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Saint-Louis du Sénégal : Mort ou naissance ?

De
438 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 221
EAN13 : 9782296219885
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SAINT-LOUIS DU SÉNÉGAL: MORT OU NAISSANCE?

Du même auteur:
1967.
L'économie maritime et rurale de Kayar, village sénégalais. Problèmes de développement (Dakar, mémoire I.F.A.N., n° 76, 257 p.). (Prix Maréchal Lyautey, de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer, 1967). (Sous la direction de.) Manuel d'Histoire de l' Mtique à l'usage du Sénégal (Paris, Hachette. Épuisé). Grand Atlas du Continent Mricain (Paris, Édit. Jeune Mrique. Épuisé).

1968. 1973. 1977. 1978.

(Sous la direction de.) Atlas N~tional du Sénégal (Paris, Institut Géographique National et Dakar, Nouvelles Editions Mricaines). Vie de relations au Sén~gal : la circulation de~ biens (Dakar, mémoire I.F.A.N., n° 90, 909 p. Thèse d'Etat de Lettres). (Prix Edouard Foa, de la Société de Géographie, 1979). Vitalité de la petite pêche tropicale: pêcheurs de Saint-Louis du Sénégal (Paris, C.N.R.S., Collect. Mémoires et Documents de Géographie, 104 p.).

1985.

Régine BONNARDEL

SAINT-LOUIS DU SÉNÉGAL: MORT OU NAISSANCE?

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-0781-1

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Il vient à l'homme qui chevauche longtemps au tra-

vers de terrains sauvages, le désir d'une ville. » (ltalo Calvino, Les Villes Invisibles, Turin, Einaudi, 1972 ; et Paris, Édit. du Seuil, Collect. Points-Romans, 1974. Traduction: Jean Thibaudeau). « Un chaud crépuscule tombait sur le Fleuve; la vieille ville blanche devenait rose dans ses lumières et bleue dans ses ombres... » (Pierre Loti, Le Roman d'un Saphi, 1881, Paris, Calmann-Lévy, collect. Presses Pocket, 1987).

Avant-propos

Assommée par les malheurs accumulés et, d'abord, par la perte de ses attributs de capitale, SaintcLouis semble aujourd'hui victime d'un déclin sans retour: une ville engourdie, morose et poussiéreuse, livrée à de minuscules et précaires activités, celles qu'impose la survie quotidienne... L'île, centre historique de la cité, est à demi en ruines et languissante. Les quartiers continentaux récents, au sud et à l'est, saisissent le visiteur par leur misère pouilleuse. Beaucoup de Saint-Louisiens, depuis les crises des vingt dernières années, ne font plus qu'un repas par jour et, derrière le « porter beau» de maints citadins des quartiers résidentiels, se cache l'inquiétude du lendemain. C'est bien la pauvreté et une sorte de tristesse qu'exsude la ville. Tristesse qu'aggravent, en certains jours de saison sèche, les vents sahariens chargés de sable et de poussières qu'avec la désertification sahélienne, plus rien n'arrête, et qui noient choses et gens dans une brume beige suffocante ; ou bien, en janvier-février, le brouillard gris, d'un froid humide et pénétrant, lié aux dépressions barométriques locales. Saint-Louis est-elle pour autant moribonde? Aurait-elle régressé au stade semi-villageois des bourgades de l'intérieur soudano-sahélien ? en dépit de ses 150 000 habitants? Si la ville n'offre plus qu'un reflet dérisoire de la grandeur d'autrefois, elle n'en reste pas moins une ville à part entière, débordante d'animation dans ses quartiers populaires surpeuplés, et surtout riche de ses jeunes. On est saisi, quand on parcourt la ville continentale et les quartiers de la Langue de Barbarie, voire les quartiers insulaires, devant la multitude d'enfants, dans les rues et sur les places, dans les cours des concessions ; et ceux qui processionnent chaque jour, à l'heure de l'école, sur le pont Faidherbe, comme une chenille multicolore.. Et puis cette activité fébrile, aux marchés de Ndar Toute, de Sor et de Pikine, commerçants et artisans, hommes et femmes, sur fond sonore déchaîné, musique reggae ou chan~s islamiques... C'est ce miracle-là, d'une ville qui perdure contre vents et marées, oubliant l'Europe de ses origines pour émerger, pleinement africaine, qui a inspiré ma quête... Comment Saint-Louis parvient-elle à « se débrouil1er» au quotidien? Comment s'est fait le passage de l'Europe à l'Afrique? La ville est-elle en sursis? ou promise à de nouveaux développe7

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ments ? Que peut-elle attendre de la mise en valeur de la Vallée du Fleuve? Surtout, de l'initiative de ses habitants? De la pêche, sa plus importante activité productive? de ses forgerons, de ses menuisiers, maçons, teinturières, préparatrices de poisson sec, de ses vendeuses au marché? Voir au, plus près, sans sortir néanmoins d'un projet modeste: présenter la ville dans ses activités et ses problèmes d'auj<;:mrd'hui, dans le contexte local, national, international, post-indépendance. Mais aussi dans l'éclairage du long passé colonial français. Au vrai, j'ai privilégié le présent, les grandes lignes de l'évolution économique, sociale, culturelle, par le moyen de l'enquête sur place. Mais une enquête forcément partielle, dans le temps volé à mes obligations professionnelles. Des résultats par conséquent impressionnistes et, au bout du compte, une monographie sélective, non un travail exhaustif de chercheur. Depuis l'indépendance du Sénégal et la « décapitalisation » de SaintLouis, la ville n'a fait l'objet que d'un petit nombre d'étudesl. C'est peu, compte tenu du cas exemplaire que constitue l'ancienne capitale du Sénégal, sa nouvelle naissance comme ville africaine. Ce travail doit beaucoup, faut-il le dire, aux Saint-Louisiens, qu'ils soient de souche ou d'adoption, ceux-ci n'étant pas les moins épris de la ville. C'est à eux que va ma reconnaissance et je ne peux les citer tous. Quelques-uns, cependant, ont relancé sans cesse ma curiosité et mon, désir de comprendre: Jean-Marie Sidibé, Directeur des Études à l'École Normale d'Instituteurs de Saint-Louis; le Père Jean Vast, Vicaire général et historien de la Mission catholique de la ville; le Père Michel Girardot, procureur de Saint-Louis, responsable de Caritas-Fleuve ; Djibril SalI, Directeur du Centre de Documentation de,l'O.M.V.S. (Organisation de Mise en Valeur du Fleuve Sénégal) ; les censeurs des lycées Peytavin, Faidherbe et Ameth Fall; Touba Diop, greffier en chef au Palais de Justice de Saint-

1. Parmi elles, trois sont l'œuvre de géographes,: Camara (Camille), 1968. Sain~-Louis du Sénégal. Evolution d'une ville en milieu africain (Dakar, I.F.A.N., Collect. Initiations et Etudes Mricaines, n° XXIV, 292 p. Thèse de troisième cycle en géographie.) , Lottin (JeanJacques), 1975. Saint-Louis du Sénégal. Décadence des fonctions urbaines d'uné ville coloniale (Unive.{Sité de Lille l, Thèse de troisième cycle en géographie, 393 pages dactylographiées. Inédit). , Danjou (Véronique), 1982. Evolution du r<'!le polarisateur de Saint-Louis du Sénégal depuisl'indépe(ldarIce (Université de Lille l, mémoire de maîtrisé engéogra,phie, juin 1982, 218 pages dactylographiées. Inédit). ' Cinq sont l'œuvre d'historiens; centréessttr' Saint-Louis : Biondi (Jean-Pierre), 1987. Saint-Louis du Sénégal:. Mémoires d'un métissage (paris, Denoël, Collect. Destins croisés, 234 p. Préface de Léopold Sédar Sengh,qr). Brigaud (Félix) et Vast (Jean), 1987. Saint-Lollis,duSénegal, ,ville aux mille, visages (Dakar, Clairafrique, 167 p.). ",' Reyss (Nathalie), 1983. Saint-Louis du SénégJû à l'époque pré-coloniale : l'émergence d'une société " " métisse originale (1658-1854) (Université de Paris l, Centre de Recherches Mricaines, thèse de troisième cycle en Histoire. Inédit). Ou référarIt largement à Saint-Louis: Makedonsky (Én~), 1987. Le Sénégal, la Sénégambie (Parisl l'Harmattan, deux vols., 195 et 235 p.). Zucarelli (François), 1987 et 1988. La vie politique sénégalaise. Vol. I: 1789-1940 ; vol. II : 1940-1988 (Paris, C.H.E.A.M., 160 et 208 p.). L'auteur a publié par ailleurs plusieurs articles bien documentés sur la vie politique à Saint-Louis du Sénégal (voir bibliographie in-fine). ", .

11

Louis; Hassane N'Diaye et Jean-Marie Dione, du Service du Cadastre; Mouhamadou SalI, Président de la Chambre des Métiers de Saint-Louis et du Fleuve et ses collaborateurs. Sans oublier, le Saint-Louisien éminent qu'est El Hadj Momar Sourang, Président de la Chambre de Commerce de Saint-Louis et du Fleuve, Conseiller municipal et Adjoint au Maire. Et puis comment dire ce que mon étude doit aux Lillois du Panenariat, en premier lieu à son Président d'Honneur, enthousiaste, stimulant: M. Émile Coliche ? et aux militants du jumelage Lille-Saint-Louis du Sénégal, disponibles sans cesse pour la cause d'une coopération conçue dans un esprit de respect mutuel, d'égalité, de convivialité? Les uns et les autres, tout autant que mes affinités avec Saint-Louis, sont à l'origine de ce livre... Il me faut évoquer enfin, en forme de point d'orgue, ce que je dois au Président Léopold Sédar Senghor, dont l'amitié de près de quarante ans n'a cessé de m'accompagner, ouvene et critique, dans mes recherches sénégalaises, depuis l'indépendance de son pays...

12

Introduction

Saint-Louis, en 1990, a 150 000 habitants. Dans dix ans, au rythme d'accroissement de 3 % par an, hypothèse faible, elle en aura plus de 200 000. En l'absence, jusqu'ici, de tout progrès économique. Le problème de l'emploi, dans la ville, depuis trente ans est insoluble. Aux jeunes qui atteignent l'âge actif (qu'ils aient ou non une formation professionnelle ou des diplômes), aux immigrés d'arrivée récente, seul s'offre, pour survivre, l'auto-emploi: à Saint-Louis, plus encore que dans les autres villes d' Mrique, la petite activité prolifère, avec ses incertitudes, ses revenus faibles et précaires. Elle fait régner, dans l'ancienne capitale, l'ordre de la pauvreté, de la marginalité et de la débrouillardise. Elle est devenue le pilier de l'économie, la condition de la survie urbaine. Capitale de la Colonie du Sénégal constituée dans la seconde moitié du XIX' siècle par Faidherbe et ses successeurs, capitale de la Fédération d'Afrique Occidentale Française en 1895, Saint-Louis sera défaite, au profit de Dakar, de ses attributs d'autorité. La ville du Cap Vert est promue, en 1902, capitale de l'A.a.F. et, en 1960, capitale du Sénégal indépendant. Humiliation des Saint-LouÏ$iens, amertume. Tentation du repli sur soi. La situation, il est vrai, est tragique. Saint-Louis a fait son temps et voici qu'elle est rejetée, comme symbole d'une époque révolue. Le nouvel État indépendant n'en assume pas moins l'héritage colonial et, histoire de consoler les Saint-Louisiens, proclame leur ville « Capitale du Nord », «capitale intellectuelle du Sénégal ». La vérité est moins brillante. Pour cette ville dépourvue d'économie moderne, portée à bout de bras, dès l'origine, par la volonté étrangère, celle-ci effacée c'est la chute, en apparence irrémédiable. Saint-Louis amputée de cela seul qui la faisait vivre, que peutelle faire d'autre que sombrer? Trente ans après l'Indépendance du Sénégal, le naufrage de l'ancienne capitale semble consommé. L'événement de 1958-1960 n'a fait que parachever, en fait, un déclin amorcé voici près d'un siècle. Le processus de marginalisation territoriale, politique, économique qu'avait occulté, dans une certaine mesure, la fonction coloniale centralisatrice, se manifeste et

