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SENS ET CONNAISSANCE EN PSYCHANALYSE

318 pages
" La psychanalyse, on l'aime ou on ne l'aime pas ". Les arguments de la critique savante du freudisme rejoignent, sur ce point, les propos communs tenus à l'égard de la psychanalyse. Les partisans invoquent l'expérience unique des cures et l'éclairage que donne l'étude de l'inconscient. Les détracteurs critiquent la méthode de cette discipline, ni philosophie, ni science à leurs yeux. Ce livre a pour intention de dépasser cette opposition, en prenant appui sur une thèse centrale de Freud : la cure. C'est tout l'enjeu d'une discipline qui, par ses propres choix, subordonne sa volonté " de faire science " aux conditions et au besoin de faire sens.
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SENS ET CONNAISSANCE EN PSYCHANALYSE
Reflet des âmes, miroir d'une science

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5337-6

Thémélis DIAMANTIS

SENS ET CONNAISSANCE EN PSYCHANALYSE
Reflet des âmes, miroir d'une science

Préface de A. Willy SZAFRAN

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Inj Mapm

"Dans les mêmes fleuves nous entrons et nous n'entrons pas Nous sommes et nous ne sommes pas"

(Héraclite) Fragment rapporté par Héraclite le Granunairien, Allégories d'Homère, 24

TABLE DES MATIÈRES Préface A. Willy Szafran Avertissement Introduction

13 15 17
-

Première partie

De l'écoute à la parole

43 45 45 69 85 85 89 100

Chapitre l - Au-delà des principes de "la" science Problématique générale Considérations cliniques Chapitre 2 philosophie?

-

La psychanalyse, science ou

Problématique générale Freud et Binswanger Psychanalyse et naturalisme Deuxième partie - Psychanalyse et action

109 111 118 120 128

Chapitre 1 - La technique psychanalytique La règle fondamentale La libre association Le transfert et la levée des résistances Chapitre 2 Psychanalyse psychanalyse appliquée clinique,

143 151 170

Technique et interprétation dans la cure Technique et interpretation en psychanalyse de l'art

Troisième partie. connaissances

Concepts,

langages

et 185 187 197 201 208 214 218 224 228 239 240 255 273 289

Chapitre 1 La double origine des concepts

-

Le savoir par résonances Les résonances de forme Les résonances de fond La "dissidence" jungienne Le savoir par modélisations conceptuelles Concepts et manifestations observables Concepts et principes inobservables Chapitre 2 psychanalyse

-

Sagesse

et illusions

de la

Langage de l'art, discours des sciences Le piège des origines: psychanalyse et psychiatrie Freud ou l'apport de l'enfant à la science des adultes Conclusion Bibliographie générale

305

PREFACE Thémélis Diamantis défend de façon brillante le caractère nécessaire, voire indispensable, de l'autodétennination épistémologique de la psychanalyse et postule qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre cette dernière et la filiation freudienne avec les sciences exactes. TI développe à cet effet une argumentation selon laquelle les aspects théoriques s'alignent sur le modèle "naturaliste", alors que la praxis est une attitude "réaliste", basée sur l'intuition et l'interprétation. L'auteur met le modèle naturaliste en rapport avec la philosophie platonicienne et selon lui c'est la symbolique, et non la libre association, qui érige le freudisme sur une épistémologie platonicienne. Sur le plan méthodologique l'auteur se montre à la fois original et indépendant des courants ou modes actuels. TI suit la voie tracée par Freud, à savoir une élaboration conceptuelle théorique au départ de la pratique, pour justifier la démarche psychanalytique dans le monde contemporain, cent ans après les débuts de la psychanalyse dans un contexte scientifique et culturel différent. Étant donnée son attitude critique à l'égard de certains auteurs dans le cadre de la psychanalyse appliquée, il sera intéressant de pouvoir suivre les travaux futurs de Thémélis Diamantis à l'interface de la psychologie individuelle et des phénomènes anthropologiques généraux. Thémélis Diamantis, philosophe et psychologue, psychanalyste, membre du Conseil Supérieur des Psychanalystes (Paris) développe ses conceptualisations par une démarche élégante et poétique, tout en conservant la rigueur de la démonstration clinique. Il parvient également à nous faire ressentir le temps "psychologique" de la

13

.'

