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Regards sur la folie

De
448 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 102
EAN13 : 9782296239401
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REGARDS SUR LA FOLIE

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique DESJEUX
)ernières parutions.~Iter N., La gestion du désordre en entreprise, 1991. ~miot 1\:1.,Les misères du patronat, 1991. ~arrau A., Socio-économie de la mort. De la prévoyance aux fleurs du cimetière, 992. ~elleF., Etre femmeet cadre, 1991. Hane 1\'1.(textes pr~sentés par), Pour une sociologie de la transaction sociale, 1992. ~oyer H., Langues en conflit, 1991. ~oyer H., Langage en spectacle, 1991. :alogirou C., Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisl, 991. :astel R. et LaeJ.F. (sous la direction de), Le revenu minimum d'insertion. Une dette ociale, 1992. :hauvenet A., Protection de l'enfance. Une pratique ambigu~, 1992. :hauvière 1\-1.,Godbout J. T., Les usagers entre marché et citoyennet~. )ayan-Herzbrun S., ~1ythes et In~moires du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand ~ssalle, 1991. )enantes J., Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991. )ourlens C., Galland J. P., Theys J., Vidal-Naquet P. A., Conqu~t~ de la sécurit~, :estion des risques, 1991. )uclos D., L'homm~ face au risque technique, 1991. )uIQng R., Papennan P., La r~putation dèS cités HLM, 1992. )uprez D., Hedli 1\1., Le mal dèS banlieu~s? Sentiment d' insécurit~ et crise ~entitaire, 1992. ~errand-Bechman D., Entraide, participation et solidarités dans l'habitat, 1992. iilmer R. (Sir), Patriarcha ou le pouvoir naturel dèS rois et observations sur Hobbes sous la direction de P. Thierry), 1991. ;enard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Javeau), 1992. ;osselin G., Ethique des sciences sociales, 1992. ;ras A., Joerges B., Scardigli V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne, .992. :;reen A., Un festival de th~âtre et ses compagnies) 1992.

Collection Logiques Sociales Sous la directiolz de Domilzique Desjeux

REGARDS SUR LA FOLlli
INVESTIGATIONS CROISÉES DES SCIENCES DE L'HOMME ET DE LA SOCIÉTÉ

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Cet ouvrage rassemble les contributions d'une cinquantaine de chercheurs de toutes disciplines. Leurs réflexions se sont inscrites pOUf l'essentiel dans deux programmes de recherche lancés par la MIRE à partir de 1985 : "Santé mentale, pratiques et institutions", "Santé mentale et situations de travail". Dont le couronnement fut le colloque MIRE de mars 1988.

@ L~Hannattan, 1993 ISBN:2.7384.1019.7

Préface

Voici enfin les actes des HJournées de la recherche en santé mentale" qui s'étaient tenues en mars 1988. En 1985 et 1986, la MIRE*avait initié par le lancement de deux appels d'offres une programmation de recherche dans le champ de la santé mentale. Les travaux présentés ici en sont issus, mais d'autres chercheurs ont également apporté leur concours, au-delà de la cinquantaine de projets qui avaient pu être financés dans le cadre de ces programmes. Ces projets ont vu dans bien des cas l'association dans un travail conunun de chercheurs professionnels et d'acteurs de ten-ain, de psychiatres, d'infinniers, de travailleurs sociaux... Cette initiative a contribué à la création et à la structuration d'un milieu de recherche dans un champ jusque-là peu investi par les .,grands organismes institutionnels. Il faut souhaiter que cette impulsion initiale (que les contraintes budgétaires n'ont pas pennis d'entretenir d'une façon constante) ait été suffisarnment forte pour susciter un processus durable. Cette publication intervient donc après un délai de trois ans, mais l'exercice n'était pas simple que de vouloir restituer une image fidèle du contenu diversifié de quatre journées de communications et de débats, qu'il s'agisse des séances plénières ou des sept ateliers thématiques qui se déroulaient simultanément, Diversité des thèmes ayant pour ambition, plus ou moins cachée, de vouloir couvrir l'essentiel du champ de la psychiatrie, et au-delà, de celui de la santé mentale (s'agissant bien sûr de leur exploration par les sciences de l'homme et de la société) : la citoyenneté des fous, la déségrégation, les évolutions et les stagnations institutionnelles et professionnelles, les représentations sociales de la folie, la culture, l'évaluation (question complexe s'il en est en psychiatrie !), les situations de travail.

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que celle des disciplines et des chercheurs mobilisés: sociologues, économistes, juristes, historiens, psychanalystes, anthropologues, psychiatres, etc. . Diversité accentuée par une dimension spécifique au chmnp de la santé mentale: la participation nécessaire et nOlnbreuse des praticiens (au sens large), des responsables administratifs à des travaux de réflexion, d'étude, d'évaluation, de recherche. . Enfin, la présence d'un nombre important de chercheurs d'autres pays (en particulier de l'Europe du Sud) a encore contribué au foisonnement fructueux de ce colloque. Nous espérons que la loi du genre, qui ne pennel pas l'exhaustivité en matière de publication, ne sera pas perçue conune trop partisane, malgré un choix restreint des cOffiInunications, des synthèses, quelques brefs articles venant égalelnent ponctuer telle ou telle notion, tel ou tel problème. La MIRE vient par ailleurs <.l'apporter son concours à r approfondissement du volet santé mentale de l'enquête décennale de l'INSEE, enquête qui, par l'importance de l'échantillon de population concerné, la durée d'observation, la précision des questions, apportera à l'évidence des éléments de connaissance nouveaux, qu'il s'agisse de la souffrance psychique, de son articulation avec le somatique, des itinéraires et modes de consommation des soins et de leur mise en relation avec des éléments d'ordre sociologique ou biographique, une fonne d'épidémiologie qui ira donc au-delà des enquêtes classiques auprès des populations de patients. D'autre part, elle lance en 1992 un programme de recherche exploratoire sur la clinique en psychiatlie (Inode de constitution et d'utilisation des savoirs cliniques, place spécifique de la psychanalyse, des neurosciences, approches sociologiques). Ainsi se trouve prolongée la réflexion de deux des ateliers des Journées de lnars 1988 qui avaient en effet un statut un peu particulier, significatif en quelque sorte de l'avancée à petits pas que nous entendions conduire à ce sujet: l'épidémiologie et la recherche clinique, l'une et l'au tre di.sciplines en posi tion d'interface avec les sciences sociales. Il s'agit là d'une autre étape dans la politique d'incitation à la recherche commencée il y a cinq années dans ce champ particulier de la santé mentale.

. Diversité également

jean-l1![arc RE1ViVES, chargé de l11ission à l£l MIRE.
* MIRE: Mission Internùnistériel1eRecherche et Expérin1entation.

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Texte introductif

ENTRE JE ET NOUS: UN CONFLIT À ENTRETENIR
Serge LECIAIRE*

Sans doute est-ce pour tuoi un des effets de l'âge, de la résurgence printanière de passions enfantines que me viennent aujourd'hui volontiers des questions intempestives, panni lesquelles évidemment celle du rapport de l'individu et de la société. Question qui vient à l'enfant très tôt sous une fanne plus concrète: HPourquoi tu t'entends pas avec Tata 1" J'entends de plus en plus, mais j'ai toujours entendu fondamentalement dans la parole de celui qui vient nous voir, ou de celui qu'on est amené à voir parce qu'on nous l'a mnené, qu'il s'agisse du cas le plus aigu ou de la démarche la plus feutrée, quelque chose de l'ordre d'une protestation: On ne ln' entend pas! Vous ne me comprenez pas! On ne me reconnaît pas! Je n'anive pas à me faire entendre, protestation parfois certes tout à fait pathétique, d'autres fois dérisoire, mais protestation qui me paraît être le dénominateur commun qui traverse r échange entre celui qui se plaint, qui souffre et celui qui n'en souffre pas moins mais qui est censé entendre l'autre, protestation qui est mênle parfois un cri, un cri qui m'évoque absolument le premier cri, le cri, mythique, de la naissance.
PsychanaI * yste, Paris.

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Ce premier cri de la naissance, on a pu l'entendre, le voir, on en a éventuellement la nostalgie, on en a fait des peintures admirables; et ce cri, je l'ai toujours entendu me dire: j'arrive là dans un monde tout prêt, qui d'emblée, dès la naissance, jette sur moi ses filets, ses idées préconçues, ses projets, son organisation. Et moi? Il s'agit là d'une question presque naïve bien sûr, à laquelle a répondu sur le terrain, de façon pragmatique, mais aussi philosophiquemen~ une tradition millénaire. Aujourd' hui, nous avons à notre disposition ces réponses traditionnelles, neutres et froides, au rapport entre l'individu et la société. De quoi est faite une société sinon d'individus? Comment vit un individu s'il ne vit pas en société? Evidence établie qui continue à êtIe pleine d'une obscurité révélée en paIticulier par le domaine de la santé mentale: la protestation du Je contre le Nous. Certes la sociologie est désormais une science constituée, qui a un certain nombre de fonnulations adéquates pour rendre compte de cet objet dit "société". Et il Ya même un terme commun à l'individu et à la société: la métaphore du corps, du corps social. Or le corps est une chose singulière, individuelle, organique, la proie aussi de toutes les médicalisations possibles, la proie de beaucoup de tentatives "métaphysiques". Corps qui sert de métaphore pour parler du social, métaphore qui renvoie volontiers à l'organisme, à une organisation vivante et systémique (quoiqu'on ne dise jamais organisme social dans le sens de société). Mais dans cet organisme, quelle peut être la prise en considération d'un métabolisme particulier: celui de la parole et du langage? Dans la bonne tradition psychiatrique, ou ,humaniste même, ce sur quoi l'analyse a mis l'accent c'est sur la singularité du sujet, non seulement quant à ses aspects extérieurs, mais surtout dans ses aspects structuraux. L'élaboration du concept psychanalytique a plus ou moins subverti ce qui avait cours: un sujet ramené à quelque chose de l'ordre d'un Moi, d'un point focal. La psychanalyse a subverti cette vision pour établir d'une façon qui tend à être communément admise (et le fait qu'elle tend à l'être n'est pas sans risques) que le sujet est un effet de la parole et non pas sa cause, que le sujet, au sens analytique du tenne, est véritablement le symptôme de l'extrême singularité de l' histoire du sujet, de sa parole, des paroles qui l'ont traversé, des paroles qu'il a dites.. . (ce qui rend compte aujourd' hui de la dimension de l'inconscient), bref, quelque chose qui rend compte de façon non morale mais profonde de la dignité du sujet. Ce suje~ ce métabolisme de la parole et du langage dans l'individu est, comme l'a montré l'analyse, à l'opposé d'une logique du sens. Les éléments n'en sont pas des éléments significatifs mais des éléments signifiants: fragments de mots qui valent plus par leur 8

