Séjours insolites au Congo

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Description

Engagé dans un institut de sociologie comme juriste pour y régler des questions statutaires, l'auteur se voit bien vite chargé d'une mission particulière au Congo, sous le couvert de l'ethnologie. Il y occupe un poste au cabinet du Premier ministre de l'époque, Moïse Tshombé, pour vivre des situations singulières. Dans les coulisses du pouvoir, l'auteur jette un éclairage original sur le climat qui en résulte. Le coup d'Etat du général Mobutu en 1965 l'oblige alors à oeuvrer dans la clandestinité.

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Date de parution 01 février 2010
Nombre de visites sur la page 268
EAN13 9782296930643
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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SEJOURS INSOLITESAUCONGO

CollectionEtudesEurafricaines
Dirigée parAndréJulienMbem

©L’Harmattan, 2009
5-7,rue de l’Ecolepolytechnique,75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
difusion.harmattan@wanado.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN :978-2~296-10450-1
EAN :9782296078178104501

Michel DeCoster

SEJOURSINSOLITES AUCONGO

L’Harmattan

Du mêmeauteur

AuxPressesUniversitairesde Grenoble :
Le disque, artou affaires ?Analysesociologique d’uneindustrie
culturelle,1976.

AuxPressesUniversitairesdeFrance :
L’analogie enscienceshumaines,1978.

AuxEditionsLabor:
Leloisirenquatre dimensions.EncollaborationavecF. Pichault,
1985.

AuxEditionsDeBoeck :
Introductionàlasociologie.Trad. en espagnol etenportugais.
e
6éd.encollaborationavecB.Bawin-LegrosetM.Poncelet,
2006.
Sociologie delaliberté,1996.
e
Traité desociologie dutravail.Préface d’Alain Touraine.2éd.
Ouvragecollectifsousladirection de l’auteuretdeF.Pichault,
1998.
e
Sociologie dutravailetgestiondes ressourceshumaines.3éd.
1999.

AuxEditionsL’Harmattan :
Lesenjeuxdesconflitslinguistiques.Lefrançaisàl’épreuve des
modèlesbelge,suisse etcanadien,2007.

PourJacqueline

«Jerépondsordinairement,àceuxqui me demandent raison de
mes voyagesque jesais bienceque jefuis, maisnonpas ceque
jecherche. »
Michel de Montaigne

PROLOGUE

Rentréchezmoiaprèsle dîner traditionnel ofert auxprofesseurs
admisàl’éméritat, je méditaifort peusur cequivenaitdes’ydire
mais, enrevanche, jeréléchissais surle devenirde mesloisirs.
Lesdiscoursdein decarrièreressemblent beaucoupauxéloges
funèbres: onpassesurlesdéfautsde l’intéressépour s’appesantir
sur sesmérites.Et selon la clause destylebienconnue, onvous
rappellequevous sereztoujourslebienvenudanslamaison, en
l’occurrence la bien nommée AlmaMater(lamère nourricière).
Lepanégyriquerectoral meconcernant ruisselait,comme de
coutume, deparoles complaisantes.Pour couronnerletout, on
meit cadeaude lamédaille de l’Université,frappéeaureversà
mon nompresquecorrectementorthographié.Bienque d’origine
relativementmodeste, jesuisparfoisgratiié de laparticule
nobiliaire.
Aulendemain de l’événement, j’avaisprisladécision detourner
déinitivementlapage. Jerefusaisde me laisser submergerparla
nostalgie dubonheurdes bonnes annéespassées ausein decette
grande maison, dansuneatmosphère enrichissante, et risquer,
envenanthanter ses couloirs, d’éprouverle mal duretouren
arrière.Pasquestion doncd’imiterdes collèguesprenant aupied
de lalettre la clause destyle évoquéeplushaut,s’accrochant
quiàleurbureau,quiàleurlaboratoire,quiàleur centre de
documentation, etque lesusages académiquesde la bienséance
interdisentdepousser tropbrusquementversla sortie.
Après avoir sacriiéaurituel du voyage d’agrémentpour
amortirlechoc transitoire, mafemme etmoi-même décidâmes
d’abandonnerla campagnepourlaville etmarquer ainsi lecoup
d’une nouvellevie.C’est alorsque je mislamainsurdespapiers
aussi diversqu’inattendus,àl’occasion dudéménagement.
Dansle désordre des archivesque je m’échinaisàtrieretà
classer, jetombaisurunpaquetde documents telsque des billets
d’avion, dontlesdates attestaientdesvolslong-courriersdansles
années soixante,unecarte d’identitécongolaise, deslaissez-passer
et autrespiècesdiplomatiques,unecarte d’immatriculationàla
Caisse d’assurance maladie de laRégionparisienne, etc.Tout ceci

