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Quatre ans au pays des Boers - 1871-1875

De
418 pages

La fièvre du diamant. — En diligence pour le Griqualand. — De Wellington au plateau du Weld. — Incidents de route. — Aspect du steppe ; faune et flore. — Notre essieu. — Nuits d’insomnie. — Beaufort, Victoria-Ouest et Hopetown. — Une surprise agréable. — Arrivée à Pniel.

Débarqué au Cap, le 22 juin 1871, après une navigation à laquelle n’avaient pas manqué les péripéties dramatiques, je trouvai la ville et le pays enfiévrés par la découverte des champs diamantifères du Griqualand.

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Ernst A. von Weber

Quatre ans au pays des Boers

1871-1875

AVANT-PROPOS

Les pages qui suivent sont extraites du livre récemment publié en Allemagne par M. Ernest de Weber sous ce titre : Vier Jahre in Afrika (Quatre ans en Afrique). Dans l’ouvrage original, composé de deux forts volumes également substantiels et intéressants, nous avons choisi une série d’épisodes, de tableaux et d’observations, susceptibles de former un ensemble aussi neuf qu’attrayant. Esprit vif et clair avant tout, M. de Weber excelle à saisir l’effet de couleur et de perspective qui nous donne le mieux l’impression des choses, et à caractériser d’un trait les types qu’il fait défiler sous nos yeux.

Depuis qu’il a quitté le Griqualand, la scène s’est quelque peu modifiée aux champs de diamants. Les travaux ont pris une autre forme ; aux fouilles individuelles et gauches du début a succédé un système d’exploitation régulière par le moyen de grandes compagnies usant de machines à vapeur, de chemins de fer et de tous les procédés et engins qu’on doit aux progrès de la science moderne. La population de ces districts miniers s’est aussi en partie épurée ; il s’est produit avec le temps une sorte de classement ; mais les types locaux et le train d’existence n’ont pas changé d’une manière bien sensible, et on peut dire qu’au point de vue moral les peintures de M. de Weber ont gardé leur vérité absolue.

Dans la seconde moitié de l’ouvrage, l’auteur, quittant ses outils de digger, nous emmène à travers l’État libre d’Orange jusqu’à la grandiose chaîne de montagnes qui forme à l’est la ligne de faîte du pays des Boers ; puis, franchissant ce relief au pittoresque col de De Beers, il nous fait descendre avec lui vers cette magnifique colonie de Natal que baignent les flots de l’océan Indien, non sans nous ménager au passage de curieuses échappées de vue sur la région et les mœurs des Zoulous. A Durban enfin nous reprenons le paquebot pour filer le long de la côte orientale jusqu’à Mozambique et à Zanzibar, et regagner l’Europe par la voie de Suez.

Plusieurs chapitres du tome Il renferment une suite d’aperçus hardis sur la part à prendre par la race germanique dans la colonisation de l’Afrique australe ; nous avons dû passer outre à ces développements que notre cadre ne comportait pas, puisque nous ne voulions que présenter un petit drame rapide qui, en initiant le public à un inonde encore mal connu chez nous, mit bien en relief la façon de raconter de M. de Weber.

En revanche, nous avons ajouté au contenu de l’édition allemande un chapitre inédit que l’auteur a eu l’obligeance d’écrire, après coup, tout exprès, pour nous : c’est, d’abord, le récit authentique et circonstancié de la dernière guerre entre les Anglais et le roi zoulou Cettiwayo ; c’est, en second lieu, une chronique de la lutte soutenue en 1880 par les paysans du Transvaal contre les maîtres du Cap et de Natal, lutte d’autant plus utile à connaître, que, malgré les traités de paix plus ou moins sincèrement libellés, on voit, par les laconiques dépêches arrivées récemment de l’Afrique du sud, que le feu continue de couver sous la cendre, et qu’un jour ou l’autre les complications peuvent renaître entre Anglais et Boers.

 

 

JULES GOURDAULT.

PREMIÈRE PARTIE

AUX CHAMPS DE DIAMANTS

CHAPITRE PREMIER

La fièvre du diamant. — En diligence pour le Griqualand. — De Wellington au plateau du Weld. — Incidents de route. — Aspect du steppe ; faune et flore. — Notre essieu. — Nuits d’insomnie. — Beaufort, Victoria-Ouest et Hopetown. — Une surprise agréable. — Arrivée à Pniel.

