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Qui épouser et comment

De
306 pages
L'anthropologie s'attache particulièrement aux structures "élémentaires" de la parenté, dans des sociétés où il est interdit d'épouser certains parents mais où d'autres sont les partenaires désignés. En Europe ont cours les structures "complexes" de la parenté : si certaines alliances sont interdites, il n'existe aucune obligation d'épouser une personne en particulier. Mais les différences entre ces deux types de structures ne sont pas si tranchées. A Haveluy, aux XVIII° et XIX° siècles, dans des milieux humbles existent des flux privilégiés...
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Qui épouser et comment
Alliances récurrentes à Haveluy de 1701 à 1870

~ L'Harmattan 2007 5-7 rue de l'École Polytechnique; Paris 5e www.librairieharmattan.com harmattanl~wanadoo.fi diffusion.harmattan~wanadoo. fi ISBN: 978-2-296-03080-0 EAN:9782296030800

GUY TASSIN

Qui épouser et comment
Alliances récurrentes à Haveluy de 1701 à 1870

PRÉFACE DE FRANÇOISE HÉRITIER

L'HARMATTAN

Préface

On reconnaîtra à Guy Tassin une remarquable ténacité et une tout aussi remarquable persévérance dans ses objectifs: tout connaître des usages sociaux d'Haveluy sur presque deux siècles, de 1701 à 1870. Cet infatigable récidiviste nous a déjà donné six ouvrages sur cette paroisse ou commune depuis dix ans. Pour commencer, la publication de la chronique tenue par un prêtre, curé de la paroisse. Sont venus ensuite un ouvrage consacré aux noms de personne au XVIIIe siècle (1997), un troisième sur la natalité, la fécondité et les mentalités (1997), un quatrième sur la longévité et la vie sociale (1998), un cinquième sur l'alliance et la parenté que j'ai eu l'honneur de préfacer (2000) et enfin en 2005 un sixième ouvrage sur le statut du genre féminin, toujours pendant la même période de référence 1. Il revient aujourd'hui avec ce dernier opus (qui n'est sans doute pas l'ultime) sur la question de l'alliance matrimoniale, envisagée du point de vue des tactiques repérables dans le comportement des Haveluynois. La méthode est toujours la même, encore qu'elle se raffine, se diversifie, se complexifie d'ouvrage en ouvrage. Guy Tassin est un partisan convaincu des avantages de la micro-histoire et de l'analyse détaillée et croisée des micro-événements envisagés sous toutes leurs facettes pour faire émerger le sens des pratiques. Il lui a donc fallu sans cesse creuser plus profond dans les archives de toute nature susceptibles d'apporter des informations. Et naturellement, surtout en ce qui concerne l'alliance matrimoniale et les liens de parenté, élargir l'analyse aux communes voisines avec lesquelles on se marie. Pourquoi 1701? C'est le moment où après la Guerre de Hollande le groupe social ne compte plus que 135 habitants sur 29 feux. Il tente de se restaurer, avec une ancienneté moyenne inférieure à cinquante ans. Là-dessus la guerre violente entre la
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Voir la bibliographie

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France et l'Espagne fait que le village est complètement détruit en 1712 (il ne reste plus qu'une cheminée), les survivants s'enfuient puis reviennent et tout est à recommencer. Nous sommes donc dans les débuts d'un processus de reconstitution d'une vie normale qui se déroulera avec les aléas des guerres et des épidémies de l'époque sans compter la Révolution qui ne marquera guère les esprits, jusqu'à la fin du XIXe siècle. Alors les mines de Denain, l'industrialisation de la région et un retrait de l'Eglise au profit des idées républicaines vont défmitivement changer la donne. En 1870 il y a 1200 habitants. Mais sur les deux siècles de l'étude, et compte tenu de l'élargissement partiel aux villages voisins, le travail de Guy Tassin aura impliqué des dizaines de milliers de personnes. Tout chercheur qui a été confronté à la tâche de reconstituer des généalogies détaillées dans divers buts

saluera la performance. Il comprend aussitôt avec quelles
difficultés majeures d'identification des individus et de maniement des informations Guy Tassin s'est colleté. Il appréciera d'autant plus la qualité et la quantité de travail fourni s'il sait que ce magistral dossier s'est constitué sur fiches manuelles et que tous les calculs, selon les hypothèses riches et fécondes de l'auteur, ont été menés de la même façon. Ayant travaillé moi-même à partir de données africaines sur la question du choix du conjoint, je me suis trouvée confrontée pour le recueil des informations à d'autres difficultés puisqu'il n'y avait d'archives d'aucune sorte et aucun état-civil et que la reconstitution se faisait par enquête orale en sollicitant les mémoires croisées en réunions publiques, mais, alors même que le corpus d'ensemble atteignait à peine 3000 personnes, je n'aurais, me semble-t-il, pu réussir à traiter toutes les hypothèses (compte tenu du nombre et de la complexité des interdits) sans le recours à l'informatique. Je salue donc bien bas celui dont l'énergie, l'enthousiasme et la curiosité n'ont jamais cédé devant le caractère fastidieux et peu exaltant de ce travail sur fiches toujours recommencé. Il ne s'agit pas seulement pour l'auteur de mettre en perspective les micro-événements. Il convient de leur faire II

