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Saturnisme infantile et action publique

De
219 pages
Provoqué par le plomb, le saturnisme est une maladie affectant principalement les enfants et qui, il y a une quinzaine d'années encore n'était connue que des spécialistes. D'abord identifié comme une simple pathologie, le saturnisme infantile est désormais reconnu comme un maladie de la pauvreté et du mal logement. Il y a certes eu des travaux scientifiques, des prises de positions fortes, des mobilisations sociales importantes. Mais il s'agit plutôt d'une histoire discontinue avec des moments d'intenses mobilisations et des périodes d'enlisement et de silence.
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Christine DOURLENS

SATURNISME INFANTILE ET ACTION PUBLIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

CollectionRisques collectifs et situations de crise dirigée par Claude Gilbert avec le concours d'Isabelle Bourdeaux
Les risques collectifs (technologiques, sanitaires, alimentaires, naturels, environnementaux, biotechnologiques. ..) et les crises qui leur sont associées constituent des enjeux majeurs pour les organisations et collectivités. Ils sont également au cœur des préoccupations et débats publics contemporains. Les sciences humaines et sociales jouent un rôle de plus en plus important dans l'approche de ces risques qui appellent de nouveaux cadres d'analyse. La multiplication des travaux de recherches, des thèses, des séminaires et colloques sur ces thèmes témoignent du dynamisme de la recherche en sciences humaines et sociales dans ce domaine. L'objectif principal de cette collection est de favoriser la diffusion, la confrontation et la capitalisation des travaux issus de recherches de terrains aussi bien que plus théoriques, avec une ouverture sur l'interdisciplinarité et sur les travaux internationaux. Cette collection s'adresse aux chercheurs, aux enseignants, aux étudiants, aux acteurs directement en charge d'activités à risques mais aussi à un public plus large intéressé par la compréhension voire le traitement des questions liées aux risques et crises à caractère collectif.

Déjà parus
Mathilde BOURRIER (ouvrage dirigé par), Organiser la fiabilité, 2001.

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage est issu de recherches financées par le Programme Risques Collectifs et Situations de Crise du CNRS, par le Programme Santé et Société du CNRS, par le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) du Ministère de l'Equipement, des Transports et du Logement.

Introduction

Au cours des deux dernières décennies, la révélation brutale de l'existence de dangers menaçant la santé des populations a fait éclore un certain nombre "d'affaires". Affaires du sang contaminé, de l'amiante, de la vache folle, de l'hormone de croissance... Le surgissement sur l'espace public de risques sanitaires, jusqu'alors méconnus, n'a pas seulement suscité de vifs sentiments d'inquiétude. Il a aussi engendré des controverses, alimenté des dénonciations, provoqué des scandales, bref ébranlé fortement la confiance sociale. Derrière ce qui apparaît souvent comme le dévoilement trop tardif d'une menace, se profile une question récurrente, lourdement chargée de soupçon. Pourquoi cette annonce arrive-t-elle si tard? Ne détenait-on pas quelques indices susceptibles d'éveiller l'attention? Ne disposait-on pas des informations permettant d'anticiper le danger et donc de minimiser l'ampleur des dommages? Bref, n'auraiton pas pu prendre des mesures de prévention du risque, en temps voulu, et empêcher ainsi l'avènement de conséquences irréversibles? Des hypothèses sont alors avancées, des investigations sont amorcées qui tentent de repérer les dysfonctionnements des services réputés compétents et les déficiences des systèmes d'information, de détecter les erreurs d'interprétation, les défauts de vigilance, ou même les abstentions coupables de certains responsables... Il est aisé de comprendre les ressorts d'une telle posture. A partir du moment où il s'est actualisé, une fois qu'en sont constatés

Introduction

les effets souvent dramatiques, l'existence du risque s'impose et bénéficie du statut de l'évidence. Toutes les interrogations convergent vers le passé récent, vers cette période de latence, pendant laquelle, ignoré, au moins du plus grand nombre, il opérait son travail souterrain, étendait subrepticement son champ d'action et élargissait, en toute impunité, son potentiel de nuisances. Il importe alors de reconstituer 1'histoire silencieuse du risque, de faire revivre tous les moments pendant lesquels a pu affleurer sa présence et, surtout, de comprendre pourquoi il a pu être ainsi maintenu si longtemps dans la clandestinité. Mais les démarches qui tentent d'élucider les résistances opposées à la reconnaissance d'un risque présentent, parfois, un certain nombre d'ambiguïtés. Certes, quand elles s'inscrivent dans une perspective plus réflexive qu'accusatoire, elles peuvent échapper à la tentation d'une relecture simpliste des événements passés aboutissant soit à une imputation trop rapide des responsabilités individuelles, soit à des mises en cause trop globales et donc peu opératoires. Les "retours d' expérience"l constituent une source précieuse d'enseignements à partir desquels peuvent être envisagés les réajustements ou les réorganisations qui s'avèrent nécessaires. Néanmoins, ces analyses évitent rarement deux écueils. Le premier consiste à opérer une certaine naturalisation du risque dont on déplore la prise en compte trop tardive: en tablant sur l'existence d'un risque en soi, totalement indépendante de son appropriation sociale, on tend à prendre pour acquise - et donc à ne pas questionner -la définition du risque telle qu'elle prévaut au moment de l'analyse (c'est-à-dire telle qu'elle semble désormais partagée par un grand nombre d'acteurs sociaux). En d'autres termes, on postule que le risque ainsi qualifié préexiste aux événements et aux actions qui l'ont fait émerger. Le deuxième écueil est, en quelque sorte, dérivé du premier. Le fait de considérer le risque, tel qu'il se présente ici et maintenant, comme une donnée objective incite en effet à faire une lecture liI

