Repenser l

Repenser l'entreprise

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124 pages

Description

S’il existe une tendance lourde à notre époque, c’est bien celle de l’avancée des sciences et des technologies. Cette tendance s’impose comme un rouleau compresseur quels que soient les aléas de l’histoire et des conjonctures économiques. C’est l’entreprise qui transforme, souvent dès leur apparition, les connaissances scientifiques en technologies et celles-ci, en produits et en services. En maîtrisant les méthodes et les outils de la technoscience, elle a mis le pouvoir de la connaissance au service de ses stratégies économiques. La technoscience lui offre en permanence des opportunités nouvelles et des armes concurrentielles plus puissantes. Elle devient ainsi un élément clé du développement économique et du pouvoir concurrentiel. L’entreprise apparaît dès lors comme le médiateur principal entre la science et la société. Est-elle pour autant un agent de progrès ? C’est la question que cet essai se propose de traiter.

Philippe de Woot est juriste et économiste. Professeur à l’Université catholique de Louvain et Membre de l’Académie royale de Belgique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages prônant une réflexion morale sur l’innovation technologique et une éthique sociale aux stratégies des entreprises.


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Date de parution 28 juin 2013
Nombre de visites sur la page 82
EAN13 9782803103607
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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REPENSER L'ENTREPRISE



Philippe de Woot



Repenser l'entreprise.
Compétitivité, technologie et société.

Rendre à l'action économique ses dimensions éthiques et politiques



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rue Ducale, 1- 1000 Bruxelles, Belgique

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Informations concernant la version numérique

ISBN : 978-2-8031-0360-7

© 2012, Académie royale de Belgique


Collection L’Académie en poche

Sous la responsabilité académique de Véronique Dehant

Volume 17


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Académie royale de Belgique

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Conception et réalisation : Grégory Van Aelbrouck, Laurent Hansen, Académie royale de Belgique


Photo de couverture : © James Thew - Fotolia.com (détail)


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ProméthéeJ’ouvris pour eux les trésors de la terre :

ils eurent l’or et l’argent, ils eurent le bronze, ils eurent le fer,

ils eurent l’industrie et les arts …

J’ai guéri les mortels des terreurs de la mort

Les OcéanidesEt quel remède as-tu trouvé pour eux ?

ProméthéeUn bandeau sur les yeux.

(Eschyle)



L’homme est visiblement fait pour penser ; c’est toute sa dignité et tout son mérite[]Or à quoi pense le monde ? []à courir la bague[]à se battre, à se faire roi, sans penser à ce que c’est qu’être roi, et qu’être homme.

(Pascal)



Le sommeil de la raison engendre des monstres.

(Goya)

Introduction

S’il existe une tendance lourde à notre époque, c’est bien celle de l’avancée des sciences et des technologies. Cette tendance s’impose comme un rouleau compresseur quels que soient les aléas de l’histoire et des conjonctures économiques. La science a connu une accélération inouïe au cours du dernier siècle. Plusieurs facteurs y ont contribué : l’accumulation même des connaissances et leur diffusion rapide ont offert aux chercheurs des champs d’investigation plus larges et plus ambitieux ; le croisement des disciplines et l’accès universel à l’information ont favorisé des recherches nouvelles et plus audacieuses ; une concurrence technologique devenue mondiale a amplifié le mouvement et multiplié les moyens de financement consacrés à la recherche et au développement. Nous avons percé bien des secrets qui nous paraissaient indéchiffrables il y a quelques décennies. Nous avons découvert les mécanismes de la vie. Nous avons mis des chiffres précis sur l’origine de l’univers, nous en découvrons les premiers instants et nous commençons à connaitre « la musique des astres ».

