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Sao Paulo

De
144 pages
Comment pourrait-on aimer Sao Paulo, "ville dangereuse et sans âme", du moins telle que la décrivent la plupart des médias? Sans nier complètement cette vision réaliste de la capitale économique brésilienne, l'une des plus peuplées au monde, l'auteur reconnaît à Sao Paulo "un mérite capital dans l'histoire du Brésil" : celui d'être "la ville de la modernité par excellence, avec les bonheurs et les atrocités que cela comporte, le reflet de la citoyenneté contemporaine, à la fois dynamique et violente, attirante et effrayante, splendide et polluée, riche et misérable, ingérable en fait".
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Sao Paulo, violence et passions

COLLECTION

CARNETS DE VILLE

dirigée par Pierre Gras

Les trois quarts de la population du globe vivent en milieu urbain et tout indique que cette proportion va s'accroître au cours du XXIe siècle. Les villes constituent, depuis leur origine, un vivier culturel majeur pour la plupart des civilisations. Mais qu'en sera-t-il demain? Renouant avec la tradition des voyages philosophiques, dans le désir de la renouveler et de l'actualiser, la collection Carnets de ville se propose de faire émerger les enjeux liés au devenir du monde urbain, tout en révélant la dimension culturelle et poétique des lieux vivants que sont les villes.
Cette nouvelle collection de « récits de voyages urbains» s'efforce d'associer la rigueur des informations et des analyses proposées depuis des positions très diverses (historiens, géographes, sociologues, philosophes, ethnologues, journalistes, architectes.. .) et une écriture propre à stimuler chez le lecteur l'imaginaire et le plaisir de la découverte.

DÉJÀ PARUS

Serge Mouraret, Berlin, carnets d'amour et de haine, 2002. Pierre Gras, Mémoires de villes, 2002.

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4621-7

COLLECTION

CARNETS DE VILLE

Suzana Moreira

Sao Paulo, violence et passions

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

À Bruno, Marcos et Jean-Yves, pères de mes enfants.

sAü PAULO, VIOLENCE ET PASSIONS

PROLOGUE
Je suis une fille du désert brésilien, des terres arides du Nordeste. Sao Paulo, c'était pour moi l'étranger, le lointain, l'éloigné. Mais tout Brésilien reste lié à Sao Paulo. Car la capitale économique du Brésil fait toujours rêver, elle est « l'Amérique brésilienne» : puissante, moderne, verticale, dorée, opulente. Mon père était un propriétaire terrien - un latifundidrio, comme on les appelle au Brésil. Celui qui accumule les biens et fait travailler les autres, devenant une sorte de « seigneur» pour tous ceux qui vivent et travaillent sur ses terres. Selon la tradition, le « seigneur» était toujours le parrain du fils aîné de son employé, ou encore le témoin de mariage de ses enfants. Ces relations, très étroites au plan humain, caractérisaient les vices radicaux d'un système paternaliste et patriarcal. Mais j'ai vu les terres de mon père se vider peu à peu, en bonne partie du fait des départs des habitants du Nordeste vers le Sud. Sao Paulo m'a toujours intrigué, même si la ville ne m'a jamais vraiment séduite. Enfant, il me semble avoir été révoltée par l'injustice que je voyais autour de moi, les

inégalités socio-économiques et les écarts de conditions de vie qui se côtoyaient dans l'indifférence des puissants. Je n'ai jamais rêvé de richesses matérielles; au contraire, je voulais me débarrasser du peu que j'avais reçu par héritage. Je rêvais de l'Europe comme d'un espace de savoir, une source de mémoire concernant des civilisations récentes, y compris la nôtre. J'étais passionnée par la Révolution française. La prise de la Bastille me semblait un symbole radical du renversement de la pensée. Ce peuple-là, qui l'avait réalisée et qui l'avait assumée par la suite, ne pouvait qu'être à l'avant-garde des idées et des idéaux. Tout au contraire, notre « cri de l'Ipiranga » - c'est comme cela que l'on appelle l'action symbolique de

rupture entre le Brésil colonial et le Brésil libre - m'a
toujours paru trop fade, trop arrangé, trop rangé. C'était le 7 septembre 1822, au bord de la rivière Ipiranga qui traverse Sao Paulo. Dom Pedro I, le fils du Roi Jean XXIII, dressé sur son cheval alezan, tendit son épée vers le ciel, soutenu par quelques officiers, aux cris de « L~indépendance ou la mort! » Et ce fut l'indépendance. Toute notre histoire moderne peut se raconter à partir de cette fameuse rivière. Dom Pedro I a été empereur du Brésil; ensuite son fils, Dom Pedro II, a pris le relais et enfin la fille de ce dernier, la princesse Isabelle, a signé en 1888 la loi Aurea qui libérait les Noirs de leur condition d'esclaves. Paradoxalement, Sao Paulo compte toujours peu de Noirs ou d'Indiens, et offre plutôt des types physiques à l'européenne, comme dans les pays riches. Il 10