Voir à ce propos les analyses de Patrick Lagadec sur les conditions et les pratiques des retours

d'expérience: "Retour d'expérience: Théorie et pratique. Le rapport de la Commission d'enquête britannique sur l'Encéphalopathie Spongiforme Bovine (ESB) au Royaume-Uni entre 1986 et 1996", Cahiers du GIS Risques Collectifs et Situations de Crise, n01, Juillet 2001.

8

néaire des différentes étapes qui ont marqué son accession sur l' espace public. Le récit proposé reconstitue alors le processus au cours duquel le risque a finalement imposé sa réalité. Le déroulement des événements est envisagé comme une progression qui, bien que semée d'embûches, conduit inéluctablement vers un dénouement inéluctable : la reconnaissance du risque. Consacré à l'émergence d'une politique publique de lutte contre le saturnisme infantile, cet ouvrage tente de se frayer un chemin entre ces deux écueils. Il propose un récit des différentes séquences qui se sont succédé entre deux bornes temporelles: d'une part, la découverte, il y a plus de quinze ans, de quelques cas graves d'intoxication par le plomb touchant de jeunes enfants à Paris, d'autre part, la mise en application des dispositions relatives à la lutte contre le saturnisme inscrites dans le cadre de la loi contre les exclusions votée le 29 juillet 19982. Mais l'histoire du saturnisme infantile n'est pas scandée par un enchaînement de phases bien identifiées. Elle est, au contraire, discontinue et a tendance à bousculer la chronologie. C'est, en outre, une histoire arborescente dont les ramifications sont nombreuses. Elle se dédouble entre plusieurs histoires parallèles ayant chacune leur propre temporalité, se déploie au sein de plusieurs réseaux d'acteurs et se laisse, en conséquence, difficilement raconter. Autre spécificité de ce récit, son sujet ne satisfait à aucun critère d'unicité et de cohérence. Tout au long de son histoire, la question du saturnisme infantile a fait l'objet d'appréhensions multiples. Aujourd'hui encore, elle tend à se dissoudre dans une pluralité de définitions. L'histoire que l'on tente ici de retracer est ainsi moins celle de l'émergence sur la scène publique d'un problème dont l'identité est constante que celle de ses métamorphoses. Parler des métamorphoses de la question du saturnisme infantile peut sembler paradoxal. D'un certain point de vue, une telle affirmation peut paraître même choquante, si l'on y voit une manière de minorer la gravité du risque, ou d'en mettre en doute l'existence. De fait, le risque saturnin paraît bien identifié: les mécanismes de
2

Articles L. 1334-1 à 1334-6 de la loi d'orientation
1998.

contre les exclusions

n° 98-657 adoptée le

29 juillet

9

Introduction

l'intoxication sont connus. Et même s'il subsiste quelques incertitudes concernant les seuils de toxicité à faibles doses et les effets du plomb sur l'organisme à long terme, ces imprécisions ne constituent pas, en France tout au moins, un véritable sujet de controverses. Les sources possibles d'exposition sont, elles aussi, bien repérées. Il est désormais établi que les émanations de plomb, provenant des sites industriels ou de la circulation automobile, ne sont pas, aujourd'hui, les seules causes de la contamination. Il existe aussi un risque saturnin d'origine hydrique produit par le contact des eaux agressives avec les canalisations; et aussi un risque lié à la présence de plomb dans les peintures des habitations anciennes qui touche essentiellement les jeunes enfants vivant dans des logements dégradés. Toutes ces formes de contamination sont désignées sous un terme unique qui renvoie à l'agent toxique responsable3. Pourtant, chacune des manifestations de la toxicité du plomb présente une configuration spécifique en termes d'imputation des causes, de désignation des responsables et de réponses adoptées, qui la distingue radicalement de toutes les autres. En tant que problème à résoudre, le saturnisme se décline de multiples manières. De fait, les modes de contamination, les caractéristiques des populations concernées, les réactions suscitées par la maladie, les acteurs impliqués dans son éradication dessinent des frontières assez étanches entre une grande variété de situations qui sont traitées, chaque fois, de façon différente. Au cours de l'histoire, le plomb a été à l'origine de formes d'intoxication diverses. Les évolutions affectant les modes de vie, les formes de développement économique, les procédés de fabrication industrielle, les types d'organisation urbaine ont généré une succession de pathologies affectant divers sous-groupes de la population et prises en charge selon des modalités particulières. A titre d' anecdote, on peut ainsi rappeler qu'au dix-huitième siècle, les clients des estaminets parisiens étaient souvent intoxiqués. Al' époque, l' addition volontaire de sels de plomb pour rendre le vin plus sucré était une pratique courante, susceptible de provoquer de véritables empoisonnements. L'absence de scrupules des tenanciers, qui n'hési3 Saturnisme plomb. vient du nom latin "satumus", plomb. Intoxication par le plomb ou par les sels de