l'emporte sans partage du jour où la ville est « décapitalisée » et, à la lettre, « décapité~ ». Processus dans l'ordre des choses. D'un côté, à SaintLouis, un site d'enfermement, un accès portuaire plein d'embûches, un 13

arrière-pays sahélien pauvre; une vallée stérilisée, depuis le milieu du XIX"siècle, de toutes sones de manières: mon de la traite d'autrefois (esclaves, ivoire, gomme), incapacité climatique de produire de l'arachide à exponer, pene de tout rôle vital dans les communications avec le hautpays, d'abord à cause de la concurrence que le rail fait au Fleuve, puis de la concurrénce monelle de la route. De l'autre côté, à Dakar, l'ouverture à tous les vents du large, une position charnière entre les deux bassins de l'Atlantique, une magnifique rade naturelle, excellent site de pon ; sunout, la volonté de la Puissance coloniale, à partir de 1857, plus encore de 1898, en faveur de Dakar, et la décision de miser tout sur ce site d'intérêt économique autant que stratégique. Du même coup, bien que capitale coloniale, Saint-Louis est promise au déclin... Dans les dix dernières années du XIX. siècle, commence ainsi pour la ville du Cap Vert une ascension contre laquelle Saint-Louis ne peut lutter. C'est en 1857 qu'un embryon de port voit le jour à Dakar; en 1865 que commence sa construction; en 1898 qu'il est promu port de guerre par la Métropole et qu'il reçoit, simultanément, ses premiers équipements commerciaux. Dès avant la Première Guerre mondiale, Dakar l'emporte

sur Saint-Louis en effectif depopulation

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en activité portuaire et

économique2. Ensuite, l'écan ne cesse de se creuser entre les deux villes. Dakar, dès l'entre-deux-Guerres mondiales, devient une métropole. Quant à Saint-Louis, n'étaient les services centraux qu'elle abrite, elle n'est plus qu'un centre urbain secondaire, moins dynamique que d'autres villes intérieures. sénégalaises comme Kaolack ou Thiès, et sans grandes perspectives d'avenir sur le plan économique... A la jointure des deux espaces, sénégalais et mauritanien, qu'ellç administre jusqu'à la veille de l'Indépendance, Saint-Louis reste.pounant en position géographique relativement favorisée, même si l'espace mauritanien n'égale pas, loin de là, en poids démographique et économique, celui du Sénégal. L'indépendance vient détruire le fragile avantage. En 1960, les services administratifs centraux sont transférés de Saint-Louis vers la métropole du Cap Vert. Ceux de la Mauritanie indépendante vont s'installer à Nouakchott, tout juste surgie des sables. Le double transfert atteint Saint-Louis à mort, sans transition. La ville est brutalement mise à l'écart. Elle n'est plus, pour la Mauritanie, qu'une ville frontière, et cette frontière devient soudain bloquante, aux portes d'un pays qui, pmu diverses raisons cllmulées, se fermera.. de plus en plus aux initiatives sénégalaises. Simultanément, sur le tel"ritoire du Sénégal, elle n'est plus qu'une ville

périphérique, .la « Ville des Canadiens», aux conf11lSord du pays, à l'extén
rieur des régions arachidières les plus peuplées et les pltls actives.
1. Saint-Louis a 28 500 habitants en 1904 et Dakat, 25 100. Mais Dakar a 33 000 habitants en 1921,conue 20 OOOà Saint-Louis; 64000 en 1930, contre 20000 à Saint-Louis, démographiquement stagnante; 375 000 en 1960, conue 49000 dans l'ancienne capitale... 2. Sur l'ascension irrésistible de Dakar, ses causes et ses étapes, le lecteur peut se reponer à la thèse d'Assane Seck, «Dakar, métropole ouest-africaine », mémoire I.F.A.N. n" 85, Dakat, 1970, 516 p. ; et au chapiue deux de notre thèse, « Vie de relations au Sénégal. La circulation des biens », sur le rôle du pon de Dakatcomme géniteur de la ville (mémoire I.F.A.N. n" 90, Dakat, 1978). 14

La perte de son rôle de capitale de deux territoires contigus n'est malheureusement compensée, en 1960, que de façon dérisoire: Saint-Louis devient chef-lieu de la circonscription du Fleuve, donc capitale régionale. Mais, à l'extrêmité ouest de la Vallée du Sénégal, ce chef-lieu est en position excentrée par rapport à l'espa.ce qu'il dessert et, eu égard aux difficultés des communications, ou à leur intermittence, il ne peut remplir qu'imparfaitement son rôle. La vallée moyenne, jusqu'à l'amont de Matam, plus encore l'intérieur du Ferlo, éloignés de plus de 300 km de la. capitale régionale, sont sous-administrés. Il y a plus grave. La région que gère Saint-Louis est un espace très anémié. Livré depuis un siècle aux seules plantes vivrières, à une médiocre économie d'autoconsommation familiale; mal relié, jusqu'au milieu des années 1970, au reste du pays, il s'est vidé rapidement de sa population masculine jeune qui émigre, en quête de gains monétaires, vers les villes de l'ouest sénégalais et, après la Seconde Guerre mondiale, vers la France alors à la recherche de main-d'œuvre pour sa reconstruction et sa relance économique. Au point d'être privé du meilleur de ses forces vives juste à l'heure où se préparent les grands aménagements hydro-agricoles dans la vallée. Séparée de la Mauritanie, reléguée aux confins les plus pauvres de l'espace national, Saint-Louis, depuis trente ans, vit en exil... La ville n'a plus aucun trafic maritime depuis la fin de 1963 ; aucun trafic fluvial de messageries depuis 1971 ; le trafic ferroviaire entre Saint-Louis et Dakar est moribond; le commerce colonial de gros, dès 1960, a déserté l'ancienne capitale, qui ne joue plus aucun rôle dans l'approvisionnement de la Mauritanie et n'intervient q~e faiblement dans celui de la vallée. Si les Lycées et les Ecoles spécialisées perpétuent, dans la ville, une certaine forme de présence française, ce n'est qu'une façade, qui ne concerne qu'une minorité citadine. Dans les couches modestes, les quatre cinquièmes des Saint-Louisiens, la culture populaire, en vérité, est africaine et islamique. Cette culture des profondeurs n'est pas un fait nouveau, elle n'est pas d'introduction récente. Elle avait vécu, survécu, en dépit de la présence étrangère aliénante, en sourdine. Elle s'exprime aujourd'hui sans peur, dans l'identité retrouvée. Parce qu'elle répond aux aspirations profondes. Projetée d'autant plus fort au premier plan que les modèles français, dans la ville, n'avaient jamais concerné vraiment que la minorité dont les intérêts étaient liés à ceux de la métropole. Le fait le plus saillant, dans la Saint-Louis d'aujourd'hui, et le plus chargé de conséquences, est peut-être la montée puissante de l'Islam mourid, dont l'encadrement confrérique est solide et sécurisant; dont la. vocation de solidarité agissante attire non seulement les immigrés ruraux récents des quartiers périphériques, mais bon nombre d'intellectuels de valeur et de scolarisés... Vidée de la. plus grande partie de sa substance européenne, SaintLouis s'est défaite du même coup du cours surimposé donné à son destin par la Puissance coloniale. Cela est très visible, dès qu'est franchi le pont Faidherbe. L'île a sombré dans la langueur et, n'étaient quelques sections de rues proches. de la Gouvernance, elle n'offre plus que le spectacle assez poignant des volets clos, des rues trouées entre les façades qui s'effondrent. 15

De nos jours, l'activité urbaine est ailleurs que dans l'île. Le cœur de la ville ne bat plus dans le centre historique. Il est maintenant à Sor, qui concentre l'essentiel du commerce et déborde d'animation. C'est grâce à Sor que l'ancienne capitale reste vivante. Les grandes bourrasques des années 1960 sont passées et, quoi qu'il en soit d'une conjoncture, nationale et locale, devenue défavorable, le déclin ne l'a pas tuée. Par-delà la chute, sur les décombres de l'Europe, elle a surgi comme une vtlle autre. Pauvre et semi-ruralisée, sans doute, mais libérée de ses traits artificiels de construction de l'Europe sur le littoral d'Afrique. Puisant aux racines, c'est une ville africaine qui se forge sous nos yeux. Le vernis colonial, en somme, n'avait qu'oblitéré provisoirement la base. Celle-ci, une fois l'Europe partie, non seulement affleure, mais explose, investit l'organisme urbain, lui offre comme une seconde chance. Ce que 1'« élite» saintlouisienne, minorité acculturée à l'école de la vieille France, et comme mimétisée par elle, ressent comme une régression, constitue au vrai une nouvelle naissance. C'est le petit peuple, aujourd'hui, qui porte la ville, assure sa survie, génère les dynamismes urbains spécifiques, hors de toute fonction rapportée. Les citadins les plus humbles, pêcheurs, artisans, commerçants, serviteurs, étaient là depuis trois siècles mais on ne les entendait pas. En eux se logent la permanence, la continuité saint-louisienne. Le départ des EurQpéens n'a rien changé à ce fait d'évidence. Il l'a mis, simplement, au grand jour. La ville, aujourd'hui, est portée par de nouvelles raisons d'être et, croyons-nous, d'espérer. Une fois tournée la page coloniale, qu'il s'agit moins de rejeter que d'intégrer, voici Saint-Louis devenant elle-même, vtlle du Sahel, capitale potentielle d'une vaste région à aménager, à libérer de la crise présente, de l'Atlantique au Tchad. Ancrée au débouché d'une grande vallée, que la mise en eau des barrages devrait transformer dans les décennies prochaines, Saint-Lguis est appelée à jouer le rôle économique crucial d'une capitale inter-Etats, d'un pôle du développement sahélien. Avec son futur port fluvio-maritime international et ses agro-industries. Avec son Université Gaston Berger, construite depuis dix ans. La vocation de cet établissement de formation et d'enseignement est maintenant bien claire: elle ne peut être que sahélienne, centre de recherche fondamentale et de recherche appliquée; de formation, aux différents niveaux et spécialités, des techniciens destinés à l'encadrement des populations agricoles et pastorales; lieu de conception et de préparation, à l'échelle zonale, des opérations de sauvegarde et d'aménagement. A l'aube des années 1990, tel apparaît l'avenir. Entouré, il est vrai, d'interrogations inquiètes. Jusqu'ici, les opérations d'agriculture « moderne» réalisées dans la vallée n'ont eu pour la ville que des retombées modestes. Les périmètres irrigués du delta, encore moins le Complexe sucrier de Richard Toll, n'ont stimulé l'économie de la capitale régionale. Celle-ci a cependant tissé, avec la campagne proche, un lien fonctionnel qui n'existait pas au même degré auparavant. Depuis le départ du grand commerce colonial, et en raison de l'appauvrissement continu du pouvoir d'achat des citadins, l'approvisionnement en produits importés a diminué de façon 16

importante, sauf s'agissant des produits entrés en contrebande. Les besoins saint-Iouisiens sont couverts désormais, pour la plus grande part, grâce à l'arrière-pays. Mil, maïs, plantes à sauce, laitages, bois de cuisine, viennent de la Vallée. Les matières premières transformées dans les ateliers de la ville sont pour l'essentiel, aujourd'hui, de provenance régionale. Les articles que fabriquent les artisans, professionnels ou improvisés, sont écoulés sur place mais aussi dans le milieu rural alentour, dans un rayon d'une centaine de km, par le moyen du colportage: poisson sec, confiseries, cotonnades teintes, vêtements africains, chaussures et sandales, ceintures et sacs, harnais et brides, mobilier, articles ménagers, outils agricoles, bijoux... Bien que Saint-Louis soit écartée, au profit de Dakar, des circuits commerciaux organisés concernant la vallée, elle n'en a pas moins réussi à établir à son profit, sous forme menue et divisée, certes, mais globalement non négligeable, des flu.x à double sens, l'approvisionnement l'emportant de beaucoup il est vrai sur la distribution. Une foule de petites activités, productives et commerciales, surtout commerciales, ce qui correspond à la vocation saint-Iouisienne, font vivre aujourd'hui les citadins. Le secteur informel, dans l'économie urbaine, a conquis sans difficulté la première place. Ainsi naît une ville dont les dynamismes ne doivent rien, ou presque rien, à l'impulsion étrangère. Pas autonome, sans doute, puisqu'elle dépend vitalement des approvisonnements et services techniques dakarois. Mais pourtant ancrée dans l'endogène. Et la pensée vient aussitôt que ce modèle urbain, semi-rural, étranger aux modèles de l'Europe, pourrait bien être appelé à faire école dans cette Afrique de plus en plus affectée par la crise, par la fluctuation des cours mondiaux des matières premières, de plus en plus affamée et appauvrie, de plus en plus endettée et dépendante de l'aide
extérieure. ..