polyvalence que par leur sens. Au crédit de cet apport de l'analyse, évidemment, l'espace de l'inconscient, qui est fait de ces différences et de ces singularités, un espace où la différence elle-tpême a absolument, de plein droit, droit de cité. Et c'est même le seul espace où la différence (y compris et surtout la différence sexuelle, mais pas seulement) a droit de cité. A l'opposé, ce dans quoi nous baignons ordinairement, et c'est le cas ici même aujourd'hui, c'est dans un discours social, collectif, c'est-à-dire le discours qui porterait sur un ensemble, le discours d'une communauté (communauté scientifique, sociale...). Et le sujet de ce discours collectif est évidemment tout à fait à l'opposé du sujet qui a été mis en valeur par l'analyse. C'est un "Nous". Or, un sujet qui est un Nous se fonde sur des effets d'exclusion, de résistance, des "nous autres", posant un espace d'où le tiers est absent ou exclu. Il n'y a d'agencement collectif qu'à partir des résistances communes, et c'est la spécificité du discours du Nous. Certes le discours social, le discours du refoulement a aussi sa dignité, sa nécessité. Mais il y a bien évidemment un conflit entre le discours du Nous et celui du Je. Pourrait-on parler d'une harmonie à créer, d'un éventuel effacement des différences? En fait, ce conflit aboutit habituellement à. une lutte au couteau pour assurer l'hégémonie d'un discours: le discours commun, le discours de résistance, le discours du "nous autres" qui est fait de l'exclusion du tiers et qui est aussi le nid de tous les racismes possibles. Un conflit à entretenir, parce que l'énergie la plus vive est précisément dans la lutte incessante entre ces deux discours, parce que le Je, en aucune façon, ne saurait se mettre au pluriel. Quelle que soit l'énergie propre au discours du sujet, quelle que soit la force du discours idéologique, contraignant, hégémonique, ils ne suffisent ni l'un ni l'autre et ne tiennent pas. C'est dans leur conflit qu'est le genne vif de la vie même.

OUVERTURES

QUESTIONS ET SITUATIONS DE RECHERCHE. A PROPOS DES ATELIERS DU PROGRAMME "PRATIQUES DE SANTÉ MENTALE" (JANVIER-NOVEMBRE 1987) Fralzçoise BOUCHAYER*

Les ateliers dont il est question ici se sont déroulés de janvier à novembre 1987. Il s'agissait de sept journées d'étude ponctuant le travail des équipes de recherches financées dans le cadre du programme "Pratiques de santé mentale" de la MIRE.Ces ateliers, qui rassemblaient deux à cinq équipes, avaient une double fonction: permettre tout d'abord aux chercheurs de fair~ le point sur l'avancée de leur travail et de bénéticier des remarques, suggestions, critiques formulées par d'autres et utiles à la poursuite de l'étude; en effet, la plupart des recherches présentées à cette occasion n'étaient pas terminées et se situaient'entre la fin du travail de ten-ain et la phase d'analyse des données; . réunir ensuite ce qu'il est convenu d'appeler des chercheurs et des acteurs, ou, formule peut-être plus juste, des acteurs-chercheurs et des acteurs-praticiens. Une des originalités de ce programme de la MIREa en effet été d'offrir à des personnes qui n'étaient pas des professionnels de la recherche mais des praticiens de la santé mentale la possibilité de réaliser un travail de recherche.

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Sociologue,

chargée de mission à la M.I.R.E.

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L'ÉTAT

DE LA RECHERCHE

Comment se présente, tout d'abord, la configuration d'ensemble de ces recherches: quelles disciplines ont été concernées, quelles catégories d'acteu'rs ont conduit ces travaux, vers quels Hterrains'Yse sont-ils orientés? Sur vingt-six études, douze ont été conduites par des "chercheurs professionnels", parmi lesquels un ethnologue, trois psychologues (deux en psychologie clinique et un en psychologie cognitive), huit sociologues. Deux recherches sociologiques intégraient une approche de type anthropologique, de par les méthodes d'investigation retenues (immersion dans une culture locale) ou les références utilisées (appartenances culturelles, systèmes de valeurs, représentations sociales) ; un géographe a par ailleurs participé à une autre de ces enquêtes. On remarque donc la faible représentation de disciplines telles que l'économie ou l'histoire qui ne font l'objet que d'investigations annexes à quelques-uns de ces travaux. Mais peutêtre ces sciences de l' bomme et de la société étaient-elles moins directement concernées par ce programme? Les quatorze autres responsables de recherche étaient des praticiens, tous médecins, et presque tous psychiatres. La plupart ont travaillé en liaison avec un ou plusieurs chercheurs, sociologues ou économistes le plus souvent, anthropologues dans quelques cas. Cette collaboration s'est mise en pjace soit de manière étroite et pendant toute la durée du travail, soit de façon plus légère, distanciée ou ponctuelle. Elle a été en général positive et fructueuse; cependant, il y eut aussi des échecs; la présenc~ des sociologues, parfois qualifiée de voyeuriste ou de déstabilisante par les praticiens, n'a quelquefois pas permis la poursuite d'une coordination praticien-chercheur. Il est à noter que, de leur côté, plusieurs chercheurs en sciences :\humaines ont établi avec les professionnels et institutions de santé mentale des relations qui, si elles ne peuvent être véritablement qualifiées de participatives, sont allées au-delà du schéma classique où le rapport du chercheur à son terrain s'organise principalement sur la base d'un dispositif de "cueillette des données" par passation de questionnaires, réalisation d'entretiens, etc. Les thèmes et terrains de recherche peuvent être ordonnés à partir de plusieurs critères: Tout d'abord, la "domiciliation" des lieux de recherche: quatorze terrains se situent à Paris ou dans la région parisienne, dix en province, deux à l'étranger (Afrique noire et Amérique centrale). Par ailleurs, dix-neuf travaux portent sur les institutions ou les professions de santé mentale : centres hospitaliers spécialisés et/ou secteurs, structures alternatives diverses (trois recherch.es), psychiatres, psychologues, infinniers ; un travail porte en partie sur la psychiatrie 14

exercée en libéral et six études sur des structures non psychiatriques (institutions pour la petite enfance, les personnes âgées, les adolescents ou encore sur des communautés ou sectes thérapeutiques). Neuf recherches s'intéressent de manière centrale à l'étude 'du tissu social, des réseaux et des conduites socioculturelles dans une population donnée et onze aux utilisateurs des institutions spécialisées ou non en santé mentale: les patients, clients, malades mentaux... Parmi ces onze recherches, quatre ont retenu une méthodologie désignant les praticiens comme informateurs, sept se sont directement adressées aux patients et à leur entourage. Un certain nombre de travaux s'inscrivent dans plusieurs de ces catégorisations. Signalons enfin que onze recherches ont eu recours à un traitelnent infonnatique pour l'exploitation des données recueillies.
L'ÉMERGENCE DE PROBLÉl\1ATIQUES TRANSVERSALES

Non sans lien avec cette configuration d'ensemble, se sont dégagées, lors des ateliers, diverses questions transversales débattues à plusieurs reprises et sous différent" angles. Je In' aITêterai ici sur trois d'entre elles: la spécificité de ce que lnettent en jeu les recherches conduites par des praticiens, d'une part, des questions de méthodologie, d'autre part, quelques considérations d'ordre épistémologique enfin. A la différence des chercheurs professionnels qui orientent leur regard et leur réflexion vers d'autres espaces de la vie sociale que ceux constitués par leur propre chalnp professionnel (celui de la recherche dans telle ou telle discipline), les praticiens responsables de travaux de recherche s'interrogent sur ce qui constitue, précisément, leur dom.aine d'intervention professionnelle. Il s'agit en effet, le plus souvent, pour ces praticiens-chercheurs, de se donner les moyens de connaître, d'analyser, d'évaluer, de réfléchir l'activité professionnelle et institutionnelle à laquelle ils prennent part, dans sa quotidienneté, son foisonnement, son ou ses projets structurants, etc. autrement dit, d'acquérir une intelligence plus globale et objective d'un espace institutionnel et social donné. Or, il est nettement apparu que les effets, les produits de tels travaux n' étaie.nt pas circonscrits à ce qu'il est convenu d'appeler les résulL:ltsd'une recherche. Je cite ici les propos tenus à l'occasion d'un des ateliers par un praticien (psychiatre), propos qui Ine paraissenl illustrer parfaitement ce qu'il en est de ces autres effets: "Nous avons voulu n-zenerune recherche-action c'est-à-dire réunir des intervenants qui se connaissaient déjà, pour aller plus loin par rapport aux problè,nes ressentis, aux réponses que nous y apportions. Et ce travail a effective111enteu un rôle très dyna1nisant, a favorisé les 15