PROLOGUE

faut dire que nous avons une tendance à cultiver le racisme du Brésil colonial. Parmi les Noirs, nous n'avons vénéré que Pelé. Sao Paulo, comme dans tout le Brésil, est également raciste avec les Nordestinos, les peuples qui viennent de la seconde région du pays et qui sont issus du
«

mélange primaire» de la colonisation, c'est-à-dire en

majorité des Portugais, des Noirs et des Indiens. Leur savoir demeure très simple, du fait d'un pourcentage important d'analphabètes et d'une économie tournée principalement vers une agriculture moyenâgeuse - où l'eau devient de plus en plus un problème majeur. L'image du paysan en détresse devant la sécheresse et la non-fertilité du sol, sans nourriture de base pour les siens, que j'ai vu partir en grand nombre vers Sao Paulo, l'eldorado brésilien, est une dimension toujours actuelle: elle a marqué toute notre histoire. Luiz Inacio « Lula » da Silva, le nouveau président brésilien, a effectué dès l'âge de sept ans, avec ses parents, le même trajet sur un camion, le fameux pau-de-arara (1) - une expression qui désigne à Sao Paulo les Nordestinos. Sao Paulo possède un mérite capital dans l'histoire du Brésil: c'est la ville de la modernité par excellence, avec les bonheurs et les atrocités que cela comporte. Elle représente le reflet de la citoyenneté contemporaine, à la fois dynamique et violente, attirante et effrayante, splendide et polluée, riche et misérable, ingérable en fait. La raconter m'a conduit à préciser mon angle d'observation, mon prisme de découverte, ou plutôt de redécouverte, pour mieux cerner cette ville qui m'est si chère et qui 11

constitue le cœur économique de mon pays. J'espère ne pas l'avoir trahie en la décrivant, mais il est certain que mon regard sur Sao Paulo tient largement au fait qu'aujourd'hui je vis loin du Brésil- je ne vis en effet ni à Los Angeles ni à Dakar, mais au cœur de la France, à Lyon, depuis de nombreuses années. J'ai vu, revu et presque feuilleté Sao Paulo, un peu comme une passante, sans attaches véritables. Même si mon histoire et celle des miens circulent dans les veines de cette mégalopole toujours en attente d'elle-même.

(1) Pau-de-arara : nom qu'on donne aux camions, à l'arrière desquels on improvise des bancs pour les passagers pauvres. Venus du Nordeste, ils atteignent Sao Paulo à l'issue d'un voyage de deux à trois jours, voire quatre. Cette forme alternative de déplacement, sans confort et dangereuse, fait concurrence aux cars qui sont trop chers pour la plupart des familles de paysans migrants.

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LE VERTIGE DE LA VERTICALITÉ
La verticalité de la ville est la première attraction pour le visiteur. Attirance pour ces tas de ferrailles, bombées de béton, resplendissantes de beauté qui sont l'unique objet des cartes postales de Sao Paulo. Tout y est immeubles! Un seul parc, celui de l'Ibirapuera, quelques églises, quelques places. Le reste n'est qu'avenues, routes, voitures, sémaphores, bâtiments. L'industrie du bâtiment prospère. Sao Paulo reste une ville d'accès très difficile; on la maîtrise mal, parce qu'elle bouge, qu'elle change à une telle vitesse que l'allure réduite des voitures dans lesquelles on se déplace, plongées dans des embouteillages chroniques, ne suit pas la rapidité des changements. Au milieu de ces immeubles sans fin, on est toujours en retard, toujours pressé et oppressé, désespéré. Difficile de
«

se promener» dans une telle métropole, il faut toujours
ne faut surtout pas traîner aux feux de même s'ils sont au rouge. On y encourt un mort, le risque d'un vol à main armée ou bien de couteau à la gorge pour obtenir les clés de la carte bleue ou seulement quelques pièces.

