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Sextus, ou le Romain des Maremmes

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499 pages

QUOI, Madame, dit Côme Rucellai à Thérèse de Longueville, arriver à la porte de Florence, et n’aller pas plus avant ! Oublier à votre retour les amis qui seraient si heureux de vous revoir ! Vous établir à Acetri, où Galilée mourut de tristesse ! — C’est à Rome, dans nos solitudes, répondit le jeune abbé Rucellai, frère de Côme, que Madame a pris le goût de la retraite ; Florence ne lui convient plus. — Remarquez-vous, dit Thérèse à Côme, que votre frère n’est plus toscan, et qu’il se croit romain ?

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Hortense Allart de Méritens

Sextus, ou le Romain des Maremmes

Suivi d'essais détachés sur l'Italie

SEXTUS OU Le Romain des Maremmes

CHAPITRE PREMIER

QUOI, Madame, dit Côme Rucellai à Thérèse de Longueville, arriver à la porte de Florence, et n’aller pas plus avant ! Oublier à votre retour les amis qui seraient si heureux de vous revoir ! Vous établir à Acetri, où Galilée mourut de tristesse ! — C’est à Rome, dans nos solitudes, répondit le jeune abbé Rucellai, frère de Côme, que Madame a pris le goût de la retraite ; Florence ne lui convient plus. — Remarquez-vous, dit Thérèse à Côme, que votre frère n’est plus toscan, et qu’il se croit romain ? Cette Eglise a bien du pouvoir : un Rucellai oublier sa patrie ! — Le temps n’est plus, répondit Guide, des Rucellai et de la patrie ; nos jardins n’inspirent plus de Machiavel, et les jeunes républicains, disciples de ce grand homme, sont éteints pour jamais ! Florence n’est plus l’école des sciences, des arts et du langage. — Du langage ! s’écria Côme d’un ton brusque qui lui était naturel et qui contrastait avec la douceur de son frère, elle est toujours l’école du langage ; un romain seul peut le nier et ne pas s’en apercevoir. Jusque dans nos campagnes, la langue a conservé sa pureté ; et, chose singulière ! si Florence ne garde plus son ancienne position, elle garde toujours sa position relative ; elle est encore celui des Etats d’Italie où il y a le plus de liberté. On ne peut lire ni respirer qu’ici ; nous avons un gouvernement plein de douceur. — Soit, dit Guide, enchantez-vous d’un Etat d’un million d’âmes ; prenez place en Europe avec cela. Florence fut illustre par les hommes et les circonstances ; mais sa faiblesse domina toujours. Ses richesses, appuyées sur le commerce, en firent une sorte de manufacture, dont le soin, confié aux marchands, détourna la République d’un rôle plus important. — Pensez-vous donc que vos trois millions de l’Etat romain ?...  — L’Eglise, interrompit Guide, a une influence universelle ; si son autorité est diminuée, une partie de l’Europe est encore sa tributaire ; nos affaires sont plus importantes, je crois, que celles de la Toscane. — La Toscane vous rend mépris pour mépris, haine pour haine ; Rome fait le malheur de l’Italie comme Florence en est la lumière. — Cher Côme, reprit Guide, vous savez que j’aime la Toscane ; ne nous disputons plus. Né votre cadet, je suis romain pour faire ma fortune. — Il lui prit la main, et dit à Thérèse : — Mon frère ne saura jamais faire la sienne ; il parle au Grand-Duc avec la même rudesse qu’à moi. — J’ai du caractère ; je tiens à avoir raison quand j’ai raison. — Un petit succès vous fait oublier un succès plus grand. — J’aurais voulu convaincre une seule personne, dit Côme en regardant madame de Longueville ; mais je ne l’ai pas pu. — Ce n’était pas la plus facile à convaincre ; bien d’autres ont échoué là comme vous. Cette déesse de la sagesse, qui vint éblouir les enfans de l’Italie, retourne dédaigneuse à Paris. — Dédaigneuse ! reprit Thérèse ; jamais personne n’admira plus votre pays que moi. — Pendant qu’elle disait ces mots, ses deux enfans jumeaux entrèrent : le petit Philippe alla s’asseoir sur les genoux de l’abbé. tandis qu’Anna, sa sœur, resta près de sa mère : ils avaient cinq ans.

