Revue des Deux Mondes janvier 2015
176 pages
Français

Revue des Deux Mondes janvier 2015

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Description

Tout le monde a en tête ce fameux adage de Charles Péguy, lequel redoutait que la mystique se dégrade en politique. On a commémoré l’année dernière le centenaire de sa mort : le moins qu’on puisse dire est que cet anniversaire a montré combien Péguy demeurait présent dans les esprits. Mieux qu’un simple anniversaire, ce rendez-vous a été aussi une façon de vérifier comme l’auteur de Notre jeunesse figure un interlocuteur majeur pour notre aujourd’hui. Pierre Emmanuel, que cite ici Patrick Kéchichian, disait de lui : « Quand on l’appelle, il répond. » Le colloque « Pensée de Péguy » de mai 2014, organisé conjointement par Benoît Chantre, Camille Riquier et Frédéric Worms à l’École normale supérieure et à l’Institut catholique de Paris, a permis de constater aussi bien que Péguy répondait toujours présent. Et qu’il y avait du monde au bout du fil. Tous les écrivains ne peuvent pas en dire autant.Que dirait Péguy de notre monde divisé comme jamais entre le radicalisme intégriste et l’à quoi bon affairiste qui gangrène notre société politique ? C’est le thème de ce premier numéro des Deux Mondes de l’année 2015. Le djihadisme coupeur de têtes semble une réplique à l’envers du cynisme mou des esprits prétendus éclairés, lit de rêve pour le populisme ravageur. Tout est dégradé, d’un pôle à l’autre : le radicalisme religieux emporte avec lui ce qui constitue pourtant l’essence d’une spiritualité, une ouverture à la transcendance. Le spirituel sert de manche à la cognée, exactement comme dans toutes les grandes opérations du totalitarisme. On s’en rend compte ici à la lecture de l’entretien passionnant avec le père Ponchaud, qui fut l’un des tout premiers à avertir le monde de la folie des Khmers rouges. Devant cela, la petite politique manœuvrière, à peine digne des médiocrités de la IVe République, ne paraît pas en mesure de tenir un discours fort. Elle n’en a pas la force.La réplique, la vraie réplique spirituelle que l’Europe pourrait et devrait donner, on l’attend, on la cherche. Le pape François s’en est ému naguère à la tribune de l’Union européenne. Mais pour que l’Europe se réveille de son marasme, de sa lourdeur pachydermique, il faudrait qu’elle se ressaisisse de son héritage, qu’elle ne le craigne pas comme une ombre maudite, dont il faudrait se défier. C’est là où Péguy reste un formidable interlocuteur. Non pas tant pour alimenter on ne sait quelle nostalgie d’une communauté à l’abri de la turpitude moderne, mais pour redonner le goût d’être ce que nous sommes, fils d’une Europe spirituelle, capable aussi bien de douter que de construire. Il n’y a qu’en Europe que l’on peut à la fois « suspendre le jugement moral » (pour parler comme Kundera) et affirmer haut des valeurs sans lesquelles il n’est pas de société digne de ce nom.

Bonne lecture,

La rédaction


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Publié par
Date de parution 01 janvier 2015
Nombre de lectures 13
EAN13 9782356501103
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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« Les hommes apprennent

à connaître les hommes »

Chateaubriand

› Michel Crépu

Grand entretien

| À quoi sert le FMI ?

› Michel Camdessus et Annick Steta

« Tout commence en mystique et finit en politique »

| « À partir de zéro »

› Benoît Chantre

| Dans quelle langue Charles Péguy nous parle-t-il ?

› Patrick Kéchichian

| De Gaulle mystique

› Éric Roussel

| L’imposture

› Frédéric Verger

| Soufisme et politique

› Alix Philippon

| Spiritualité et politique : actualité d’une impasse annoncée

› Kyrill Nikitine

| ENTRETIEN – De Brahma à Pol Pot,
  identité et religion khmères

› François Ponchaud et Raphaël Bodin

| À la recherche d’un certain silence

› Édith de La Héronnière

Études, reportages, réflexions

| Quand la politique fait sa guerre

› Marc-Antoine Brillant

| De l’utilité du vaincu

› Philippe Moulier

| L’Afrique est-elle « bien » ou « mal » partie ?