réflexion qui est le sien et qui, comme sa liberté par rapport aux différentes chapelles, ne se laisse pas entamer par l'agitation de la société actuelle... c'est dire tout le plaisir que j'ai eu à le lire. Bruxelles,le 12 décembre 1996

A. Willy SZAFRAN, Psychiatre et psychanalyste Professeur à la V.U.B. et à l'u.L.B. (Universités de Bruxelles)

14

AVERTISSEMENT Toute référence à des textes implique certains choix de présentation. Les nôtres sont les suivants:

- concernant la traduction française des textes de Freud, la préférence est donnée à l'édition des Oeuvres complètes actuellement en cours de publication aux Presses Universitaires de France. Si celle-ci n'est pas disponible, nous indiquons le titre de l'ouvrage en français dont la citation est extraite (Ex.: La vie sexuelle, Essais de psychanalyse appliquée, etc.). - les notes renvoyant à un point précis du texte de Freud que n'illustrent pas de citations, s'effectuent généralement en regard de l'édition en langue originale des Gesammelte Werke, établie par Imago Publishing. - la référence complète des principaux ouvrages cités ou mentionnés dans le texte principal ou les notes en bas de page figure dans la bibliographie.

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INTRODUCTION Née avec la psychanalyse, la question de son épistémologie alimente, aujourd'hui conune hier, discussions et polémiques. D'une manière générale, cellesci sont apparues consécutivement à deux prises de position de Freud lui~même sur le statut épistémique de sa découverte: 1) l'affmnation que la psychanalyse est une science naturelle1. 2) le principe de l"'autodétermination" psychanalytique, qui consiste à ériger la théorie de la psychanalyse sur la pratique de cette dernière sans plus d'égards pour les méthodes ou résultats des disciplines avoisinantes2. Paul-Laurent Assoun a plus d'une fois mis en évidence cette propriété du freudisme3, mais d'autres commentateurs de l'oeuvre freudienne ont également évoqué les retombées épistémologiques de cette autofondation de la psychanalyse à partir de son propre champ clinique, comme Yvon Brès qui s'écrie:
"À la limite, parler de praxis à propos de la psychanalyse, cela reviendrait à dire que l'acte psychanalytique, aussi bien celui de l'analyste que celui du patient, est porteur d'une fécondité de discours "vrai" radicalement spécifique, qu'il est la source de "postulats" (employons, faute de mieux, un mot kantien) fondés exclusivement sur les exigences de la cure, laquelle, à son tour, relèverait d'une sorte d'impératif absolu. Bref, la "foi" psychanalytique reposerait sur la praxis analytique comme, 1 voir par exemple Gesammelte Werke XV, pp. 171-172.

2 voir par exemple Sigmund Freudle. G. Jung, Correspondance 1906

-

1914, p. 590. 3 voir "Les fondements philosophiques de la psychanalyse" in Histoire de la psychanalyse, I; mais également Introduction à l'épistémologie freudienne, Freud. la philosophie et les philosophes, ou encore la préface rédigée en 1980 pour la traducûon de l'article de Freud "L'intérêt de la psychanalyse" .

17

dans l'apologie ,,1 l'action.

blondélienne,

la foi chrétienne

repose

sur

Isabelle Stengers particularité. Elle écrit:

conftnne

à

son

tour

ce.te

"En effet, au premier abord, ce qui frappe l'observateur extérieur qui lit les arguments qu'opposent les psychanalystes à ceux qui cherchent à entrer avec eux en controverse, à mettre en cause leurs interprétations, à interroger leurs intérêts, est que. d'une manière ou d'une autre, la psychanalyse prétend au privilège, inouï pour tout autre champ du savoir scientifique, de n'avoir ,,2 aucun compte à rendre.

Ces deux pavés lancés par Freud dans les eaux de la connaissance scientifique ont donné lieu à une bataille épistémologique des plus vives autour de questions conune celles-ci: la psychanalyse a-t-elle les moyens de soutenir la comparaison avec la chimie ou la physique modemes3? La démarche empirique et intellectuelle choisie par Freud estelle scientiftquement et philosophiquement pertinente ou justifiable, et quelles en sont les limites? Ce fondement proclamé dans le naturalisme rend-il raison à la découverte freudienne, et, en cas de réponse négative, la psychanalyse peut-elle survivre aux diverses tentatives de sauvetage ou de récupération par d'autres domaines du savoir? Nous évoquerons, au cours de cette introduction, certains aspects d'un débat qui dure depuis près d'un siècle, en indiquant progressivement nos propres choix et préférences afin de dégager les paramètres de la problématique que nous souhaitons aborder et les moyens ou l'angle d'approche qui nous serviront à y répondre.
1 Critique des raisons psychanalytiques, p. 15. 2 ouvrage collectif, C. Le Guen et al., La psychanalyse. une science? , p. 175. 3 non pas celles d'aujourd'hui évidemment avec leurs perspectives et leur vocabulaire, mais celles qui ont révolutionné les connaissances et le mo'Îe de vie en Occident au cours du siècle précédent et au début de ce siècle.

