Raphaël Lévy

Raphaël Lévy

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Livres
211 pages

Description

AVEC LES TROIS ARRÊTS DU PARLEMENT QUI LES DÉCLARENT CONVAINCUS DE PLUSIEURS CRIMES ET PARTICULIÈREMENT RAPHAEL LÉVY D’AVOIR ENLEVÉ SUR LE GRAND CHEMIN DE METZ A BOULAY, UN ENFANT CHRÉTIEN AGÉ DE TROIS ANS POUR RÉPARATION DE QUOI IL A ÉTÉ BRULÉ VIF LE 17 JANVIER 1670.

A PARIS
CHEZ FRÉDÉRIC LÉONARD
Imprimeur ordinaire du Roy
RUE SAINT-JACQUES, A L’ESCU DE VENISE
M. DC. LXX
Avec permission.

Plus les crimes sont grands, et plus ils sont difficiles à persuader.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 10 juin 2016
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EAN13 9782346075768
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Langue Français
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À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
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Joseph Reinach
Raphaël Lévy
Une erreur judiciaire sous Louis XIV
AU PRINCE
JEAN BORGHÈSE
J.R.
RAPHAËL LÉVY
Les histoires d’erreurs judiciaires ne sont jamais inutiles. Elles font réfléchir, pendant quelques minutes, le public et même les juges. On n e lira pas, sans y trouver sujet à réflexion, l’histoire de Raphaël Lévy, juif lorrain , accusé d’avoir enlevé, sur le grand chemin de Boulay à Metz, un enfant chrétien âgé de trois ans, « pour réparation de quoi il 1 a été brûlé vif le 17 janvier 1670 ». C’était à l’apogée du règne de Louis XIV, l’ann ée même où le tendre Racine écrivait la divineBérénice. Les juifs de Metz étaient, depuis quelque temps, en faveur, c’est-à-dire qu’un gouvernement plus humain les traitait à peu près co mme des hommes. Les quatre familles qui avaient obtenu du maréchal de Vieilleville, en 1567 ; l’indigénat de la grande 2 c i t é épiscopale, avaient prospéré et multiplié . Henri IV prit « sous sa protection et sauvegarde les vingt-quatre ménages descendus des q uatre premiers établis à Metz parce qu’ils s’étaient soigneusement employés, durant les derniers troubles, à secourir, aider, assister ceux qui avaient charge par deçà et pour le service du Roi ». Ils pouvaient 3 « trafiquer et négocier suivant leurs franchisés, libertés et coutumes anciennes ». Louis 4 XIII avait confirmé les lettres patentes de son père . Ces juifs messins étaient laborieux, paisibles, trè s respectueux de l’autorité ; les membres de la communauté entretenaient avec le lieu tenant général du Roi les meilleures relations ; quand le maréchal de Schombe rg, gouverneur de la ville, tomba malade en septembre 1655, Loret note, dans laMuse historique,la part qu’ils prirent à la commune inquiétude :
Les Juifs et les Juives du lieu, Invoquant dévotement Dieu, Un sensible ennui témoignèrent 5 Et de grands jeûnes ordonnèrent .