Comment s'opère la mutation en cours? Est-il possible de soutenir, d'« accompagner », sans autres moyens que ceux contenus dans le possible local et régional, l'évolution saint-Iouisienne présente? Le partenariat inter-villes peut-il, mieux que la Coopération conventionnelle, participer en quelques domaines (lesquels ?) au changement ? Les problèmes de la mise au monde de Saint-Louis l'Africaine, ce travail voudrait tenter de les saisir. A quel avenir peut aspirer la ville, sur fond de vouloir vivre ?

17

PREMIÈRE PARTIE

L'HÉRITAGE 1659-1959 : SAINT-LOUIS, VILLE D'EUROPE EN TERRE D'AFRIQUE
Saint-Louis: création française, trotS siècles de présence françatSe. Riches d'apports mais aussi, lourds de handicaps. Trois sièdes sans solution de continuité, à part trois intermèdes anglais! qui laissèrent des traces dans quelques familles saint-Iouisiennes, permirent aux habitants2 l'apprentissage de certaines libertés, commerciale et municipale entre autres. Cette longue présence, en trotS temps. Le gouvernement de Faidherbe, en 1854, est au tournant de deux formes de colonisation. De 1659, date de la fondation de Saint-Louis, jusqu'au milieu du XIX"siècle, c'est la première période coloniale, celle de la présence européenne « périphérique », discontinue, limitée aux régions côtières, à une exploitation purement commerciale, traite des produits de cueillette, l'ivoire, l'or, les peaux brutes, la cire, les esclaves, la gomme arabique, s'agissant de la vallée du Sénégal, arrière-pays de Saint-Louis. Mais, en 1815, l'interdiction du trafic des esclaves est prononcée. Non l'interdiction de l'esclavage, qui ne prendra fin qu'en 1833 dans les colonies anglaises, 1848 dans les colonies françaises, grâce à la Révolution de 1848 et à Schoelcher. La traite sous son ancienne forme, dès les années 182Q, est néanmoins condamnée. Elle ne suffit plus, de toute façon, à satisfaire les besoins grandissants des pays industriels européens en matières premières tropicales. Une autre forme de commerce, alors, se met en place. Par la mainmise sur les régions intérieures, donc par la conquête, la traite des produits agricoles exportables remplace le drainage des richesses naturelles qu'était la traite auparavant. On entre dans la seconde période coloniale avec la conquête du Sén~gal par Faidherbe et ses successeurs. Le général lillois élabore la Colonie-Etat. C'est dans le dernier quart du XIX"siècle que Saint-Louis connaît son apogée: base de départ des expéditions militaires françaises vers le Niger;
1. LesAnglaisont
occupé

Saint-Louisen 1693, durant six mois; puis de 1758 à 1778. pendant

vingt ans; enfin de 1809 à 1817, pendant neuf ans. 2. Les « Habitants », dans la première période coloniale, sont les résidents Saint-Louisiens qui possèdent dans la ville un bien d'une certaine importance, une maison en dur par exemple. Pour y a beaucoup de femmes. la plupart, ce sont des commerçants et, parmi eux" il 19

capitale de la Colonie du Sénégal et, véritable couronnement, en 1895, capitale de la Fédération d'A.O.F... Pourtant, dès les années 1880, le ciel saint-Iouisien se couvre. L'essor de la culture arachidière assure la promotion des régions sénégalaises centreoccidentales, extérieures à Saint-Louis, qui ne profite que pour une part minime de la nouvelle économie commerciale. Le bassin arachidier entre bientôt dans la mouvance de Dakar qui devient, en 1920, le premier port d'exportation des graines. Dans l'entre-deux-guerres, la ville du Cap Vert grandit en importance économique et politique, accède au rang de métro-. pole, éclipsant totalement Saint-Louis. En 1960, couronnement de cette montée irrésistible, Dakar est promue capitale du Sénégal indépendant. C'est donc en situation de grande faiblesse que Saint-Louis aborde, en 1960, le troisième temps de son histoire. L'administration française disparaît mais la présence de l'ex-puissance de tutelle subsiste, sous forme néo-coloniale : forte et bien visible à Dakar (équipements secondaires et tertiaires), plus discrète à Saint-Louis, n'étaient les nombreux établissements d'enseignement secondaire qui maintiennent vivante la langue française. Ces étapes de l'histoire saint-Iouisienne, nous les retraçons brièvement ci-après. En ne retenant, délibérément, que ce qui éclaire le présent de la ville et sa personnalité singulière.

20

1
1659-1816
.

Saint-Louis en l'île

«

En descendant la Côte d'Afrique, quand on a

dépassé l'extrêmité sud du Maroc, on suit pendant des jours et des nuits un interminable pays désolé. C'est le Sahara, la « grande mer sans eau »..., le pays de la soif. Et puis enfin apparaît au dessus des sables une vieille cité blanche, plantée de rares palmiers jaunes; c'est Saint-Louis du Sénégal, la capitale de la Sénégambie. .. On s'approche, et on s'étonne de voir que cette ville... n'a même pas de port, pas de communication avec l'extérieur; la côte, basse et toujours droite, est inhospitalière comme celle du Sahara, et une éternelle ligne de brisants en défend l'abord aux navires. » (Pierre LOTI, Le Roman d'un Spahi. 1881)

En 1659, la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal installe dans l'ile de Ndar son comptoir de l'embouchure du Sénégal et fonde la ville de Saint-Louis. Le choix de ce site insulaire, à l'abri des menaces de quelque . côté qu'elles viennent, procédait d'une mentalité à la lettre obsidionale. Il bloquera, pour longtemps, toute extension de la ville, enfermée dans son île jusqu'à l'asphyxie. Le Comptoir, à l'écart des préoccupations métropolitaines, végéta pendant deux siècles, dans la médiocrité, sous l'emprise de compagnies commerciales privilégiées, despotiques, parcimonieuses, sans vues d'envergure pour la ville et la tenant pour très secondaire dans l'ensemble des affaires qu'elles brassaient, de l'Inde aux Antilles. Au Sénégal, l'objectif des Compagnies était essentiellement la traite dans la vallée, jusqu'au haut Fleuve: traite des esclaves, traite de la gomme arabique. Les captifs soudanais, fort prisés sur les marchés d'Amérique, étaient aussi très appréciés à Saint-Louis, « au service de l'intérieur des mai21

cle, ils formaient plus de la moitié de la population de la ville. Pour les Européens du Comptoir, soumis aux interdictions multiples qu'édictaient les Compagnies, le séjour à Saint-Louis fut heureusement rendu viable par la société sénégalaise locale, accueillante et, sunout, par les femmes dont ils firent leurs « compagnes à temps », épouses « à la mode du pays» et, tout autant, associées en affaires. Jusqu'au milieu du XIX.siècle, la société saint-Iouisienne, non ségrégative bien qu'esclavagiste, fut, avec son élite métisse influente, des plus originale. Sa présence à l'avant de la scène occulta, cependant, ce fait d'évidence que la population de

sons, aux Arts et aux Métiers» 1. Tant et si bien qu'à la fin du XVIII. iès

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l'île, dans sa majorité, était africaine, et que dans la vie quotidienne, pour les Européens et les métis aussi bien que pour les Noirs, l'Afrique l'emportait sur l'Europe...

UN MÉDIOCRE COMPTOIR, DANS UN SITE BLOQUÉ

Un site obsidional
Le site choisi pour abriter le comptoir de Saint-Louis était propre à conjurer toute menace. Côté mer, Hollandais et Anglais concurrencent sans merci le commerce français à la Côte d'Afrique et tiennent dans un constant qui-vive les directeurs de la Compagnie. Du côté du continent, des royaumes, émirats et chefferies aux souverains peu amènes forment l'arrièrepays du Comptoir. L'installation clans l'île de Ndar avait été précédée, en 1638, d'une première tentative, dans l'île de Bocos, à l'aval de l'estuaire. L'établissement, précaire, détruit dans les années 1640 lors des grandes marées d'équinoxe, dut être abandonné, au profit du site de Ndar, mieux abrité et plus vaste: l'île où naquit Saint-Louis fut achetée au Dyambar, chef des terres de Sor, pour 92 000 livres. L'île de Ndar-est séparée de l'Océan Atlantique par la Langue de Barbarie, cordon sableux entre mer et petit bras du Fleuve. Rectiligne, dunaire, sans abri, la langue n'est accessible que par le nord, au point où elle s'attache au continent. C'est par cette voie que les éleveurs maures, venant du sud-ouest saharien, se déplacent avec leurs bêtes qu'ils mettent au pâturage dans l'espace du cordon dunaire, encore sauvage au milieu du XVIIesiècle. Mais, bientôt, sur la langue, à l'emplacement actuel de la Grande Mosquée de Guet Ndar, deux batteries de canon sont mises -en place, défense occidentale du Fort de Saint-Louis. En fait, plus que par l'artillerie, l'île est protégée, côté mer, par la barre, puissant rouleau de vagues déferlantes qui s'écroulent avec fracas sur les hauts-fonds aux approches du rivage. Elle interdit tout accostage: les navires doivent ancrer au large, en rade foraine. Seules les pirogues, longues et étroites, à fond plat, peuvent se jouer des lames côtières. Dès l'origine, ces embarcations locales ont assuré toutes les liaisons entre le Fort et les navires à l'ancre, ont transporté le courrier (enfermé dans un baril), les approvisionnements, débarqué les marins malades... Dans le Fleuve, l'île de Saint-Louis est protégée par les difficultés d'entrée dans l'estuaire: la barre en interdit l'accès en permanence aux grands navires, comme ceux de la Royale, et saisonnièrement aux petites unités. La barre du Fleuve est un atterrissement que surmontent de dangereux remous. Elle n'estfranchissable qu'au-dessus des passes qui entaillent le haut fond. Encore ces passes ne sont-elles accessibles qu'aux unités

de faible tirant d'eau, non sans l'aide des « pilotes de la barre », car elles
sont mobiles, se déplacent d'une saison à l'aûtre. La période la plus favo24