moments et les lieux de rencontre, a permis d'élaborer une réflexion sur la prise en compte des multiples facteurs qui viennent influencer les itinéraires et les demandes des gens. Cela n'a pas été conflictuel, mais ça n'a pas été toujours facile. On a appris à travailler ensemble, à éviter les positions totalitaires, à nous interroger sur ce que nous considérions comme utile pour la personne que nous prenons en charge. Les résultats de cette étude, c'est ce qui ressortira du traitement informatique, mais c'est aussi la poursuite de ce que cette recherche a permis de créer: des espaces de rencontre, des questions posées en convnun. Nous souhaitons pouvoir continuer à exploiter à

fond ces bénéfices secondaires. " Une autre équipe a évoqué l'impact de sa recherche en matière de remodelage institutionnel: vision plus cohérente de pratiques perçues jusque-là comme éparpillées, appréhension de la demande autrement. qu'à partir du filtre des modes de réponse existants, et même responsabilisation morale vis-à...vis des patients qui, de fait, ont été impliqués dans et par ce dispositif inhabituel de travail. "L'arrêt de la dynamique engendrée par cette recherche aurait des effets dommageables à ce niveau." Pour d'autres, la recherche engagée "devrait conduire au repérage précis de nouveaux outils qu'a développé spontanément ['expérience des équipes de psychiatrie", sur tel ou tel secteur; ici se pose en outre la question du caractère transmissible de ce savoir...faire spécifique qu'il apparaît souhaitable de "désenclaver des individus qui en sont porteurs". Une autre équipe a mis en place des groupes de travail type Balint dans le cadre même du dispositif de recherche; ces travaux de groupe visaient à accompagner la réflexion des praticiens sur l'objet de leur recherche, en l'occurrence les filières dans lesquelles ils orientent leurs patients. J'ai pour ma part été frappée par la proximité de ces remarques avec .ice qui ressort des conclusions d'une autre recherche réalisée dans le cadre du même programme: je pense au travail d'Antoinette Chauvenet consacré à l'étude de réunions rassemblant des professionnels de diverses institutions de la petite enfance intervenant sur une commune. Ce travail, qui se réclame tout autant d'une philosophie du droit et d'une philosophie politique que d'une approche sociologique classique, a mis l'accent sur les fonctions de production de normes et de droit assurées par ce type de coordination interprofessionnelle et interinstitutionnelle. Dans un contexte d'interventions médico-psycho-sociales marqué par une absence de législation précise et de nonnes préétablies pennettant de disposer de règles de conduite codifiées, ces instances de coordination tiennent lieu d'espace d'élaboration d'un cadre professionnel et éthique, avec à la clef un système de valeurs et les idées et pratiques qui en découlent. Il me semble donc que ce dont plusieurs équipes de praticienschercheurs ont parlé en termes de bénéfices secondaires, de 16

remodelage institutionnel, de recherche de théorisation d'un savoirfaire spécifique, s'apparente à cette production de "nouvelles" normes professionnelles, à la désignation de repères pour le fonctionnement des prises en charge des troubles mentaux dans leurs composantes psychiques et sociales. Cette élaboration inédite émerge de situations de concertation, de décloisonnement, d'échanges entre acteurs sociaux de compétences et d'appartenances institutionnelles diverses parmi lesquels peuvent venir s'inscrire des professionnels de la recherche. On rejoint là des préoccupations de l'ordre de la structuration d'un secteur de recherche dans ses articulations avec un domaine d'intervention sociale. Les questions méthodologiques les plus fréque~ent débattues lors de ces ateliers renvoient au caractère transposable ou non de la procédure de recherche et d'évaluation mise en place dans le cadre d'une étude monographique (centrée sur une institution, un secteur, un département). Ceci pose également la question des limites des résultats obtenus à partir d'un seul terrain et de l'intérêt qu'il Y aurait à mener des étude~ comparatives. Quelles seraient, par exemple, la pertinence et les conditions de faisabilité de la mise en place de dispositifs de recherche en sciences sociales de type multicentrique ? Par ailleurs, a fréquemment été soulevé le fameux problème de l'adéquation entre la méthodologie mise en œuvre et l'objet et les hypothèses de recherche: quantitatif et/ou qualitatif, entretiens, questionnaires, observation, travail sur documents, paramètres et indicateurs retenus, etc. Ce problème se pose de manière spécifique dans un domaine comme celui de la recherche en santé mentale, d'une

part en voie de structuration,et marqué d'autre part par la nature et la
prégnance de ce qui constitue, directement ou indirectement, son objet de recherche: le sujet et ses troubles psychiques. Une autre question fréquemment soulevée concerne les incidences de la procédure d'enquête elle-même sur les faits que l'on cherche à étudier. En quoi les personnes participant à la recherche -enquêteurs ou enquêtés-- "réagissent-elles" à cette situation hors routine, aux pratiques de recherche venant se greffer sur les pratiques habituelles? Dispose-t-on de moyens pour repérer et mesurer les biais ainsi induits ? Je tenninerai en rapportant quelques réflexions, exprimées dans plusieurs ateliers, à propos du cadrage épistéTno[ogique de ces recherches. A cet égard, une question centrale, que je ne ferai ici que poser, paraît être celle de la jonction épistémologique entre des disciplines à visée d'intervention sociale, comme la psychiatrie ou le droit, et des disciplines plus spécifiquement ancrées du côté de la recherche, comme la sociologie ou l'anthropologie. 17

Comment, dans une perspecti ve de recherche, penser les assemblages, les articulations, les confrontations entre des disciplines s'intéressant à de mêmes thèmes -les composantes psychiques et sociales de l'identité individuelle, les questions du normal et du pathologique, de la déviance, etc.-, mais dont les angles d'approche et les fonctions sociales ne sauraient être assimilables?

Participants et recherches présentées aux ateliers "Pratiques de santé mentale'~ organisés par la MIRE de janvier à novembre 1987. - F. NAJABet C.-A. Tuus, G.R.E.F.G. / D.E.S.T.E.C., (Université PARIS ill) : "Les représentations cliniques implicites, leur rôle dans la prise en charge psychiatrique" . - G. AZEMARD,Association C.A.M.E.R.A., (PARIS) : "Représentations audiovisuelles du malade et de la maladie mentale". - J.-L. CHIFFE,Centre conununal de promotion de la santé de Saint-Jean-deBraye (45) :"Les représentations sociales des institutions de soins en santé mentale" . - M. PLAZA,G.E.R.A.L., (Université Paris V) : "Du diagnostic profane de la folie à la réinsertion après l'internement. La dialectique du sujet malade et du sujet social chez les psychiatrisés et leur famille". - J.-M. ANGLERAUD, Association d'études, de recherche scientifique et de formation médicale continue des psychiatres (A.E.R.P.S.Y)., (Val-de-Marne) : "Maladie mentale, statut social et circuit de soins". - A. CHAUVENET, E.H.E.S.S., (PARIS) : "La maladie mentale comme objet de relation entre les institutions travaillant avec l'enfance". - J.-B. CEBULA, .R.P.AJ.A., NANTES :. "Le devenir des adolescents et des I jeunes adultes dans les moments de crise". - B. VEYSSETet J.-P. DEREMBLE, ssociation pour le développement des A .'recherches en santé mentale et en psychiatrie, (ESSONNE) : "Itinéraires de vieux; raison et déraison des filières; étude sur les déterminants de la demande et les modalités de prise en charge des personnes âgées dans le ~ secteur gérontopsychiatrique de l'Essonne". - A. BOURGUIGNON, A.R.P.E.M. Santé publique (94) : "Étude de la mortalité dans les familles de psychotiques". - A. LESAING, Association de santé mentale du XIIr arrondissement de Paris: "Les familles noulTicières, dans un placement familial pour malades mentaux adultes ." "Analyse sociologique des conditions de reconversion psychiatriques de l'hôpital de Saint-Egrève, (ISERE)".
- J.-P. CASTELAIN, M. JAEGGER et M. MONCEAU, A.R.S.A.A.P., (GRENOBLE) :

des personnels

- F. SYLVANDet C. GUIBERT, Association Accueillir à Coeuilly (94) : "Analyse, observation, évaluation de la rencontre psychotique-soignant dans une structure alternative à l'hôpital psychiatrique". - 1. HOCHMANN J.-L. TERRA,Association Santé mentale et Communauté, et 18

(VILLEURBANNE) : HEffets d'un mode de gestion décentralisé et d'un mode de fonctionnement personnalisé sur la production d'un savoir psychiatrique et sur l'évolution des professionnalités et des pratiques". _ A. PRIGENT et S. SIQUEIRA, E.H.E.S.S.-C.N.R.S. (PARIS) : &'Essai d'évaluation des interactions entre changement social et pratiques alternatives en santé mentale". _ M. BAUMANN et A. PIDOLLE, Association de recherche en psychiatrie (PARIS) : "Nouvelles technologies et spécificités du travail intra- et extrahospitalier des infinniers du secteur psychiatrique". _ J.-D. LECCIA, F.I.P.E. S"anté : "Analyse du fonctionnelnent et de la pratique des urgences psychiatriques". _ J.-N. CHOPART,I.R.F.T.S. de HAUTE-NORMANDIE: HEvolution du cadre bâti de la folie: l'exemple du centre hospitalier spécialisé du Rouvray (76)". _ G. SWAIN, Association de Santé mentale du xnr Arrondissementde PARIS: "Les modalités réelles de prescription et d'administration des médicaments en institution" . _ M. BUCHER-THIZON,Association pour le développement des recherches en santé mentale et en psychiatrie. (91) : Hlncidences de l'application de la loi du 3 janvier 1968 sur la structuration et l'évolution des sujets présentant des altérations mentales au long cours". _ P. BOIRAL, Association Cherche Midi, (MONTPELLIER) : "Dynamique des modes de prise en charge de la maladie mentale dans un contexte local". _ J. GALAP, C.E.D.A.G.R. : HPathologie psychosociale et migration antillaise". _ M. LALLE.~ANT,O.R.S.T.O.M., (PARIS) : "Prise en charge thérapeutique et itinéraires thérapeutiques. La logique des choix". _ D. FRIEDMAN,E.N .S.A.N .S., (PARIS) : uChamp de la santé mentale et biens de salut". _ L. VILLERBU,Université de RENNES I : "Pour une dissociation heuristique; l'analyse du malentendu entretenu à propos des théories et des exercices professionnels" . _ G. CHARUTY, E.H.E.S.S.. (TOULOUSE) : "Les thérapies religieuses des troubles psychiques au sein des communautés charismatiques".