10

taient pas à servir une boisson frelatée, exposait les buveurs excessifs au risque saturnin. Les mesures de police à l'encontre des cabaretiers et les exhortations à la modération adressées à leurs clients vinrent à bout de cette intoxication.' Dans ce cas précis, le saturnisme était une maladie des bas-fonds, fille de l'alcoolisme et de la misère morale, dont seule la sollicitude éducative des médecins hygiénistes pouvait délivrer les victimes. Dans un tout autre registre, on peut rappeler les ravages provoqués au dix-neuvième siècle par l'introduction de la céruse dans la fabrication des peintures. Cet épisode de l'histoire des méfaits du plomb est souvent évoqué aujourd 'hui, depuis que l'on sait que des enfants s'intoxiquent en ingérant des écailles ou des poussières de peintures contenant de la céruse. Ce pigment, dérivé du plomb, utilisé afin d'augmenter la résistance des peintures à l'humidité, est doué d'une très forte toxicité. Il fit de nombreuses victimes, non seulement parmi les ouvriers cérusiers, mais aussi parmi les principaux utilisateurs de ce produit, les peintres en bâtiments, à tel point que le saturnisme fut la première maladie professionnelle reconnue en 1919. La réglementation du travail appliquée sur les lieux de fabrication de la céruse, puis la limitation de l'utilisation de ce produit jusqu'à son interdiction définitive récente permirent de maîtriser progressivement les risques d'intoxication professionnelle. C'est ici dans le cadre de 1'histoire conflictuelle de la sécurité industrielle et des antagonismes structurels entre intérêts des fabricants et protection des travailleurs que s'est inscrite l'éradication progressive de la maladie. Telle qu'elle se présente aujourd'hui, et bien qu'elle renvoie à la même source toxique, la question du saturnisme infantile se dissocie assez radicalement de celle du saturnisme professionnel. Les conditions dans lesquelles s'inscrit actuellement le traitement de cette intoxication, les éléments de contexte auxquels elle est associée, configurent une situation tout à fait inédite dont la filiation avec d'autres formes d'intoxication saturnines - qu'elles soient révolues ou, au contraire, très actuelles - ne s'impose que d'un point de vue strictement médical. Signe fort de cette spécificité, l'inclusion dans la loi du 29 juillet 1998 des premières mesures législatives nationales prises à Il

Introduction

l'encontre du saturnisme infantile. Cette inscription de dispositions sanitaires dans un texte de portée générale s'appliquant à «toutes les situations pouvant engendrer de l'exclusion» n'est pas anodine. Elle indique que ce n'est pas n'importe quelle pathologie saturnine qui est ici concernée, mais une pathologie socialement caractérisée. Une pathologie qui affecte prioritairement les catégories de population visées par la loi. Ainsi, le texte législatif n' institue-t- il pas seulement la lutte contre le saturnisme infantile comme un enjeu sanitaire majeur, qui requiert en conséquence l'intervention des pouvoirs publics. Il officialise aussi la spécificité de cet enjeu dont l'importance renvoie autant à la gravité de la pathologie qu'aux conditions de son apparition et aux situations sociales des personnes qu'elle affecte. En consacrant le saturnisme infantile comme une maladie de la pauvreté, la loi l'extrait en quelque sorte du champ médical et, par là même, elle élargit la responsabilité de son traitement. En même temps, elle la dissocie des autres formes d'intoxication par le plomb, dont la résolution emprunte d'autres voies et mobilise d'autres acteurs. Mais, l'énonciation d'une définition officielle n'annule pas les incertitudes qui marquent encore aujourd'hui l'appréhension du problème saturnin. La loi formalise certains repères pour l'action, mais elle met en exergue une représentation particulière et contingente du problème dans laquelle ne se reconnaissent pas forcément l'ensemble des acteurs impliqués. La problématisation du saturnisme infantile proposée par la loi contre les exclusions se donne à voir comme l'expression d'un compromis partiel et provisoire qui a vocation à être dépassé. Loin de constituer le terme attendu d'une histoire orientée vers un dénouement, l'adoption de mesures nationales de lutte contre le saturnisme en paraît donc plutôt un rebondissement circonstanciel. Elle est un moment, parmi d'autres, d'un processus qui semble loin d'être achevé. Pour qui se propose de reconstituer le processus d'émergence de la question du saturnisme infantile sur la scène publique, cette assertion est lourde de conséquences. Elle a, en effet, tendance à priver le récit d'un point final, autour duquel peuvent se structurer l'ensemble de ses éléments constitutifs. Dépourvu de point fixe, le récit risque de perdre son ossature. Il tente, en effet, de suivre 12