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On peut discerner en un premier temps deux grands axes critiques en réponse à Freud: le premier, incarné principalement par K. Popper} - dont les arguments sont repris par d'autres acteurs du débat comme par exemple E. NageP conteste le caractère scientifique de la psychanalyse à partir de la "non-réfutabilité" de ses thèses: ces critiques regrettent surtout le caractère invérifiable des affirmations psychanalytiques3; le second axe, représenté en Allemagne par un philosophe comme J. Habermas4, et en France par des penseurs comme J. HyppoliteS ou surtout P. Ricoeur6, tente un rapprochement critique entre le freudisme et la tradition herméneutique. Ces commentaires, que l'on pourrait croire contradictoires convergent pourtant si on les observe de façon synthétique. fi s'en dégage l'impression suivante: c'est parce que la continuité entre l'énergétique (qu'il postule) et l'herméneutique (qu'il pratique) n'est pas assurée par Freud (Hyppolite, Ricoeur), qu'aucune correspondance ne peut être établie entre les énoncés freudiens et le langage des sciences positives (Popper, Nagel). Mentionnons enfin qu'il est également possible de soumettre à un examen critique la cohérence strictement argumentative du propos freudien. Peut-on dès lors tenir rigueur à des auteurs non-psychanalystes, comme l'est de nos jours Adolf Grünbaum 7, qui contestent certaines conclusions théoriques de Freud en prenant appui sur une
voir Conjectures et réfutations. 2 voir "Methodological issues in psychoanalytic theory" in Psychoanalysis. scientific method and philosophy. 3 le sens de la critique est celui-ci, même si Popper met l'accent sur l'impossible falsification des thèses de la psychanalyse. 4 voir Connaissance et intérêt. S voir "Psychanalyse et philosophie" in Figures de la pensée philosophique. 6 voir De l'interprétation. 7 voir La psychanalyse à l'épreuve. }

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analyse logique des propositions énoncées par le fondateur de la psychanalyse lui-même? Ces critiques - élaborées dans leur ensemble à partir de courants de pensée reconnus et respectables} - méritent assurément toutes d'être prises en considération. Il convient cependant de signaler qu'aucune d'entre elles ne tient compte du précepte freudien de l"'autodétermination" psychanalytique, puisqu'elles considèrent dans leur ensemble le freudisme "de l'extérieur": depuis des questions d'épistémologie générale ou de logique pour les unes, depuis le courant herméneutique pour les autres. Mais n'assistons-nous en somme pas là à un juste retour des choses? En replaçant la psychanalyse sur une aire de discussion ouverte à tous, ces auteurs ne restaurent-ils pas les conditions présidant à une évaluation sereine et nondogmatique de l'épistémologie freudienne? Nous ne le contestons pas; bien plus, nous reconnaissons pour l'essentiel une réelle valeur à ces arguments et les considérons comme des apports privilégiés au débat sur Freud, puisqu'ils critiquent l'emploi souvent abusif par Freud de certains termes ou références concernant pour la plupart la notion de naturalisme - en même temps qu'ils développent une réflexion plus approfondie à celle de Freud lui-même sur certains aspects de son travail. Nous doutons par contre de leur capacité à faire apparaIITe l'originalité et la cohérence véritables du savoir freudien, lesquelles ne demeurent accessibles, à nos yeux comme à ceux de Freud, qu'au travers des conditions assurant l'émergence des connaissances propres à la cure. Freud relevait d'ailleurs l'importance de cette idée à l'intérieur même de la psychanalyse, dont le vocabulaire technique n'autorise que la transmission d'un savoir
}

elles se distinguent à ce titre des discours uniquement conservateurs,
depuis ses

voire antisémites qui ont également déferlé sur la psychanalyse origines.