Ils n’avaient maille à partir qu’avec les corps de métiers qui auraient voulu leur interdire 6 « le commerce dès marchandises d’orfèvrerie, d’arge nterie et de friperie ». Le Parlement de Metz, qui venait d’être créé par Riche lieu, leur avait, au contraire, sur l’ordre du cardinal, permis ce commerce, « avec cette seule défense de vendre aucune 7 8 marchandise neuve ». Quand Louis XIV vint à Metz, le 18 septembre 1657 , il visita la Synagogue « avec pompe et éclat, accompagné de son frère et d’un grand nombre de 9 ducs et de nobles ». Cela parut chose extraordinaire. Ce roi de ving t ans, charmant comme un jeune David, aimait alors à être aimé. Il ne dédaigna pas de s’arrêter dans le ghettoet fut heureux d’y être applaudi. Le lendemain, raconte le rabbin Moïse Cohen Narol, lè secrétaire du noble comte de Brienne revint à la Synagogue, et il dit « en toute sincérité » aux Israélites : « Le Roi a témoigné de toute sa satisfaction à l’égard des Juifs et il a donné l’ordre au chancelier de préparer des lettres confirmatives de leurs privilèges ». Le 4 octobre suivant, le Roi donna un autre témoignage, beaucoup plus évident encore de sa bienveillance, en signant un ordre par lequel il était permis au rabbin et à sept Juifs chargés des affaires de la communauté de porter des chapeaux noirs dans la ville, et à 10 tous indistinctement d’en porter à la campagne . Jusque-là tous avaient dû porter des chapeaux jaunes à la ville comme à la campagne, « p our être reconnus, mais assez 11 inutilement, dit leMémoire au Roi ,couleur de leur teint, leur figure et leur la malpropreté, leurs barbes et leurs habillements les faisant assez distinguer ». Enfin les lettres patentes de Louis XIV ne confirmèrent pas seulement les Juifs messins dans leurs
privilèges, mais leur donnèrent « pouvoir d’étendre leur commerce à toutes sortes de 12 marchandises », c’est-à-dire aux neuves comme aux vieilles. Le corps des marchands s’opposa à l’enregistrement de ces lettres ; les bo uchers firent une requête spéciale, tendant « à ce que les Juifs bouchers ne puissent t uer par chaque semaine que deux bœufs pour leur subsistance, que défenses leur soie nt faites de tuer aucuns veaux et 13 moutons ». Les Juifs répondirent que, devant leur établissement à Metz à la bonté du Roi, il fallait qu’on leur laissât les moyens d’y s ubsister ; que, supportant les charges publiques, ils ne devaient pas être traités moins f avorablement que les changeurs non naturalisés ; qu’au surplus ils n’entendaient faire le commerce des marchandises neuves que comme marchands forains, c’est-à-dire en magasi n, sans exposition ni boutiques 14 ouvertes. Le Parlement donna gain de cause aux Juif s , qui étaient maintenant « au 15 nombre de soixante-six familles ». Il est évident qu’un état de choses aussi scandaleu x ne pouvait durer. Puisque la faiblesse de Louis XIV accordait à ces mécréants de s droits inconnus jusqu’alors, il n’y avait plus qu’à réveiller les vieilles passions. Nous allons suivre maintenant, pas à pas, le récit intitulé « Abrégé du procès fait aux Juifs de Metz ». La petite plaquette, devenue fort rare, a paru à Paris, en 1670, chez Léonard, imprimeur ordinaire du roi, à l’Écu de Venise. L’auteur a gardé l’anonyme : est-ce, comme le père Lelong l’a supposé, Amelot de la Houssaye, l’historien de la sérénissime République de Venise et le traducteur d uPrince ? M. Barbier, dans son dictionnaire des Ouvrages anonymes, tient cette opi nion pour erronée. Que ce soit Amelot ou tout autre qui ait prêté sa plume aux fau teurs du procès, il importe peu. Le récit est fort habile. Si l’auteur raconte l’histoire de Raphaël Lévy, c’est bien pour inspirer à tous l’horreur des Juifs et, surtout, pour presser sur l’opinion, pour arracher à Louis XIV l’expulsion de tous les Israélites messins. Mais il paraît raconter seulementad narrandum,le plaisir de raconter une histoire tragique  pour ; il ne dissimule pas au lecteur que la culpabilité de Raphaël n’a pas été a dmise par tout le monde. Il débute 16 ainsi : « Plus les crimes sont grands, et plus ils sont difficiles à persuader ». L’auteur est d’une autre école : plus