le parcours d'une question qui prend des chemins de traverse inattendus, se concentre ou bien se dilate jusqu'à s'évanouir, stagne ou disparaît même, avant de ressurgir en des lieux où l'on ne l'attendait pas. Le récit que nous allons entreprendre, s'il n'est pas totalement orienté par un point de convergence, n'est pas non plus totalement délesté de son terme: l'observateur est ancré dans le même contexte que les autres acteurs, il dispose des mêmes informations, il est happé par les mêmes évidences. Il ne peut donc ignorer le poids conféré aujourd'hui par les acteurs du saturnisme infantile à l'adoption des mesures législatives. En premier lieu, les informateurs auxquels il a spontanément accès sont principalement ceux qui ont acquis de la visibilité grâce à cet événement. Ce n'est pas tout à fait un hasard si une grande part de notre analyse est consacrée aux expériences menées dans la capitale et dans sa proche banlieue: la mise sur l'agenda législatif de la question du saturnisme doit beaucoup aux relations (conflictuelles ou collusives) qui se sont établies entre les acteurs locaux de ces expériences, les agents de l'administration, le personnel politique, et les militants associatifs. Les actions menées en région parisienne ont contribué à formater la question du saturnisme telle qu'elle est provisoirement énoncée aujourd'hui dans les textes nationaux. Il n'est pas étonnant que ces actions bénéficient désormais d'une certaine notoriété. En second lieu, une grande part des témoignages sont structurés en référence aux récentes décisions nationales. Les récits recueillis sont largement consacrés aux événements publics (lancement d'un appel d'offres national, réunion d'un comité d'experts, organi-sation d'un colloque, prises de parole militantes, controverses médiatiques) qui ont précédé le vote de la loi. Celle-ci, de fait, confère une certaine reconnaissance aux engagements antérieurs des acteurs. Ce n'est alors que de manière plus incidente, au détour d'une conversation, ou en réponse à une question, que d'autres épisodes sont évoqués. Des moments dont la trame s'est tissée dans la confrontation quotidienne aux situations concrètes, sans mises en scène ni prises de positions publiques et qui ne bénéficient donc pas de la même visibilité. Des moments dont l'empreinte est, peut-être, d'autant plus 13

Introduction

forte que les principaux intéressés en ont totalement intégré l'expérience et qu'ils ne pensent pas spontanément à les relater. Pourtant, l'histoire que nous tentons de reconstituer s'efforce sinon d'annuler, du moins de contourner ces contraintes. Elle est orientée par le souci de ne pas trop plomber l'analyse par l'évidence d'un terme à qui l'on conférerait un caractère inéluctable. La prise en compte du saturnisme par les plus hautes instances politiques et administratives ne clôture ni ne résume une dynamique qui s'est déployée (et continue à se déployer) dans de multiples directions, au sein de territoires d'action qui, pour certains, conservent encore aujourd'hui une réelle autonomie. Dès lors, il importe de ne pas apurer la trajectoire de la question du saturnisme en fonction de ce que l'on désigne comme un résultat. Eviter la tentation de «l'analyse régressive [...] sélectionnant les faits en fonction de ce que l'on sait déjà plus ou moins des points d'aboutissement, ou résultats, des processus étudiés (ou de ce qu'on imagine être ces points d'aboutissement) et les faisant converger vers ces points d'aboutissement»4. S'efforcer, en quelque sorte, de rester attentif à un ensemble de faits, d'initiatives, d'interactions, qui ne semblent pas avoir eu de conséquences directes sur le dénouement ainsi désigné, mais qui font partie intégrante de I'histoire du saturnisme infantile et qui pourraient aussi, à terme, en infléchir durablement le cours. Cette attention est fondée sur le fait «qu'un événement n'arrive jamais seul, mais est toujours accompagné d'un non-événement»5

et que, surtout, les places de l'un et de l'autre sont réversibles. En d'autres termes, la «grandeur» des faits est très évolutive et leur destin est largement imprévisible. Ce qui apparaît, à un moment donné, comme ayant une fonction annexe dans une histoire peut, à un autre moment, y occuper une position centrale. L'histoire du saturnisme infantile offre, nous le verrons, de nombreuses illustrations de ces recompositions.
4

Michel

Dobry,

"Les voies incertaines

de la transitologie

: Choix stratégiques,

séquences

historiques,

bifurcation et processus de path dependence", n04-5, août-octobre 2000, pp. 585-614.
5

Revue Française
masse confuse

de Science Politique,

Vol. 50,

«II y a dans

toute

société,

à tout

moment,

une

d'événements

et de non-événements,

dont

on ne sait pas, pour

une part,

quelle

partie

va s'actualiser

et quelle

se potentialiser,

mais

dont sait, par contre, que tout classement dans l'une et l'autre catégorie est toujours partiellement arbitraire et indifiniment révisable. », Yves Barel, La marginalité sociale, Paris, PUP, 1982, p. 16.

