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Regards sur al-Andalus (viiie- xve siècle)

Al-Andalus, telle est l'expression qui désigna très tôt, sous la plume des auteurs arabes, les territoires de l'Espagne soumis à la domination musulmane. Depuis la fin du xxe siècle, qui a vu la publication de synthèses d'historiens éminents, les travaux sur le royaume d'al-Andalus ont pris un nouvel essor. Les chercheurs s'appuient principalement sur les résultats des explorations archéologiques, sur la publication de nouvelles sources ou sur la rigoureuse déconstruction des anciennes. Les apports scientifiques français, issus d'horizons divers, constituent autant d'approches complémentaires sur l'histoire d'al-Andalus. Ce sont quelques-unes de ces voies nouvelles qu'entend faire découvrir cet ouvrage, abordant sous des angles variés – territorial, juridique, politique, économique, linguistique ou culturel – les huit siècles de présence musulmane en Espagne, de l'invasion de 711 à la chute du Royaume de Grenade en 1492.


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Couverture

Regards sur al-Andalus (viiie- xve siècle)

François Géal (dir.)
  • Éditeur : Casa de Velázquez, Éditions Rue d'Ulm
  • Année d'édition : 2006
  • Date de mise en ligne : 6 avril 2017
  • Collection : Collection de la Casa de Velázquez
  • ISBN électronique : 9788490961223

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9788495555878
  • Nombre de pages : X-168
 
Référence électronique

GÉAL, François (dir.). Regards sur al-Andalus (viiie- xve siècle). Nouvelle édition [en ligne]. Madrid : Casa de Velázquez, 2006 (généré le 18 avril 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cvz/1474>. ISBN : 9788490961223.

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© Casa de Velázquez, 2006

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Al-Andalus, telle est l'expression qui désigna très tôt, sous la plume des auteurs arabes, les territoires de l'Espagne soumis à la domination musulmane. Depuis la fin du xxe siècle, qui a vu la publication de synthèses d'historiens éminents, les travaux sur le royaume d'al-Andalus ont pris un nouvel essor. Les chercheurs s'appuient principalement sur les résultats des explorations archéologiques, sur la publication de nouvelles sources ou sur la rigoureuse déconstruction des anciennes.

Les apports scientifiques français, issus d'horizons divers, constituent autant d'approches complémentaires sur l'histoire d'al-Andalus. Ce sont quelques-unes de ces voies nouvelles qu'entend faire découvrir cet ouvrage, abordant sous des angles variés – territorial, juridique, politique, économique, linguistique ou culturel – les huit siècles de présence musulmane en Espagne, de l'invasion de 711 à la chute du Royaume de Grenade en 1492.

Sommaire
  1. Présentation

    François Géal
  2. Al-Andalus, la construction d’une mémoire (viiie-xve siècle)

    Cyrille Aillet
    1. L’IMAGINAIRE ANDALOU DANS LES SOURCES ARABES MÉDIÉVALES
    2. ISLAM ET IDENTITÉ HISPANIQUE
    3. PERSPECTIVES ACTUELLES
  3. Les bibliothèques d’al-Andalus

    François Géal
  4. Institution judiciaire et production de la norme en al-Andalus auxixe etxe siècles

    Jean-Pierre Van Staëvel
    1. INSTITUTION JUDICIAIRE EN AL-ANDALUS
    2. DIFFUSION ET IMPLANTATION DU MĀLIKISME EN AL-ANDALUS (IXe-Xe SIÈCLE)
    3. QUESTION DE LA NORME ET DE SA MISE EN PRATIQUE
    4. CONCLUSIONS
  5. Paysages urbains d’al-Andalus (xe-xve siècle) : observations préliminaires

    Christine Mazzoli-Guintard
    1. ÉLABORATION DES PAYSAGES URBAINS ANDALUSÍES
    2. LIGNES DE FORCE D’UN PAYSAGE URBAIN ANDALUSÍ
    1. DES RETOUCHES SUCCESSIVES
  1. Catégories socioprofessionnelles et métiers urbains dans l’Espagne musulmane

    François Clément
    1. LES CATÉGORIES DE MÉTIERS DANS LES SOURCES ARABES
    2. ESQUISSE D’UN CATALOGUE DES MÉTIERS
  2. Administration territoriale d’al-Andalus aux époques almoravide et almohade (finxie - milieuxiiie siècle)

