique et fantôme, mi-bucolique et micauchemardesque, peuplée de paysans, faite d'une communauté de souffrants qui n'ont rien en commun sauf leur commune position à la lisière de l'histoire, prostrés qu'ils sont dans un hors-mondecelui des sorciers et des griots, des êtres fabuleux qui gardent les fontaines, chantent dans les rivières et se cachent dans les arbres, des morts du village et des ancêtres dont on entend les voix, des

masques et des forêts pleines de symboles...

»

Achille MBEMBE

Pourquoi y revenir?
Tout le monde est content... Enfin, presque! Une architecture originale, construite par un architecte célèbre, une ambiance qui se veut chaude, des objets étranges - et dont la critique dominante a décidé qu'ils étaient beaux, même si leurs critères esthétiques sont différents de ceux auxquels nos yeux - et nos esprits - sont accoutumés. La mariée serait-elle trop belle? Pourquoi, près de deux ans après son ouverture, revenir sur la polémique suscitée par la création de cet établissement? C'est que, même si le public y défile, même s'il s'y est habitué, il faut ne pas s'y habituer et ne pas oublier qu'il n'est qu'un leurre. Au vu de grandes réserves de la part des professionnels de tous bords, s'opposant à une certaine unanimité officielle, je n'ai pu m'empêcher d'en faire un examen systématique et d'en regrouper les arguments pour m'assurer que mes propres réticences étaient bien justifiées. Il n'y a pas de doute: qu'elles émanent des Français, ou davantage des Anglo-Saxons, toutes les positions aboutissent à la même conclusion selon laquelle non seulement ce musée est « daté» - un « musée de papa», c'est-à-dire bien dépassé lors de sa conception -, mais, encore plus, il est une aber-

7

ration. Le regretté Jean Bazin et Alban Bensa l'ont taxé de «musée flou ». Kenneth Hudson aurait

dit:

«

un musée inutile1 ».

Il Y a quarante ans,... quittant l'aile Paris du Palais de Chaillot où tentait d'exister le Musée national des Arts et traditions populaires, enfant du Musée de l'Homme, abrité dans l'autre aile, l'aile Passy, depuis 1936, il m'arrivait de traverser la Seine, entre midi et deux heures, pour aller déjeuner, Quai Branly, à la cantine du ministère des Affaires économiques. J'étais alors loin d'imaginer que se dresserait un jour au même endroit le tombeau français de l'ethnologie. Quelles que fussent les bonnes intentions du président de la République, qui en fut l'initiateur, désireux de «réparer une grande injustice» à l'égard de cultures longtemps méprisées et qui, en simplifiant l'histoire, ont constitué les fondements de nos propres civilisations. Un livre de Bernard Dupaigne (2006), ancien directeur du laboratoire d'ethnologie du Musée de l'Homme, nous a fait le bilan de toutes les décisions indignes qui ont été prises à la tête de certains établissements et surtout au sommet de l'Etat, des compromissions et des trahisons qui ont conduit à cet enterrement, de scandale administratif en scandale déontologique et, au-delà, en scandale scientifique. Il était certes difficile de ne pas obtempérer aux vœux d'un
1

Il avait utilisé cette expression, en 1989,à propos du Grand

Louvre dont il contestait alors le gigantisme, comme titre d'un article de la revue A1useum, n0162: 114-116. J'en ai reproduit un long extrait dans Vagues (1993: 148-150). 8

président de la République, voire d'un ministre, mais il n'est jamais interdit d'éclairer ces derniers pour leur éviter de faire de mauvais choix2 !
UN MAELSTROM POllTICO-CUL TUREL

Quel intérêt pouvait-on trouver, sinon un prestige usurpé, à faire concevoir et réaliser un établissement nouveau au lieu de rénover, si l'on considérait qu'ils avaient besoin de sang neuf, deux établissements qui n'avaient pas démérité, le Musée des Arts d'Afrique et d'Océanie et le Musée de l'Homme, mais qui, au moins pour ce qui concerne le second, mouraient d'asphyxie par manque de moyens? Le scandale majeur d'abord financier, n'est-il pas d'avoir enterré l'existant, en investissant plus de 370 millions d'Euros, entre la construction et le fonctionnement de la préfiguration (sans compter les nombreuses mises à disposition de personnels), et près de 23 millions d'Euros de crédits d'acquisition3, afin de lui
2