rendre compte par le biais de calculs statistiques (pourcentages, sex-ratio, indices). Cette volonté se traduit par des questionnements qui épuisent, semble-t-il, la totalité des possibles, avec toutefois des inconnues que l'auteur regrette profondément. Il est vrai, par exemple, que les archives ne peuvent fournir que les renseignements pour lesquelles elles ont été constituées: état-civil, contrats notariés, plans, archives de police.. .11manquera toujours la dimension affective, car on ne trouve ni correspondances, ni journaux intimes sur lesquels s'appuyer. Tout au plus peut-on deviner parfois au détour des formules et devant la récurrence de certains faits quelque chose des sentiments. Ainsi dans les choix qui sont faits en mariage ou à rebours dans ceux qui ne sont jamais faits entre familles, on peut s'interroger sur le poids des affinités profondes ou au contraire des inimitiés intimes qui nous restent secrètes même si elles étaient connues de tous. D'autres questions, qui apparaissent au détour de résultats précédemment obtenus resteront sans réponse. Pourquoi le tropisme des mariages exogames se fait-il vers les villages de l'est et très peu vers

l'ouest, surtout avec un village pourtant proche, alors même que
les distances et la qualité des chemins sont identiques? Pourquoi les métiers du fer sont-ils deux fois plus endogames

que ceux du bois? Certes en ce cas on peut répondre - et c'est
vrai - qu'il existe une hiérarchie socioprofessionnelle (censiers, artisans, bergers, ouvriers, domestiques, manouvriers) et une autre hiérarchie au sein même de la catégorie des artisans. Mais cela ne nous dit pas pourquoi le fer est plus endogame que le bois. La réponse est à chercher dans des domaines de représentations archaïques qui dépassent le cadre du questionnement de l'ouvrage. Rappelons qu'en Afrique et dans d'autres régions du monde les forgerons forment aussi des groupes endogames, et dotés de pouvoirs très particuliers, notamment dans le règlement des conflits. De quoi s'agit-il donc ici? De comprendre les voies de l'alliance et leur possible évolution pendant la période considérée, compte tenu d'un découpage par plages de dix années, pour mieux saisir les changements en train de se faire. Guy Tassin récuse l'idée de stratégies conscientes dans l'esprit III

des intéressés, de plans d'ensemble qui ne pourraient venir que de l'Eglise ou de l'Etat ou de dirigeants de la communauté (échevins, maires) qui chercheraient par exemple à contrôler les flux exogamiques. Il préfère parler de tactique, laquelle consiste « à saisir du regard, sur le terrain, le lieu et le moment opportuns pour convoiter tel objectif» (p.24). Il reste que l'ensemble de ces facultés tactiques individuelles apparemment libres de toute pression défmit, à mes yeux, un paysage dont l'ordonnancement obéit à des règles dont seules certaines sont explicites (les interdits canoniques relayés par l'Etat) alors que les autres ne le sont pas. Or, ce paysage propre à Haveluy est aussi propre aux sociétés européennes de l'époque. Il ressemble aussi étrangement, tant par les solutions trouvées à des problèmes que par les lignes apparentes de forces qui se dessinent, au fonctionnement de sociétés à structure semi-complexe de l'alliance, telles que je les ai étudiées. La liberté individuelle de choix est apparemment grande dans les sociétés cognatiques, nul dessein organisateur n'est imposé aux membres du groupe, mais l'ensemble des choix tactiques individuels dessine une structure que les historiens européanistes relèvent dans toute l'Europe occidentale entre, disons, les XVe et XIXe siècles et que les anthropologues désignent comme structure complexe de l' alliance. Les grandes lignes de force que Guy Tassin fait ressortir sont les bouclages, les redoublements d'alliance, les renchaînements et chaînes d'affinité seconde, les chaînes dues à l'affinité spirituelle, au milieu professionnel, les échanges dans l'espace géographique (maison à maison du même côté des rues, par exemple, mais non côte à côte). Les bouclages représentent l'élément dominant du système, bien que ce soit le mode qui prenne le plus de temps. Une note (p.259) signale que le délai moyen de réalisation/répétition est de 10ans dans l'échange de maison à maison, 12 dans l'affinité spirituelle, 23 en renchaînement d'alliance, 30 en complément exogamique et 130 en bouclage. Qu'est-ce qui est donc si important dans le bouclage? Le bouclage est une union qui a lieu au sein de la parenté, entre IV

descendants consanguins d'une même fratrie apicale, une fois passée l'aire d'extension des interdits de parenté (et d'alliance dans le même degré). Ces interdits portent pendant la période considérée jusqu'aux cousins issus de germains (sixième degré). Le huitième degré est, par voie de conséquence, celui où le mariage redevient possible et où il est effectivement réalisé, mais pas n'importe comment. Quel que soit le délai apparemment considérable, le bouclage est une « refondation », un « retour au nid » pour reprendre les expressions de l'auteur. Mais il correspond à des normes et préférences implicites. La paire apicale de germains est le plus fréquemment constituée d'un frère et d'une sœur. Le mariage unit plutôt un homme remontant par son père à son aïeul et une femme qui remonte à la sienne par sa mère. On ne se marie pas avec les descendants en voie agnatique directe dans les deux sens d'une paire de deux frères, situation qui semble être ressentie comme incestueuse même dans des degrés plus avancés. Un ordre de priorité est donné qui indique une préférence pour des cousins de type croisé plutôt que pour des cousins de type parallèle. Le fait que la paire apicale consiste majoritairement en un frère et une sœur implique au minimum une autre lignée, celle de l'époux de cette sœur, jusqu'à trois si la ligne descendant de cette sœur est faite de filles. Le recentrage de ceux qui s'écartent, selon la formule de Pierre-Damien, ramène sur une lignée définie de façon agnatique par un nom de famille des descendants qui appartiennent à d'autres lignées. Je rappelle que j'ai mis sur le marché ce terme de bouclage en 1981 dans L'Exercice de la parenté2 en montrant de la même manière, eu égard aux critères locaux de proximité des consanguins utilisés par la population africaine sur laquelle je travaillais, une hiérarchie des choix qui montrait qu'on réalisait le plus massivement l'union la plus proche des niveaux interdits de son propre lignage (toujours par rapport à une fratrie apicale constituée d'un frère et d'une sœur), puis du lignage agnatique
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Le Seuil - Gallimard