14

S'efforçant de suivre le saturnisme dans son trajet nomade, notre récit circule entre des lieux différents, des scènes les plus officielles aux interactions interpersonnelles. Ce parti pris n'est pas sans risque. En premier lieu, il produit inévitablement une certaine incomplétude de l'analyse. Si, à la différence des praticiens souvent tenus de réagir à des situations concrètes et immédiates, l'observateur détient le privilège de naviguer entre plusieurs temporalités et plusieurs territoires, il n'a, comme eux, qu'un accès limité et aléatoire aux informations. Il n'existe, cela est bien évident, aucune position d'où l'on pourrait embrasser la totalité de 1'histoire du saturnisme. La reconstitution ne peut être que partielle. Cette nonexhaustivité résulte, d'ailleurs, en partie aussi d'une sélection volontaire des champs d'investigation. Nous avons ainsi totalement délaissé certaines ramifications de 1'histoire de la lutte contre le saturnisme (la branche marseillaise, par exemple) au profit d'autres analyses plus approfondies (l' expérience lyonnaise). Ce vagabondage entre des territoires situés sur des échelles différentes a d'autres implications. Il engendre en particulier un certain éclectisme des approches mobilisées. En effet, comme le note Jacques Revel, «faire varier lafocale de l'objectif, ce n'est pas seulement faire grandir (ou diminuer) la taille de l'objet dans le viseur, c'est en modifier laforme et la trame»6. Ainsi, la lecture des relations entre les acteurs paraît parfois devoir se référer à un certain nombre de contraintes structurelles qui impriment durablement les comportements et les perceptions. Certaines situations seraient difficilement intelligibles si l'on ne les renvoyait pas au type d'organisation institutionnelle dans laquelle elles s'inscrivent, aux rapports de pouvoir qu'elles actualisent, ou aux cultures professionnelles qu'elles réactivent. En revanche, la dynamique d'autres situations semble moins relever d'effets d'appartenance ou de structure.Le problème du saturnisme sollicitetrès fortement l'engagement personnel des individus. L'identité des acteurs impliqués dans son traitement ne se réduit pas à la place qu'ils occupent
6

Jacques Revel, "Micro-analyse à l'expérience,

et construction du social", in Jacques Revel (dir.), Jeux d'échelles. Paris, Gallimard Le Seuil, 1996, p.19.

La Micro-analyse

15

Introduction

dans telle ou telle institution, et aux intérêts qu'ils défendent; elle se construit en grande partie au cours de cette implication. La mise en évidence de la circulation d'un problème entre des lieux d'échelle variable (du rapport interpersonnel à l'arène publique) suppose ainsi d'accommoder le regard pour saisir les transactions qui s'effectuent à ces différents niveaux. Elle implique de faire des emprunts à un large éventail d'approches et de les mobiliser de manière circonstancielle, en fonction de leur domaine de validité. Ce choix de <<fairearier la focale» n'est donc pas qu'un v choix théorique. C'est un choix calé sur la spécificité du problème du saturnisme infantile, dont le destin peut, parfois, se nicher dans la singularité de certains rapports interpersonnels et, à d'autres moments, s'affilier à des phénomènes plus globaux.

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Chapitre I La construction d'une conviction

1. Découverte

ou redécouverte?

«Au début du siècle, la céruse ou carbonate basique de plomb, était un pigment de base blanc, très largement utilisé dans les travaux de peinture. Le blanc de plomb possède, en effet, des qualités spéciales de résistance à tous les agents de destruction,. il protège notamment contre I 'humidité et les moisissures. Le bois, le fer, le plâtre et la pierre tendre ne pouvaient se conserver longtemps que lorsqu'ils étaient recouverts de peintures à base de céruse». Dans un article très documenté1, le directeur du Laboratoire d'Hygiène de la Ville de Paris retrace la funeste carrière du «plus dangereux des composés du plomb»2 et décrit l'action de ceux qui, pas à pas, parvinrent à obtenir une réglementation de son usage. Dès le dix-neuvième siècle, en effet, le sort des ouvriers des fabriques de céruse, premières victimes de ce poison, fut notablement amélioré grâce à l'application d'une réglementation sévère imposant le respect de mesures d'hygiène et un perfectionnement des installations. En revanche, la réglementation fut beaucoup moins efficace pour protéger les ouvriers des entreprises de peinture en bâtiment. Pendant de nomI Fabien Skinazi, "Le plomb dans les vieilles peintures. Du saturnisme professionnel au saturnisme infantile", Techniques, Sciences, Méthodes, n02, 1994, pp. 88-93. 2 La céruse est particulièrement toxique, en raison de sa très grande solubilité dans le suc gastrique qui permet son transfert vers les organes.