 — Philippe, dit Guide, vous partez, donc pour Paris ? — Pas encore, dit Philippe ; nous restons à Acetri. — Oui, dit Thérèse, nous y restons l’été ; et il est si difficile de quitter l’Italie, que je n’ai rien fixé pour mon départ. Un anglais de mes amis doit arriver bientôt. — Lord Norfolk ? — Oui. — Voulez-vous me permettre, dit Guide, de vous présenter le marquis Matteo Visconti, l’homme le plus aimable de Milan ? Un chagrin d’amour le rend mélancolique à présent ; quelques visites à Acetri lui donneront d’autres regrets. — Bien que Guide eût fait cette demande, il reprocha timidement à madame de Longueville de se laisser présenter chaque jour de nouvelles personnes. Il avait dans ses manières une grâce naturelle inconnue à Paris, et qui n’y serait pas comprise ; c’était la grâce à sa source, là où elle est née une fois pour être imitée. Mais à Paris, la convention a fait oublier les modèles et créer une nouvelle nature à côte de la vraie.

Guide était adroit ; avec plus de caractère que Côme, il ne se vantait jamais comme lui d’en avoir. Côme était irritable et vain ; ses petitesses lui fesaient presque toujours manquer le but où son esprit était capable d’arriver.

Thérèse proposa de faire une promenade avant le départ des deux frères pour Florence. Ils sortirent ; en traversant le village, ils voulurent entrer à la maison de Galilée. Elle est de peu d’apparence. On frappa à la porte : une vieille femme vint ouvrir après avoir fait attendre long-temps. Sans donner aucune explication, elle introduisit les arrivans dans la maison, et les quitta pour retourner à ses affaires, comme si elle était accoutumée à de pareilles visites. La maison est petite, négligée, et habitée par de pauvres gens Les chambres sont obscures ; d’étroites et courtes fenêtres laissent entrer peu d’air et de jour ; il n’y en a qu’une dans la chambre de Galilée ; un grand lit antique demeuré passe pour être le sien. Côme conduisit Thérèse sur la terrasse où Galilée faisait ses observations ; la vue est charmante de cet endroit : des collines boisées qu’on domine et un pays délicieux se découvrent tout autour. On parcourt cette maison avec émotion ; les douleurs de Galilée en exil, cette union touchante du malheur et du génie, sont rendues plus sensibles par la vue du lieu même où il a fini ses tristes jours. Il avait une fille bien aimée, digne de lui par son esprit ; elle le quitta pour se faire religieuse : il resta seul. Racine fut privé de la même manière d’une fille charmante ; les vœux monastiques n’ont pas seulement frappé l’amour, mais tous les sentimens, toutes les joies de la nature. Quand Thérèse sortit de la terrasse, le soleil se couchait à droite : il se couchait devant la terrasse où Galilée faisait ses observations. Côme et Guide quittant Thérèse après la promenade, montèrent ensemble en voiture pour retourner à Florence.