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LA SPÉCIFICITÉ DE LA PSYCHIATRIE FACE AUX NOUVELLES FORMES D'INTERVENTIONS SOCIALES

Robert CASTEL*

Je voudrais ce matin poser une question qui à mon avis se pose à la quelque chose psychiatrie bien qu'elle lui soit posée du dehors. C'est qui lui arrive, à quoi elle n'était pas tellement préparée par sa propre évolution et qui, comme on dit un peu bêtement, "l'interpelle". C'est du moins ce que je crois comprendre à partir du domaine qui est cessé de actuellement le mien. Depuis quelques années j'ai m'intéresser à la psychiatrie et plus généralement aux choses "psy" proprement dites pour travailler sur les interventions sociales, les politiques sociales, les effets de ces interventions sur les transformations des modes de vie et des formes de la sociabilité. Or il me semble que depuis quelques années on assiste à une recomposition assez importante de ces interventions, recomposition qui va dans le sens de la déspécification. 1'éntends par là la propension à traiter un problème par la mobilisation de plusieurs types de compétences professionnelles et non professionnelles, spécialisées et non spécialisées, par le recours à la négociation et à la recherche de
Professeur * de recherche de sociologie à l'université de Paris VIn, directeur et d'analyse du social et de la sociabilité), C.N.R.S. duI.R.E.S.C.O. . G.R.A.S.S. (Groupe

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cOITlpromisentre ces différents intervenants. C'est ce que l'on appelle parfois le partenariat ou encore la transversalité. J'y reviendrai tout à l' heure. Mais il me semble que devant ce nouveau paysage, la psychiatrie est gênée, qu'elle éprouve une difficulté plus grande encore que d'autres spécialités à admettre cette nouvelle distribution .des cartes. Et ceci pas tellement par simple corporatisme, par crispation sur ses habitudes, mais comme si cette transformation allait à l'encontre d'une orientation fondamentale qui est justelnent la construction et la défense de sa spécificité. C'est du moins la question que je voudrais poser. Ce n'est pas dans une intention critique, et je ne pense pas l'inventer pour le plaisir. Il me semble que je la rencontre sur le terrain, et ma seule intention ici est de la reprendre, de la renvoyer aux principaux intéressés c'est-àdire aux psychiatres et assimilés; à eux de savoir ce qu'ils peuvent en faire. Donc j'esquisserai rapidelnent deux points: 1. Que cette affectation de spécificité de la médecine mentale n'est pas une qualification superficielle, secondaire, à usage externe, mais ce qui structure de l'intérieur la discipline et constitue, si l'on ose employer cette expression un peu surannée, sa vocation profonde. 2. Que c'est ce centre de gravité de la pratique psychiatrique qui est ébranlé aujourd' hui lorsqu'il rencontre les nouvelles stratégies de l'intervention sociale.

SPÉCIFICITÉ

DE LA MÉDECINE

MENTALE

D'emblée, dès son origine, la psychiatrie s'est constituée comme une médecine spéciale avec ses Hétablissements spéciaux" (les asiles), ses médecins spéciaux (les aliénistes), sa législation spéciale (la loi de 1838), ses traitements spéciaux: traitement moral et autres. C'était s'installer en position d'équilibre instable sur une ligne de crête entre les deux gouffres, ou les deux tentations, de la banalisation médicale et de la banalisation sociale. Tant bien que mal, la psychiatrie a fait le funambule pendant deux siècles entre ces deux limites. Elle a plusieurs fois glissé et dérapé, mais elle n'est pas tombée, c'est-à-dire qu'elle a à peu près maintenu ce cap de la spécificité. Ainsi pour elle la maladie mentale n'est pas une maladie comme les autres; la structure institutionnelle pour le traÎtelnent des troubles psychiques n'est pas un hôpital ordinaire. Mais la maladie Inentale n'est pas non plus un simple effet des dysfonctionnement.s sociaux, et c'est le débat avec les tentations sociologiques ou politiques; ce 11' pas non plus est seulement un trouble de l'intersubjectivité, et c'est le débat avec la psychanalyse. 22

Ce que je dis là ne vaut pas seulement pour la psychiatrie classique, la synthèse asilaire, pour laquelle c'est immédiatement évident Mais c'est vrai aussi de toute la psychiattie moderne et en particulier de la politique de secteur. Ce qui est caractéristique du secteur, c'est en effet sa tentative de changer profondément les structures institutionnelles de la psychiatrie, mais en même temps, de les recomposer autour de cette même volonté de spécificité: structures horizontales de l'intervention communautaire et non verticales comme celles de l'hôpital; approche compréhensive du trouble psychique, et pas seulement approche médicale classique; volonté de prise en charge globale et non traitement ponctuel, etc. Je vous renvoie au Livre blanc de la psychiatrie et à toute la littérature sur le secteur de 1945 à aujourd'hui. Un homme a particulièrement incarné cette vocation de la psychiatrie moderne, ce qui explique le leadership qu'il a exercé sur la profession: Henry Ey. Henry Ey n'était sans doute pas complètement génial, mais il avait un sens très aigu de cette spécificité, et un sens tactique très fort pour la faire triompher. Et on pourrait dire qu'il a mené la barque de la spécificité de la psychiatrie entre ces écueils: un coup d'aviron à gauche pour garder la distance par rapport à Lacan et à la psychanalyse (cf le colloque de Bonneval), un coup d'aviron à droite pour garder la distance par rapport à l'établissement hospitalo-universitaire (cf. par exemple son Plan d'organisation de la psychiatrie de 1966 (et je n'ai même pas besoin de parler de la prise de distance par rapport à la tentation socio-politique : il la détestait tellement qu'il ne risquait pas de tomber dans ces eaux-là). Evidemment, je simplifie: je suis obligé, dans ces limites. Mais je ne caricature pas outrageusement. Il Y a certes des orientations théoriques et pratiques assez différentes dans la psychiatrie moderne. Un certain nombre de psychiatres ont dérapé, certains sont tombés dans le psychanalysme, d'autres dans le médicalisme et d'autres encore -mais très peu nombreux en France- dans le politisme. Cependant, cela ne réfute pas ce tïl rouge de la spécificité, cette grande ligne de force autour de laquelle l'essentiel de la profession s'est rassemblé et qu'il a défendue. Je verTaisd'ailleurs une preuve a contrario de ce que j'avance dans l'accueil -ou plutôt le non-accueilqui a été fait en France aux tentatives ïtaliennes qui étaient précisément une recherche de psychiatrie déspécifiée, ouverte sur le non-psychiatrique, avec un minimum de techniques spéciales et d'institutions spéciales pour faciliter la rencontre avec d'autres partenaires. Je sais pour avoir très tôt discuté de ces orientations avec des gens même aussi "avancés" que Bonafé ou Daumezon que là était le point de résistance, le noyau d'incompréhension et de rejet de la psychiatrie italienne de la part de ces hommes par ailleurs curieux et à l'esprit ouvert.

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Ce que je veux dire, c'est donc que la volonté de spécificité n'est pas propre à une des orientations de la psychiatrie, ni à une des étapes de son développement. C'est la grande constante qui habite ces formes et ces transformations successives. Et, pour ce qui concerne la période actuelle, c'est aveè cette exigence que la psychiatrie a tenté de sortir de son ghetto, de s'intégrer dans la communauté, d'épouser son siècle. La psychiatrie sociale, la psychiatrie communautaire, le secteur marquent à coup sûr une volonté d'ouverture, d'intégration d'éléments du contexte social dans la problématique de la maladie mentale -une volonté de prévention aussi, c'est-à-dire d'approche non strictement médicale. Tout cela est vrai -mais ce n'est pas de la déspécification. Je renvoie par exemple au texte de C.aplan, Preventive Psychiatry. Il y est clairement affmné que c'est la psychiatrie élargie et assouplie qui doit avoir le leadership dans la maîtrise des dimensions non médicales d'une approche communautaire, que c'est le psychiatre qui doit être le chef d'orchestre des interventions en direction de l'école, de habitat, l' du contexte social, etc., bref des opérations de "prévention primaire". C'est cette orientation qui a nouni les accusations d' "impérialisme psychiatrique", accusations sans doute exagérées, car dans les faits ces

ambitions ont abouti à des résultats assez décevants. Une enquête américaine sur les COlnlnunity Mental Health Center montre par exemple que les équipes communautaires consacrent seulement environ 5 % de leur temps à des pratiques préventives. En France non plus, je ne pense pas que l'on puisse dire que le secteur ait réussi à mener une véritable politique préventive. Il n'est que de voir la place tout à fait subordonnée qui est faite à l'assistante sociale dans la plupart des équipes pour se rendre compte de l'extrême modestie des pratiques qui ne sont pas commandées par un schéma psychiatrique. Donc, s'il est vrai que la psychiatrie est au moins partiellement sortie de son ghetto, qu'elle s'est modernisée et assouplie, ce mouvement s'est opéré, pour l'essentiel, selon la ligne de pente de cette vocation profonde à la spécificité. Tout se passe comme si de nombreuses équipes psychiatriques avaient finalement préféré maintenir à tout prix l'originalité d'une approche "spéciale" plutôt que de risquer de perdre leur âme en se mêlant à d'autres intervenants.