rable au passage, indique le Père Labat en 17282, est d'avril à juillet, période des basses eaux fluviales (le Fleuve, au débit très diminué, est alors sans force) et aussi d'interruption de l'alizé maritime (la houle peut alors porter vers le nord, c'est-à-dire vers l'efitrée de l'estuaire). Le temps le plus défavorable est celui des hautes eaux fluviales, de septembre à décembre, lorsque le Sénégal est dans toute sa puissance. Les pilotes, en cette saison, font attendre parfois pendant plusieurs semaines les navires qui veulent entrer dans l'estuaire et atteindre Saint-Louis, à 20 km. au nord. Pour éviter les attentes interminables, les marchandises destinées au Comptoir sont souvent déchargées en mer, au-delà de la barre, puis transportées jusqu'à Saint-Louis par les pirogues. Une fois franchi l'obstacle de la barre d'estuaire, les bateaux atteignent aisément la ville mais ne peuvent remonter à l'amont faute de profondeurs suffisantes dans le Fleuve. Une flotille de barques pontées, de forte capacité (30 à 100 tonnes), halées depuis la berge ou mues à la voile, assurent communications et commerce entre le comptoir et les régions riveraines du Sénégal, jusqu'au haut pays. Du côté du continent, Saint-Louis est protégée par son site deltaïque, avec le Fleuve, le lacis des marigots défluents, les marécages et basfonds des interfluves, de quoi prévefiir tout raid violent et par surprise. Voisin immédiat du Comptoir, le Royaume du Waalo, sur le Bas-Fleuve et le Delta, est plus ou moins bien disposé, selon les époques, à l'égard de la Compagnie, Autorité souveraine dans la ville. Quel que soit l'état des relations, le Waalo constitue, ainsi que le Cayor, le principal pourvoyeur en vivres frais, laitages, céréales et viande, de la population saintlouisienne. Englobés dans le Royaume du Waalo, les Gandiolais sont des voisins redoutables: ils pillent les épaves à l'entrée du Fleuve et, dans le but de piller, ils n'hésitent pas à provoquer les échouages... « C'était devenu pour eux comme un droit de coutume et, souvent, les habitants de Saint-Louis allaient acheter à l'encan à Gandiole les marchandises qu'ils auraient dû recevoir directement3. » En 1826, cependant, les Gandiolais accepteront de signer un traité par lequel ils prenaient l'engagement de cesser tout pillage des épaves. Ce qui ne les empêcha pas, peu après, de reprendre leur profitable activité. Pillards? Oui, sans doute. Mais aussi fournisseurs de sel, produit vital des échanges dans la haute vallée du SéfiégaI et au Soudan proche, et de vivres, mil, huile et vin de palme, légumes, pour les besoins des Saint-Louisiens. A l'amont du Royaume du Waalo, sur la rive droite du Fleuve, les " Emirats maures du Trarza et du Brakna sèment la terreur sur l'autre rive, par leurs raids meurtriers contre les populations d' agriculteurs, et leurs coups
2. Labat (J.B.), 1728. Nouvelle Relation de l'Afrique Occidentale. «La plus mauvaise saison et la plus dangereuse est depuis le mois de septembre jusqu'à la fin de celui de décembre, parce qu'alors l'abondance des eaux de la rivière, en rendant le courant très rapide, elles repoussent celui de la mer de dessus la barre, avec un choc qui fait élever des montagnes d'eau qui se brisent les unes sur les autres et qui sont plus que suffisantes pour mettre en pièces les navires les plus forrs. » 3. Diagne (Ahmadou). «Un pays de pilleurs d'épaves: le Gandiole» (B.C.H.S. de l'A.O.F., 1929, t. 2).

25

de main contre les commerçants, qu'ils rançonnent autant qu'ils le peuvent. Mais le comptoir ne peut s'en passer, car ils fournissent la gomme, principal produit d'exponation vers l'Europe. En amont encore, dans la vallée moyenne, s'étend le Royaume peul. Vis-à-vis des traitants européens, son souverain est imprévisible et, quoi qu'il en soit, fait payer très cher le droit de passage sur la section du Fleuve et sur les terres sous son autorité. Il n'est pas rare qu'au retour du voyage de Galam, la flotille saintlouisienne soit pillée ou rançonnée à la traversée du plus grand État de la moyenne Vallée. Ces voisins continentaux, indispensables dans le commerce de traite et l'approvisionnement de la population saint-Iouisienne, représentent ainsi, en permanence, une menace que la Compagnie gestionnaire du Comptoir s'efforce de conjurer par la diplomatie, les traités d'« amitié» et les cadeaux à renouveler sans cesse. Si les communications avec la vallée dépendent du bon vouloir des États riverains, elles sont soumises aussi aux impératifs de la navigation fluviale. Celle-ci est intermittente, interrompue de janvier à juillet, lors des eaux basses. A panir de début août, et jusqu'à mi-octobre, les unités calant trois mètres peuvent atteindre le cours supérieur du Sénégal. Matam, tête de la vallée moyenne, est accessible jusqu'à mi-décembre. A panir d'octobre, en fait, les bateaux. remontent de moins en moins loin à l'amont et, d'avril à juillet, seules peuvent naviguer au-delà de Cascas (à 425 km de l'embouchure), les grosses pirogues à fond plat4. Dans cette panie de la vallée moyenne et dans tout le cours supérieur, la navigation dépend non seulement de la hauteur des eaux dans le chenal, mais de la profondeur des passes qui entaillent les seuils rocheux barrant le lit. A l'arrière d'un rivage hostile, d'une entrée de fleuve qui ne l'est pas moins, au débouché d'une .anère fluviale qui n'est accessible que saisonnièrement, Saint-Louis n'a pas de vocation maritime, et n'a pas non plus de grands atouts comme pon fluvial. Le choix du site, à l'évidence, s'inspira moins de l'esprit de commerce que d'une mentalité d'assiégés. Comment ne pas voir le contraste entre ce poste retranché, dépourvu d'une vraie respiration, et l'estuaire de la Gambie, d'accès aisé, largementouven au commerce atlantique, exutoire d'un fleuve bien plus favorable que le Sénégal à la navigation puisque. les unités océaniques peuvent, sur près de 300 km, le remonter. Pour pénétrer dans l'intérieur du continent, la supédorité de la voie gambienne est avérée dès le XVIIesiècle. C'est par cette voie, que tiennent les Anglais, beaucoup plus que par)e Sénégal, que seront acheminés jusqu'à la côte les plusimponants contingents d'esclaves en provenance du Soudan. L'île de Saint-Louis, non seulement est coupée de tout, mais elle est dénuée de ressources. Pas de végétation. pas d'eau sauf saumâtre et seulement en hivernage. « L'Isle de Saint-Louis est un amas de sable qui ne
4. Précisons que Matam et Cascas, escales fluviales nées au XIX'siècle, ne sont mentionnées ici qu'à titre de repères. 26

produit rien de bon. Il n'y vient ni arbres, ni herbes, ni légumes d'aucune espèce », constate en 1779 le Duc de Lauzun5. Un médiocre comptoir, sous l'emprise de Compagnies commerciales sans vues d'avenir pour la ville Au centre de l'île, près du grand bras du Fleuve, le « Fort ». Construit dès la fondation. du Comptoir, il était la résidence du Directeur général de la Concession du Sénégal et des employés européens de la Compagnie à privilèges chargée de l'exploiter. La raison d'être du comptoir était exclusivement la traite dans la vallée du Sénégal. Le fort abritant le comptoir comportait des entrepôts pour les marchandises venues de France, pour les produits ramenés de la vallée, pour les approvisionnements des employés de la Compagnie, et des bureaux pour la gestion administrative et commerciale. N'étaient les bastions aux angles, avec des pièces d'artillerie, il n'avait rien d'une forteresse. On l'appelait communément « l'Habitation », les rési.; dents étant les «Habitants ». Dès le XVIIIesiècle le terme désigne, par extension, dans l'ensemble de l'île et pas seulement dans le fort, les citadins de condition libre et propriétaires d'une maison. Un siècle après la fondation du comptoir, les « habitants» métis et noirs seront plus nombreux dans la ville que les originaires d'Europe. La plus ancienne description du Fort de. Saint-Louis est celle qu'en fait La Courbe, en 16856. Ille présente comme une piètre défense. Cent ans plus tard, il semble ne valoir guère mieux. «Les remparts n'étaient ni épais, ni bien élevés et protégaient à peine, contre les tribus mal armées de la Grande Terre, l'Habitation et les entrepôts. Il y avait quatre tourelles dont un pigeonnier, une chapelle et diverses pièces habitables 7. » Le Duc de Lauzun, après avoir repris Saint-Louis aux Anglais qui l'occupaient depuis vingt ans, envoie au ministre de la Guerre, en 1779, sur le fort qu'il vient. de récupérer, un rapport sans illusion: « ... par sa construction (il) n'est propre qu'à loger des troupes et à faire des magasins. Il n'est d'aucune défense et je suis persuadé que le premier coup de canon tiré du fort le culbuterait entièrement; il tombe de tous côtés et, si l'on ne prend pas promptement le parti de l'abattre ou de le réparer, il yarri. vera quelque grand malheur»8. Toutes les plateformes portant les pièces pourris »9. La construction, fai(e en briques du pays, c'est-à-dire en bancow, était évidemment fragile. Non seulement défense médiocre, mais résidence sans confort ni agré5. Lauzun (Duc de), 1779. Mémoire sur le commerce et les possessions des Anglais en Afrique. ln Mémoires de M. le Duc de Lauzun (Paris, Barrois, 1922). 6. La Courbe, 1685. ln Cultm (P.), 1990. Premier voyage du Sieur de La Courbe fait it la Côte d'Afrique en 1685 (Paris, Larose, 1910). . 7. Pmneau de Pommegorge, 1789. Description de la Nigritie (Amsterdam, 1789). 8. Lauzun (Duc de), 1779. Rappon au Ministre de la Guerre. 9. Blanchot, Gouverneur de Saint-Louis en 1787. 10. Mélange d'argile cme et de paille. 27

d'artillerie étaient en ruine et ces pièces étaient «..engagéesdans des madriers

ment. Les employés européens de la Compagnie, tenus de loger dans l'habitation, ne tardèrent pas à lui préférer des demeures plus accueillantes, à l'extérieur de l'enceinte. De part et d'autre du Fort, au nord et au sud, s'étaient constitués en effet, dès la seconde moitié du XVIIesiècle, deux quartiers en forme de villages, avec leurs huttes faites de panneaux de tiges de mil. Dans le quartier du sud, Kertian (déformation du mot: chrétien), vivaient des Africains libres, pour la plupart traitants, et .surtout des femmes, commerçantes catholiques, tôt installées en ménage avec des Blancs de la Compagnie. Peu à peu, aux frais du conjoint, les maisons en dur remplacèrent les cases en matériaux précaires: à la fin du XVIIIe siècle, Kertian avait presque figure urbaine. Pour empêcher la cohabitation entre employés européens et femmes noires, la Compagnie avait pourtant multiplié les interdictions et, dès la fin du XVIIesiècle, selon ce que rapporte La Courbe, avait fermé la cour du Fort, à l'ouest, par des palissades, avec ordre aux résidents Blancs d'y transférer leurs cases lorsqu'ils les avaient établies en dehors, à Kertian. La mesure n'eut pas grand succès. Au fil des années, le quartier du sud finit ainsi par abriter, non seulement les Européens avec leurs compagnes noires, mais de plus en plus de métis et de quarterons. Le quartier au nord du Fort, Landau (déformation du mot wolof: Ioda, qui signifie, lieu où résident les étrangers, les gens venus d'ailleurs, ceux qui ne sont pas nés sur place), abritait les petites gens venues du continent, noirs de condition libre, avec leur famille. Parmi eux, il y avait beaucoup d'artisans au service de la Compagnie, des ouvriers, des manœuvres, les plus modestes des traitants, intermédiaires entre les agents commerciaux du comptoir et les populations de la vallée. Tous. étaient musulmans. Vivaient aussi dans ce quartier, les captifs de case autorisés par leurs maîtres à exercer une profession artisanale hors de la maison familiale de Kertian. Landau abritait enfin un certain nombre de « gourmets» et « gourmettes », c'est-à-dire, selon l'Abbé Boilae\ d'affranchis christianisés, dont la plupart étaient au service de la Compagnie comme pilotes, matelots, ouvriers à bord de la flotte fluviale. Au centre de l'île, à l'ouest, face au Fort, sur l'espace de la « Savane» se tenait le marché quotidien. 200 à 300 vendeurs, précise Lamiral12, en majorité des femmes. Ces commerçants apportaient chaque jour dans l'île les produits vivriers provenant du continent. Le transport s'en faisait en pirogue. Céréales, viande, lait frais et caillé, poudres à sauce, herbes médicinales, onguents, légumes, voisinaient avec les produits importés que les marchandes se procuraient au magasin de la Compagnie, mais plus souvent en contrebande, .auprès des commerçants anglais dont les navires avaient toujours profit à croiser près de l'estuaire: farine de blé, vins de Bordeaux, fruits secs, confitures, papier, vaisselle, outils, étoffes, vêtements, chaussures, parfums, verroterie, étaient ainsi offerts à la clientèle saintlouisienne 13.