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meremettaiten mémoire uneaventureassurémentdépaysante.
Quittant soudainementla vieconfortable d’un emploi decadre
au service juridique d’unecompagnie d’assurances, j’allaisme
retrouver, enquelque,sorte dansles coulissesdupouvoirde
laRépublique démocratique du Congo. LarguéàLéopoldville
(actuellementKinshasa), dans unecapitale où se déployaient
toutesles ressourcesde ladiplomatieaméricaine ,française et
belge, j’allais y vivreunepériodeparticulièrement fertile en
événements,parfoismalconnus.Ceux-ciallaientmodiier
profondémentle destin decegrandpays.Certainsépisodes sont
d’ailleurs restés,àce jour, enfouis–àdessein ounon–dansle
silence deshistoriensetde l’histoire diplomatique.
Jerésolusd’enfaireun livre.

*
* *

Ce livrerelate desévénementsquisesontdéroulés sur unebrève
périodes’étalantde 1964à1966.L’exposé des faitsappellequelques
commentaires.
En marge desoncélèbrerécit sur sesaventuresau CongoHeartof
Darkness(CœurdesTénèbres),JosephConradrelevaitqu’ils’agissait
pourlui du résultatd’une expérience«maisc’étaitl’expérience
légèrementpoussée(trèslégèrement seulement)au-delàdesfaits
eux-mêmesdansl’intentionparfaitementlégitime de larendreplus
sensibleàl’espritetaucoeurdulecteur».D’autant, disait-ilpar
ailleurs,«que lespointsessentiels setrouventisolésd’un entourage de
menusfaitsquotidiensquisesontnaturellementefacésde l’esprit».
Jerejoins toutàfaitlepointdevue decetauteuren évitantde
donner unsensabsoluàlarestitution des témoignages rapportésdans
ce livre. J’ajouterais,qu’en outre de mon expériencepersonnelle, j’ai
eu recoursà celle d’autresacteursdu récit,rencontrésauhasard de
mes séjoursetauxquelsil m’estarrivé de m’identiier.Ensorteque le
sensdu«je»doitêtre, luiaussi,relativisé :celui-ci faitdoncpartie de
ladistribution des rôles.

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Acepropos,àladiférence des personnages historiques, les
personnagesoccasionnelsn’apparaissentpas sousleurvéritable
identité et agissent avecuneautreconsistancequecellequ’ils avaient
dansla réalité,pourdes raisons facilesàcomprendre.
Enin, dansle désordre du déménagementévoquéplushaut, des
notesetdesdocuments retrouvésm’ontfourni des repèresetdes
détailsutilesàrecréerlesdialogueset,partant, leclimatde l’époque.
Ainsisetrouvait allégé«cetépineuxfardeauque l’on nommevérité».