I

Débarqué au Cap, le 22 juin 1871, après une navigation à laquelle n’avaient pas manqué les péripéties dramatiques, je trouvai la ville et le pays enfiévrés par la découverte des champs diamantifères du Griqualand. Quiconque avait du temps et de l’argent se hâtait de partir pour le nouvel Eldorado, qui en diligence, qui en char à bœufs, qui sur ses jambes. Quant à ceux qui étaient obligés de rester, ils cherchaient à se dédommager en dévorant dans les journaux les listes hebdomadaires de trouvailles. Commandants de troupes, capitaines de navire, inspecteurs de police, négociants, fermiers et patrons, tous suaient sang et eau pour retenir leurs subordonnés et leurs gens de service, parmi lesquels la désertion était de plus en plus à l’ordre du jour. La route qui conduisait aux districts fortunés était couverte d’un peuple de piétons, gens échappés pour la plupart de leur régiment, de leur bord ou de leur comptoir, et qui ne reculaient pas devant un trajet de plus de douze cents kilomètres, au travers d’une région en majeure partie aride et inhabitée. Beaucoup ne mettaient que trente, vingt-cinq, vingt jours même, pour accomplir cet énorme voyage ; je ne parle pas de ceux qui s’égaraient, la nuit, dans le désert ; car, à cause de l’extrême chaleur, on cheminait de préférence après le coucher du soleil, et comme il n’y avait pas, dès le début, de route régulière, ces malheureux périssaient presque tous de faim et de soif, et journellement les propriétaires des fermes écartées rencontraient des cadavres humains réduits à l’état de squelettes par la dent des vautours et celle des chacals.

Pour moi, je ne pus avoir de place à la diligence, qui partait chaque semaine de Wellington, que pour le jeudi 13 juillet au plus tôt. C’étaient quinze jours de loisir que j’allai passer à Sea-Point, au bord de la mer, dans la mignonne villa de M. M***, délicieuse retraite en arrière de laquelle s’élève, à trois mille pieds d’altitude, le cône pointu de la montagne du Lion, et où je me fusse volontiers oublié plusieurs mois durant.

Mais, alerte ! A la date indiquée, nous montons en wagon jusqu’à Wellington (le chemin de fer ne va pas plus loin) et là nous trouvons, nous attendant, pour nous charger en manière de colis, la voiture de l’In-land-Transport-Company. Je dis en manière de colis, car rien de plus mal aménagé que l’horrible coche attelé de huit chevaux où l’on nous empile à douze, sur quatre banquettes trop étroites pour le compte, et où j’ai à passer douze jours pleins. Le chemin que nous dévidons au galop, avec force heurts et cahots, côtoie d’abord une gorge. rocheuse en nous offrant de superbes points de vue sur un horizon de montagnes pittoresques. Au bout de deux heures ; nous apercevons les premiers singes, une troupe de babouins qui, au clic-clac du fouet de notre conducteur nègre, s’empressent de grimper aux parois du roc avec une dextérité que j’admire. Nous gravissons ensuite le romantique défilé de Bain (Bain’s Kloof), et, vers sept heures du soir, nous arrivons à la petite ville de Cérès, où nous trouvons bon souper et bon gîte dans un hôtel fort coquet, ma foi, tenu par M. Bergmann, un Saxon.

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Le Cap. — Rue Adderley.

Le lendemain 14, à la pointe du jour, nous voilà repartis ; à six heures, nous prenons le café à la station de Leeuwenfontein, puis, franchissant le défilé des Hottentots, nous débouchons à trois mille pieds de hauteur, sur le stérile plateau de la Carroo, dont le sol rouge ne nous présente à perte de vue qu’un hérissement de buissons épineux. A onze heures, arrêt pour le déjeuner dans une malpropre cabane de la lande, et, le soir, coucher à la station de Batatas-River, dans une misérable auberge où nous dormons à terre sur la paille. Le 15, après midi, nous passons le Buffalo, et nous atteignons la plaine du Veld, continuation de celle de la Carroo. J’oubliais de dire que toutes les trois lieues, sur chacune des grandes routes du Cap, il existe des places dites de relais, où l’attelage a un droit gratuit de pâture pendant quarante-huit heures ; s’il reste plus longtemps sur ces terrains, propriété de la Couronne, il est redevable d’une menue taxe ; mais il est bien rare qu’on l’exige. L’inconvénient, c’est que souvent les chevaux s’égarent pendant la nuit, et l’on perd des heures, parfois des journées, à les rattraper.