11. Boilat (Abbé), 1853. Esquisses sénégalaises (Paris, Bertrand, 1853). 12. Lamiral (Dominique Harcourt), 1789. L'Afrique et le peuple africain (Paris, 1789). 13. D'après Saugnier, 1791. Relation de plusieurs voyages il la Côte d'Afrique (Paris, 1791). 28

Dès la fondation du Comptoir, un cimetière européen fut aménagé à la pointe sud de l'île, et un cimetière africain dans le quartier nord. Si la population catholique forma très tôt une importante minorité dans la ville, par le fait de la christianisation des Africaines qui vivaient avec des Blancs, et de leurs enfants, il n'y eut pourtant pas de prêtre avant la fin du XVIIIe siècle: le culte était desservi dans la chapelle du Fort, par les aumôniers de la Compagnie, chargés simultanément d'enseigner aux enfants métis, outre le catéchisme, les rudiments de la lecture et de l'écriture en français. La première véritable église ne sera construite qu'en 1828, au centre de l'île. Il y eut certainement au nord, dès le XVIIIe siècle, une mosquée, sans doute à l'emplacement de la grande mosquée actuelle. La première mosquée connue ne fut toutefois inaugurée qu'en 1847. Auparavant, les lieux du culte islamique furent probablement de simples enclos à prières, dans l'intérieur des concessions, comme c'est encore l'usage aujourd'hui, dans tous les quartiers. A la fin du XVIIIe siècle, avec ses maisons « bourgeoises» dans le quartier sud et malgré l'abondance des cases « rurales» dans le quartier nord, Saint-Louis avait déjà figure urbaine. On commençait à être à l'étroit dans l'île. Dans le but de déconcentrer l'habitat, le Gouverneur Blanchot (1802-1807) eut l'idée d'acheter trois îlots du bas Fleuve, au sud de Ndar, pour en faire des annexes de la ville. Babagueye (c'est l'île de Bocos, lieu du premier comptoir français de 1638), Safal et Guéber, furent ainsi cédées par le Dyambar pour trois pièces de Guinée, un tiers d'aune de drap d'écarlate, sept barres de fer et dix pintes d'eau de vie. C'était faire fi de l'attachement forcené des Saint-Louisiens à leur île de Ndar, qu'ils « aiment avec fureur, n'imaginant pas d'autre bonheur que d'y vivre, quoi qu'il soit bien rare de n'y point mourir jeune... »14. Ils refusèrent ainsi absolument de la quitter1>. Ce Fort, ce Comptoir, et du même coup les Saint-Louisiens demeurèrent jusqu'au milieu du XIXesiècle le cadet des soucis de la métropole. Ce n'est qu'avec Faidherbe que les choses changeront. Saint-Louis fut livrée 16d'une Compagnie pendant deux siècles à 1'« administration anémique» uniquement soucieuse de profits et toujours près de ses intérêts. Quant au Gouvernement royal, il n'accorda qu'« un intérêt intermittent à ces territoires qu'il n'avait ni les moyens de contrôler sérieusement, ni de défendre »16. Les compagnies commerciales privilégiées qui se sont succédé à SaintLouis ont donc maintenu la ville dans la médiocrité; ont pratiqué ,contre l'aspiration des habitants, une politique à tous égards frileuse. Chargées, jusqu'en 1778, en contrepartie du monopole commercial (l'Exclusif), des dépenses civiles et militaires de la Colonie, elles laissèrent en fait le comptoir
14. Lauzun (Duc de), 1779. Op. cit. 15. Ce qui fait évidemment penser au refus catégorique des Guet Ndariens, pendant de longues années, de quitter leur faubourg surpeuplé pour aller s'installer dans des quartiers qui leur furent successivement proposés et où ils auraient été plus à l'aise. , 16. Bmnschwig (H.), 1965. Préface à l'ouvrage de Léonce jorre, Les Etablissements français sur la Côte occidentale d'Afrique de 1758 it 1809 (Paris, 1965). 29

sans fonds de roulement, sans possibilité du moindre investissement. A peine assurèrent-elles sa survie. Quant à équiper la ville, lui donner figure urbaine, aménager les communications avec le continent, il n'en fut jamais question. La règle d'or était de faire des profits, qu'attendaient les actionnaires de Paris et des pons français de l'Atlantique et d'agir, sur place, en toutes circonstances, à l'économie. « Ordonnons à notre Directeur général de régler la dépense de nos habitations, cases et barques, au plus juste que faire se pourra... Défendons à tous Commandants, Lieutenants et Commis de rien changer ni augmenterauxdites dépenses ordiilaires à peine de payer l'excédent, ni d'employer aucune marchandise traitée pour acheter des vivres sans l'ordre du Directeur généraJ17. » Cette politique étriquée plaça Saint-Louis, au quotidien, en situation de pénurie constante. Elle pona préjudice, aussi, aux activités commerciales, les marchandises destinées à la traite n'étant jamais stockées en quantités suffisantes. Pour les compagnies gestionnaires, le Sénégal avait en fait peu d'imponance et il en aura de moins en moins avec le tempsl8. Il n'était guère, en somme, qu'un relais sur la route des Indes occidentales (les Antilles) et Orientales (l'Inde) une escale pour l'avitaillement en eau et en vivres. Or même cette fonction, Saint-Louis et Gorée la remplissaient très mal. Les vaisseaux de la Royale avaient les plus grandes difficultés, lorsqu'ils arrivaient devant Saint-Louis après un interminable trajet au long du littoral mauritanien désenique, à obtenir un minimum de secours en vivres frais et en eau 19. Quand les commandants faisaient état de l'urgence où ils étaient à ce propos, au moins pour l'eau potable, les agents du Fon de Saint-Louis, arguant du manque d'eau dans la ville, leur conseillaient d'aller à Gorée... De 1633, date à laquelle la Compagnie Normande et de Rouen obtint de Richelieu le privilège de l'Exclusif pour le commerce avec le Sénégal, jusqu'à l'année 1791 qui vit la suppression, par la Constituante, de la dernière compagnie privilégiée, Saint-Louis a vécu, à l'exception de trois périodes d'occupation anglaise (1693, 1758 à 1778 ; 1809 à 1816), sous l'autorité de dix compagnies concessionnaires successives20. Elles ont marqué
17. Mémoire sur les possessions françaises, 1761. Anonyme (rapport destiné au Ministère des Affaires étrangères). Cité pat Delcourt (André), 1952. La France et les Etablissements français au Sénégal entre 17Uet 1763 (Dakat, Mémoire I.F.A.N., n° 17, 1952, 432 p.) 18. Selon le mémoire de 1791 (cité ci-dessus), qui exptime le point de vue desatmateurs des ports français de l'Atlantique, « la concession française du Sénégal ne présentait pas un grand intérêt. Saint-LOuis n'était d'aucune importance; Gorée n~était qu'une relâche sans possibilité de. traite ~. Le même mémoire afftrme en même temps que le faible dynamisme en matière de trafic négrier, sur la côte sénégalaise, s'explique pat « la politique mesquine de la Compagnie ~, plus précisément pat les prix trop bas qu'elle offre pour les captifs. Si bien que les Anglais l'emportent aisément sur les Français, en ce domaine, dans l'aire gambienne. 19. Après trois semaines de mer pour venir d'Europe, le problème majeur de tous les navires atrivant en vue de Saint-Louis était évidem~entcelui de l'eau potable. Il n'y avait aucune possibilité, à Arguin et Portendick, sur la côte mauritanienne, de «faire de l'eau~. Les navires, dans ce but, relâchaient parfois à Ténériffe, mais ce n'était possible qu'avec le bon vouloir des Espagnols. D'où l'impatience d'atteindre Saint-Louis, possession française... La mauvaise volonté de la Compagnie, et le réel manque d'eau dans la ville, rendaient cruelle la déception des équipages et furieux les Officiers. 20. Soit: 1658 à 1664 : Compagnie du Cap Vert et du Sénégal ; 1664 à 1673 : Compagnie des Indes Occidentales; 30

profondément l'histoire de la première colonisation française dans la ville. Toutes apparaissent, non exactement semblables par leurs actionnaires, mais identiques par leurs objectifs de profits, leur gestion despotique et tatillonne, leur manque total d'intérêt pour l'avenir de la ville de Saint-Louis. Patmi elles, la Compagnie des Indes Occidentales (1664-1673), la Compagnie du Sénégal et Côte d'Afrique (1693-1709) et à nouveau la Compagnie des Indes (1718-1767), furent des Compagnies Royales. Les autres, compagnies privées, n'en étaient pas moins dotées, à l'égal des précédentes, du monopole du commerce avec le Sénégal. Toutes, en contrepartie de leur privilège, eurent à fournir chaque année un certain tonnage de gomme et un contingent d'esclaves destinés aux Antilles françaises. La plupart de ces Compagnies firent faillite, ce qui ne les empêcha pas de vetser à leurs actionnaires des dividendes élevés. Leur champ d'activjté étant dans l'Outre Mer, les Compagnies dépendaient du Secrétariat d'Etat à la Marine, chargé des Colonies. Comme compagnies de commerce, elles avaient des comptes à rendre au Contrôleur général des Finances. Pour toutes relations avec les chefs africains locaux et les Puissances européennes présentes dans la région, elles avaient affaire au ministre des Affaires étrangères. Enfin, elles étaient comptables de l'ensemble de leurs activités devant leurs actionnaires de Paris, Rouen, Nantes, laRochelle, Bordeaux. Ligotées par cette tutelle multiple, elles n'avaient un peu d'initiative qu'en raison des quatre mille cinq cents kilomètres, trois semaines de navigation, qui les séparaient de la métropole... Aux XVIIeet XVIIIe siècles, Saint-Louis et Gorée forment l'essentiel de la Concession du Sénégal et Dépendances, qui s'étend depuis le Cap Blanc au nord (latitude de la baie du Lévrier et de Nouadhibou, en Mauritanie actuelle) jusqu'à la Rivière de Sierta Leone au sud, soit 1 500 km de côte où .la présence française, jusque dans la seconde moitié du XIXesiècle, resta purement .périphérique et très discontinue. Les limites de la Concession avaient été fixées en 1696, par Lettres Patentes du Roi de France. Dans cet espace, la Compagnie ne s'intéressa jamais de très près, en réalité, aux régions situées au sud de la G:unbie et, là, hors de toute installation fixe,

ne se livra qu'à la traite « volante ». Dans le secteur au nord de la Gambie, jusqu'au Cap Blanc, l'emprise de la Compagnie ne fut assurée, quoique de façon précaire, qu'en quelques points: Arguin et Portendick, sur la côte saharienne, deshéritée, dépourvue d'eau douce, étaient difficiles à défendre aussi bien contre les incursions maures que contre les ~ssail1ants maritimes, marins et corsaires hollandais ou anglais. Si bien que ces « é'tablissements» furent assez vite abandonnés.. Seuls furent tenus en permanence Saint-Louis, Gorée et, dans l'estuairç de là Gambie, Albréda, face
1673 1682 1696 1709 1718 1774 1776 1783 à à à à à à à à 1682: 1696 : 1709 : 1718 : 1767 : 1776: 1783 : 1791 : Compagnie Compagnie Compagnie Compagnie Compagnie Compagnie Compagnie Compagnie du Sénégal et d'Afrique; d' Mrique ; Royale du Sénégal et Côte d' Mrique ; du Sénégal; des Indes; d'Afrique; de la Guyane; Nouvelle du Sénégal et Dépendances. 31