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de la mère, puis de celui de la mère du père, puis de celui de la mère de la mère.. Enfm, on trouvait le moins grand nombre de réalisations associé au plus grand nombre de possibilités effectives de choix, entre des consanguins descendant de façon aléatoire de deux sœurs. Dans ce cas, il s'agit bien sûr d'une société patrilinéaire, avec des patrilignages échangistes nettement délimités, alors que nous sommes à Haveluy dans un ensemble cognatique indifférencié de parenté où la notion même de patrilignage, c'est-à-dire d'unifiliation, n'a pas cours. Mais ce que nous montre Guy Tassin comme l'avait montré Gérard Delille à partir surtout d'exemples seigneuriaux de divers lieux d'Europe 3, c'est l'émergence au sein de cette parentèle cognatique, chez les manouvriers comme chez les censiers, d'une conscience de la lignée agnatique familiale, avec retour au centre de ceux que la logique des interdits a fait naître dans d'autres lignées (d'une partie d'entre eux au moins). Guy Tassin montre, chiffres à l'appui, que la démarche du bouclage est « continue, cohérente, déterminée et ne doit pas grand-chose au hasard ». Ainsi, les 59 fratries fondées de 1700 à 1800 ont donné lieu à 236 mariages dont 199 sont des bouclages et, à une époque avancée au XVIIIe siècle, 50% des fratries ne font des bouclages que du côté paternel. Il y a beaucoup plus de possibilités ouvertes, néanmoins le bouclage se caractérise par l'attachement à la lignée paternelle souche, et met donc nettement en évidence l'existence reconnue, ressentie, revendiquée de ces lignées agnatiques porteuses de noms au sein de l'ensemble des parentèles cognatiques. On trouve là deux points extrêmement importants. Le premier est qu'il n'y a pas de césure tranchée entre le monde du cognatisme et celui de l'unilinéarité. Le premier joue avec l'unilinéarité, le deuxième joue avec le cognatisme. Nous
3 Gérard Delille, « Echanges matrimoniaux entre lignées alternées et système européen de l'alliance: une première approche», pp.219-252 in En Substances. Textes pour Françoise Héritier, sous la direction de Margarita Xanthakou, Jean-Luc Jamard et Emmanuel Terray, Paris, Fayard, 2000.

VI

voyons là des paysages transitionnels variables en intensité selon les lieux et les époques, où la parentèle indifférenciée fait à sa surface des agglutinations, des sortes de dorsales, qui ne dureront peut-être que quelques générations, le temps de quelques bouclages, avant d'être relayées par d'autres, plus fraîchement mises sur le marché. On y lit la prévalence, dans la conscience des individus, des lignes agnatiques sur les lignes utérines, et de manière plus générale comme le dit Guy Tassin lui-même, de l'homme sur la femme, mais aussi de l'antériorité sur ce qui vient après. Les familles les plus anciennes acquièrent une forme de noblesse que les autres n'ont pas. Opérerait ainsi dans la société haveluynoise une transcription de la valence différentielle des sexes qui est, telle que je l'ai énoncée, une équation archaïque fondée sur l'idée qu'antériorité équivaut à supériorité, sur le modèle parent/enfant ou plus largement aîné/cadet, équation dans laquelle est venu se loger le rapport homme/femme pour des raisons qu'on n'expliquera pas ici.
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De telles constantes ne sont pas neutres. Nous pouvons en déduire le caractère archaïque des constantes des représentations qui sous-tendent cet attachement aux lignes paternelles et les font remonter à la surface lorsque les circonstances s'y prêtent. Ici ce sont les interdits matrimoniaux qui rendent nécessaire et manifeste le bouclage dès que la chose devient possible. Le deuxième point important est l'interposition d'une deuxième voire de trois ou quatre autres lignes agnatiques entre les conjoints qui opèrent un bouclage au bénéfice de la première.
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VII

Ces lignes tierces multiplient la possibilité de redoublements d'alliance par bouclage entre groupes, en opérant à chaque génération des bouclages entre lignées alternées. Comme cela a été dit plus haut, ce fut le mode de fonctionnement principal des lignées nobles en gros du XVe au XVIIIe siècle. Ce ne fut pas leur seul apanage puisque nous trouvons ces mêmes usages, et même renforcés au XIXe siècle à un moment de peur identitaire avec l'industrialisation, dans des milieux villageois populaires où il n'y a pas de patrimoine important à consolider, sauf la conscience d'être soi. Cela reviendrait-il à dire, comme vont le souligner les autres modes de réalisation de l'alliance, que le choix du conjoint tout en obéissant aux décrets de la loi tant laïque que religieuse, non seulement cherche à la contenir au plus près (dès que la brèche est ouverte on s'y engouffre) mais surtout - et là intervient un autre système archaïque de représentations - que la sécurité, l'amour, la confiance sont placés en premier lieu chez les descendants de même souche et que ces sentiments, doublés de la peur de l'inconnu, sont plus présents dans l'imaginaire collectif que l'appel des grands espaces. Le choix du conjoint prioritairement effectué par bouclage dans la consanguinité obéit à tous les impératifs liés aux affects, tout comme le choix orienté vers la consolidation des lignes agnatiques, ces visibles dorsales, conforte les principes fondateurs de la valence différentielle des sexes. Ainsi l'alliance tout comme la filiation obéissent-elles à des principes qui ne sont pas, à strictement parler, de l'ordre de la parenté. Les autres modes de réalisation de l'alliance, fondés sur des renchaînements d'alliance surtout, c'est-à-dire sur des mariages entre alliés (on épouse les consanguins de ses alliés ou les alliés de ses consanguins) ou sur des chaînes établies en raison de l'affinité spirituelle, professionnelle ou même topographique (cette endogamie "des jardins" du même côté de la rue mais pas mitoyens) appuient cette assertion. Les renchaînements d'alliance sont une manière intelligente, très subtile même d'épouser au plus près des interdits de VIII

