Séjours insolites au Congo
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Description

Engagé dans un institut de sociologie comme juriste pour y régler des questions statutaires, l'auteur se voit bien vite chargé d'une mission particulière au Congo, sous le couvert de l'ethnologie. Il y occupe un poste au cabinet du Premier ministre de l'époque, Moïse Tshombé, pour vivre des situations singulières. Dans les coulisses du pouvoir, l'auteur jette un éclairage original sur le climat qui en résulte. Le coup d'Etat du général Mobutu en 1965 l'oblige alors à oeuvrer dans la clandestinité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 268
EAN13 9782296930643
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

SEJOURS INSOLITES AU CONGO
Collection Etudes Eurafricaines
Dirigée par André Julien Mbem


© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanado.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2~296-10450-l
EAN : 9782296078178104501

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Michel De Coster


SEJOURS INSOLITES AU CONGO


L’Harmattan
Du même auteur

Aux Presses Universitaires de Grenoble :
Le disque, art ou affaires ? Analyse sociologique d’une industrie culturelle, 1976.

Aux Presses Universitaires de France :
L’analogie en sciences humaines, 1978.

Aux Editions Labor :
Le loisir en quatre dimensions. En collaboration avec F. Pichault, 1985.

Aux Editions De Boeck :
Introduction à la sociologie. Trad. en espagnol et en portugais. 6e éd. en collaboration avec B. Bawin-Legros et M. Poncelet, 2006.
Sociologie de la liberté, 1996.
Traité de sociologie du travail. Préface d’Alain Touraine. 2e éd. Ouvrage collectif sous la direction de l’auteur et de F. Pichault, 1998.
Sociologie du travail et gestion des ressources humaines. 3e éd. 1999.

Aux Editions L’Harmattan :
Les enjeux des conflits linguistiques. Le français à l’épreuve des modèles belge, suisse et canadien, 2007.
Pour Jacqueline
« Je réponds ordinairement, à ceux qui me demandent raison de mes voyages que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. »
Michel de Montaigne
PROLOGUE
Rentré chez moi après le dîner traditionnel offert aux professeurs admis à l’éméritat, je méditai fort peu sur ce qui venait de s’y dire mais, en revanche, je réfléchissais sur le devenir de mes loisirs. Les discours de fin de carrière ressemblent beaucoup aux éloges funèbres : on passe sur les défauts de l’intéressé pour s’appesantir sur ses mérites. Et selon la clause de style bien connue, on vous rappelle que vous serez toujours le bienvenu dans la maison, en l’occurrence la bien nommée Alma Mater (la mère nourricière).
Le panégyrique rectoral me concernant ruisselait, comme de coutume, de paroles complaisantes. Pour couronner le tout, on me fit cadeau de la médaille de l’Université, frappée au revers à mon nom presque correctement orthographié. Bien que d’origine relativement modeste, je suis parfois gratifié de la particule nobiliaire.
Au lendemain de l’événement, j’avais pris la décision de tourner définitivement la page. Je refusais de me laisser submerger par la nostalgie du bonheur des bonnes années passées au sein de cette grande maison, dans une atmosphère enrichissante, et risquer, en venant hanter ses couloirs, d’éprouver le mal du retour en arrière. Pas question donc d’imiter des collègues prenant au pied de la lettre la clause de style évoquée plus haut, s’accrochant qui à leur bureau, qui à leur laboratoire, qui à leur centre de documentation, et que les usages académiques de la bienséance interdisent de pousser trop brusquement vers la sortie.
Après avoir sacrifié au rituel du voyage d’agrément pour amortir le choc transitoire, ma femme et moi-même décidâmes d’abandonner la campagne pour la ville et marquer ainsi le coup d’une nouvelle vie. C’est alors que je mis la main sur des papiers aussi divers qu’inattendus, à l’occasion du déménagement.
Dans le désordre des archives que je m’échinais à trier et à classer, je tombai sur un paquet de documents tels que des billets d’avion, dont les dates attestaient des vols long-courriers dans les années soixante, une carte d’identité congolaise, des laissez-passer et autres pièces diplomatiques, une carte d’immatriculation à la Caisse d’assurance maladie de la Région parisienne, etc. Tout ceci me remettait en mémoire une aventure assurément dépaysante. Quittant soudainement la vie confortable d’un emploi de cadre au service juridique d’une compagnie d’assurances, j’allais me retrouver, en quelque, sorte dans les coulisses du pouvoir de la République démocratique du Congo. Largué à Léopoldville (actuellement Kinshasa), dans une capitale où se déployaient toutes les ressources de la diplomatie américaine, française et belge, j’allais y vivre une période particulièrement fertile en événements, parfois mal connus. Ceux-ci allaient modifier profondément le destin de ce grand pays. Certains épisodes sont d’ailleurs restés, à ce jour, enfouis – à dessein ou non – dans le silence des historiens et de l’histoire diplomatique.
Je résolus d’en faire un livre.

*
* *

Ce livre relate des événements qui se sont déroulés sur une brève période s’étalant de 1964 à 1966. L’exposé des faits appelle quelques commentaires.
En marge de son célèbre récit sur ses aventures au Congo Heart of Darkness (Cœur des Ténèbres), Joseph Conrad relevait qu’il s’agissait pour lui du résultat d’une expérience « mais c’était l’expérience légèrement poussée (très légèrement seulement) au-delà des faits eux-mêmes dans l’intention parfaitement légitime de la rendre plus sensible à l’esprit et au cœur du lecteur ». D’autant, disait-il par ailleurs, «que les points essentiels se trouvent isolés d’un entourage de menus faits quotidiens qui se sont naturellement effacés de l’esprit».
Je rejoins tout à fait le point de vue de cet auteur en évitant de donner un sens absolu à la restitution des témoignages rapportés dans ce livre. J’ajouterais, qu’en outre de mon expérience personnelle, j’ai eu recours à celle d’autres acteurs du récit, rencontrés au hasard de mes séjours et auxquels il m’est arrivé de m’identifier. En sorte que le sens du «je» doit être, lui aussi, relativisé : celui-ci fait donc partie de la distribution des rôles.
A ce propos, à la différence des personnages historiques, les personnages occasionnels n’apparaissent pas sous leur véritable identité et agissent avec une autre consistance que celle qu’ils avaient dans la réalité, pour des raisons faciles à comprendre.
Enfin, dans le désordre du déménagement évoqué plus haut, des notes et des documents retrouvés m’ont fourni des repères et des détails utiles à recréer les dialogues et, partant, le climat de l’époque. Ainsi se trouvait allégé «cet épineux fardeau que l’on nomme vérité».
PREMIERE PARTIE
1


