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Socialisation juridique et conscience du droit

288 pages
La problématique de la relation de l'individu au Droit interroge tout juriste, psychologue, sociologue ou anthropologue du droit. Les articles présentés dans ce numéro correspondent à une tendance en développement chez les chercheurs français et américains, qui pratiquent des approches anthropologiques et sociologiques du fonctionnement du droit dans leur propre société. Au lieu d'être centré sur le droit lui-même, le regard se déplace ici résolument sur l'individu lui-même.
Voir plus Voir moins

,

et

ROIT ULTURES

Revue semestrielle d'anthropologie

et d'histoire

Publiée avec le concours

du Centre National de la Recherche Scientifique, de l'Université Paris X - Nanterre, de l'Agence de la Francophonie (AoCoCoTo) et du Centre National du Livre

Publiée par le Centre Droit et Cultures de l'Université Paris X - Nanterre

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

REVUE DROIT ET CULTURES
Comité Scientifique
Louis ASSIER-ANDRIEU (C.N.R.S.)Denys de BECHILLON (C.N.R.S.) Manga BEKOMBO (C.N.R.S.)- Yadh BEN ACHOUR (Tunis II) - François BILLACOIS (ParisX)- Jean-Claude BONNAN (Magistrat) - Bernard BOTIVEAU (C.N.R.S.)-

Gérard COURTOIS (Cergy-Pontoise)Jean FEZAS (C.N.R.S.) Antoine GARAPON (I.H.E.1.) Carol GREENHOUSE (IndianaUniversity) Robert JACOB (C.N.R.S.) Chantal KOURILSKY-AUGEVEN (C.N.R.S.) - Anatoly KOVLER (Institut de l'Etat et du Droit-

Moscou)- Régis LAFARGUE (Magistrat) Isaac NGUEMA (Magistrat-Gabon) - Robert PAGEARD (Magistrathonoraire) - Jean-Pierre POL Y (ParisX) - Jacques POUMAREDE
(Université Toulouse) - Norbert Rüdiger SCHOTT VERDIER (C.N.R.S.). ROULAND (Aix-en-Provence) - Denis TESTART SALAS (I.H.E.1.) Raymond (Universitilt Munster) - Alain (C.N.R.S.)-

Secrétariat Général Raymond VERDIER

Comité de Rédaction
Denys de BÉCHILLON, Manga BEKOMBO, François BILLACOIS, Jean-Claude BONNAN, Gérard COURTOIS, Jean FEZAS, Robert JACOB, Chantal KOURILSKY-AUGEVEN, Robert PAGEARD, Jacques POUMARÈDE, Norbert ROULAND, Alain TESTART, Raymond VERDIER.

Secrétariat de la Revue
Marie-Dominique ORIOU (C.N.R.S)

Centre Droit et Cultures
Université Paris X - Nanterre

200 avenue de la République 92001 Nanterre Cedex Tél- Télécopie: 01.40.97.76.44

@ L'Hannattan, 1998 ISBN: 2-7384-6656-7

Sommaire
Legal Consciousness et sociologie juridique: américain.
Chantal Kourilsky-Augeven Introduction

n° 35-1998/1
pour un dialogue franco-

.

7

Louis Assier-Andrieu Le territoire de la conscience. Nature et pensée nonnative............................... Patricia Ewick and Susan Silbey A Case Study of Legal Consciousness .............................................................. Frank W. Munger and David M. Engel Civil Rights and Self Concept : Life Stories of Law, Disability, and Employment ............................................................................. Chantal KourilslQ:-Augeven Images du droit et sentiment d'appartenance: les représentations adolescentes de la citoyenneté ............................................ Résumés - Abstract - Zusammenfassungen ........................................................

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23

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Atelier Droits des Peuples et Droits de l'Homme
Mireille Delmas-Marty De la juste dénomination des droits de l'homme............................................... Xiaoping Li Les droits de l'homme en Chine. Réalité et polémique ..................................... Commentaire de Norbert Rouland ....................................................................
101

107 127

Etudes et Documents
Sami Aldeeb Abu-Sahlieh La migration dans la conception musulmane (passé, présent, avenir) (Deuxième partie) ............................................................................................. Jean-Pierre Allinne La propriété de l'invention végétale. Réflexions sur l'histoire de la phytogénétique ..................................................

133

167

Droit et Cultures. 35. 1998/1

Baudoin Dupret La recherche anthropologique de la juridicité, A propos de Louis Assier-Andrieu, Le droit dans les sociétés humaines ......... Marie-Claire Foblets Les délits culturels: de la répercussion des conflits de culture sur la conduite délinquante. Réflexions sur l'apport de l'anthropologie du droit à un débat contemporain ................................................................ Régis Lafargue De l'autocratie impériale à la dictature d'une ethnie: au-delà du discours démocratique, réalités et pouvoirs en Centrafrique...........................................

185

195

223

Comptes Rendus et Lectures
René Bureau Bokayé ! Essai sur le Bwitifang du Gabon, par Robert Pageard...................... Geneviève Chrétien- Vernicos Nom et monde à Madagascar, par Gérard Courtois.......................................... Marguerite Dupire Sagesse sereer. Essais sur la pensée sereer ndut, par Robert Pageard ............. Claude Durand Vengeance privée et prix du sang. Unejurisprudence africaine au sud du Sahara, par Robert Pageard ......................................................................... François-Xavier Fauvelle L'Afrique de Cheick Anta Diop, par Robert Pageard ........................................ Robert Jacob Le juge et lejugement dans les traditions juridiques européennes. Etudes d'histoire comparée, par François Billacois.......................................... Chantal Kourilsky-Augeven (en collaboration avec Marina Arutiunyan et Olga Zdravomyslova) Socialisation juridique et modèle culturel: l'image du droit en Russie et en France, par Rémi Clignet......................................................................... Jacques Vanderlinden Anthropologie juridique, par Charles de Lespinay ........................................... Markus Weilenmann Burundi: K01iflikt und Rechtskonflikt. Eine Rechtsethnologische Studie zur Konjliktregelung der Gerichte, par Albert Trouwborst.....................................
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252

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256 259

260

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Revue juridique de l'lle-de-France n° 41 (juillet-septembre 1996), par Robert Pageard.......................................... Revue Tradition et Modernité n° 6 (octobre-novembre 1996), par Robert Pageard ......................................... L'intrajudiciaire, du Moyen-Age à l'époque contemporaine (Actes du colloque de Dijon, 5 et 6 octobre 1995), (sous la direction de Benoit Garnot) par Charles de Lespinay.......................... Index de la Revue (nO 1 à 34) (1981-1997) ..........................................................

