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Six lettres tirées du porte-feuille d'un homme politique

De
104 pages

En lui adressant mes (inédites) sur l’ouvrage de

M. GUIZOT :

De la Démocratie en France.

9 avril 1849.

Le 24 février 1848, vers une heure après midi, le Roi des Français Louis-Philippe, abandonnant le trône, portait sa vie, menacée de dangers, sur une terre étrangère. La lie d’une populace effrénée, hurlant de rage et de démence, poussée par la soif de la destruction, avait pénétré, comme une vague déchaînée, dans le Palais des Tuileries.

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Six lettres tirées du porte-feuille d'un homme politique

France et Europe

I

A M. LE COMTE A. P***

En lui adressant mes Illustration (inédites) sur l’ouvrage de

 

M. GUIZOT :

 

De la Démocratie en France.

9 avril 1849.

Le 24 février 1848, vers une heure après midi, le Roi des Français Louis-Philippe, abandonnant le trône, portait sa vie, menacée de dangers, sur une terre étrangère. La lie d’une populace effrénée, hurlant de rage et de démence, poussée par la soif de la destruction, avait pénétré, comme une vague déchaînée, dans le Palais des Tuileries.

Au milieu de cette écume des rues, de ce torrent impur de toutes les passions haineuses, on pouvait apercevoir quelques hommes à la figure attristée. Sur leur front se peignait la réflexion et dans leur regard des pensées profondes. Ils ne guidaient pas cette armée féroce, recrutée dans les plus sombres bouges du crime, mais voulant se convaincre par eux-mêmes, jusqu’où l’anarchie peut aller, sans force pour lui opposer une digue, ils avaient pour but de tourner au profit de la société l’aspect de ce tableau de la plus horrible dévastation. J’étais de ce petit nombre. — Poussé presque par la main de la Providence, porté par le flux de cette foule sauvage, j’étais entré avec elle dans ces salons réveillant tant de souvenirs, et, le coeur brisé par la douleur, la larme à l’oeil, je portais mes regards sur les effets de cette rage indescriptible. Tout ce qui se trouva sous la main de ces forcenés, brisé en mille morceaux, fut laissé sur le parquet ou lancé par les fenêtres et livré au feu. Des cris, des hurlemens, des coups de fusil tirés sur les portraits des hommes célèbres ou des anciens souverains de ce pays, remplissaient ce palais de leur écho sinistre. C’était un spectacle affreux d’une scène infernale qu’aucune plume ne saurait retracer, et dont le souvenir seul porte le frisson dans l’ame.

A la vue de ma profonde émotion un honnète homme qui était près de moi, me saisit par le bras et me dit à voix basse : au nom du ciel, cherchez à vous maîtriser, car il s’agit de la vie au milieu de cette horde furibonde.

Je compris la justesse de ce conseil, mais j’eus de la peine à me remettre. Trop de raisons, trop de pensées, trop de pressentiments flagellaient mon ame, en y attisant une lutte intérieure, et ma présence dans cet endroit, dans ce moment, augmentait encore l’oppression de mon coeur. L’un des principaux conspirateurs, l’un de ceux dont l’occupation presque unique était la lutte contre l’ordre des choses existant, que les lois avaient en vain, plusieurs fois, atteint et puni, dit dans ses mémoires publiés dans l’exil : „A peine avais-je dépassé le seuil du Palais des Tuileries, à peine avais-je vu cette demeure des Rois, livrée, par la populace qu’il l’avait envahie, à la destruction et à l’opprobre, que la vengeance expira dans mon coeur, et l’endroit où je me trouvais devint son tombeau !”

Et pourtant c’était un ennemi, dont le rêve constant était le renversement du trône et l’établissement de la République. C’était un de ces esprits à qui tout ce qui existe est odieux, et pour qui tout ce que l’avenir renferme dans son sein a un charme infini. Il était présent à cette révolution, dont il était peut-être l’un des plus fermes soutiens, et cependant il se sentit ému à la vue de ce spectacle barbare. Que ne devais-je pas éprouver moi à qui les réflexions, les études, les expériences avaient intimé la conviction qu’à côté du progrès, à côté d’une liberté dignement comprise, le trône monarchique peut et doit exister ; que l’édifice social ne peut que sur cette base, s’élever au profit du peuple ; que ne devais-je pas éprouver en étant témoin de la démolition de tous les fondements de la raison et de la loi ? — Selon mon idée (et malheureusement les événements postérieurs n’ont que trop justifié mes craintes), j’étais présent non pas à une émeute, pas à un bouleversement passager, pas même à une révolution, mais à la destruction de tout ordre social ! Ces figures sinistres qui m’entouraient et qui semblaient appartenir à quelque monde de spectres ; ces cris, ces hurlemens qui n’avaient rien d’humain, ne me prouvaient que trop que la société, qui, sous le dernier régime commençait à s’habituer à cette pensée : que tous les progrès auxquels le genre humain aspire d’arriver solidement, ne doivent être recherchés par lui que sur la voie de la paix et de l’ordre ; que la société, dis-je, se détendait entièrement ; que sous la main destructive de la foule elle disparaissait comme élément organisé de la surface de la terre et se voyait aveuglemeut poussée dans une espèce de chaos indéfinissable.