Tout a commencé le matin du 27 août 1964 par le bref coup de fil d’un assistant d’université m’invitant à le rencontrer en fin d’après-midi. L’entretien eut lieu dans un bâtiment universitaire du centre de la ville. Des étudiants sortant d’une salle de cours s’égaillaient dans les divers couloirs de la faculté de droit de l’Université de Liège, lorsque je reconnus mon interlocuteur du matin à un sourire entendu. Il balançait nonchalamment une lourde serviette noire d’un cuir fatigué qui battait de temps à autre contre son flanc. Après les présentations d’usage, il me fit entrer dans un local pour séminaires.
Julien Daubois avait passé largement la trentaine. Le teint blafard mais l’air avenant, il s’interrompait souvent en soufflant, lassé sans doute par une journée de cours éprouvante et appelé à remplacer son patron au pied levé. A mon grand étonnement, il ne s’attarda guère sur mon C.V. L’étendue de mes disponibilités retenait surtout son attention, laissant sous-entendre qu’un emploi devait être attribué dans les plus brefs délais. Quant à la nature de celui-ci, il m’en donna une description quelque peu embrouillée. Son débit était saccadé et, au fil de l’entretien, il me semblait que la saccade était moins l’effet de la fatigue que celui de l’embarras d’aller droit au but. En fin de compte, je compris que l’Institut de sociologie, dont il était bien entendu l’un des membres très actifs, avait besoin d’un juriste pour mettre à jour les statuts d’une association à but non lucratif, l’Association pour le Développement de l’Afrique et s’occuper de ladite association. Et Daubois de me décrire, ensuite, par le menu, l’organisation de l’institut. Quatre assistants et une vingtaine de chercheurs scientifiques portant officiellement le titre de « chargé de recherches » et répartis en quatre départements : sociologie industrielle, perfectionnement des dirigeants et cadres d’entreprise, secteur public et pays en voie de développement. L’association dont j’aurais à m’occuper dépendait de ce dernier département, bien évidemment, consacré essentiellement à l’Afrique pour des raisons que je ne tarderais pas à comprendre.
Célibataire, de surcroît libre de toute attache sentimentale ajouté au fait que les grands voyages ne me rebutaient pas, tout cela était autant d’atouts susceptibles de favoriser ma candidature. Le caractère cordial de l’entretien donnait à penser que l’un de mes amis, bien introduit dans la maison, avait parfaitement préparé le terrain. Un dernier obstacle restait cependant à franchir et non des moindres. Il fallait encore affronter le directeur de l’institution, celui que l’on appelait tout simplement « le professeur ». L’entretien terminé après une brève information sur les conditions matérielles de l’emploi, je gagnai un snack de la ville, près de la gare, pour y dîner, mais surtout pour profiter de cette pause en vue de mettre de l’ordre dans les idées. Une réflexion que je poursuivis en reprenant le train pour Bruxelles, où je travaillais.
Pendant qu’un paysage morne et de plus en plus assombri par la tombée du jour défilait sous mes yeux, laissant entrevoir en contrebas, par intermittence, les lumières du fanal d’un passage à niveau, l’inventaire des différents emplois et jobs exercés jusque-là me revenait en mémoire. Une brève entrée dans la carrière d’avocat chez un bâtonnier qui me confiait des causes perdues d’avance. Un emploi de préposé à l’accueil d’un hôtel bruxellois en attendant mieux, pour pallier l’impécuniosité inhérente au chômage succédant au service militaire. Veilleur de nuit, à l’occasion, en dépannage dans le même hôtel. Un emploi de gestionnaire des sinistres autos dans une compagnie d’assurances suivi par un emploi de cadre dans une société d’assurance-crédit où l’essentiel du boulot était le recouvrement de créances. Et voici que s’ouvraient peut-être les portes d’une carrière universitaire avec le titre de « chargé de recherches » voire celui d’assistant ! Un tel projet, s’il venait à se réaliser, pourrait bien effacer toutes les frustrations professionnelles éprouvées, en regard de mon diplôme de docteur en droit.
J’envisageais avec une certaine satisfaction la perspective de retrouver un emploi à mon port d’attache. Quitter définitivement Bruxelles pour Liège s’apparentait à un retour d’exil. On ne monte pas à Bruxelles comme on monte à Paris … Et l’idée d’un voyage en Afrique n’était pas pour me déplaire. Mais au juste, pourquoi voyager en Afrique ? La question « Verriez-vous un inconvénient à aller en Afrique ? » était tombée au hasard de la conversation et ne cessait, maintenant, de me turlupiner. La monotonie du pays plat de la Hesbaye qui continuait à défiler à travers les vitres embuées du train, m’inclinait à la morosité, une fois passé un moment de légère euphorie. D’autant que l’homme que j’allais devoir rencontrer m’avait fait subir un pénible examen, quelques années auparavant. Le film de cet épisode se déroulait à présent dans mon esprit. J’avais devant moi un visage impassible de sphinx, alors que je quêtais dans son regard une approbation à mes réponses. Une seule fois, il consentit à intervenir dans le cours de l’épreuve en laissant tomber, pour tout commentaire « Vous croyez ? »
Avant d’y mettre fin, il nota, dans un gros cahier entoilé de couleur gris clair et rouge sur tranches, le résultat d’une prestation qui n’avait pas dû être particulièrement brillante. Ma prochaine comparution ne se présentait guère sous les meilleurs auspices. Bah ! on verrait bien plus tard…