20

livresque. Ce n'est, écrivait Freud en 1912, qu'au travers de l'analyse didactique que le futur psychanalyste
"acquiert des impressions et des convictions qu'aucun ouvrage, aucune conférence n'eussent été capables de lui donner. "I

Comme P.-L. Assoun, nous pensons ainsi qu'il convient de prendre au sérieux les indications épistémologiques fournies par Freud2. Faudrait-il alors renoncer à toute attitude critique face au freudisme, sous prétexte qu'elle ne peut de toute façon rien nous apprendre? Conviendrait-il par exemple d'accepter, sans plus de réserve, les affIrmations de Freud, tant sur l'esprit humain en général que sur le statut épistémologique de sa découverte? Notre intention n'est ni de prôner le repli de la psychanalyse sur elle-même, ni de la retirer du champ ouvert de la discussion, pour des raisons dogmatiques ou au nom de la prévalence accordée au domaine clinique. Nous chercherons au contraire à faire ressortir l'unité de l'entreprise freudienne, en suivant le chemin qui mène de la cure à l'établissement d'une théorie, dans le but d'inciter au dialogue entre la psychanalyse et les autres formes du savoir humain3, par la distinction des plans de l'action et de la théorie psychanalytiques (la seconde étant, conformément à Freud, issue de la première). Nous voulons observer ce que Freud fait4, pour
1 La technique psychanalytique, pp. 67-68. 2 même si, comme nous le verrons, Assoun emploie surtout cette idée pour rattacher la psychanalyse aux sciences naturelles. 3 ce débat entre psychanalyse, biologie. philosophie. psychologie, linguistique, etc. a d'ailleurs déjà été entamé et il reste d'actualité, comme le prouvent les travaux de nombre de chercheurs contemporains (par exemple Mark Solms, Jacques Hochmann ou Antonio Damasio pour les 2uestions neuroscientifiques soulevées par la psychanalyse). par exemple, à partir de quels critères les instruments techniques sont-ils dégagés?

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comprendre ce qu'il ditl. Cette réflexion critique sur l'épistémologie freudienne aura notamment pour mission de définir la part et l'agencement des facteurs rattachés par les commentateurs du freudisme au naturalisme ou à l'herméneutique; elle s'attachera néanmoins à défmir le sens que ces mots possèdent au sein de la perspective psychanalytique elle-même, entendue en premier lieu comme praxis, et non à reprendre simplement celui que ]a tradition de pensée philosophique ou épistémologique associe traditionnellement à ces tennes. Dans ce dernier cas, le danger est toujours de mener la recherche vers des questions certes tout à fait pertinentes - auxquelles Freud n'apporte en toute objectivité pas de réponses
satisfaisantes2

- mais

qui font néanmoins perdre de vue les

buts réels que Freud poursuit, les solutions véritables qu'il apporte et surtout le caractère novateur de la connaissance dont il est le promoteur. Notre choix consistera ainsi à aborder les tennes et les constructions théoriques du freudisme sous l'angle pratique3 plutôt que sous celui de l'histoire des idées (qu'il s'agisse de celles de la philosophie, des sciences en général ou de la psychopathologie moderne née au cours du siècle précédent), sans renoncer pour autant à des parallèles avec des repères culturels, philosophiques ou scientifiques, dont la découverte freudienne véhicule la trace. Par là, nous signifions également notre souhait de donner à cette étude une orientation à partir de certaines de nos propres inclinaisons subjectives4. Nous désirons en effet adopter
I par exemple sur les pulsions. 2 on peut ici penser à Y. Brès qui souligne que toute théorie de la connaissance se doit de définir la notion de sujet (est-il entendu en un sens psychologique. métaphysique ou transcendantal? ce que Freud n'a jamais fait (voir Critique des raisons psychanalytiques. pp. 194-195). 3 notamment à partir de notre propre expérience de psychanalyste. 4 à plusieurs reprises en effet. au lieu de parvenir à certaines conclusions par une évaluation critique des divers points de vue, nous mentionnerons plutôt d'entrée nos préférences en la matière. sous forme d'assertions. pour ensuite fournir le développement permettant de les défendre ou pour

).

