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Rien ne se perd

De
222 pages

Un pilote perd le contrôle de son avion, qui s'écrase au sol. Lorsqu'il reprend conscience après le crash, Emrys ne sait pas s'il est mort ou vivant. Dans le même temps Arno et Sonia, jeune couple furieusement amoureux, finissent de se déchirer autour d'un problème sans solution : malgré la terrible image qu’elle se fait d’elle-même, Sonia désire un enfant. Hors de question pour Arno, qui se sent poursuivi par un sombre destin. Existe-t-il un chemin pour sortir de cette apparente impasse ? Quel rôle joue Emrys, dans toute cette histoire ? Au fil de méditations métaphysiques autour de la vie et de la mort, Terry Torben offre une passionnante plongée dans une autre dimension, aux confins du monde des vivants. Il nous invite à en tirer un précieux enseignement : même au cœur de l'adversité, il reste toujours une lueur d'espoir.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-24329-2

 

© Edilivre, 2017

Dédicaces

« Thierry, c’est pas comme ça que tu réussiras dans la vie ! »

Maman.

« Vas-y ! Va écrire des livres avec tes mots ! »

Julien – 17 ans

« … Les cacahuètes, c’est le mouvement perpétuel à la portée de l’homme ».

J. C. Van Damme

Je dédicace ce livre à cette fabuleuse Trinité, qui aura été pour moi une source d’inspiration inépuisable : la Mère, le Beau Fils…

et le Saint-Esprit.

Introduction

Je suis fasciné par l’air. Si on enlevait l’air du ciel, tous les oiseaux tomberaient par terre… Et les avions aussi… En même temps l’air tu peux pas le toucher… Ça existe et ça existe pas…
Ça nourrit l’homme sans qu’il ait faim… It’s magic… L’air c’est beau en même temps tu peux pas le voir, c’est doux et tu peux pas le toucher… L’air, c’est un peu comme mon cerveau…

J.C. Van Damme

Emrys sentit soudain un petit quelque chose secouer son avion. Franchement ce n’était pas grand-chose, une toute petite vibration, un souffle léger qu’il sentit insidieusement migrer du manche en acier vers le bout de ses doigts de chair. Perché à plus de deux mille trois cents mètres ce genre d’incident aurait pu l’inquiéter, ce n’était quand même pas tout à fait anodin, ça pouvait laisser entendre pas mal de choses plus ou moins graves cependant après une très courte analyse, Emrys décida qu’il n’y avait pas matière à se tracasser plus que ça. Il savait très bien que s’il était en mesure de sentir des trucs aussi subtils, c’était parce qu’il avait un regard d’expert, ça faisait partie de son boulot en quelque sorte. Il avait déjà relevé une multitude d’incidents de ce genre dans sa carrière, jusqu’à présent il n’en avait jamais fait des montagnes et il était toujours là pour en parler, c’était pour dire qu’il avait bien l’habitude, et que si ça avait été vraiment sérieux, quelque chose en lui l’aurait alerté, ça ne faisait aucun doute. Il classa donc l’affaire comme étant un non-événement, et il ne fit absolument rien de plus. Pour résumer : c’était tout comme s’il ne s’était rien passé. Pas vraiment de quoi écrire toute une histoire en somme…

Sa journée avait commencé à douze heures quarante-cinq. De prime abord elle ne semblait guère différente des autres, voire même un peu plus courte, ce qui n’était pas plus mal : il devait embarquer un homme d’affaire avec pour mission de le déposer sur l’aéroport de Schönefeld, près de Berlin. Ensuite il pouvait rentrer tranquillement à la maison, et prendre le temps de se siroter une bonne petite bière bien fraiche s’il le voulait. Une fois n’était pas coutume.

Son client lui parut tout de suite un tantinet nerveux. De ce qu’Emrys avait compris – l’homme parlait un français approximatif avec un accent épouvantable – il devait donner une conférence à Mercure Hôtel Berlin, où il serait question du traitement des ouvertures éventuelles et objectives, prenant en compte les problématiques austères des sociétés rétives aux nouveaux paradigmes… Enfin quelque chose dans le genre. Le tout se passait à dix-sept heures très précises, c’est-à-dire dans exactement quatre heures et quart, s’il savait toujours compter. Le plus important, et par contre là il était sûr d’avoir bien compris, était qu’il ne devait en aucun cas arriver en retard.

La chose entrait-elle dans le domaine étroit du possible ?