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263

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Droit et Cultures. 35. 1998/1

Chantal Kourilsky-Augeven
CNRS

Legal Consciousness et socialisation juridique: pour un dialogue franco-américain

u'elle soit appelée legal consciousness chez les chercheurs américains ou socialisation juridique chez les chercheurs français qui s'attachent à en explorer les développements fondateurs dans l'enfance et l'ado e ence, la problématique de la relation de l'individu au Droit interroge tout juriste, psychologue, sociologue ou anthropologue du droit. Nous avions souligné en 1991 lors de la première table-ronde internationale sur les recherches en matière de socialisation juridiquel les premiers développements de la recherche dans ces domaines. En matière de socialisation, les distinctions entre disciplines étaient encore assez nettes: psychologues mettant l'accent sur la construction de la personnalité et de l'identité du sujet humain, anthropologues se situant dans le cadre d'une culture commune produite et reproduite par ses membres et sociologues soulignant les processus de transmission par des agents de socialisation et les processus d'acquisition de compétences sociales par les sujets2. Pourtant l'on voyait se faire jour la nécessité d'une approche pluridisciplinaire dans ce type de recherches avec l'émergence dans les approches des phénomènes de socialisation de deux courants: le premier privilégiant le point de vue du sujet mais n'envisageant son développement qu'en interaction avec la culture et la société dans lequel il est immergé, le second privilégiant le point de vue de la

Q

C. Kourilsky-Augeven,

"Introduction"

in Le rapRort des jeunes

au droit à l'Est et à l'Ouest",

numéro

2

thématiquede Droit et Société, 1991,n019. C. Kourilsky-Augeven,op.cit.,p. 205-206
35, 1998/1

"

Droit et Cultures,

7

Chantal Kourilsky-Augeven

société globale mais ne pouvant envisager les modalités d'action des sujets qu'en se penchant sur le "développement" de ces derniers. C'est sous les auspices de l'anthropologie que se rencontrent aujourd'hui les chercheurs français - anthropologue du droit et juriste sociologue (AssierAndrieu et Kourilsky-Augeven) - et américains - sociologues (Ewick et Silbey), juriste sociologue et anthropologue du droit (Munger et Engel) - qui participent à ce numéro thématique de Droit et Cultures. Comme le souligne Louis Assier-Andrieu, si les recherches sur la conscience du droit et sur la socialisation juridique intéressent l'anthropologie c'est qu'elles explorent "par le truchement du droit ou à son propos" la relation de l'individu à la collectivité qui l'englobe. La réflexion anthropologique de Louis Assier-Andrieu sur "Le territoire de la conscience. Culture et pensée normative" ouvre donc le groupe des trois articles issus d'une réflexion théorique illustrée par des recherches empiriques. Il y souligne le fait que le "droit comme effet de conscience autorise...une mise en perspective de la juridicité". A cet égard, c'est l'approche théorique de la conscience juridique développée par Patricia Ewick et Susan Silbey dans leur article intitulé "A Case Study of Legal Consciousness" qui va le plus loin dans la mise en question du champ du droit. Allant au-delà de l'interrogation classique sur le rôle du droit dans les rapports sociaux, elles décrivent le rôle clé joué par "la présence ordinaire de la legality"3 ou du "juridique" dans la vie des individus. Pour elles, la legal consciousness, la manière dont les gens ordinaires interprètent et expérimentent le droit dans leur vie quotidienne et plus encore, la manière même dont ils mettent en oeuvre (enact) le droit, constitue un "aspect vital de la vie et du pouvoir du droit". Il ne s'agit pas là seulement d'étudier les images ou les représentations du droit, de rechercher les effets ou encore de mesurer l'effectivité du droit. C'est dans les "évènements et les transactions ordinaires" que les auteurs recherchent la "trame du juridique" (the web of legality). Le droit (law) est conçu par elles "non pas tant en ce qu'il opère pour donner forme à l'action sociale mais en tant qu'action sociale" (conceiving of law not so much operating to shape social action but as social action). Dès lors, elles récusent la distinction classique entre "droit" et "société" puisque le droit est conçu comme un trait inhérent aux situations sociales plutôt qu'il n'est considéré comme une force autonome agissant sur ces situations.

3

Traduction mise au point avec Susan Silbey lors d'une publication antérieure (Susan s. Silbey & Patricia Ewick, "Devant la Loi: la construction sociale du juridique" in C. Kourilsky-Augeven (dir.) Socialisation juridique et conscience du droit, Paris, LGDJ, colI. MSH-RED&S, 1997, p.33-57).

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Droit et Cultures,

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introduction

La "conscience juridique" est conçue par Patricia Ewick et Susan Silbey comme élément d'un processus réciproque dans lequel les significations données par les individus à leur univers, ainsi qu'au droit et aux institutions faisant partie de cet univers, font l'objet de répétition, de modélisation et de stabilisation, ces structures institutionnalisées devenant partie des systèmes de significations utilisés par les individus. Formée au sein de l'action sociale et modifiée par elle, la conscience juridique est "émergente, complexe et mouvante". Pourtant les auteurs soulignent qu'au sein de toute situation il n'existe qu'un nombre limité d'interprétations donnant sens aux choses et aux évènements, ces interprétations étant inégalement accessibles aux individus. Le cas pratique extrait d'une enquête qu'elles ont réalisée en utilisant la méthode des "narratives" apparaît à cet égard exemplaire. La conception développée par Frank Munger et David Engel dans leur article "Civil Rights and Self-Concept: Life Stories of Law, Disability, and Employment" se réfère aux développements de l'anthropologie du droit aux Etats-Unis. Système juridique et contexte culturel particulier sont liés par un processus bilatéral. "Le droit est l'un des éléments qui constituent les catégories et les routines de la vie quotidienne; à leur tour ces catégories et routines - ainsi que les individus qui y participent donnent forme et signification au droit. La legal consciousness... émerge d'un jeu continu entre le droit et l'expérience individuelle née au cours des interactions avec les autres". La dimension nouvelle qu'ils apportent à la recherche américaine sur la conscience juridique, et qui constitue un lien avec notre propre approche de la socialisation juridique, est née de leur réflexion sur l'utilisation qu'ils ont faite dans leur recherche des "histoires de vie" racontées par leurs enquêtés. "Les histoires de vie ajoutent une autre dimension aux études du processus par lequel se développe la conscience des droits et du droit. Elles mettent l'accent sur l'émergence de l'identité et sur les attitudes à l'égard du droit sur la durée entière de la vie de nos enquêtés. Nous avons appris qu'une telle conscience a ses racines dans des expériences qui remontent à la petite enfance et à l'adolescence et continuent à travers le début de la vie professionnelle et à l'âge adulte". L'accent mis par Frank Munger et David Engel sur les interactions entre expérience et identité "crée une acception ... fluide" selon leurs propres termes de la conscience juridique puisque la conscience "dépend des souvenirs variables du passé, du contexte présent, du discours qui encadre l'identité en un temps et un lieu particulier (et qui peut varier au sein d'un même contexte), de la créativité personnelle et des circonstances fortuites. Bien qu'un éventail spécifique d'orientations, de discours et de pratiques puisse influer sur la création et l'expression de l'identité (l'habitus de Bourdieu ou les répertoires de