Chapitre I

breuses années, la précarité de ces entreprises, la dispersion et la mobilité des chantiers annulèrent la portée des moyens de contrôle mis en place et les peintres continuèrent à être exposés à d'importants risques d' intoxication3. Constatant que la réglementation de l'emploi de la céruse était vouée à l'échec, les hygiénistes luttèrent en faveur de son interdiction. Ils n'obtinrent gain de cause qu'au terme d'un long combat: une série de textes adoptés de 1902 à 1993 limitèrent, par étapes successives, l'usage de la céruse jusqu'à en prohiber la mise sur le marché4. L'apparition du saturnisme infantile paraît donc s'inscrire dans la lignée d'une longue série de pathologies liées à l'absorption de plomb. Plus précisément, elle apparaît comme «l'effet retard» de l'usage de la céruse dans les peintures, dont les travailleurs du bâtiment furent les principales victimes.' Elle se présente donc comme une simple résurgence du toxique, sous un autre mode, plus insidieux. Comment peut-on, dès lors, légitimement situer l'origine du problème du saturnisme infantile à l'année 1985, au moment où plusieurs enfants gravement intoxiqués sont accueillis dans les hôpitaux parisiens? En effet, à cette date, les mécanismes de l'intoxication par le plomb sont déjà bien connus, malgré la persistance de quelques
«Parmi les ouvriers de ['industrie du plomb, les peintres sont les victimes préférées du saturnisme. Il y a, vous le savez, à cela des raisons multiples: la grande toxicité de la céruse, les dangers inhérents à son mode d'emploi, la négligence des peintres, l'absence et l'impossibilité de la surveillance des chantiers », Docteur Mosny, médecin des hôpitaux de Paris, Conférence sur le saturnisme des peintres, 1905, cité par Fabien Skinazi, op.cit.,1994. 4 Philippe Bretin, Réglementation et usage d'emploi de la céruse dans les travaux de peinture. Examen des textes depuis 1909, DDASS des Hauts-de-Seine, 1991. Cette étude fait le point sur l'évo-Iution de la réglementation concernant l'emploi de la céruse et met en évidence les datesclefs suivantes: -1 er octobre 1913 : interdiction pour les ouvriers de gratter et poncer à sec des peintures au blanc de céruse.
3

- 1er janvier 1915 : interdiction de l'emploi de la céruse pour les ouvriers peintres en bâtiment (date de mise en application de la loi du 20 juillet 1909). - 31 janvier 1926: interdiction d'emploi de la céruse pour la peinture en bâtiment par les ouvriers peintres mais aussi par les chefs d'entreprise et les artisans. - 8 août 1930: interdiction d'emploi de la peinture à la céruse dans l'industrie par les femmes et les ouvriers de moins de 18 ans. - 10 juillet 1948 : refonte de la réglementation et obligation d'étiquetage. - 1er février 1988 : interdiction d'emploi de la céruse pour l'ensemble des professionnels que soit l'usage qui en est fait. - 1er février 1993 : interdiction de mise sur marché et d'importation. quel

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La construction d'une conviction

incertitudes. De plus, la prise de conscience des risques que fait peser, hors de la sphère du travail, la présence de plomb dans l' environnement est tout à fait acquise. Elle s'est, en particulier, concrétisée par une directive européenne5 qui prévoit une surveillance des niveaux de contamination en plomb des populations européennes non exposées professionnellement. Et, surtout, depuis la fin des années 1960, dans certains pays, comme l'Australie ou les Etats-Unis, l'intoxication des enfants par le plomb des peintures de leurs logements constitue un sujet de préoccupation pour les autorités publiques. Aux Etats-Unis, les premières mesures législatives fédérales ont été suivies par le lancement de programmes de prévention et de traitement du saturnisme infantile, dans une vingtaine d'Etats6. Bref, tout incite à penser que l'on ne pouvait ignorer la présence de la céruse sur les murs des logements, ni sa dangerosité potentielle. Avec le recul, il semble évident que les lois réglementant l'emploi de la céruse «n'ont pas décapé les enduits et les peintures toxiques largement apposés au début du siècle, tant à l'extérieur

qu'à l'intérieur des immeubles»7 et que cette présence toxique sur les murs des logements constitue «une véritable bombe à retardement». Les connaissances disponibles, l'expérience d'autres pays auraient donc pu permettre d'anticiper l'existence d'un risque résiduel d'intoxication. Pourtant, la plupart des acteurs qui ont participé à la lutte contre le saturnisme infantile font remonter le début de son histoire à la découverte des premiers cas parisiens en 1985. Peut-on considérer qu'il s'agit là d'une amnésie collective? Doit-on, pour restaurer la continuité des faits historiques, ignorer une rupture qui semble faire sens pour la majorité de ceux qui se sont investis dans le combat contre la maladie et caler l'investigation sur la temporalité de la production des données scientifiques? Ce serait méconnaître qu'en matière de santé publique, comme d'ailleurs dans d'autres domaines de l'action collective, il n'y a pas de transparence entre la sphère des
Directive du Conseil des Communautés Européennes, 29 mars 1977. François Bourdillon, Alain Fontaine, Esmeralda Luciolli, Vincent Nedellec, L'intoxication par les peintures au plomb aux Etats-Unis et quelques recommandations pour la France, Agence Nationale pour l'Amélioration de l'Habitat, Paris, novembre 1990, 70 p.
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5