C’est l’entreprise qui transforme, souvent dès leur apparition, les connaissances scientifiques en technologies et celles-ci, en produits et en services. En maitrisant les méthodes et les outils de la technoscience, elle a mis le pouvoir de la connaissance au service de ses stratégies économiques. La technoscience lui offre en permanence des opportunités nouvelles et des armes concurrentielles plus puissantes. Elle devient ainsi un élément clé du développement économique et du pouvoir concurrentiel. L’entreprise apparaît dès lors comme le médiateur principal entre la science et la société. Est-elle pour autant un agent de progrès ? C’est la question que cet essai se propose de traiter.

S’interroger sur la finalité de l’entreprise et du modèle de développement qu’elle anime, c’est poser la question du progrès matériel, de son orientation et de ses ambiguïtés. Cette question intrigua les humains depuis l’origine des civilisations. Les mythes grecs l’ont abondamment évoquée et la situent dans sa véritable perspective qui est celle de l’élan créateur mais aussi de l’inquiétude des hommes. Pour eux, les créateurs du progrès matériel occupent une place majeure dans la société. Ils en ont fait des héros, mais des héros maudits. Tout se passe comme si le progrès technique, dès l’aube des temps, fut perçu comme bénéfique et dangereux à la fois, comme essentiellement ambigu. Leur approche débouche sur la question de savoir si les hommes, ces « éphémères », peuvent s’approprier la maîtrise de la technique sans la finaliser, ni la soumettre à une vision large du Bien commun. Une question qui, sous des modalités diverses, traverse l’histoire.

L’entreprise étant par excellence l’agent de la créativité économique et technique, on a cru longtemps que son action servaitautomatiquementle Bien commun grâce aux vertus du marché et de sa fameuse « main invisible ». Incontestablement, l’économie de marché fut une source de progrès considérable pour une partie de l’humanité qu’elle a tirée de la pauvreté. Beaucoup de dirigeants justifient ce système en affirmant que, globalement, ses avantages l’emportent sur ses inconvénients.

Aujourd’hui, la liaison entre croissance économique et Bien commun est devenue moins claire. Une approche néolibérale mondialisée a progressivement « découplé » l’économique de l’éthique et du politique. La globalisation, l’accélération de la techno science, le manque de régulation mondiale confèrent au système économique une autonomie et un pouvoir d’action sans précédent. Il l’exerce selon les critères qui sont les siens : rentabilité, compétitivité, course aux parts de marché. En l’absence de régulation globale, cette logique tend à devenir dominante et à nous imposer un modèle de développement qui n’a d’autre finalité que son efficacité et son dynamisme. Conduit par sa seule logique instrumentale, ce modèle devient de plus en plus ambigu et paradoxal. Tout en assurant une croissance économique sans précédent dans l’histoire humaine, notre modèle s’emballe, pollue, exclut, engendre des phénomènes de domination, d’injustice sociale et de déstructuration. Jamais notre capacité de créer de la richesse n’a été aussi grande et jamais le nombre absolu de pauvres n’a été aussi élevé ; jamais nos connaissances scientifiques et techniques n’ont été aussi étendues et jamais la planète n’a été aussi menacée ; jamais le besoin d’une gouvernance économique n’a été aussi impérieux et jamais les gouvernements des États-Nations n’ont été aussi désarmés.

On peut donc se poser la question de savoir si le modèle actuel est encore politiquement et moralement acceptable sans une évolution profonde. On peut même se demander si nous ne nous aveuglons pas complètement sur les dérives de celui-ci, si nous ne sommes pas complices de ses dysfonctionnements globaux et si ceux-ci ne nous entraînent pas vers une sorte de déraison. Notre modèle engendre des risques systémiques non explicitement voulus, difficiles à mesurer, sinon à prévoir, et dont les conséquences peuvent mettre en danger les équilibres sociaux, les modes de contrôle et de régulation, les institutions et la planète elle-même. Nous sommes dans une société à haut risque qui nous oblige à nous remettre en question, à prendre plus de responsabilité, à inventer des modes nouveaux de concertation et de gouvernance.