Droit et Cultures. 35. 1998/1

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Chantal Kourilsky-Augeven

Ewick et Silbey), notre perspective d'histoire de vie suggère que l'expérience expose l'individu aux possibilités à l'intérieur d'une culture dans une grande diversité de séquences et modèles, laissant des traces qui peuvent être uniques pour un individu particulier". Sans remettre en question la spécificité même du droit comme le font Patricia Ewick et Susan Silbey, ils centrent leur regard sur le "processus par lequel le Soi se recrée de façon continue et redéfmit la pertinence ou la nonpertinence du droit". C'est le point de vue qu'ils illustrent de façon exemplaire à propos de l'usage ou du non-usage, fait par les personnes handicapées qu'ils ont interviewées, des droits qui leur sont attribués, notamment sur les lieux de travail, par l'Americans with Disabilities Act de 1990. La revendication ou l'absence de revendication de droits particuliers par les intéressés, la manière dont ils réagissent au danger de voir remettre en cause leur identité de professionnels et de voir privilégier leur condition de handicapé, les stratégies qu'ils utilisent, leurs victoires et leurs renoncements ne peuvent se comprendre sans des explications relatives à la construction de leur identité qui remontent à leur enfance même. Le lien est ainsi établi avec notre propre approche de la socialisation juridique dans l'enfance et l'adolescence - "Images du droit et sentiment d'appartenance: les représentations adolescentes de la citoyenneté". Dans cette approche, centrée ici sur la variation selon les cultures (française, russe et hongroise) des sentiments d'appartenance à la famille et à la communauté nationale tels qu'ils se reflètent dans l'appréhension de la citoyenneté, images du droit et images du monde se construisent simultanément dans l'enfance et l'adolescence. Nous avons ailleurs4 développé l'importance de la construction de l'identité personnelle et sociale de l'individu qui s'opère, depuis l'enfance, au sein d'une culture donnée et s'accompagne de l'acquisition des codes d'interprétation du réel social environnant, des relations avec autrui et de la place de soi-même dans ce réel et ces relations. Le droit, ainsi que l'interprétation et les usages qui en sont faits par les individus, ne peut se comprendre qu'à la double lumière des significations dominantes qui sont les siennes dans cette culture et des significations qui leur sont accordées par les individus. A propos de ce que nous appelons "interprétation" du réel, faute d'avoir trouvé un meilleur terme et que nous pourrions tout aussi bien appeler "compréhension" ou "réception", Louis Assier-Andrieu nous rappelle utilement
4
C. Kourilsky-Augeven, "Socialisation juridique et identité du sujet" Droit et Société, 1991, n° 19. C. Kourilsky-Augeven en coll. avec M. Arutiunyan et O. Zdravomyslova. Socialisation juridique et modèle culturel. l'image du droit en Russie et en France, Paris, 1996, L.G.D.l

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Droit et Cultures.

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Introduction

que Marshall Sahlins dépeint la culture "en action" comme un art du classement qui est la condition même de l'action symbolique, comme une expérience des sujets humains par laquelle ceux-ci "s'approprient des évènements dans les termes de concepts préalables". Mais la culture "en action" n'est pas seulement "une expérience des sujets humains par laquelle ceux-ci s'approprient des événements dans les termes de concepts préalables", elle est aussi évolutive en ce qu'elle s'applique à comprendre un réel social mouvant en lui adaptant ses catégories d'interprétation afin de se l'approprier. Bien que moins mouvant que la culture puisque ses progrès se font par paliers consacrés par l'adoption de textes, le droit n'en tient pas moins compte des évolutions au sein de la culture. C'est le cas dans nos recherches puisqu'il s'agit pour nous de savoir si les réformes entreprises en Russie et en Hongrie depuis la fm des années quatre-vingt, réformes allant dans le sens de la démocratisation ou de la construction d'un Etat de droit ont entraîné une évolution des représentations individuelles de l'Etat et du statut de citoyen. Certes il ne s'agit là que d'un processus d'acquisition des représentations communes du droit (que nous avons appelé processus d'acculturation juridique du sujet) et non de réinterprétation par le sujet (acculturation par le sujet) des représentations dominantes du droit de manière à ce qu'elles fassent sens pour lui en fonction de son identité et de son système de valeurs propre. Mais nous voyons se refléter dans les représentations individuelles des adolescents à la fois la permanence des catégories de leur culture (dont la prégnance nous surprend encore aujourd'hui) et l'évolution des espoirs placés par les sujets dans le droit nouveau ainsi que des déceptions qu'il génère. Nous voilà en tout cas loin, avec l'ensemble des recherches présentées dans ce numéro thématique de Droit et Cultures, des conceptions initiales de la conscience du droit et de la socialisation juridique fondées sur l'apprentissage et le respect ou le non-respect - par les individus des normes et des règles du droit. C'est l'avènement du sujet que consacrent les nouvelles recherches et l'on ne peut que souhaiter les développements ultérieurs de ce dialogue francoaméricain.

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Louis Assier-Andrieu
CNRS

Le territoire de la conscience. Culture et pensée normative

a problématique de la «conscience du droit» ou de la « socialisation juridique ~~ intéresse l'anthropologie parce qu'elle a vocation d'explorer, par le truchement du droit ou à son propos, la relation de l'individu à la collectivité. qui l'englobe. Saisir les modes d'inculcation de représentations de telle ou telle forme de système normatif ou, inversement, aborder selon des paramètres d'âge, de sexe, de classe sociale, ou des critères d'appartenance de groupe, la manifestation de conceptions juridiques dans les consciences, sont des démarches qui relèvent des voies classiques de la sociologie ou de la psychologie sociale. Dans les deux hypothèses, l'observation se trouve guidée par une conception préalable de ce qu'il faut chercher, d'une défmition plus ou moins claire et plus ou moins explicite de ce que «droit ~>ou «systèmes normatifs » veulent dire. Nous avons eu dernièrement l'occasion de commenter la place de ces approches pour l'intelligence empirique et comparative des systèmes juridiques.1 Ici, en ouverture d'un dossier combinant statistiques et casuistique et parcourant, d'est en ouest, de Russie aux Etats-Unis, un échantillon varié de sensibilités juridiques, nous souhaitons interroger la notion de conscience dans ses rapports avec le concept de culture, avec le dessein d'y faire la part du droit. L'exercice ne vise pas à démontrer la prévalence d'une approche sur d'autres ni à mettre en valeur un courant théorique particulier. Son propos est plus mesuré: donner, à partir des thématiques charnières de la
1. L. Assier-Andrieu, «La conscience et la socialisation juridiques comme thèmes de réflexion anthropologique », in Ch. Kourilsky-Augeven, Socialisation juridique et conscience du droit, Paris, LGDJ/Maison des sciences de J'homme, 1997, pp. 71-77.