les crimes sont grands et invraisemblables, plus facilement il est persuadé. « Il faudrait, dit-il, des volumes en tiers pour décrire toutes les impiétés, tous les sacrilèges et toutes les abominations que les Juifs commettent tous les jours en 17 haine et au mépris de la religion chrétienne . » Cependant il n’a entrepris de parler que du procès qu’on leur a fait à Metz. Récit simple et grave, ayant l’allure d’un procès-verbal. En réalité, c’est un très perfide réquisitoire. L’innocence et la noblesse de Raphaël Lévy n’y paraissent qu’avec plus d’éclat ; le panégyrique le plus éloquent serait, auprès de cet acte d’accusation, faible et incolore. Les faits de cette cause célèbre tiennent en quelques lignes. Le mercredi 25 septembre 1669, une femme du village de Glatigny, au pays, messin, allait à une fontaine éloignée de deux cents pas po ur y laver du linge. Elle s’appelait Mangeote Villemin et était femme de Gilles Le Moine, charron. Son fils, âgé de trois ans, la suivait ; il était couvert d’un bonnet rouge et avait les cheveux blonds et frisés. « Comme elle fut à vingt-cinq ou trente pas de la f ontaine, ce petit enfant s’étant laissé choir, la mère se tourna pour le relever. Mais sur ce qu’il lui dit qu’il se relèverait seul, elle continua son chemin et alla laver ses linges, dans la pensée qu’il la suivrait tôt après, 18 selon sa coutume . » Le lecteur observera peut-être que cette mère a urait pu se retourner pour voir si l’enfant la suivait. « Environ demi-quart d’heure après, cette mère ne voyant point revenir son enfant, elle courut à l’endroit où elle l’avait laissé et, ne l’ayant pas trouvé, elle crut qu’il s’en était retourné au logis, où elle alla le demander à son mari, et encore à son beau-père et à sa belle-mère où il avait coutume d’aller. » Tous ayant
répondu qu’ils ne l’avaient pas vu,. « les uns et les autres commencèrent à craindre que cet enfant ne se fût égaré ». On revient à la fontaine avec le maire du lieu, oh appelle le jeune Didier, on fouille dans les buissons qui sont auprès : point d’enfant. Un peu plus tard, sur la grande route de Metz, qui est éloignée d’environ deux cents pas de la fontaine, Mangeote aperçoit les traces de s pieds de son enfant ; elle les suit quelque temps, puis les perd « parmi celles des rou es des charrettes et des pieds des chevaux » ; son mari la vient rejoindre alors sur le grand chemin et, peu après, apparaît à cheval un cavalier de la compagnie du comte de Vaud emont, nommé Daniel Payer. Le charron lui demande s’il n’a pas vu un enfant ; le cavalier lui répond qu’il a vu « un Juif qui avait une grande barbe noire, qui était monté sur un cheval blanc, qui allait du côté de Metz, qui portait devant lui un enfant pouvant être âgé de trois à quatre ans, et qui, à sa rencontre, s’était éloigné du grand chemin de la po rtée d’un coup de fusil ». Point de doute. « Ce pauvre père reconnut, par la circonstance de l’âge, que le Juif avait enlevé son enfant. » Il ne reste plus qu’à retrouver le Juif ravisseur ou, tout au moins, un Juif barbu qui se serait promené à cheval. A la porte dite des Allemands, le tourneur Thibault Regnault dit au charron Le Moine qu’il avait vu entrer le Juif. Ici, l’auteur fait observer judicieusement que « ce n’était pas assez, car il ne lui disait point où le Juif était allé ni où il avait porté 19 20 l’enfant ». Par bonheur, un habitant du village de Hez est plus précis ; il apprend à Villemin que ce Juif est Raphaël Lévy, de Boulay ; il l’avait rencontré, en effet, le même jour sur le même chemin, « portant devant lui quelq ue chose qu’il couvrait de son manteau ». Ce quelque chose ne pouvait être que l’enfant. L’habitant de Hez sait encore que Raphaël, lorsqu’il vient à Metz, loge chez l’un de ses parents nommé Garçon (Gerson). Le charron « fut à l’heure même chez ce Juif demander son enfant ; on lui dit qu’on ne savait ce que c’était et que le maître du logis n’y était pas ; il se résolut de l’attendre. Ayant vu près de la porte une femme, il lui dit enc ore qu’il cherchait son enfant. Tôt après, une fille juive qui revenait de la ville et qui savait que cet homme demandait