Of Course ! Emrys avait aussitôt rassuré son futur client sur ce fait : neuf cents kilomètres et quatre heures quinze étaient des données parfaitement compatibles avec ce genre de demande, ou bien il ne s’appelait plus Emrys. Bien entendu que c’était possible, il avait vu des trucs bien plus étroits dans sa vie alors ça, franchement, c’était dans ses cordes, largement, il serait à l’heure, il n’y avait aucun doute là-dessus. Et quand bien même l’avion viendrait à se crasher, il veillerait encore à l’amener à bon port. Sur son dos s’il le fallait. Il y allait de sa réputation. C’était pour dire.

L’homme, dont l’origine anglaise ne faisait maintenant plus aucun doute, ne comprit pas vraiment ce que venait faire un bon cochon dans la conversation, et encore moins sur le dos de qui il devait finir, mais il ne chercha pas plus d’explication. Sacrés français. Un peu étranges mais forts sympathiques dans le fond… Il fixa simplement Emrys dans les yeux et ce qu’il y vit sembla le rassurer, en tout cas il fit tout comme. Il déposa finalement deux petites tapes amicales sur l’épaule de l’aviateur en disant : « good, good », puis il monta aussitôt à l’arrière de l’avion où il se plongea sans attendre dans un labeur qui semblait effectivement débordant de problématiques conjoncturelles irrémédiablement sourdes aux changements. Dès lors, il ne s’était pas plus soucié de ce qui pouvait bien se passer hors de sa bulle, et il n’avait même pas bronché d’un poil lorsqu’Emrys embarquait la petite valise qu’il avait emportée avec lui. Tout dans sa manière d’agir semblait vouloir dire : À chacun ses hauteurs, mon cher aviateur !

À tout prendre Emrys préférait ce genre de client, avec qui il ne se sentait pas dans l’obligation de remplir le temps avec du creux, il fait beau n’est-ce pas, pour la saison c’est plutôt inespéré, avec la pluie qu’on a eu ces derniers temps, qu’on vienne nous parler après des nappes phréatiques à sec, ou de réchauffement climatique, sans parler des fruits, hors de prix parce qu’ils sont toujours soit trop secs soit trop mouillés, m’en parlez pas mon bon monsieur, je crois bien qu’on nous prend un peu pour des bulots cuits, c’est pas possible autrement… Fatiguant… Car en fait, son métier consistait à transporter ses clients par les airs, d’un point A de la planète vers un point B, dans un laps de temps le plus court possible. Dans le cas présent, s’il effectuait son trajet en moins de quatre heures, ça valait tous les discours du monde. La problématique était toute simple en somme. Et surtout : il ne devait rien de plus. On pouvait retourner son contrat de travail dans tous les sens, la causette, ce n’était pas dans ses attributions. Si on lui parlait il répondait bien sûr, c’était la moindre des choses que de répondre aux gens qui prenaient le temps de s’adresser à vous, mais il s’exécutait quand même de mauvaise grâce, par des phrases les plus courtes possibles, les moins engageantes possibles… les plus décourageantes possibles. Ça lui donnait peut-être une réputation de sauvage mais il s’en foutait royalement. Il était bon dans son métier, il le savait fort bien, ça ne servirait à rien de jouer les modestes, de toute façon tout le monde était d’accord là-dessus – mis à part une poignée de crétins jaloux, bien entendu, il faut toujours qu’il en traîne un peu partout. Le fait est qu’à ce jour il comptait à son actif une clientèle attitrée qui ne désirait voyager qu’avec lui, et le bouche à oreille lui en envoyait presque chaque jour de nouveaux, voilà où il en était, Emrys, alors les aigris de tous bords pouvaient bien aller dodeliner de l’arrière-train du coté de Sodome parce que ce genre de réussite, pas grand monde autour de lui pourrait s’en vanter.

Le voyage avait duré exactement trois heures quarante, sans qu’un seul mot ne soit échangé. Trois heures quarante, donc, et pas une minute de plus. Décollage et atterrissage compris. Il n’avait pas battu son record, certes, pourtant le ciel fut particulièrement clément mais avec un tacot pareil, on pouvait quand même reconnaitre qu’il s’agissait d’une performance plutôt correcte.

Une fois le moteur arrêté, son client, avant de poser le pied sur le tarmac, lui avait enfin adressé la parole – un peu comme s’il s’était souvenu tout à coup que ce saut de puce en travers du monde, il le devait bien à quelqu’un, ça ne s’était pas fait tout seul –, pour l’informer, dans une forme de langage toujours aussi emmêlée, que lui pouvoir repartir now, inutile d’attendre, et thanks for the delivery