LES NOUVELLES

STRATÉGIES

DE L'INTERVENTION

SOCIALE

Maintenant je voudrais dire rapidement quelques mots -e' est mon deuxième point- sur la manière dont cette attitude est mise en cause moins par une évolution interne à la médecine mentale que par la rencontre d'une conjoncture nouvelle autour d'elle, au sein de l'ensemble des interventions sociales. Il me semble que l'on assiste actuellement à une transformation assez importante de ces 24

interventions, à ce que j'appelais plus haut une "recomposition". Jusqu'à ces dernières années, ces interventions étaient dominées par de grandes politiques centralisées directement inspirées par l'Etat et consistant à définir des populations cibles ou populations à risque. A ces objectifs correspondaient des spécialistes de la prise en charge, des

professionnels intervenant sur ces questions dans le cadre d'une relation de service, d'un rapport direct professionnel-client; depuis quelques années, deux données principales sont venues modifier cette situation. En premier lieu, la décentralisation, qui opère un transfertde responsabilité du central au local. Il faut noter que la psychiatrie n'est pas immédiatement concernée par cette loi puisqu'elle demeure rattachée au pouvoir central, au ministère de la Santé. Mais, pour la plupart des interventions sociales, c'est sur le terrain local que se redéfinissent les politiques concrètes, avec une tendance à mettre en concurrence les différents intervenants, les différents spécialistes, alors qu'auparavant ils étaient essentiellement responsables devant leur propreadministration,leur proprehiérarchie. La deuxième donnée relativement nouvelle, c'est la multiplication, également depuis le début des années quatre-ving~ de programmes sur objectifs précis, par exemple les comités de prévention de la délinquance (C.P.D.) ou les opérations de développement social des quartiers (D.S.Q.) ou les zones d'éducation prioritaires (Z.E.P.), etc. Ces opérations ont en conunun un certain nombre de caractéristiques. Pour les caractérisersommairement: 1. Elles mobilisent autour d'un objectif précis et limité une large panoplie d'intervenants ; 2. Ces intervenants sont extrêmement divers, professionnels et non professionnels, représentants d'organisation et d'association, personnels de la police, élus locaux... 3. Il n'y a pas a priori de leadership disciplinaire sur ces opérations: les orientations prises le sont à la suite d'une négociation; elles expriment un consensus conflictuel, si je puis dire, entre les différents points de vue (en fait, ce sont le plus souvent les représentants politiques locaux qui ont la prépondérance, ne serait-ce que parce que ce sont en même temps les financiers). Il y a là un modèle très intéressant d'intervention à la fois local, global, plural ou partenarial. Mais je n'ai pas le temps de m'étendre. Je signale seulement le fait que, devant ces dispositifs nouveaux, les porteurs d'une orientation spécifique sont en général mal à l'aise. C'est le cas par exemple des éducateurs spécialisés qui vivent souvent ces situationsassez mal, et on les comprend: ils craignentd'être fondus dans la masse, de devoir abandonner leurs compétences propres et proprementprofessionnelles. Mais pour eux ce TI' st pas le plus grave, e parce que la spécificité du travail social a toujours été aléatoire (c'est 25

pourquoi, justement, ce domaine a .tant emprunté à la clinique, à des schémas plus ou moins importés de la psychologie, de la psychanalyse: ainsi le case-work, etc.). Mais pour les psychiatres c'est pire, précisément parce que la spécificité de la profession est beaucoup plus forte, qu'elle est beaucoup plus inscrite au cœur de leur pratique. C'est pourquoi on voit, me semble-t-il, assez peu d'équipes psychiatriques être parties prenantes dans ces opérations. Il faudrait sans doute vérifier cette hypothèse. Mais il me semble que la psychiatrie est assez peu représentée dans cette nouvelle distribution des cartes. Où alors, lorsque l'on y voit des psychiatres, c'est qu'ils ont osé abandonner leur spécificité, avec les risques que cela comporte. Par exemple, récemmen~ je suis allé à une rencontre sur les politiques locales en matière de toxicomanie. Parmi' les participants, il y avait le chef du secteur psychiatrique d'Asnières qui a fait dans son secteur un travail très intéressant, très important même, en matière de prévention de la toxicomanie. Mais il expliquait bien que c'était à condition de ne pas être psychiatre. J'exagère un peu : sa formation l'avait certainement servi pour sentir les problèmes et ne pas être complètement démuni devant eux.. Mais pour les traiter, il ne s'agissait pas de mobiliser des techniques proprement psychiatriques. Tout au contraire: il fallait rencontrer les partenaires sur leur propre terrain, entrer dans un rapport partenarial avec une approche aussi déspécifiée que possible. Je voudrais que l'on comprenne que je ne fais pas du tout ici une critique. J'essaye de présenter un constat -ou tout au moins de proposer une hypothèse. Les opérations dont je parle expriment à mon sens une crise du modèle clinique de la relation d'aide, du rapport privilégié spécialistes compétents-clients ou groupe-client. Il se cherche actuellement sur le teITain un autre modèle d'intervention plus global, plus plural, plus social aussi. Ce modèle est lui-même encore assez aléatoire et approximatif, et l'on pourrait discuter longuement de sa pertinence, mais le temps nous manque. Le point important c'est que dans cette conjoncture la psychiatrie rencontre un enjeu difficile à assurer, non point en raison de sa faiblesse, mais plutôt de sa force, de cette ligne de résistance et de la compétence organisée autour de sa spécificité. Voilà donc une nouvelle conjoncture, que j'ai été obligé de schématiser trop rapidement. Mais la question que je soumets à la discussion, pour conclure, est la suivante: à travers une histoire de bientôt deux siècles, la psychiatrie française s'est accrochée à son statut de médecine spéciale et a déployé ses conquêtes théoriques et pratiques à partir de ce point d'ancrage. C'est à la fois sa force et sa faiblesse. Si je n'ai pas surestimé l'ampleur d'un .tnouvement qui se . déroule autour d'elle, mais qui néanmoins la concerne du plus près, elle est peut-être aujourd'hui à un tournant, avec schématiquement
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deux options possibles. Ou se recroqueviller sur sa spécificité avec le risque d'isolement que cela comporte au moment où des pratiques voisines renégocient leurs rapports. C'est le ___risque se laisser marginaliser par rapport à un de mouvement contemporain important qui entraîne la plupart des autres interventions sur le .social. Ou bien accepter cette négociation, ce qui ne veut pas dire nécessairement abandonner toute spécificité, mais accepter de la positionner davantage que par le passé en fonction d'un mouveIIlent social qui la conteste (mais avec le risque inverse de devoir mettre entre parenthèses une partie de ce qui a fait sa force). Il y a là peut-être un tournant à prendre aussi important que la question qui s'est posée, il y a une quarantaine d'années, entre la tentation de rester centré sur l' hôpital psychiatrique -comme toute la tradition historique y invitait- ou le risque accepté d'une ouverture dans la communauté. Avec beaucoup de réticences, la psychiauie moderne a fmi par prendre ce premier tournant. Aujourd'hui, saura-t-elle prendre le second?

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SITUATIONS DE TRAVAIL

SITUATION HISTORIQUE DE LA PSYCHOPATHOLOGIE DU TRAVAIL
Paul BRETECHER*

On sait que le terme psychopathologie du travail a désigné dans les années cinquante un ensemble de recherches menées par des psychiatres tels que Sivadon, Le Guillant, VeH, qui voulaient comprendre l'impact du travail sur la santé mentale. Par ailleurs, ces psychiatres sont connus pour leur engagement dans la transfonnation de l'institution psychiatrique dans l'immédiat aprèsguerre. Ces deux tendances, transformation de l'institution et questionnement sur l'effet des processus de production industrielle, semblaient donc alors avoir quelque chose en commun. Les deux objectifs semblaient s'alimenter l'un l'autre. Or, à la fin des années soixante, la dynamique de recherche semble s'étouffer, pour ressurgir quelque dix ans plus tard, mais de manière totalement renouvelée: des chercheurs tentent de charpenter un champ d'étude assez hétérogène, et bien qu'il s'agisse de psychopathologie, les psychiatres ne sont pas forcément les plus mobilisés. D'un autre côté, les soignants des espaces de soin perçoivent cette discipline très à distance. de leur action quotidienne et ne se sentent pas forcément très impliqués par ses enjeux. Un des éléments de l'articulation originale entre une psychiatrie en mouvement et l'élaboration d'un corpus de savoir dans un domaine connexe semble donc avoir été perdu en cours de route.
* Psychiatre, Essonne.