son enfant, dit, parlant à la femme en langue allemande , qu’il ne fallait rien dire. Ce que le père, qui parle allemand, ayant entendu, s’en revint et, ne doutant plus de la perte de son fils, songea dès lors d’en poursuivre la vengeance et la réparation contre Raphaël 21 Lévy . » L’auteur raconte, comme on voit, très simplement ; il ne prépare pas ses effets ; ses déductions sont aussi rapides que son récit. Un enfant a disparu ; il est tout naturel que ce soit un Juif qui l’ait enlevé, que l’enfant n’ait pas crié quand un cavalier à grande barbe noire s’est emparé de lui, que la mère, a trente pas, n’ait rien entendu. C’est le contraire qui ne serait pas vraisemblable. La pensée ne lui v ient pas que l’enfant, courant sur la route, serait entré dans le bois de Hayez et qu’il s’y serait égaré. Si le père, au lieu de supposer que l’enfant avait pris la route de Metz, était entré dans la forêt, il l’y eût certainement trouvé. Deux mois plus tard, des porch ers devaient découvrir ses restes. On était aux approches de l’hiver ; il y avait beaucoup de loups dans la forêt. Donc, après huit jours de réflexion, car il n’est dit nulle part que les recherches furent continuées, le charron donna sa plainte au lieutena nt criminel du bailliage, le 3 octobre 1669 ; celui-ci lui permit aussitôt d’informer. Raphaël était accusé d’avoir enlevé l’enfant pour le sacrifier. Ce n’était pas la première fois que l’accusation du meurtre rituel était portée contre un Juif lorrain. Elle était redoutable entre toutes. Le préjugé du sang est, en effet, l’une des plus anciennes superstitions de l’humanité, la plus tenace et la plus répandue des calomnies religieuses. Les Juifs, au moment où se p lace le drame de Metz, étaient
accusés depuis quatre siècles seulement d’avoir l’h abitude d’égorger des enfants chrétiens et de se servir de leur sang pour la prép aration des pains azymes. Mais les chrétiens avaient été accusés bien avant eux d’enlever les enfants et, non seulement de les sacrifier, mais de les manger ; ils avaient été, à cause de cela, appelésinfantarii,par la populace romaine qui avait propagé contre eux cette calomnie. Les sectes chrétiennes l’avaient ensuite ramassée pour s’en accabler les unes les autres dans leurs disputes. Il est beaucoup plus facile d’accuser ceux qui ne pens ent pas comme vous d’anthropophagie ou de sodomie que de démontrer l’o rthodoxie de sa propre foi. Ainsi, les Carpocratiens d’Alexandrie, puis les Manichéens , plus tard les Albigeois, les Cathares et les Bogomiles, avaient été successiveme nt dénoncés comme tueurs d’enfants. e22 L’accusation ne fut formulée contre les Juifs qu’au XIII siècle . Plus une calomnie est monstrueuse et inepte, plus rapidement elle se propage. De rares savants qui connaissaient l’horreur religieuse des Juifs pour l e sang, quelques esprits sensés protestèrent, mais sans se compromettre. Seuls, les Papes avaient hautement élevé la voix en faveur des persécutés. « C’est à tort, écrivait Innocent IV à l’archevêque de Vienne, qu’on impute aux Juifs l’usage, au moment de leur Pâque, du cœur d’un enfant tué par eux. Certains prélats et nobles de votre diocèse les ont accusés du meurtre d’une jeune fille à Valréas pour avoir un prétexte de sévir contre eux(ut in ipsos haberent materiam sæviendi).ne Vous 23 permettrez pas qu’on les moleste sous ce prétexte ni sous d’autres du même genre . » 24 « Nous défendons à qui que ce soit, écrit ailleurs le même Pape , de leur imputer l’usage du sang humain dans leurs rites, attendu que dans l’Ancien Testament il leur est interdit de se servir d’un sang quelconque, sans même parler de sang humain. » Innocent 25 IV renvoyait ici à ce texte du Lévitique : « Quiconque de la maison d’Israël mangera de quelque sang que ce soit, je tournerai ma face contre lui et je le retrancherai du milieu de mon peuple. Vous ne mangerez le sang d’aucune chair ; car l’âme de toute chair est son sang ; quiconque en mangera sera retranché. » Grégo ire V n’avait pas condamné avec moins d’énergie le préjugé du sang : « Il arrive qu e les pères de certains enfants morts, ou d’autres chrétiens ennemis des