Les défis duXXIesiècle sont immenses : implanter un modèle de développement plus durable, maintenir aussi ouverts que possible les marchés et les sociétés, mettre les dynamismes entrepreneuriaux au service du Bien commun, relancer l’emploi, réindustrialiser les pays occidentaux tout en favorisant le développement des pays émergents… Comment peut-on mieux orienter notre extraordinaire créativité vers les défis qui s’annoncent ?

L’entreprise est l’agent central du système économique. Cet essai se centrera donc sur elle. Non pas pour lui imputer l’entière responsabilité des dérives et des dysfonctionnements de notre modèle économique, mais plutôt pour esquisser le rôle qu’elle pourrait jouer dans sa transformation. En changeant sa culture, elle peut y contribuer puissamment et mieux répondre aux problèmes planétaires de notre siècle. Compte tenu du pouvoir qu’elle détient sur les ressources, l’entreprise a donc là une responsabilité majeure.

Un thème central de cet essai est que l’esprit d’entreprise, la créativité et l’innovation sont des réponses nécessaires aux défis sociétaux. Même si le modèle économique existant est à la source de dysfonctionnements majeurs, l’entreprise au sens le plus large du terme peut contribuer à corriger plusieurs d’entre eux. Deproblème, elle peut devenirsolution.Cette approche est d’autant plus réaliste qu’aujourd’hui la créativité, l’innovation et l’activité entrepreneuriale débordent largement du cadre de l’entreprise capitaliste. Des milliers d’initiatives apparaissent dans le monde pour proposer des solutions : entreprenariat social, économie solidaire, commerce équitable… Elles sont le signe d’actions entrepreneuriales démultipliées et plus responsables. Plusieurs d’entre elles coopèrent avec des entreprises capitalistes qui s’en inspirent pour transformer leur culture et concrétiser leurs responsabilités sociales. Ce foisonnement de créativité fait apparaître de nouvelles formes d’entreprises qui, loin de concurrencer les formes plus classiques, en sont un complément indispensable et une source d’inspiration culturelle.

Beaucoup d’entreprises, parmi les plus éclairées, ont déjà entamé cette évolution. Mais, seules, elles ne suffiront pas à rendre à l’activité économique ses dimensions éthiques et politiques. L’entreprise n’est évidemment qu’un acteur parmi d’autres. Les pouvoirs publics, les forces sociales, la société civile sont tous appelés à contribuer à cette transformation.

Cet essai, tout en reprenant leur approche conceptuelle, tente d’enrichir certaines thèses des livres que j’ai publiés en 2005 et en 20091: une évolution du système est possible mais elle nécessite une approche plus radicale que celle qui s’esquisse depuis quelques années. Ce n’est qu’en changeant sa culture en profondeur que l’entreprise pourra rendre à son action ses dimensions éthiques et politiques.

Chapitre 1

Dérives de l’économie de marché

Un modèle performant

Notre modèle économique est celui de l’économie concurrentielle de marché.Avec des nuances diverses, il s’impose aujourd’hui à presque toute la planète. Ce modèle a montré son efficacité et sa capacité à créer de la richesse. Il a permis une croissance économique sans précédent dans l’histoire humaine. Bâti sur la liberté d’entreprendre, le libre-échange et la concurrence, il est par essence dynamique et créatif.

Lemarchéorganise l’échange. C’est une conquête de la civilisation. Il remplace avantageusement le vol, le pillage et les razzias. Le commerce est source de contacts, d’ouverture et de liberté. Depuis les origines, les échanges ont été considérés, certes comme un moteur du développement économique, mais aussi comme le support du rapprochement des peuples et des évolutions culturelles. Comme le dit joliment Frederick Tristan, « Les Vénitiens sont des changeurs, mais quel génie ne faut-il pas pour transformer du sel et des poissons séchés en soieries et en épices, et celles-ci en Giorgione et en Palladio2! ».