Et pourtant les conseils n'ont pas manqué, comme le

rappela Louis Dumont, dont je ne peux m'empêcher de rappeler le début de l'article qu'il publia dans Le Monde dès après la confirmation officielle du projet: «En voyant un président de la République, pourtant abondamment mis en garde par le jugement des scientifiques, se disposer à détruire l'institution majeure et la relation au grand public de l'ethnologie en France, il n'y a pas lieu, pour un ethnologue qui prit part dans l'enthousiasme, il y a soixante ans, à la naissance du Musée de l'Homme. de s'embarrasser de protocole et de circonlocutions pour crier à l'indignité et à la trahison des valeurs auxquelles on s'est efforcé de rester fidèle depuis lors. » 3 Au regard du résultat bâclé, je me plais à rêver aux aImées 60. Pas un sou de crédits d'étude (ou de préfiguration). Sous 9

substituer un nouvel outil qui ne tienne même pas le rôle de ceux qu'il était censé remplacer, se contentant d'un étalage asémantique, en tentant l'impossible gageure de vouloir articuler, sinon confondre, esthétique et ethnographie? Se trouvant directeur du Laboratoire d'ethnologie du Musée de l'Homme, en 1976, Jean Guiart produisit pour Objets et mondes. La revue du musée de l'Homme, un article qu'il intitula «Quel avenir

pour l'ethnologie au musée de l'Homme? ». Et il
reprit son réquisitoire dans un numéro spécial de la publication, en 1984 (GUIART, 1976 et 1984). Mais l'espoir qu'il pensait soulever continuait à se perdre encore plus dans l'impuissance que dans l'indifférence. Il n'est pas vain en effet de rappeler que la rénovation du Musée de l'Homme a été, en février 1986, inscrite par François Mitterrand au nombre des grands travaux présidentiels, tout autant que celle du Conservatoire national des Arts et métiers, que celle du Palais de la Découverte et que (non la moindre), celle de son établissement de tutelle, le Muséum national d'Histoire naturelle. Après quoi le Muséum a commencé sa rénovation, avec la Grande Galerie et plus tard, petitement, avec la Galerie de Paléontologie; de même le Conservatoire des Arts et métiers a fait peau neuve et le Palais de la Découverte a connu un petit coup de plumeau. Mais rien de définitif n'a
Malraux pourtant! Le patrimoine et la culture sont certes reconnus désonnais par les politiques. 10

été fait au Musée de l'Homme (deux nouvelles expositions, sans plus, dont l'une très contestée, à l'occasion du cinq centenaire de la découverte du Nouveau Monde4), alors même que son état était encore plus pitoyable que celui des trois autres. Le scandale est que le ministère de l'Éducation nationale ne s'est jamais vraiment intéressé à ses musées et que, la vague de rénovation provoquée par le précédent président de la République étant en fin de course, personne n'ait été prêt pour la relancer. Le scandale c'est, pour son ministère de tutelle, d'avoir laissé dépouiller le Musée de l'Hommes et d'avoir parallèlement financé le nouveau projet, alors même qu'il ne donnait pas à son ancien musée les moyens de vivre dignement. Mais le ministère de la Culture n'est peut-être pas innocent non plus, à s'être fait complice de la mutation d'un musée d'ethnographie en musée d'art. Il eut pu suffire alors de fermeté de la part du gouvernement pour que ce« coup tordu» ne se fît pas. Mais, « cohabitation» politique obligeant, on ne voulait pas de friction dans le champ culturel et l'on préféra laisser au Président son
4 L'exposition À la rencontre des Amériques, de l'Alaska à la Terre de la Terre de féu (1992), qui est devenue permanente avant d'être démontée en 2003. L'autre exposition, de préhistoire, La Nuit des temps (1991), a été conçue comme permanente.
5

Rappelons que, dans le même temps, une autre mutation,

avec délocalisation, celle du musée national des Arts et traditions populaires, a conduit à dépouiller le même musée de l'Hol11l11e e toutes ses collections européennes, sans que, d pour autant, le sort du futur Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée soit pour autant scellé définitivement. 11

joujou, quitte à l'affronter en d'autres domaines6. Et tous de faire fi des réserves pouvant provenir des pays concernés par le contenu de ce musée, comme, par exemple, Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali: « Je conteste le fait que l'idée de créer un musée de
cette importance puisse naitre, non pas d'un examen rigoureux, critique et partagé des rapports entre l'Europe et l'Afrique, l'Asie, l'Amérique et l'Océanie dont les pièces sont originaires, mais de l'amitié d'un Chef d'Etat avec un collectionneur d'œuvre d'art qu'il a rencontré un jour sur une plage de l'île Maurice.» (TRAORE,2006)