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Louis Assier-Andrieu

conscience et de la culture, la teneur la plus claire possible de l'entrecroisement objectif des regards et des problématiques afm de rendre sensible, par delà la spécificité légitime de leurs protocoles respectifs, le maillage naturel des disciplines prenant le droit pour objet. L'angle d'attaque choisi en témoigne à sa manière qui, partant de l'anthropologie du droit et de l'anthropologie générale, effleure la psychanalyse et l'histoire des idées et associe, pour traduire la mesure du territoire de la conscience, le structuralisme au romantisme juridique.

Le droit comme effet de conscience
L'approche anthropologique de la «conscience du droit» voire, dironsnous, du droit comme effet de conscience autorise plus volontiers une mise en perspective de la juridicité. Par la méthode comparative, elle en intègre la lecture dans le caractère relatif de chaque culture, détentrice et productrice d'une «vision du monde» particulière. Par sa dimension holistique, elle détache le juridique des apparences institutionnelles ou des catégories à travers lesquelles l'occident a pris coutume de le représenter, pour rechercher, dans la parenté, la religion, le pouvoir brut, la variété de ses occurrences. A ces deux optiques, il convient d'en ajouter une troisième, remise à l'honneur par les développements récents de l'œuvre de Louis Dumont: l'approche du lien mutuel qui existe entre l'individu et la collectivité qui l'englobe et le détermine tout en étant déterminée par la représentation que chacun se fait de cette détermination et de la contribution que chacun apporte à la construction et au renouvellement de sa nature englobante.2 Au travers de ces optiques, la tradition anthropologique a jalonné son parcours de concepts synthétiques. Albert Post envisageait, au début de ce siècle, tout ordre juridique comme le résultat des différences et des coïncidences du «sens juridique» des individus humains, un « sens» conçu avant tout comme une donnée psychologique et susceptible d'être distingué et suivi pour chaque être selon son âge.3 L'américain Page avançait d'un pas vers la spécification du juridique en l'associant à la « prise de conscience par le groupe de ce qui est nécessaire à son bien être », par opposition « aux manières de faire inconscientes, habituelles et uniformes »4. Pour Karl Llewellyn, figure majeure du réalisme juridique et (avec Hoebel pour ethnographe) anthropologue des
2. 3.
4.
Voir en particulier, L. Dumont, Homo Aequalis Paris, Gallimard, 1991. Il. L'idéologie allemande. France-Allemagne et retour,

A. Post, « Ethnological Jurisprudence », in A. Kocourek & 1. Wigmore, Evolution and Ancient Legal Institutions, Boston, Little, Brown & Co., 1915, Il, pp. 10-36. E. Page,« Sympathy in Group and Institutional Survival», Ibid., pp. 393-416.

of Law. Primitive

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Le territoire de la conscience. Culture et pensée normative

Cheyennes, le concept par lequel sont synthétisés les différents visages de la « conscience juridique» est celui de «fèlt rightness» ((justesse ressentie»). 5 C'est, par ce terme, la rencontre de la prétention ou de la revendication individuelles et de l'ordre du groupe qui est désignée: la jonction, créatrice de «substance juridique» (( law stuff»), entre l'expérience ou le «désir» individuels et un sentiment collectif de l'acte ou du désir justes perpétuellement actualisé par l'occurrence de «troubles », de litiges ou d'aspirations particulières. A la recherche d'une « réalité juridique spécifique », c'est d'une façon voisine que procède Georges Gurvitch pour qualifier « l'expérience juridique» d'« intermédiaire entre le monde des faits sensibles et le monde idéal ».6 Le droit relève pour lui des « démarches constructives de la réalité ». Il se saisit dans l'expérience particulière où il est «éprouvé », «vécu immédiatement », et à ce titre il est «un phénomène de la conscience subjective» autant qu'« une norme pure du devoir être» appartenant au groupe? Citons Clifford Geertz, enfm, qui réinvente, dans Local Knowledge, l'idée d'une « sensibilité juridique », logée à la source des «fondements culturels du droit », individualisable selon les cultures, et qui se manifesterait dans les façons dont les êtres et les groupes «déploient leurs symboles» et « projettent leurs visions» pour « se représenter des événements en une forme qui permette de les juger ».8

L'espace théorique de la conscience
Au cœur des tentatives anthropologiques de formuler un «concept du droit », la notion de conscience semble traduire trois ordres de réalité: (1) la subjectivité individuelle, (2) la normativité collective, (3) la dialectique du sujet et du groupe créatrice d'une « substance juridique ». Ainsi institue-t-elle, à elle seule, un véritable espace théorique dont les composantes sont susceptibles d'emprunter des voies spécifiques sur le plan méthodologique de l'observation empirique, aussi bien que d'être réunies par l'analyse en un discours dynamique sur, au-delà du droit, les façons dont une culture est produite et reproduite. La culture, entendue comme un « ordonnancement systématique de circonstances
5.
K.N. Llewellyn & E.A. Hoebel, The Cheyenne Way. Conflict and Case Law in Primitive
Jurisprudence, Nonnan University of Oklahoma Press, 1941, p. 279-280; une édition française de cette pierre de touche de l'anthropologie du droit paraîtra prochainement à la LGDJ (coll. La pensée juridique moderne, dirigée par J. Lenoble et M. Troper).

6. 7. 8.

G. Gurvitch,

L'expérience

juridique

et la philosophie

pluraliste

du droit, Paris, Pédone,

1935, p. 17,

Ibid., p. 13.
C. Geertz, Local Knowledge. 1983, p. 175. Further Essays in Interpretive Anthropology, New York, Basic Books,