    Pascal Buresi
    1. DÉLÉGATION ET DÉCENTRALISATION À L’ÉPOQUE ALMORAVIDE
    2. ORGANISATION DU POUVOIR PROVINCIAL À L’ÉPOQUE ALMOHADE
    3. FONDEMENTS DU POUVOIR
  3. Alcaldes et alcaldes mayores de moros de Castille auxve siècle

    Jean-Pierre Molénat

Présentation

François Géal

Al-Andalus – telle est l’expression qui désigna très tôt, sous la plume des auteurs arabes, les zones de l’Espagne soumises à la domination musulmane. Depuis la fin du XXe siècle, marquée par les synthèses d’historiens éminents comme G. Martínez-Gros (Identité andalouse), P. Guichard (Al-Andalus, 711-1492) ou S. Fanjul (Al-Andalus contra España. La forja del mito), les travaux sur le royaume d’Al-Andalus ont pris un nouvel essor.

Nombre de chercheurs ont entrepris de décaper le « mythe andalou » et d’explorer plus avant les realia. Ils s’appuient principalement sur les résultats des explorations archéologiques et sur la publication de nouvelles sources ou la rigoureuse déconstruction des anciennes. Ainsi, le devenir des minorités chrétiennes et juives ou le sort des femmes d’al-Andalus sont de mieux en mieux connus, et des travaux ambitieux s’efforcent de replacer la Péninsule dans un contexte plus large – le Maghreb ou la Méditerranée.

Si l’histoire d’al-Andalus reste majoritairement l’affaire des philologues du côté espagnol, les apports scientifiques français, issus d’horizons divers, constituent autant d’approches complémentaires. Ce sont quelques-unes de ces voies nouvelles qu’entend faire découvrir ce recueil, abordant sous des angles variés — territorial, juridique, politique, économique, linguistique ou culturel — les huit siècles de présence musulmane en Espagne, de l’invasion de 711 à la chute du Royaume de Grenade en 1492.

Les sept contributions que contient ce volume ont pour but de témoigner du dynamisme des études arabo-andalouses, de susciter un écho parmi un public varié, d’initiés et de non-initiés, et de lui faire connaître quelques-uns des spécialistes français de la question. Elles ont donc mobilisé de jeunes chercheurs, comme Cyrille Aillet, l’un des meilleurs connaisseurs des mozarabes, qui ouvre ce recueil par une fructueuse réflexion sur la mémoire, Jean-Pierre Van Staëvel, expert en matière de littérature juridique de langue arabe, ou Pascal Buresi, dont les travaux sur l’histoire de la frontière aux XIIe-XIIIe siècles ont renouvelé la connaissance que l’on avait de l’époque des Almoravides et des Almohades. Autre historienne maniant constamment les sources archéologiques, Christine Mazzoli-Guintard s’est fait connaître par ses ouvrages sur la ville en al-Andalus1. L’espace urbain est aussi le thème de la communication de François Clément, excellent arabisant, bien connu pour sa contribution à l’histoire des taifas2. Tandis que Jean-Pierre Molénat nous livre une riche contribution sur Tolède, dont il est un maître reconnu3. Quant à moi, qui ne puis guère prétendre qu’au titre d’hispaniste, c’est une passion ancienne pour l’univers des bibliothèques et ses représentations au Siècle d’or4 qui m’a incité à un exercice de comparaison que j’espère éclairant pour le lecteur.

Notes

1 Ch. Mazzoli-Guintard, Villes d’al-Andalus et Vivre à Cordoue au Moyen Âge.

2 F. Clément, Pouvoir et légitimité en Espagne musulmane à l’époque des taifas.

3 J.-P. Molénat, Campagnes et monts de Tolède du XIIe au XVe siècle.

4 F. Géal, Figures de la bibliothèque dans l’imaginaire espagnol du Siècle d’or.

Al-Andalus, la construction d’une mémoire (viiie-xve siècle)

Cyrille Aillet

Al-Andalus, réalité historique et territoriale qui fait l’objet de ce volume1, est aussi un mythe entretenu successivement par plusieurs strates d’écrits2.