D’accord…

Après un savant décryptage, Emrys crut avoir compris qu’il n’était pas de première utilité d’attendre des tanks, et qu’il serait fort bon pour lui de se délivrer. Bon, se délivrer, cela semblait être sur le point de se faire, par contre, il ne voyait pas vraiment ce que venaient faire des tanks dans cette histoire… Allez savoir… Franchement, ces anglais étaient tout de même un peu étranges… Mais plutôt sympathiques dans le fond… En tout cas, de peur de sombrer dans des discutions toutes aussi absconses qu’interminables, il ne chercha pas à en savoir plus. Il dit juste : « Ok, délivrer, Ok ! Et good morning mister Anglais ! »

L’homme comprit qu’il n’avait pas été compris, et ne prit pas la peine de relever l’erreur temporelle. Il tendit simplement un billet de cinquante euros en pourboire, tout travail bien fait méritant récompense n’est-il pas, en tout cas c’était comme ça qu’il voyait les choses de son côté de la Manche. Et puis s’il fallait vraiment inverser les paradigmes dans les sociétés étanches d’aujourd’hui, ainsi qu’il le préconisait à tout bout de champ, autant donner l’exemple par des gestes simples et porteurs, à fortiori des gestes compréhensibles par le petit peuple, car tout espoir de changement ne pouvait s’attendre que de cette mécanique simple, pour ne pas dire galiléenne : du haut vers le bas. Toujours, sans nul doute.

Emrys eut à peine le temps de prendre l’argent et de remercier le porteur, que celui-ci avait déjà disparu, aspiré dans les entrailles de la métropole. Emrys, regardant son billet, ne comprit pas la nature profonde du geste. Du moins son cerveau, d’emblée, ne fit absolument aucun rapprochement entre les idées précédemment développées par son client au moment du décollage et l’argent qu’il tenait maintenant entre ses mains. De toute façon, même si quelqu’un avait pris le temps de lui expliquer, il n’aurait jamais vraiment saisi le point qui liait mystérieusement Galilée à un billet de cinquante, franchement, il fallait être un brin dérangé pour associer des trucs aussi différents. Par contre, comme il avait un peu de temps devant lui – et personne de connu aux alentours pour voir ce qu’il allait faire –, il se mit en tête d’éprouver un peu la texture du billet, comme ça, juste pour voir. Ça au moins c’était du concret, un truc simple qui valait bien tous les discours du monde. Il fut visiblement rassuré par ce geste de prudence élémentaire… Et qui, au final, ne nuisait à personne.

Quoique…

Pas totalement rassuré en fait, il examina alors la petite coupure sous toutes les coutures, prit le temps de contrôler que le chiffre cinquante s’écrivait bien par transparence, sans bavure, vérifia que les hologrammes étaient bien présents, puis se concentra sur d’autres menus détails – la finesse de la coupe, le parallélisme de l’impression avec les bords,… – avant d’arriver enfin à la conclusion que son billet était plus vrai que vrai, en même temps il y avait quand même peu de doute sur le sujet, Emrys avait beau être méfiant le Rosbif n’était pas plus voleur que l’Arabe, ne lui en déplaise. En plus, l’euro n’était même pas leur monnaie. Mais bon : ce petit geste de simple prudence ne coûtait rien après tout… Et puis de toute façon il faisait bien ce qu’il voulait, sans avoir à rendre de compte à quiconque ! À ce propos, il avait tendance à emmerder tous ceux que ça pouvait déranger. Il était tout seul à gagner sa croûte après tout. Et les conseilleurs n’étaient jamais les payeurs.

Après ce petit exercice, Emrys n’attendit plus très longtemps son autorisation de décoller. « Allez c’est reparti, j’ai une bière qui m’attend à la maison », se dit-il fort justement, aussitôt reçu l’aval de la tour de contrôle. Il poussa ses moteurs, les roues quittèrent le bitume, il sentit l’avion s’accrocher dans le ciel, mais il tira encore sur le manche jusqu’à grimper aux alentours de trois mille sept-cents mètres.

Cela faisait déjà deux bonnes heures qu’il volait dans un ciel clair et aussi lisse que vide. Absolument vide. Tout était parfaitement normal, à tel point qu’il commencerait presque à sentir, contre lui, le souffle léger de la Grande Horloge, toujours aussi indifférente aux préoccupations humaines. Il pouvait presque l’imaginer, égrenant tranquillement ses flopées de secondes, qu’il sentait à peine glisser sur lui avant qu’elles ne s’étirent longuement par l’arrière, bien au-delà de l’engin, en de longs filets invisibles, qu’il voyait presque se fondre dans le ciel insouciant… Pauvre Emrys : seul dans son cockpit, il ressentait bien du mal à rester concentré sur sa tâche, et se laissait de plus en plus embarquer par les délires précurseurs du sommeil.