Cependant les hommes politiques, de gauche comme de droite, ne furent pas les seuls responsables. En effet, pour rénover un musée, il faut un projet. Le Musée de l'Homme, étant sous la tutelle du Muséum, son directeur était aussi Henry
les etlmologues, comme Louis Dumont (1996), nombreux ont été ceu;'\:qui ont exprimé des réserves sur cette réalisation, si j'en juge par ce qu'écrivait Anne-Marie Roméro, dans le Figaro du 30 juin 1998, sous le titre Ombres et lumières sur le musée des Arts et des Civilisations: «Fallait-il sacrifier le musée de l'Homme sur l'autel de l'' 'universalité de l'art" et du marché qui l'alimente? [...]. Que devient le musée de l'Homme dans tout cela? Là, le silence devient mutisme. Interrogé, le ministère de l'Éducation nationale répond qu'il "ne communique pas sur des dossiers en cours".» C'est aussi l'avis de James Clifford: « Avec des fonds égaux, voire moindres, il eût été possible de rénover plusieurs sites parisiens, de les encourager à diversifier leurs fonnes d'exposition et d'interprétation.» (CLIFFORD,2007: 38). Auprès de bien d'autres que l'on trouve notamment dans le nOl47 de la revue Le Débat, nov -déco 2007, François Chaslin et Françoise Choay ont fait une remarquable syntllèse de tous les griefs à faire à ce musée. 12

" Outre

de Lumley. Ce dernier a rêvé un temps conserver les fondamentaux et l'unité organique du programme
«

originel

de Paul Rivet:

Le Musée de l'Homme doit rester un musée qui

présente, au travers de ses collections, l'Homme dans toute sa complexité biologique et culturelle à h"avers les cinq continents, l'anthropologie biologique, qui permet de suivre l'évolution morphologique de l'Homme par rapport à son évolution culturelle et de reconstituer les relations de parenté entre les différents peuples, et la préhistoire, qui permet notamment d'appréhender l'apparition des premières cultures, la naissance et le développement de l'art, doivent rester présentes aux côtés de l'ethnologie, au sein du Muséum National d'Histoire Naturelle, que l'ethnologie développée au Musée de l'Homme au travers de ses recherches et de son enseignement, doit privilégier l'étude de la culture matérielle en développant W1e problématique prenant en compte les interactions entre Nature et Culture, sciences naturelles, sciences du langage, ethnobiologie, écologie, anthropobiologie, préhistoire.» (LUMLEY, 1998 : 4). Aussi Hemy de Lumley a-t-il accepté le nouveau programme en feignant de penser non seulement que tous les ethnologues étaient d'accord mais que l'ensemble serait sauvé: «La décision du Président de la République de créer le Musée des Arts et Civilisations sur l'espace du quai Branly reçoit l'accord des chercheurs du Muséw11, compte tenu que le nouveau musée présentera les collections du laboratoire d'ethnologie du Muséum National d'Histoire Naturelle et celles du Musée des Arts d'Afrique et d'Océanie dans leur contexte géographique, chronologique, culturel, social

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et symbolique, en faisant largement appel aux techniques audiovisuelles pour présenter les cultures des peuples de la terre dans leur fonctionnement et leur universalité. » (LUMLEY,1998 : 5).

Non seulement le fond devait être maintenu, voire amélioré, mais la forme serait sauvegardée! Malheureusement, il n'en fut rien car les trois scientifiques qui se partageaient la responsabilité des trois départements ou laboratoires n'ont jamais su se mettre d'accord pour remettre aux responsables politiques un projet, sinon unique, du moins coordonné. Il faut ajouter par ailleurs que l'esprit dans lequel se trouvait le personnel lui-même n'a peut-être pas été pour rien dans les choix finaux qui en ont résulté. Lorsqu'il se trouva, un court moment certes, qu'il était possible de faire passer le musée sous la tutelle du ministère de la Culture - ce qui eut permis de drainer des crédits que le ministère de l'Éducation nationale n'attribuait pas à ses musées - une partie des personnels (tous n'étaient pas ethnologues, et tous ne s'intéressaient pas vraiment aux collections) refusèrent alors catégoriquement de changer de statut. Choix difficile, il est vrai, pour tous ces musées dépendant du ministère de l'Éducation nationale et/ou de la Recherche (selon les moments), qui obligeait à choisir entre avoir des moyens pour la recherche et en être dépourvu pour mettre en valeur les collections, ou en avoir pour valoriser les collections mais être plus limité pour leur étude.