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sur le plan du débat conceptuel une attitude sinùlaire à celle du clinicien qui dans sa pratique engage toujours conjointement à son bagage technique et théorique, sa sensibilité et ses émotions propres. n ne s'agit pas là, comme nous le verrons, d'un acte gratuit, mais d'un procédé typiquement psychanalytique qui consiste à ériger des connaissances théoriques sur une intuition réalisée au contact des objets concrets1. Or à ce niveau "basic" du savoir, la psychanalyse nous convie à ne pas nous orienter à raide de notre seule logique ou guidés par nos exigences formelles de rigueur. Il semblerait ainsi que les émotions ou le ressenti n'occupent pas seulement une place centrale dans la pratique analytique mais aussi dans la compréhension des concepts théoriques ou la défmition du champ épistémologique freudien dans son ensemble. TIexisterait, au fond de nos âmes, une contrée dont Freud a entrepris l'exploration sur un mode qui tranche avec les procédés usuels de prospection et de contrôle empiriques et intellectuels. En réponse à des auteurs connne GfÜnbaum, nous dirions qu'il est toujours possible de poser un regard critique sur les" conquistadores"2 à partir des instruments de navigation traditionnels; notre étude se veut davantage une critique constructive du freudisme prenant appui sur les instruments nouveaux auxquels la psychanalyse a donné naissance. Ce procédé méthodologique peut parat"trechoquant si on à le compare à celui qu'utilisent traditionnellement les sciences, en particulier celles de la nature: voulons-nous signifier que Freud renonçait explicitement à l'objectivité de ses travaux3 en engageant (sans les instances de contrôle
comparer notre choix aux autres choix possibles. 1 nous retrouverons cette question directement en psychanalyse, au moment de comparer le statut des hypothèses chez Freud et dans la tradition naturaliste. 2 allusion à une lettre célèbre de Freud à W. Riess, en date du premier février 1900. 3 au sens où les sciences naturelles s'efforcent à maîtriser les variables

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propres à l'activité scientifique, au sens où Popper par exemple les défmit) la subjectivité du chercheur dans le processus de connaissance? Cette hypothèse contredirait l'idée que la psychanalyse est un produit de la Société berlinoise de physiologie fondée en 1845 par Du BoisReyrnond, Helmholtz et Brückel, Ou laissons-nous entendre que Freud faisait fausse route en engageant la psychanalyse sur la voie scientifique, et qu'au fond le caractère "objectif' du discours psychanalytique n'a pas l'importance que Freud semble lui accorder? Dans les deux cas, la psychanalyse se verrait exclue du champ des sciences; tout au plus s'agirait-il d'une pseudo-science, qui n'arrive pas à se départir d'un fond de subjectivisme. Les thèses des psychanalystes charrieraient alors toujours une "vérité" toute relative, marquée par la subjectivité individuelle de tel auteur2. Ou enfin - et c'est le point de vue que nous soutiendrons de manière critique -, est-ce précisément parce qu'elle implique de façon si fondamentale le sujet dans sa relation au savoir, que la psychanalyse est en mesure de tendre vers un savoir "objectif' ? C'est la logique sous-jacente à ce paradoxe, ainsi que ses limites, que nous nous efforcerons à rendre apparentes. Ne souhaitant pas aborder la question freudienne" de l'extérieur", nous adopterons face aux repères traditionnellement proposés par le débat philosophique ou épistémologique, une attitude directement inspirée par la méthode utilisée par Freud dans la cure. Pour le dire à l'aide d'un exemple, nous nous orienterons dans ce dédale d'idées à la manière d'une chauve-souris qui définit sa
définies au travers des situations de laboratoire. À la mise à distance expérimentale s'ajoute la mise à distance conceptuelle. I dans le laboratoire de physiologie duquel le jeune Freud séjourna. et pour qui il garda toujours une vive admiration. 2 un pareil relativisme semblerait attesté par la multiplicité des "chapelles" psychanalytiques et leurs querelles d'initiés.