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Louis Assier-Andrieu

contingentes », n'est pas soluble, nous dit Marshall Sahlins, «dans la vérité acide de la raison instrumentale ».9 Elle semble constituer pour lui ce que nous appellerons une casuistique permanente du réel social, une casuistique dont l'amplitude est défmie par le dialogue symbolique entretenu, pour un groupe humain, entre «les catégories reçues et les contextes perçus ».10 Inlassable pourfendeur des naturalismes faciles, Sahlins dépeint la culture «en action », comme un art du classement qui est la condition même de l'action symbolique, comme une expérience des sujets humains par laquelle ceux-ci « s'approprient des événements dans les termes de concepts préalables ».11Par cette voie noble de l'anthropologie générale resurgit la notion de conscience pour repérer ce qu'est la culture dans la mesure où ce qu'elle est s'avère indissociable de ce qu'elle fait. Le symbolel2 est, dans cet esprit, plus ce par quoi elle agit, son mode opératoire, que l'indice d'un état déterminé ou encore le repère d'une «configuration ».13Il s'appréhende donc plus rigoureusement par ses effets que par la vaine recherche de sa nature intrinsèque. C'est ce que démontre Lévi-Strauss en traitant de « cette forme moderne de la technique chamanique, qu'est la psychanalyse »14. Chamanisme et psychanalyse ont pour fonction commune « d'amener à la conscience des conflits et des résistances restés jusqu'alors inconscients» et d'en autoriser la dissolution parce que la connaissance désormais acquise « rend possible une expérience spécifique, au cours de laquelle les conflits se réalisent dans un ordre et sur un plan qui permettent leur libre déroulement et conduisent à leur dénouement ».15 Le chaman fournit au malade un langage permettant de représenter des « états informulés, et autrement informulables », et ce passage à l'expression verbale, accompli par le truchement de mythes cohérents qui fondent « la conception indigène de l'univers », va provoquer la
9. 10. Il. 12. Cf. M. Sahlins, Au cœur des sociétés. Raison utilitaire et raison culturelle, Paris, Gallimard, 105 ; Islands of History, Chicago, The University of Chicago Press, 1985, p. 144. M. Sahlins, op. cit.,1985, Ibid., p. 145-146. P. Legendre chacune des contrat à se les montages définit utilement le symbole comme un intermédiaire (conformément à son sens originel: deux parties d'un même osselet qui servent à deux personnes liées par l'hospitalité ou par reconnaître), de « construction de remplacement» ; Le désir politique de Dieu. Etude sur de l'Etat et du Droit. Leçons VII, Paris, Fayard, 1988, p. 89. p. 144-145. 1980, p.

13.

C'est animée du double souci d'affirmer la détermination exercée par l'ensemble sur ses parties et d'attester la diversité des « modèles de culture» que Ruth Benedict transposa à l'usage des collectivités humaines la psychologie du Gestalt (configuration) privilégiant subjective)) de l' « armature l'ensemble d'une personnalité par rapport à l'analyse fragmentée de ses perceptions séparées; R. Benedict, Patterns of Culture, New York, Houghton Mifflin, 1934 (chapitre Ill). C. Lévi-Strauss, « L'efficacité symbolique », Revue de l'histoire des religions, 1949, 135, l, pp. 5-27 (repris dans Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, pp. 205-226, édition à laquelle nous nous référons). C. Lévi-Strauss, op. cit., p. 218-219.

14.

15.

16

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Le territoire de la conscience. Culture et pensée normative

« réorganisation dans un sens favorable» de ce que le malade subit. Cette « reconstitution d'un mythe» se passe, avec la psychanalyse, à l'échelle de l'être singulier dont l'analyste devient le «protagoniste réel» du conflit qu'expérimente l'analysé dans la découverte d'un « trésor individuel», qui est à l'inverse délivré, dans la logique chamanique, par la tradition collective. Au cœur d'une homologie qui fait des chamans et des sorciers les « prédécesseurs}) des psychanalystes, Lévi-Strauss place l'inconscient et, relativement à Freud, il en redéfmit la nature. « [L} 'inconscient est toujours vide» : il est l'organe de transmission d'une fonction symbolique qui s'exerce chez tous les hommes, par delà « la fluide multiplicité des cas », selon les mêmes lois.16Le mythe qui va le nourrir peut être « recréé par le sujet» ou « emprunté à la tradition», la structure par laquelle s'accomplit la fonction reste la même puisque, intemporelle, elle préexiste à l'expérience individuelle.17 Symboliser pour la conscience une remise en ordre par le mythe dont l'inconscient est le relais structurant, telle est la tâche accomplie par ces pratiques que sont le chamanisme et la psychanalyse, institutions culturellement contingentes, mais structuralement identiques, de résolution des « conflits et des résistances» ressentis par un individu. Ainsi, que l'on considère le désordre social ou le désordre interne de l'être humain, la problématique de son traitement relève du statut même de la conscience et des « propriétés inductrices »18 qui la relient à des formes collectives de connaissance, à un espace partagé de significations. Comme l'exprimait Walker Percy, « toute perception consciente est de l'ordre d'une reconnaissance (...); il ne suffit pas de dire qu'on est conscient de quelque chose: l'on est conscient de ce qu'une chose représente quelque chose. »19 C'est bien en vertu du critère de reconnaissance que Lévi-Strauss qualifie de « normes» les modèles qui rendent consciemment manifeste la structure sociale.20 La recherche des moyens de les repérer, de les identifier, de les expliciter - sans dépendre des apparences prises par la normativité dans les sociétés dotées d'écriture, de formes abstraites de gouvernement ou d'Etat de droit - est sans doute la mission la plus claire que s'est assignée l'anthropologie moderne du droit.

16. Ibid., p. 224-225. 17. Ibid., p. 225. 18. Ibid., p. 223.
19. 20. W. Percy, « Symbol, consciousness and intersubjectivity (cité par M. Sahlins, Islands of History, op. cit., p. 146). C. Lévi.Strauss, « La notion de structure en ethnologie », Journal of Philosophy, structurale, 1958, 55, p. 138 op. cit., p. 308.

», in Anthropologie

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Carol Greenhouse en a, sublimant de longs débats 21, très judicieusement
dessiné l'objet en s'appuyant aussi bien, par l'étude des frictions, des revendications et des conflits, sur l'héritage de Llewellyn et de ses continuateurs22, que sur l'enseignement précité de Lévi-Strauss quant au statut de la norme consciente.23 Les disputes sont, par elle, pensées comme des dialogues, des espaces communicationnels, et leurs modes de résolution comme des processus de négociation quant aux significations relationnelles et à la portée justificatrice des affirmations de type nonnatif. Au plus près de la notion de conscience, dans ses modalités perceptives et dans ses contextes sociaux, est située la «pensée normative », dont les sources et les effets procèdent de l'articulation et de la réitération de la structure sociale sous la forme d'un système de classification. Le cas d'espèce mérite d'être recueilli et étudié, non parce qu'il permet d'accéder à des règles inconscientes, mais parce qu'il témoigne de la manifestation de normes en situation. Ainsi l'objet convoité par quiconque cherche, transculturellement, le droit, n'est pas un catalogue de préceptes ou un mode de contrôle social, mais ces images de la structure sociale qui produisent et véhiculent de la connaissance et du sens normatifs. Ces images qui constituent « les systèmes de justification qui impliquent un sens de l'ordre, pour une société donnée, à un moment donné - en d'autres mots, la culture. »24 C'est par la conscience qu'individu et collectivité sont liés d'un lien dynamique par lequel toute circonstance inédite, toute rupture, est susceptible de prendre place dans une cohérence normative qui apparaît avant tout comme une totalité de sens. Sally Falk Moore a bien montré que l'assimilation des « incertitudes sociales» relève de processus qui, à la micro-échelle de l'individu ou du groupe d'individus, s'appréhendent comme des changements, des transformations et des adaptations, mais qui à la macro-échelle de la culture et de la société supposent d'autant moins d'altérations qu'ils contribuent à en conforter la

21.