› Jean-Pierre Vettovaglia

| L’émigration est-elle un acte
  moderne ou réactionnaire ?

› Henri de Montety

| Cette très particulière année 1913

› Eryck de Rubercy

| Programme commun avec Éric Zemmour

› Marin de Viry

| Jean Tirole, l’économiste de la complexité

› Annick Steta

Critiques

| EXPOSITIONS – Delacroix : souvenir du Maroc

› Robert Kopp

| MUSIQUE – Puccini et Mozart à l’Opéra

› Mihaï de Brancovan

| DISQUES – Cecilia Bartoli chercheuse de trésors
  à Saint-Pétersbourg

› Jean-Luc Macia

Notes de lecture

| Jean-Marc Parisis | Grażyna Jagielska | Michael Jakob | François
  Cheng | Josyane Savigneau | Kamo No Chômei | Pascal Orsini
  | Giuseppe Tomasi di Lampedusa | Romain Gary | Éric Dussert
  et Éric Walbecq | Peter Oborne

Éditorial

Allô Péguy ?

Tout le monde a en tête ce fameux adage de Charles Péguy, lequel redoutait que la mystique se dégrade en politique. On a commémoré l’année dernière le centenaire de sa mort : le moins qu’on puisse dire est que cet anniversaire a montré combien Péguy demeurait présent dans les esprits. Mieux qu’un simple anniversaire, ce rendez-vous a été aussi une façon de vérifier comme l’auteur de Notre jeunesse figure un interlocuteur majeur pour notre aujourd’hui. Pierre Emmanuel, que cite ici Patrick Kéchichian, disait de lui : « Quand on l’appelle, il répond. » Le colloque « Pensée de Péguy » de mai 2014, organisé conjointement par Benoît Chantre, Camille Riquier et Frédéric Worms à l’École normale supérieure et à l’Institut catholique de Paris, a permis de constater aussi bien que Péguy répondait toujours présent. Et qu’il y avait du monde au bout du fil. Tous les écrivains ne peuvent pas en dire autant.

Que dirait Péguy de notre monde divisé comme jamais entre le radicalisme intégriste et l’à quoi bon affairiste qui gangrène notre société politique ? C’est le thème de ce premier numéro des Deux Mondes de l’année 2015. Le djihadisme coupeur de têtes semble une réplique à l’envers du cynisme mou des esprits prétendus éclairés, lit de rêve pour le populisme ravageur. Tout est dégradé, d’un pôle à l’autre : le radicalisme religieux emporte avec lui ce qui constitue pourtant l’essence d’une spiritualité, une ouverture à la transcendance. Le spirituel sert de manche à la cognée, exactement comme dans toutes les grandes opérations du totalitarisme. On s’en rend compte ici à la lecture de l’entretien passionnant avec le père Ponchaud, qui fut l’un des tout premiers à avertir le monde de la folie des Khmers rouges. Devant cela, la petite politique manœuvrière, à peine digne des médiocrités de la IVe République, ne paraît pas en mesure de tenir un discours fort. Elle n’en a pas la force.

La réplique, la vraie réplique spirituelle que l’Europe pourrait et devrait donner, on l’attend, on la cherche. Le pape François s’en est ému naguère à la tribune de l’Union européenne. Mais pour que l’Europe se réveille de son marasme, de sa lourdeur pachydermique, il faudrait qu’elle se ressaisisse de son héritage, qu’elle ne le craigne pas comme une ombre maudite, dont il faudrait se défier. C’est là où Péguy reste un formidable interlocuteur. Non pas tant pour alimenter on ne sait quelle nostalgie d’une communauté à l’abri de la turpitude moderne, mais pour redonner le goût d’être ce que nous sommes, fils d’une Europe spirituelle, capable aussi bien de douter que de construire. Il n’y a qu’en Europe que l’on peut à la fois « suspendre le jugement moral » (pour parler comme Kundera) et affirmer haut des valeurs sans lesquelles il n’est pas de société digne de ce nom.