consanguinité et d'affinité. Si un homme ne peut épouser sa cousine germaine (patrilatérale croisée par exemple) ou sa cousine issue de germain (interdit de consanguinité), s'il ne peut épouser non plus la veuve de ses cousins de même ordre (interdit d'affinité), il peut épouser au plus proche de l'interdit et dans l'interconnaissance la sœur de l'époux de ces cousines ou la soeur de la veuve de ces cousins. Rien n'interdit non plus d'épouser la belle-sœur (sœur de l'épouse) de son frère ou la nièce par alliance d'une tante ou, en remariage, un allié du conjoint disparu. On voit à Haveluy se dessiner de multiples configurations qui augmentent jusqu'en 1830 (46% des mariages sont des renchaînements) puis déclinent. Certains mariages sont à la fois inscrits dans des bouclages et dans des renchaînements. Guy Tassin estime que ces unions ne valent pas pour leurs auteurs celles qui ont lieu dans la consanguinité, en termes de proximité symbolique et de solidarité effective. Ce seraient donc des ersatz, bien utiles pour solidifier des ensembles que leur durée d'achèvement rend fragiles. Il note de façon très intéressante que face à l'idéal de regroupement sur une ligne agnatique propre au bouclage, le genre féminin favoriserait le renchaînement. Au XVIIIe siècle, ses calculs montrent que lorsque de tels mariages ont lieu, les mères des conjoints sont trois fois plus souvent en vie que les pères. De même, le mariage avec un consanguin de la seconde femme du père a lieu quatre fois plus souvent que celui avec un consanguin du second mari de la mère. Loi des hommes contre loi des femmes? Certainement pas. Mais privilège de cette interconnaissance qui se noue au fil des rencontres familiales organisées par des femmes, ou au cours de ces après-midi ou soirées de travail effectué ensemble que ces mêmes femmes réalisent dans leurs cuisines, leurs couloirs ou leurs jardins, lieux de sociabilité qui leur sont réservés, ainsi que Guy Tassin le note dans un précédent ouvrage. Et d'autant moins que les renchaînements dans le cadre professionnel ne dépendent pas, eux (ou sans doute très peu), du choix des femmes. Al' envers de la concentration verticale dans la consanguinité, on note une concentration proprement horizontale des renchaînements dans les milieux artisanaux: IX

gendres et fils pratiquent le même métier jusqu'en 1759 ; puis jusqu'en 1830 s'observe la recherche d'une complémentarité par association professionnelle entre beaux-frères, pour une meilleure rentabilité. Les chaînes les plus improbables deviennent aisément lisibles lorsqu'on identifie le couple ou la personne qui établit le lien entre les deux parties et dont la maison est le lieu de rencontre potentiel des futurs époux. Ainsi par exemple le mariage d'un homme avec sa FZHFMBssd (notation à l'anglaise). Lui épouse la fille d'un cousin (du sixième degré) du mari de sa tante paternelle; elle épouse le neveu par alliance d'un cousin de son père. Cette tante d'Ego masculin et son mari sont le pivot de cette alliance. Les choses se compliquent lorsque l'on constate que les bouclages accompagnés de renchaînements passent de 50% au XVIIIe siècle à 57% ensuite; que les renchaînements sans bouclage antérieur qui étaient de 60% avant 1800 tombent ensuite à 25%. En fait, au XIXe siècle la proportion de bouclages suivis de renchaînements double presque passant (si l'on considère les bouclages seulement) de 40 à 75%! Le renchaînement constitue donc, et de plus en plus, un jalon d'un système fondé sur l'idéal du bouclage consanguin: il rapproche des apparentés avant que ceux-ci ne puissent s'unir à nouveau entre eux, écrit l'auteur. Sa séduction vient de sa totale licéité du point de vue de l'Eglise, et du fait qu'il invite à des solidarités extrêmement concrètes. L'alliance passe par les femmes mais la parenté qui compte, par les hommes. Le système repose sur la fidélité, 1'habitude, la confiance, la reconnaissance de l'intérêt mutuel à maintenir des relations. On peut même affmner que la plus grande rigidité du système se trouve chez les plus humbles. La liberté individuelle est seulement la capacité de pouvoir choisir entre plusieurs conjoints possibles également bien disposés. Le recours à l'exogamie est faible et il a lieu dans le voisinage proche. Il entraîne d'ailleurs à sa suite bouclages et renchaînements. Il y a fort peu de mariages avec de parfaits étrangers (5 peut-être, avec x