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au fort anglais de Jamesport. La Petite Côte, entre Gambie et Presqu'île du Cap Vert, jouait un rôle important dans l'approvisionnement de Gorée, l'avitaillement des navires à l'escale (mil, légumes, viande )et la fourniture d'esclaves, mais Rufisque, Portudal, Joal, après avoir été d'importants comptoirs portugais à la fin du xv. siècle, ne sont plus que des points de traite africains, à partir de la domination française. Au cours des XVII. et XVIII.siècles, l'aire ouest-africaine dans le ressort de la France vit ses limites modifiées à plusieurs reprises, au nord et au sud. Le littoral sénégalais demeura cependant toujours, dans cet ensemble, en position centrale et Saint-Louis, jusqu'à la fin, fut le chef-lieu de la Colonie. La gestion concessionnaire était aux mains du Directeur général de la Compagnie commerciale à privilège. Il résidait à l'embouchure du Sénégal et disposait des pouvoirs non seulement commerciaux, mais administratifs et militaires. Ce n'est qu'à partir de 1763, sous le règne de Louis XV et le ministère de Choiseul que la Royauté décide d'enlever aux compagnies à charte les pouvoirs régaliens qu'elles avaient détenus jusque-là. A SaintLouis, le nouveau régime prit effet en 1778, lorsque le Duc de Lauzun chassa les Anglais de la position qu'ils occupaient depuis vingt ans. Le Gouverneur royal résidera à Gorée, sans doute, mais il dépossède la Compagnie de ses pouvoirs autres que commerciaux. A Saint-Louis, le Directeur général de la Compagnie avait sous ses ordres les directeurs des divers comptoirs permanents dispersés dans la Concession: Galam, sur le Haut Sénégal, Gorée et Albréda, du moins jusqu'à la prise de cette place par les Anglais. Il tenait dans sa charge directe le comptoir de Saint-Louis, où il résidait, et la ville autour du comptoir. Dans ses tâches administratives et commerciales, il était assisté d'un personnel assez étoffé de commis, traitants, employés, ouvriers et manœuvres. Le personnel commercial, très hiérarchisé, comportait, au sommet, outre le Directeur général, l'Inspecteur des magasins. Au niveau moyen, il y avait les commis, principaux, ordinaires, sous-commis, les uns et les autres avec leurs auxiliaires de recrutement local, noirs ou métis, principalement traitants (des courtiers, des intermédiaires) et maîtres de langue (c'est-à-dire: interprèt~s). Le rôle des commis était de préparer et faire la traite sur le Fleuve. Etait à leur service, à Saint-Louis, tout un peuple d'artisans et d'ouvriers, charrons, chaudronniers, armuriers, menuisiers, scieurs de long, tonneliers, serruriers, voiliers, courriers, une centaine de travailleurs au moms. Le personnel administratif, commis aux écritures et leurs auxiliaires garde-magasins, gérait les stocks de marchandises et tenait les comptes, contrôlant tout ce qui entrait dans le comptoir, et tout ce qui en sortait. Les militaires, enfm, 30 à 60 hommes selon les époques, étaient chargés de défendre le comptoir et d'escorter la flotille de traite. Ils appartenaient à plusieurs Corps: la Marine (matelots, mariniers), l'Infanterie de Marine et l'Artillerie. Le Directeur général du Comptoir de Saint-Louis avait ainsi autorité sur 250 à 300 personnes, dont environ un tiers d'Européens. La majorité 33

des anisans, ouvriers et manœuvres, étaient des Noirs. Le personnel commercial et administratif subalterne était en partie métis. La tâche essentielle de tout ce monde était la traite et sa préparation, en tout six mois par an. La traite elle-même durait quatre à cinq mois. Elle- était précédée du paiement des « Coutumes », qui ouvrait la campagne dans la vallée et conditionnait le déroulement correct des échanges. On versait les coutumes à tous les souverains qui estimaient posséder des droits sur les régions riveraines du Fleuve. Mais leur paiement ne dispensait pas de l'obligation, chaque année, d'offrir force cadeaux aux représentants des chefs dans les escales. Il n'empêchait pas non plus les avanies, au retour de la flotte de Galam chargée des produits traités sur le haut-Fleuve. Le montant des Coutumes était éleve1, et revalorisé chaque année, au prix de laborieuses négociations. Le règlement en était fait en marchandises22 que chaque souverain bénéficiaire partageait ensuite entre les chefs sous son autorité. Une imponante flotille partait pour le voyage de Galam, quand arrivaient les hautes eaux: 30 à 40 grosses barques pontées, esconées, à la fin du XVIIIe siècle, de petits bâtiments armés appanenant à la Marine Royale. A bord des unités fluviales, maîtres de barques, pilotes, matelots, laptots23, mousses, charpentiers2\ enfin traitants et maîtres de langue, entouraient les commis. Dans la vallée moyenne et inférieure, la gomme constituait le principal produit de traite; sur le haur-Fleuve, au Galam, c'étaient l'or et les esclaves et, dans l'ensemble de la vallée, la cire, le miel, le mil, les cuirs vens. Tous produits obtenus en échange de marchandises européennes25, estimées en « barres »26, lesquelles servaient de monnaie de compte. Les Maures, fournisseurs de la gomme, appréciant particulièrement les guinées, tissus de coton teints à l'indigo, en bleu très

21. Selon Pierre Cultru (op. cit.), ks Coutumes versées par la Compagnie, en 1787, furent les suivantes: - au Damel du Cayor : 3 589 livres : 4915 livres - au Brack du Waalo : 4 347 livres - au Roi du Trarza : 5 598 livres - au Roi du Brakna - à l'Almany du Fouta: 4 333 livres : 3 176 livres. - au Chef du Galam Au Waalo, par exemple, selon Boubacar Barry (in : Le Royaume du Waalo, Éd. F. Maspero, Paris, 1972, p. 128), les Coutumes payées par la Compagnie à la fin du XVIII'siècle représentaient un montant qui dépassait «celui du commerce global du Waalo avec Saint-Louis ». 22. Dans son étude sur le Royaume du Waalo, Boubacar Barry présente le détail des marchandises cédées pour paiement des Coutumes (p. 129) : « Bonnets de laine rouge, corail, chapeaux, chaudières de cuivre rouge, petits coffres de sapin, cristaux fins, draps d'écarlate, draps Mazamet rouges, eau de vie, fer en barres plates, girofle, grelots de cuivre, laine filée, lames de sabre, papier, plats d'étain, sabres, toiles, verroterie mais, essentiellement, eau de vie, armes à feu, pacotille. » 23. Manœuvres chargés de haler les barques depuis la berge lorsqu'il n'y avait pas de vent et qu'on ne pouvait utiliser les voiles. 24. Pour les réparations en route. 25. Outre les marchandises citées ci-dessus, il y avait aussi des cotonnades teintes à l'indigo, des parfums, du sel, des fusils, des balles et pierres à fusil, des couteaux, du tabac... 26. La « baTTe» était une barre de fer de 9 pieds de long (3,50 m), 2 pouces de large (0,05 m) et 4 lignes d'épaisseur (0,01 m). Elle était subdivisée en 12 pattes» et chaque patte en 3 « diablots ». Cette estimation en barres de fer a donné naissance à l'expression: barre de marchandises. 34

foncé, presque noir, avec des refletS cuivrés, ces cotonnades bleues devinrent elles aussi une monnaie de compte27. , Jusqu'au milieu du XIXesiècle, la gomme restera le produit vital de la traite car matière première essentielle, en Europe, pour la pharmacie, la confiserie et surtout l'industrie de la teinture et des apprêts des étoffes de laine, de soie, les taffetas et les rubans. C'est grâce au Sénégal que la Compagnie détenait le monopole de la distribution de la gomme en Europe. D'où l'acharnement des Anglais, dans une certaine mesure des Hollandais, à tenter d'accéder directement aux sources du produit. Si la rivalité hollando-anglo-française à la Côte d'Mrique fut aussi âpre et durable, ce fut bien plus à cause de la gomme que du trafic négrier. La lutte pour la possession d' Arguin et de Portendick, entre autres, n'eut pas d'autre raison. De 1717 jusqu'à la fin de la Guerre de Sept Ans, en 1763, les trois Puissances se livrent à une guerre inexpiable au large de la côte mauritanienne. Dans ces conditions, la Compagnie française était prête à en passer par toutes les exigences des souverains maures du Trarza et du Brakna, qui dominaient la fourniture du produit si convoites. La gomme ne perdra de son importance qu'au milieu du XIXesiècle, après la mise au point, par l'industrie européenne, d'un produit chimique de substitution, la dextrine. Hors la gomme, les esclaves constituaient le plus important aliment du commerce dans la vallée du Sénégal. Destinés aux plantations des Antilles et, tout autant, aux « habitantS» de Saint-Louis, les captifs provenaient du Haut-Fleuve et du Soudan occidental. L'établissement français de Galam, avec ses forts de Saint-Joseph et de Saint-Pierre29, en assurait l'achat. Galam, situé au point où les caravanes d'esclaves franchissaient, d'est en ouest, le Sénégal et la Falémé, avait un intérêt stratégique autant que commercial. La position permettait en effet d'intercepter les convois destinés aux commerçants anglais de basse Gambie. Or la Compagnie n'accorda jamais au comptoir de Galam, qui était chargé aussi de la traite de l'or du Bambouck, que des moyens misérables. Au milieu du XVIIIe siècle, selon Michel Adanson 30, 1 500 à 2 000 esclaves auraient été exportés chaque année par Saint-Louis. Vers la fin du siècle, l'ingénieur Golberry31
27. Ainsi, en 1783, le «kantar» (une caisse en fonne de pyramide tronquée er renversée, qui contenait 1 800 à 2 400 livres pesant de gomme arabique) de gomme valait 15 pièces de guinée, chacune mesurant environ 15 mètres. 28. Dans la vallée du Sénégal, la traite de la gomme avait lieu en trois escales situées à l'aval de l'lie à Morphil, soit, de l'aval à l'amont: l'escale du Désert (entre Ronq et Rosso, à la tête du Delta) ; l'escale du Coq (peu à l'aval de Podor) ; l'escale du Terrier Rouge"sur le cours principal du Fleuve, face à l'lie à Morphil. Ces trois escales étaient contrôlées par les Emirs du Trarza et du Brakna. Les éleveurs du Sahel (Maures) y apportaient la gomme cueillie sur les acacias gommiers, au cours de leurs déplacements pastoraux. 29. Ces deux forts furent construits entre 1714 et 1720 à l'initiative d'André Bruë, Directeur général de la Compagnie à Saint-Louis. Fort Saint:Joseph était sur le haut Sénégal, à l'amont du confluent avec la Falémé; Fort Saint-Pierre était sur la rive gauche de la Falémé, près de Sénoudébou, à l'amont de Kidira. 30. Adanson (Michel), 1757. Histoire naturelle du Sénégal, avec la relation d'un voyage fait en ce pays pendant les années 1750, 1751, 1752, 1753 (Paris, 1757). 31. Golberry (X.), 1802. Fragment d'un voyage en Mrique fait pendant les années 1785-1786 et 1787 dans les contrées occidentales de ce continent. 35

parvient à une estimation semblable, 2 000 esclaves par an. A la même époque, par la voie gambienne, le commerce négrier traitait, estime-t-on, 3 000 esclaves par an. Les captifs soudanais étaient très appréciés sur les marchés d'Amérique. « Les nègres du Sénégal sont préférés à tous les Noirs de la CÔ~ d'Mrique », observe J.B.L. Durand en 180332, parce qu'ils donnent satisfaction comme esclaves domestiques autant que comme cultivateurs. Il y avait à Saint-Louis, à la fin du XVIII"siècle, près de trois mille captifs de case, propriété des Habitants. Parmi les directeurs les plus entreprenants du Comptoir de Saint-Louis, cenains furent remarquables, qui payèrent largement de leur personne, tels André Bruë, de 1714 à 1720, et Pierre David, de 1738 à 1746. Beaucoup se contentèrent d'expédier les affaires courantes sans prendre jamais aucun risque. Comme ils se succédaient trop vite dans leur fonction, ils connaissaient mal la Colonie et ignoraient tout, entre autres, des mentalités africaines, de l'an local de négocier. Ils commettaient des erreurs grossières, que les traitants saint-Iouisiens déploraient d'autant plus que ce sont eux, en relation concrète avec les fournisseurs de la vallée, qui en faisaient les frais. C'est bien pourquoi ces commerçants du cru demandent à voix de plus en plus haute, dans la seconde moitié du XVIII"siècle, la suppression de l'Exclusif, la libération du commerce. Le monopole, en effet, ne leur laissait d'autre alternative que de travailler pour la Compagnie, comme couniers, sans possibilité d'activités commerciales personnelles, sauf illicites, et marginales. Le mémoire anonyme de 176133 montre leur haine de l'Exclusif. Le ~ Cahier de Doléances» que les Saint-Louisiens, en 1789, envoient aux Etats Généraux, dénonce le privilège de la Compagnie et réclame en insistant qu'on l'abolisse. Quant au personnel européen de la Compagnie, il fut instable à l'égal des directeurs, les contrats n'excédant pas trois ans, et la médiocrité fut sa principale caractéristique. Lorsqu'elles recrutaient, les firmes devaient en effet se satisfaire de qui voulait bien s'expatrier. Elles engageaient ainsi pas mal d'aventuriers, souvent « de très jeunes gens, dont les familles ou la société voulaient se débarrasser en les recommandant à la protection d'un des Directeurs »34. Ces recrues métropolitaines, peu sûres au dépan, rêvaient de l'enrichissement le plus rapide possible. Une fois à Saint-Louis, elles se componaient sans honnêteté excessive: la prévarication, les malversations, l'esprit de cabale, étaient le lot courant et aggravaient l'incapacité. La prévarication? Les occasions s'en présentaient chaque année lors des inventaires de marchandises stockées dans les magasins du comptoir. Les malversations? Elles se produisaient fréquemment lors des voyages de Galam, les commis détournant à leur profit l'or traité au nom de la Compagnie. L'incapacité? Elle était sunout le fait des commis aux écritures, gens protégés par des personnages parisiens influents mais qui n'avaient en fait aucune compétence. L'esprit de cabale? Les commis étaient unis
32. Durand a.B.L.), 1803. Voyage au Sénégal fait dans les années 1785 et 1786 (Paris, 1803, 2 vol.). 33. Mémoire sur les possessions françaises 1761, cité. 34. Delcourt (A.), op. cit.