Bonne lecture,

La rédaction

Courrier de Paris          

le 27 novembre 2014

 

 

 

 

Cher Édouard,

 

lorsque vous recevrez cette lettre, je serai loin. Pour une fois, c’est moi qui bouge et vous qui restez. Comment est l’automne à Hongkong ? Est-il comme ce matin encore, au parc Montsouris, jaune d’or ? Le platane qui date de 1840 domine toujours le petit étang où vont et viennent les patrouilles de canards. Ce platane est le Louis XIV du parc, je vais le prendre en photo pour l’emmener avec moi, là où je vais. Un minuscule comté d’Europe centrale qui date des Habsbourg où je vais enseigner le latin au petit prince local. Vous ne me croyez pas, Édouard ? Vous avez tort, vous seriez surpris de découvrir à quel point l’Europe date encore des Habsbourg et compte encore de ces vieux châteaux perdus au fond de parcs qui n’existent sur aucune carte. Cela m’amuse énormément. Pas de téléphone, pas de mail, pas de je-ne-sais-quoi qui fait de vous un être horriblement joignable. Je vous écrirai dès que possible, mais pour l’instant, seul le silence des aigles, le sourd bruissement des herbes et des grands arbres solennels.

La vie à Paris est devenue médiocre, on y croise sans cesse de ces personnes secrètement mécontentes de leur destinée. C’est triste et surtout ennuyeux. On entend tout de suite quand quelqu’un vous ment sur lui-même. Il ne s’en rend jamais compte, c’est curieux. Mais je ne veux pas pour autant jouer au détaché qui observe. Détaché je ne le suis pas et puis pour ce qui est de l’observation, je sais bien que c’est une illusion de distance. En réalité, nous ne sommes jamais à distance du monde. Nous en faisons partie comme le vieux platane de Montsouris appartient à l’allée où je le passe en revue chaque matin.

L’année se termine, cher Édouard. Un Père Noël clignote déjà à la vitrine du Sushi Express en bas de chez moi. J’ai marché hier dans des rues de Paris où je n’avais jamais mis le pied, comme l’avenue Trudaine, par exemple. J’ai toujours envie de monter les escaliers, de sonner à une porte, de demander un renseignement. L’avenue Trudaine se prête admirablement à cela. Monter un escalier au hasard, écouter le silence qui monte des étages, les histoires qui y sont cachées. J’y pensais d’autant plus que je viens d’achever la lecture du Journal. 1942-1944 d’Hélène Berr (1). Je l’avais depuis longtemps sur ma table – depuis 2007 exactement, année de sa publication aux Éditions Tallandier –, et puis j’attendais le signal, comme si souvent avec les livres importants.

Cette jeune femme de 24 ans est morte au camp de Bergen-Belsen, huit jours avant la libération du camp par les Anglais, en 1945. Agrégative d’anglais, familière de Shakespeare et de Keats, musicienne, belle et intelligente. Son Journal, c’est tout bête à dire, m’a totalement bouleversé. Patrick Modiano en a écrit la préface. Comme on comprend que l’auteur de la Place de l’Étoile ait été pris par la parole de cette jeune femme, follement courageuse, faisant face à la haine, au Mal. On voudrait bien trouver les mots qui conviennent et puis on ne les trouve pas. On ne trouve que « haine » et « Mal », mots éculés qui ne veulent plus rien dire. Y a-t-il un mot pour dire ce qui se passe dans un appartement parisien, à une heure du matin, quand on vient chercher des enfants pour les jeter dans le même wagon que leurs parents ? Tout cela, qui a eu lieu, n’est pas imaginable. Alors quand je vous dis « bouleversé », cela veut dire que les mots de ce journal ont franchi l’écran opaque du langage convenu. Et qu’il y a autre chose. Peut-être simplement l’évidence nue d’un pourquoi ? Pourquoi a-t-il fallu que l’on vienne chercher des enfants en pleine nuit pour les jeter ensuite à la mort ? Est-ce qu’il y a une explication à cela ?