7

Fabien Skinazi, op.cil., 1994. 19

Chapitre I

savoirs et la sphère de l'action. En d'autres termes, il n'y a pas de rapport direct et immédiat entre l'état des savoirs scientifiques et les décisions prises en termes de prévention et de prise en charge des pathologies. L'action collective ne se déploie pas de manière linéaire, à partir de la mise en circulation d'une information claire et accessible qui permet de fonder les décisions. Elle est au contraire le résultat d'interactions entre des acteurs qui n'ont accès qu'à une partie des savoirs disponibles, qui n'ont qu'une appréhension limitée des potentialités et des contraintes de leur environnement et qui ne poursuivent que des objectifs localisés. De plus, et en admettant qu'un facteur de risque (ici, la présence de plomb dans les peintures) puisse être aisément identifié et connu, l'actualisation de ce risque (l'intoxication de tel ou tel groupe de population) dépend d'une multitude de circonstances dont personne ne peut prévoir l'occurrence simultanée. L'existence, même avérée, d'un agent causal de l'intoxication ne permet pas de préjuger de l'ensemble des risques que cette présence induit, ni, à fortiori, des modalités des contaminations éventuelles. L'ensemble de ces éléments plaide en faveur d'une prise au sérieux de cette date, 1985-1986, posée par la plus grande partie des acteurs du saturnisme infantilecomme un point d'origine. Car si ce moment ne constitue pas une étape déterminante dans le processus de fabrication des connaissances sur la toxicité du plomb, il marque bien le moment de l'émergence du saturnisme infantile sur la scène publique. 2. Un enchaînement de circonstances fortuites C'est à cette époque que les médecins des hôpitaux parisiens Trousseau et Necker diagnostiquent plusieurs cas de saturnisme touchant de très jeunes enfants. Cette série d'hospitalisations du fait d'une intoxication au plomb représente, à l'époque, un phénomène inédit en France. Le saturnisme y est considéré comme une pathologie rare. Le Centre Anti-Poisons de Paris8 ne recense qu'une dizaine
8 Groupe de Travail sur les intoxications satumines chez l'enfant, Rapport établi par D. Chataignier, R. Garnier, Intoxication saturnine de l'enfant. Etude rétrospective de 95 dossiers d'enfants hospitalisés en Ile-de-France entre janvier 1986 et octobre 1987 pour une plombémie supérieure à 250 ug/l, Centre Anti-Poisons de Paris, 1987.

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La construction d'une conviction

de publications consacrées à des cas d'intoxication saturnine chez l'enfant au cours des trente années précédentes. Or, en l'espace de quinze mois, entre août 1985 et novembre 1986, une quinzaine d'enfants sont hospitalisés. Les plus gravement atteints présentent une encéphalopathie aiguë, la forme la plus sévère de l'intoxication. Deux enfants décèdent, d'autres subiront de très lourdes séquelles. Cette accélération très nette des cas observés constitue, à l'évidence, un phénomène qui ne manque pas de retenir l'attention des praticiens concernés. Dans une perspective thérapeutique, l' apparition d'une pathologie peu fréquente incite souvent les professionnels à réactualiser leurs connaissances et à diffuser l'information auprès de leurs collègues. Déjà, à l'occasion de l'observation d'un cas d'encéphalopathie saturnine qui avait été traité à l'Hôpital Edouard Herriot de Lyon, un article publié en 1981 notait que la réunion des critères de risque identifiés dans d'autres pays n'était pas exceptionnelle en France, «où pourtant cette intoxication est rarement rapportée dans la littérature pédiatrique». Il concluait que
«l'intoxication au plomb est peut-être plus fréquente en France qu'on

ne le pense. Un diagnostic précoce et un traitement adapté peuvent améliorer le pronostic de l'encéphalopathie saturnine qui reste cependant sévère»9. La multiplication des intoxications infantiles diagnostiquées dans les hôpitaux parisiens suscite l'initiative des médecins soucieux de répondre plus efficacement à cette recrudescence des intoxications aiguës. Dès l'automne 1986, ils constituent un groupe de travail dans le but de confronter leurs données, d'affiner leurs diagnostics et d'améliorer les protocoles thérapeutiques. Toutefois, l'avènement de la question du saturnisme infantile sur la scène publique ne semble pas s'être produit à partir de la prise en considération des cas les plus graves. L'accroissement du nombre des enfants hospitalisés suite à une intoxication n'a pas suffi, à lui seul, à éveiller les soupçons quant à l'ampleur de l'épidémie et à ses implications. Selon les toutes premières hypothèses avancées par les médecins hospitaliers, il s'agissait d'une recrudescence aléatoire d'intoxications satumines dues au comportement individuel des en9

M.P. Corctier et alii, "Intoxication par le plomb révélée par une encéphalopathie sévère. Un cas français de 'pica''', Archives Françaises de Pédiatrie, n038, 1981, pp. 609-611.