*
* *

L’Institut de sociologie signalé par une rutilante plaque de cuivre, malicieusement taguée pour annoncer un institut de sexologie, occupait les locaux d’une ancienne maison de maître dans un des grands boulevards de la ville. Le bâtiment, élevé sur trois étages, présentait une façade flanquée, de part et d’autre, de deux grandes portes cochères de bois mouluré et ajourée par quatre larges fenêtres grillagées. Autant de soupiraux grillagés étaient pratiqués dans le soubassement du rez-de-chaussée, suivant l’alignement des fenêtres.
La porte la moins large et la moins travaillée devait être réservée autrefois à la domesticité et l’autre, aux propriétaires des lieux. Celle-ci ouvrait sur un très large et long couloir qui menait aux écuries d’alors. A mi-parcours, sur la gauche, une immense porte vitrée donnait sur un vaste hall richement décoré d’où débouchait un monumental escalier de marbre gris, flanqué d’une rampe en fer forgé et qu’un palier séparait en deux volées. D’autres pièces donnaient sur le hall mais mon attention était absorbée par cet escalier qui, selon les indications de la téléphoniste, faisant office d’hôtesse d’accueil, menait à mon lieu de rendez-vous. Le premier étage donnait respectivement accès à une salle de cours, à un petit salon, au secrétariat du professeur et, enfin, à son bureau.
Je frappai timidement à la porte du secrétariat et entrai. C’était une pièce de belles dimensions avec, au milieu, le bureau de la secrétaire qui tournait le dos au visiteur éventuel. Le sol était parqueté de chêne à bâtons rompus, bien astiqué et craquant légèrement sous les pas. Au fond, une porte-fenêtre ouvrait sur un balcon étroit, clôturé par une balustrade où était fichée la hampe d’un drapeau. A gauche, une haute porte à double battants plaquée de panneaux d’une couleur bleue et ors un peu passée, desservait le bureau du professeur. Outre le bureau, la pièce ne contenait, pour tout mobilier, qu’une petite table collée sur le mur de droite, juste à côté d’une petite porte et sur laquelle étaient disséminés des exemplaires de quelques savantes revues de sciences humaines. L’absence de sièges pour les visiteurs laissait supposer que leur hôte n’était pas de ceux qui se plaisent à leur faire faire le pied de grue inutilement, en manipulant ainsi le temps pour se donner de l’importance et qui, le cas échéant, s’abstiennent de s’excuser du retard, pour bien marquer la différence de statut.
La secrétaire, qui m’accueillit avec un large sourire, frisait la quarantaine et gérait ses affaires dans un local peu fonctionnel, au décor un peu vieillot. A peine eut-elle le temps d’entamer la conversation que le téléphone sonna, l’avisant que son patron était prêt à me recevoir. Le moment tant attendu mais aussi tant redouté était arrivé. Après avoir frappé à cette porte majestueuse, qui devait s’ouvrir autrefois à deux battants, j’entrai…
2