des soldats démobilisés de passage) et fort peu de mariages entre Haveluynois qui échappent à la règle bouclage/renchaînement (moins de 5% au XVIIIe siècle: mariages entre enfants uniques). Les vieilles familles, qui ont un vif sentiment d'autochtonie, de noblesse (antériorité équivaut à supériorité) sont liées étroitement entre elles: 62% des mariages réunissent en un graphe les vingt-deux groupes agnatiques centraux. Il est certain que cet attrait pour la répétition, la fidélité, le

bonheur de l'entre-soi, l'endogamie et les méthodes utilisées bouclages et divers types de renchaînements - doivent aboutir,
logiquement et statistiquement parlant, à un réseau tel que peu de personnes ont la capacité d'y échapper ou de le rompre (c'est le cas des unions d'enfants uniques). On pourrait en conclure que la difficulté serait plutôt, pour les Haveluynois, de trouver un conjoint non apparenté d'une manière ou d'une autre, si les choix statistiquement prouvés ne montraient pas, derrière l'aléatoire, une volonté précise de réaliser certaines formules avant les grands bouleversements industriels de la fin du XIXe siècle. Quelle conclusion pouvons-nous tirer de ces résultats? Il me semble que l'une s'impose. Elle ressort de ce travail comme de celui que j'ai conduit en Afrique dans une société différente puisque la règle d'unifiliation patrilinéaire y est absolument évidente et écrase tout le reste. Il m'apparaissait cependant alors que même dans ce cas l'évidence des patrilignages était celle des arbres qui cachent la forêt. Pour que le système fonctionnât, avec ses multiples interdictions lignagères, il fallait recourir à une lointaine parenté cognatique, la proche étant soumise aussi à des empêchements (ainsi un homme et une femme qui partagent un même lignage maternel, qui appellent "oncle maternel" de mêmes hommes parce que leurs mères sont issues du même lignage, alors que leur propre lignage est défmi pour chacun par son père et que chacun d'entre eux n'appartient pas par naissance au lignage de la mère de l'autre, ce qui est interdit). Ici nous trouvons un système de filiation cognatique qui, sur un réseau de relations fondé sur l'interconnaissance et la XI

familiarité et de lointains liens de consanguinité, s'évertue à recréer, même de façon temporaire, ce que j'ai appelé plus haut des "dorsales" agnatiques : des fantômes de patrilignage. Les sociétés humaines vivent une tension permanente entre le besoin de confiance que l'endogamie familiale permet et la nécessité d'élargir le réseau d'interconnaissance pour survivre sans heurts et protéger le noyau de familiarité. Une tension existe entre des principes de filiation, de résidence, de transmission des biens, aptitudes et privilèges et les règles d'évitement de l'inceste que chaque société édicte pour obliger justement à un minimum d'exogamie afin de mieux assurer par l'ouverture sur le dehors la tranquillité et la sécurité du dedans. D'où la nécessité sans cesse de composer au plus près avec ces diverses obligations. Ainsi j'aurai tendance à voir l'ensemble du champ de la consanguinité et de l'alliance comme un réseau tentaculaire dessinant d'incessantes nervures, toujours renouvelées, comme celles d'une feuille, réseau sur lequel se marquent, de façon plus ou moins appuyée, ces dorsales d'unifiliation qui semblent parfois occuper tout l'espace. La métaphore de la feuille d'arbre est d'autant plus pertinente que plusieurs grosses dorsales y sont généralement apparentes et que chacune d'entre elles voit se créer les fines stries et les nervures des liaisons qui les unissent entre elles et les rapportent toutes à un réseau d'ensemble. Si l'on envisage de la sorte tout réseau d'alliance comme obligé et obligatoirement cognatique dans des milieux traditionnels clos, alors la loi de l' agnatisme renvoie à la valence différentielle des sexes, au primat social et symbolique du sexe masculin sur le sexe féminin, lequel équivaut au modèle qui veut que l'antériorité fonde la supériorité. Ce qui est dit de la tendance à l' agnatisme dans ce cas vaudrait aussi pour la filiation matrilinéaire où ce sont les hommes qui portent la réputation du lignage utérin. Le travail de Guy Tassin nous invite ainsi, et ce n'est pas le moindre de ses mérites, à repenser les fondements et les catégories trop rigides de l'anthropologie sociale. La filiation organise un réseau d'alliance et lui donne sans doute sens. Les deux actes, filiation et alliance, sont tributaires l'un de l'autre; XII

l'alliance ramène au centre celui qui s'écarte et cherche toujours à faire à partir des affins des consanguins pour les générations qui suivent en restaurant sans cesse la confiance. Les règles sociales conduisent les individus à des tactiques de contournement qui, cumulées, deviennent des stratégies et dessinent des configurations structurales. Haveluy, comme sans doute bien d'autres paroisses/communes en France, nous donne de tout cela pour le passé un exemple saisissant.

Françoise Héritier Professeur honoraire au Collège de France

XIII

QUI ÉPOUSER ET COMMENT

Alliances récurrentes à Haveluy de 1701 à 1870

1. Haveluy et la conduite de ses alliances

« L'amour plaît plus que le mariage par la raison que les romans sont plus amusants que l'histoire ». On ne s'écarte guère de la