Cependant il ne fallait pas se méprendre. En effet, Emrys ne se laissait pas totalement glisser dans cette torpeur naissante. Il ne parvenait pas à lâcher complétement prise, mais sans savoir vraiment pourquoi. Il aurait pu, franchement ; il lui aurait suffi d’enclencher le pilotage automatique, il l’avait déjà fait, c’était bien sûr interdit, peut-être était-ce un peu dangereux, d’autant qu’il était seul dans l’engin, mais qui serait venu vérifier, hein ? Son chef ? Serait-il en mesure de monter jusqu’ici pour le secouer ? Ici, c’était lui le maitre. Il aurait donc facilement pu appuyer sur ce fichu bouton et piquer un petit somme mais voilà : une sourde intuition le poussait plutôt à se ressaisir. Dès qu’il sentait la chape de plomb appuyer sur ses épaules, il s’étirait en grognant pour chasser cette lourdeur qu’il percevait, allez savoir pourquoi, comme une sourde menace. Et un pilote de sa trempe vous dirait qu’il faut toujours écouter ses intuitions lorsque l’on se trouve perché assez loin du plancher des vaches. Même pour rien. Et c’était toujours pour rien.

Dieu merci.

Il regarda sa montre : il lui restait tout juste trente-sept minutes avant d’arriver à bon port. Machinalement il se fit la remarque que ça représentait moins de temps qu’il ne lui en faudrait ensuite pour se rendre jusqu’à chez lui, à cause des bouchons merdiques bloquant la départementale. Les travaux trainaient depuis maintenant plus de trois semaines, c’était inadmissible, franchement, il fallait vraiment être un sacré planqué de fonctionnaire pour laisser des trucs pareils emmerder le contribuable aussi longtemps que ça… Mais il était encore perché, et bien haut, il n’en était pas encore là, et l’idée ne fit que le traverser.

Il tourna la tête vers l’extérieur pour regarder le paysage qui s’étendait sous les ailes de son engin. Ça faisait déjà dix bonnes minutes qu’il avait laissé Karlsruhe sur sa gauche, puis Strasbourg juste après, à l’évidence il survolait la France, bien sûr, c’était une évidence, mais Emrys dirait qu’il s’appuierait sur autre chose que ces simples faits observables pour reconnaitre son pays. Il dirait presque que ça se sentait… Comment dire… Il ne savait pas trop comment exprimer ça en fait… Ce n’était pas du chauvinisme, du moins il ne le pensait pas ; il se sentait simplement pénétré d’un petit quelque chose, une ambiance, en tout cas ça représentait pour lui une évidence. Peut-être trouvait-il l’eau des rivières plus bleue ou l’herbe plus verte, ce n’était pas simple à bien savoir, Emrys avait toujours des raisonnements bien à lui, assez difficiles à suivre parfois pour le commun des mortels. Le fait était qu’il regardait défiler la campagne derrière son cockpit, la belle campagne bien de chez lui, à perte de vue, qu’il percevait maintenant comme divers aplats de verdure posés comme ça, en vrac, par un peintre à l’humeur bien plus pointilliste que pointilleuse. Et en fait c’était peut-être ça qu’Emrys percevait, et qu’il associait à l’âme véritable de la France. Il n’avait pas les mots pour le dire, certes, pas assez d’études sans doute, pas assez de vocabulaire, c’était vraiment dommage, frustrant, merde, s’il avait été peintre, alors-là ça aurait été une toute autre histoire…

Mais voilà qu’il repartait encore, voilà qu’il décrochait de nouveau de la réalité. Il se ressaisissait pour la cinquième fois au moins, lorsqu’il reprit le contrôle de ses manettes le temps semblait s’étirer sans fin le long d’un axe horizontal, devenu presque immobile, et son avion s’était mis à glisser dessus, lentement, doucement. Or il fallait reconnaitre que c’était vraiment confortable, comme des rails invisibles clavetés dans un ciel léger, alors comment résister, il n’y avait plus rien à faire, juste à se laisser aller. Ce n’était pas la première fois que cette impression l’envahissait, un peu comme une empreinte de montre molle ; il ne savait pas pourquoi cette image remontait maintenant, peut-être que son cerveau somnolent faisait des associations improbables ; il se souvint qu’il avait vu ça un jour dans une des revues qui trainaient dans une salle d’attente – où ça déjà ? –, des montres qui coulaient le long des murs, ça l’avait franchement impressionné, un type qui peignait des choses aussi invraisemblables devait avoir tout compris de la vie, car lui-même avait acquis la certitude que le temps était un matériau… disons… un peu capricieux. Or si deux personnes aussi différentes l’une de l’autre se mettaient à penser un peu la même chose, alors cela pouvait certainement vouloir dire qu’il se cachait derrière cette idée une certaine part de vérité… D’ailleurs un écrivain, à moins qu’il ne s’agisse d’un savant, il ne savait plus vraiment… En tout cas l’un des deux leur donnait raison, à lui comme au peintre fou, puisqu’il expliquait dans le détail qu’ici-bas toutes choses semblaient bien relatives en général, dont le temps en particulier. Enfin : une histoire dans le genre. Si ses souvenirs étaient bons.