L’autre jour, un lecteur internaute m’a reproché de ne lire que « du » Modiano au lieu de lire « du » Bourdieu. Je lui ai répondu que je ne lisais jamais « du » mais que je lisais tout court. Et puis que je préférais écouter la boîte à musique de Patrick Modiano. Après lecture du journal d’Hélène Berr, je vois mieux que jamais combien Modiano, de livre en livre, monte et descend des escaliers à la recherche des voix perdues. Je suis confus, mon cher Édouard, de vous quitter sur cette note aussi triste et d’une mélancolie qui appartient au siècle. Mais je n’y peux rien et je dirais même que je suis heureux de marcher dans les rues de Paris à la suite de cette jeune femme disparue. J’ai l’impression d’être sur la bonne longueur d’onde, j’y suis bien, si vous permettez une telle expression. Nous nous récrirons peut-être un jour prochain, cher Édouard, je vous souhaite un bon séjour sur cette terre. Votre ami qui ne vous oublie pas,

Michel Crépu

 

 

1. Hélène Berr, Journal. 1942-1944, préface de Patrick Modiano, Tallandier, 2007.

  À QUOI SERT
  LE FMI ?

  › Entretien avec Michel Camdessus
    réalisé par Annick Steta

 

 

 

 

Le Fonds monétaire international (FMI) n’a jamais été épargné par la caricature. Ses interventions dans les pays qui l’appellent à leur secours lui valent souvent l’hostilité de la population et des dirigeants. Lors de leur première rencontre, le président égyptien Hosni Moubarak accueillit Michel Camdessus, qui fut directeur général du FMI de janvier 1987 à février 2000, avec ces propos provocateurs : « Je lis sur les murs que le sigle FMI signifie “Fonds du meurtre international” ou “Fonds de la misère internationale” ; quelle est, des deux, la version correcte ? » Abondamment véhiculée, cette image détestable contraste fortement avec l’une des missions assignées au FMI par l’article 1er de ses statuts : « Donner confiance aux États membres. » Dans La scène de ce drame est le monde(1), Michel Camdessus dévoile le fonctionnement d’une institution aussi puissante que méconnue. Il raconte les crises auxquelles le Fonds a dû faire face pendant les treize années qu’il a passées à sa tête et en tire les leçons.

Annick Steta

 

«Revue des Deux Mondes – Comment le rôle du FMI a-t-il évolué depuis sa naissance à Bretton Woods ?

 

Michel Camdessus La conférence de Bretton Woods avait pour objet de concevoir un nouvel ordre monétaire et financier favorisant le développement du commerce international ainsi que l’expansion des économies. Il s’agissait d’éviter un retour à un protectionnisme comparable à celui qui avait suivi l’éclatement de la crise de 1929. Cette rencontre d’économistes et d’hommes politiques, qui s’est déroulée en juillet 1944 dans le New Hampshire, a abouti à la création de deux institutions jumelles : le FMI et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (Bird), qui s’est d’abord consacrée au financement de la reconstruction des économies détruites par la guerre avant de devenir la Banque mondiale. Les questions relatives à l’organisation du commerce international furent abordées un peu plus tard : après le refus du Congrès des États-Unis de ratifier la charte de La Havane qui instituait une Organisation internationale du commerce, ne subsista en la matière que le General Agreement on Tariffs and Trade (Gatt). Il devait être transformé en Organisation mondiale du commerce au milieu des années quatre-vingt-dix.