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PREMIERE PARTIE

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Tout a commencé le matin du27août1964parlebrefcoup
deil d’unassistantd’université m’invitant àlerencontrerenin
d’après-midi.L’entretien eutlieu dansunbâtimentuniversitaire
ducentre de laville.Desétudiants sortantd’unesalle decours
s’égaillaientdanslesdiverscouloirsde lafaculté de droitde
l’Université deLiège, lorsque jereconnusmon interlocuteurdu
matinàunsourire entendu. Ilbalançaitnonchalammentune
lourdeserviette noire d’uncuirfatiguéquibattaitdetemps à
autrecontresonlanc.Aprèslesprésentationsd’usage, il meit
entrerdansun localpour séminaires.
Julien Dauboisavaitpassé largementlatrentaine. Leteint
blafard maisl’airavenant, ils’interrompait souventensoulant,
lassésansdouteparune journée decourséprouvante etappeléà
remplacer sonpatronaupied levé.A mongrand étonnement, il
nes’attardaguèresurmonC.V. L’étendue de mesdisponibilités
retenait surtout sonattention, laissant sous-entendrequ’un
emploi devaitêtreattribué danslesplusbrefsdélais.Quant àla
nature decelui-ci, il m’en donnaune descriptionquelquepeu
embrouillée.Son débitétait saccadé et,auil de l’entretien, il me
semblaitque lasaccade étaitmoinsl’efetde lafatiguequecelui
de l’embarrasd’allerdroitaubut.Enin decompte, jecompris
que l’Institutdesociologie, dontil étaitbien entendu l’un des
membres trèsactifs,avaitbesoin d’un juristepourmettreàjour
les statutsd’uneassociationà butnon lucratif, l’Association
pourle Développementde l’Afrique et s’occuperde ladite
association.EtDauboisde me décrire, ensuite,parle menu,
l’organisation de l’institut.Quatreassistantsetune vingtaine
dechercheurs scientiiquesportantoiciellementletitre de
«chargé derecherches»et répartisenquatre départements:
sociologie industrielle,perfectionnementdesdirigeantsetcadres
d’entreprise,secteurpublicetpaysenvoie de développement.
L’association dontj’aurais àm’occuperdépendaitdece dernier

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département,bien évidemment,consacré essentiellementà
l’Afriquepourdes raisonsque je netarderaispasàcomprendre.
Célibataire, desurcroîtlibre detouteattachesentimentale
ajoutéaufaitque les grandsvoyagesne merebutaientpas,tout
celaétait autantd’atouts susceptiblesdefavoriserma candidature.
Lecaractèrecordial de l’entretien donnaitàpenserque l’un de
mesamis,bien introduitdanslamaison,avaitparfaitement
préparé leterrain.Un dernierobstaclerestait cependantà
franchiretnon desmoindres. Ilfallaitencoreafronterle
directeurde l’institution,celuique l’onappelait tout simplement
«leprofesseur». L’entretienterminéaprès unebrève information
surles conditionsmatériellesde l’emploi, jegagnaiunsnack de
la ville,prèsde lagare,pour ydîner, mais surtoutpourproiter
decettepause envue de mettre de l’ordre danslesidées.Une
rélexionque jepoursuivisenreprenantletrainpour Bruxelles,
oùjetravaillais.
Pendantqu’unpaysage morne etdeplusenplus assombripar
la tombée dujourdéilait sousmes yeux, laissantentrevoiren
contrebas,parintermittence, leslumièresdufanal d’unpassageà
niveau, l’inventaire
desdiférentsemploisetjobsexercésjusquelàmerevenaiten mémoire.Unebrève entrée danslacarrière
d’avocat chez unbâtonnierqui meconiaitdes causesperdues
d’avance.Un emploi depréposéàl’accueil d’unhôtelbruxellois
enattendantmieux,pourpallierl’impécuniosité inhérente
auchômagesuccédant auservicemilitaire.Veilleurdenuit,
àl’occasion, endépannage danslemêmehôtel.Unemploide
gestionnaire des sinistres autosdansunecompagnie d’assurances
suiviparunemploidecadre dansunesociété d’assurance-crédit
oùl’essentielduboulotétaitlerecouvrementdecréances.Etvoici
ques’ouvraientpeut-êtrelesportesd’unecarrièreuniversitaire
avecletitre de«chargé derecherches»voireceluid’assistant!
Untelprojet,s’ilvenaitàseréaliser,pourraitbienefacer toutes
lesfrustrationsprofessionnelleséprouvées, enregard demon
diplôme de docteurendroit.