Juifs, cachent secrètement ces enfants et cherchent à extorquer de l’argent aux Juifs comme rançon des vexations qu’on leur fait entrevoir. Ils affirment très faussement (asserunt falsissime)que les Juifs eux-mêmes ont secrètement enlevé ces enfants et qu’ils les sacrifient avec le ur cœur et leur sang, alors que leur loi leur interdit très expressément l’usage du sang pou r le sacrifice, la nourriture et la 26 boisson . » Le Pape menace d’excommunication ceux qui, à l’avenir, emprisonneraient les Juifs « sous ce prétexte frivole ». Puis c’est Martin V qui interdit aux prédicateurs, tant réguliers que séculiers, de lancer contre les Juifs des accusations de ce genre ; il couvre les Juifs persécutés de son bouclier(eis protectionis nostræclipeum impertimur)il ; appelle l’indignation de Dieu et des apôtres Pierre et Paul sur ceux qui leur reprocheront 27 injustement ce crime (scelera eis injuste objectaIII enfin flétrit ceux qui,) Paul « aveuglés par la haine et l’envie, ou, ce qui paraît plus probable, par la convoitise, et afin de trouver un prétexte pour s’approprier les biens des Juifs, les accusent faussement de 28 tuer les petits enfants et de boire leur sang ». Il est probable que l’auteur de l’Abrégéconnaissait ces bulles, mais il n’en écrivait pas moins « qu’il est certain que les Juifs ont toujour s été fort portés à ces sortes de 29 crimes ». Il tient d’ailleurs « que ces sortes de larcins et d’enlèvements ne sont pas de simples crimes de plagiaires », comme ceux dont il est question dans la loi Flavia. « Ce sont des espèces de déicides, puisqu’en dérision de la Passion du fils de Dieu, les Juifs font mourir ces innocentes victimes après avoir exercé sur elles toute la cruauté et toute
30 la fureur qui les animait autrefois sur le Calvaire . » Nous possédons sur l’affaire de Raphaël Lévy, outre l’Abrégé du procès fait aux Juifs de Metz, un récit contemporain, écrit en allemand rabbiniqu e et traduit depuis par M. 31 Hadamard, imprimeur . Arrivé à cette date du 3 octobre, l’auteur juif e xpose que Raphaël, étant sujet du duc de Lorraine, puisqu’il habitait Boulay, pouvait se dispenser de se rendre aux injonctions du bailliage de Metz. Raphaël consulta les syndics de la communauté sur ce qu’il avait à faire. Le rabbinat étant vacant depuis quelques mois, les syndics étaient sans guide autorisé et fort troublés. Sans doute, il était de l’intérêt de la communauté que la calomnie fût confondue, que l’horrible soupçon qui pesait sur tous fût dissipé. L’intendant Turgot, dans son Mémoire au Ro i sur le pays messin, rendant compte de l’affaire de Raphaël, s’exprime ainsi : « La jalousie des chrétiens s’était réveillée et voulait envelopper toute la communauté dans cette accusation pour la faire 32 chasser du pays ». Les syndics sentaient plus vivement encore le p oids des haines rivales et des colères populaires. D’autre part, les juges du bailliage et ceux du Parlement étaient suspects. Puisque Raphaël appartenait non a u roi de France, mais au duc de Lorraine, rien ne l’obligeait à se livrer, à courir, tout innocent qu’il était, cette effroyable chance. Les directeurs de la synagogue se contentèr ent donc d’exposer la situation à 33 leur ami, lui laissant la liberté « d’obéir ou non au lieutenant criminel ». Raphaël, que l’auteur de l’Abrégé présente comme le chef de la synagogue de Metz, 34 « faisant la fonction de Raby », était un simple marchand de bestiaux ; il était âgé de cinquante-six ans, père de famille ; son fils travaillait avec lui, sa fille venait de se fiancer. Il avait le droit de ne penser qu’aux siens et à lu i-même. Il savait toute l’étendue du danger : est-ce que les Juifs messins ne priaient p as Dieu tous les jours « qu’il les 35 préservât de l’accusation d’avoir enlevé des enfants chrétiens » ? Et c’était lui qui était frappé. Il crut comprendre, ce qui paraît être la vérité, que les directeurs de la synagogue n’osaient pas l’inviter franchement à répondre à la citation. Il leur écrivit : « Si je ne me présente pas, l’on prendra pour vraie la fausse inculpation ; il en pourra résulter le plus grand danger pour toute la communauté ; je