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dans la complicité lorsque des inspecteurs venaient de métropole pour effectuer des contrôles, qui s'avéraient impraticables face à l'opposition concertée, sournoise ou déclarée, du personnel. Les employés recrutés localement n'étaient pas sûrs non plus, mais la Compagnie ne faisait vraiment rien pour s'attirer leur dévouement. Les Noirs et métis qu'elle employait, par le fait de leurs accointances avec le milieu local, se servaient de leur expérience pour leur profit personnel, non pour celui de la firme. Pour dominer ce personnel indocile, la Compagnie imposa des règlements draconiens, qui régentaient datis le détailla vie du comptoir et de la vilk qui l'entourait. Ils étaient fondés sur des textes organiques destinés à faire respecter le monopole commercial, à assurer le maintien de l'ordre, à faire prévaloir un minimum de « moralité ». Ces règlements concernaient d'abord, bien entendu, les employés de la Compagnie: interdiction de jurer et blasphémer, interdiction de mener une vie débauchée, de s'enivrer, de se battre avec des armes, d'avoir des relations sexuelles avec des négresses; obligation de manifester du respect aux Officiers supérieurs de la Compagnie, ainsi qu'aux aumôniers; de pratiquer la religion catholique, d'assister aux prières et à la messe; interdiction de commercer pour son propre compte, de façon directe ou détournée c'est-à-dire, dans ce cas, par le truchement de prête-noms, en général des commerçantes africaines dont les employés 'blancs de la Compagnie faisaient volontiers leurs associées en même temps que leurs concubines. Le personnel venu de métropole vivait ainsi, d'une part en vase clos, d'autre part dans l'interdiction multiforme. Dans la réalité, chaque agent attendait, sans faire de zèle, la fin de son contrat. Non sans profiter, quand elles se présentaient, des occasions de gains illicites. Et l'on tuait le temps comme on pouvait, dans les mois hors traite. Dans l'espace confiné que formait l'île, les passions, très vite, s'exacerbaient: on s'enivrait à mort, se querellait et se battait de même; on menait un jeu effréné et on faisait usage surabondant des femmes. Pour ces Européens en séjour temporaire, le climat, à Saint-Louis, était à beaucoup d'égards délétère. Au vrai, ce sont les femmes locales qui, pendant deux siècles, permirent aux expatriés de surmonter leur nostalgie et de survivre. UNE SOCIÉTÉ NON SÉGRÉGATIVE, MAIS ESCLAVAGISTE, FORTEMENT MARQUÉE PAR LES FEMMES La fondation du comptoir français attira très vite à Ndar, venue des régions continentales proches, une population de marchands, professionnels ou improvisés, surtout des femmes, d'artisans et de manœuvres, enfin bon nombre de parasites dont la société wolof de l'arrière-pays ne manquait pas. Cette population s'étoffa avec le temps, en fonction des activités et des besoins de la Compagnie gestionnaire et du personnel qu'elle employait. Dès la seconde moitié du XVII"siècle, beaucoup d'Européens 37

se mirent en ménage avec des Mricaines, aussi bien libres qu'esclaves et, dans ce cas, affranchies dès qu'elles mettaient au monde un enfant dont le père était le conjoint blanc. Ainsi se forma l'aristocratie des Signares35, et la société métisse qui fit l'originalité de la ville de Saint-Louis. Vers 1779, selon le Marquis de la Jaille36, population libre ou population servile, les femmes étaient à Saint-Louis deux fois plus nombreuses que les hommes. Cet ordre de grandeur est confirmé par l'historien Philip Curtin37 : au milieu du XVIII" siècle, les deux tiers des 400 métis saintlouisiens étaient des femmes. Enftn la population noire, environ 2 000 personnes, était composée à 80 % de captifs. Au total, la ville abritait 2 700 à 3 000 habitants vers 1750, plus de 4 000 à la fin du siècle. Une cité à forte présence féminine, importante population servile, société métisse influente, telle apparaît Saint-Louis dans les deux premiers siècles de son histoire... Une longue tradition féminine

C'èst, d'abord, la beauté et l'élégance des Saint-Louisiennes qui attirent les expatriés et inspirent les auteurs et voyageurs du XVIII" siècle. Sans doute, les femmes qu'ils décrivent ne formaient-elles dans la ville qu'une infime minorité - mais c'était la plus exotique, la plus voyante -, celle des signares, personnes « arrivées », de belle allure et riches. Elles tenaient le haut du pavé à Saint-Louis et quelques-unes cohabitaient avec les' cadres européens chargés d'exploiter le Comptoir. Ces signares, femmes noires aux premiers temps de la présence française, seront plus couramment, à partir du XVIII"siècle, des métisses issues des premières unions mixtes. Les Saint-Louisiennes qui partageaient l'existence des Blancs n'étaient pas toutes des signares. Un certain nombre, parmi les concubines d'ouvriers et employés subalternes de la Compagnie, étaient de petites commerçantes de condition modeste, qui écoulaient quotidiennement sur le marché de la « Savane» les produits vivriers qu'elles se procuraient dans l'arrièrepays continental du comptoir. D'autres fournissaient des services: logeuses, blanchisseuses, restauratrices, cabaretières, infirmières et vendeuses de médicaments africains. Beaucoup parmi les compagnes locales des Européens semblent avoir été, à l'origine, esclaves ou filles d'esclaves38, cellesci nées dans la ville, affranchies par leur propriétaire et conjoint blanc. Il paraît exclu que les concubines aient appartenu à la classe noble des sociétés wolof, toucouleur et peul: ces sociétés proscrivaient en effet tout métissage avec les Blancs. Au cours de la traite, chaque année, les Européens eurent dans la vallée du Sénégal des occasions nombreuses de relations sexuelles avec des Mricaines. Or on ne trouve pas trace d'enfants
35. Le mot vient du ponugais senhora: dame. 36. La Jaille (Matquis de). Officier de Marine en poste à Saint-Louis; il a effectué le dénombrement de la populationsaint-Iouisienne en 1779. 37. Cunin (P.), 1975. Economic Change in Precolonial Africa Senegambia in the Slave Trade (Wisconsin Press, 1975). 38. C'est ce que donnent à penser les sources. Sur ce point: Ames (D.W.), 1956. « The Selection of Mates, Counship and Maniage among Wolof», in: Bull. I.F.A.N., B, 1956, t. XVIII (1-2). 38

métis dans les régions intérieures, pour la simple raison qu'ils n'eussent pas été acceptés: les femmes en mal d'enfant d'un Blanc préféraient se faire avorter ou pratiquer l'infanticide. A ce sujet, tout est parfaitement clair : « Quoique les Blancs aient des relations bien intimes avec les négresses de la rivière, on ne voit aucun enfant mulâtre dans l'intérieur du pays: ces femmes se font toutes avorter. Elles ne pourraient pas demeurer chez elles si elles avaient fait un enfant blanc; les nègres feraient périr l'enfant39. » Si les femmes du peuple, sous la pression sociale, rejetaient le mélange des races, a fortiori était-il honni dans les familles nobles. En somme, à Saint-Louis, la pratique recherchée du métissage est restée un fait d'extra-territorialité... Ces compagnes de Blancs donneront naissance aux dynasties métisses, fondement de la haute bourgeoisie saint-Iouisienne au XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXesiècle. Beaucoup ont joué, au moins jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, un rôle commercial éminent. Pour la plupart, les signares furent de maîtresses femmes, très ambitieuses, qui ne se mettaient pas en ménage avec le premier venu. C'est Pruneau de Pommegorge40 qui nous a l~ssé la plus ancienne description des signares, à la fin du XVIIIesiècle. Evocation célèbre, qui projette une poétique lumière sur le passé saint-Iouisien. «Elles portent sur la tête un mouchoir blanc fort artistemeot arrangé, par-dessus lequel elles placent un petit ruban noir étroit, ou de couleur, autour de la tête. Une chemise à la française garnie; un corset de taffetas ou de mousseline; une jupe de même et pareille au corset; des boucles d'oreilles d'or, des chaînes de pieds d'or ou d'argent, lorsqu'elles n'en ont point d'autres, avec des bembouches de maroquin rouge, aux pieds. Par-dessus leur corset, elles portent un morceau de deux aulnes de mousseline, dont les bouts se jettent par-dessus l'épaule gauche. Vêtues ainsi lorsqu'elles sortent, elles se font suivre par une ou deux "raparilles"41 qui leur servent de femmes de chambre, également très parées. » Rubans, taffetas, mousselines, babouches, ne sont évidemment pas de production locale. Dès cette époque, règne le snobisme de la valeur sociale supérieure attribuée aux biens d'importation. Et s'introduit le mystère, appelé à s'épanouir sans frein au XIXesiècle, de l'attrait spécial de la femme sous les tropiques. Vers la fin du XVIIIesiècle encore, Lamiral42 fait dans l'émerveillement nostalgique: «En voyant les femmes de ce pays-là, on ne peut que regretter infiniment qu'elles ne soient pas blanches... Elles sont... pleines de grâces et de gentillesse, l'accent de leur voix est d'une douceur séduisante, leurs chansons ne respirent que volupté... Leur toilette est très recherchée; elles passent beaucoup de temps à leur coiffure qui en est la partie la plus essentielle. Elles se noircissent le bord des paupières avec de la suie; elles se rougissent le dedans des mains, qu'elles ont d'une couleur livide, avec le
39. 40. 41. de case. 42. Lamiral (D.), op. cil., p. 311. Pruneau de Pommegorge, 1789. Description de la Nigritie (Amsterdam, 1789). Vient d'un mot porrugais qui signifie: jeune fille. Il s'agit, à Saint-Louis, de jeunes esclaves Lamiral (D.), 1789, op. cil., p. 311.