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position dans l'espace ou par rapport aux objets qui l'entourent, en les interrogeant par ses signaux et en décodant les infonnations que ses propres outils lui adressent en retour. De même, nous ne dirons pas que la psychanalyse aligne sa position sur un courant d'idées au détriment d'un autre, mais plutôt qu'elle a traduit ou intériorisé à l'aide de ses instruments spécifiques (avec les modifications du "modèle" qu'un pareil acte suppose) des propriétés appartenant à divers courants, époques ou disciplines. Freud ne semble-t-il pas s'intéresser au grand Goethe ou à l'interprétation antique des rêves autant qu'à la pensée scientifique de son temps? Nous adoptons en quelque sorte une attitude comparable à celle que prône Jacquy Chemounyl concernant les rapports entre la psychanalyse et le judaïsme pour s'opposer aux points de vue défendus par David Bakan2 et Gérard Haddad3 : comme lui, nous dirions que l'on peut reconnaître dans l'oeuvre de Freud l'influence d'un mouvement spécifique de pensée, mais que cela ne suffit pas à définir la psychanalyse à partir de cette unique mouvance. Sur les questions épistémologiques, nous dirions par exemple que la psychanalyse partage avec les sciences naturelles un goût certain pour la recherche des principes de causalité et l'établissement de lois théoriques, générales et explicatives, et avec le courant phénoménologique ou herméneutique, une inclinaison évidente pour l'interprétation, les questions de l'individuel, la recherche de la finalité des actes ou des intentions, etc. Au registre de ces repères, il en est un auquel nous réservons une place de choix: la tradition de pensée issue de Platon nous apparaît en effet particulièrement significative (au sens véritablement psychanalytique du terme), en tant qu'elle révèle une attitude face aux choses
I voir Freud. la psychanalyse et le judaïsme: un messianisme sécularisé. 2 voîr Freud et la tradition mystique juive. 3 voir L'enfant illégitime: sources talmudiques de la psychanalyse.

25

sensibles et à la connaissance présentant de nombreuses analogies avec le freudismeI. Nous pensons en effet que la psychanalyse pose sur la question du réel un regard qui n'est pas celui de la sensibilité épistémologique à laquelle sont rattachées les sciences naturelles desquelles Freud pourtant se réclamait. Notre étude se fixe ainsi pour principal objectif de mettre en lumière, à partir de cette place du réel dans la pratique et la théorie freudiennes, la nature, la portée et les limites d'une "jeune science" dont plus d'un commentateur a relevé le caractère novateur, voire "révolutionnaire"2. La psychanalyse est-elle tenue à être une science, et plus particulièrement une science naturelle? Plusieurs raisons, dont Assoun a établi l'inventaire dans son Introduction à l'épistémologie freudienne, le feraient croire. Elle gravitent autour de l'engagement, maintes fois proclamé par Freud, en faveur des notions de monisme épistémologique, de psychophysique (E. Haeckel, E. Mach), d'agnosticisme (E. Du Bois':Reymond), de physicalisme (E. Brücke), etc. Dans cette perspective, les composantes biologiques postulées par la théorie priment sur les propriétés psychologiques mises au jour par la
I il ne s'agit évidemment pas pour nous de prétendre à l'établissement d'un parallèle de fond entre deux auteurs dont le cadre historique et les intentions spécifiques ne sont pas les mêmes. Notre intérêt pour le platonisme est bien plus restreint; pour le dire dès à présent, notre analogie s'articule pour l'essentiel autour du schéma global de la connaissance, tel qu'il est proposé par Platon dans son allégorie de la caverne (voir République, livre Vll). Nous répétons en outre que nous n'avons pas pour intention d'aborder ces questions sous un angle étranger au freudisme lui-même, comme le serait celui de la réflexion philosophique sur les destins du platonisme et leur comparaison avec des traits de la psychanalyse. C'est pourquoi, bien que nous nous référerons par moments aux travaux que Y. Brès a consacrés à Freud et Platon (lA psychologie de Platon, lA souffrance et le tragique, etc.), notre propre étude sera orientée par Un intérêt inverse à celui de Brès: nous panirons de Freud et non de Platon. 2 on peut penser ici à Marthe Roben ou Claude Le Guen.