*
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CHAPITRE II

ILS restèrent quelque temps silencieux ; aimant tous deux madame de Longueville, il ne leur plaisait pas d’en causer ensemble. — Hé bien ! dit enfin Côme, poussé par une curiosité à laquelle il résistait depuis quelques jours, Hé bien, vous vous promettiez, en partant pour Rome après elle, d’apprendre ses secrets de sa bouche. Vous vous flattiez d’obtenir sa confiance. Cependant vous ne savez rien. — Qui vous a dit cela ? — Quoi ! vous savez !... — Si j’ai obtenu sa confiance, dois-je la trahir ? — Côme s’inclina, montrant sa discrétion. — Mon frère, je ne veux pas vous tromper, je sais très-peu de choses. Après de longues conversations, madame de Longueville a parlé de malheurs, de mariages imprudens ; enfin le héros de son cœur n’est pas son mari. — Ah ! ah ! et cette sévérité... — Il paraît que M. de Longueville lui convenait peu. Quelques années après son mariage, et lorsqu’elle était déjà mère, elle rencontra celui qu’elle a vraiment aimé : ils s’évitèrent long-temps ; mais M. de Longueville mourut. Vous savez qu’il fut tué dans une partie de chasse ? — J’ai cru souvent que cette mort imprévue était la cause de son chagrin. — Quelque temps après l’homme aimé se rapprocha ; mais il paraît que lui aussi se trouvait séparé d’elle par des raisons personnelles que je n’ai pas sucs. La passion éclata pourtant ; et puis je ne sais pourquoi séparation, malheur, oubli éternel. — Ainsi à présent son cœur est libre. Quel est ce lord Norfolk qu’elle attend ? — Ce n’est pas le héros, c’est un ami. — Et vous croyez que depuis qu’elle a quitté Paris ?... — Elle est restée triste et seule. — Vous le croyez ? — J’en suis sûr. — Vous le croyez, une femme de vingt-quatre ans ! J’en doute. — N’en doutez pas. Songez à l’empire du pays, des idées, des habitudes. — Mais elle a eu un amant ? — Oui ; mais loin que ce premier pas ait ébranlé sa vertu, il l’a raffermie ; une cruelle expérience semble l’avoir mise en défiance des hommes. — Elle est Française, elle est coquette ; elle aime l’empire qu’elle exerce : vous parlez de sa vertu, je n’y crois pas. — Vertu stupide, qui lui fait passer les belles années de sa vie dans la solitude. Souvent, dans nos campagnes romaines, à l’aspect de là nature, j’ai vu ses yeux se mouiller de pleurs. Elle n’est pas coquette, elle est noble ; elle éveille dans le cœur de l’homme des sentimens élevés qui font naître l’amour : elle n’a pas d’autre art. — Les douleurs qu’elle cause ne l’ont jamais touchée. — Je ne sais. — Vous parlez comme un homme épris. — Vous parlez. comme si vous aviez, du dépit. — Moi ! je n’ai jamais songé à elle. — Tout le monde a cru à Florence que vous l’aimiez. — Quelle folie ! Je connaissais trop vos sentimens. — Guide ne répondit plus ; la voiture entrait dans Florence.

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CHAPITRE III

L’ABBÉ Rucellai dîna en rentrant. Son frère dînait dehors, et lui laissa sa voiture ; dès que l’abbé eut dîné, il la demanda, il s’habilla, et courut aux Cascines, où la société et le peuple de Florence se rendaient durant cette soirée du printemps. Il était six heures ; le soleil ne se couchait pas encore ; les jours devenaient plus longs ; la nature respirait cette secrète mélancolie des premiers momens du printemps ; des impressions tristes se mêlent à cette longueur des jours et à ce réveil du monde, sans qu’on puisse les expliquer.

Un homme à cheval passa près de la calèche de Guide ; ils se saluèrent, et Guide dit tout bas avec un mouvement d’humeur : — Le marquis Médicis ! c’est d’un mauvais augure de le rencontrer le premier. — Guide pressait son cocher d’aller plus vite pour rejoindre les autres voitures qui l’avaient dépassé ; il fut atteint par un de ses amis à cheval, qui lui criait : — Abbé Rucellai ! un mot ! — Ah ! c’est vous, marquis Visconti, je vous cherchais. — Mon cher, dit Matteo, apprenez-moi si le marquis Médicis est ici ? — Oui, nous nous sommes salués à l’instant. — Elle est donc de retour ! Il faut la chercher ; elle a été avec sa mère et lui visiter la Vallombrosa, la Verna et les Camaldoli ; ils seront revenus hier. — Voici Candida ! dit l’abbé ; mais ce n’est pas sa mère qui est avec elle. — Non, c’est la Martelli, sœur de Médicis. Adieu, je vous rejoins bientôt. — Visconti ! écoutez : madame de Longueville... — Vous m’en parlerez plus tard ; je vous retrouverai à la Porta al Prato : au revoir ! — Bon ! dit l’abbé, s’il n’était pas si amoureux de Candida, je ne le présenterais pas à madame de Longueville.