L’IMAGINAIRE ANDALOU DANS LES SOURCES ARABES MÉDIÉVALES

Un mythe entretenu par les sources arabes tout d’abord, qui longtemps après le passage de la majeure partie de la Péninsule aux mains des chrétiens, continuèrent à égrener la liste des villes perdues, des savants disparus, de la grandeur passée3. Grandeur éminemment liée à l’âge du califat de Cordoue (929-1023), qui impulsa le premier véritable essor de la culture andalouse. Il faut dire que jusqu’au règne du hâjib al-Mansûr (de 978 à 1002) et de ses fils, l’Islam domina largement la Péninsule, au point d’exercer parfois une sorte de protectorat sur les royaumes chrétiens du Nord4. Les ‘ajam – littéralement, les peuples « barbares » non arabes – du Nord sont considérés, tout du moins dans le discours officiel, tantôt comme des rebelles à l’ordre califal, tantôt comme des protégés de Cordoue. Ils représentent les bordures inhospitalières d’al-Andalus, le dâr al-harb, « domaine de la guerre » et objet de périodiques razzias.

Sous la plume du géographe al-Zuhrî au XIIe siècle, al-Andalus recouvre légitimement ces espaces qui furent « ouverts » à l’Islam par la conquête arabe (fath). Al-Andalus s’arrête en effet à la montagne que l’auteur nomme jabal Atrîjûsh, transcription approximative des monts « asturiens », qu’il assimile en fait aux Pyrénées et dont il précise qu’elle « sépare le pays d’al-Andalus de celui des Francs (Ifranj)5 ». La limite symbolique et optimale de l’Islam en Occident est donc celle de l’Hispania wisigothique arrêtée aux Pyrénées, conception géographique héritée d’Orose et d’Isidore de Séville.

Très rapidement bien sûr, la réalité territoriale ne correspondit plus à cette définition extensive. La perte de l’unité qui suivit la chute du califat6 en 1023 et l’éclatement en multiples principautés polarisées par une capitale régionale7 entraînèrent au cours de la seconde moitié du XIe siècle un premier retour nostalgique, une première idéalisation des temps califaux. Face au constat de faiblesse des « rois de taïfas » (mulûk al-tawâ’if), face à la pression continue des souverains chrétiens – qui imposaient désormais le paiement de lourds tributs, les parias –, plusieurs auteurs eurent le sentiment de la fragilité d’al-Andalus et des menaces qui pesaient sur cette possession excentrée de l’Islam. Le qâdî Sa‘îd de Tolède dépeint d’ailleurs ce territoire comme l’« extrémité du monde habité, à l’Occident », bornée par la « mer des Ténèbres », le grand océan au-delà duquel « il n’existe plus aucun pays peuplé8 ».

À partir du XIIe siècle se renforça l’idée que seul le jihâd des musulmans pouvait empêcher ce territoire mouvant et convoité de tomber entre les mains des infidèles. Al-Zuhrî dresse ainsi le portrait d’un pays de frontière (thagr), dédié à la défense de l’Islam :

Tout habitant d’al-Andalus est comme celui qui dirige la bride de son coursier dans la voie de Dieu. Chaque jour les habitants d’al-Andalus sont confrontés à l’ennemi lors de rencontres fameuses et de combats célèbres. Pourtant, ils sont en petit nombre et sont coupés de leurs coreligionnaires, car devant eux s’étend la mer périlleuse et derrière eux se dressent des ennemis acharnés. […] On ne voit en al-Andalus que des yeux qui veillent pour satisfaire Dieu.

Jazîrat al-Andalus, la « Péninsule », devient littéralement une « île » isolée, une place assiégée de l’Islam. Cette vision de la situation a évidemment pour but de fortifier le rôle des Almohades9 comme protecteurs de l’Islam occidental et comme promoteurs de la guerre sainte contre les Infidèles.

Au XIVe siècle enfin, à l’époque où les Nasrides ne contrôlent plus que le réduit grenadin10, le thème du « splendide isolement » de cette citadelle avancée de l’Islam s’amplifie. Dans la chronique maghrébine anonyme Al-Hulal al-mawshiyya11, on trouve cet avertissement, lancé à l’émir almoravide Yûsuf ibn Tashfîn par son secrétaire, avant qu’il ne traverse le Détroit en 1086 :

Al-Andalus est semblable à une île coupée par la mer. Les musulmans en peuplent une partie, les chrétiens l’autre. Par son étroitesse, c’est une prison pour celui qui y pénètre, car il ne peut en sortir sans la permission de son Seigneur.