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Pour ce qui concerne le Musée des Arts d'Afrique et d'Océanie, qui avait eu aussi, en quelque sorte, son Jacques Kerchache, avec Pierre Meauzé, il avait souvent hésité entre être un musée d'ethnographie ou être un musée d'art, comme l'avait voulu André Malraux. Et, lorsqu'il avait été créé, même pour des ethnologues comme Jean Guiart, l'un de ses premiers responsables,
«

l'art primitif [devait], au-delà de l'ethnographie,

bénéficier d'une présentation digne des chefsd'œuvre qu'ils nous ont laissés. Cette conception a été soutenue par d'aussi bons esprits que Claude

Lévi-Strauss et Georges Henri Rivière. » (GUIART 1965) Et Guiart de rappeler, à l'époque, que « de
même qu'il y a une logique dans la construction des mythes - et même une sémantique comme l'a montré Claude Lévi-Strauss - les œuvres de tout genre se prêtent à une analyse structurale, indépendante, en partie du moins, de leur environnement social. » (GUIART,Rapport de 1962, cité par TAFFIN 1999: 118) En ce qui concerne Rivière, dont j'étais alors un proche collaborateur, sa position est à bien nuancer. En effet, lorsque la même année 1965, il déclarait aussi, interviewé par Michel Leiris, à propos de l'exposition Chefs d'œuvres du musée de l'Homme: «Si, (dans les collections), certains objets répondent au goût occidental, rien ne s'oppose à ce qu'on les mette en valeur.» (1965: B), il cherchait certainement moins à développer un musée distinct du Musée de l'Homme, et tournant le dos à l'ethnographie, qu'à ne pas déplaire à Malraux, dont il avait besoin pour faire aboutir son Musée des Arts et

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traditions populaires. On a en effet du mal à imaginer que sa position ait pu changer, même temporairement et qu'il ait pu abandonner son slogan sur «la tyrannie du goût et des chefsd' œuvre ». Lorsqu'il arriva à Leiris de parler de
« l'anti-esthétisme de Rivière », il se méprenait sur

le goût de son ami, car il n'y avait pas plus esthète que GHR : il suffit de se souvenir de l'élégance de sa tenue ou de l'art qu'il exigeait de la mise en exposition; de se souvenir également du fait que, dans ses programmes, à Chaillot comme au Bois de Boulogne, il n'excluait nullement des expositions à tendance esthétique - allant même parfois jusqu'à des intitulés comme «Trésors de... >l. Simplement, Beaux-arts ou pas, il ne voulait pas que le public fût trompé sur la marchandise et tenait à ce que le comment lui fût expliqué. Pour lui, les créations artistiques n'avaient aucune raison d'être exclues, à condition qu'elles s'inscrivent dans un contexte culturel global. Et d'ailleurs, n'était-ce pas avec la plus grande perspicacité que, dès 1929, il avait écrit
-: «Bien que Rivière ait protesté que l'ethnographie devait traiter tous les objets de la même façon, le Trocadéro présentait de nombreuses expositions qui étaient en fait des expositions d'art (Bénin, 1932; Dakar-Djibouti, Marquises, 1934; Eskimo, 1935).» (Robert Goldwater, Le Primitivisme dans l'art moderne, PUF, 1988). Benoît de L'Estoile, qui cite cette phrase, souligne judicieusement « la contradiction entre les proclamations anti-esthétiques (de GHR)et la réalité des expositions. » (L'EsTOILE, 2005 : 185, n.30). Par contre, on ne peut que regretter les anachronismes dans la rédaction de deux pages (106-107) qui dénaturent les rapports de GHR au musée du Trocadéro, dans le petit livre, par ailleurs à la fois très riche et très pédagogique, de Marine Degli et Marie Mauzé sur les Arts premiers (2000). 16