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En effet, la psychopathologie

du travail amène les saignants à

s'écarter de leur domaine familier pour s'adapter à une demande qui
est formalisée en d'autres lieux: l'usine, la section syndicale, un organisme quelconque, etc. Et bien que la prévention soit une des missions du secteur, on voit rarement dans les faits des syndicalistes d'entreprise ou même un médecin du travail demander l'aide d'une équipe de psychiatres pour comprendre et traiter l'apparition de phénomènes morbides au sein d'un atelier. Et il n'est pas sûr que les saignants, en fonction de leur propre conception du travail, trouveraient ces appels légitimes.' Il est tout aussi probable que l'image de la psychiatrie (un univers un peu clos sur lui-même) n'incite pas en toute confiance à ces sollicitations. Par ailleurs, la psychopathologie du travail suppose un éloignement des grilles de lecture de la clinique classiq ue. La psychopathologie du travail a donc une position très décentrée par rapport au cadre des soins et aux fonnes de réflexion auxquelles les praticiens sont accoutumés. Or, l' histoire de la psychopathologie du travail montre que, à l'origine, n'existait pas une coupure si nette. Même si chaque forme d'intervention en direction du collectif de soin ou en direction du monde du travail avait ses protocoles, ses techniques, une préoccupation commune les tenait réunis. A la fin des années quarante, la réflexion sur le travail se situait à l'intersection d'une série de remises en cause portant à la fois sur l'institution soignante, le statut du malade mental, la pauvreté des politiques de prévention, les difficultés de réinsertion des patients, les procédures d'éviction, ou même, en général, l'aliénation sécrétée dans le tissu social. S'intéresser au travail ouvrait toute une série de brèches
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dans la forteressehospitalière.C'était un moyen pour faire revenir une

sorte de parcelle de l'extériorité dans un milieu qui l'avait évacuée depuis longtemps. C'était aussi la possibilité de transférer à l'extérieur ce qui avait été appris lors du changement institutionnel et au contact des patients. C'est l'époque où l'on va comm.encer à découvrir que certaines adaptations apparentes sont hautement problématiques: celle de la chronicité à l'asile par exemple, mais aussi celle de ceux qui, soumis à un travail parcellisé et à fOIte cadence, paient leur maintien en poste d'un cortège de symptômes. Se développe donc toute une thématique de recherche autour de l'adaptation, de la désadaptation, de la réadaptation à un milieu donné. Problématique complexe, car aucun a priori ne peut déterminer à l'avance qui, du sujet ou de l'environnement, devrait se modeler sur l'autre. Impossible de conclure par simple préjugé qu'une inadaptation résulte essentiellement d'une défaillance du sujet, ou, au contraire, de 32

la totale nocivité de l'ambiance qui l'environne. L'un et l'autl'e doivent évoluer, se transfonner, interagir. L'introduction d'activités pour le patient à l' hôpital (activités choisies, décidées, investies, supposées gratifiantes) constitue d'une certaine manière, pour les psychiatres qui font de la psychopathologie du travail, le premier laboratoire expérimental de la recherche. Mais, comme on l'a déjà mentionné, l'originalité de cette procédure reste la dialectique du dedans et du dehors qui l'anime en pennanence. Ce qui se trame à l' hôpital s'éclaire du savoir que l'on a du travail au-dehors (de ses contraintes, de ses exigences, de ses difficultés, de ses effets structurants, de son rôle de support et d'échange des relations) ; et l'approche des processus de production dans les ateliers ou les bureaux s'enrichit de ce qu'ailleurs disent les patients du rapport à la matière, à la machine, au rôle, au rythme, à l'espace, au temps, aux lieux. Si bien que la mise en acte du changement et la confrontation avec toutes les forces d'inertie des organisations vont modifier le regard clinique et élargir les références: emprunts au marxisme, aux théories économiques, contact avec les syndicats (Le Guillant), rencontre avec la médecine du travail, la psychologie industrielle et r ergonomie (S ivadon et Veil). Quelques exemples de ces effets de translation d'un champ de connaissances dans l'autre peuvent être relevés dans r ouvrage de psychopathologie du travail que Sivadon écrit en collaboration avec Amie!. Ainsi, au chapitre des adaptations au travail, Sivadon mentionne quelques-unes des recherches qui lui ont permis de travailler sur le sujet. Panni celles-ci, à côté des investigations en milieu industriel ou des études de personnalités, il fai t état de ses propres constats auprès de patients psychiatriques remis en situation 9' activité. Les conditions à respecter pour leur pennettre cIe réaliser avec satisfaction une tâche déterminée ont valeur indicative. 'Tous les facteurs, qu'il s'agisse de la dimension "restreinte" des groupes, de l'application d'une "réglementation sensée", compréhensible du travail, de la prise de responsabilités, de la nécessité de décisions collectives, du' rapport aux outils, aux matériaux, du respect des rythmes individuels, sont autant de paramètres qui peuvent orienter l'analyse quel que soit le contexte. Un autre exemple très connu est celui de l'étude de Le Guillant sur les Conditions pathologiques des bonnes à tout faire. Elle démarre de l' histoire de cas (en particulier celui des sœurs Papin, mais aussi ceux d'autres patients moins célèbres qui sont accueillis à l'hôpital), à partir desquels L,e Guillant extrait des caractéristiques ou des éléments communs à tous ces itinéraires: le milieu d'origine, la pauvreté, les placements successifs, la soumission, la relation de proximité entre les serviteurs et les patrons, l'interdit des rébellions, l'obligatoire fidélité, le mutisme, le ressentiment... 33

Et si le social ne résume pas la folie, le geste pathologique pennet de faire retour sur les conditions d'existence qui surdétenninent peutêtre sa forme d' expressione Pourtant, avec le recul historique, l'image qui nous reste de ces initiatives est souvent appauvrie: elle prend figure de mythe ou, au contraire, est banalisée. Le mythe, c'est celui de la reconnaissance, dans l'après-guen-e, d'une psychiatrie active, avec ses coups d'éclat La banalité, c'est celle de la continuité de pratiques immuables malgré quelques innovations. Du côté des mythes, il y a Saint-Alban ou les initiatives de Sivadon à Ville-Evrard pour constituer des groupes de patients actifs dans la transfonnation de leur cadre de soin (le fou jardinier, démolisseur de murs ou menuisier) -passage miraculeux du fou domestiqué à celui d'homo faber-, ou encore les initiatives de Le Guillant à Villejuif en 1948 pour réintroduire, par l'intermédiaire de contrats de soustraitance avec l'industrie, une véritable circulation de l'argent qui se différenciât des rétributions au pécule: passage d'une surexploitation à l' hôpital aux prémisses de retrouvailles avec le salariat. Mais l'attention portée à ces gestes remarquables a le plus souvent laissé dans l'ombre toutes les conceptions et les exigences qui ont permis qu'un engagement, inscrit d'abord sur la scène institutionnelle, se prolonge ensuite en direction du monde industriel. Ces conceptions, les fondateurs de la psychothérapie institutionnelle les fOffilulaient dans un projet très ambitieux. On en retrouve l'écho dans les propos de quelqu'un comme François Tosquelles, qui n'a pas réfléchi directement à la psychopathologie du travail, mais le Connule indirectement dans son livre sur le travail thérapeutique à l'hôpital ; pour lui, la pratique des activités pour le patient n'a de sens que si trois conditions sont remplies: - disposer d'un véritable savoir des processus de production, de leur technologie, des habiletés qu'ils requièrent, des conditions d'apprentissage, des coopérations nécessaires à la fabrication; ce savoir, il le baptise Uergologie", c'est-à-dire uconnaissance concrète qui ne s'obtient qu'au contact des gens de métier" ; - plus théoriquement, être en mesure d'élaborer une sorte de "science du travail" à caractère plus anthropologique; c'est l'exigence d'un discours construi t qui donne accès à toutes les dimensions contradictoires du travail, "dÏ1nensions conflictuelles, oppressives ou libératrices" et qui éclaire ses modes de resocialisation ou ses mécanismes d'aliénation;

- enfin, tout comme un ethnographe, il demande qu'un œil soit gardé sur "la culture comlnune dans laquelle s' enrac ine toute activité, avec ses traditions, ses enlblèmes, son ilnaginaire".
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Or, progressivement~ toute la richesse des réflexions protéifonnes soulevées à propos du travail s'est comme vidée de sa substance, pour se cantonner au commentaire de quelques aménagements locaux au sein de l' hôpital. La future psychopathologie du travail a sans doute perdu là une des tensions qui fondaient son entreprise. On a pu alors avoir l'impression que des psychiatres qui s'occuperaient du travail ne pourraient que retrouver des tendances bien inscrites dans leur histoire: améliorer l' hôpital par le biais de l'ergothérapie, ou s'ériger en experts de sélection ou d'orientation vers des filières marginales. Les vieux aliénistes du X~ siècle s'étaient déjà servi du travail dans leur arsenal de soin, et le travail a souvent servi de critère de la nonnalité ; vertu psychologique "morale", utilitaire du travail qui ne cherchait pas trop alors à préciser les conditions de l'exercice d'un métier. Par rapport à cette tradition, tout le savoir développé à propos de l'ergothérapie n'a pas marqué de changement décisif. François Tosquelles par exemple le reconnaissait en 1967, mentionnant que, à
part

à la clinique de Laborde,il ne voyait pas en France de lieu de soin

qui ait vraiment développé sur ce thème un apport fondamental: "Les modulations introduites (intérêt pour la dyna1J1ique de groupe, incitation au dialogue, sollicitation de la parole) sont restées insuffisantes, l'ense111ble, bien qu'animé des lneilleures intentions, n'offrant pas beaucoup d'outils pour relancer d'autres recherches sur le travail lui-même. " Dans ce contexte, toute visée réadaptatrice ou resocialisatrice redonnera au psychiatre une place d'expert énigmatique. Expert parce que clinicien, et donc observateur censé connaître les ressorts de la folie; mais énigmatique, parce que l'origine de son savoir sur le travail demeurera totalement mystérieuse. D'un côté, dans l' hôpital, il orientera les malades venus des ateliers en fonction de leur état (sorte de jeu de l'oie qui balise le chemin vers une plus grande nonnalité), de l'autre, il lui serait très difficile de dire ce que vaut ce trajet dans un autre espace-temps, celui du monde quotidien dont les impératifs et l'organisation sont extrêmement différents. C'est peut-être cette évolution interne au champ psychiatrique qui explique en partie un certain désintérêt des soignants pour la pathologie du travail. Les premières recherches sont restées très isolées; la systématisation de l'ergothérapie? au lieu d'inciter à la curiosité vers l'extérieur, au risque de s'en trouver remise en cause, est devenue le symbole de pratiques intra-muros. Or, dans les années soixante-dix, l'actualité a déplacé l'intérêt des psychiatres vers la sectorisation et l'ouverture à la communauté a un peu tranché un vieux dilemme: rénover l' hôpital ou développer à l'extérieur suffisamment de lieux d'accueil pour minimiser son influence. 35