pensée de Chamfort CID en soulignant que le mariage, au XVIIIe
siècle encore, et même bien après, est plus perçu comme un événement social que comme la publication d'un lien affectif. De ce fait, même si cela heurte quelque peu depuis que l'institution paraît secondaire relativement aux sentiments, il est plus que légitime d'appréhender le choix du conjoint comme une manifestation sociale, soumise aux effets du temps et de l'environnement. Cela n'exclut d'ailleurs nullement du jeu les pulsions individuelles et l'amour, plus romanesques, mais ces phénomènes, peu documentés de toute façon, ne peuvent guère s'exprimer, à Haveluy entre 1701 et 1870, que dans le cadre d'une procédure d'échanges conduite par les familles et communautés. 1.1.les événements et l'environnement Haveluy est situé aujourd'hui dans le département du Nord, tout près de Denain. La région fut habitée fort anciennement, des hàbitats néolIthiques y ont été repérés. Le toponyme est d'origine celtique, en relation avec aballo, la pomme, ce qui laisse supposer que le lieu avait une fonction cultuelle à l'époque gauloise; des traces d'édifices gallo-romains existe1 raient à l'est du terroir Toutefois, s'il Y eut alors peuplement il ne fut pas durable et c'est à l'époque mérovingienne que la zone entre Scarpe et Escaut, ban oriental - Ostrevant - du diocèse d'Arras, commence à être défrichée par plusieurs abbayes de fondation princière (Marchiennes, Hasnon, Saint-Amand, Denain). Peu à peu se constitue là, près de Denain, aux confins de
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La Direction Régionale des Affaires Culturelles envisageait un sondage en 1973.

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plateaux crayeux à l'ouest et d'une zone humide et alors boisée à l'est, une petite entité territoriale de moins de 500ha nommée Haveluy. Dès le IXe siècle sans doute une motte défensive y est érigée et en tout cas la paroisse, dédiée à Saint Martin - ce qui la présume bien plus ancienne - est citée au début du XIIe siècle. Le lieu est l'enjeu de luttes entre les abbayes voisines et entre les hommes armés qui les représentent, lesquels deviennent de petits seigneurs féodaux. Plusieurs censes et fiefs apparaissent ainsi, instaurant au village des clivages durables, notamment entre la vieille cense à l'ouest et la grande cense à l'est. Longtemps la zone habitée tient au croisement de deux axes, l'un ouest/est, sans doute axe du défrichement initial, va de l'église à la zone humide (Herbelet) par la grande rue, l'autre nord/sud mène de Saint-Amand à Denain, de la Scarpe à l'Escaut et entretient donc un peu plus de circulation. Ce trafic d'animaux de bât, s'il justifie précocement l'installation d'un cabaret, n'ouvre pourtant pour Haveluy d'autres perspectives que sur les villages

immédiatement voisins au nord et au sud, Wallers - où le bois est abondant - et Denain - où les Dames chanoinesses, patronnes d' Haveluy, constituent une petite source d'emploi et une certaiti-e attraction par leur luxe. La grand route de Paris à Bruxe11eset l'Escaut, grandes voies de la région, demeurent trop lointaines pour être réellement utiles aux Haveluynois. Il est révélateur que les relations aient toujours été plus intimes avec Bellaing, le village le plus proche à l'est, vers lequel n'existent pourtant que des chemins d'usage ultralocal. Malheureusement Haveluy est effacé dans un environnement qui lui, au contraire, est très frayé, surtout par les armées. L' Ostrevant, en effet, est aux frontières de la Flandre et du Hainaut et dépend de l'un ou l'autre au gré des mariages princiers, apanages et combats. Plus tard l'évolution différenciée de la Flandre et du Hainaut met Haveluy au contact de la France d'une part, de la Bourgogne

puis de l'Espagne, entités presque continuellement en guerre. De
ce fait l'histoire d'Haveluy, du XIIe au XVIIe siècle paraît se réduire dans les archives subsistantes à la succession des familles seigneuriales et aux destructions et pillages suscités par les guerres. Le nombre de feux, au cours de cette longue période, ne semble guère varier: les dénombrements, opérés quand la paix est temporairement rétablie, enregistrent le plus souvent les étia5

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ges successifs d'un peuplement condamné à d'éternels recommencements. On retrouve, par exemple, les 34 feux de 1365 en 1541. Et pendant toute cette période, il faut le souligner, si les envahisseurs ne sont peut-être pas pires que les défenseurs, ils sont armés par le roi de France qui, ici, est un voisin étranger et pénible. La domination espagnole n'est elle-même pas tendre, qui entre autres a chassé avec cruauté «sorcières» et protestants: une Haveluynoise a échappé de peu au bûcher et des gens de la région, des Haveluynois peut-être, ont dû émigrer en Hollande et en Angleterre. Finalement une guerre, une de plus, celle dite « de Hollande », annexe Haveluy avec tout le Valenciennois au royaume de France en 1678. Il ne dut pas y avoir grand enthousiasme à cet événement. Louis XIV lutte lui aussi contre la Réforme et tous les habitants commencent par subir l'humiliation d'une nouvelle confirmation tandis que la seigneurie est confisquée et que des parlementaires tournai siens s'immiscent dans la propriété des terres, ce qui trouble et complique la vie des tenanciers. Ce n'était pas la première fois que le groupe social était ainsi bousculé. Haveluy qui a 135 habitants en 1701, répartis en 29 feux, tente une fois de plus de se restaurer. Si quelques familles étaient déjà présentes au moins en 1561, l'ancienneté moyenne d'installation n'est que d'un demi-siècle. Pour une grande part, par conséquent, les Haveluynois du tout début du XVIIIe siècle n'ont eu que très peu de temps pour se constituer un vrai réseau familial et social,. pour entretenir aussi des relations avec les villages proches. En moins de deux générations ils n'ont pu prendre que quelques repères, d'autant que tous ne viennent pas nécessairement de très près, certains sont arrivés du Tournaisis, d'autres du Douaisis par exemple. Et malheureusement l'annexion n'effaçant pas le caractère frontalier, la région est de nouveau affectée par une guerre entre France et Espagne, particulièrement violente cette fois. Après plusieurs années d'allées et venues, de campement parfois, des armées adverses, avec déjà leur cortège de violences - le maire est assassiné par les Espagnols - la focalisation de l'affrontement sur la place de Denain impose une nouvelle fois la fuite et l'exil. On va plus ou moins loin, les nouveaux arrivants, encore peu attachés au lieu, sont 7