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clinique. Les secondes seraient les effets produits par les premières. S'il en est ainsi, la psychanalyse peut-elle maintenir sa position en marge des autres sciences naturelles, en continuant, par exemple à ne pas partager leurs méthodes? Et dans le cas où la priorité serait donnée aux facteurs psychologiques, poU1T3it-elle encore justifier un enracinement véritable dans le naturalisme, ou bien ne s'agirait-il plus que d'une "science" construite sur le modèle des Naturwissensc1ulften1? Un large volet de la psychologie expérimentale aurait sans doute plus de facilité à revendiquer un pareil statut que la psychanalyse; il suffit de penser à la polémique qui oppose les psychanalystes dont la perception de la petite enfance est construite à partir des postulats théoriques de leur science aux partisans de l'observation directe des nourrissons. Nous voyons alors que les deux indications livrées naturalisme et l'autodétermination - s'avèrent entre elles incompatibles: soit la psychanalyse se met sous l'égide de puissances organiques (naturalisme), soit elle s'auto-érige sur un mode psychologique. Nous estimons contrairement à Assoun - que Freud n'a pas choisi une voie au détriment de l'autre; c'est peut-être même pourquoi il a donné naissance à une "science nouvelle". La raison majeure qui nous fait récuser l'idée d'un rattachement inconditionnel de la psychanalyse aux Naturwissensc1ulften est le suivant: comme la continuité entre les postulats énergétiques et la méthode herméneutique n'est pas assurée par Freud2, la psychanalyse ne peut pas, dans la fonne qui est la sienne, fournir les vérifications expérimentales de ses hypothèses
1 décomposition expérimentale du tout en ses parties élémentaires (analyse) et recomposition théorique de l'objet depuis les parties élémentaires (synthèse). 2 voir la critique philosophique de la psychanalyse: J. Hyppolite, R. Dalbiez, P. Ricoeur.

par Freud

sur l'épistémologie

de sa découverte

-

le

27

au sens ou l'empirisme en vigueur dans les sciences naturelles l'entend1. La psychanalyse devrait donc renoncer à la fois à sa méthode et à son langage, par exemple en adoptant ceux des sciences naturelles. Elle invaliderait du même coup son mode d'appréhension d'objet propre. Dans cette perspective, l'aboutissement du projet freudien se réaliserait au moment même de sa dissolution dans le naturalisme. Sous sa forme actuelle, la psychanalyse ne serait donc qu'un espace épistémique transitoire attendant humblement que les Naturwissenschaften daignent traduire ses propos chancelants en un langage clair, fondé SUI une réalité organique. C'est cette fonne de destin que Assoun prédit à la découverte freudienne:
"la psychanalyse, comme forme de savoir, oeuvrant dans l'espace de l'inachèvement, se réalisera dans sa mon, une fois atteinte la limite de sa perfection épistémique, absorbée parles ,,2 autres savoirs.

Cette idée de la dissolution de la psychanalyse dans les sciences naturelles est clairement contredite par certains textes de Freud, notamment ceux où il revendique une autofondation de la psychanalyse par la méthode psychologique qui lui a valu ses résultats. Une part d'ambiguïté accompagne ainsi toujours les idées de Freud concernant la part des facteurs organiques et psychologiques. Ce manque de clarté peut se comprendre par ce que disait Roland Dalbiez3en 1936 déjà: cet auteur établissait une distinction entre doctrine et méthode chez Freud; la première serait à mettre sur le compte de la vision que Freud avait du travail scientifique (voire de l'idéal qu'il s'en faisait), la seconde correspondrait à l'origin.alité de psychologue du fondateur de la psychanalyse. A sa manière, Peter Gay vient confirmer ces aspects:
1 voir la critique de Popper. 21ntroduction à l'épistérrwlogie freudienne, p. 190. 3 voir La Méthode psychanalytique et la Doctrine freudienne.

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"vers la fin de sa vie, il [Freud] viendra à se demander si des médications chimiques ne parviendraient pas un jour à suppléer la laborieuse procédure cil divan analytique et de cette parole dont il faut délivrer le malade. Mais jusqu'à l'avènement de ce jour, pense+il, la rencontre analytique demeurera le meilleur recours contre la souffrance névrotique." 1

Freud, semblerait-il, connaissait d'un côté le désir (réel) de fonder la psychanalyse sur un substrat organique, et d'un autre celui (tout aussi réel) de préserver l'intégrité de la méthode psychologique instaurée depuis les origines. Pareille tension se retrouverait jusque dans l'Abrégé de psychanalyse:
"En ce qui nous concerne, la thérapeutique ne nous intéresse ici que dans la mesure où elle se sert de méthodes psychologiques, et pour le moment elle n'en a pas d'autres. Il se peut que l'avenir nous apprenne à agir directement, à l'aide de certaines substances chimiques, sur les quantités d'énergie et leur répartition dans l'appareil psychique. Peut-être découvrironsnous d'autres possibilités thérapeutiques encore insoupçonnées. Pour le moment néanmoins nous ne disposons que de la technique psychanalytique, c'est pourquoi, en dépit de toutes ses limitations, il convient de ne point la mépriser.,,2