courir. Il circulation danger de d'un coup la voiture,

sAo PAULO, VIOLENCE ET PASSIONS

On respire les immeubles. Peu de couleurs, ils sont gris ou bien blancs. Ils sont crème ou noirs. Mais on ne les voit pas ou peu lorsqu'on marche dans les rues. On ne peut pas les regarder d'en bas, car ce serait le vertige inversé; alors on prend de la distance, en les regardant de loin. Et là on peut voir des blocs, sorte de cages contemporaines où l'on sait que vivent des hommes, des femmes et des enfants, dans un univers le plus souvent feutré, bien décoré, confortable, lointain, dans l'oubli obsessionnel du rythme de la vie d'en bas. En Europe, les cartes postales proposent, pour la plupart, des bâtiments de la mémoire. Elles renvoient à des racines. À Sao Paulo, l'émotionnel exploite la verticalité comme image et sens de la ville. Comment ne pas chercher dans la dimension verticale de cette ville un minimum de données, d'informations, de renseignements sur la face cachée d'une cité que nous ne connaissons pas? Malgré tout, nous acceptons d'aller à sa rencontre et de la comprendre, en tout cas de la découvrir... Du point de vue du logement ou de l'organisation du travail, les ascenseurs sont de rigueur, les fenêtres le plus souvent condamnées, la surveillance vitale. Caméras en bas des immeubles et gardiens armés dans les entrées - cravate, pantalon bleu, chemise blanche. La rue, ou tout simplement le trottoir, lieu de passage entre un immeuble et un autre, celui où l'on travaille, celui où on vit, celui où l'on va faire ses courses, est un champ de bataille. Les passants ont peur des autres passants. On se 14

LE VERTIGE

DE LA VERTICALITÉ

surveille, on surveille son sac, sa montre, si on a éventuellement l'audace d'en porter une, ses lunettes de soleil et même sa veste. Une fois dans un immeuble, on déguste la sensation de sécurité. Plus on vit haut et mieux c'est. Le ciel est souvent gris, on le regarde peu. Mais on regarde d'autres immeubles, cela devient une habitude. Et toute habitude est rassurante. Les racines de Sao Paulo plongent dans les parkings souterrains. Des caméras surveillent les mouvements et le gardien de l'entrée voit tout ce qui s'y passe. Finie la possibilité de faire l'amour dans les parkings, comme autrefois. À Sao Paulo, on a abdiqué, au nom de la sécurité. Pour être sûr, il vaut mieux être dans la norme: l'autre me regarde, l'autre me guette, et ceci en permanence. Il me protège, y compris de moi-même. Voilà la société paulista, inspirée peut-être de modèles nés ailleurs. Mais en pire. Car le Brésil possède un nombre de pauvres bien plus important que les ÉtatsUnis ou le Japon. Lorsqu'on compare Sao Paulo à des mégalopoles comme New York ou Tokyo, il faut d'abord se rappeler que le Brésil appartient à l'hémisphère sud.

Pour Sao Paulo, s'imposer comme une ville propre - dans
tous les sens du terme - est mille fois plus difficile. Comment en effet être une mégalopole dans un pays qui soigne très mal ses pauvres, même s'il dispose de richesses non négligeables? Les déshérités sont pourtant là, en général aux alentours de la ville, dans un espace horizontal. Cette rencontre de deux espaces urbains, le 15

sAü PAULO, VIOLENCE ET PASSIONS

vertical et l'horizontal, est assez particulier de la réalité brésilienne (1) : les bien-nés et les nouveaux riches dans des immeubles de plus en plus hauts, les pauvres dans des habitations classiques, petites maisons, baraques ou improvisations d'habitat, construites avec des cartons ou des planches de bois récupérées ailleurs et posées parfois

à même le trottoir. Si en France on peut associer - en
simplifiant beaucoup - les grands ensembles aux pauvres, au Brésil, et à Sao Paulo en particulier, ceux-ci relèvent du luxe. Celui-ci est étroitement lié à la verticalité. Cette donnée commence à changer pour les milliardaires qui, depuis un certain temps, ont commencé à construire à proximité de Sao Paulo des domaines hyper-protégés pour abriter leurs villas, comme à Hollywood. Les bâtiments, comme dans d'autres villes brésiliennes, y ont été édifiés sans égard pour les vies humaines. Ainsi une chanson de Chico Buarque (2) rend-elle hommage à tous

ces hommes

«

tombés d'en haut» par négligence et par

absence de mesures de sécurité. Aujourd'hui, les mesures de sécurité ont dû être renforcées, mais en connaissant l'irrespect pour la vie humaine dans des pays comme le nôtre, nous savons que derrière tous ces bâtiments, il y a autant de morts à pleurer. Enfant, une novela (3) m'a beaucoup marquée: elle s'appelait Se/va de Pedra (<< Jungle de béton »). Elle se déroulait à Sao Paulo justement. J'ai dû certainement grandir avec cette image de la jungle, l'aspect féroce de ces bâtiments lisses qui, lorsqu'on les regarde du dehors, de loin ou bien depuis le ciel, ressemblent à des boîtes, à 16