Le professeur était un homme d’apparence affable que j’avais donc connu dans des circonstances presque aussi intimidantes. Il se leva de son siège pour venir à ma rencontre et me serrer la main. Du moins, c’est ce que je croyais, car il passa à côté de moi, sans m’accorder la moindre attention, pour s’assurer que la porte était bien refermée : ce qui n’était pas le cas. Très précautionneusement, il engagea la gâche dans le pêne provocant le déclic attendu. Après quoi, il m’invita à m’asseoir.
Les murs de la pièce étaient nus et revêtus d’un crépi blanc cassé un peu défraîchi et la nuance du cassé n’était peut-être que le résultat de la lente accumulation de la poussière au cours du temps. La pièce était austère, avec pour seuls ornements, les moulures du haut plafond et une grande cheminée de marbre noir. Tout ceci contrastait avec le baroque du vaste hall d’entrée. Elle se partageait en trois espaces bien délimités et aussi distants les uns des autres que son volume le permettait. Cette distribution de l’espace avait une valeur symbolique, je l’apprendrais plus tard. Il y avait ainsi, au fond, un coin salon, meublé par trois fauteuils de similicuir très design et donc inconfortables, une petite table ronde et un guéridon. En face, s’alignaient huit chaises autour d’une longue table. Le troisième coin donnant sur la façade, était séparé du coin salon par l’avancée de la cheminée. Un large bureau métallique qui jurait, tout comme le mobilier du coin salon, avec le style ancien de la maison, trônait devant une haute baie vitrée. Une bibliothèque bien remplie, comme il se doit, meublait le dernier angle de la pièce.
Selon la qualité du visiteur, l’objet et le ton qu’il souhaitait donner à l’entretien, le professeur lui assignait sa place dans l’une de ces trois zones. Le confort très relatif du coin salon invitait à la détente ou à l’entretien très confidentiel, mettant entre parenthèses la relation hiérarchique. En revanche, celle-ci reprenait ses droits dans le face-à-face du coin bureau, soulignée à la fois par les dimensions du long et large bureau métallique et par la différence de niveau entre le fauteuil professoral et le siège destiné à son éventuel interlocuteur. Dans le meilleur des cas, il s’agissait d’y régler des questions plus ou moins officielles. Dans les moins bons, le professeur vous faisait part de son mécontentement à tel ou à tel propos et vous le faisait sentir en termes bien appuyés. Enfin, la grande table et ses huit sièges bien alignés faisaient penser, en plus modeste, à celle d’un conseil d’administration. Ce coin, réservé aux réunions de travail, faisait un peu office de zone neutre.
Pour l’heure, j’étais assis devant le professeur calé dans le fond d’un fauteuil pivotant de cuir noir, à haut dossier. Je reconnaissais, devant moi, le prof d’autrefois. Un homme de taille moyenne, entre deux âges, la démarche un peu pesante, le visage rond, le front haut et dégarni, une raie ouvrant au milieu une chevelure plate. Ses dehors rondouillards lui donnaient un air bonhomme qui masquait les penchants rigoureux du personnage. On pouvait y deviner, néanmoins, la vivacité d’un regard scrutateur et intimidant. Il était vraiment ce que l’on peut appeler un personnage. Il relevait encore de la race des chefs de service quelque peu autocratiques avant la grande contestation politico-estudiantine de mai 68. Ses assistants et autres collaborateurs devaient obligatoirement lui donner du « Monsieur le Professeur » au risque d’être repris. Il était aussi de ceux que l’on qualifiait de « maîtres à penser » en ce que leur savoir transgressait volontiers les frontières disciplinaires établies arbitrairement par une spécificité académique de plus en plus poussée. Une telle reconnaissance leur permettait, au besoin, de justifier une certaine carence en matière de publications, lorsqu’on faisait allusion à la sacro-sainte maxime des universités américaines « publish or perish ».
Le professeur avait su concilier jusqu’alors les aléas d’une vie aventureuse avec les devoirs de sa charge académique. Pour lui, la démarche scientifique devait constamment se nourrir des faits sollicités par l’action au nom précisément de « la recherche-action » Il avait rangé les activités un peu particulières du département
PVD sous cette étiquette, en stigmatisant le dessèchement de l’esprit par la compilation livresque et la pratique du couper-coller dont les rats de bibliothèque tiraient l’essentiel de leurs publications.
René Clémens avait achevé sa formation de sociologue à Berlin et à Paris. Après avoir fondé un institut de sociologie à Liège, il fut désigné, dans les années cinquante, comme expert de l’Unesco au Proche-Orient et en Amérique latine. Il s’enorgueillissait, très légitimement d’ailleurs, d’avoir organisé le deuxième congrès mondial de sociologie dans sa ville en 1954, non sans avoir préalablement subi un examen de la part d’un des doyens d’une faculté de droit de Paris, pour tester ses aptitudes à ce sujet.
Mais dès 1956, et c’est ici que se situe le point de départ d’une grande aventure, il se lia d’amitié avec le gouverneur de la riche province congolaise du Katanga, Moïse Tshombé, à l’occasion d’une mission scientifique à Elisabethville. Celle-ci consistait en une expérience de développement communautaire dans un des quartiers de la ville, Katuba. Le chaos qui suivit l’indépendance du pays, le 30 juin 1960, allait orienter la mission dans une voie bien différente. La province du Katanga fit sécession en déclarant son indépendance. Le professeur céda aux instances du président du nouvel Etat, son ami Tshombé, pour l’aider au titre de conseiller politique. Il fut, dit-on, l’auteur de la Constitution katangaise. L’ONU ne reconnut pas le nouvel Etat. Ne parvenant pas à faire revenir les autorités locales sur leur décision, elle engagea un conflit armé contre la gendarmerie katangaise, aidée par des mercenaires sud-africains, belges et français. Un mandat d’expulsion fut décerné à l’encontre du professeur. Le colonel O’Brien, chargé de l’exécuter, se présenta à son domicile supposé. Ne l’ayant pas trouvé, les quelques militaires qui l’accompagnaient voulurent pousser plus loin leurs investigations. O’Brien s’y opposa ; un professeur d’université ne se cache pas sous un lit ni dans un placard. Ce en quoi, il s’était trompé.
Il faut dire que le professeur avait toujours fait preuve d’une grande discrétion dans le cadre de ses activités extra-académiques, à telle enseigne que la CIA ne l’identifiait pas dans ses rapports par son nom mais par celui d’« éminence grise » (en français dans le texte).
Tel était, brossé à larges traits, le passé de l’homme que j’avais devant moi et qui me regardait droit dans les yeux, avant de jeter un coup d’œil sur mon C.V. A ce propos, il marmonnait des bouts de phrases que j’essayais de saisir au passage « … Vous avez vingt-cinq ans… avocat… gestionnaire dans des compagnies d’assurances… beaucoup d’emplois en peu de temps… » Il se mit ensuite à farfouiller dans ses tiroirs. Il en tira finalement le fameux gros cahier entoilé gris clair où il consignait ses notes d’examens. Il lut, sans sourciller, l’une de ses pages relatives sans doute à mes résultats d’autrefois, pendant que je balayais innocemment du regard, l’ensemble de la pièce. Inutile de dire que je me sentais mal à l’aise. Ce face-à-face me rappelait le climat des sessions d’examens d’autrefois. Se carrant dans son siège, il me regarda en affichant un sourire mécanique, proche de la grimace, qui n’était pas sans rappeler celui par lequel il signifiait à l’étudiant la fin de l’examen.
Bien, dit-il. Monsieur Daubois m’a confirmé que vous n’aurez aucune difficulté à vous libérer de votre emploi actuel.
C’est exact. (A voir le nombre d’emplois que j’avais assumé jusqu’ici, il devait être rassuré sur ce point).
En gros, il s’agit pour vous de mettre un peu d’ordre dans une association à but non lucratif qui dépend de notre institut, l’Association pour le Développent de l’Afrique. Vous êtes juriste et donc cette tâche est tout à fait dans vos cordes. Vous serez affecté au département « Pays en voie de Développement » qui s’occupe à l’heure actuelle du développement en Afrique noire.
Il me décrivit ensuite l’organigramme de la maison et la place du département PVD dans ses sous-ensembles. La réponse tant attendue à la question d’un éventuel voyage en Afrique ne tarda à tomber « Nous nous occupons pour le moment de l’organisation du cabinet du Premier ministre congolais. Il se pourrait que, pour permettre à son conseiller juridique de souffler un peu, vous soyez amené à lui prêter main forte. Vous aurez, dans ces conditions, à vous occuper également de cette organisation. (Puis, comme pour me rassurer). Ce sera, bien entendu, exceptionnel. Il est clair que le principal de vos prestations doit se faire ici. Je suppose, enfin, que Monsieur Daubois vous à mis au courant des conditions du contrat. Vous serez payé au barème d’assistant. »
L’entretien prit alors un ton plus familier pour s’orienter vers le règlement de petites questions d’ordre pratique et le rappel des traditions de la maison. Il insistait, par exemple, pour que le personnel scientifique participât au café de seize heures. Non pas pour sacrifier à l’usage anglais du tea time, mais parce que l’heure était propice aux assistants et chercheurs concernés, dégagés en fin d’après-midi des tâches d’encadrement ou d’enseignement. C’était l’occasion de discuter ensemble de l’état d’avancement des recherches et de profiter mutuellement de ces échanges. C’était aussi, peut-être, l’occasion pour le professeur d’un contrôle informel des activités de ses collaborateurs et de leur assiduité.
Saisissant alors les accoudoirs de son grand fauteuil pivotant, il se leva pour m’accompagner vers la sortie, m’évitant de devoir fermer une porte aussi capricieuse. Tout à la joie de l’issue favorable de l’entretien, je faillis manquer, dans ma précipitation, une marche du monumental escalier et, comme il se doit, les suivantes, si je n’avais pu, fort heureusement, m’agripper à la rampe. Je quittai plus dignement cette vénérable maison, devant la téléphoniste que la curiosité avait fait sortir de son cagibi.
Fort de l’engagement à l’institut, j’avais pu régler facilement les modalités d’un très court préavis avec mon employeur. La perspective d’un voyage en Afrique ne me faisait plus peur. Il ne s’agissait pas de s’embarquer dans quelque aventure foireuse. Cette fois, mon nouveau patron, rappelé par son vieil ami Tshombé devenu entre-temps Premier ministre de la République démocratique du Congo, agissait en toute légalité.
Il n’empêche que le recteur lui avait maintes fois reproché ses activités politiques et continuait d’ailleurs à s’en inquiéter. Le professeur répondait à ces reproches en invoquant, outre des précédents, le principe de la liberté académique. Vieux garçon, son célibat lui donnait le loisir de concilier ses tâches académiques avec ses activités extra-professionnelles. Et pour lui, la recherche-action jetait un pont indispensable entre les types d’activités.
Le 5 octobre 1964, je poussai la porte de l’institut, dont la plaque cuivrée avait été nettoyée de son tagage coquin, pour aller signer mon contrat d’engagement. Je montai quatre à quatre le grand escalier. La secrétaire attitrée de mon nouveau patron m’attendait. Elle était occupée à accomplir l’une de ses tâches occasionnelles. Rentrer le drapeau aux couleurs nationales qu’elle avait dû mettre en berne, la veille, pour marquer le décès d’un collègue.
La petite porte entrevue lors de ma première visite était, cette fois, entrouverte et donnait accès à la bibliothèque à l’usage du personnel scientifique de la maison. Celle-ci donnait accès à son tour à un escalier de service que la domesticité de jadis empruntait pour desservir les appartements du maître des lieux.
Voici votre contrat, me dit-elle en souriant.
Le patron n’est pas là ?
Non, ajouta-t-elle, avec une évidente satisfaction. Il a été invité à l’ambassade des Etats-Unis. J’ai compris qu’il devait y rencontrer Monsieur Devlin, le représentant de la CIA à Léopoldville.
La secrétaire parut soulagée par l’absence de son patron. Sa façon d’en parler donnait à penser que leurs rapports étaient difficiles. Peut-être que les manières de ces deux célibataires endurcis s’harmonisaient très mal. Et le recours au téléphone plutôt que le contact personnel entre les deux bureaux voisins en traduisait bien la distance.
Elle me mit gentiment au courant des us et coutumes de la maison, complétant à ce propos l’information du professeur.
Il vous a fait le coup de l’entrée… le gag de la porte, comme disent les habitués des lieux ?
Eh bien, j’en suis dispensé aujourd’hui.
Ce sont les travaux d’à-côté qui ont un peu ébranlé cette fichue porte. Elle n’est plus tout à fait d’aplomb. Ça lui donne l’occasion de jouer au donneur de leçons. Mais, ne vous en faites pas, tout le monde est passé par là. Même quand elle bien refermée, il s’entête à la rouvrir pour la refermer lui-même. Ça le rassure… Une de ses manies…
Eh bien merci pour toutes ces petites informations.
Si vous avez besoin de quoi que ce soit…
Je m’en souviendrai.
Au moment de la quitter, je tombai nez à nez avec un assistant. Elle fit les présentations. J’appris que ce collaborateur faisait également partie de notre département. Il avait un air décidé, souligné par des cheveux châtains taillés en brosse et un collier de barbe encadrant son visage. Il se dirigea vers la bibliothèque, après m’avoir serré la main et souhaité la bienvenue dans la maison.