La définition de la mission du FMI a donné lieu à des débats très vifs lors de la conférence de Bretton Woods. Deux conceptions s’opposaient : celle portée par l’assistant au secrétaire au Trésor des États-Unis, Harry Dexter

Ancien élève de l’École nationale d’administration, Michel Camdessus a été directeur du Trésor de 1982 à 1984, gouverneur de la Banque de France de 1984 à 1987, et directeur général du Fonds monétaire international de 1987 à 2000. Il a récemment présidé divers groupes de travail français et internationaux. Il est membre de l’Africa Progress Panel, un groupe de onze personnalités présidé par Kofi Annan et œuvrant au plus haut niveau pour promouvoir un développement équitable et durable en Afrique.
› www.africaprogresspanel.org

White, et celle défendue par John Maynard Keynes qui dirigeait la délégation britannique. La vision de Keynes était beaucoup plus ambitieuse que celle de White : tel qu’il le concevait, le FMI aurait dû être une sorte de banque centrale mondiale. Mais l’accord qui fut conclu était plus proche des positions de White. Le FMI fut chargé de veiller à la stabilité des marchés des changes et de mettre en place une sorte de caisse de crédit mutuel permettant aux pays connaissant des difficultés en matière de balance extérieure de bénéficier temporairement du soutien de la caisse commune. Cette dernière serait alimentée par des dépôts de réserves de change des États membres. Elle accorderait des prêts aux membres en difficulté à des conditions qui devraient conduire au rétablissement de leur situation et donc leur permettre de rembourser les concours dont ils bénéficieraient ainsi.

L’activité du FMI a démarré lentement. De 1945 au début des années cinquante, ses membres ont dû reconstruire leur économie et faire face à la pénurie de la seule monnaie universellement acceptée : le dollar américain. Ce n’est que lorsque les principales économies du monde ont à nouveau été sur pied que les interventions du FMI ont commencé à se multiplier. En 1952 et 1953, deux décisions importantes ont été prises qui marquent encore son activité. La première portait sur l’examen annuel de chaque pays membre : il était destiné à s’assurer que sa politique de change et sa politique macroéconomique étaient conformes aux exigences d’une croissance équilibrée. Pour s’acquitter de cette mission, le FMI s’est doté d’équipes très compétentes dont le jugement sur l’état des économies des pays membres, sans être évidemment infaillible, fait autorité. La seconde décision consistait à définir l’instrument ordinaire d’utilisation de ses ressources. Ce sont les accords de stand-by, une facilité de prêt permettant d’apporter une aide financière à des pays souffrant de déficit de leur balance des paiements. La France a utilisé plusieurs fois cette facilité. À la fin de la IVe République, la fragilité de son économie lui a en effet valu d’être surveillée de près par le FMI. Per Jacobsson, qui était alors le directeur général du Fonds, rendit visite au général de Gaulle après l’arrivée de ce dernier à l’Élysée. De Gaulle lui demanda ce qu’il devait faire pour l’économie française. Et Per Jacobsson lui répondit : « Mon général, donnez à la France une monnaie solide. » Cette conversation est à l’origine du plan Pinay-Rueff de 1958. D’autres pays membres ont, à cette époque, demandé l’aide du FMI. Il devint ainsi un acteur-clé de la remise en ordre de l’économie mondiale.

Émergeait en parallèle le problème qui domina les questions monétaires internationales dans les années soixante et qu’il est convenu d’appeler le « dilemme de Triffin ». L’économie mondiale, qui avait retrouvé un rythme de croissance rapide, risquait à tout moment de se heurter à une insuffisance de liquidité puisque le dollar constituait alors de loin la principale source de liquidité mondiale. Si la balance des capitaux américaine était déficitaire, il y avait abondance de dollars sur la scène internationale. Mais si elle devenait excédentaire, le monde entier risquait de souffrir d’une pénurie de liquidité. L’économiste belge Robert Triffin, qui fit l’essentiel de sa carrière aux États-Unis, montra qu’il n’y avait pas d’harmonie providentielle entre la mise en circulation de dollars par les États-Unis et les besoins en liquidité du reste du monde (2). Il ajoutait qu’il ne fallait pas s’attendre à ce qu’un pays émetteur de la monnaie principale infléchisse sensiblement sa politique monétaire pour prendre en compte les besoins mondiaux. Les Américains finirent par reconnaître qu’il était nécessaire de corriger cette inadéquation, que le général de Gaulle avait qualifiée, dans une conférence de presse à grand retentissement, d’« exorbitant privilège » du dollar. Ces débats aboutirent à la création par le FMI en 1969 d’un instrument destiné à abonder la liquidité mondiale lorsque celle-ci serait insuffisante : le droit de tirage spécial. Il était entendu qu’il pourrait également être utilisé pour éponger un excès de liquidité susceptible de générer des tensions inflationnistes.