Quant au grand voyageur Ibn Battûta, pour visiter le royaume, il embarqua à Ceuta, sur la côte marocaine. La première chose qu’il distingua sur la côte opposée fut la « montagne de la Victoire », où Târiq b. Ziyâd débarqua naguère. Repassant à l’endroit d’où commença la conquête, il en tire une réflexion sur le reflux de l’Islam, puisque Gibraltar constitue désormais l’un des ultimes verrous contre l’avancée chrétienne :

Jabal al-Fath est la citadelle de l’Islam, placée telle une arête dans la gorge des adorateurs d’idoles […] C’est le thagr qui a souri à la victoire de la foi et qui a fait goûter aux habitants d’al-Andalus la douceur de la sécurité, après l’amertume de la crainte12.

L’auteur joue sur le double sens du mot thagr. Le terme renvoie à l’« ouverture » de la conquête (fath) par son sens premier, celui de la « bouche » par laquelle s’engouffrent les armées de l’Islam, celle qui « a souri à la victoire ». Le cours de l’histoire s’est cependant renversé : le domaine de l’Islam est devenu thagr, « frontière » étroite face aux chrétiens. De l’« ouverture » à la « fermeture », de la conquête à la perte, le destin d’al-Andalus se trouve résumé par ce jeu sémantique.

ISLAM ET IDENTITÉ HISPANIQUE

L’Occident ne fut pas en reste dans cette mythification d’al-Andalus. À commencer par les Lumières13, qui déterrèrent pour la première fois le passé arabe de la Péninsule ibérique, que la vulgate officielle avait occulté depuis l’époque des Rois catholiques. Ils en firent leur cheval de bataille contre l’Église et l’Inquisition, accusées d’obscurantisme et de fanatisme pour avoir privé l’Espagne de ses populations juives et musulmanes, porteuses d’une culture et d’un savoir-faire jugés indispensables à la nation. Les romantiques s’emparèrent également d’al-Andalus pour en faire un « Orient à domicile », refuge pour l’imaginaire et pour la transgression des normes d’une Europe policée. José Antonio Conde, Washington Irving et Victor Hugo popularisèrent alors l’image de Grenade14, qui représentait à la fois pour eux l’apogée du raffinement « maure » et la faiblesse d’un Islam miné par le « despotisme arabe ».

La réhabilitation du passé islamique ouvrit une profonde interrogation sur l’identité hispanique et opposa durablement les arabophiles aux tenants d’une identité strictement fondée sur le christianisme. Le grand savant hollandais Reinhart Dozy fut le premier à interpréter l’histoire andalouse comme celle de la fusion des « races arabe et espagnole15 ». Il ouvrit ainsi la voie à une intégration de l’Islam à l’identité hispanique. Les recherches ultérieures sur les minorités mudéjares, morisques et juives en terre chrétienne16 – menées par l’école des arabisants espagnols du milieu du XIXe siècle – débouchèrent sur la formation du mythe de l’« Espagne des trois religions », énoncé avec brio par Américo Castro dans les années 195017. L’Espagne médiévale y est vue comme un modèle idéal de convivencia (coexistence) interconfessionnelle et d’échange entre les trois communautés, chrétienne, juive et musulmane. Ce mythe est d’autant plus fortement ancré dans l’imaginaire collectif que les tensions actuelles, sur le plan international, le rejettent sur le terrain de l’utopie !

Presque entièrement dissipée aujourd’hui, une théorie rivale a traversé l’histoire du médiévalisme espagnol. Claudio Sánchez-Albornoz en fut le dernier grand promoteur, dans sa célèbre polémique avec Américo Castro18. Pour lui comme pour bon nombre d’historiens latinistes espagnols jusqu’aux années 1960, l’invasion arabe ne fut finalement qu’une parenthèse dans l’histoire de la Péninsule. En effet, l’essence de l’Espagne reposerait sur un socle granitique immuable, celui du christianisme latin et occidental. En conservant pour référence le modèle wisigothique, les rois asturiens établirent un pont entre l’avant et l’après 711. De plus, la Reconquête débuta aussitôt passé le choc de l’invasion arabe. Dès le règne du mythique Pélage, un noyau d’irréductibles chrétiens, héritiers des Wisigoths, aurait entamé la reconquête de la Péninsule sur les Maures, reconquête aussi lente qu’inéluctable et légitime sur un peuple d’envahisseurs étrangers qui jamais n’aurait pris réellement racine sur le sol hispanique. Ce postulat ne fait finalement que reprendre et moderniser la thèse élaborée à la fin du IXe siècle dans les chroniques d’Alphonse III19 ! Par un tour de force, cette position rejette les Arabes au rang de minorité au sein d’une population andalouse constituée majoritairement d’« Espagnols », qu’il s’agisse de convertis à l’Islam, les Muwalladûn20, ou de communautés restées chrétiennes, les Mozarabes, dont Francisco Javier Simonet fit de véritables « résistants de l’intérieur » à l’Islam21.