Les voitures ont l’habitude de s’arrêter vers le milieu des Cascines sur une plateforme qui s’étend devant une maison du Grand-Duc. Guide s’arrêta là, regardant de tous côtés, et saluant les voitures voisines. Plusieurs hommes à cheval et à pied vinrent lui parler à la portière ; ils s’entretinrent des intrigues du jour. Des étrangers ayant été présentés dans la société italienne, on leur supposait déjà des bonnes fortunes. — Est-il vrai que madame de Longueville soit arrivée de Rome ? — Oui, dit Guide, je le crois. — Vous ne l’avez pas vue ? — Il hésitait à répondre ; un autre reprit : — S’il l’a vue ! Il en est amoureux. — Il s’en défendit. Un autre reprit : — Quoi ! rival de son frère ! — Côme n’est plus épris. — Messieurs ! le Grand-Duc. — Le Grand-Duc passa dans sa voiture avec la Grande-Duchesse, et leur fille aînée âgée de six ans. Ces messieurs ôtèrent leur chapeau. Au même instant on montra à Guide madame de Longueville, dont la voiture venait de s’arrêter parmi les autres. Guide voulait la rejoindre ; sous différens prétextes, il s’éloigna de ses amis, qui comprirent tous où il voulait aller ; mais les hommes craignent d’avouer un sentiment qui n’est pas partagé ; ils le craignent surtout à Florence, petite ville, où le commérage a quelque empire.

Guide demanda à madame de Longueville si elle voulait qu’il lui présentât le marquis Visconti le lendemain ; elle répondit qu’elle allait à la galerie avec Côme, et qu’il pouvait le lui amener là. — Vous allez demain à la galerie avec Côme ! — Oui. — Quand donc avez-vous arrangé cela ? — Tandis que vous parcouriez ce matin le jardin de Galilée. — Guide quitta Thérèse, fâché que son frère parût ainsi se rapprocher d’elle avec mystère ; il fut mécontent de s’être engagé à lui présenter le marquis Visconti à la galerie.

*
**

CHAPITRE IV

LE lendemain, à dix heures du matin, Côme arriva à Acetri, où il venait chercher madame de Longueville, pour se rendre à la galerie de Florence. Elle le reçut déjà prête à partir ; il la trouva plus belle encore qu’à l’ordinaire ; elle avait un grand chapeau de paille qui lui allait à merveille : ses cheveux étaient blonds, ses yeux bleus, ses dents belles, son visage noble et animé ; elle avait quelque chose d’élégant, de modeste et de naturel dans toute sa personne ; des manières distinguées, mais simples ; une taille charmante ; un abord souvent sévère, mais qui s’adoucissait avec de la grâce et de la cordialité ; on croyait sentir en elle une âme à la fois aimable et forte, capable de grandes choses, mais sensible aux petites.

Ils montèrent en voiture, et traversèrent avec ravissement la campagne embaumée ; la pluie avait rafraîchi et embelli la nature renaissante. Thérèse n’avait pas vu la galerie de Florence depuis son retour de Rome. Une sorte de recueillement s’empare de l’âme quand on entre dans cette galerie. Ce n’est pas beau comme le Vatican ou le Louvre ; mais la religion des arts, si l’on peut s’exprimer ainsi, semble y régner : les tableaux sont disposés avec intelligence ; les longs corridors et les salles contiennent des ouvrages de toutes les écoles ; on y voit quelques statues antiques, mais ce n’est pas encore l’antiquité comme on la trouve à Rome. On reconnaît à Florence l’empreinte du caractère et du génie de l’Italie moderne. Les portraits des peintres fameux peints par eux-mêmes se trouvent réunis dans une galerie : la tête de Michel-Ange et celle de Léonard de Vinci sont les plus remarquables. Dans la salle appelée la Tribune, on a soigneusement réuni les chefs-d’œuvre ; cette salle est arrangée avec luxe ; des tapis, des draperies, l’harmonie de l’ensemble, témoignent le culte et le sentiment du beau. Plusieurs hommes qui paraissent distingués traversent à tout moment ces salles ; ils parlent. bas ; ils donnent des ordres : on voit que les arts sont dans ce pays une affaire importante et toujours active ; on reçoit un double effet du nom des maîtres prononcés dans leur langue et dans leur patrie.