*
* *

Mon installation se réalisa dans des conditions qui ne cadraient pas exactement avec l’idée que je me faisais de mon nouveau statut. Je me retrouvai seul dans le petit living d’un appartement situé sur le boulevard, presque en face de l’institut où je croyais devoir travailler dans un beau bureau mis à ma disposition. En réalité, on y affichait complet. Il me fallait donc aménager en bureau cet appartement, conçu comme une sorte d’extension de la maison mère. Le living ne comportait qu’une seule table et un téléphone heureusement raccordé. Il m’incombait d’aller chercher le reste du mobilier, quelques sièges, une armoire et une étagère consignés au garde-meuble. Je m’y rendis et quelle ne fut pas ma surprise de m’entendre dire que l’université était en retard de paiement et que, par conséquent, il n’était pas question de prendre livraison du mobilier. Assis sur la table, les jambes pendantes, je passai ma première journée de chargé de recherches (sous-entendu : scientifique) à téléphoner à droite et à gauche pour régler toute une série de questions matérielles destinée à rendre fonctionnelle un local affecté naguère à des fins commerciales. Je fis appel notamment aux services d’un déménageur car, bien que l’appartement ne fût guère éloigné du garde-meuble, je n’allais tout de même pas me coltiner seul tout le mobilier. Dans l’entre-temps, je reçus les encouragements de Jean Massy, celui-là même que j’avais rencontré très brièvement au secrétariat du professeur. Il affichait cette fois une mine plus engageante et prit tout son temps pour me faire l’historique du département PVD. Il m’apprit qu’il devait bientôt s’envoler pour le Congo afin de préparer le terrain.
Le campement dura quelques jours comme si les impondérables s’étaient coalisés pour désenchanter le début d’une carrière qui devait s’annoncer prometteuse. Pour varier les plaisirs, je traversai le boulevard pour me rendre au café de seize heures et y faire la connaissance de mes nouveaux collègues.
3