Les querelles d'écoles ont longtemps obscurci la réflexion anthropologique sur le droit plus par l'effet de la méconnaissance mutuelle des cultures professionnelles et des acquis respectifs des juristes et des anthropologues qu'en raison d'authentiques griefs épistémologiques; cf. L. Assier-Andrieu, « Le juridique des anthropologues», Droit et société, 1987,5, pp. 89-108, « La version anthropologique de l'ignorance du droit», Anthropologie et sociétés, 1989, 13,3, pp. 119-132 et Le droit dans les sociétés humaines, Paris, Nathan, 1996, p. 9 et s. Au premier rang de ceux-ci figure bien sûr son élève E. Adamson Hoebel (The Law of Primitive Man. A Study in Comparative Legal Dynamics, Cambridge, Harvard University Press, 1954), mais aussi, réunis par la « trouble-case method» (la focalisation sur les cas fauteurs de trouble) selon des inflexions diverses, M. Gluckman, L. Pospisil, L. Nader, K.-F. Koch, P.H. Gulliver et, plus directement à la source des recompositions modernes de l'anthropoJogie du droit, Sally Falk Moore. C.J. Greenhouse, /bid., p. 71. « Looking at Culture, Looking for Rules », Man, 1982, 17, pp. 58-73.

22.

23. 24.

18

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stabilité.2S Espace processuel, le territoire de la conscience n'est pas plus un réceptacle qu'un gisement, c'est le creuset par lequel l'événement est susceptible d'intégrer ou de modifier la normativité, par lequel le fait adhère au temps propre de la culture.

Conscience collective et inconscient juridique
Aux premiers temps de la pensee anthropologique sur le droit, ce territoire était aussi immense que pouvait l'être le regard d'un Savigny qui nouait en 1814 le destin juridique des peuples à « la conscience vive d'une nécessité intérieure ».26 A l'heure pionnière de l'anti-individualisme, la conscience ne pouvait qu'être collective et organique, transcendantale et non pas expérimentale. La notion semble à vrai dire fort proche de l'inconscient lévistraussien, transmetteur de structure. Al' époque où se forgent les moyens de fonder la nation - contre l'Etat abstrait et contre le législateur rationnel - sur la permanence du peuple avérée par tous les éléments de la culture, à commencer par la langue, dans sa spécificité et avec tout ce qu'elle véhicule, le droit est le droit parlé, témoin comme la langue, les « moeurs» ou les arts, du caractère organique et par conséquent indisponible de chaque société.27 Tôt, ce romantisme juridique28 portera cependant son regard sur des faits de conscience moins idéaux. L'opposition du passé à l'arbitraire de la volonté consciente, poussé jusqu'à oblitérer la durée historique au profit de la continuité absolue, fera rapidement place à l'ethnologie comparative des normes pour, à mi-siècle, accorder la célébration du «primitivisme européen)) à l'évocation des contradictions qui se nouent, dans les consciences individuelles, entre le « droit populaire )) et cette légalité honnie issue du progrès de la Raison. Ainsi, en France, Michelet s'essaye en 1837 à dresser « une biographie juridique de l 'homme, de la naissance à la mort »29 nourrie de proverbes, de dictons, d'adages et de brocards, de tout ce qui en somme pouvait se rapprocher le plus d'une représentation de la pensée populaire, de la norme culturelle.
25. S.F. Moore, « Uncertainties in Situations, Indeterminacies in Culture», in S.F. Moore & B.G.
Myerhoff, p.224. 26. 27. 28. Symbol and Politics in Communal Ideology, Ithaca-Londres, and Jurisprudence Cornell University Press, 1975, 1828,

Savigny, Of the Vocation of our Age for Legislation reprint New York, Arno Press, 1975, p. 24.

(1814), trad. Hayward

Cf., du disciple de Savigny, Jakob Grimm, « Von der Poesie im Recht », Zeitschrififùr Rechtwissenschaft, 1816, l, pp. 25-99. Voir O. Motte, Sur la genèse 1986, p. 61 et s. allemande d'un nouveau paradigme de l'histoire

Geschiehtliche

du droit, Berne, Lang,

29.

J. Michelet, Origines du droit français cherchées dans les symboles et formules du droit universel (1837), Paris, Calmann-Lévy, 1863, p. vii.

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C'est, en outre, au plus près de ses sources que l'auteur plaçait son propre regard: « Celui qui va parler de droit n'est pas un légiste, c'est un homme. Un homme, en matière profondément humaine, ne peut-il, tout comme un autre, donner et demander avis? (.oo) Quand les prud'hommes du moyen âge tenaient leurs assises au carrefour d'une grande route, au porche de l'église, ou sous l'aubépine enfleurs, ils appelaient, en cas de doute, le premier bon compagnon qui passait,' il posait son bâton et siégeait avec les autres puis reprenait son chemin».30 Qu'est-ce donc que cette « matière profondément humaine» susceptible de demander et de donner avis, sinon la claire assertion de ce que la pensée normative est affaire d'humanité et donc de quiconque en fait partie? Qui est donc ce « bon compagnon» qui passe et qui s'assied auprès d'une communauté de sages, sinon le témoin de ce que l'expression de la norme passe, comme Greenhouse l'expliquera un peu plus tard31,par le crible spécifique des relations qu'une société modèle entre connaissance et expérience, entre individualité et communauté. Dix années plus tard, un autre humain mais juriste celui-ci, Chassan32, reprend le dossier, naturellement irrité de l'amateurisme de Michelet en matière juridique. Chassan dispose d'un prisme chronologique qui aurait fait de lui un des tous premiers structuralistes s'il n'avait été que logique. Le droit primitif dispose, selon lui, d'une «forme symbolique» qui se manifeste par une « expression poétique ». Il appelle « permanence des traits », ce que LéviStrauss appellera, pour un domaine beaucoup plus vaste, « intemporalité de la structure ». Surtout, il postule qu'à travers « les débris historiques de l'état primitif» (ce sont toujours les proverbes, les maximes, les images légués par tradition orale ou subsistant, grâce à l'inadvertance du législateur rationnel, dans la lettre du droit positif) l'on peut «pénétrer par induction dans l'obscurité même des temps mythologiques ».33 Rigoureusement assujetti au langage, le « droit primitif» jouit selon Chassan des mêmes « propriétés inductrices» que Lévi-Strauss attribuera à l'efficacité symbolique. A cette différence près que Chas san le magistrat envisage le trajet comme un parcours à rebours du temps vers un moment originel et, parce qu'originel, causal et explicatif, alors que Lévi-Strauss, il est vrai assez peu préoccupé par la question

30. 31. 32. 33.