PERSPECTIVES ACTUELLES

Les travaux menés à partir des années 1970 permirent d’orienter la recherche vers d’autres perspectives. Pierre Guichard, dans son étude sur les Structures sociales « orientales » et « occidentales » dans l’Espagne musulmane22, insista comme on ne l’avait jamais fait auparavant sur l’importance de l’élément berbère dans la population andalouse, mais aussi plus fondamentalement dans les formes d’organisation sociale qui prévalaient au-delà du Détroit. Combinant des sources très diverses dans un souci toujours affirmé d’« objectivité scientifique », faisant appel à des données économiques fournies notamment par l’archéologie, les travaux de Pierre Guichard firent très largement école en France et en Espagne.

Au cours de l’une des dernières grandes polémiques qui traversèrent le champ des études andalouses, Gabriel Martinez-Gros opposa à la méthode de Pierre Guichard, jugée trop « structuraliste », sa propre analyse des sources23. Selon lui, les récits historiques sur lesquelles on s’appuie pour écrire l’histoire « objective » des premiers temps d’al-Andalus relèvent d’une élaboration tardive et d’une vision hautement idéologique : celle de la dynastie omeyyade de Cordoue, appliquée à légitimer ses prétentions au califat24. En mettant en garde contre les risques d’une lecture « positiviste » des sources, il ouvrit aussi de nouvelles pistes, davantage infléchies vers une histoire des représentations, vers une approche du texte comme discours.

Les travaux actuels25 se consacrent à décaper le « mythe andalou », que ce soit par la déconstruction des sources, ou bien par le parti pris d’explorer les realia. Le rôle des minorités, dans la Péninsule ou bien plus précisément en al-Andalus, est de mieux en mieux délimité. C’est ainsi que le récent ouvrage de David Nirenberg26 offre un démenti cinglant au mythe de la convivencia en analysant très finement les rapports entre la majorité chrétienne et les minorités musulmanes et juives dans la Couronne d’Aragon au XIVe siècle. Il y décrypte les procédés d’instrumentalisation de la violence, d’établissement des limites interconfessionnelles, tout en soulignant le poids des circonstances et des stratégies économiques sur la mobilisation du discours idéologique par les acteurs sociaux.

Les études sur les juifs en al-Andalus sont très avancées27. L’intérêt pour les minorités et pour la problématique du contact intercommunautaire ou interconfessionnel est toujours fort, mais il s’accompagne d’une dimension critique plus aiguë, même si l’on voit toujours fleurir une abondante littérature recherchant dans le passé des leçons de « tolérance » pour nos sociétés actuelles. La situation et le devenir de la population chrétienne d’al-Andalus commencent à se préciser à l’occasion d’une entreprise de dépoussiérage de l’historiographie traditionnelle et de publication de nouvelles sources28. D’autres secteurs de la société andalouse font l’objet d’éclairages : les femmes – à travers les apports de Manuela Marín29 – ou bien les groupes et « identités » en marge, sur lesquels Cristina de la Puente s’est penchée30. L’histoire d’al-Andalus est, côté espagnol, majoritairement l’affaire des arabisants, des philologues. La riche collection des sources arabes hispaniques (Fuentes arábico-hispanas), éditée par le Consejo Superior de Investigaciones Científicas et l’Agencia Española de Cooperación Internacional, et qui compte à ce jour vingt-neuf titres dans des domaines différents, témoigne de cette vitalité.

Quant à l’histoire du territoire andalou, de son peuplement, de ses formes d’habitat, de ses campagnes, de son économie, elle est de plus en plus nourrie par les apports de l’archéologie. Celle-ci connaît un essor formidable en Espagne depuis quelques dizaines d’années. Les travaux les plus intéressants tentent de replacer la Péninsule dans un contexte plus large, celui de l’Occident musulman – le Maghreb au sens large –, ou bien celui de la Méditerranée31. Aux défrichements de la notion de « frontière » et de sa réalité matérielle32, s’ajoute par exemple l’exploration du domaine maritime et de la côte atlantique de l’Occident musulman par Christophe Picard33.

Bibliographie

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