sanctifierai le nom du Seigneur pour sauver la maison d’Israël ». Il vint dope et se livra. L’auteur de l’Abrégé ne lement àconteste pas que Raphaël eût pu rester tranquil Boulay. Il insinue seulement que le Juif, en venant volontairement à Metz, paya d’audace. Une fois à Metz, Raphaël aurait su « qu’il y avait ordre aux portes de la ville de 36 ne laisser sortir aucun Juif ce jour-là . Il fit de nécessité vertu et se rendit en prison, où il 37 fut écroué . » Raphaël, comme on pense, n’entama point de polémiqu e avec le lieutenant criminel sur le préjugé du sang. Il rappela d’abord son pass é irréprochable. Il était né dans le 38 village de Chelaincourt, au pays messin, et s’était « habitué » depuis plusieurs années au village de Boulay, dépendant du duché de Lorrain e. Il avait fait, toute sa vie, tant en France qu’en Italie, où il avait voyagé, le commerc e des bestiaux et un peu de colportage. Il était honorablement connu. Pour l’emploi de son temps dans la journée du 25 septembre, il pouvait fournir des renseignements précis que confirmeraient de nombreux témoins. Ce jour-là, veille de la grande f ête des Trompettes (Rosch Haschana), il était parti de Boulay à sept heures d u matin, à cheval et accompagné de 39 son fils Léon . Le meunier de Boulay avait fait route avec lui. Il était arrivé à Metz sur les dix heures ; un cavalier lorrain et d’autres catholiques entrèrent avec lui. Il était venu en ville pour y faire emplette d’huile, de vin et de poisson, ainsi que d’une corne de bélier pour la solennité du lendemain. Vers midi, il avait envoyé son fils rejoindre le meunier, qui était resté à l’auberge, pour qu’ils partissent en avant, son cheval n’étant pas encore
chargé : il les rattraperait en route. A une heure, il était parti et les avait rejoints dans un 40 bois entre Glatigny et les Étangs . Aux Étangs, vers trois heures, il avait rencontré deux particuliers chrétiens qui allaient à Metz et il av ait payé le maréchal ferrant dont le fils avait, le matin, ferré son cheval. A quatre heures, il était rentré à Boulay avec son fils et 41 le meunier .
1Arrêt du Parlement de Metz, fait en la Chambre de la Tournelle, 16 janvier 1670.
2Mémoire concernant le département de Metzde la Chambre des [Bibliothèque députés, Ms (C°30), in-f°, 1700] : Chapitre des Juifs, p. 48 à 54. Ce Mémoire, daté de 1700, est adressé au Roi par l’intendant de la géné ralité Turgot, père du prévôt des marchands de Paris et grand-père du ministre. Il fait partie de ceux qui furent écrits, par ordre de Louis XIV, pour l’instruction du duc de Bourgogne.
3Lettres patentes du 20 mars 1603.
4Lettres du 24 janvier 1632.
5Muse historique,livre VI, lettre 38 du samedi vingt-cinquième septembre.
6Mémoire au Roi,p. 51.
7Arrêt du 23 mai 1634.
8 « 57, Louis XIV, qui y était enAprès la prise de Montmédy, sur la fin d’août 16 personne, profita de l’occasion pour venir jusqu’à Metz. Il y entra par la porte du pont des Morts ; le 18 septembre suivant, accompagné de la Reine Mère, de M. le due d’Orléans, son frère unique, du cardinal Mazarin, du due d’Anv ille, de la princesse de Conty et de plusieurs autres seigneurs. Sa réception fut si mag nifique, qu’au rapport d’une de nos chroniques, les Messins poussèrent les réjouissances jusqu’à jeter par leurs vitres des viandes cuites à tout passant qui pouvait en avoir besoin. » (Histoire générale de Metz, par des religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Vannes. A Metz, MDCCXXV. T. III, p. 290.)
9Note marginale écrite par le rabbin Cohen sur un exemplaire du Yalkout. (Monatschrift de Grætz, 1872, p. 44 ; — Abr. Cahen,le Rabbinat de Metz, dans laRevue des Études juives,t. VII, p. 221.)
10Emm. Michel,histoire du Parlement de Metz,p. 513.
11P. 49.
1225 septembre 1657.
13Origine et établissement des Juifs à Metz ; lois, coutumes et usages. Recueil unique formé et écrit par M. Foissoy, ancien avocat généra l au Parlement de Metz, ancien membre de l’Assemblée législative. (Manuscrit, Bibl. de l’Alliance israélite.)
14Arrêt du 21 janvier 1658. — Mémoire au Roi, p. 51.
15Dom Calmet,Histoire de Lorraine,t. VI, p. 706.
16P. 1.
17P. 6.
18P. 7 et suiv.