Nouvelles divagations, nouveau ressaisissement. Ça n’en finissait plus…

Ce fut à cet instant très précis, au moment même où Emrys s’étirait pour la xième fois de son voyage qu’il ressentit ce fameux tremblement dans les doigts. Dans un premier temps donc, il avait laissé passer la chose sans rien faire. Du moins rien de vraiment extraordinaire qui sortirait des habitudes ancrées dans le crâne d’un aviateur. Il avait juste jeté un œil professionnel à ses voyants, rectifié de quelques degrés sa trajectoire, puis il était retourné aussi simplement que ça à ses préoccupations mollement métaphysiques. Peut-être avait-il eu raison après tout car maintenant l’avion semblait avoir repris sa course normale.

Cela dura jusqu’au second tremblement, qui survint quelques minutes plus tard en produisant les mêmes effets physiques de part et d’autre de l’acier et de la chair. Alors là, Emrys réagit pour de bon. En fait, ça le sortit aussi sec de ses réflexions spatio-temporelles. À vrai dire, quelque chose remontait maintenant du fond de ses tripes, comme une bulle d’angoisse qui se fraierait un chemin au travers de ses entrailles et qui exploserait dans son crâne, “Houlà, c’est pas bien bon tout ça… Pas bon du tout même.” Instinct d’aviateur affiné par le temps. Pourtant il n’y avait toujours rien d’alarmant, l’avion continuait de filer bon train, sans broncher, dans le ciel dégagé.

Subitement préoccupé, Emrys se mit à regarder plus sérieusement tous ses voyants, tous ses indicateurs, mais l’ensemble des informations qu’il récoltait lui semblait parfaitement normal. Son altitude était bonne, son assiette aussi.

Il lui restait moins d’une demi-heure avant d’atterrir.

Il se dit : « Restons clair. Il y a effectivement un problème, mais rien de bien grave. » Il en parlerait juste aux techniciens tout à l’heure, voilà tout, c’était à eux de faire le nécessaire d’ici demain matin, c’était leur boulot après tout, et si le problème était plus sérieux alors ce serait à son patron de lui fournir un autre appareil, sinon c’était simple, il resterait au sol à faire de la paperasse, ça le changerait un peu, de toute façon ce n’était quand même pas à lui de se soucier de ces affaires, il était simple coursier, point barre.

Il resta un minimum vigilant, mais sa nervosité baissa d’un cran, et il put reprendre le cours de ses relatives réflexions.

Lorsqu’il sentit l’avion brouter puis tirer de l’aile sur la gauche, l’histoire prit rapidement une autre tournure. Il ne lui restait plus que vingt-deux minutes de vol, mais sa situation ne lui semblait subitement plus aussi claire que tout à l’heure. Quelque chose de passablement lourd lui disait que ces vingt-deux minutes-là allaient lui sembler…

Relativement courtes…

Enfin : très, très courtes pour être un poil plus précis, et puis alors bien plus dures que les montres de l’autre cinglé d’illustre peintre.

Donc pas de temps à perdre : Emrys chercha d’abord à rattraper la trajectoire par petites touches sur le manche mais l’avion répondait systématiquement à côté, c’était comme s’il devenait autonome, et que cette toute nouvelle autonomie le rendait à peu près aussi dingue qu’un adolescent nouvellement livré à lui-même, avec pour seule lanterne une poignée d’idées un peu trop courtes pour éclairer autre chose que lui-même. « Putain, mais qu’est-ce que t’as aujourd’hui, bon sang ! » Il se crispa sur ses commandes, ses mouvements devinrent plus secs, au mieux l’avion ruait comme un cheval sauvage, au pire il toussait comme un asthmatique. « Mais tu vas obéir, merde ! »

Restait dix-neuf minutes. Et rien à faire, l’avion demeurait totalement insensible à son autorité… Il se dit : « Il y a forcément un truc à faire, c’est sûr, c’est pas possible autrement. Il n’y a pas de raison, il n’y a qu’un seul maitre à bord, et ce maitre c’est moi. »

Son cerveau se mit en branle. Il fit rapidement le tour des causes possibles, et n’en retint qu’une, la plus évidente à son sens :

Défaillance moteur.

Plutôt grave.