Le soir, à la nuit déjà close, un accident survient à un de nos essieux, et nous frappons à une ferme boer, avec l’intention d’y coucher ; le propriétaire fait la sourde oreille, et force nous est de continuer notre route. Avant de repartir, l’envie nous prend de régaler d’un charivari ce personnage inhospitalier ; mais quelqu’un parmi nous, qui connaît les us et coutumes des Boers, nous dissuade de donner suite à notre projet, le rustre pouvant fort bien décrocher son fusil et nous canarder sans plus de façons. Nous allons donc cahin-caha jusqu’à l’heure de minuit, où nous atteignons Bloodfontein, misérable station composée d’une simple cahute en bousillage, entourée d’un énorme amas d’os et d’excréments d’animaux, où, de toute la nuit, je ne puis fermer l’œil.

Le lendemain dimanche, 16 juillet, nous restons toute la journée à attendre la correspondance venant des Champs de diamants, attendu que c’est avec son attelage que nous devons nous remettre en route ; elle arrive enfin à cinq heures de l’après-midi, et notre voiture, avec son essieu toujours faussé, reprend sa marche au tout petit pas, car, pour surcroît, les chemins sont affreux, remplis de fondrières et de cailloux. Vers huit heures du soir, nous discernons une lumière et nous poussons de ce côté ; malheureusement, ce n’est pas une maison ; ce n’est qu’un chariot avec sa lanterne, qui ne peut nous être d’aucun secours. Toute la nuit nous cheminons ainsi ; entre quatre et six heures du matin, on dételle, et, les dents nous claquant de froid, nous attendons, encaqués au fond de notre boîte, que le soleil se lève. A neuf heures enfin, nous gagnons la station d’Uitkyk ; le temps de déjeuner, et nous repartons à travers l’immense steppe, où nous ne rencontrons d’autre vestige humain qu’un cimetière qui est bien ce que j’ai vu de plus effrayant. Pas un arbre, pas un brin d’herbe, pas la moindre fleur sur cette agglomération de pierres tombales, toutes grises de poussière, dans la solitude sans fin du désert.

II

C’était mon cinquième jour de voyage, et j’avoue que déjà j’en avais assez. A onze heures du soir seulement, nous arrivons à la petite ville de Beaufort, où j’ai derechef le plaisir de m’étendre dans un bon lit. Je ne savais pas que j’allais, hélas ! expier cette jouissance par cinq nuits blanches consécutives. Le soir du 19, après avoir continué de dévider la lande monotone, nous dételons devant la ferme d’un riche Anglais, qui possède environ dix mille têtes de brebis, et tout un personnel de serviteurs exclusivement cafres et hottentots, sans compter trois filles élégantes et fort bien élevées qui, après le souper, m’invitent à me mettre au piano, de sorte qu’il s’organise un petit bal où l’on danse très gaiement. Jamais je n’oublierai cette charmante soirée, ni cette aimable famille, dont nous dûmes malheureusement nous séparer avant minuit pour nous réinstaller dans la diligence.

Mercredi, 19 juillet. — Après une nuit sans sommeil, et où j’ai grelotté affreusement en dépit de ma couverture (il n’y avait au lever du soleil que 7 degrés R.), nous arrivons à Victoria-Ouest, localité de fondation récente, où se fait un trafic assez animé. Près de la ville se trouve un hameau nègre de quelques huttes, habités par des Griquas, auxquels il est interdit de loger avec les blancs. A trois heures, par une poussière aveuglante, reprise du trajet ; à six heures, arrêt pour souper, encore chez un fermier opulent, et derechef, après le repas, musique et chant ; puis remise en marche jusqu’à deux heures du matin : ci, deuxième nuit d’insomnie complète.