Ibid., p. ix. C. Greenhouse, art. cit., p. 70. Chassan, Essai sur la symbolique du droit, précédé d'une Introduction sur la poésie du droit primitif, Paris, Villecoq, 1847. Ibid., p. xxii.

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juridique34, triomphera de la durée en logeant le mythe dans la contemporanéité de chacun. Mieux vaut donc retenir la structure du raisonnement de l'auteur de l'Essai sur la symbolique du droit, que la stratification naïve d'une « géologie juridique» dont la surface laisserait voir des «matériaux de l'ancienne jurisprudence parlementaire» et dont le tréfonds atteindrait le « droit indigène des Gaulois ».35Ce qui importe avant tout chez Chassan, c'est d'aller au-delà des «représentations figurées» et des «images sensibles» par le truchement desquelles le droit primitif communique ses préceptes, pour atteindre le «noyau» de ses «formes symboliques »36. La démarche est tendue vers la découverte de la loi qui commande la variété des expressions et des contenus, une loi que l'on sait par avance inaccessible car elle « résulte d'un fait primitif, caché dans le mystère des origines », mais dont on établit clairement la fonction, induite de ses effets et réductible à une double propriété: déterminer le « caractère national du peuple» et le gouverner « à son insu »37- c'est-à-dire façonner le langage commun d'une culture distincte comme «un ensemble de matériaux collectifs vivants et agissants »38,dont la vie et l'action demeurent ignorées de ceux qui les subissent. Dans sa poursuite du sens caché des préceptes rimés, dans sa quête des logiques symboliques qui structurent la communication juridique, c'est ainsi à la notion d'inconscient collectif que parvient, en intuitif précurseur, l'avocat général de Rouen. Avec l'un de ses lecteurs et disciples, avocat à Mâcon, 1'hypothèse connaît en 1860 l'épreuve de l'expérience. Les « principes de la symbolique du droit» sont appliqués par lui en défense d'une famille paysanne accusée de divers délits (au titre desquels ses membres furent d'ailleurs condamnés à purger quelques peines d'emprisonnement)39. L'inconscient collectif, l'insu du peuple, devient
34. Alors qu'en sciences du droit, l'on s'attache volontiers à sa pensée - aujourd'hui comme hier (voir, par exemple, C. Greenhouse, art. cit., S.F. Moore, art. cit., L. Assier-Andrieu, Le droit dans les sociétés humaines, op. cit., et A.-J. Arnaud, Essai d'analyse structurale du Code civil, Paris, LGDJ, 1973) -

35.

36. 37. 38. 39.

Claude Lévi-Strauss considère comme de «vieilles idées très probablement périmées» ce qu'il a pu dire ou écrire des rapports de l'anthropologie et du droit (comm. pers., décembre 1996). Chassan, op. cit., p. Ixxiv ; cette représentation longitudinale et essentialiste d'un droit confondu avec la notion de peuple et enraciné dans le sol, inspirée par l'école allemande, connaîtra toutefois une longue postérité au service de la formulation des idéologies nationalistes en Europe (voir par exemple pour la France des régions, R. Maspétiol, L'ordre éternel des champs. Essai sur l'histoire, l'économie et les valeurs de la paysannerie, Paris, Médicis, 1946, et pour la Catalogne, E. Prat de la Riba, La nacionalitatcatalana (/906), Barcelone, Barcino, 1977). Chassan, op. cit., p. Ixviii. Ibid., p. cxv. C'est ainsi que C.G. Jung qualifie ce qui meuble l'inconscient collectif, Dialectique du Moi et de l'inconscient (/933), Paris, Gallimard, 1964, p. 46. Voir, sur ce cas, ce qu'en relate l'avocat en question, Jules Simonnet, « Essai sur la symbolique du droit de pendre la crémaillère », Annales de l'Académie de Mâcon, 1861, pp. 207-223.

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conscience du droit sur le front du conflit. Les paysans ont pris possession d'une propriété qui ne leur appartenait pas en vertu de « raisons de droit qui, dans leur pensée, pouvaient justifier leur procédé [et par] des actes auxquels ils prétendaient attacher une certaine efficacité» 40. Ces actes avaient consisté à suspendre une mannite à une crémaillère et à allumer un feu en dessous, après avoir forcé l'entrée d'une habitation. Crémaillère et mannite, soutiendra l'avocat, étaient pour eux les moyens essentiels d'une prise de possession réelle et légitime. La surdité du tribunal à cet argument tiré du « droit primitif» provient de ce qu'on lui parlait une langue étrangère, juridiquement incompréhensible. L'essentiel est qu'il ait été formulé. Crémaillère, mannite et feu symbolisent une représentation du droit d'accéder aux biens, certainement éloignée des moyens textuels dont se nourrit la judicature, mais attachée à une pensée normative dont l'existence pouvait être invoquée par l'avocat en raison de sa capacité à structurer un référent collectif qu'individuellement chacun des membres de cette famille était à même de traduire en actes. * *

*

Cette brève incursion dans le siècle qui vit naître l'anthropologie moderne témoigne de la profonde récurrence des questions soumises à qui aborde le droit comme l'effet d'une culture elle-même traversée par la dialectique du collectif et de l'individuel, de l'inconscient et du conscient, de la structure et de I'histoire. Les mots sont différents mais ils parlent des mêmes choses. Certes, la méthode régressive que nous avons adoptée à certains moments, facilite les rapprochements anachroniques et rudoie l'agencement interne des doctrines et des théories. Il n'en est pas moins notable qu'autour de la thématique de la conscience du droit, la pensée scientifique présente une cohérence indépendante des écoles et des méthodes. Traditionnel point de rupture entre les disciplines du social, et celles de l'individu et de son psychisme, le territoire de la conscience semble à même de réunir, autour de l'enjeu normatif, les moyens de penser concrètement l'énigme de la propension humaine à vivre juridiquement.

40.

Ibid., p. 215 (notre soulignement).

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"Our sense of being a person can come from being drawn into a wider social unit; our sense of seljhood can arise through the little ways in which we resist the pull. Our status is backed by the solid building of the world, while our sense of personal identity often Erving Goffman, Asylums resides in the cracks. " " .., there is no single locus of great refusal, no soul of revolt, source of all rebellions, or pure law of the revolutionary. Instead there is a plurality of resistances, each of them a special case; ... resistances ... are distributed in irregular fashion: the points, knots, or focuses of resistance are spread over time and space in varying densities, inflaming certain points of the body, certain moments in life, certain types ofbehavior... Just as the network of power relations ends by forming a dense web that passes through apparatuses and institutions, without being exactly localized in them, so too the swarm of points of resistance traverses social stratifications and individual unities. " Michel Foucault, The History ofSexuality

his paper3 begins with a story of one woman's experience of law. We then locate Millie Simpson's story as one among many that we collected as part of an effort to describe variations in legal consciousness, ways in which ordinary people - rather than legal professionals - understand and make sense of law. We suggest that this everyday understanding is a vital aspect of the life and power of law. Millie Simpson's story is then revisited and
I 2 3
Department Department of Sociology, of Sociology, Clark University, Wellesley College, Worcester Wellesley MA (USA) MA (USA)

T

The research for this paper was funded in part by the State Justice Institute, SJI-89-12R-A-061, the National Science Foundation (SES 9123561), Clark University, and Wellesley College. The story of Millie Simpson was first published in the New England Law Review, as Patricia EWICK and Susan S. SILBEY, "Conformity, Contestation and Resistance: An Account of Legal Consciousness", Volume 26, n° l, p. 731-749. (C) Copyright New England School of Law 1992. All rights reserved. Portions reprinted by permission.