ceux qui trouvent plus volontiers refuge à la ville ou en ses environs (Valenciennes, Aubry). De toute façon, « dommage collatérai» à la bataille de Denain, le village est complètement détruit en 1712, ses derniers habitants ont dû se réfugier, parfois pour quelques années, à Wallers et à Bellaing entre autres. Ces temps d'exil sont évidemment l'occasion de nouer des liens entre familles, liens souvent établis pour des générations, que l'on se souvienne, entre Haveluynois, avoir partagé le même refuge ou que, rentrés à Haveluy, l'on marque sa fidélité aux hôtes d'un temps difficile en maintenant avec eux un cycle d'échanges. Le village est totalement détruit, il ne reste debout qu'une cheminée; le terroir, bien sûr, doit être nettoyé et remis en culture. Il faut des années, au moins jusqu'à 1720, et encore grâce à des exemptions d'impôt et à l'aide des plus aisés qui ainsi renforcent leur emprise sur leur clientèle, pour que le village reprenne une vie normale. Il a plus souffert que ses voisins et accusé ainsi envers eux divers retards. En outre il n'est pas vraiment bien doté: sa situation aux confins de deux faciès culturaux, champs et terres humides, ne donne pas une claire orientation aux activités agricoles ou artisanales. A Haveluy on fait un peu de tout, le village ne peut jouer sur une spécialisation dans l'environnement régional, ni sur le lin et le bois comme Wallers, ni sur la tourbe comme Hélesmes, ou sur la betterave comme Escaudain ou Bellaing. Et il ne bénéficie pas non plus d'une présence seigneuriale dispensatrice d'emplois et consommatrice, comme Denain et Bellaing. Les seigneurs d'Haveluy, même après la. confiscation de 1678, restent des féodaux des Pays-Bas espagnols puis autrichiens, qui résident fort loin, en Limbourg, en Rhénanie, à Paris parfois et dont même les baillis sont peu visibles, installés à Mons ou à Valenciennes. Certes les Haveluynois y gagnent-ils longtemps une sujêtion légère et des taxes féodales faibles car non réactualisées. Cela leur vaut aussi de continuer d'avoir un regard complice de l'autre côté de la frontière, d'accueillir des «étrangers» facilement assimilables venus de ces Pays-Bas. Mais cela suppose aussi un certain abandon, un manque de capitaux pour reconstruire ou pour innover, l'absence même d'une incitation au changement puisque, longtemps, aucun puissant ici n'y trouve intérêt. Les logiques inter8

nes au groupe social ne sont donc guère concurrencées. Haveluy agit et réagit au gré des besoins que suscite sa reconstruction, matérielle et démographique. Le besoin d'artisans est ainsi satisfait par l'absorption de forains dans les années 1730 et, après les grandes épidémies des années 1740, le groupe social se renforce, se diversifie. La baisse de la mortalité, notamment, crée les conditions de multiples changements, presque tous d'origine interne, particulièrement concentrés sur les années 1755/1760 : réduction de la natalité et du volume des familles, développement de l'affectivité sensible par l'onomastique, autre regard sur les faibles - enfants, femmes, vieillards. Et ceci coïncide avec l'amélioration des conditions matérielles par l'introduction de nouvelles cultures et façons culturales, l'apparition du filage du lin et de nouveaux métiers artisanaux. L'Etat semble même, par le truchement du subdélégué de Bouchain, se soucier des ressources locales et de leur restructuration. Et en 1760 la dévolution à un autre seigneur, le magnat des mines Désandrouins, pas plus proche mais plus intéressé, permet d'ébrécher un peu le moule des tenures féodales par l'introduction de baux emphytéotiques dont profitent les plus entreprenants. Alors que la masse même du peuplement permet à Haveluy d'avoir notamment un marché matrimonial plus équilibré dans un contexte où les familles se connaissent depuis plus longtemps et où la parenté s'est étendue, le village est aussi un peu plus attractif pour des censiers et artisans venus de l'extérieur. Par exemple l'installation d'un censier d'Hordain, en 1773, crée entre ce village et Haveluy ulle relation d'échange pour les emplois agricoles et la domesticité. Au même moment, en tout cas dès 1770 lorsque est reconstruite l'église - signe de relative prospérité on commence à mesurer la part grandissante des artisans dans le pouvoir local, au détriment des censiers. Or les artisans sont moins traditionalistes, proportionnellement plus en relation directe avec les villages voisins, en outre moins liés à l'Eglise et à ses représentants. Cette mutation prépare ici les bouleversements iiés à la Révolution. 1789 et ses suites immédiates ne retentissent pourtant à Haveluy que comme une perturbation venue de l'extérieur. Il en est assez largement de même dans les villages voisins, mais avec 9