Jeudi, 20. — A sept heures, on fait halte chez un Boer qui ne possède pas moins de quatre mille moutons, ce qui ne l’empêche pas de demeurer dans une simple hutte de bousillage, dont rougiraient nos derniers journaliers d’Europe. Il nous sert une méchante tasse de café sans sucre, qu’il nous fait payer trois pences. A huit heures trois quarts, on attelle de nouveau et nous repartons. Notre véhicule boiteux a été si bien raccommodé à Beaufort que, le soir, l’essieu se brise de nouveau, et il nous faut le rajuster comme nous pouvons au milieu des ténèbres. La nuit, à la suite d’une effroyable secousse, un des voyageurs pique une tête sur la route et pense se rompre le cou. A plusieurs reprises, les bagages ont le même sort. Nous sommes dix dans la voiture, quatre sujets britanniques, deux Américains, trois Allemands, moi compris, plus une dame anglaise qui se souviendra, je pense, longtemps du trajet ; ajoutez le conducteur et le cocher. A quatre heures du matin, le relais de rigueur ; ci : pour mon bilan personnel, troisième nuit essentiellement blanche.

Vendredi, 21. — Un froid sibérien ; pour comble, un des ressorts de fer de la diligence vient à se briser : c’est complet. Les mules étiques que nous avons prises à Victoria peuvent à peine mettre un pied devant l’autre, tant est épaisse la couche de sable qui recouvre la route ; les coups de fouet pleuvent sans pitié sur elles. A la fin, deux de ces pauvres bêtes s’abattent d’épuisement ; force nous est de les dételer et de les abandonner par terre sur la place. On repart avec les autres. Pour moi, je fais, ce jour-là, quatorze milles à pied, distançant toujours de bien loin la voiture. A six heures, souper chez un riche propriétaire ; puis, à dix heures et demie, en avant ! Ci : quatrième nuit d’insomnie.

Samedi, 22. — Arrivée, vers huit heures du matin, à Hopetown. Je suis tellement harassé, que je me laisse tomber demi-mort sur le lit dur et malpropre du petit hôtel où nous descendons. Hélas ! on fait au logis un si beau vacarme et mes nerfs, sont si agités (j’en avais un tremblement dans les mains), qu’il m’est impossible de fermer la paupière. C’est fini, je ne dormirai, je le crains, qu’à Pniel, c’est-à-dire dans deux fois vingt-quatre heures.... A trois heures du matin, on recharge, et à quatre heures nous franchissons la rivière Orange, cours d’eau considérable, de l’autre côté duquel se trouve la frontière de l’État libre du même nom. Nos péripéties ne sont point terminées : sans parler de notre essieu, qui casse derechef dans la matinée, la ferme boer à laquelle nous frappons s’obstine à nous opposer visage de bois, de sorte que, ne pouvant songer, vu le mauvais état du chemin, à pousser plus avant, nous campons cette nuit-là à la belle étoile et sans souper. On allume du feu et chacun s’arrange de son mieux.... pour ne pas dormir, avec un froid de trois ou quatre degrés au-dessous de zéro.

Dimanche, 23. — Après une longue, longue chasse aux mules et aux chevaux, lesquels avaient décampé nuitamment, nous reprenons notre train accoutumé. Le pays, précédemment laid, monotone et aride, devient magnifique. C’est, à perte de vue, une plaine gazonnée et couverte de mimosas, qu’accidentent de place en place de belles sommités de forme tabulaire. Nous passons devant une ferme où l’on élève et apprivoise des autruches, industrie fort lucrative, comme on sait, et sur laquelle je reviendrai plus loin. A plusieurs reprises, nous apercevons des gazelles qui filent rapides comme le vent, et dans les bouquets de mimosas résonnent, çà et là, des ramages d’oiseaux. L’air pur et réconfortant de ces hauts plateaux pénètre les sens d’un bien-être infini. A quatre heures, dîner chez un riche Boer qui, par exception, habite une maisonnette fort avenante (Skols-fontein) et dont la ferme comprend seize mille arpents de terre. C’est ici, parait-il, que commencent les filons de sol diamantifère. Le propriétaire nous raconte que dix années auparavant, c’est-à-dire bien antérieurement à la découverte des fameuses mines, il a trouvé dans son terrain une magnifique pierre de la grosseur d’une poire, et qui, dans l’obscurité, étincelait comme un soleil. Des mois durant, elle avait servi de jouet à ses enfants ; puis, un beau jour, sa femme l’ayant laissée dans sa poche, la blanchisseuse, sans penser à mal, l’avait jetée en lavant la robe. « Or, monsieur, ajoutait le fermier, ce caillou, nous le savons à présent, devait valoir au moins un million ! »