Peut-être due à une merde dans un injecteur…

Ou bien une saloperie d’oiseau se serait mélangé aux hélices, et un morceau de la bouillie aurait fini on ne sait où, dans la chambre de combustion du moteur ou autre tubulure de prise d’air…

Sale image.

Ça s’était déjà vu, mais ce n’était peut-être pas la peine d’aller chercher si loin. Il pouvait tout aussi bien s’agir d’une casse, toute simple, un moteur c’était quand même une mécanique très compliquée, à bien y réfléchir c’était même surprenant que ça marche bien tout le temps, à la vitesse où ça tournait, ça semblerait presque normal qu’à un moment ou un autre ça ne tourne plus. Sans dire que son tacot n’était plus tout jeune, et depuis les dernières restrictions budgétaires brutalement décrétées par sa boite en début d’année il avait tendance à nourrir de sérieux doutes quant à la qualité de la maintenance effectuée sur le parc… Il était sûr qu’il y avait des choses qu’il ne valait mieux pas savoir… Les temps de crise et leur lot de conséquences absurdes, la tentation de tout côter en bourse, jusqu’aux charges liées à la sécurité… Premier marché… Second marché… Du coup, plus rien ne marchait. Emrys avait un peu de mal à se faire à ce nouveau monde où les valeurs financières passaient en force et sans aucun scrupule avant la valeur humaine.

Mais pour l’instant, là n’était pas la question. En tout état de cause, en ces heures passablement troubles, la première chose à faire était de ne pas se disperser et surtout – surtout ! – rester calme. Ne pas s’emballer. Ne pas paniquer. Il savait par expérience que l’affaire était sérieuse mais il était quand même très loin de penser que ça l’entrainerait jusqu’à la tombe. Il était tendu, ça se comprenait, mais pas plus que ça : il avait passé pas mal d’heures dans des simulateurs, où il avait dû faire face à une multitude de problématiques complètement improbables. Sans se vanter, il s’en sortait toujours plutôt bien à ce genre de jeu. À ce stade, il pensait que dans son cas, en ayant les bons gestes bien sûr, il pourrait faire atterrir ce clou sans trop de problème. Du coup, il se calla un peu mieux au fond du siège.

Seize minutes de vol.

« À nous deux ma jolie… »

Il se débattit avec un talent incontestable, fait normal puisque, comme on venait de le voir, ses propres collègues le classaient parmi les meilleurs, mis à part la même poignée de crétins aigris qui, en cette heure, serait sûrement ravis de le voir ainsi ramer en plein ciel. « Vas-y ma jolie, allez, braque toi, je ne te lâcherai rien. »

Majolie grinçait, pliait, geignait, alors qu’Emrys, de son côté, ne lâchait effectivement rien. C’était vraiment une terrible bataille. Celle d’un homme de chair qui voulait sauver son âme, contre une saleté de mécanique essentiellement ferreuse qui semblait subitement vouloir en acquérir une. Et le tout baignant dans un espace-temps où, soyons honnête, à très court terme, il n’y aurait pas assez de place pour les deux…

Treize minutes. Emrys devrait commencer à amorcer sa descente mais, totalement absorbé par son combat, il avait cette fois définitivement perdu la notion du temps, que celui-ci soie relatif ou absolu… Or maintenant, en cet instant précis où rien n’allait plus, croyait-il vraiment en ce qu’il faisait ? Ces gestes désespérés allaient-ils vraiment lui sauver la vie ? Peut-être faisait-il semblant d’y croire ? L’énergie du désespoir ? Car un esprit sain se refusera toujours à regarder la vérité en face, lorsque celle-ci devient particulièrement…

Désastreuse.

Les premières flammes surgirent du moteur gauche de Majolie qui, visiblement, était fermement décidée à ne rien lâcher non plus. Merde. L’affaire était effectivement très grave, bien plus qu’il ne pensait de prime abord, et ça lui sautait d’un seul coup à la figure, comme ça : Son tas de ferraille n’atterrirait jamais sur ses roues, et lui ne râlerait pas ce soir devant une bière contre ces fainéants de fonctionnaires incapables de fabriquer un rond-point correctement. C’était maintenant une évidence. L’avenir s’assombrissait.

Un peu abattu il fallait bien reconnaitre, il relâcha la pression qu’il exerçait jusqu’à présent sur les manches. La fatigue commençait à durcir ses muscles. Une goutte de sueur se décrocha de ses cheveux et coulait maintenant lentement le long de son front. Il prit une inspiration profonde et âpre, les secondes s’écoulaient, de plus en plus chaudes, inutiles, dangereuses, et il se sentait tout à coup…

Accablé…

Désarmé…

Et puis un peu seul aussi, ainsi perché au beau milieu de nulle part, dans un putain de zingue subitement transformé en caillou. Pour encore…

Disons quelques minutes.