La pause-café se faisait dans une des caves de l’institut aménagée à cet effet. Le confort y était relatif. La qualité des boissons, soit du café et du thé qui tenaient de la lavasse, ajoutée à l’austérité du cadre concouraient vraisemblablement au même but : éviter que la pause ne s’éternise indéfiniment. Les présentations furent vite expédiées par le patron, requis pour d’autres tâches. Il s’ensuivit un savant débat qui allait avoir une influence décisive sur mon orientation future. On y jargonnait à qui mieux mieux. On annonçait souvent l’étude d’un aspect de la réalité sociale par une première approche. Mais la seconde n’arrivait jamais ni, a fortiori, la troisième. Je ne comprenais pas grand chose à tout ce savant discours jusqu’au moment où survint l’épisode des cigognes alsaciennes.
La discussion s’était engagée, selon les termes d’un des débatteurs, dans une direction dite épistémologique. Il y était question des variables dépendantes et indépendantes, stratégiques, contextuelles, tests ou de contrôle ainsi que des liaisons fallacieuses. Je compris, tout de même qu’il s’agissait de mettre en corrélation des types de comportements avec l’âge, le sexe, la nationalité, etc. et de dénoncer des liaisons statistiquement justes mais sociologiquement fausses. C’est exactement ici que s’inscrivit l’épisode de mes cigognes. On aurait, en effet, constaté que l’arrivée des cigognes en Alsace correspondait à une augmentation des naissances dans la région. La liaison statistiquement observée devait révéler une simple coïncidence, à moins que les Alsaciennes n’eussent décidé de planifier les naissances en fonction de la saison marquée par l’arrivée de ces grands échassiers pour des raisons à déterminer. En ce cas, le passage des cigognes voilerait tout simplement d’autres déterminations sur la liaison initialement observée. On citait, à ce propos, le sociologue américain Paul Lazarsfeld.
Pendant toute cette discussion, je crus lire sur certains visages des airs entendus et surprendre, à l’occasion, des regards complices. En sorte que je m’interrogeais sur la nature de l’accueil qu’on était en train de me réserver. L’envie me prit, pour entrer dans le jeu et tant qu’à invoquer les mythes natals, de demander naïvement si l’on n’avait pas observé le même phénomène dans d’autres régions, mais cette fois, avec l’arrivée à complète maturité des choux. Je pris néanmoins mon courage à deux mains et décidai d’intervenir à propos des cigognes sur le mode plaisant qui paraissait dominer le débat. « Est-ce que les Alsaciennes ne profiteraient pas de l’arrivée des cigognes pour programmer leur accouchement et trouver, dans la circonstance, une réponse facile aux questions embarrassantes posées par de très jeunes oreilles sur l’origine des naissances ? » Ma remarque tomba à plat. Je me promis de ne plus intervenir. On embraya alors sur d’autres exemples, tous aussi saugrenus, lorsqu’une chercheuse, appartenant d’ailleurs à un collectif de femmes battues, relevait que les hommes battaient plus volontiers leurs compagnes quand la température s’élevait. Des criminologues italiens comme Feri n’avaient-ils pas montré que la criminalité augmentait en saison chaude ? Ce à quoi on lui répondit que l’élévation de la température n’était pas un fait social, comme, d’ailleurs, le passage des cigognes. Et qu’en fin de compte, toutes ces liaisons tenaient à un effet de système. De l’analyse systémique, on s’embarqua alors dans le structuralisme, puis dans le structuro-fonctionnalisme, en passant par le fonctionnalisme, puis dans le constructivisme et encore dans d’autres modèles en « isme ».
N’ayant dit mot durant tout ce bavardage, j’en retirai néanmoins l’idée que, dans cette savante société réunie autour d’une tasse de café, je faisais tache. Il fallait sortir de cet isolement, d’autant que les deux collègues qui devaient compléter l’équipe PVD étaient partis en mission.
Je pris, dès lors, la décision de retourner à mes chères études pour compléter ma formation. L’année académique venait à peine d’entamer le premier quadrimestre et certains professeurs, lassés des examens de seconde session, prenaient quelque retard pour reprendre leurs cours. Les cours de sociologie et d’ethnologie retinrent particulièrement mon attention dans le cadre d’une licence complémentaire en sciences sociales. Mes études de droit me permettaient de faire l’économie d’un certain nombre d’enseignements et, par conséquent, de concilier études et boulot. Encore fallait-il en convaincre le patron, ce qui ne serait pas chose facile. J’étais dans mes petits souliers lorsque je me rendis à l’institut pour lui en parler.