A trois heures et demie, le cocher ressaisit les guides. Des deux côtés du chemin, s’envolent continuellement des gélinottes, et nous voyons un grand serpent traverser la route. On prend gîte cette nuit-là chez un Boer, et, bien que n’ayant pour couche que la dure, je goûte enfin un moment de sommeil ; c’est la quatrième fois que cela m’arrive en onze jours consécutifs.

Lundi, 24 juillet. — Il est près de dix heures du matin quand on a fini de rattraper les chevaux. A travers une région de plus en plus belle, nous atteignons, vers trois heures de l’après-midi, une métairie dont l’aspect élégant et le confortable aménagement intérieur nous frappent tous de surprise. Mon étonnement s’accroît lorsque, dans le salon, je trouve une bibliothèque parfaitement montée en livres allemands ; c’est que le maître de céans était un Lübeckois, M. Radloff. Il nous sert un dîner excellent, qui est pour nous un vrai régal après tant de privations. A quatre heures et demie, nous disons adieu à cette maison hospitalière, et trois heures après, nous touchons enfin le but de notre voyage, à savoir Pniel, sur le fleuve Vaal, point central des districts diamantifères, où j’ai la chance de trouver un gîte au Royal Masonic Hotel.

CHAPITRE II

Aspect de la ville de Pniel. — Les mines des bords du Vaal. — Histoire du premier diamant. — Les mines sèches de Dutoitspan, de Bultfontein et de New-Rush. — Mon installation. — Joies et misères de la vie de digger. — Mes travailleurs cafres. — Excursion de santé à Klipdrift.

I

La petite ville de Pniel, qui date seulement d’une année, n’est encore, à mon arrivée, c’est-à-dire en juillet 1871, qu’un amas désordonné de tentes, d’échoppes en planches, de maisonnettes de fer importées d’Angleterre et d’Amérique, et de huttes nègres, le tout essaimant, à l’instar des baraques d’un champ de foire, sur un espace de terrain déclive au bord du Vaal. Immédiatement à côté se trouvent les diggings, intumescence toute rouge d’aspect, labourée et forée en tout sens comme par une armée de taupes gigantesques. Les trous, qui représentent autant de claims (lots de terre à diamants), sont de toutes les grandeurs, les uns assez profonds pour que de petites maisons y pussent disparaître ; les autres, ceux que l’on commence, n’ont que quelques pieds. Ces creux exposent à plus d’une chute le promeneur sans méfiance, et il ne fait pas bon d’aller par là dans la nuit. Chaque claim embrasse un espace de trente pieds carrés, entouré de murs faits de grosses pierres et de blocs émiettés que l’exploitant a tirés de la fosse ; sur chacun se trouvent une demi-douzaine de cuves remplies d’eau, où l’amas roulé, qu’on ramène de l’excavation dans des sacs ou des seaux, est jeté et remué à la pelle jusqu’à ce que la terre se soit séparée des cailloux ; puis ceux-ci, après avoir subi un premier nettoyage sommaire, sont portés près du fleuve, pour y être passés au cradle. C’est le nom qu’on donne à un appareil composé de trois cribles superposés, avec des trous de grandeur différente, à travers lesquels, à force de secouer et d’arroser d’eau, on tamise la masse. Dans le premier crible restent les cailloux les plus gros, jusqu’à concurrence de la dimension d’un œuf de poule ; dans le second demeurent ceux de grosseur moyenne, pareils au minimum à une prune ; le troisième enfin reçoit la menue pierraille, de la taille de la cerise jusqu’à celle du petit pois. Ce dernier résidu est apporté sur la table à trier, et là, au moyen d’un racloir (scraper), on cherche s’il y a dans le tas un diamant.