dans la revue Documents: «À la suite de nos derniers poètes, artistes et musiciens, la faveur des élites se porte vers l'art des peuples réputés primitifs et sauvages. Un goût impérieux mais versatile distribue ses certificats de beauté au mannequin de Malocolo, à l'ivoire du Congo, au masque de Vancouver; les chapiteaux de Vézelay et les marbres hellénistiques sont relégués à l'admiration des vieilles dames et des barbons. Ceci provoque dans l'ethnographie d'étranges incursions, accroît une confusion qu'on prétendait réduire. » Et il ajoutait cette hypothèse provocatrice, à l'adresse du musée dans lequel il faisait alors ses premiers pas: « Le Trocadéro rénové pourrait se fonder sur ce contresens, devenir un musée des Beaux-Arts, où les objets se répartiraient sous l'égide de la seule valeur

esthétique. » (C'est moi qui souligne).
Les années passant, et peut-être par réaction inconsciente, la voie esthétisante ne fut pas la seule pratiquée au MAAO, et, trente ans plus tard, on y voyait presque plus d'expositions de caractère ethnographique que le Musée de l'Homme ne nous en offrait, faute de moyens (financiers, mais aussi en personnel scientifique de conservation). Dans cette conjoncture, il y avait peut-être en effet un choix à faire si l'on considérait avoir un musée national de trop - alors qu'on les a sacrifiés tous les deux en ne remplaçant ni l'un ni l'autre (EIDELMAN,MONJARET,ROUSTAN,2002).

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Peut-être aussi a-t-on idéalisé l'image du Musée de l'Homme, lequel, pendant les dernières décennies n'était plus ce qu'il avait été. Les expographies que Georges Henri Rivière avait installées en 1937 ne suffisaient plus à ce qu'on attendait de la remise en contexte de tous les témoins culturels mis en vitrine. Malgré la documentation d'accompagnement, «les vitrines énoncent des vérités atemporelles renvoyant à un monde immobile et impersonnel. [Sur les photographies] la personne s'efface derrière le type qu'elle incarne» (L'ESTOILE, 2005: 194) alors que, de plus en plus, la monographie, et même la biographie est préférée par le chercheur comme par le regardeur (ce que GRR aura compris pour les ATP). Il ne faut donc pas négliger non plus l'évolution de l'ethnologie depuis les années d'avant-guerre. Déjà, en 1954, en faisant le point, dans un long article publié par l'Unesco, sur ce que pouvaient encore faire les musées d'anthropologie en face de la raréfaction «des arcs et des flèches, des tambours et des colliers, des paniers et des statues de divinités », Claude Lévi-Strauss remarquait

qu'il devenait par contre

«

de plus en plus facile

d'étudier, de façon systématique, des langues, des croyances, des attitudes et des personnalités.» (LEVI-STRAUSS, 1954] 1958: 414) - et c'est en effet [ ce qui faisait la matière principale de ses cours. La conséquence de cette évolution fut le décalage entre, d'une part, le contenu des enseignements et le choix des thèmes de recherche dans les

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laboratoires et, d'autre part, la prise en compte, par les gens de musée, de ces nouveaux champs, de nature plus immatérielle, alors qu'ils étaient habitués à œuvrer sur la culture matérielle. Le constat fait par le maître du structuralisme servit d'argument, quarante ans plus tard, aux partisans du nouveau projet dans la mesure où ils ne voyaient pas quelle autre issue pouvait être donnée au musée de l'Homme: «la recherche ethnologique s'est [...] déplacée vers l'étude des faits sociaux et des cultures: la parenté, le pouvoir, les pratiques rituelles, les savoirs oraux. Ce sont ces réalités en partie immatérielles qui sont

passées au premier plan. » (GODELIER, 1998: 19)
Une autre tendance est allée également en s'accentuant au Musée de l'Homme: celle d'un changement du regard et de l'esthétisation des expositions. Or, d'autres solutions existaient, nous le verrons, que les uns et les autres ont simplement négligé d'explorer lorsqu'elles venaient d'OutreAtlantique, ou d'imiter lorsqu'elles venaient de France (par exemple à Grenoble, au Musée Dauphinois) ou de Suisse (au Musée d'Ethnographie de Neuchâtel), comme nous le verrons plus loin. En « cassant» le Musée de l'Homme, on brisait la philosophie de ce premier musée dédié à l'Humanité tout entière, et dont le titre, choisi par Paul Rivet, ne pouvait prêter à discussion, pour prétendre le remplacer par un autre auquel on ne savait donner un nom. Il nous faut d'ailleurs

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