L'énergie de ceux qui voulaient innover s'est alors portée vers de nouveaux objets qui ont relégué dans l'ombre la thématique du travail : sa prise en compte relèverait d'options différentes. D'ailleurs, dans le même temps, des filières d'orientation et de sélection vont conduire des patients en peine d'activité vers des structures spécialisées, selon les modalités prévues par la loi de 1975. Et même si, en quelques lieux, des approches intéressantes vont se développer, elles ne donneront pas matière à des publications qui remettraient toute une problématique en chantier dans des termes vraiment nouveaux. Alors qu'en Italie le mouvement de contestation institutionnelle associera (à Trieste, à Parme, à Turin) l'ouverture de centres de quartier et celle d'appartements sociaux à la mise en place de coopératives de production ou au contact avec des centrales ouvrières pour favoriser la réinsertion du patient, en France, le développement du secteur négligera ces deux dernières orientations. Si aujourd'hui on voit se reconstituer un territoire de recherche assez hétérogène, mais qui rentre à peu près dans la rubrique "psychopathologie du travail", c'est sans doute que quelque cbose a bougé, mais en dehors du champ psychiatrique. Les chercheurs retrouvent un intérêt pour une problématique santé mentale-travail, une demande sociale se formule dans cette direction. Ce qui renoue avec le passé, c'est peut-être l'attention portée aux faits de subjectivité du travajl, marque principale des actuelles recherches en psychopathologie du travail. Il est évident que, avant les psychiatres, ou parallèlement à eux, beaucoup d'autres chercheurs (les sociologues en particulier, et notamment Friedman, dans les années vingt) se sont intéressés au travail et à ses effets. La croissance de l'industrialisation s'est toujours accompagnée d'analyses laudatives ou critiques de ses conséquences, et ce depuis le xrxe siècle. 0' autre part, les techniques de dynamique de groupe et la psychosociologie ont été introduites dans les entreprises. Enfin, du côté des travailleurs, par l'intermédiaire des syndicats, une réflexion sur la santé au travail s'est peu à peu élaborée. Elle incluait

pour une part l'idée de "souffrancenerveuse", de "surmenage".
Mais cette réflexion, étant donné les intérêts qui la sous..tendaient, a pris une tournure particulière: tout ce qui semblai4 à tort ou à raison, ramener vers le singulier, r individuel, le cas spécifique, l'exception a été mis de côté. A ce titre, la psychopathologie du travail, avec des connotations quelque peu sulfureuses qui la rattachent à la psychiatrie et donc à la folie, n'a pas été très bien comprise. Ses conclusions cadraient mal avec l' atten te d'une scien tici té un peu pl us positi viste. Les syndicalistes voulaient d'abord objectiver des faits e4 d'une certaine 36

manière, s'écarter des témoignages individuels au profit de la mesure et du quantitatif. Le modèle (idéalisé dans un premier temps) va donc être le retournement contre lui-même du principe du taylorisme: l'organisation scientifique du travail postule l'établissement de nonnes standard acceptables par la masse pour l'activité productive. Ses premières contestations viseront au contraire à mettre à jour l'effet pathologique de ces mêmes règles sur ceux qui les subissent. A la production de masse correspondraient, pensait-on, des pathologies de masse. D'autre part, on ne doit pas oublier que les règles de procédure juridique imposent aussi des exigences: pour plaider la reconnaissance d'une maladie professionnelle, il faut passer par une objectivation indiscutable des faits. La description de quelques symptômes ne suffit pas. La crise de nerfs, l'asthénie, l'insomnie ne sont pas des objets juridiques identifiés. Le plaignant doit démontrer, en reprenant en quelque sorte le modèle appliqué à l'orthopsychologie, qu'un contact, une posture, dans une ambiance donnée, et pendant un temps déterminé, ont causé une lésion, une atteinte, un trouble indéniable qui demande réparation. Ceci explique sans doute que les champs de recherche prioritairement investis aient été r ergonomie, la neurophysiologie ou la psychologie expérimentale, avec, dans tous les cas, une constante: écarter les éléments d'une subjectivité. Ainsi par exemple, en cas d'accident du travail, il s'agit de faire en sorte que la victime ne soit pas considérée comme responsable, et donc de montrer que c'est l'organisation du travail, la construction d'un ceIUin type d'espace qui produisent l'accident. Réduction donc des phénomènes subjectifs en contrepoint de la recherche en ergonomie et en psychologie expérimentale. Mais progressivement, et plus récemment, une autre exigence s'impose qui échappe d'abord à toute spécialité, à tout projet d'expertise, à toute visée scientifique. Cette exigence, c'est celle de la parole: pouvoir dire en son nom ce que l'on dit, ce que l'on sait, ce que l'on rêve, ce dont on souffre, ce qu'il faut faire. Curieuse coïncidence: au moment où, dans les années soixante-dix, les psychiatres n'auront plus grand-chose à dire sur le travail, autour d'eux, au contraire, on commencera vraiment à s'y intéresser. On verra alors proliférer des textes et des publications journalistiques ou pamphlétaires au sujet du travail et de son organisation, qui ne vont pas entrer exactement dans les rubriques savantes qui jusque-là se partageaient ce domaine de recherche. Des brochures, des livres, et même des pièces de théâtre vont s'emparer de la question et, de l'enquête au reportage, des archives vont s'accumuler. Souvent, ces écrits auront la coloration d'une critique impitoyable. Souvent aussi ils 37

essaieront de rester au plus près du vécu immédiat ou, plus exactement, de son récit à I?état brut. Pour ces raisons (manque de distance ou de respect des méthodes), on leur reprochera leur peu de sérieux et on minin1isera leur impact. Il est pourtant indéniable qu' ils ont relancé l'intérêt et servi de creuset à tout un ensemble de thématiques nouvelles qui, par la suite, se retrouveront dans des études plus officielles. En voici deux exemples. En 1977, Robert Linhart, ancien lnilitant politique établi à l'usine Citroën de Choisy, publie aux Editions de Minuit. un télnoignage de son expérience à la chaîne. Son récit, d'une très grande qualité littéraire, est émaillé d'une série de portrait.s qui sont autant d~histoires de cas pathologiques; pathologie du quotidien que personne ne peut ignorer, qui ne relève ni de l'asile ni de soins spécialisés, pathologie incrustée dans le dispositif même de l'atelier. C'est par exemple l'histoire de l'ouvrière qui est traitée de folle par ses collègues parce qu'elle excède toujours le rendement aux limites de l'épuisement, sans un regard pour ses collègues, sans une parole, et sans qu'elle ait en outre de perspectives de promotion ou de gains matériels. C'est encore l' histoire du désaIToi de l'ouvrier à qui le bureau des méthodes impose un nouvel établi à la place de celui qu'il avait fabriqué. Histoires en apparence banales, qui toutes soulignent que, dans le cadre du travail, une existence se structure, une identité se forge, des mécanismes de défense personnelle se rigidifient pour parer aux dangers de la situation vécue. Autre exenlple : à la même époque est présentée par la troupe de l'Aquarium, à la Cartoucherie, une pièce de théâtre composée à partir du recueil de récits d'ouvriers grévistes qui, dans quatre régions de France, occupent leur usine. La pièce connaît un grand succès (le jouIl1alle Monde en fait état en première page). Le travail de mise en scène s'attache à restituer la parole entendue: travail sur la métaphore, l'ellipse, l'imaginaire des mots, leur pouvoir de conjuration des
menaces ou de convocation de 1 utopie.
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Il s'attache aussi à montter en quoi, dans certaines circonstances (l'accident par exemple), il n' y a plus possibilité de dire le traumatisme qui s'inscrit dans le corps. Ces notations théâtrales, parfois humoristiques, ne sont pas si éloignées de ce que les chercheurs fonnuleront par la suite dans un autre discours plus policé et plus académique. Ainsi~ des axes d'investigation vont peu à peu s organiser autour d'une idée COIIlIl1une la subjectivité au travail (la notion d'identité, : l'importance de l'analyse du langage, le rôle défensif des idéologies constituées par les corps de métier et leurs organisations~ les mécanismes de censure, les phénomènes de méconnaissance...). Les chercheurs affûtent leurs concepts. Les formulations de psychiatres
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comme Christophe Dejours, Fernandez ZoiJa, Bernard Doray, qui, de façons certes différentes, donnent toutes à l'analyse du récit une place privilégiée, l'illustrent tout à fait. Ou encore, de façon plus souterraine, ou moins publique, les nombreuses rencontres nationales ou locales à l'initiative de syndicalistes Gournées à CTrenobleen 1984 par exemple), qui montrent que les tennes d'un dialogue peuvent s'établir. D'autres facteurs, comme r évolution des technologies, ont également contribué à la réouverture de ce champ de recherche, comme la contrepartie de la rationalisation des entreprises: le licenciement et le chômage prolongé. Dans le territoire de recherche qui se dessine, compte tenu de la complexité des problématiques rnises à jour, aucune discipline ne peut plus s'arroger le droit à la moindre prééminence. A côté des ergonomes, des neufophysiologistes ou des sociologues, on admet désormais que des psychiatres ou des psychanalyst.es puissent avoir leur mot à dire. Reste à préciser pourquoi ces derniers trouveraient quelque raison de le faire. Car l'époque où la réflexion sur le travail servait de Inédiation entre les changernents institutionnels et r ouverture au social paraît tout à fait lointaine. Elle avait pourtant le n1érite d'obliger à une triple explicitation: - explicitation d'un discours sur l'institution (ses buts, son organisation, ses mythes) dans le rapport à la clinique et au soin; - explicitation de l'inscription de -la psychiatrie face à la société, avec un engagement précis dans une activité à visée préventive; -- explicitation d'un ensemble de thèn1es de recherche qui mettaient en cause tout savoir non critique et les idées reçues sur le rôle accordé au travail dans r analyse d'une trajectoire biographique" Or, aujourd'hui, ces trois exigences ne sont pas forcément caduques. Alors que l'on essaie de plus en plus de tenir compte des contextes dans lesquels interviennent ces pathologies, un détour par la nébuleuse de recherche précédemment évoquée serait peut-être l'occasion d'une
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clarification (dis}X)ser e quelques concepts pour définir ce que 1 on d
croit connaître d'un milieu, d'un environnement ou d'une inscription sociale) . Des recherches comme celle menée par A. Jakubowicz, à Montceau-les-Mines, sur le transfert des élllotions familiales aux relations de l'usine, sont tout à fait démonstratives de ce point de vue. Plus près encore de notre travail quotidien, s'intéresser à la psychopathologie du travail pourrait être l'occasion de reconsidérer, avec d'autres chercheurs, ce que sont nos propres conditions de travail, et. de mettre en perspective nos intentions et les lllécanismes silencieux qui structurent nos pratiques. 39