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Je frappai timidement à la porte du bureau de mon patron. « Frappez plus fort » me lança sa secrétaire. Ce que je fis avant d’entrer. Cette fois, je refermai assez violemment cette porte capricieuse pour que la gâche fût convenablement coincée dans le pêne. La porte trembla sur ses gonds. Je vis alors mon patron se lever brusquement de son siège et venir à mon secours pour fermer convenablement cette maudite porte. « Doucement, doucement » me dit-il et, avec le rituel du connaisseur ès fermeture de porte, il me fit la leçon en ouvrant et en refermant plusieurs fois la porte pour bien me montrer comment emboîter parfaitement cet huis séculaire sur le dormant. Après ce bref intermède, il hésita quelque peu quant au choix du coin où l’entretien devait se dérouler. Il se décida à m’indiquer l’un des fauteuils inconfortables du coin salon. Cette invitation, qui mettait entre parenthèses la relation d’autorité, était rassurante, malgré la légère hésitation du début.
Après s’être informé sur mes conditions d’installation, il me fit avec beaucoup d’éloquence l’historique du département PVD, en s’étendant sur la mission humanitaire que son institut avait menée au Katanga dans un des quartiers d’Elisabethville, à Katuba. Aucune allusion, en revanche, à la sécession de la province en 1960. Avec beaucoup de détails, il expliqua l’expérience d’un développement communautaire à la faveur duquel il fallait occuper les femmes des mineurs qui travaillaient à ciel ouvert dans les mines de cuivre de la puissante Union minière du Haut-Katanga. Une équipe de l’institut encadrait des coopérants, chargés de promouvoir la condition des femmes en les orientant vers des activités artisanales et rémunérées. Tout au long de l’exposé, je retrouvai le brillant orateur d’autrefois à travers son bagout magistral. J’entrevoyais avec une certaine inquiétude le moment où sa secrétaire le rappellerait à l’ordre pour le rendez-vous suivant, sans que j’aie pu placer un mot sur l’objet de ma visite. Profitant d’un moment où il reprenait haleine, je plaçai mon intervention.
« Monsieur le Professeur, je souhaiterais entreprendre une licence en sciences sociales ». Puis, enchaînant très vite : « La charge que représenterait ce projet ne serait pas lourde. Je pourrais faire l’économie de cours déjà suivis dans le cadre de mon doctorat en droit. Ainsi mon programme en serait allégé d’autant. » Un long silence s’ensuivit. Il n’arrêtait pas de me fixer, paraissant réfléchir longuement à la question. Je ne savais plus où accrocher mon regard. Pas un seul tableau ni le moindre cadre fixé au mur pour le distraire. Il était incontestablement embarrassé. Il se rendait bien compte de ce qu’il y avait de gênant, pour moi, d’être chercheur dans un institut de sociologie sans être sociologue. De plus, il lui était difficile de refuser à l’un de ses chercheurs de se former davantage ou de le faire en séchant les cours. Il se trouvait, au fond, confronté à un beau conflit de rôles : celui de l’employeur et celui de prof. Les termes du contrat qui nous liait jouaient en ma défaveur. J’avais cependant encore en tête un argument à faire valoir, au besoin. Outre les thésards de la maison, d’autres chercheurs avaient obtenu la liberté de se perfectionner en suivant à Paris, des cours de troisième cycle. Pourquoi pas moi ? Je le vis s’éponger le front où perlaient quelques gouttes de sueur. Et j’appréhendais le moment où il fermerait la parenthèse de l’entretien convivial en m’invitant à regagner le coin du bureau. Le silence se prolongeait. A en juger par la fixité de son regard, son mutisme n’avait pas l’air de l’incommoder alors qu’il alourdissait ma gêne. Pour emporter finalement la conviction devant son hésitation, j’ajoutai que, pour compenser l’assistance aux cours, je serais tout à fait disposé à travailler pendant des heures supplémentaires. Je devais avoir frappé juste. Car, comme il lui arrivait de veiller très tard à son bureau, il aurait le loisir de contrôler ainsi ma présence au boulot à des heures avancées. « D’accord, mon ami, dit-il d’un ton supérieur. Mais n’oubliez pas vos tâches prioritaires. » A mon grand soulagement, sa secrétaire le sonna pour lui annoncer le visiteur suivant.


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La vie à l’institut s’écoulait sans histoire. Je respectais assidûment le café de seize heures. Celui du vendredi devait avoir meilleur goût que celui des jours précédents, à en juger par l’insistance du personnel scientifique à prolonger la pause jusqu’en fin d’après-midi. Une vive discussion à propos d’une grave question d’orthographe en donna d’ailleurs l’occasion. Fallait-il écrire «recherche» avec ou sans s dans le titre des chercheurs ? L’assistance était divisée. Il était pourtant impératif de mettre fin à un usage flottant qui irritait tant le secrétariat que la dactylographie. « Chargé de recherches » (avec s), cela faisait peut-être inspecteur, détective privé, fouineur, « fouille-merde » lança même un chercheur pour discréditer les tenants de cette opinion, d’autant qu’il venait de faire imprimer ses bristols à l’enseigne du singulier. « On pourrait aller voir ce que font les autres unifs à ce sujet », répliqua un autre. « Pas la peine, j’ai déjà vérifié, répondit un troisième. Ils nagent complètement comme nous ». On décida finalement de ne pas décider et de soumettre cette épineuse question au patron qui devrait trancher définitivement.
En dehors de l’achèvement de mon installation, je suivais tout aussi assidûment quelques cours sans oublier, bien entendu, mes tâches professionnelles. Essentiellement, remettre à jour les statuts de l’association à but non lucratif pour les déposer au greffe du tribunal de première instance. Remettre de l’ordre dans les revues en suivant les abonnements de celles jugées indispensables pour la bonne information du Premier congolais, à savoir : Jeune Afrique, Le Monde diplomatique, La Revue française d’Etudes africaines, etc. Faire aussi des statistiques dont le cabinet du Premier avait un urgent besoin, en compulsant ces revues et autres documents émanant des offices de coopération avec le Tiers-Monde. Quant au patron, il jouait, entre autres, au Père Joseph à distance, à l’aide de ce qu’il appelait dans son cours de sociologie « les techniques instrumentales de contact », en l’occurrence un téléscripteur relié au cabinet du Premier congolais. Il l’avait fait installer dans une pièce obscure de la maison d’où l’on pouvait parfois percevoir le crachotement intermittent des messages délivrés.
Dans la foulée de mes cours, je me mis en quête d’un sujet de mémoire. Dans cette perspective, je pourrais exploiter avantageusement des données recueillies en Afrique, on the field, comme disent les ethnologues. L’appréhension d’un voyage en Afrique éprouvée au début était maintenant tombée. D’autant qu’il ne s’agirait pas de l’Afrique profonde mais celle des grandes villes, des grandes agglomérations où se mêlaient tradition et modernité.
Comment m’est venue l’idée du sujet de mémoire que j’allais soumettre à l’avis du patron, je ne saurais le dire exactement. Au hasard de toutes ces réunions relatives aux problèmes du développement sans doute. Mais un psychologue ou un psychanalyste y auraient trouvé à redire, en plongeant dans mon passé pour y dégager les grandes lignes d’une anamnèse. On démontrerait sans trop de difficultés que le thème des classes sociales me permettait d’exorciser les frustrations d’un déclassé. Avec le recul, je puis deviner que ce thème était latent dans mon parcours depuis le collège où, fils de commerçant, je côtoyais les fils d’ingénieur, de médecin ou d’avocat. A l’université, la distance sociale était encore plus sensible. Nous étions quelques-uns, boursiers, banlieusards habitués du tram vert, à fréquenter des fils de la bonne bourgeoisie : fils d’avocat, de notaire, de magistrat. Mais, pour en revenir à l’Afrique, je me disais qu’il y avait là une chance à saisir, dans ces milieux urbains indigènes en train d’évoluer à une allure vertigineuse. Et cette effervescence devait bien se traduire par l’émergence de nouvelles classes sociales combinant, non sans heurts, les idéologies et les valeurs de deux univers différents sinon contradictoires.
« Formes nouvelles de stratification sociale au Congo », tel était l’intitulé provisoire de mon projet. Un titre un peu ambitieux mais, sur le plan tactique, il fallait éviter de trop mettre en avant la notion de classe sociale. Elle était encore trop chargée de connotations marxistes, ce qui aurait eu le don de déplaire au patron. Il faut dire que, dans les années soixante, nombre de pays africains avaient obtenu leur indépendance. A cette occasion, les thèses marxistes sur l’exploitation néocolonialiste de ces pays faisaient florès.
Il fallait faire vite pour ficeler le projet, car la longue digression du patron sur l’expérience de Katuba faisait pressentir l’approche d’un voyage à présent souhaité. J’en étais à mettre la dernière main à mon texte lorsque la secrétaire du patron me sonna. Celui-ci souhaitait me voir de toute urgence. Je me rendis à ce rendez-vous avec, sous le bras, le texte du projet que je comptais soumettre à son avis.
4