Quelque grands que furent mes regrets en présence de l’immense infortune d’un Roi, qui désirait franchement le bonheur de la France, de cette noble Princesse, qu’un sort ennemi avait si cruellement frappée comme épouse et comme mère, et de toute cette belle et intéressante famille dont la France pouvait à juste titre être fière, je ne pus m’empêcher de réfléchir avec la plus vive tristesse sur ces commotions convulsives des Etats et des peuples qui réculaient de cents ans toutes les espérances des coeurs honnètes et patriotiques. — En portant d’un point élevé le regard sur l’humanité, en écartant toutes les impressions de nationalité, on est obligé de convenir que le plus grand malheur qui peut affliger un pays c’est la violente transition d’un état de choses dans un autre. Bacon, Montesquieu, Burke, et tant d’autres hommes d’une haute intelligence et d’une réflexion profonde, bien que différant entre eux de système philosophique, étaient pourtant d’accord sur ce point : que les révolutions sont le fléau de l’humanité ; — que les progrès ne doivent s’exécuter que partiellement et lentement sur la voie de la légalité et de la liberté. Nous réfléchissons ordinairement trop peu sur la grande influence qu’exerce sur les hommes l’habitude. Cette pensée s’était pourtant présentée dans l’antiquité à Aristote, qui dans sa politique dit positivement : „On ne peut comparer l’innovation dans les arts avec l’innovation dans „les lois, car l’obéissance à ces dernières est en quelque „sorte le résultat de l’habitude.‟ — Pensée grande et surtout vraie ! — En politique il ne faut pas planter, mais greffer ; pas arracher violemment, mais améliorer graduellement. La nature humaine renferme des mystères indéfinis de coeur et d’esprit. On ne la satisfait pas toujours par un changement subit, imprévu, même lorsqu’on lui apporte une amélioration réelle ; et que n’en est-il quand cette amélioration est supposée, problématique, et quand des longues années doivent s’écouler avant que ses fruits puissent être cueillis avec profit ? — Je ne suis donc pas partisan de révolutions sanglantes, de libertés conquises par les armes, et surtout quand une telle révolution surgit dans le sein d’une même nation. Combattre pour l’indépendance est tout à fait autre chose. L’oppression d’une nation par une autre est et sera toujours une honte en face de l’humanité ; c’est un germe permanent d’une injustice révoltante et de commotions politiques ; mais dans un pays où règne une liberté suffisante, où l’indépendance de chacun n’est limitée que par la loi, les révolutions sont un crime, ou, en voulant même les désigner avec la plus grande indulgence, un motif au crime contre la loi, l’ordre et la société. Malheureusement dans beaucoup de pays, et surtout en France, tout ce qui s’appelle Gouvernement, est considéré comme ennemi principal. Là, ceux qui sont au timon des affaires ont le seul avantage (si leur conscience ne leur reproche rien) de penser que le pouvoir qu’ils ont en main, est exercé pour le bien de la société et que toutes ces invectives et ces injustes attaques dont les accable la foule hostile, poussée par quelques brouillons envieux, s’arrêteront impuissantes à leurs pieds, tandis que la postérité plus juste et plus consciencieuse appréciera leurs efforts avec une entière impartialité.

C’est en vain que les cris de la foule impatiente reprocheront aux ministres de ne pas donner le signal du progrès. Quiconque voudra réfléchir sur les conditions de l’existence politique et sociale, conviendra certainement avec moi que ce serait un véritable malheur pour la nation, s’il en était autrement. Car envisageons seulement que tout progrès et amélioration ne peuvent être désirés qu’autant qu’ils repandent leurs bienfaits sur toute la nation, ou du moins sur sa majorité. Si par conséquent une petite portion de la nation, possédant même plus de lumières que les autres, veut pousser le reste dans les régions de l’incertain et par là amener des dommages incalculables, il est du devoir de ceux qui sont au gouvernail de résister aux élans de la déraison. — Qui peut mieux juger jusqu’où s’étend l’idée du changement ou du progrès, que celui qui, placé sur une hauteur, est apte à porter son regard tout autour et embrasser l’immensité de l’ensemble. Ceux qui veulent, à toute force, monter sur cette hauteur, ou voient peu, ou bien, aveuglés par leur grande présomption, jugent faussement de choses. C’est ainsi que ceux qui sont atteints de jaunisse voient toute en jaune ; phénomène physiologique connu presque de tout le monde. Si par conséquent quelqu’un se met une idée fixe en tête, tout lui parait facile à exécuter. De là ressort que chacun s’arroge le droit de sauver l’humanité, qui, à dire vrai, se sauve elle-même et repousse ces cerveaux inquiets pleins de conceptions mal digérées. Combien de constitutions, combien d’organisations de la société n’ont-elles pas vu le jour ? — Les auteurs des unes, remplis de science et de méditation, en procédant dogmatiquement, envisagent la société comme l’Algèbre, et font leurs calculs, sans penser que les hommes ne sont pas des chiffres, et que l’on ne peut pas les diriger par A + B. Les autres, pleins d’ignorance et de mauvaises passions, rèvent des impossibilitès, et donnant le jour aux plus odieuses doctrines s’étonnent que la société les fuit comme le feu et la peste. Les parties de la société humaine que leur venin a corrompues, brisent elles-mêmes leur existence en demandant des droits inadmissibles, et soutenant des luttes sanglantes pour obtenir des avantages, qui réalisés, deviendraient, dans l’avenir, leur plus grand malheur.