La dégradation de la balance des capitaux américaine liée au financement de la guerre du Vietnam et le premier choc pétrolier emportèrent le système de parités fixes mais ajustables hérité de Bretton Woods. Richard Nixon suspendit la convertibilité du dollar en or en août 1971 avant de dévaluer la monnaie américaine quelques mois plus tard. Conclus en janvier 1976, les accords de la Jamaïque entérinèrent le flottement généralisé des monnaies instauré de fait en 1971. Le FMI modifia ses statuts afin de s’adapter à ce nouvel état de choses. La hausse du prix du pétrole contribuant à déséquilibrer les balances des paiements, il apporta son aide à un grand nombre de pays – dont l’Italie, le Royaume-Uni et même les États-Unis – et créa différentes facilités de crédit permettant de maintenir les économies de ses membres en ordre de marche.

La fin des années soixante-dix fut marquée par une forte hausse de l’endettement de nombreux pays en développement, en particulier en Amérique latine. Ce phénomène était en grande partie dû à l’utilisation désordonnée que les banques internationales faisaient des surplus des pays producteurs de pétrole. Ceux-ci ne savaient que faire de leur argent et cherchaient des moyens de le placer. Le surendettement de certains pays se manifesta bientôt. La première crise mexicaine éclata en juin 1982 : le Mexique s’effondra et, avec lui, plusieurs pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique. La communauté internationale s’appuya sur le FMI pour répondre à cette crise, comptant sur ses capacités de réaction rapide à une situation de cette nature. Jacques de Larosière, qui dirigeait alors le Fonds, proposa avec beaucoup d’intelligence d’utiliser des méthodes voisines de celles qu’il avait appliquées à des entreprises industrielles en difficulté lorsqu’il était directeur du Trésor. Plutôt que de risquer de perdre leurs créances, les banques étaient invitées à participer au redressement de ces pays à condition qu’ils fassent, sous le contrôle du Fonds, le nécessaire pour mettre de l’ordre dans leurs affaires. C’est sur une telle base que fut mise en place une stratégie de règlement des créances bancaires appuyée sur des apports d’argent frais, le new money, par les banques. Grâce à une bonne coordination internationale et au travail que réalisa le FMI en partenariat avec le Club de Paris (3), cette stratégie permit de contenir la crise de la dette. Au milieu des années quatre-vingt s’ouvrit une nouvelle période difficile. On avait jusque-là repoussé la boule de neige de l’endettement, mais la croissance des pays concernés était trop faible pour diminuer le poids relatif de leur dette. Afin de sortir de cette impasse, il était indispensable de reconnaître qu’une partie de cette dette ne pourrait pas être remboursée. Il fallut alors faire comprendre à l’ensemble des partenaires qu’il était nécessaire de réduire la dette : on ne pouvait plus se contenter de la rééchelonner. Il fallut obtenir leur accord aussi unanime que possible pour mettre en œuvre cette stratégie. Les pays endettés bénéficièrent de ce nouveau traitement à partir du début des années quatre-vingt-dix. À partir de 1994-1995, il fallut une nouvelle fois faire face à des problèmes de dette, mais cette fois-ci de nature différente puisque l’essentiel des créances étaient financières. Une crise mexicaine en décembre 1994 inaugura ce nouveau cycle. Suivrait, à partir de 1997, la crise asiatique. Ces nouveaux épisodes exigeraient des solutions plus coûteuses et plus amples. Entre-temps, le mur de Berlin était tombé. Là encore, le FMI, qui est censé être « préparé à l’inattendu », a fait son métier : pendant la décennie qui a suivi, il s’est largement employé à aider les pays de l’est de l’Europe à effectuer leur transition vers l’économie de marché.