Je dispensai cette fois mon patron de me faire le coup de la porte. J’avais apprivoisé celle-ci à mon troisième essai. Je fus une nouvelle fois accueilli dans le coin salon par un homme dont la froideur du début faisait place, à présent, à beaucoup plus de bonhomie.
Alors, cher ami, comment allez-vous ? me dit-il en me serrant pour la première fois la main.
Ça va bien, je vous remercie.
Et vos recherches en matière de statistiques ?
Elles avancent. Je serai bientôt en mesure de constituer un dossier qui pourrait être utile au Premier ministre.
Ah bon ! Et de quoi s’agit-il ?
Du contentieux belgo-congolais concernant la dette coloniale garantie par la Belgique et celle qui ne l’est pas…
Je vous souhaite bonne chance pour vous y retrouver dans ce dédale politico-financier. Ce n’est pas exactement votre spécialité…
Je me fais aider et puis, on n’est pas mal documenté à ce propos. D’ailleurs, les partis politiques de gauche ont fourni beaucoup de chiffres pour montrer combien notre pays a pu profiter de la situation et…
Oui… oui, mais tout cela est un peu exagéré. Laissons ce problème de côté, dit-il en changeant rapidement de sujet. Parlons plutôt de votre prochain voyage. Je pense que vous devez vous préparer à partir vers la fin avril, si cela vous convient, bien entendu.
C’est possible. Les cours seront à peu près terminés.
Oui, il y a encore quelques collègues qui font du zèle après Pâques. Plus exactement, ils rattrapent des cours qu’ils n’ont pas pu donner en temps utile. Mais ne vous inquiétez pas pour ça.
Et qu’adviendra-t-il des recherches en cours ?
Nous avons engagé un économiste qui s’occupera du suivi.
Et pour mes examens de seconde session ?
Votre séjour ne durera que quelques mois. Vous pourrez rentrer au pays en septembre pour vous présenter utilement à l’épreuve.
En guise de contrepartie de mon accord, je lui glissai sous le nez le texte du projet de mémoire de licence, achevé, il est vrai, dans la hâte.
Qu’est-ce que c’est ?
C’est mon projet de mémoire…
Eh bien, on peut dire que vous ne perdez pas de temps.
Je pense que l’Afrique pourrait être un bon champ d’investigations.
Quel est votre sujet ?
Les formes nouvelles de stratification sociale au Congo.
Mon Dieu ! De mon temps, on parlait plus simplement des classes sociales.
Le titre est provisoire…
Il me semble que vous écrivez trop facilement, dit-il, après avoir lu les trois pages du projet. Une proposition ne peut être formulée que si la précédente a été formulée en termes très clairs.
J’ai manqué de temps pour peaufiner le texte.
Le temps ne fait rien à l’affaire (une célèbre réplique que j’avais déjà entendue par ailleurs).
Sa manière de raisonner ressemblait à un exercice – comment dire ? – Oui, à un exercice de mathématiques ou plus précisément, de géométrie qui avait quelque chose de cartésien. Pas question d’un balancement dialectique au cours duquel il fallait avancer, quitte à se dire que la suite permettrait d’y voir un peu plus clair dans les affirmations du début et, par conséquent, d’y revenir.
Il s’envola alors dans une longue digression où, après avoir effleuré quelques références sociologiques très datées, il versa dans les anecdotes et les souvenirs pour s’interrompre quelquefois en laissant brusquement tomber « Où en étais-je ? » On ne savait jamais s’il avait effectivement perdu le fil de son propos ou s’il voulait s’assurer qu’on le suivait bien jusque dans les méandres de ses souvenirs, feignant ainsi d’appeler à l’aide. Il obligeait parfois à répéter la réponse à ses objections, soit par distraction, soit pour faire douter son interlocuteur de la justesse de son intervention. Il y a de ces surdités blessantes qui finiraient par vous convaincre d’avoir dit des bêtises. « Des faits …des faits, dit-il encore, je veux des faits. Vous devez nourrir vos belles références théoriques par des faits et l’Afrique vous en donnera certainement l’occasion. »
Finalement, le retour à mes chères études et plus particulièrement la recherche sur le terrain des « nouvelles formes de stratification sociale au Congo » l’arrangeaient bien. Le sujet avait un côté ethnologique qui devait représenter, à ses yeux, une excellente couverture. Il avait bien spécifié que ma tâche en Afrique consisterait à aider le conseiller juridique du Premier congolais à réorganiser son cabinet. Mais il sous-entendait que ce serait l’occasion de surveiller de plus près la situation. Tel était le sens un peu ambigu de ma mission.

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