En un mot, comme il se le disait lui-même à l’instant : merde. S’il ne trouvait pas un miracle à faire dans la seconde, il était définitivement foutu. Ce n’était pas facile-facile à admettre, mais c’était pourtant aussi simple que ça. Il prit encore le temps de deux battements de cœurs, rapides, puis une idée surgit dans son crâne comme une évidence : « Foutu pour foutu, je saute. » Il regarda autour de lui : les flammes avançaient vite et une épaisse fumée commençait déjà à lui piquer les yeux. Le moteur droit, à peine vaillant, faisait le même bruit idiot que dans les films de guerre, cette sorte de sifflement sourd et toussotant, qui vrillait le ciel de l’aigu vers le grave, signe ultime qu’il n’y avait plus rien d’humain à faire : Majolie avait définitivement gagné. En perdant une bonne poignée de boulons et autres vis au passage… Quant à lui, il était maintenant bon pour les asticots… Enfin : s’ils trouvaient quelque chose à recycler. Saloperie.

Il lâcha enfin les commandes, de toute façon elles ne servaient plus à rien, depuis le début l’avion n’en faisait qu’à sa tête. Il s’allongea au sol pour chercher un peu d’air à peu près respirable, il n’y en avait presque plus, à peine une fine couche au ras du plancher, de quoi survivre quelques brisures de secondes tout au plus. Une peur bleue cavalait maintenant dans ses veines mais il restait conscient du fait que quoi qu’il fasse à partir de maintenant, il devrait le faire très vite.

Chaque seconde comptait.

Il rampa à l’aveugle vers l’arrière – mais y avait-il encore un arrière ? –, son but était de trouver la porte de cet engin… Il avança de mémoire, elle devrait se trouver sur sa droite – À droite ? Sûr ?… Lorsqu’il sentit les joints sur le bout des doigts, il en fut presque heureux. « Oui, c’est bon ça ! » Sans perdre de temps, il prit une inspiration profonde et se redressa pour chercher la poignée, souffle coupé et yeux fermés, à cette hauteur il faisait maintenant une chaleur à faire fondre l’enfer, la fumée était si épaisse qu’il fallait forcer pour la pénétrer. Il se dépêchait, ses gestes devenaient fébriles : « Mais elle est où cette pu-tain-de-poi-gnéeeee !!! »

Soudain, comme si l’enfer l’avait entendu, il attrapa à pleine main quelque chose qui semblait correspondre à ce qu’il cherchait, et il tenta aussitôt d’en manœuvrer un éventuel mécanisme. La poignée céda assez facilement, tant mieux, le sort n’allait quand même pas s’acharner sur lui. Cependant, la serrure ayant pourtant cédée, la porte restait obstinément fermée. Elle résistait. C’était certainement dû à la pression de l’air extérieur, du coup ça la plaquait vers l’intérieur, ou bien la chaleur avait dilaté le métal, ou bien l’avion lui-même voulait garder sa proie dans son ventre jusqu’au bout, peu importait, le fait est qu’Emrys s’acharnait maintenant dessus, il mettait des coups de pieds, des coups d’épaule, obligé du coup à respirer la lave ambiante, ça le fit tousser immédiatement, il hurla, alors ses poumons se bloquèrent, il crut mourir dix fois mais à la onzième la porte finit enfin par céder brutalement dans un bruit de ferraille mat.

L’air frais s’engouffra aussitôt dans une grande gifle, en attisant encore les flammes sur son passage tourbillonnant, alors Emrys se jeta dans le vide sans réfléchir.

Bien.

Ses poumons se débloquèrent petit à petit en cherchant un air sain. Emrys tentait de reprendre une respiration plus calme, mais ses entrailles expulsaient spasmodiquement des restes de lave encore liquide. Ce n’était pas la grande forme mais il savait qu’il avait réglé la première urgence à son avantage : il ne mourrait pas brulé, ni explosé dans une carlingue en plein ciel. Il regarda un instant tournoyer Majolie loin au-dessus de sa tête, devenue une sale boule de feu qui allait s’écraser on ne savait où, pour au final tuer au sol on ne savait qui.

Il se retourna, face vers la Terre, comme si ce simple geste allait suffire à chasser de son esprit les victimes innocentes ainsi que leurs familles en larmes, qui allaient subir au prix fort sa cuisante défaite contre Majolie. L’air déformait sa peau dans un vacarme froid, emportant effectivement les images de mort : en bas, c’était la campagne profonde. Pas de grandes villes, peut-être quelques vaches, donc pas de victimes en vue. Ou alors pas beaucoup.