Ce fut, on le sait, en 1867, à la ferme d’un Boer nommé Jacob, sur le fleuve Orange, à dix-sept lieues à l’ouest de Hopetown, dans le district d’Albania, que fut trouvé le premier diamant. Un chasseur d’autruches et deux trafiquants (traders), étant venus à passer par là, virent des enfants jouer avec un petit caillou translucide et brillant. Un des trafiquants, O’Reilly, eut l’idée vague que ce pouvait bien être une de ces pierres précieuses dont parle la Bible, et il demanda au paysan s’il voulait lui en faire cadeau. « Très volontiers », répondit en riant celui-ci, qui ne soupçonnait nullement que l’objet pût avoir la moindre valeur. Arrivé à Colesberg, O’Reilly parla de sa conjecture, et, pour preuve, il raya avec sa pierre une vitre de l’hôtel ; mais les personnes présentes se moquèrent de lui, en alléguant que n’importe quel silex pouvait ainsi marquer le carreau, et l’on poussa l’impertinence jusqu’à lui jeter son caillou par la fenêtre. L’autre, heureusement, le retrouva, et le porta à Grahamstown, où il le fit examiner par les savants docteurs Atherstone et Ricards. Ceux-ci déclarèrent que c’était un diamant de vingt-deux carats et demi. Bref, la pierre fut achetée cinq cents livres sterling (12 500 francs) par sir Filipp Woodhouse, gouverneur de la colonie. Enchanté de l’aubaine, O’Reilly retourna chez Jacob, et il eut la chance d’y découvrir un second diamant d’environ neuf carats, qu’il vendit deux cents livres sterling, toujours au gouverneur précité.

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Lavage du sol diamantifère.

Immédiatement, les indigènes, qui s’imaginaient que les blancs usaient de ces pierres comme de talismans, se mirent à explorer de leurs yeux de lynx les bords de la rivière Orange, et le résultat fut qu’en quelques semaines ils découvrirent dix autres diamants : sur quoi, l’investigation devint générale, et, dans le courant de 1868, on commença les fouilles, à Pniel, près du fleuve Vaal. Ce fut alors, je le rappelle en passant, qu’un Cafre, du nom de Swartsboy, trouva cette fameuse « Étoile de l’Afrique du Sud », qui pesait quatre-vingt-trois carats et demi, et que les joailliers de la couronne à Londres, Hunt et Cie, acquirent au prix de 11500 livres sterling.

A partir de ce moment, les chercheurs, des Boers surtout, affluèrent en masse aux districts diamantifères.

Tout d’abord on n’avait exploré que la surface du sol ; à la fin de 1869, on se mit à fouiller plus avant et à opérer systématiquement le lavage des terres que l’on retirait. A cette époque, il y avait déjà, tant à Pniel qu’à Klipdrift (le principal établissement des bords du Vaal), une population blanche de neuf mille têtes. Un ancien marin, puis trafiquant, M. Stafford Parker, fut nommé président de la petite république de Divers ; mais l’Angleterre ne tarda pas à revendiquer la propriété du territoire si rapidement colonisé ; à la fin de 1870, M. Campbell, gouverneur du Cap, vint, avec une troupe de policemans à cheval, planter à Klipdrift le drapeau britannique. M. Parker eut le tact de ne point résister, si bien que l’annexion se trouva consommée tout pacifiquement. Quant à Pniel, situé sur la rive sud du Vaal, il demeura au pouvoir de l’État libre d’Orange.

En décembre de la même année, un des diggers initiateurs, M. Robinson, faisant un tour par le pays, vint à la ferme de Dutoitspan (Du Toit’s Pan), à onze lieues au sud-est de Pniel, et y découvrit, parmi des pierres que les enfants du logis avaient ramassées, vingt-deux petits diamants. En explorant la terre et le sable dont avait été bâtie la maison, on reconnut qu’ils en contenaient également ; enfin, en fouillant un petit bassin rond à qui sa forme a valu le nom de Pan (poêle), on y fit, entre autres trouvailles, celle d’une pierre de quarante carats. Ce fut le signal d’une véritable invasion à Dutoitspan. Tous les chercheurs malheureux de Pniel et de Klipdrift émigrèrent vers ce coin de terre fortuné, où, au milieu de 1871, s’élevait déjà une ville complète, avec des hôtels, des églises, et des buvettes innombrables ; si bien que Je paisible Boer, voyant tout ce monde installé chez lui sans sa permission, accepta les offres réitérées d’une Compagnie (London et South african Company) qui venait de se former pour exploiter son propre domaine, et vendit, au prix de 125 000 francs, ses six mille cinq cents acres de terrain.