des nuances. Ceux restés assez écartés, comme Bellaing, partagent la réserve d' Haveluy. Les plus dynamiques, Wallers, Denain, Escaudain, semblent relativement plus concernés. En fait Haveluy vit la Révolution comme un long épisode essentiellement négatif. La disparition des droits féodaux, ici plutôt réduits, n'a pas paru équilibrer les torts faits à la présence religieuse et à ses corollaires les plus concrets, l'éducation et l'assistance. En outre les guerres de la République ont cruellement rappelé les inconvénients de la situation frontalière, oubliés depuis près de 80 ans : le village a de nouveau été occupé, pillé, les réquisitions ont appauvri et surtout divisé la population. Les occupants, en rétablissant temporairement l'Ancien Régime, ont suscité des collaborations et ainsi commencé de faire apparaître entre Haveluynois des clivages d'inspiration politique. Lorsque le village est revenu aux républicains, en 1794, les excollaborateurs, surtout des censiers et certains de leurs dépendants proches, ont dû émigrer un temps. C'est alors la vente de leurs biens qui a constitué la mesure la plus tangible de la Révolution aux yeux des Haveluynois. Elle aurait pu mettre en danger radicalement la cohésion du groupe social mais n'a fait, en définitive, qu'élargir légèrement la catégorie des possédants car au retour d'émigration, sous le Consulat, tous les habitants, à l'unisson d'ailleurs de ce que souhaite la pouvoir central, n'aspirent qu'à la tranquillité. Les censiers compromis retrouvent vite leurs baux et leur prestige, l'ancien seigneur récupère ses terres. Là encore la procédure est identique à Bellaing et, dans une moindre °mesure, à Wallers, alors que là où dominait la propriété ecclésiastique ole changement a été plus radical: c'est tout un monde qui disparaît avec les Dames à Denain. Les relations sont évidemment plus faciles entre Haveluy et Bellaing où les modèles sociaux sont restés comparables: une fille de Bellaing continue de pouvoir être employée dans une cense d'Haveluy et un jardinier haveluynois de pouvoir l'être au château de l'ancien seigneur de Bellaing, resté de fait maître en son village. Mais c'est l'atonie qui domine jusqu'en 1830. Haveluy a continué de voir sa population augmenter mais ne s'est pas trou-

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vé de ressources nouvelles et s'est plutôt replié sur lui-même, le taux de nuptialité baisse même 2. La République et la Révolution ont plus suscité d'aspirations non satisfaites que d'idéaux positifs, l'Empire et la Restauration n'ont valorisé que le conformisme et la soumission. Les cadres éthiques qu'avait imposés l'Eglise ont fléchi avec la longue absence puis l'intermittence des desservants. Une conjonction actes non présentés à l'église
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1701/94

IInaissances

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Ddécès

anecdotique, cependant, va modifier la donne. A partir de 1809 un Haveluynois, Jean François Parent, impose sa personnalité aux médiocres dirigeants locaux et il est le porteur, autoritaire et brutal, d'aspirations au progrès matériel. En 1826 le charbon est découvert à Denain au profit de la Compagnie des Mines d'Anzin dont Désandro1iins, l'ancien seigneur, est un des fondateurs et principaux actionnaires. En 1830 Désandrouins meurt et ses terres haveluynoises, une grande part du terroir, sont acquises par les Mines d'Anzin; le receveur de ces terres devient Jean François Parent, qui détient ainsi le grand pouvoir de donner ou non des parcelles en location et du travail journalier à bien de ses covillageois.

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Il passe de 14,7%0 en 1781/1800 à 13,2 en 1801/1830 mais remontera à

18,4 en 1831/1850.

Il

Haveluy entre alors, d'une manière sans doute subreptice pour les intéressés, dans une autre logique d'exploitation et de fonctionnement. Le village, dont la population a continué d'augmenter (700 habitants), était devenu un des plus pauvres du département et se caractérisait dans le voisinage par son conservatisme: il refusait toute dépense d'intérêt général, n'y voyant jamais les avantages que sa population en tirerait, et s'accrochait, un des derniers, aux structures d'Ancien Régime ayant survécu, tel le marais communal, dont les maigres ressources lui paraissaient toujours indispensables aux plus pauvres. Après 1830 les Have luynois, bon gré mal gré, sont contraints de tenir compte du mouvement considérable qui anime Denain et les villages voisins; le charbon et l'acier, le sucre, la brasserie attirent de nombreux immigrants dans la région. Certains, ne trouvant pas à se loger à Denain même, résident au moins temporairement au voisinage, entre autres à Haveluy. Ces gens, dont les habitudes ne doivent rien aux modèles locaux, et qui ne dépendent en rien des réseaux établis ici de longue date maintenant, troublent les certitudes déjà ébranlées

par la comparaison avec les villages voisins plus prospères. Par
ailleurs, à partir de 1834, l'Eglise réaffirme sa présence en la personne d'un prêtre combatif et habile, qui s'impose comme l'adversaire de Jean François Parent et, à travers lui, du monde industriel et moderniste de Denain. Ce desservant, Edouard Pierchon, restera en place 60 ans, ce qui lui donnera amplement le temps d'assurer la polarisation de la vie politique haveluynoise, désormais fondée sur l'affrontement entre d'une part les censiers et leur clientèle, partisans du curé et d'autre part la mine et l'industrie et leurs obligés, perçus comme les rouges. L'intrusion définitive du combat politique à Haveluy date en

effet de la Révolution de 1848 avec l'établissement temporaire
du suffrage « universel» (masculin). A partir de là le rapport de forces devient un rapport de masses et dans le contexte local qui peut le plus procurer d'emplois est le plus susceptible de gagner les suffrages. Dans cette lutte le camp des censiers est évidemment perdant: l'apparition de fosses à charbon, hauts fourneaux, constructions mécaniques, sucreries, brasseries, la construction de voies ferrées, toutes innovations liées à l'essor de Denain, procurent des emplois très nombreux, apparemment plus dura12