LA FORMATION COMME ENJEU DE sANTÉ MENTALE Jacques BRODA *

MIEUX

VA UT EN RIRE

Dans un article publié dans la revue Critique (1), François Roustang pose le rire comme "éclat" censé opérer un détachement de la souffrance. Il indique: "Nous avons d'autres moyens de tenir la souffrance à l'écart. D'abord par l' alnour. Ensuite, et le plus souvent, .par le travail, dont la souffrance devient le secret combustible, jamais reconnu, presque toujours oublié." Si nous avions, posé le travail comme contre-investissement possible aux souffrances venues d'ailleurs" (2), nous n'avions jamais fait le lien entre le rire et le travail, même si nos recherches sur les rapports entre travail et santé mentale nous ont montré le caractère prévalent de l'ambiance et du climat de travail dans le vécu du travail. La citation de François Roustang trouve un écho décalé dans ce que Jean Hodebourg, responsable syndical, nous disait à Marseille: "On rit de moins en moins dans les entreprises ou les lieux de travail où s'intensifient les rythmes productifs."
te

Vous connaissez les exigences japonaises des cinq zéros: zéro papier, zéro stock, zéro défaut, zéro panne, zéro délai; il faudrait y ajouter un sixième zéro: zéro rire. Jean Hodebourg cite le cas
* Sociologue, CRES, EHESS, Marseil1e.

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d'ouvriers de l'Aérospatiale qui lui confiaient: On rigole moinsavec
H

les Airbus qu'on a rigolé avec les Caravelles." Et il évoque alors la dimension du rêve au travail: teSi les difficultés mentales, cognitives sont sans arrêt mobilisées par le travail, où, quand et comment J7euton rêver ?" ; et de faire des rétrécissements des espaces pour le rêve une des causes de la dégradation de la santé mentale au travail. La souffrance comme secret combustible du travail, le rire comme écla~ la perte du rire sur les lieux de travail, voilà de beaux chaînons associatifs qui peuvent jalonner une problématique de la souffrance au tta vail et de son dépassement. Ainsi une ouvrière de l'entreprise Sopad-Nestlé nous dit que ce qui lui pèse le plus au travail c'est la pression hiérarchique liée au dysfonctionnement des machines et aux pannes. Il y a desjours, dit-elle, où "rien ne va" : les machines tournentmal, la hiérarchie est omniprésente, pesante et culpabilîsante, les ouvriers d'entretien flânen t, l' énervemen t es t généralisé. Pour elle, ces pressions cumulées conduisent à la crise de nerfs des femmes sur les chaînes de conditionnement, voire à la dépression. Mais il est des jours où "ça va, ça baigne tout tourne rond, la fluidité productive entraîne
JI,

jamais

la fluidité des relations. Ces jours-là, dit-elle, "ça parle et ça rit". "11Y a des jours où tout va bien, tout le nwnde parle et rit, et puis il y a des jours où on est toutes en train de s'envoyer voltiger. II Et puisque j'ai entamé mon exposé sur le mode associatif, je ne peux m'empêcher d'évoquer ici le cinéaste J...L. Godard, lorsqu'il relie -à propos du film Passion - le travail et l'amour: HJe n'ai
pu travailler sans anlOllr... l'alnour et le travail c'est lié, d'ailleurs on dit bien faire l' Glnour... on a peur de montrer le travail

alors on montre l'alnour"

(3).

Le travail, la passion, la souffrance et son dépassement sont liés. Ces quelques références me permettent d~introduire un propos de sociologue, qui voudrait montrer que la question de la santé mentale au travail se pose dans la pratique d'une façon de plus en plus centtale. En effet, de nombreuses enquêtes conduites très récemment aux PTT de Nancy, à la CPAM de Nice, dans les usines de l'agroalimentaire de Marseille, révèlent l'importance massive du phénomène dépressif dans ces milieux de travail, puisqu'il concerne entre 15 et 30 % des personnels d'exécution qui sont le plus souvent des femmes, au niveau de rémunération relativement bas. Mais la relation travail et santé mentale est aussi une question théorique, car en accolant la sphère sociale du travail à la sphère individuelle de la santé, on produit d'enttée une mise en perspective de l'individu au sein des rapports sociaux qui encadrent son activité. La question du prolongement des contraintes objectives et 42

-organisationnelles à r intérieur même du psychisme des individus doit. alors être abordée. Doivent être également pensées les capacités qu'ont les sujets à composer, dépasser, voire subvertir l'ensemble de ces contraintes. A partir de là, nous estimons que penser r identité au travail dans un rapport antagonique ou exclusif à l'aliénation est une démarche inadéquate et une impasse. Nous préférons parler aujourd'hui d'une identité aliénée comme résultante des modes de recomposition identitaire et de compromis des individus et des groupes avec les conditions de leur travail au sens large. Cette problématique de la souffrance dépassée, des recompositions et crises identitaires, s'appuie sur les concepts de capacité à agir, à faire, à produire, à savoir, de capacité à interpréter le sens des situations, mais aussi, et surtout, de la capacité à développer des capacités. Ces capacités, et les pratiques qu'elles autorisent, n'existent qu'à l'intérieur d'un réseau affectif, de "nœuds affectifs", comme le dit Pierre Roche, réseaux et nœuds où coexistent des affects bien souvent contradictoires. Christophe Dejours et Pierre Roche ont bien montré dans leurs travaux respectifs l'importance de l'anxiété et de l'angoisse comme affects à dépasser dans les métiers du bâtiment et de la sidérurgie. Dans son enquête auprès des conducteurs de TGV, Pierre Roche a découvert l'importance de la peur au travail, de la solitude et de la fierté. Autant d'affects mobilisés par les conducteurs. Avant d'aller plus loin dans l'exposé de nos propositions sur les enjeux de la santé mentale dans le travail et la formation professionnelle continue, je voudrais préciser brièvement les modalités de construction de mon objet et de mon discours. Il me semble en effet important que la sociologie du travail dise un petit mot de la question de la santé mentale.
CONSTRUCTION CAPACITÉS DE l.l'OBJET ET DU DISCOURS: DE L'IDENTITÉ AUX

Pierre Roche et moi-même déposions en 1981 un projet de recherche intitulé: "Travail, identité, rapports sociaux et santé mentale." Ce projet est accepté et financé par le ministère de la Recherche. TIse proposait d'analyser les incidences des conditions de travail sur la santé mentale des ouvrières de trois usines de Marseille. Les deux concepts angulaires de notre problématique de l'époque sont contenus dans le titre du projet: il s'agit des concepts d'identité et de rapports sociaux. Nous sommes partis enquêter dans .les ateliers des entreprises Nestlé, Rivoire et Carret, et Panzani. Nous avons eu de la part des
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appelons

salariés, syndicalistes, médecins du travail et assistantes sociales un accueil favorable. Les directions d'entreprise n'ont pas donné suite à notre demande. Contrairement à ce que nous présupposions, la santé mentale au travail, on en parle; et nous n'avons pas rencontré dans le monde salarial les tabous que nous imaginions. Nous avons pu réaliser une quarantaine d'interviews auprès des acteurs précités. Les ouvrières, nous les avons rencontrées deux, trois ou quatre fois. Après chaque rencontre, retour de l'interview et affinement des hypothèses. Au détour de ce long travail de construction d'un échantillon, d'un réseau nous pennettant de recueillir des données objectives (bilans sociaux, rapports des médecins du travail) et des discours subjectifs, nous avons produit cinq ans après un rapport de recherche intitulé: "Du sens donné au sens produit" (6). Ce bilan final est décalé par rapport aux hypothèses initiales. Il produit plusieurs dimensions nouvelles que je voudrais évoquer rapidement: Premièrement: si les rapports sociaux donnent le cadre, et à notre avis l'essence même des rapports de travail, il faut bien reconnaître qu'au niveau du vécu salarial ce qui prévaut ce sont les relations sociales, c'est-à-dire la quotidienneté de "l'ambiance de travail". Deuxiè,nement : les rapports sociaux et les relations sociales sont interprétées. Les salariés effectuent en permanence un travail d'interprétation sur le sens de leur situation. Les managers, pour leur part, effectuent un travail pour donner du sens au travail des autres, d'où notre titre "Du sens donné au sens produit" qui veut montrer que "l'identité 'aliénée" se construit souvent à l'intersection de sens contradictoires. Troisiè,ne,nent : il n' y a pas de construction identitaire, ni de pratiques sociales sans une mobilisation affective. Nous proposons la notion de lnobilisation psychique pour désigner la réalité des processus affectifs qui existent dans la sphère du travail et de la formation, processus qui sont sollicités -voire manipulés- par les modes organisationnels, mais processus vivants, rendant possibles les dépassements et les réappropriations salariales. Quatrièmement .9et c'est le dernier poin~ la question de l'activité concrète de travail doit être conduite dans la dimension de l'acquisition des compétences, du développement des capacités et de la formation. Nous proposons ici deux hypothèses: - le travail et la formation comme lieux possibles de ce que nous U
l'étayage social de la pulsion de connaissance" ;

construction d'un projet professionnel et individuel. Paraphrasant Christophe Dejours, nous pouvons dire que "la santé mentale, c'est
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la formation professionnelle continue comme vecteur possible de