Laconcurrencecourir ensemble – tend à ce que le meilleur gagne et apporte au consommateur une amélioration constante du rapport qualité / prix. Même si elle ne fonctionne pas de manière parfaite, la concurrence met le système sous tension et lui donne son dynamisme et sa créativité. Rappelons que c’est l’innovationqui est au cœur de la concurrence véritable et que ce sont les technologies qui, dans la longue durée, lui donnent ses armes décisives. Schumpeter a montré que la vraie concurrence était celle qui remplaçait l’ancien par le nouveau, qui tuait le produit existant pour lui substituer un produit qui, jusque-là, n’existait pas : c’est la fameusedestruction créatrice.

Pour Schumpeter, le développement économique dépend del’innovationet l’agent de celle-ci est une personnalité hors du commun :l’entrepreneur. Celui-ci possède quelques qualités très spécifiques : lavisiond’un progrès possible, une énergie et un goût durisquesuffisant pour le mettre en œuvre, unpouvoirde convictioncapable de lui amener les concours et les ressources nécessaires. L’innovateur-entrepreneur, par sa créativité même, transforme la nature de la concurrence. Au lieu de se limiter à une simple lutte de prix, celle-ci devient une course à l’innovation et au progrès technique.

La concurrence qui compte réellement est la concurrence des biens nouveaux, des techniques nouvelles, des nouvelles sources d’approvisionnement, des nouveaux types d’organisation (le contrôle de plus grandes unités par exemple) ; la concurrence qui commande un avantage décisif en coût ou en qualité et qui frappe, non pas la marge des profits et des quantités produites par les firmes existantes, mais leurs fondations et leur existence même. Cette forme de concurrence est beaucoup plus efficace que l’autre, tout comme un bombardement l’est plus que le forcement d’une porte. Elle est tellement plus importante qu’il devient relativement indifférent que la concurrence au sens ordinaire du terme fonctionne plus ou moins promptement ; le levier puissant qui, en longue période, accroît la production et abaisse les prix est, de toute façon, fait d’une autre matière. Le problème généralement pris en considération est celui d’établir comment le capitalisme gère les structures existantes, alors que le problème important est celui de découvrir comment il crée, puis détruit ses structures3.

Comme l’ont montré l’École de Louvain4et plus récemment l’économiste américain Baumol5, ce n’est plus seulement l’entrepreneur individuel qui crée l’innovation. L’entreprise a repris une grande partie de son rôle et assure désormais la créativité économique de manière collective et systématique. Pour survivre à long terme, l’entreprise est devenueentrepreneur collectif. La réalité du développement économique et technique est celle d’innovations majeures, souvent mises en œuvre, au début, par des entrepreneurs individuels, rapidement relayés par les entrepreneurs collectifs que sont les entreprises. Aujourd’hui, les noms de Ford, Campbell, Solvay, Bekaert, Lafarge, Michelin, Renault…, ne désignent plus seulement les individus créateurs qui les ont fondées, mais des entreprises qui ont développé en elles les mêmes qualités de vision, d’audace et de persuasion que leurs illustres fondateurs.

La capacité créatrice s’étend même à des ensembles plus larges. Les stratégies d’innovations ouvertes ou partagées permettent d’amplifier l’effort de recherche et d’accélérer la création de produits, de services ou de processus nouveaux. C’est le cas notamment dans les secteurs de l’informatique, des télécommunications et de la pharmacie. Aux premières étapes de la création de valeur la coopération l’emporte sur la concurrence, traçant ainsi la voie d’une nouvelle culture de collaboration. Celle-ci permet de mieux maitriser la complexité croissante des problèmes et la masse grandissante des connaissances. Elle indique sans doute une perspective d’orientation plus responsable de nos capacités créatrices vers les défis duXXIesiècle.

Sous l’aiguillon de la concurrence et de l’évolution technique, l’entreprise performante ne se contente pas de produire et de distribuer des biens et des services. Elle les renouvelle constamment, elle les fait évoluer, elle crée du neuf. Si l’on observe les entreprises performantes sur une période de cinq...