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J’envisageaisavecunecertainesatisfaction la perspective de
retrouverun emploiàmonportd’attache.Quitterdéinitivement
Bruxelles pourLièges’apparentaitàunretourd’exil.On ne monte
pasàBruxelles comme on monteàParis ...Etl’idée d’unvoyage
en Afrique n’étaitpaspourme déplaire. Maisaujuste,pourquoi
voyageren Afrique? Laquestion«Verriez-vousun inconvénient
à alleren Afrique?» était tombéeauhasard de laconversation
etnecessait, maintenant, de meturlupiner. Lamonotonie du
paysplatde laHesbayequicontinuaitàdéileràtraverslesvitres
embuéesdutrain, m’inclinaitàlamorosité,unefoispasséun
momentde légère euphorie.D’autantque l’hommeque j’allais
devoir rencontrerm’avaitfait subirunpénible examen,quelques
années auparavant. Leilm decetépisodese déroulaitàprésent
dansmon esprit. J’avaisdevantmoiunvisage impassible de
sphinx,alorsque jequêtaisdans sonregarduneapprobation
àmes réponses.Uneseulefois,ilconsentitàintervenirdansle
coursde l’épreuve en laissant tomber,pour tout commentaire
«Vous croyez? »
Avantd’ymettrein, il nota, dansungros cahierentoilé de
couleurgris clairet rougesur tranches, lerésultatd’uneprestation
qui n’avaitpasdûêtreparticulièrement brillante. Maprochaine
comparution neseprésentaitguèresouslesmeilleurs auspices.
Bah !onverrait bienplus tard...

*
* *

L’Institutdesociologiesignaléparunerutilanteplaque de
cuivre, malicieusement taguéepourannoncerun institutde
sexologie, occupaitleslocauxd’uneancienne maison de maître
dansundesgrandsboulevardsdelaville. Lebâtiment, élevésur
troisétages,présentaitunefaçadelanquée, departetd’autre,
de deuxgrandesportescochèresdeboismouluré etajouréepar
quatre larges fenêtres grillagées.Autantdesoupirauxgrillagés

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étaient pratiquésdanslesoubassementdurez-de-chaussée,
suivantl’alignementdes fenêtres.
Laporte lamoinslarge etlamoins travaillée devaitêtre
réservéeautrefoisàladomesticité etl’autre,auxpropriétaires
deslieux.Celle-ci ouvrait suruntrèslarge etlong
couloirqui menait auxécuriesd’alors.A mi-parcours,surla
gauche,une immenseportevitrée donnait surunvastehall
richementdécoré d’oùdébouchaitun monumental escalierde
marbregris,lanqué d’unerampe enferforgé etqu’unpalier
séparaiten deux volées.D’autrespiècesdonnaient surle
hall maismonattention était absorbéepar cetescalierqui,selon
lesindicationsde la téléphoniste,faisantoice d’hôtesse d’accueil,
menaitàmon lieuderendez-vous. Lepremierétage donnait
respectivement accèsà unesalle decours,à unpetit salon,au
secrétariatduprofesseuret, enin,àsonbureau.
Jefrappaitimidementàlaporte dusecrétariatetentrai.C’était
unepièce debellesdimensions avec,aumilieu, lebureaude la
secrétairequitournaitle dos au visiteuréventuel. Lesol était
parqueté dechêneà bâtons rompus,bienastiqué et craquant
légèrement souslespas.Aufond,uneporte-fenêtre ouvrait surun
balcon étroit,clôturéparunebalustradeoùétaitichéelahampe
d’un drapeau.Agauche,unehauteporteàdoublebattantsplaquée
depanneauxd’unecouleur bleue etorsunpeupassée, desservait
lebureauduprofesseur. Outre lebureau, lapièce necontenait,
pour toutmobilier,qu’unepetitetablecolléesurle murde droite,
justeàcôté d’unepetiteporte et surlaquelle étaientdisséminés
desexemplairesdequelques savantes revuesdescienceshumaines.
L’absence desiègespourlesvisiteurslaissait supposerque leur
hôten’étaitpasdeceuxquiseplaisentàleurfairefairelepied de
grueinutilement, en manipulantainsi letempspour se donner
de l’importance etqui, lecaséchéant,s’abstiennentdes’excuser
duretard,pour bien marquerladiférence destatut.
La secrétaire,qui m’accueillit avecun largesourire,frisaitla
quarantaine etgérait ses afairesdansun localpeufonctionnel,
audécorunpeu vieillot.Apeine eut-elle letempsd’entamerla

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