Madame de Longueville examinait l’école de Venise quand le marquis Visconti arriva avec Guide, qui le présenta à Thérèse. Il aimait les arts ; mais les Lombards ne les cultivent pas comme les peuples du midi de l’Italie ; Matteo, d’ailleurs, songeait plus à l’indépendance de l’Italie qu’aux richesses qui lui restent. C’était un homme de vingt-trois ans : sa tête était belle, et ressemblait aux têtes lombardes que Léonard de Vinci a peintes dans ses tableaux. Thérèse parcourut quelques salles avec lui ; il causait sans prétention, mais avec grâce : la noblesse du nord de l’Italie est plus éclairée et plus aimable que celle du midi. Thérèse voulut rentrer à la tribune avant de partir ; elle s’arrêta à gauche en sortant devant un tableau du Corrége, qui représente la Vierge tendant les bras à son fils qui est par terre ; il y a dans l’attitude de la Vierge du ravissement, de la tendresse maternelle.

Madame de Longueville et ses amis parlaient encore de ce tableau, quand, en traversant le corridor pour sortir, ils rencontrèrent plusieurs personnes qui entraient ; leurs yeux se fixèrent sur une jeune fille d’une grande beauté, blonde à la manière des italiennes, c’est-à-dire avec les cheveux blonds, les yeux bleus, mais les sourcils et les cils très-noirs. Elle était avec une dame âgée et quelques hommes, entre lesquels se trouvait le marquis Médicis, qui reconnaissant madame ne Longueville, s’avança vers elle. D’un coup-d’œil Thérèse comprit le trouble de la scène. Candida, éprise de Matteo, venait de le voir, et la rougeur couvrait son front charmant ; sa mère la regardait d’un air sévère, comme pour lui ordonner de hâter sa marche, pendant que Matteo, hors de lui-même, répondait à Candida par un regard plein d’amour et de reproche. La colère qu’exprimait son visage s’augmenta quand, ayant vu s’éloigner Candida, il resta à côté de madame de Longueville, en présence du marquis Médicis, qui la complimenta sur son retour. Les lombards ne reculent pas devant un duel, et Matteo avait déjà une fois inutilement provoqué le marquis Médicis, qui se hâta de saluer madame de Longueville et de s’éloigner. Le marquis Visconti allait le suivre ; Thérèse, qui avait compris son intention, prit son bras en lui disant : — Sortons d’ici ; conduisez-moi à ma voiture. — Matteo obéit sans savoir ce qu’il faisait : la rage, l’amour, l’honneur bouleversaient son cœur de vingt-trois ans. Il était si agité, qu’il put à peine aider de sa main tremblante Thérèse à monter dans sa voiture.

Quand Thérèse fut seule, elle se livra aux impressions que lui retraçait cette scène ; elle venait de voir deux amans se rencontrer ; elle avait vu leur émotion. —  Et moi aussi, dit-elle, j’ai aimé ; aujourd’hui je vis seule : Richard ! quel mal vous avez fait à vous et à moi ! Qu’on se soumet lentement, même à une destinée irrévocable ! — Alors elle pleura. Depuis long-temps ses sentimens étaient vaincus, elle en était maîtresse ; mais une circonstance suffisait pour rappeler l’amertume de ses sacrifices. Déjà l’ennui remplaçait sa douleur : à trois ans de combat avait succédé une triste paix, aussi péniblement supportée peut-être que la douleur.

Ce n’est pas que Thérèse eût été insensible en Italie aux soins que son mérite et sa beauté avaient attirés autour d’elle ; mais si elle éprouva en secret quelques impressions tendres, elle ne s’y livra jamais ; elle repoussa avec une ferme constance des affections qui n’étaient pas assez dignes d’elle. Son âme, facile à intéresser, restait maîtresse d’elle-même. En résistant ainsi à ses sentimens, Thérèse leur conserva leur prestige ; des affections qui, si elle s’y fût livrée, l’eussent lassée par leur frivolité, gardèrent par sa sagesse leur charme et leur douceur ; elle contint un cœur tendre par les principes d’un esprit élevé, et par les souvenirs d’une passion douloureuse. C’était son bonheur d’attribuer le mérite de sa conduite à l’influence qu’avait eue son amant. C’était lui, pensait-elle, qui, en lui offrant la plus noble passion qu’elle eût pu imaginer, l’avait garantie pour jamais des sentimens légers. S’il n’était pas resté lui-même conséquent à ses propres leçons, elle du moins ne fléchirait pas, et garderait l’héritage glorieux qu’il lui laissait.