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suc d'une herbe; elles en font de même aux ongles des mains et des pieds, et les rendent d'un rouge incarnat qui dure fon longtemps... Leurs mains, leurs bras, leurs oreilles, sont chargés de joyaux d'or très artistement travaillés en filigrane par des orfèvres maures. Mais elles sont aussi capricieuses et changeantes que nos élégantes. Celles qui sont assez riches ont presque

toujours chez elles un orfèvre pour leur faire de nouveaux joyaux. » Pour
Jean-Baptiste Léonard Durand43, elles sont incitation au rêve et, sunout, objets sexuels: « Les femmes sont, dans cette contrée, presque toujours, belles, douces, modestes, tendres et fidèles. Il y a dans leurs regards un cenain air d'innocence, et dans leur langage une timidité qui ajoute à leurs charmes. Elles ont un penchant invincible pour l'amour et la volupté; elles expriment ce sentiment et ce besoin' avec un accent, un son de voix dont il semble que leurs organes seuls peuvent rendre la mollesse. Elles ont la peau d'un noir d'ébène; leur physionomie est on ne peut plus agréable; leur nez est bien fait... Elles ont les yeux bien fendus, les lèvres minces et vermeilles, les plus belles dents du monde; leurs formes sont élégantes; elles réunissent enfin toutes les perfections qui composent la beauté. » La louange est ainsi unanime... Les riches et belles Saint-Louisiennes, de plus, font tout pour se faire admirer et étalent leur abondante parure. « Lorsqu'(elles) sortent, décrit Lamiral, une esclave pone un petit parasol sur leur tête et deux ou trois autres les suivent. Ces esclaves sont vêtues de la ceinture aux pieds, mais elles ont le reste du corps nu et orné de ceintures, de brassières, de colliers faits avec des grains de verre, de corail, d'ambre, des grelots d'or et d'argent très ingénieusement enfilés. Le mélange de ces couleurs sur leur peau d'ébène fait l'effet le plus pittoresque. Leurs cheveux sont aussi adroitement frisés en petites boucles flottantes sur le col... Ces cheveux sont encore enfilés de grains de couleurs, en or et en argent, qui badinent sur le front et les joues. Elles ont de gros bracelets, et des chaînes de pied en or massif. C'est sur ces esclaves enfin que les riches habitantes étalent tout leur luxe. » La propriété de nombreux captifs, à Saint-Louis, jusqu'au milieu du XIX'.siècle, est la manifestation par excellence de la richesse. Cenains habitants, à la veille de l'abolition de 1848, en possèdent plus d'une centaine. En ce domaine, les signares ont donné le ton. Dans toutes les occasions de la vie sociale, leur componement était fastueux. Et ces occasions, à Saint-Louis, étaient nombreuses, des folgars44, où elles rivalisent dans l'ostentation et prennent des allures de reines avec leur suite de jeunes captives magnifiquement parées, aux fanals45, festifs mais solennels, la veille de Noël.
43. Durand a.B.L.), 1807. Op. cil. 44. Ce sont des bals africains, avec griots et tam-tam. «Après la parure, dit Pruneau de Pommegorge, la plus grande passion de ces femmes est pour leurs bals, ou folgars, qu'elles font durer quelquefois jusqu'à la pointe du jour, et dans lesquels on boit force vin de palme, du pitot, espèce de bière, et même des vins de France, lorsqu'elles s'en peuvent procurer. » 45. La veille de Noël, les signares se rendaient à la messe en grande cérémonie (dès qu'en ménage avec un Blanc, en effet, elles se faisaient chrétiennes). Précédées par des esclaves poneurs de lanternes, elles allaient par les rues de l'Ile en une lente procession. Cene coutume a donné naissance à la fête du fanal. «La petite lanterne devint un véritable monument de bois, d'étoffes, de papier et de rubans, éclairé de l'intérieur par des centaines de bougies» (Fadel Dia, Saint-Louis, 1982), 40

Les administrateurs de la Compagnie formaient pour les signares un parti recherché, qui assurait leur promotion sociale et matérielle, ou confortait une fortutte acquise. «La femme se croit honorée de partager la couche d'un Blanc; elle est soumise, fidèle, reconnaissante, et jusqu'aux plus petits soins; elle met tout en usage pour captiver sa bienveillance et son amour46. » Sans jamais perdre de vue son intérêt. Le Blanc offre un point d'appui utile en affaires. A charge de réciprocité d'ailleurs pour l'homme élu: la concubine africaine est plus que nécessaire pour pénétrer, commercialement, le milieu de l'arrière-pays, se livrer à divers trafics d'autant plus lucratifs qu'ils sont en marge de l'Exclusif. La fortune des signares est importante dès le début du XVIIIe siècle et elle leur vient d'abord du rôle d'auxiliaires qu'elles jouent dans la traite européenne dans la vallée du Sénégal, singulièrement sur le haut-Fleuve. Certaines possèdent des barques de transport et se livrent à toutes sortes d'échanges, en mer et dans le Fleuve. Elles sont propriétaires de maisons dans l'île et possèdent chacune « 30 à 40 esclaves qu'elles louent en partie à la Compagnie 6 livres chacun par mois. Ces captifs font tous les ans le voyage de Galam, en qualité de matelots. Ils en rapportent à leurs maîtresses 15, 20 et jusqu'à 30 gros d'or, provenant de la vente de deux barriques de sel47 qu'on leur permet d'embarquer en forme de port permis. Avec cet or, les femmes font fabriquer une partie en bijoux, et l'autre partie est employée à acheter des vêtements» 48. Comme la Compagnie interdisait à ses employés de trafiquer pour leur propre compte, ceux-ci ne pouvaient avoir d'activités commerciales qu'au moyen de prête-noms. Les concubines locales étaient bien faites pour jouer ce rôle d'intermédiaires, qui servait leur intérêt autant que celui de leur conjoint blanc. Si la Compagnie réitérait avec autant de constance l'interdiction des unions entre Blancs et femmes natives, c'était justement pour empêcher « le commerce particulier que ces gens mariés pourraient faire plus facilement avec l'aide de leurs femmes et des connaissances qu'elles

leur procuraient parmi les nègres »49. Dans la pratique, la Firme était
obligée de laisser faire. Les Directeurs les plus réalistes du Comptoir choisirent même de faire parfois appel, dans certaines opérations commerciales, aux métis ou aux Noirs, qui avaient ce que n'avaient pas les commis: l'expérience du milieu local, pour y être nés, y avoir des parents et quantité de relations utiles. L'approvisionnement de Saint-Louis, même en produits de première nécessité (vivres, médicaments, vêtements, chaussures, bois de construction), était des plus irréguliers et, s'il n'y avait pas eu la possibilité de se procurer ces articles hors Exclusif, la ville eût été sans cesse en manque. Contre ce trafic illicite dont elle n'ignorait rien et auquel elle devait, en certaines circonstances, recourir elle-même, la Compagnie était en réa46. Durand a.B.L.), op. cit. 47. Il s'agit de sel du Gandiolais, denrée très rare au Soudan intérieur et, pour cette raison, très demandée. 48. Pruneau de Pommegorge. Op. cit. 49. Rappon de la Compagnie, août 1737. Cité par André Delcoun, op. cit., p. 124.
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lité impuissante, y compris légalement, puisque les contrevenants, ses propres agents, agissaient par le truchement de leurs « épouses ». « Les bateaux qui vont traiter la gomme en rivière ou qui font le cabotage sont censés appartenir aux signares et le nom des véritables intéressés est absent des actes africaines qui allaient décharger, de nuit, puis ramenaient à terre, la cargaison des bateaux étrangers au mouillage devant Saint-Louis. En échange, et en violation du privilège commercial de la Compagnie, elles livraient aux navires à l'ancre les produits collectés dans la vallée, gomme, or, ivoire. Tous les commis avaient ainsi une double activité, la plus rémunératrice étant la frauduleuse, cela pour survivre, voire bien vivre et, si possible, faire fortune en vue du retour en France. Le naturaliste Michel Adanson avait vu clair dans ce jeu puisque, dans son mémoire de 1763 destiné au du pays vis-à-vis des intérêts de la Compagnie, y compris ses biens directs. Les meilleures marchandises entreposées dans les magasins du Fort, les provisions de vivres et de matériaux, étaient largement détournées, en effet, au profit des concubines, pour nourrir leurs nombreux esclaves et alimenter la traite clandestine. On peut comprendre ainsi que les employés blancs désireux de s'enrichir aient choisi de préférence pour compagnes locales des femmes influentes. En fm de compte, entre signares et expatriés, il fut moins question d'incli-

commerciaux50. » Ce sont les pirogues des signares et autres commerçantes

Ministre des Affaires étrangères51, il dénonce le rôle néfaste des femmes

nation que de commodité et affaires52. En même temps, pour les Euro-

péens esseulés, sans cesse habités par la peur de mourir loin de France, se mettre en ménage avec une Saint-Louisienne et se placer sous sa garde était la seule voie pour survivre. Sans doute la Compagnie, au XVIIIe siècle, avaitelle imaginé de faire appel à des jeunes filles amenées de Paris, enfants trouvées âgées d'une quinzaine d'années, pour les établir dans la ville de l'embouchure du Sénégal, avec des maîtres de barques, des matelots, des ouvriers, des commis subalternes, afin de retenir dans la Colonie le personnelle plus

instable 53. Mais le projet n'aboutit pas, sans que fût levée pour autant

l'interdiction des unions entre Blancs et femmes sénégalaises. Le concubinage entre Européens et Mricaines prit assez tôt, sans doute dès la seconde moitié du XVIIesiècle, un tour institutionnel, cela sous la pression des femmes et de la société africaine locale. Dans les années 1770, un Directeur de la Compagnie constate que, dans beaucoup de cas, la cohabitation a pris valeur de véritable mariage. « Une signare ne voudrait point d'un homme, tel riche qu'il fut, s'il ne prenait pas publiquement le titre de son mari et s'il n'en faisait pas la demande auparavant à tous ses
parents
54. » 50. Hardy (G.), 1921. La mise en valeur du Sénégal de 1817 à 1854 (Paris, Larose, 1921), p. 28. 51. Adanson (M.), 1763. Mémoire pour le Ministre des Affaires étrangères. 52. Sur ce point, Brooks (George E.]r.), 1976. c The Signares of Saint-Louis and Gorée. Women Entrepreneurs in Eighteenth Century Senegal:o, in : Women in Africa (Nancy J. Hafkin et Edna G. Bay, édit.), Stanford V.P., California, 1976, p. 19-44. 53. Solution imaginée en 1724 par le Directeur général Dubellay. 54. Le Brasseur Ooseph), 1778. Mémoire présenté et publié par Victor Manin et Charles Becker, Kaolack, Sénégal, 1975.

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Les unions étaient contractées selon la coutume wolof, avec consultation préalable des parents de l'épousée et remise de cadeaux pour sceller la promesse d'alliance; enfin, le jour du mariage, cérémonie festive réunissant la parenté, les amis et le voisinage, avec intervention des griots; puis la cérémonie locale rituelle d'exposition du pagne de l'épouse dès après consommation du mariage. L'union était conclue, par conséquent, en tout bien tout honneur, «sans poner atteinte à la réputation de la
femme» 55 .

Ces « mariages à la mode du pays» ont fait l'originalité de la société saint-louisienne jusqu'au milieu du XIX. siècle. Le mélange racial eut en effet pour corollaire l'absence de ségrégation, laquelle caractérisait par contre, à la même époque, la société antillaise (même si beaucoup d'enfants métis naquirent dans cette société, mais ils restèrent, sauf rares exceptions, illégitimes) et, tout autant, en Afrique de l'ouest, la société des comptoirs anglais. «La fille mariée à la mode du pays prend le nom de son mari 56 et fait les honneurs de la maison: les enfants qui proviennent de cette union ponent le nom de leur père)7. » Au vrai, les unions ainsi contractées étaient presque toujours temporaires, alliances contractuelles de pure commodité. Elles n'engageaient l'époux européen que pour un temps déterminé, celui de son séjour à SaintLouis, de la durée de son contrat avec la Compagnie, son employeur. S'il regagnait la métropole en promettant de revenir, l'épouse saint-louisienne attendait son retour. S'il quittait Saint-Louis définitivement, cas le plus fréquent (un cenain nombre d'époux avaient déjà famille en France...), le dépan de l'homme ne faisait pas de drame puisqu'il était prévu dès la célébration des noces. Chacun, alors, reprenait sa libené. La femme contractait une nouvelle union, si possible avec un Blanc, souvent d'ailleurs avec l'employé qui arrivait à Saint-Louis pour relever celui qui regagnait la France. La séparation avait lieu solennellement et dans la dignité. Elle s'accompagnait d'un rite émouvant: la femme prélevait et gardait « un peu de sable (ayant) touché le pas de celui »58 qui la quittait.

Une société métisse influente, riche surtout de ses esclaves jusqu'au milieu du XJ){e siècle
Quoi qu'il en soit de ces cessations de vie commune, les enfants laissés en terre africaine poneront et perpétueront, par leur descendance, le nom paternel. Alors que dans les comptoirs anglais de Gambie, cette pratique était tout à fait exclue, la transmission du nom paternel aux enfants, y compris lors des occupations de Saint-Louis par les Britanniques 59, fut
55. Durand (J.B.L.), op. cit. 56. En fait, lorsque l'épouse est noire, elle conserve son nom de jeune fille, conformément au droit coutUmier. Ce n'est que lorsqu'elle est métisse qu'elle pone le nom de son mari. 57. Durand (J.B.L.). Op. cit. 58. Ibid. 59. Rappelons que les trois occupations anglaises de Saint-Louis ont duré près de 30 ans. Elles ont laissé dans la ville des traces précises, sous forme de patronymes anglo-saxons: O'Hara, Patterson, Armstrong, Wilcock, King, Cook, etc. 43