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interpreted as a part of what James Scott called the "hidden transcript", activities and understandings shielded from public view in situations and practices of subordination and domination. These hidden transcripts contain forms of resistance that are "something like the hidden rites of vengeance with which the persecuted have a dark vent for their rage"4. In our project we are interested not only in masked resistances to power but also acts of conformity and deference. We seek the representations of law in whatever form conformity, contestation, or resistance - within the everyday practices of ordinary citizens.

I. Millie Simpson
For close to nine years, Millie Simpson5 drove each weekday from her apartment in the South Ward section of Newark to Carol and Bob Richards's ten-room stone-faced colonial house in suburban Short Hills, where she worked as a housekeeper. Although Millie couldn't afford to buy a new car, nor to service her old one regularly, an automobile was nonetheless important for traveling the ten miles to and from work. It was, in addition, necessary for the work she performed for the Richards family, picking up groceries, dry cleaning, and in recent years transporting Mr. Richards' elderly parents around town. During these nine years, Millie had owned seven older, gas guzzling, Americanmade clunkers. Her cars regularly fell victim to accidents, break downs, and thefts. There were several times in the nine years when Millie was without an automobile. With great difficulty and time, she would take a bus and then a train from Newark, or have a friend drive her to the Richards's home and then use one of the family cars to do the household errands. In late October 1989, Millie arrived at work by train, cleaned the house, and left a note for Carol Richards saying that she could not drive and would be unable to do errands for a while. Carol and Millie had found that notes left on the kitchen table were the most reliable means of communication between them. Face-to-face and telephone conversations were rare. Carolleft for work before Millie arrived in the morning, returning home after Millie left, and they had never gotten into the habit of telephoning because Millie's number was often changed and the service was sometimes disconnected. Millie spoke regularly, however, with the younger Richards child, Judy, a teen-age girl who was often

4 5

George Eliot, Daniel Deronda

(1896) cited in Scott (1990). to protect their identity; the names of the locations,

The names of the characters have been changed neighborhoods and cities are real.

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at home in the afternoons. This is the story, as Millie told it to Judy, then to Carol Richards, and later to us. Several months earlier, for a period of two to three weeks, Millie had parked her 1984 Mercury in front of her apartment building and had been having a friend drive her to and from work. She was short of cash and didn't have the money to make an insurance payment; she needed time to collect the cash and she didn't want to use the car while it was uninsured. Early one morning, the .police arrived and served her with summonses for leaving the scene of an accident and driving an uninsured vehicle. Millie was incredulous, and explained that she had not been using the car because it was uninsured. The summonses were served nonetheless. Frustrated that the police would not investigate her claims, Millie began making inquiries and found that a friend of her son's, who had been staying with her, had taken the keys to the car without her permission. After backing into the car parked behind Millie's, he then went for a ride and returned the car before the police arrived or Millie noticed that it had been missing. The car had been returned to the same spot where Millie had left it, but now with a dent in its rear end. Millie appeared in court on the day noted on the summonses. When asked by the judge whether she wished to plead guilty, she replied no, she was not guilty. Surprised, the judge asked whether her car was insured and whether she had left the scene of an accident. She answered that it was true that the car had not been insured, so she must be guilty of that; but she had not been driving it, and therefore was not involved in nor did she leave any accident. She explained to the judge that her car had been used without permission by her son's friend, and the young man had been in the accident. According to Millie, the judge said that he would mark her plea "not guilty because she was not driving the car" and that he would set another date for a hearing (here there is some disagreement between Millie's account and the official record which indicates that Millie did plead guilty). The judge also asked whether she wanted a public defender. Millie said yes and, after filling out some papers in another office in the courthouse, was assigned a lawyer. A few weeks later, never having heard from her public defender, Millie Simpson appeared in court, once again without an attorney. The judge had a packet of papers in front of him, which Millie believed contained the information she had reported during her first appearance. As a result, Millie did not explain at this second appearance, as she had at the first, what had happened to her car. Without any discussion, she claims, the judge found her guilty and told her that her license was being suspended for a year, that she would have to pay $300 in fmes, and serve 15 hours of community service. The public

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defender showed up at this point, Millie Simpson said, after the judge had fmished with her. Upon hearing Millie's story from their daughter, and filling in details about the whereabouts of the car, the involvement of Millie's son's friend, Millie's actions and responsibility, and the lack of involvement of the public defender, Bob and Carol Richards decided to have an attorney see if anything could be done for Millie. Bob referred the matter to the law firm that was counsel to his company. A litigator for the firm met with Millie. After investigating the status of the case in the court records, and discovering that the record indicated that Millie Simpson had pleaded guilty, the attorney, David Stone, filed a motion to have the case reopened and to withdraw the plea. Stone then appeared before the court, on the record, and asserted that Millie Simpson had appeared in court a few weeks prior, without a lawyer, and although she had stated that she understood what was going on, she, in fact, did not recognize the seriousness of the charges nor the implications ofbeing found guilty. Stone also spoke with the prosecutor's office who said that they would take no position and would have no problem if the judge was willing to reopen the case, which indeed he was. Four to five weeks later, Attorney David Stone and Millie Simpson again appeared before Judge Tyler, the same judge who had found Millie Simpson guilty, and with whom David Stone had met to reopen the case. At this fmal appearance, Stone presented the facts, the same facts that Millie Simpson had been reporting from the outset - that she wasn't operating the car and had not been using it because it was uninsured; someone had stolen it and had been in an accident and had left the scene, but not her. No witnesses were called, no corroborating evidence was offered, and Millie was not asked to testify. The court found her not guilty and dismissed the charges. She was repaid that amount of the fme that had already been paid, and her license was reinstated.

II. Studying Legal Consciousness
Millie Simpson is one of 440 people we have interviewed in New Jersey as part of a study of the varieties of legal consciousness. The term "legal consciousness" is used by social scientists to refer to the ways in which people make sense of law and legal institutions, that is, the understandings which give meaning to people's experiences and actions. In particular, we are attempting to map the intersections of race and class with conceptions of law and legal institutions. In this instance, Millie Simpson is an African-American woman, supplementing her $18,000 a year income as a domestic with several part-time

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