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Mine de Dutoitspan.

Vers la même époque, en mars 1871, d’autres découvertes de diamants furent faites à la ferme de Bultfontein, qui fut aussitôt acquise par une seconde Société-créée sous le nom de Hopetown Diamond Company.

Un peu plus tard, en juillet, vinrent les trouvailles faites à Vooruitzicht, propriété située non loin de Dutoitspan, ce qui amena aussitôt l’établissement d’un nouveau camp, celui de New-Rush (Nouvelle affluence), et la formation d’une société de capitalistes. L’État libre d’Orange, sur le territoire duquel étaient ces derniers diggings secs1, réclama pour chaque claim un droit de patente de dix schellings, en se réservant le droit d’expropriation pour cause d’utilité publique, et soumit en outre les propriétaires fonciers à diverses charges et redevances, qui ne firent naturellement qu’augmenter par la suite, Enfin, le 6 octobre 1870, un gouverneur fut donné aux Diggers par le président de l’État libre : ce fut M. Truter, un ancien chercheur d’or d’Australie.

Pour en revenir aux mines de Pniel, je jugeai, du premier coup d’œil, que le travail y devait être horriblement fatigant et exiger une grande force physique. Les blocs de pierre qu’il s’agit d’émietter et de retirer du claim sont parfois gros comme de petites maisons ; tout le jour, un soleil implacable darde au fond de ces excavations, où pas un souffle d’air ne pénètre, et qui sont de véritables fournaises. Ajoutez à cela le séjour dans d’étroites tentes étouffées, le manque de tout confortable, la mauvaise nourriture à laquelle sont condamnés la plupart des mineurs, et l’on verra que le genre d’existence n’est rien moins qu’agréable et sain ; mais l’espérance suffit ici à soutenir les courages, et chaque trouvaille faite par autrui insuffle aux chercheurs une nouvelle énergie. Sur la place même sont installés à l’affût nombre de courtiers, la plupart des juifs allemands, qui se hâtent de faire raffle des diamants trouvés, pour les revendre avec bénéfice à des négociants de plus d’envergure, qui, à leur tour, les expédient en gros en Angleterre.

La vue dont on jouit du milieu de la kopje (mine à diamants) de Pniel, éminence de terrain trouée et rongée comme un fromage de Gruyère, a vraiment beaucoup de charme : au premier plan, le labyrinthe de claims rougeâtres avec leur ourlet de tas de pierres, que sillonnent quelques sentiers, semblables à des échelles de poulailler, qui tous aboutissent à la rivière ; puis, de l’autre côté du fleuve, sur la hauteur, la petite cité coquette de Klipdrift avec ses habitations de fer, de bois, de pierre ou d’argile, bâtisses très propres et faites pour durer, ses hôtels splendides et massifs, sa maison municipale, son bureau de poste et ses grands magasins de marchandises. L’administrateur anglais, M. Campbell, habite un camp retranché près de la ville ; la gendarmerie britannique a son siège un peu plus loin en aval ; c’est un corps organisé militairement, avec un uniforme sombre qui a très bon air, et où servent beaucoup d’Allemands.

II

C’est surtout à New-Rush2 que j’ai appris à connaître par expérience la vie de mineur. On ne saurait se faire une idée de la quantité de diamants fournie dès l’abord par cette seule mine. Aussi, en quelques semaines, s’y était-il élevé toute une ville, et le steppe, auparavant solitaire, s’était transformé en un marché bruyant où flamboyaient enseignes de toute sorte, et où l’on comptait quatre ou cinq milliers de diggers, exploitant huit cents claims. Beaucoup de mineurs avaient fait fortune en l’espace d’un mois ; l’un d’eux, rien qu’en quinze jours, avait trouvé pour dix mille livres sterling de pierres précieuses.