CHAPITRE V

SOUS prétexte que Thérèse aimait les études sérieuses, Guide lui donnait sans cesse des notes et des détails sur l’Italie, et il lui écrivait à ce sujet. Une chose étonnait Thérèse ; Guide se montrait supérieur dans ses lettres à ce qu’il était dans la conversation. Il écrivait avec esprit, avec chaleur : était-ce sa langue qui lui donnait ce mérite ? Thérèse, émue par une lettre, se refroidissait en l’entendant.

Elle le raconta à Côme ; il en conçut aussitôt une idée qu’il ne voulut pas expliquer ; mais quelques jours après, il arriva à Acetri plein de gaîté : — J’ai une chose à vous apprendre, dit-il, dont vous ne vous doutez pas, que vous ne devinerez jamais. — Thérèse le pria de s’expliquer. — Il s’agit de Guide. — Hé bien ? — De sa correspondance, de son esprit dans ses lettres... Ah ! ah ! ah ! — Il riait aux éclats. — Il faut, dit-il, il faut que ces hommes rusés soient démasqués. Il veut me donner des leçons d’adresse ; je lui en donnerai de franchise. — Que voulez-vous dire ? — Que Guide n’écrit pas les lettres qu’il vous envoie. — Comment ? — Oui, il ne les écrit pas entièrement ; la partie ordinaire est de lui, mais la partie grave, ce qui vous touche, ce qui vous charme sur l’Italie, n’est pas de lui ; il le copie. — Il le copie ! — Oui. — Où le trouve-t-il ? — Qu’il vous suffise de savoir qu’il le copie. — Vous voulez plaisanter. — Je dis la vérité. — Mais où trouverait-il cela ? — Il le trouve dans les lettres d’un de ses amis, puisque vous voulez tout savoir. D’ailleurs je veux vous livrer le modèle, et vous verrez si je ments. — Comment aurez-vous ces lettres ? — Je les demanderai à Guide, qui me les donnera, croyant son adresse si profonde qu’elle est impénétrable. Avez-vous connu à Rome le cardinal Salviati ? — Je l’ai vu quelquefois. — L’ami de Guide est attaché à ce cardinal, et romain, il s’est lié avec mon frère, et lui écrit souvent. Vous lirez ses lettres, s’écria-t-il avec joie ; oui, le trait parfait est de vous les donner. — Je les refuse, dit Thérèse. — Nous verrons, dit Côme, si vous ne les lirez pas !

Quelques jours après, Côme apporta les lettres à Acetri. Thérèse refusa de les voir ; mais Côme, en partant, les laissa sur sa table. Le soir, madame de Longueville étant seule les retrouva ; c’était des lettres sur l’Italie ; l’indiscrétion n’était pas grande ; cependant plusieurs de ces lettres contenaient des détails individuels ; nous ne donnerons ici que celles-là, pour faire connaître leur auteur ; dans les autres, Thérèse retrouva les passages qui l’avaient charmée dans les lettres de Guide.

CHAPITRE VI

LETTRES DE SEXTUS A L’ABBÉ RUCELLAI

PREMIÈRE LETTRE

« OUI, mon cher abbé, le cardinal Salviati fut mon protecteur. Vous voulez savoir, après tant de conversations sur l’Italie qui vous ont intéressé à moi, quelles furent mon éducation et ma jeunesse ; je vous le dirai sans de longs détails.