S'il ne fait aucun doute que Freud souhaitait voir un jour la psychanalyse rencontrer les sciences de la nature, ce n'était jamais au sens où une mouche rencontre un caméléon, car compléter l'un par l'autre ne signifie pas forcément dissoudre l'un dans l'autre, comme l'attestent ces propos de Freud rapportés par Théodore Reik :
"Un jour, alors qu'il évoquait l'avenir de la psychanalyse, il affirma que les analystes et ceux qui font de la recherche dans le domaine de l'endocrinologie et des sciences annexes étaient comparables à des équipes de travailleurs qui construisent un

1 Freud, une vie, p. 336. 2 Abrégé de psychanalyse, p. 51.

29

tunnel en partant des côtés opposés et qui se rencontrent milieu de ce tunnel..l

au

Tout en approuvant le dialogue entre la psychanalyse et les autres savoirs, nous pensons que la psychanalyse doit définir sa position épistémologique à partir d'elle-même, c'est-à-dire depuis sa méthode et son langage. C'est pourquoi nous pensons que c'est bien le cadre épistémologique qu'il convient de revoir à partir de la méthode et du langage de la psychanalyse, et non l'inverse. Certains auteurs - psychanalystes, pour la plupart défendent d'ailleurs aussi cette position, sans partager au demeurant un même avis sur le destin de la psychanalyse en tant que science. Les Septièmes Rencontres Psychanalytiques d'Aix-en-Provence, tenues en 1988 et qui ont donné lieu à la publication d'un ouvrage collectif intitulé La psychanalyse, une science?, ont notamment vu deux auteurs développer des points de vue différents à partir du constat commun faisant de la pratique psychanalytique le terreau de toute épistémologie du freudisme. Pour Claude Le Guen,
"la psychanalyse doit absolument. car son eXistence et son destin en dépendent. reconnaître ses propres méthodes et ses voies théoriques spécifiques. en assumant totalement leurs particularités et singularités comme leur nature évolutive. en revendiquant sa place pleine et entière à côté des autres ,,2 sciences.

Olivier Flournoy, en revanche, voit dans la science un danger pour la psychanalyse, car cette dernière se doit de tenir compte de certains facteurs incompatibles avec les exigences normatives des sciences: l'expérience

1 Trente ans avec Freud. p. 32. 2 "La psychanalyse: une science? " in La psychanalyse. p. 35.

une science?

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intersubjective réelle et singulière, et la compréhension. fi écrit:
La psychanalyse ne peut pas être une science pour deux raisons: elle ne peut pas escamoter le problème de ses origines chez cet homme-là, alors qu'on peut fort bien escamoter le problème des origines de l'héliocentrisme chez Galilée pour en faire un objet de science. Elle ne peut pas davantage escamoter l'expérience intersubjecûve où chaque analyste rejoue le rôle que Freud a joué, alors qu'on peut escamoter sans autre l'expérience de la tour de Pise. Que cette dernière ait été imaginée ou effectuée pour de vrai, les conséquences théoriques et praûques que Galilée et ses successeurs en ont ûré sont acquises."1

La critique de Flournoy nous paraît particulièrement pertinente, non pas en tant qu'elle s'oppose à l'idée d'une psychanalyse scientifique2, mais pour la part centrale qu'elle réserve aux questions de l'individuel, de l'intersubjectivité et du ressenti dans l'élaboration des connaissances en psychanalyse. Flournoy rejoint sur ce point les arguments que développait Georges Politzer en 1928 dans Critique des fondements de lfl psychologie afin de démarquer le freudisme de la psychologie scientifique classique. Politzer définissait cette rupture par le soin que Freud portait au vécu concret et individueP, dont le sens exprimé par les manifestations ne peut être saisi que par une implication du je dans l'étude des faits psychologiques. L'étude à venir montrera à quel point nous sommes nousmêmes attachés à ces thèmes. Nous ne suivrons par contre Politzer que de façon partielle dans sa critique du freudisme: s'il est vrai - comme Politzer l'affmne - que
1 "La science, un danger pour la psychanalyse" in La psychanalyse. une science? , p. 53. 2 Flournoy lui-même souligne qu'il souhaite voir se compléter son point de vue et celui de C. Le Guen : l'un développe ses arguments depuis l'intérieur de la psychanalyse (Flournoy), l'autre pour l'extérieur (Le Guen). 3 qu'il oppose aux abstractions mentales qui caractérisent la psychologie traditionnelle.

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