« De toute façon, maintenant je ne peux plus rien y faire », se dit-il, définitivement résigné.

Il se concentra donc sur son problème. Et finalement, à bien y regarder, tout n’allait pas si mal. Enfin : pour lui… Cela pouvait sembler plutôt étonnant en de telles circonstances, mais il se sentait presque calme. Ce n’était pas son premier tour de voltige, en vingt ans de métier il avait sauté des centaines de fois, alors aujourd’hui, ça lui donnait l’impression rassurante d’évoluer dans un milieu qu’il savait maîtriser. Il se disait qu’il lui suffisait maintenant de tirer sur la manette accrochée à la bretelle de son parachute, et celui-ci s’ouvrirait le plus simplement du monde sur une nouvelle vie. Il s’accorda encore quelques secondes avant d’agir. Par pur plaisir. Le plancher des vaches semblait encore loin, il savait qu’il était large. Il avait eu chaud, alors maintenant il voulait prendre le temps de savourer un peu la fraicheur de l’air. Il se mit à rire, de bon cœur, presque jusqu’aux larmes : il l’avait échappé belle, bon Dieu.

“Cette fois, je ne suis vraiment pas passé loin…”

Puis il chercha la maudite manette d’une main qui devenait de plus en plus fébrile. Son rire s’arrêta net tandis que son esprit refusait une fois encore l’évidence : il n’y avait pas de manette à tirer pour la simple et bonne raison qu’il n’avait pas de parachute dans le dos.

Emrys se souvint tout à coup qu’il n’y avait jamais eu de parachute dans ces vieux tacots de merde.

C’est ce qu’il se disait maintenant en boucle, refusant toujours d’y croire, au beau milieu du ciel, de sa peur et du bruit de l’air devenu tout à coup coupant : Tacot-de-merde. Tacot-de-merde. Mais il pourrait bien répéter cette phrase idiote mille fois s’il en avait seulement le temps, c’était des paroles dans le vent, ça ne servait strictement à rien, ça ne l’empêchait pas de sombrer dans une mort certaine, vertigineuse, verticale.

Son cœur se mit à battre très vite. Très, très vite. Bomboum-bomboum, ça résonnait salement dans son poitrail mourant. Il écarta les bras, puis les jambes, reflexes naïfs sensés ralentir sa chute. Tout son corps s’arquait sous la violence de l’air, il sentait les manches courtes de son tee-shirt claquer sur ses bras. Souffle coupé, il ferma les yeux, à ses oreilles il entendait siffler un air monocorde, pour ne pas dire moqueur, il ouvrit les yeux, le sol grandissait, il ferma de nouveau les yeux ; tout redevint vacarme uniforme et solitaire. Il rouvrit les yeux et vit que le sol grandissait encore. Et plus encore à chaque clignement. Il se souvint alors vaguement qu’un autre type avant Albert avait sorti un truc sur la chute des corps. Plus rien de relatif dans les propos, que dalle, dans son souvenir ça parlait de trajectoires, de courbes partant du haut pour aller toujours vers le bas, et pour peu que l’on s’y trouve coincé dedans, ça finissait généralement assez mal pour les êtres vivants. Et effectivement, même avec ses mains bien écartées, son corps bien étalé pour offrir plus de résistance à l’air, il se rendait quand même bien compte que ça ne remplacerait jamais un bon vieux parachute…

Alors il pleura, il hurla, comme s’il pouvait par cet acte désespéré retenir cet instant. Que tout s’arrête comme ça, d’un simple cri. Juste un peu… Juste quelques secondes… Suspendu en l’air, en appui sur rien. Refuser d’avancer bêtement dans le temps. Il n’y avait pas un savant qui aurait sorti une loi physique qui permette ça ?

Visiblement non. Aucun homme n’avait écrit un truc pareil. Il était inexorablement plongé dans une ligne relativement droite, relativement verticale selon l’endroit d’où on l’observait, mais qui restait effectivement imperturbable dans sa trajectoire, et qui l’entraînait vertigineusement vers ce qu’il se doutait bien être sa dernière demeure. Bomboum, bomboum, bomboum, ça résonnait de plus en plus salement dans son poitrail désespéré.

Alors une foule d’images se mit à l’assaillir. Il se voyait enfant, avec un vélo. Rouge, le vélo. Puis il vit tour à tour sa mère jeune, elle était belle, très belle ; des amis oubliés, on oublie souvent le plus important ; une tasse de chocolat fumant ; un enterrement, peut-être celui de son père, ou de son frère ; de la fumée sans feu, un sourire de fille, un lever de soleil ; des larmes, un coucher de soleil ; un couteau, du beurre ...