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Chapitre I

fants concernés. Ce n'est, semble-t-il, qu'à partir du moment où les informations initialement détenues par les spécialistes de la médecine curative furent transférées à des professionnels de la médecine préventive et de l'hygiène publique que s'est amorcé un élargis-sement du champ des interrogations. La mise en connexion des médecins hospitaliers, d'une part, et des médecins appartenant au service de Protection Maternelle et Infantile (PMI) et au Laboratoire d'Hygiène de la Ville de Paris (LHVP), d'autre part, a favorisé la mise en perspective des données médicales initiales et leur appréhension sur d'autres registres d'interprétation. Ce rapprochement, grâce auquel quelques cas de saturnisme ont pu être perçus comme les indices possibles d'un problème collectif plus large, repose sur un nombre limité de personnes. Il est le résultat d'une succession de petits événements dont l'occurrence doit beaucoup à un faisceau de circonstances tout à fait fortuites. Les premiers pas de la reconnaissance de la question du saturnisme infantile ont suivi le chemin d'une succession de hasards et de coïncidences. Et c'est le jeu des affinités et des motivations personnelles de quelques individus qui a permis de reconstruire la trame de ces différents événements aléatoires et les a fait sortir de l'insignifiance. Première coïncidence, la concentration géographique de quelques cas: en effet, entre octobre 1985 et avril 1986, les médecins de l'Hôpital Trousseau diagnostiquent chez six enfants qui présentent des

troubles digestifs et des anémies résistantes au traitement martial10,
une intoxication modérée d'origine saturnine. Ces six enfants habitent deux immeubles vétustes du XIe arrondissement à Paris. Constatant leurs mauvaises conditions d'habitat, l'assistante sociale de l'hôpital contacte alors le médecin responsable de l'antenne PMI de l'arrondissement qu'elle connaît et lui demande de l'aider à trouver des solutions de relogement pour les familles. La requête de l'assistante sociale, motivée par des considérations sociales, excède, bien évidemment, les compétences dont dispose le médecin de PMI, qui ne peut donc y répondre. Reformulée à plusieurs reprises, cette demande parvient, néanmoins, à attirer l'attention du médecin et l'incite à se renseigner sur les causes de la maladie saturnine.
10

Traitement

à partir de préparations

à base de fer.

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La construction d'une conviction

Le premier échange entre l'assistante sociale et le médecin de PMI repose, donc, sur une certaine équivoque. Leur dialogue s'est néanmoins poursuivi. Il faut en référer, ici, non seulement à l'opiniâtreté de l'assistante sociale, mais aussi à la trame des liens interpersonnels que tisse, au fil du temps, l'appartenance à un même réseau: l'assistante sociale de l'Hôpital Trousseau et le médecin de l'antenne PMI du XIe arrondissement se connaissent depuis longtemps. Elles ont eu l'occasion de collaborer, notamment, à propos de cas de maltraitance à enfants. Toujours est-il que cette épidémie localisée d'intoxication saturnine, qui affecte de jeunes enfants d'origine africaine, éveille la curiosité du médecin PMI. Celle-ci dispose d'une certaine expérience sur le terrain de la médecine préventive dans un quartier populaire et elle est, d'ores et déjà, sensibilisée à la dimension sociale et culturelle des questions sanitaires. Dans le cadre de ses fonctions, elle a impulsé des formes d'intervention inspirées d'une démarche de santé publique. Son intérêt pour les méthodes de santé communautaire l'a conduite, en particulier, à organiser des sessions d' action-formation sur ce thème. Et, l'un des immeubles dans lesquels vivent les enfants intoxiqués fait justement partie du périmètre où ont été menées ces expériences. Soucieuse d'en savoir plus sur cette maladie à laquelle ses fonctions ne l'avaient pas encore confrontée, le médecin de PMI prend attache avec l'un des médecins biologistes du LHVP. L'hypothèse d'une origine hydrique du saturnisme constitue, alors, une hypothèse crédibleII. Or, le LHVP, chargé de l'évaluation des risques sanitaires liés à l'environnement, assure, à l'époque, la surveillance de la qualité des eaux. Cette première connexion entre la PMI et le LHVP est largement facilitée par le fait que ces deux services sont rattachés à la même sous-direction de la Ville de Paris, la Direction de l'Action Sociale, de l'Enfance et de la Santé (DASES). Plus tard, cette spécificité institutionnelle permettra l'articulation entre un certain nombre de fonctions (dépistage,analyses biologiques, enquêtes environnementales) qui, en dehors de Paris, sont attribuées à des collectivités différentes.
Il

Les travaux du professeur Duc avaient récemment
persistance

contribué à réactualiser
hydrique",

cette question:
Concours Médical,

cf.

M. Duc et R. Abenser, "L'inquiétante 104, 1982, pp. 6659-6672.

du saturnisme

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