Je suis né déshérité dans un pays déshérité. Je n’ai eu ni nom, ni fortune, ni patrie. Je suis romain. J’ai été élevé dans ces Maremmes, où paissent nos troupeaux sauvages. Le cardinal Salviati avait employé mon père dans ses domaines ; il me garda près de lui quand mon père mourut : je lui plus ; il s’amusa à m’enseigner le latin ; et tour à tour il me garda près de lui ou m’employa dans les Maremmes. J’y surveillais la direction des biens et des troupeaux. Parcourant à cheval nos plaines, j’y ranimais le zèle de ces bergers armés d’une lance, qui, à cheval et immobiles, gardant les bêtes à cornes, se lancent quelquefois après elles avec la rapidité de l’éclair. Quelque chose de guerrier reste dans le paysan romain ; c’est à cheval et en fendant l’air qu’il poursuit et dirige les taureaux rebelles : si les souvenirs remplissent notre ville, un caractère grand et sauvage règne dans nos campagnes ; nos troupeaux mêmes n’obéissent que de loin à la lance ; ils conservent au désert leur caractère primitif ; mal nourris, mais fiers, ils ont plus de cœur que de prix.

Le cardinal m’arrachait à ces solitudes pour me faire étudier à Rome les poètes latins : je cherchais les historiens, et quand je les avais lus, je revenais avec joie au milieu de mes troupeaux ; j’aimais mieux la nature agreste que notre situation politique et les modernes : il y a quelque chose de digne et de doux, si l’on souffre, à revenir à la campagne et à la terre. J’aimais, à la ville, à voir le Forum, les anciens temples, et nos murs envahis par les plantes et les bêtes à cornes : des chèvres et de paisibles vaches paissent et se dispersent dans les prairies qui entourent Saint-Jean-de-Latran ; on les rencontre dans les rues qui environnent Sainte-Marie-Majeure ; et quelquefois on les trouve dans des rues plus fréquentées : cet aspect à la fois héroïque et champêtre de Rome en fait pour moi un lieu sublime.

Je compris de bonne heure que rien de ce que je trouvais de beau chez les anciens ne se trouvait chez les modernes ; je confondis dans un même mépris l’Italie et tous les pays d’Europe, Je me trouvais avec un caractère propre aux institutions romaines, né sur les ruines de leur empire ; j’étais fait pour les vertus civiles : le dévouement à la patrie, la sagesse du sénat, le haut ton de ces affaires, répondaient au besoin de mon âme. J’aimais l’ambition romaine ; je la trouvais seule digne d’un esprit élevé ; ambition qui cherche un succès personnel, mais qui veut surtout le succès du pays, et qui compte la nation plus que soi-même. J’étais sûr que nulle alliance n’avait existé de ma race avec les barbares, et que le sang qui coulait dans mes veines était pur. Je résolus d’ensevelir ma honte et ma vie dans les Maremmes, vrai séjour d’un romain moderne ; je reportais ma pensée vers mes aïeux ; je leur dressais des autels ; j’étais le dernier prêtre du temple.

Cette vie ne put durer, la société et la nature m’appelèrent à leurs épreuves. Le calme était trop grand, et me fatigua ; je pensais que je pouvais garder mon culte au fond de mon âme, et connaître le monde ; je voulais voyager, voir des cieux nouveaux.

Je suppliai le cardinal de m’ouvrir le chemin. Il se moqua de ma légèreté, vanta mes troupeaux naguère tant aimés, me répondit que tout moyen de fortune était difficile en Italie, et il m’offrit de me faire prêtre, ou d’aider un anglais, lord Mortimer, dans des recherches qu’il fesait sur l’histoire d’Italie.

L’idée d’être prêtre ne m’était pas encore venue, et demandait qu’on y réfléchît. Je me décidai à m’attacher à lord Mortimer. Il était parent de ce M. Hastings, gouverneur de l’Inde, que Shéridan accusa avec tant d’éloquence devant le Parlement. Lord Mortimer, comme les hommes médiocres qui ont eu un évènement historique dans leur maison, revenait toujours au même fait ; il m’en raconta les détails ; il me fit lire les discours du Parlement à ce sujet. Il citait toutes les histoires ; il y cherchait en vain un évènement qui, à son avis, eût l’importance de celui-ci ; et sans s’informer s’il était à la gloire de M. Hastings, il lui suffisait que son parent eût été l’objet d’un si grand bruit.